Guerre des images #14 – 22 juillet 1972 – « Hanoï Jane » : isolé diplomatiquement, le Nord-Vietnam recourt aux « idiots utiles » pour faire pression sur Washington.

« J’aime traiter avec les droitards (« rightists»), ils disent ce qu’ils pensent vraiment, pas comme les gauchistes (« leftists ») qui disent quelque chose mais en pense une autre »

Mao Zedong, après la visite de Nixon à Pékin en février 1972, rapporté par son médecin personnel, le docteur Li,  dans The Private Life of Chairman, Mao, 1994

« Le gauchisme, maladie infantile du communisme »

Valdimir Illitch Oulianov, dit Lénine, titre du livre achevé en 1920

Ambiance musicale : Jean Ferrat – Pauvre petit c… : https://www.youtube.com/watch?v=xAASrWEO2Ec

Que montre la photo ?

On peut voir la star hollywoodienne Jane Fonda assise sur un canon anti-aérien nord-vietnamien alors qu’elle est en visite au nord du 17ème parallèle sur invitation du gouvernement de Hanoï. Notons que le but de cette visite était officiellement de constater le bombardement des digues nord-vietnamiennes, ce qu’elle confirme après son « enquête » de deux jours. Les « hôtes » annonceront plus tard que la star américaine a enregistré une série d’annonces radiophoniques pour la Voix du Vietnam pour implorer les pilotes de B-52 américains de refuser d’obéir. Elle rencontra également 7 pilotes emprisonnés au « Hanoï Hilton » qui lui auraient demandé d’appeler à voter pour George McGovern, candidat démocrate contre Nixon aux élections de 1973, parce qu’ils craignaient de ne pas être libérés en cas de réélection de ce dernier. A noter que, malgré le démenti des intéressés, plusieurs rumeurs laissant entendre que Fonda trahit ses compatriotes en remettant aux Nord-Vietnamiens les lettres qu’elle avait la charge de transmettre aux familles circulèrent et circulent toujours de nos jours[1].

Image associée
Barbarella de Roger Vadim

            Pour situer le personnage, Jane Fonda débute sa carrière à Broadway en 1960 dans la pièce There was a little girl puis passe au centre des attentions dans le milieu du cinéma en 1962 avec L’école des jeunes mariés. S’en suit une riche carrière avec une cinquantaine de longs métrages – qui lui vaudront plusieurs prix en tant qu’actrice – des apparitions dans plusieurs séries, des vidéos de fitness et quelques réalisations pour le cinéma.

            En juillet 1972, l’actrice reçoit sa première consécration ultime avec l’oscar de meilleure actrice 1972 pour Klute et se fait également connaître en tant qu’icône contestataire, de par son engagement contre la guerre du Vietnam ou de par son rôle de sex-symbol « féministe » dans Barbarella (même si c’est à relativiser, pour ceux qui ne connaissent pas la chaîne youtube du fossoyeur de film, le clic est de bon aloi : https://www.youtube.com/watch?v=-DhX8gFGALc ).

            Notons qu’elle fut de quasiment tous les combats des années 60 en soutenant les Black Panthers, les Indiens d’Amérique, les femmes au travail…

Dans quel contexte la photo a-t-elle été prise ?

            La publication de cette photo intervint à un moment où Hanoï connaissait un isolement diplomatique sans précédent.

            En effet, cherchant une sortie de guerre « honorable », le tandem Nixon-Kissinger, adepte de la Realpolitik comme en témoigne l’article précédent, chercha à exploiter la division du « camp socialiste » pour isoler les communistes vietnamiens et les forcer à négocier, ceux-ci se montrant intraitables depuis le début des négociations.

            Bien qu’ayant remporté des succès édifiants à la fois sur le plan diplomatique et celui des « public relations », ces manœuvres n’eurent pas les effets escomptés sur Hanoï. Et pour cause, au lieu de mener à une mise sous pression de la direction nord-vietnamienne par les Soviétiques, la rupture de la politique extérieure d’équilibre  entre Pékin et Moscou conduisit à l’éloignement pur et simple des communistes vietnamiens de leurs « grands frères »[2].

