Fiche de lecture #17 – Un siècle pour l’Asie, L’Ecole Française d’Extrême-Orient 1898-2000 – Catherine Clémentin-Ojha et Pierre-Yves Manguin – Les éditions du Pacifique – 2001

« Quels que soient ses insuccès dans d’autres domaines, l’œuvre de la France en Orient aura été marquée par sa sympathique compréhension dans le domaine de la culture. Peu d’institutions peuvent montrer autant de résultats désintéressés que l’Ecole Française d’Extrême-Orient à Hanoï. Son œuvre magnifique de restauration de conservation des monuments, le rassemblement, la publication et l’interprétation des inscriptions et autres activités connexes qui ont été poursuivies par les savants français sont autant de titres, pour elle, à la gratitude des peuples de l’Asie »

K.M Panikkar, historien et militant anticolonialiste, première ambassadeur d’Inde à Pékin.

Les auteurs :

Catherine Clémentin-Ojha : spécialiste de l’anthropologie religieuse de l’Inde. Membre de l’EFEO depuis 1991. Ses recherches portent sur les transformations de l’hindouisme à travers l’histoire, à sa pratique missionnaire ainsi qu’à ses relations avec la société de caste indienne. Les chrétiens indiens et les institution ecclésiales sont également un de ses sujets d’étude.

Pierre-Yves Manguin : historien et archéologue spécialiste de l’Asie du Sud-Est. Membre de l’EFEO depuis 1970. Ses principaux sujets de recherches concernent l’aspect maritime du Vietnam et de l’Asie du Sud-Est insulaire. Depuis 1996, il est notamment directeur de la mission archéologique du delta du Mékong qui s’attache à l’étude des sites de l’Etat du Funan (état ayant existé entre le Ier et le VIIème siècle avant son absorption par l’empire Khmer d’Angkor).

Le livre :

Un siècle pour l’Asie, L’Ecole française d’Extrême-Orient 1898-2000 est un ouvrage commémoratif du siècle d’existence de l’EFEO. Selon les termes du directeur d’alors et des auteurs, le but de l’ouvrage est de rompre avec le paradoxe selon lequel l’Ecole jouit d’un nom et d’une réputation prestigieux mais reste méconnue du grand public et, parfois, de certains universitaires.

               Pourtant, comme expliqué au fil des pages, l’EFEO fut et demeure une institution originale dans le paysage universitaire français à la fois pour son ancienneté et pour le fait d’avoir été créée et implantée directement en Asie. Elle constitua et constitue un point de passage obligatoire pour les chercheurs orientalistes français voir même mondiaux. De fait, « l’orientalisme » – l’étude des peuples et culture orientaux – bien que faisant l’objet d’étude en France depuis la seconde moitié du XVIIème siècle, sortit grâce à elle de son statut marginal pour s’épanouir directement sur le terrain et s’affirmer comme une discipline à part entière.

               Il faut dire que sa naissance se trouve à la croisée des chemins de la volonté de plusieurs savants indianistes (spécialisés dans l’étude de la culture indienne) et de l’affirmation de la souveraineté française en Indochine à l’époque où les puissances coloniales européennes sont en concurrence dans tous les domaines. Aussi la raison d’être de l’école est triple :  1) rompre avec l’orientalisme « de cabinet » essentiellement fondé sur un savoir livresque, 2) accumuler un maximum de savoir afin d’administrer au mieux les nouveaux sujets coloniaux et de se poser en garant de la conservation des bâtiments anciens ainsi que des antiquités au nom de la « mission civilisatrice » et 3) faire rayonner l’influence française en Extrême-Orient.

               Bien que ne prétendant pas produire une critique historique des travaux de l’EFEO, l’ouvrage dissémine via l’échelonnement des dates les plus importantes plusieurs éléments permettant au lecteur profane de se figurer comment et dans quelle mesure l’Ecole put et continue de prendre en charge ces missions au grés des circonstances, devenant très chaotiques en Indochine française après la seconde guerre mondiale. Le livre suit ainsi un plan linéaire présentant d’abord un historique de l’Ecole (Les années indochinoises suivies du Redéploiement) pour ensuite se focaliser sur plusieurs points d’excellences de cette dernière à savoir l’Archéologie, la Philologie (étude d’une langue et de sa littérature à partir de documents écrits. C’est une combinaison de critique littéraire, historique et linguistique) puis l’étude des Religions et des sociétés asiatiques.

