Actualité – Nguyen Phu Trong, secrétaire général du PCV et nouveau président du Vietnam: mimétisme du n°1 chinois?

tran dai quang
Tran Dai Quan (1956-2018), président de la République Socialiste du Vietnam depuis 2016. Il fut auparavant n°1 de la sécurité intérieure.

Le 23 octobre dernier, après à la mort de l’ex-président Tran Dai Quang des suites d’une maladie (maladie virale pour certains, cancer diagnostiqué tardivement pour d’autres) le 21 septembre dernier, Nguyen Phu Trong, secrétaire général du Parti Communiste Vietnamien depuis 2012, est officiellement devenu le président de la République Socialiste du Vietnam, remplaçant la présidente par intérim Dang Thi Ngoc Thinh.

Il se trouve ainsi être, par ce cumul des fonctions, le plus puissant des leaders vietnamiens depuis Ho Chi Minh (avant sa mise à l’écart progressive du pouvoir par les éléments pro-chinois du Vietminh très certainement à partir de 1949 et de façon certaine en 1955[1]). Certains n’ont pas manqué d’apparenter ce dédoublement des fonctions à la montée en puissance du n°1 chinois Xin Jinping, lui aussi secrétaire général du Parti Communiste et président et lui aussi dirigeant chinois le plus puissant depuis la mort de Mao[2].

Le présent article s’efforcera de démontrer que malgré cet effet miroir assez évident entre les deux meneurs, la nomination de Nguyen Phu Trong au poste de président de la République Socialiste du Vietnam procède d’une logique différente de celle poursuivie par son homologue chinois, notamment du point de vue des ambitions, et ne paraît pas avoir la même portée symbolique et pratique.

Résultat de recherche d'images pour "nguyen phu trong nomination"
Nguyen Phu Trong prête serment lors de son intronisation en tant que nouveau président de la République Socialiste du Vietnam.

Si vous êtes un lecteur régulier de ce blog vous connaissez déjà le rapport ambivalent que les Vietnamiens entretiennent avec leur voisin du nord. On avait ainsi pu voir qu’après la fin de la mainmise millénaire chinoise sur le Dai Viet, les dynasties royales vietnamiennes avaient dû s’astreindre à adopter le modèle administratif et culturel de l’ex envahisseur pour ménager l’empereur et continuer à exister selon le système de relation internationale qu’avait mis en place « l’empire du milieu »[3]. Dans la même veine, nous avions pu voir que les savants chinois (et dans une moindre mesure japonais) avait été la source principale du renouveau intellectuel et culturel de « l’Annam » sous emprise française, renouveau qui avait lui même provoqué l’émergence d’éléments radicaux[4]. Ce sera finalement la victoire de Mao en 1949 qui permettra au Viet Minh de renverser le cours de la première guerre d’Indochine via un soutien matériel et logistique moyennant une vassalisation.

De ce fait, un grand nombre de personnes, surtout au Vietnam où le sentiment anti-chinois reste vivace (rappelons ici les événements de 2014[5] ou même les récentes manifestations concernant les ZEE[6]), ne peuvent s’empêcher de procéder à une mise en parallèle systématique des événements survenant dans les deux pays, très souvent à charge contre le gouvernement d’Hanoï.

Si dans plusieurs cas cette grille de lecture est pertinente, s’agissant notamment du modèle d’ouverture économique de type « économie de marché à orientation socialiste » ou encore l’organisation tricéphale du Parti ( le pouvoir est partagé par trois personnes, dans l’ordre d’importance : le secrétaire générale du PCV, le premier ministre, le président), le raisonnement semble un peu « léger » à propos des N°1 vietnamien et chinois.

Résultat de recherche d'images pour "xi jinping"
Le n°1 du PCC, Xin Jinping.

En effet, les deux hommes partagent bien quelques caractéristiques communes (en plus de leur double statut). La plus importante reste le fait que tout deux furent des champions de la lutte contre la corruption alors qu’ils dirigeaient la commission militaire centrale de leur Parti respectif[7].

Il paraît nécessaire ici de préciser que la corruption dans la bureaucratie de type marxiste-léniniste peut être vue comme un lubrifiant pour moteur sans qui ce type de système tentaculaire, boursouflé, opaque, donnant dans la surenchère de textes administratifs inapplicable et sans justice indépendante capable de trancher les conflits et de protéger les citoyens du pouvoir du Parti-Etat, ne saurait fonctionner de manière efficace[8]. De la même façon, si la Chine et le Vietnam fonctionne selon un système de parti unique, il ne faut pas se laisser berner par l’unanimisme entretenu à dessein (montrer la solidité /conviction/ solidarité de l’appareil) par les dirigeants communistes : il existe en leur sein de nombreuses lignes de fracture politiques qu’il serait ici trop fastidieux d’évoquer. Partant, entendez ici par « lutte contre la corruption » une guerre de clans au sein même du Parti.