            Sur le terrain, après qu’Américains et Chinois aient trouvé des « intérêts convergents », l’Armée Populaire Vietnamienne passe la frontière définie par les accords de Genève de 1954 et prend plusieurs centres urbains au nord du Sud Vietnam. S’en suivit une contre-attaque meurtrière (100 à 125 000 morts dans les rangs de l’APV, il faut dire que beaucoup d’hommes étaient à peine majeur et qu’aujourd’hui encore plusieurs vétérans nourrissent un ressentiment, estimant avoir été envoyés à l’abattoir ce jour là[3]).

            Partant, cette offensive n’eut aucune influence sur le processus de paix,  Nixon se montrant inflexible et Mao ainsi que Brejnev ne souhaitant remettre en cause la détente avec Washington.

            Ainsi, dans le but d’imiter le coup d’éclat diplomatique de Pékin, le XXIVème congrès du PCUS avait décidé « l’assainissement des relations internationales » et « le renforcement de la paix ». Pour ce faire Kissinger fut invité à Moscou afin de préparer la venue de Nixon avant l’automne (élection présidentielle américaine oblige). Il exposa d’ailleurs à Brejnev les conditions qu’il entendait proposer aux négociateurs vietnamiens à Paris. La direction soviétique encouragea les Américains à reprendre les négociations et enjoignirent aux Nord-Vietnamiens de trouver un accord.  Pourtant lorsque Le Duc Tho et Henry Kissinger se rencontrent à nouveau à Paris le 2 mai 1972, la situation reste dans l’impasse[4].

            Pour accentuer la pression et faire céder Hanoï, Nixon fit bombarder Hanoï et Haïphong et miner le port de Haïphong. Le 6 mai, une missive fait savoir à Moscou le déroulement des activités militaires futures et porte une demande visant à nouveau à faire pression sur Hanoï pour faire cesser la percée communiste au Sud-Vietnam et trouver un terrain d’entente, le tout en précisant que le retrait total des Gis pouvait se faire sous 4 mois en cas d’accord. Une copie de ce message fut transmise à la chancellerie chinoise[5].

Image associée
Une hanoïenne attend l’arrivée des bombardiers dans un abri individuel.

            Malgré ce regain de violence et les dommages infligés à plusieurs navires soviétiques, Brejnev protesta poliment contre les bombardements mais maintint le sommet américano-soviétique concernant la limitation des armes de destruction massive (Strategic Arms Limitation Talks ou Accords SALT 1). Même son de cloche à Pékin[6].

            La stratégie des leaders soviétiques suivait la logique suivante : en continuant à supporter Hanoï et en négociant avec Washington, ils entendent profiter de la faiblesse de Nixon pour saper « l’impérialisme américain » sans faire basculer le monde dans une troisième guerre mondiale et retomber dans un crise des missiles comparable à celle de Cuba en 1962. Il reçoit l’approbation du plénum du PCUS, réuni le 19 mai, et, le 22, Nixon devient le premier président américain à se rendre en URSS.

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Leonid Brejnev et Richard Nixon peu après la signature des accords SALT 1 en mai 1972

            Andreï M. Aleksandrov-Agentov explique dans ses mémoires que les dirigeants soviétiques se devaient néanmoins d’aborder le problème vietnamien ne serait-ce que pour se justifier devant leurs collègues, leurs alliés et l’opinion publique. Il rend compte de la manière dont ils s’acquittèrent de cette tâche : lors d’un dîner dans une datcha de Novo-Ogariovo, lieu de villégiatures très connu de la nomenklatura soviétique, plusieurs cadres accusèrent leurs invités d’être des « assassins », « d’avoir le sang des vieillards, de femmes et d’enfants sur les mains » et d’utiliser les Chinois pour les forcer à intervenir au Vietnam. Puis la discussion retrouva un ton cordial[7]. H. Kissinger, bien que se disant surpris de cette saute d’humeur, dit avoir compris très vite que les Soviétiques « ne faisaient pas pression sur eux, sauf en paroles. Ils parlaient pour le procès verbal, et lorsqu’ils en eurent assez dit pour envoyer une transcription à Hanoï, ils arrêtèrent »[8].

            Il n’en demeurait pas moins que Moscou souhaitait vivement voir le règlement du cas vietnamien, ne serait ce que pour entériner le revers militaire de son rival capitaliste, et cherchait vivement à faire avancer les négociations. Aussi N. Podggorny, membre du Poliburo du PCUS, fut envoyé à Hanoï le 15 juin 1972 pour une visite « informelle » et après avoir reçu l’assurance de la fin des bombardements de l’U.S Air Force sur la capitale nord-vietnamienne. Il fut reçu très froidement par les « camarades » vietnamiens qui refusèrent même la proposition de l’émissaire de les pourvoir en technologie anti-missile dernier cri.