Une matrice d’études asiatiques:

               S’agissant du premier point que nous avons évoqué précédemment, la rupture avec les méthodes littéraires qui avaient jusqu’alors cours va s’instaurer dès les premières années d’activité de l’école étant donné qu’avant les études à proprement parler, l’école est, comme nous le verrons ci-après, contrainte par sa fonction administrative à dresser un inventaire des antiquités et lieux d’intérêts sur le territoire indochinois. De ce fait, la plupart des savants sont amenés à travailler sur le terrain et à manier des outils intellectuels n’appartenant pas à leur formation initiale. Plusieurs membres de l’EFEO devinrent ainsi des « broussards » ou furent témoins ou acteurs des événements marquant de l’histoire comme Paul Pelliot lors de la révolte des boxeurs à Pékin en 1900 ou les savants officiant au Cambodge jusqu’au déchainement de violence aveugle des Khmers Rouges. Ainsi, outre l’immersion effective qu’elle permet, l’Ecole constitue un lieu de synergie entre les spécialités (archéologie, linguistique, épigraphie, histoire de l’art, etc…), permettant des réflexions plus fines sur des sujets d’importance.

Réfugiés cambodgiens occupant les temples du site d’Angkor après avoir fuit les Khmers Rouges.

C’est notamment ainsi que, partant des études de la langue et de l’épigraphie indienne et chinoise, la vision orientaliste de l’Indochine voyait chaque communauté humaine présente sur le territoire comme un mélange culturel présentant plus ou moins de traits de la culture chinoise ou indienne où la culture autochtone était absente. A mesure que la philologie et l’épigraphie, les deux disciplines majeures de l’Ecole (elle-même placée sous le patronage de l’Académie des inscriptions et des Belles-Lettres), laissèrent leur place à d’autres champs d’investigation, l’approche holistique permit d’aboutir à certains ouvrages incontournables présentant des conclusions fondatrices quant à l’histoire des pays indochinois. Ce fut particulièrement le cas pour le Vietnam, longtemps considéré comme une dépendance méridionale réfractaire de son grand voisin chinois. Pourtant, à mesure que les travaux de recherche avanceront, notamment en matière de préhistoire indochinoise et d’étude critique des sources chinoises, le substrat autochtone des cultures des peuples habitant la zone sera peu à peu révélé. Les auteurs insistent également sur le perfectionnement continu des techniques archéologiques des savants de l’Ecole s’agissant notamment de la restauration de la cité khmère d’Angkor. Plusieurs disciplines nouvelles pour leur époque ont de la même façon trouvé un riche champ d’application et produit des fruits estimables pour la recherche. On peut citer ici, la mise en place de l’archéologie de fouille systématique sur le site d’Angkor par Georges Trouvé (responsable de la conservation et de la restauration des temples d’Angkor) ou encore la mise en place officielle de protocoles ethnographiques en 1937 qui permettront à Maurice Durand d’établir la constante autochtone au Vietnam face à la double influence chinoise et indienne.  La seconde moitié du XXème siècle verra également l’arrivée de matières telles que l’anthropologie sociale ou l’histoire économique.

               Notons ici qu’avant même que le décret de 1901 vienne confirmé le statut de l’Ecole, celle-ci avait déjà noué des liens solides avec la Société Batave des Arts et des Lettres (Bataviaasch Genootschapp Van Kunsten en Wentenschapen), sorte d’équivalent néérlandais fondé en 1778 à Java (Indes néérlandaises, aujourd’hui la Malaisie). S’en suivra une relation extrêmement féconde et un soutien mutuel permettant l’épanouissement respectif de chacune des institutions.