C’est clairement les motifs de déclenchement de ces « guerres » qui distinguent les deux hommes : alors que Xi Jinping entend transformer l’appareil d’état chinois en profondeur à son profit (rappelant que depuis la réforme constitutionnelle chinoise de cette année, il est potentiellement président et secrétaire général à vie)[9], Nguyen Phu Trong s’est illustré en se présentant comme l’opposant principal de l’ancien premier ministre Nguyen Tan Dung jugé par beaucoup (parmi les masses et même dans les rangs du Parti) comme responsable, de par son libéralisme économique et sa mauvaise gestion, de nombreuses affaires ayant à la fois provoqué des pertes sèches pour les entreprises publiques (l’entreprise de transport maritime Vinalines faillit couler sous 3 milliards de

vinalines
Les deux administrateurs et principaux acteurs impliqués dans le montage financier ayant permis le détournement des fonds de Vinalines furent condamnés à la peine de mort.

dollars de dettes du fait d’un système de détournement de fonds complexe mis en place par les administrateurs ainsi que plusieurs banquiers et haut fonctionnaires[10], voir également le scandale Vinashin[11]), jeté le discrédit sur le Parti et l’Etat et affaiblit le pays face à la pénétration confuse des capitaux étrangers, notamment chinois, et ce d’autant plus que ceux-ci nourrissaient une corruption déjà galopante. Un Boris Elstine vietnamien quoi. Pour l’anecdote, il est à préciser que le général Vo Nguyen Giap lui même ainsi que Nguyen Thi Binh[12], tout deux des grandes figures politiques à la retraite, étaient sorti de leur réserve pour protester contre la concession à une entreprise chinoise d’alors de l’exploitation des mines de bauxite de Nhan Co et Tan Rai (région des Hauts Plateaux, Centre-Sud), sites restés jusqu’alors inexploités, Français comme Soviétiques jugeant l’extraction de la bauxite beaucoup trop dangereuse pour l’environnement et les populations alentour et la rentabilité du site incertaine[13].

vo-nguyen-giap-nguyen-tan-dung-041013
Le général Vo Nguyen Giap et Nguyen Tan Dung, alors premier ministre du Vietnam, lors du 71 ème anniversaire de la bataille de Dien Bien Phu. Le militaire désavoua l’action du chef du gouvernement en public, un acte rarissime au Vietnam.

Par extension, l’accès de Nguyen Phu Trong à ce double poste n’est guère surprenante au vu de la dynamique du pouvoir dans les hautes sphères du PCV depuis le 12ème Congrès du Parti en janvier 2016, voire depuis 2012. En effet, à cette époque Nguyen Phu Trong fut la figure de proue du mouvement hostile à une reconduite de Nguyen Tan Dung à son poste de premier ministre, ralliant à sa cause les n°3 et n°4 de l’appareil d’Etat, à savoir Truong Tan Sung, président de la République, et Nguyen Sinh Hung, président de l’Assemblée Nationale. Pour faire simple, voir simpliste (les partisans des uns et des autres étant disséminés), le Parti était rentré en conflit larvé avec le gouvernement[14]. Trong avait ainsi pu se faire l’apôtre du patriotisme et de la nécessité de conserver un environnement politique et économique stable en préservant la nature du régime. A noter qu’une aura d’intégrité enveloppait l’homme après son œuvre anti corruption qui fit tomber nombres de cadres se pensant jusque là intouchable. L’obsession du secrétaire général du PCV tout au long de ses deux mandats fut d’assurer (de retrouver ?) l’ancrage populaire du Parti en lui faisant retrouver un certain sens moral. Trônant sur cette approche monothématique, les autres objectifs du gouvernement ne connurent guère d’autres inflexion venant de lui. Si beaucoup le voit comme un conservateur, plusieurs observateurs ne purent s’empêcher de rapprocher une phrase de son discours d’ouverture du 7ème plénum du Comité Central du PCV, « Elle (une réforme visant la création d’un nouveau corps de cadre) décidera si la révolution continuera ou échouera », de celle du secrétaire général Nguyen Van Linh, ayant amorcé le Doi Moi en 1986, « Le Parti doit se réformer ou mourir »[15]. A noter que le programme dudit plénum incluait notamment la création d’un nouveau corps de cadres choisis selon leur capacité et leur éthique afin de lancer une mouture bureaucratique plus performante et plus appréciée par les masses[16].

