Guerre des images #final/fiche de lecture (HS) – En guise de conclusion : des suites médiatiques de la guerre du Vietnam.

            Pour ce dernier acte de la série « guerre des images », nous ne reviendrons pas sur les rapports entretenus par le gouvernement de Washington et l’U.S Army et les médias américains étant donné que ces développements forment le contenu de l’introduction.

            L’accent sera mis ici sur les effets du conflit vietnamien sur la production et la publication des nouvelles, influence toujours présente à l’heure actuelle.

            J’aimerais pour ce faire introduire deux ouvrages offrant plusieurs clés de compréhension tenant au fonctionnement de la sphère médiatique et, plus généralement des « public relations ».

Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La découverte, 2007.

        L’auteur :

Image associéeChristian Salmon est un écrivain et chercheur français travaillant au Centre de recherches sur les arts et le langage du CNRS t auteur d’une dizaine d’ouvrages traitant de la censure, du récit et de l’engagement des intellectuels. Il fut le fondateur et principal animateur du Parlement international des écrivains de 1993 et 2003, date à laquelle un voyage controversé en Palestine conduit à sa dissolution. Doté d’un large panel de moyen d’expression (blog relayé par Médiapart, contribution dans de nombreux journaux en Europe et aux Etats Unis ainsi que sa propre revue éditée en huit langues et son propre site internet permettant la traduction et la circulation des ouvrages censuré), il continue aujourd’hui de produire des enquetes et des travaux théoriques sur les nouvelles formes de censure.

            Le livre :

Résultat de recherche d'images pour "christian salmon storytelling"            Devenu avec le temps un classique dans le domaine de la communication et traduit en un dizaine de langues, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits propose un analyse de la mise en récit de la vie sociale dans toutes ses composantes (économique, politique, militaire, artistique, etc…). L’auteur explique concrètement que le storytelling, ou l’ « art de raconter les histoires », est un produit des brands (marque), de la publicité et du marketing des années 80 visant non seulement à convaincre le consommateur du bienfait du produit mais aussi à l’immerger dans une histoire dont il pourrait être le héros afin de lui construire des repères (fictif) et de le fixer dans ses choix de consommation quotidiens. Les chefs d’entreprise, cadres supérieurs ou managers deviennent dès lors les « gourous » d’un système de croyance reposant sur la naturalisation de leur pouvoir et la fonctionnalisation de leurs actions (relation au travail, valeur « narrative » ajoutée au produit qu’il propose), le tout basé sur un « capitalisme des passions »[1], celles-ci étant davantage susceptible de toucher la cible que la démonstration logique. En ce sens la dernière pub de Nike est un cas d’école.

            Dès les premières pages de l’introduction, l’auteur ne cache pas ses intentions et délivre un ton polémique quant à cette pratique. Pour lui l’investissement par la fonctionnalisation ou de la mise en récit des centres dispersés de l’appareil de production capitaliste mondialisé vise à user du pouvoir des mots pour jouer sur les émotions des consommateurs et des travailleurs pour les marchander et leur imposer un système de changements permanents empêchant de fait la mobilisation contestataire autour d’une cause commune. Au final, le modèle du storytelling tend à se faire l’unique prisme d’appréhension d’un monde fait d’accumulation de statistiques, d’informations directement disponibles et de techniques[2]. Il donne en cela corps et sens à une réalité complexe et contradictoire.

            C’est dans la seconde partie de l’ouvrage que se trouve le lien avec la guerre du Vietnam. En effet, lorsque Richard Nixon arrive aux affaires le mot d’ordre est clair : « l’ennemi c’est la presse »[3]. Ayant constaté à la fois l’aura quasi légendaire de Kennedy et la descente aux enfers de Johnson (qui avait, rappelons le, mis en place la quasi totalité des réformes progressistes de JFK à la fois au niveau social et racial) à cause de la guerre du Vietnam par l’entremise des médias, le nouveau locataire de la Maison Blanche va pousser ses conseillers à contourner le filtre des médias, alors dans leur grande majorité dans l’opposition, pour user de la télévision comme d’un lien direct avec le public. La manœuvre est simple : puisqu’on ne peut museler les médias au nom des libertés publiques, un service de communication spécial (ici le White House Office of Communications) doit imposer un ordre du jour aux rédactions « mainstream » afin d’orienter l’information. L’ancien président exprime directement cette logique dans ses mémoires : « (les présidents) doivent être maitre dans l’art de manipuler les médias, non seulement pour gagner les élections, mais pour mener à bien leur politique et soutenir les causes auxquelles ils croient. Ils doivent en meme temps éviter d’etre accusé de manipuler les médias[4] ». Une pratique qui n’a jamais cessé depuis malgré les aléas et alternance politique … L’ouvrage décortique d’ailleurs le cas d’une jeune fille « guérie » du traumatisme du 11 septembre après une rencontre avec Georges Bush Jr en 2003. D la même façon, l’auteur cite le cas de la banalisation de la guerre dans 24 heures chrono ou les entrainements déshumanisants des soldats américains, instaurant un cadre fictionnel dans lequel les formes de violence et les rapports sont démythifiés et légitimés.