L’EFEO : de l’ambiguïté de sa facette coloniale à son redéploiement à partir de la métropole

               Ce travail de recherche florissant se double de fonctions administratives jusqu’en 1952, date à partir de laquelle sa gestion devient quadripartite en préparation des indépendances des pays constituant l’Indochine. Le statut de l’école est alors ambigu puisque bien que faisant vœux d’objectivité scientifique sous le contrôle seul de l’Académie des Inscriptions et des Belles-Lettres, elle n’en demeure pas moins dépendante du budget général de la colonie et soumise au train de mesure encadrant sa mission de conservation fédérale. De plus, la plupart des personnes formant l’entourage des savants sont les cadres coloniaux, les administrateurs et les militaires formant la société coloniale d’alors. Elle est en cela une partie prenante à part entière de l’entreprise coloniale l’amenant tantôt à coopérer avec l’administration – Paul Mus, sociologue à l’EFEO, fut l’émissaire de la négociation de la dernière chance entre le Viêt Minh et les autorités françaises en 1947 – tantôt à s’y opposer, notamment lorsque les autorités estiment que les savants dépassent leur mission scientifique en laissant transparaitre leurs réactions citoyennes aux événements politiques souvent jugées trop libérales vis-à-vis des indigènes. A noter également que les chercheurs indigènes furent maintenus dans des rôles subalternes durant une longue période et que, même quand ils furent acceptés au même rang que leurs collaborateurs européens, ils bénéficièrent d’un traitement moins avantageux.

L’ancien Musée Louis Finot et actuel Musée national d’histoire naturelle du Vietnam

Au-delà de cette question de statut administratif, l’Ecole fait face à un paradoxe de par la nature même de sa fonction : elle se voit confier la mission d’étudier et de conserver les éléments de pays dont on nie la souveraineté politique et modernisé à grande vitesse. Ce phénomène est d’ailleurs immédiatement compris par les savants de l’institution qui constatent collectivement dans le Bulletin de l’EFEO de 1920 consacré au 20ème anniversaire de l’EFEO : « Le seul fait de la présence en Extrême-Orient des Européens qui rend ces études possibles, est un risque grave de disparition pour leur objet : nos civilisations d’Occident semblent exercer une action dissolvante sur les civilisations propres de l’Orient, et nombre de formes présentes, nécessaires à l’intelligence des formes anciennes, seront, dans un avenir prochain, un passé mort ». C’est d’ailleurs ce décalage qui, au fil des années, segmentera en partie la scène politique indigène, oscillant entre nécessité de conserver les traditions (mouvement Can Vuong puis mouvement initié par Phan Boi Chau), réformisme des institutions (Phan Chu Trinh), mouvement révolutionnaire de type marxiste-léniniste (par nature moderniste et anti-féodal). Plusieurs chercheurs associés à l’EFEO passeront d’ailleurs dans le camp de l’anticolonialisme armé en rejoignant le Viet Minh après la seconde guerre mondiale : Nguyen Van Huyen – auteur de recherches fondamentales concernant l’ethnologie vietnamienne et premier vietnamien thésard à la Sorbonne – futur ministre de l’Education Nationale de la République Populaire du Vietnam entre 1946 et 1975 ou Nguyen Van To, responsable du fond documentaire, mort lors des combats contre les soldats français en 1947.

A la lecture des deux paragraphes pourraient se poser la question suivante : les chercheurs travaillaient ils dans l’intérêt de l’ordre colonial ou des peuples qu’ils étudiaient ? Bien que légitimes, les termes exclusifs que cette interrogation lui confère un caractère anachronique. En effet, malgré la porosité des limites entre la science et la politique sur le territoire indochinois, force est de constater à la lecture de l’ouvrage que les travaux de fond engagés par l’EFEO furent fondateurs pour les institutions culturelles qui lui succédèrent suite aux indépendances (les fonds de l’EFEO furent ainsi partagés lors du transfert définitif du siège de l’Ecole de Hanoï vers Paris en 1956), leur personnel savant, la conservation et le renouvellement de leur patrimoine voire même pour la constitution d’une identité nationale nouvelle. Le meilleur exemple reste ici le fait que la découverte des tambours en bronze de Dong Son en 1924 fut un fait déterminant pour l’écriture de l’histoire vietnamienne précédent les 1000 années de domination chinoise. Ce faisant, ces travaux permettaient de souligner la singularité du peuple vietnamien dans un contexte d’après-guerre de réunification qui verra les tensions avec Pékin s’intensifier jusqu’à l’éclatement de la guerre sino-vietnamienne de 1979. De ce fait, les motifs des

Un motif de tambour de la civilisation dite Dong Son, du nom du village où les premiers éléments de cette culture furent découverts.

tambours de bronze Dong Son, fruit de la recherche coloniale, sont aujourd’hui omniprésents au Vietnam. Les savants connaissent mieux que quiconque la nature du lien entre Savoir et Pouvoir, aussi la plupart d’entre eux étaient-ils conscients de leurs devoirs envers les administrateurs coloniaux tout aussi bien qu’envers la Science et les peuples autochtones. Certains, tels Paul Lévy (directeur de l’EFEO entre 1947 et 1950), en viendront même à exprimer publiquement des positions anticoloniales durant la période poste seconde guerre mondiale. Nous verrons d’ailleurs que le magistère scientifique de l’Ecole dépassa largement les frontières indochinoises et s’exerça en dehors du contexte politique colonial et ce dès le début du XXIème siècle.