            Conscient de leur isolement extrême, de l’impasse dans laquelle les menait leur entêtement et des souffrances des populations, les dirigeants nord-vietnamiens comprirent qu’il leur fallait  assouplir leurs positions et reprendre les négociations, ce qui fut fait à partir du 19 juillet 1972 lors d’une rencontre secrète entre Le Duc Tho et Henry Kissinger à Paris[9]. Les concessions nord-vietnamiennes allèrent crescendo au fil des mois, même si les protestations du président sud-vietnamien mirent un coup d’arrêt aux négociations en décembre 1972. Après une énième campagne de bombardement intensif  (entre le 18 et le 29 décembre, sans discontinu sauf pour Noël) sur les points stratégiques du Nord-Vietnam, un accord est finalement trouvé le 27 janvier 1973.

En quoi montre-t-elle l’évolution du conflit?

            Suite à cette mise en contexte un peu longue, tu auras compris cher lecteur que lorsque Jane Fonda est présente au Nord-Vietnam, le PCV cherche à substituer à des moyens de pression diplomatiques dont il ne dispose plus, suite à la « défection » chinoise et soviétique, par la « diplomatie des peuples » en nouant des liens de « cœur à cœur » via une méthode dont nous avions déjà parler il y a longtemps[10]. Le but de Hanoï est de faire pression sur l’administration américaine en mobilisant l’opinion publique contre les bombardements et dans une perspective de règlement diplomatique rapide.

            La vedette américaine est en cela un instrument de propagande parfait du fait de sa notoriété et donc de l’impact qu’elle peut avoir sur la société américaine malgré la différence idéologique patente entre celle-ci et ses hôtes vietnamiens.

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Michel Clouscard (1928-2009)

            En effet, alors que Fonda fait partie de la gauche américaine non collectiviste, Hanoï reste « communiste orthodoxe », c’est à dire collectiviste, égalitariste et opposé aux libertés individuelles. Comme cet article est déjà beaucoup trop long et qu’il ne s’agit pas de faire un exposé d’histoire des idées politiques, on se contentera de citer ici rapidement la thèse du sociologue marxiste français Michel Clouscard qui, dans Néo-facisme et idéologie du désir (1973), analyse les événements de mai 1968 en conceptualisant le « libéralisme-libertaire ». Il explique en fait que la « nouvelle gauche », née durant les années 60, d’abord aux Etats-Unis puis dans toute l’Europe, et portée par une jeunesse contestataire issue des classes moyennes ou de la bourgeoisie, n’est pas opposée à l’expansion du marché et à l’oppression économique qu’elle entraîne sur les classes laborieuses en cela qu’elle se fonde sur une égalité abstrait de type « droit de l’Homme » et que les revendications « soixantehuitarde » tenant à l’idéologie du désir ne formaient qu’un relai de la société marchande. Clouscard développera et synthétisera ces thèses dans Capitalisme de la séduction – Critique de la social-démocratie (1981), Traité de l’amour fou. Génèse de l’Occident (1993) et Les métamorphoses la lutte des classes (1996)[11].

            On notera qu’en 1968, les ouvriers n’avaient pas attendu Clouscard pour « dégager » les révolutionnaires à cheveux longs de leurs manifestations, se méfiant d’instinct de ces jeunes plutôt bourgeois venant leur chanter la beauté de la révolution prolétarienne sans expérience du travail[12]. D’où d’ailleurs la chanson de Ferrat au début des développements, mais nous digressons…

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Jean-Paul Sartre fut considéré comme un « idiot utile » pour avoir prononcer la phrase suivante à son retour d’URSS le 15 juillet 1954: « La liberté de critique est totale en URSS […] Et le citoyen soviétique améliore sans cesse sa condition au sein d’une société en progression continuelle. »

           Si le titre du présent article inclut la mention « idiots utiles », c’est parce qu’en plus d’être une expression inventée par les communistes de l’internationale soviétique pour désigner les « non-orthodoxes » qui servent la cause à leur corps défendant, soit par enthousiasme irréfléchi, soit par manipulation, il paraît clair que la manœuvre faisant participer Fonda la fait entrer dans cette catégorie[13].