Vietnam's Communist Party Politburo former member and former chairman of PetroVietnam Dinh La Thang stands at a court in Hanoi
Un des coups d’éclat de Nguyen Phu Trong en matière de lutte contre corruption fut la chute en 2016 de Dinh La Thang, membre du Politburo du PCV. C’était la première qu’un homme à un poste si important fut inquiété pour corruption, l’effet sur la population et les membres du Parti fut profond. 

Pour appuyer la différence de situation entre les n°1 vietnamien et chinois, il convient également d’ajouter un petit détail technique faisant de Nguyen Phu Trong le meilleur candidat à la présidence aux yeux des membres du Politburo. En effet, au Vietnam, les règles du Parti exige pour devenir président au moins un mandat au sein du Politburo, condition que seuls cinq personnes satisfaisaient à la mort de Tran : Trong lui même, le premier ministre Nguyen Xuan Phuc, la présidente de l’assemblée nationale Nguyen Thi Kim Ngan, le président du comité populaire d’Ho Chi Minh-Ville Nguyen Thien Nhan et le vice président de l’assemblée nationale Tong Thi Phong. Etant donné ces dispositions quelques peu limitatives, il fut décidé que Trong deviendrait le nouveau président, les deux autres prétendants étant jugés trop peu qualifiés pour recevoir de nouvelles fonctions et leur nomination faisant peser un dangereux risque de troubles au sein du Parti s’agissant des nouvelles nominations officielles allant de paire, à l’instar de ceux survenus en 2016 après la mise en place de la nouvelle équipe dirigeante.

Certains avancent également que l’âge avancé du nouveau président, 74 ans, l’empêche de tenter une course à la gloire personnelle qui aurait pour conséquence de détruire la probité du Parti pour laquelle il œuvra depuis son ascension dans les hautes sphères du pouvoir[17].

En définitive, la double casquette du n°1 vietnamien permet au PCV de se donner les moyens de conserver un pouvoir sans partage tout en permettant au libéralisme économique de particper au dévelopement du pays. Cette manoeuvre conduit ainsi Hanoï à  (essayer de) combler les lacunes économiques (dues à la corruption et à la bureaucratie) au travers desquelles la Chine s’impose, renforçant au passage son image auprès de ses partenaires plutôt hostiles à Pékin (raison pour laquelle personne ne s’est élevé contre à cette nomination),  tout en jouant la carte du mimétisme pour amadouer son puissant voisin du nord.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/05/guerre-des-images-10-12-septembre-1969-funerailles-dho-chi-minh-un-repit-inespere-dans-la-confrontation-sino-sovietique/

[2] https://foreignpolicy.com/2018/11/07/vietnams-quiet-new-autocrat-is-consolidating-power/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/10/15/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-chine-et-vietnam-sous-domination-dilemme-de-la-reforme-ou-du-conservatisme-con-2/

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mer-de-chine-vii-la-schizophrenie-vietnamienne-attraction-et-repulsion-chinoise/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/10/guerre-des-images-9-et-actualites-le-salut-venant-du-ciel-zones-economiques-speciales-vietnamiennes-et-deces-de-jean-francois-parot/

[7] https://thediplomat.com/2018/10/meet-vietnams-new-president-the-communist-party-chief/

[8] Benoit Tréglodé, « Vietnam, le Parti, l’armée, le peuple : maintenir l’emprise politique à l’heure de l’ouverture », dans Hérodote n°157, Les enjeux géopolitiques du Vietnam, p.19

[9] https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/02/26/le-pcc-autorise-xi-jinping-a-rester-au-dela-de-son-prochain-mandat_5262481_3216.html et https://asialyst.com/fr/2018/02/26/chine-xi-jinping-president-sans-limite-avec-wang-qishan-vice-president/

[10] https://www.scmp.com/news/asia/article/1382593/vietnam-hands-out-death-sentences-vinalines-corruption-case

[11] https://vietnamnews.vn/politics-laws/351702/two-executions-one-life-sentence-in-vinashin-case.html

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/ma-famille-mes-amis-et-mon-pays-memoires-nguyen-thi-binh/

[13] https://blog.mondediplo.net/2009-07-03-Le-Vietnam-la-Chine-et-la-bauxite

[14] https://thediplomat.com/2016/01/vietnams-leadership-succession-struggle/

[15] https://thediplomat.com/2018/05/the-beginning-of-a-political-doi-moi-takeaways-from-the-vcps-seventh-plenum/

[16] https://e.vnexpress.net/news/news/vietnam-s-party-holds-key-gathering-to-build-strategic-cadre-3746133.html

[17] https://thediplomat.com/2018/11/vietnams-communist-chief-is-no-xi-jinping/

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s