Le rayonnement des activités scientifiques et culturelles françaises à l’étranger.

               L’œuvre de l’EFEO ne se cantonne pas aux territoires de l’Indochine et ex-Indochine seule. En effet, ce territoire et les peuples qu’il accueillait étant alors jugé comme un mélange culturel entre l’Inde et la Chine et les savants fondateurs étant des indianistes, les travaux de recherche se déployèrent dans l’ensemble de l’Asie Orientale dès la fondation de l’Ecole. Evidemment, leur intensité et leur profondeur divergèrent en fonction de l’accessibilité des pays et de l’intérêt des chercheurs au fil du temps. Les trois pays indochinois furent pour cette raison les principaux sujets d’étude tandis que la Chine fut longtemps difficile d’accès, ce qui n’empêchera pas la menée de travaux décisifs dans le pays. L’Inde fut également un objet d’attention toute particulière étant donné les spécialités des chercheurs fondateurs de l’Ecole. La collaboration avec la Société Batave des Arts et des Lettres dès les premières années d’existence de l’Ecole permit également une bonne implantation en Indonésie et Malaisie. La Thaïlande (à l’époque le royaume du Siam) fut un partenaire particulièrement privilégié de l’EFEO et ce dès ses premières années : après avoir envoyé un délégué porteur de cadeaux (ouvrages pour la bibliothèque de l’Ecole) au Congrès des orientalistes de Hanoï en 1902 ; le Prince Damrong Ranjanubhab (frère du roi du Siam d’alors), érudit et fin connaisseur de la culture thaïe,

Le Prince Damrong Ranjanubhab (1862-1943)

désire voir les méthodes scientifiques occidentales appliquées à l’étude et à la conservation du patrimoine de son pays et noue des relations avec le pionnier de l’Ecole en archéologie Etienne Lunet de la Jonquière, mais aussi et surtout, avec Georges Coedès qui occupera plusieurs fonctions publiques sous son autorité ( conservateur de la bibliothèque Vajiranana future bibliothèque nationale et secrétaire général de l’institut Royal de la littérature notamment).

Pour des raisons de confort de lecture et même si nous avons déjà quelque peu défricher le sujet concernant les pays indochinois, on ne saurait produire ici une liste exhaustive des réalisations de l’Ecole en Asie Orientale. On se bornera donc à évoquer les achèvements les plus importants, on peut citer:

  • L’élaboration de l’Hoborigin, un dictionnaire encyclopédique du bouddhisme d’après les sources chinoises et japonaises lancé par Takakusu Junjirô et Sylvain Lévy.
  • La découverte et l’exploitation des quelque 50 000 manuscrits médiévaux (datant d’une période comprise entre le Vème et le XVème siècle) de Dunhuang (nord-ouest de la Chine) par Paul Pelliot. Ce fond documentaire dut une source d’étude capitale dans l’étude de l’histoire des religions et de l’art en Chine.
  • Les travaux philologiques, archéologiques et religieux de l’EFEO avaient dans un premier temps conduit les scientifiques à évoquer les pays sous influence culturelle indienne (Thaïlande, Cambodge, Laos, Birmanie notamment) sous le vocable de « Great India » ou « Grande Inde ». Bien que flattant les nationalistes indiens en pleine période pré-décolonisation (et donc de nationalisme), cette notion fut au fur et à mesure nuancer et les éléments indiens retranchés devant la permanence du substrat autochtone dans les pays étudiés. Le processus d’indianisation de la péninsule indochinoise est d’ailleurs étudié par la suite à partir du site de l’EFEO à Pondichéry sur la base de l’étude des 28 volumes des agâma, textes rituels dédiés au culte du dieu Shiva. En plus de démontrer son role de vecteur d’indianisation, le travail de compilation menés par les savants indiens rattachés à l’Ecole conduira à une réforme liturgique profonde du culte.