            C’est pourtant l’affaire du Watergate qui va entériner définitivement ce tournant narratif (même s’il ne s’exprimera à son plein potentiel que sous la révolution conservatrice de Ronald Reagan) : après deux mandats de lutte incessante entre la presse et les médias, Nixon est contraint par le « quatrième pouvoir » démocratique à la démission. Mais, paradoxalement, cette étape marque non le règne de la presse comme contre-pouvoir mais celui du pouvoir hégémonique des spin doctors[5].

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            Dans le dernier chapitre, Salmon assimile directement le storytelling à une nouvelle forme de mensonge généralisé dont la vision manichéenne noie la réalité dans la fiction et l’événement dans l’anecdote. Le tandem journaliste choisi pour leur capacité au « compromis » et service de communication des gouvernements organisent les mensonges d’Etat via des stratégies politiques s’apparentant à des campagnes marketing dont le but ne se limite pas à modifier les comportements mais à pénétrer en profondeur les esprits pour en changer les modes de raisonnement, la culture et les idéologies[6], d’où l’expression « formatage des esprits » dans le sous titre du livre.

Régis Debray, Le Pouvoir intellectuel en France, Ramsay et Folio-Gallimard, 1979

            Bon, là je triche un peu étant donné que je n’ai pas pu lire le livre (difficile de se procurer des ouvrages en français au Vietnam. Il y a néanmoins suffisamment de ressources sur le net pour pouvoir fournir un contenu suffisamment fourni et précis dans le cadre de cet article.

            L’auteur :

Résultat de recherche d'images pour "régis debray"          Régis Debray est un écrivain, philosophe et haut fonctionnaire français. A 20 ans il entre à l’Ecole Normale Supérieure (1960) et passe l’agrégation de philosophie en 1965. Il s’était auparavant rendu à Cuba pour participer aux brigades d’alphabétisation de Castro puis va filmer la guérilla communiste au Venezuela mais laisse vite tombr la caméra pour prendre le fusil et entre dans le rang des guérilleros. Une fois l’agrégation en poche il retourne à Cuba puis en Amérique Latine sous la direction des leaders de la révolution castriste. Il se fit capturer en Bolivie et y fut emprisonné pendant 4 ans (1967-1971). Après un séjour au Chili, il revient en France pour écrire et publie en 1979 le livre à l’étude. A partir du début de la présidence de François Mitterand, qu’il soutient, il enchaine plusieurs postes dans la haute administration avant de passer sa thèse de doctorat en 1993 : Vie et mort de l’image. Une histoire du regard en Occident. Il fonde par la suite les Cahiers de Médiologie (1996) puis la revue Médium, transmettre pour innover (2005). Il assume par la suite la présidence de plusieurs établissements d’étude universitaire et entre à l’Académie Goncourt en 2011 jusqu’en 2015. Biographie complète sur son site inernet : http://regisdebray.com/biographie

            Le livre :

 Résultat de recherche d'images pour "régis debray le pouvoir intellectuel"           Le Pouvoir intellectuel en France porte en son sein le néologisme qui allait devenir le concept-signature de Debray et s’étoffer par la suite : la médiologie. C’est une méthode d’analyse des interactions technique-culture, c’est à dire du rapport entre «les fonctions sociales supérieures » (nécessaires à une société, comme la religion, les idéologie, l’art, la politique, etc…) et nos techniques de mémorisation, de transmission et de déplacement (écriture, téléphone, moteur à explosion, etc…). Pour rependre les propos de l’auteur : « les médiologues s’intéressent aux effets de structuration culturelle d’une innovation technique (l’écriture, l’imprimerie, le numérique, mais aussi le télégraphe, la bicyclette ou la photographie), ou, en sens inverse, aux soubassements techniques d’une émergence sociale ou culturelle (science, religion, ou mouvement d’idées). »[7].

            Selon cet outil d’analyse l’influence d’une idéologie ne se base pas seulement sur son bien-fondé argumentatif mais sur son support de relai et de transmission[8]. Il permet en cela de rapprocher deux choses apparemment éloignées comme l’imprimerie et le développement du protestantisme ou la fin de la suprématie du latin et de l’essor des langues nationales à l’écrit[9].

            Dans son cours de médiologie, Debray définit 3 milieux instaurant un rapport différent entre le temps et l’espace via la technique :

  • La logosphère : état de civilisation suivant l’invention de l’écriture permettant de transcrire l’oralité et, dans la Grèce antique, du Mythos (monde mythique) au Logos (monde de la logique).
  • La graphosphère : période ouverte par l’imprimerie permettant de faire passer l’homme du rationnel au scientifique de la vérité au vérifiable permettant ainsi la production de mythologies du progrès et aux messianismes séculiers (marxisme, anarchisme). Le temps s’accélère par la mise en place de la machine à vapeur et de l’électricité.
  • La vidéosphère : période ouverte par l’électron ouvrant par ses caractéristiques l’ère de l’instantanéité et de l’individualisation.