            La principale intéressée expliquera en effet que la photo en question n’était pas prévu au programme et que, sachant l’impact qu’elle allait avoir et l’hostilité qu’elle déclencherait – y compris dans le camp anti-guerre- demanda à ses hôtes de ne pas la publier, ce qui, bien sûr ne se fera pas. Elle reconnaîtra sa faute et s’excusera même pour cet épisode[14].

Quel a été son impact ?

            Il est évidemment impossible aujourd’hui de connaître les intentions précises des Nord-Vietnamiens en invitant l’actrice hollywoodienne et donc de savoir si ces objectifs furent atteints. Toujours est il que les pressions sur le gouvernement américain suite à cette escapade furent très limitées, tout au plus elle ajouta à la confusion ambiante du début des « seventies ». En effet, les diplomates américains ne changèrent guère de ligne sur le sujet, continuèrent les bombardements et ce furent les diplomates adverses qui firent les principales concessions pour la conclusion de l’accord du 27 janvier 1973.

            Comme à l’accoutumée, c’est sur le plan symbolique que le cliché est le plus important en ce sens que le geste de Jane Fonda peut aisément être assimilé à de la trahison. Supporter une cause est une chose, s’asseoir sur un canon anti-aérien qui « descend » des avions de son propre pays en compagnie d’hommes qui abattent des pilotes ou les font croupir dans des conditions déplorables (dans la Maison Centrale de l’époque coloniale pourra-t-on signaler avec une délicieuse ironie) en est une autre… Et peu de gens s’y sont trompés, raison pour laquelle la starlette s’est sentie obligée de s’excuser par la suite…

            Cette profonde division concernant le Vietnam va largement participer au marasme que va traverser la société américaine suite au retrait des troupes du Vietnam, au choc pétrolier de 1973 qui va durement toucher le pays, au scandale du Watergate, à la chute de Saïgon et de Phnom Penh en 1975, à la poursuite des violences raciales et la toxicomanie endémique suite aux années hippies. Il faudra attendre que l’URSS vive « son Vietnam » en Afghanistan à partir de 1979 et la révolution conservatrice de Reagan pour qu’elle en sorte.

Résultat de recherche d'images pour "easy rider"            En guise de conclusion sur les Fonda, on pourra noter que le frère de Jane, Peter, fut le héros du « road movie » Easy Rider qui, sortie en 1969, rend assez bien compte de ce revers du rêve américain et de la contre-société contestataire des années avec son « bad ending », son ambiance torve et sa galerie de personnages tragiques. Comme si le pays tout entier sortait d’un « bad trip ».

[1] https://www.thelily.com/how-jane-fondas-1972-trip-to-north-vietnam-earned-her-the-nickname-hanoi-jane/

[2] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.347

[3] Idem.

[4] Idem. P.350

[5] Idem. P351

[6] Idem.352

[7] Andreï M. Aleksandrov-Argentov dans De Kollontai à Gorbatchev : souvenirs d’un diplomate, du conseiller de Gromyko et de l’assistant de L. Brejnev, I. Andropov et M. Gorbatchev, 1994, p.225

[8] henry Kissingr, Ending the Vietnamese War. A history of Amrica’s involvement in and extrication from the Vietnam War, New York, Simon and Schuster, 2003, p.222-223.

[9]Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.354

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/ma-famille-mes-amis-et-mon-pays-memoires-nguyen-thi-binh/

[11] http://clouscard-alerte.org/index.php/2017/03/22/resume-rapide-de-clouscard-2011/

[12] http://labrique.net/index.php/thematiques/histoires-du-bocal/721-mai-68-ou-l-impossible-jonction-entre-etudiants-et-ouvriers

[13] Si le concept peut remonter à Marx et Engels, le premier « idiot utile » fut sans nul doute Walter Duranty, journaliste et chef de bureau à Moscou pour le New York Times, assurant l’absence de famines et de privations qui firent 4 millions de mort entre 1931 et 1933. Il alla même jusqu’à considérer ses confrère américains ou anglais comme des « fabricants de rumeurs » révélant un « biais antisoviétique ».

[14] https://www.thelily.com/how-jane-fondas-1972-trip-to-north-vietnam-earned-her-the-nickname-hanoi-jane/

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