A l’heure où ces lignes sont écrites, l’EFEO dispose de 18 centres répartis dans l’ensemble des pays d’Asie Orientale et constitue aujourd’hui encore un réseau d’étude et de recherche de pointe sur la scène internationale.

Conclusion :

               Un siècle pour l’Asie, L’Ecole française d’Extrême-Orient, 1898-2000 est un ouvrage extrêmement riche qui survole de façon synthétique les 100 années d’existence de l’Ecole en parvenant à évoquer avec simplicité pléthore de sujets d’habitude réservé à un public averti.  En cela, il remplit parfaitement sa fonction commémorative et se trouve à même de mieux faire connaitre l’EFEO aux profanes.

Il constitue également un témoignage vivant de l’évolution de l’influence française en Asie durant et après la phase coloniale, l’Ecole et ses activités ayant elles-mêmes souffert des troubles politiques et des guerres que connut la zone durant la seconde moitié du XXIème siècle. Par extension, l’ouvrage permet également de cerner de façon plus précise la teneur et l’intensité des transferts culturels dans ou hors d’un contexte colonial, aussi bien entre occident et orient (France et Vietnam, Laos, Cambodge) ou entre nations orientales (Chine et Inde sur l’Asie du Sud Est notamment.

               Une lecture recommandée pour les personnes intéressées par l’Histoire de l’Indochine Française et l’histoire contemporaine des pays d’Asie Orientale souhaitant se faire une idée de l’évolution des sciences humaines dans la zone et de la façon dont le savoir académique se forme.

Quelles perspectives pour l’économie vietnamienne en 2022 ?

« Nouveau miracle asiatique[1] », « l’étoile brillante de l’Asie[2] », « l’économie que la covid-19 n’a pas pu stoppée[3] » telles furent les formules utilisées par la presse internationale pour saluer les performances de l’économie vietnamienne en pleine crise sanitaire. En plus d’être le seul pays du sud-est asiatique à afficher une croissance positive pour l’année 2020 (2.9%[4]), le gouvernement vietnamien pouvait se targuer d’une gestion de l’épidémie à la fois efficace et transparente[5] (au moins jusqu’à juillet 2021 et le variant delta). Pour autant, la stratégie « zéro cas » d’abord envisagée par les autorités dut être abandonnée après l’explosion des contaminations à Hanoï et Ho Chi Minh-Ville cet été[6]. De la même façon, et ce malgré les bons résultats affichés, le Vietnam a connu ses plus grosses difficultés économiques depuis l’ouverture du pays en 1986[7] du fait de la Covid 19. Au vu de ces changements décisifs et alors que le variant Omicron semble jeter l’ombre de nouvelles quarantaines sur les pays occidentaux et asiatiques, il convient de se demander de quoi le futur de l’économie vietnamienne sera fait. Afin de saisir la teneur des changements qu’a engendré l’apparition du coronavirus sur la scène internationale, il faut d’abord de retracer le parcours économique du Vietnam depuis le « Renouveau » (« Đổi mới » en vietnamien) ouvert en 1986 lors du sixième congrès du Parti Communiste Vietnamien (PCV) (I) a.) puis de définir le modèle qui prévalait jusqu’à l’avènement de la crise sanitaire (I)b.). Sur cette base et à l’aune de ce que le contexte permet ou non, il conviendra d’analyser les impacts sanitaires dont souffrent les agents économiques au Vietnam (II) a.) avant de conclure sur les mesures qui pourraient permettre à Hanoï de se relancer au mieux (II) b.).

I) Le Vietnam ante-Covid : objectif à long terme et modèle économique.

A) La dynamique économique initiée par le Doi Moi .

Lorsque se réunit le VI plénum du Parti Communiste Vietnamien (PCV) en décembre 1986, la situation du pays est critique, voire intenable. Le Vietnam fait en effet face à plusieurs problèmes graves et disposent de peu de ressources pour y faire face.