      Comme les développements précédents sont concentrés par soucis de clarté et qu l’on ne peut pas tout aborder je vous propose le tableau suivant, issu du site intrenet zeboute ( https://zeboute-infocom.com/2010/11/21/cours-de-mediologie-generale-ou-le-retour-de-limmediat-regis-debray/ ) pour vous rendre compte de l’ampleur des sujets sous influence de ces considérations techniques et culturelles.

Ecriture (logosphère) Imprimerie (graphoshère) Audiovisuel (videosphère)  
Milieu stratégique (projection de puissance) La terre La mer L’espace
Idéal de groupe L’UN ( Cité, empire, royaume ) Absolutisme TOUS  (Nation, Peuple, Etat) nationalisme et totalitarisme CHACUN (population, société, monde) Individualisme et anomie
Figure du temps (et vecteur) CERCLE (éternel,  répétition) Archéocentré LIGNE (histoire, progrès) Futurocentré POINT (actualité, évènement) Autocentré : culte du présent
Age canonique L’ANCIEN L’ADULTE LE JEUNE
Paradigme d’attraction MYTHOS (mystères, dogmes, épopées) LOGOS (utopies, systèmes, programmes) IMAGO (affects et fantasmes)
Organon symbolique RELIGIONS (théologie) SYSTEMES (idéologies) MODELES (iconologie)
Classe spirituelle (détentrice du sacré social) EGLISEsacro saint : le dogme INTELLIGENTSIA laïque (professeurs et docteurs).

Sacro saint : la connaissance

MEDIAS (diffuseurs et producteurs).

Sacro saint : l’information

Référent légitime LE DIVIN (il le faut, c’est sacré) L’IDEAL (il le faut, c’est vrai) LE PERFORMANT (il le faut, ça marche)
Moteur d’obédience LA FOI LA LOI L’OPINION
Moyen normal d’influence LA PREDICATION LA PUBLICATION L’APPARITION
Statut de l’individu SUJET (à commander) CITOYEN (à convaincre) CONSOMMATEUR (à séduire)
Mythe d’identification LE SAINT LE HEROS LA STAR
Dicton d’autorité personnelle Dieu me l’a dit Je l’ai lu dans le livre Je l’ai vu à la télé
Régime d’autorité symbolique L’invisible Le lisible Le visible
Centre de gravité subjectif L’AME LA CONSCIENCE LE CORPS

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Devant la violence et les dommages produits par l’attaque du Têt 1968, Walter Cronkite, superstar du journalism d’alors, émet des doutes quant au bien-fondé de la guerre. Un changement de position qui fera tâche d’huile.

           Dans le but de rattacher ces propos – très théoriques – du sujet qui nous intéresse, on peut citer ici la phrase de l’ancien président américain Lyndon B. Johnson : « C’est fini. Si je perds Cronkite, je perds l’Amérique profonde ». Celle-ci aurait été confié par le président à un proche alors que l’attaque du Têt 1968 a fini de faire basculer l’opinion publique américaine dans l’opposition à la guerre au Vietnam, la légitimité de l’intervention ayant volée en éclat devant les images diffusées dans chaque foyer américain.

            On peut ici sans aucun doute lié la remise en cause de l’idéologie américaine et la fracture que produira le conflit vietnamien au sein de la société américaine à la démocratisation de la télé vision qui permit de voir la guerre directement dans son salon sans le filtre de la censure gouvernementale et militaire[10]. La vue par le citoyen moyen des victimes des Gis ainsi que celles de leur propre rang créa un décalage suffisant pour attiser les braises contestataires des années 60’s et faire entrer le pays dans un marasme identitaire, culturel et idéologique qui ne prendra fin qu’avec la révolution conservatrice de Ronald Reagan en 1979 – si fin il y eut.

[1] Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La découverte, 2007, p.46

[2]Idem, p.108

[3] Idem, p.131

[4] Richard Nixon, The Memoirs of Richard Nixon, Grosset et Dunlap, New York, 1978, p.354.

[5] « Doreur d’image » chez nos cousins du Québec. Les spin doctors sont Ceux dont la profession est d’influencer l’opinion publique sur la personnalité et les faits et gestes d’un homme politique par des techniques de communication. Lire Spin Control de John Anthony Maltese, 1994.

[6] Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La découverte, 2007, p.195

[7] https://www.monde-diplomatique.fr/1999/08/DEBRAY/3178

[8] Idem

[9] Idem

[10] https://www.cairn.info/revue-les-cahiers-de-mediologie-2001-1-page-117.htm

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