Sur le plan externe d’abord, le Vietnam souffre d’un isolement diplomatique cruel car à la fois sous le coup d’un embargo américain depuis la fin de la guerre de réunification en 1975 et de l’hostilité chinoise depuis que les deux pays se sont affrontés entre le 17 février et le 16 mars 1979. S’ajoute à cela la mauvaise image qu’avait propagée à l’international la crise migratoire de 1979 connu sous le nom de « boat people » qui vit près de 1.6 million de citoyens vietnamiens quitter le pays en 10 ans et ce dans des conditions affreuses[8]. Aussi, ne restaient comme partenaires diplomatiques et économiques à Hanoï que le « grand frère soviétique » et ses pays satellites d’Europe de l’Est, ce qui, d’un point de vue géographique n’allait pas sans difficultés étant donné l’éloignement[9]. Cette entente sera bouleversée par la fin de l’ère Brejnev et le début des réformes d’Andropov puis de Gorbatchev appelant à davantage de transparence politique tandis qu’Hanoï maintenait une ligne marxiste-léniniste « orthodoxe[10] ».

Sur le plan interne ensuite, le pays souffrait des conséquences de 50 ans de guerre quasi-ininterrompue : infrastructures de tout type insuffisantes en raison des destructions, moyens de productions détruits ou obsolètes, problème de qualification de la main d’œuvre, rationnement, fuite des cerveaux, etc… Cette précarité de la subsistance pour la population se doublait de lourds problèmes de gestion par les autorités publiques menant très souvent à la contrebande et à la corruption. En bref, les fonctionnaires détenant les réseaux de production ou de distribution organisaient le marché noir à leur propre profit. A noter enfin que le processus de collectivisation des moyens de production dans le sud après la réunification du pays était laborieux, ce qui posait également des problèmes en matière de productivité, surtout dans le secteur agricole.

L’ensemble de ces facteurs a conduit à un mécontentement généralisé et à une chute de la légitimité du Parti y compris dans ses propres rangs. On peut noter ici l’exemple de Mme Binh, petite fille du leader nationaliste Phan Chu Trinh et représentante du Viêt Cong lors des négociations de Paris tenant au retrait des troupes américaines, qui, dans Ma Famille, Mes Amis, Mon Pays décrit assez crument ces difficiles années[11]. Devant le péril éminent, les dirigeants du PCV décident donc d’opérer un changement drastique dans le domaine économique, appelé « Đổi mới » (« Renouveau » en vietnamien), en privatisant le domaine agricole et une partie des entreprises détenues par l’Etat ainsi qu’en garantissant la propriété privée et la liberté d’entreprendre (y compris pour les étrangers). S’en suivra une ouverture diplomatique tous azimut que nous marquerons ici par les pierres blanches de la normalisation des rapports avec Pékin en 1991 puis avec Washington en 1995, l’intégration de l’ASEAN en 1995 et de l’OMC en 2007.

Exhibition "Renovation - Journey of dreams" to be launched
Affiche de propagande en faveur du Doi Moi avec pour slogan « Comprendre la réalité, savoir rêver, sous la direction du Parti, une jeunesse bien éduquée. »

Pour autant, devant les effets subversifs des réformes lancées par Gorbatchev en URSS– et notamment les manifestations étudiantes sur la place Tienanmen en 1989 – le gouvernement vietnamien n’entend pas doubler ces réformes économiques de réformes politiques drastiques. Le Parti reste le seul acteur politique toléré, ce qui implique le maintien des monopoles publiques sur les médias et certaines secteurs stratégiques de l’économie, ouvrant la voie à l’« économie de marché à orientation socialiste».

B) Le modèle vietnamien d’« économie de marché à orientation socialiste ».

D’abord introduite dans la constitution de 1992, cette conception économique recouvre en fait une réalité relativement simple à décrire et apparentée aux réformes entreprises en 1976 en Chine Populaire par Deng Xiaoping qui résumait l’abandon du système collectiviste avec la maxime suivante : « Peu importe qu’un chat soit noir ou blanc, s’il attrape la souris, c’est un bon chat »[12].

Il s’agit ainsi de mettre au service du PCV le potentiel économique vietnamien régénéré par les flux de capitaux étrangers. Pour ce faire, les dirigeants vietnamiens vont implanter le modèle dit du « vol d’oies sauvages[13] ». Théorisé par le japonais Kaname Akamatsu en 1937, ledit modèle a été mis en place par tous les « tigres » et « dragon » asiatiques suite à la seconde guerre mondiale et offrait donc un volume conséquent d’expériences exploitables pour les planificateurs du PCV[14].

Le « vol d’oies sauvages » est une allégorie de la stratégie suivante : pour industrialiser progressivement un pays, il faut commencer par produire en masse des biens à faible ou moyenne valeur ajoutée mais nécessitant une grande quantité de main d’œuvre[15]. Il s’agit ensuite de réinvestir les bénéfices ainsi perçus afin de procéder à une montée en gamme de la production vers des biens à valeur ajoutée plus importante. En plus des bénéfices tirés de la valeur ajoutée par la fabrication, de l’export et des salaires versés, le pays hôte peut assortir l’autorisation à investir de diverses conditions tenant à l’emploi, aux conditions de travail, à la formation des employés ou aux transferts de technologies ou de savoir-faire[16]. Evidemment ce système repose sur deux conditions pour fonctionner : l’attraction des Investissements Directs Etrangers (IDE) et l’export des biens produits[17].

ANALYSE : Ces oies sauvages dont le vol annonce la prochaine offensive des  montres chinoises sur les marchés européens...
Schéma explicatif de la doctrine de développement en « vols d’oies sauavges »

Le moins que l’on puisse dire c’est que le Vietnam excella dans l’application de ces principes, affichant de très bonnes performances économiques même en temps de crise économique (1997 crise asiatique et 2008 onde de choc de la crise des subprimes aux Etats Unis). Le pays s’est ainsi progressivement éloigné de la place qu’il occupait dans le classement des 10 pays les plus pauvres au monde en 1990. Pour citer quelques chiffres, le PIB vietnamien atteignait péniblement les 14 milliards de dollars en 1985 tandis qu’il caracole à plus de 271 milliards pour l’année 2020[18]. Dans la même veine la proportion de la population vivant sous le seuil de pauvreté (moins de 1 dollar/jour) est passée de 52% en 1992 à 1.80% en 2018[19].

Il faut dire qu’en plus d’utiliser un modèle qui a fait ses preuves, le Vietnam dispose de plusieurs atouts permettant ce développement parfois qualifié de miraculeux : population jeune, main d’œuvre abondante et peu cher donc faible coût de fabrication, stabilité politique, position géographique avantageuse (proximité de la Chine et de pays dit « développés » tels que le Japon ou la Corée), façade maritime étendue. Le pays se positionne même en tant que « Chine+1 » dans le sens où il offre tous les avantages que son voisin du nord aux investisseurs étrangers sans leur faire courir le risque d’une mesure de rétorsion diplomatique suite à des différents d’ordre politique[20]. Ainsi, et même si cela n’a rien d’automatique, certaines manufactures ont été déplacées de la Chine vers le Vietnam après le début du bras de fer commercial sino-américain voulu par Donald Trump en réponse à ce qu’il estimait être une politique commerciale déloyale de la part de Pékin.

A noter que ce système présente malgré tout des failles et des inconvénients. Sans rentrer plus avant dans les détails, on notera que comme tout système tourné vers l’export, les chaines de valeurs nationales se concentrent autour des grandes métropoles intégrées au circuit global, créant de ce fait une disparité de revenus par habitant relativement marquée en fonction de la position géographique[21]. Ces inégalités sont souvent aggravées par le déficit d’infrastructures, surtout dans les zones montagneuses du Centre et du Nord[22]. Pour pallier ces problèmes, le gouvernement mise sur l’implantation de « zones franches » (procédures administratives simplifiées et avantages fiscaux pour les investisseurs étrangers dans la zone). L’autre inconvénient majeur de ce type d’économie extravertie est sa dépendance aux fluctuations de l’économie globale aussi bien en début de chaine, lorsqu’il s’agit d’acheter des matières premières pour les besoins industriels, qu’en fin étant donné que sans débouchés commerciaux, il est impossible d’écouler le surplus de biens produits. Le Vietnam souffre notamment d’une trop grande dépendance vis-à-vis de son grand voisin du nord en termes d’approvisionnement[23], ce qui ne manque pas de régulièrement créer des remous au sein d’une opinion publique très souvent hostile à la Chine Populaire et accusant parfois la direction vietnamienne d’une trop grande complaisance à son égard[24].

Avant de voir en quoi la Covid 19 a bouleversé ou non cette stratégie, occupons-nous à dresser un instantanée de la situation économique du pays en 2019, c’est à dire avant l’apparition de la crise sanitaire. Le Vietnam affichait une croissance de 7% (dans la moyenne des résultats des années précédentes)[25] reposant sur deux piliers principaux : l’attraction des capitaux étrangers (près de 11 milliards de dollars, +86.2 comparé à 2018) et l’export (264 milliards de dollars, + 8.64%, 106,8% du PIB Vietnamien)[26]. Le pays a affiché une balance commerciale excédentaire à hauteur de 11 milliards de dollars, principalement grâce aux bénéfices réalisés à l’export vers les Etats Unis (+47 milliards) et l’Union Européenne (+26 milliards) compensant les déficits enregistrés avec les pays de l’ASEAN (- 7 milliards), la Corée du Sud (-27 milliards) et la Chine (-34 milliards)[27]. Les produits manufacturés dans les secteurs du textile et de la fabrication de chaussure, de la machine-outil et de l’électronique constituent l’écrasante majorité de la valeur perçue à travers les activités d’exports[28]. A noter cette réussite tient également, mais dans une moindre mesure, à l’export de produits agricoles, notamment vers la Chine[29]. Le tourisme représentait quant à lui 9.2% du PIB.

Une fois ces quelques repères posés appliquons nous à étudier les effets de la crise sanitaire sur l’écosystème économique vietnamien.

II) Assurer la pérennité du modèle en temps de crise sanitaire.

A)De la résilience de l’économie vietnamienne et de ses limites.

Nous l’avons déjà mentionné en introduction, la presse internationale fut dithyrambique quant à la gestion vietnamienne de la crise sanitaire, à la fois efficace, rapide et transparente, permettant ainsi au pays d’afficher 2.9% de croissance pour l’année 2020 dans une Asie du Sud Est en proie à la récession. Malgré (ou à cause du ?) le changement de tactique quant à la question sanitaire ( de « zéro cas » à « vivre avec le virus »), les 2.58% de croissance obtenus en 2021[30]  restent la pire performance économique du Vietnam depuis le Đổi mới . Avec la menace que fait planer le variant Omicron, il semble peu probable que la situation s’améliore de façon sensible en 2022.

Du fait de son économie extravertie le Vietnam a souffert, souffre et souffrira à la fois des problèmes d’approvisionnement en matières premières – venant notamment de Chine – mais aussi et surtout d’une baisse tendancielle et à long terme de la consommation dans les pays qui constituent ses principaux débouchés commerciaux en raison de leurs propres difficultés économiques. Cela entraine ainsi un manque à gagner à l’export pour les agents économiques au Vietnam mais aussi des surcouts tenant à la logistique et à l’approvisionnement[31]. Evidemment, ces perspectives impactent directement les IDE étrangers dans le pays.

Le gouvernement vietnamien a donc également fait montre de célérité dans le domaine économique en mettant très vite en place un groupe de travail chargé de contrer les effets néfastes de la Covid 19 sur l’économie par le maintien de l’attractivité du pays pour les multinationales afin de sécuriser l’afflux d’IDE et de stimuler les exportations[32]. A ce titre, les relatives bonnes performances du Vietnam quant à la gestion de la crise sanitaire et de ses conséquences économiques ont forgé une solide image de marque pour le pays. Il ne devrait donc pas y avoir de problèmes majeurs dans ce domaine à court et moyen terme. En effet, malgré les baisses successives enregistrées dans la captation des IDE (-2% en 2020[33] et -1.2% en 2021[34]), les promesses d’investissement sur l’année ont bondi de 9.3%[35]. A noter ici que plusieurs succès ont déjà été constatés avec le déplacement par Inventec (assemblage des airpods) ou Nintendo (jeux vidéo) de plusieurs unités de production vers le sol vietnamien.

S’agissant des exportations, les divers abattements fiscaux ou reports de délai de paiement de taxe semble également avoir permis de sauver de la faillite quelques entreprises et de stimuler la production tournée vers l’exportation. Mais soyons clair : l’ouverture et la dépendance envers le marché global ne laissent aux dirigeants vietnamiens guère de leviers pour juguler les fluctuations de l’économie internationale et leurs impacts profonds sur l’économie nationale[36]. Si le chômage continue d’augmenter aux Etats Unis et provoque donc le ralentissement de la consommation sur ce marché, il n’est rien que le PCV puisse faire. Nous verrons cependant dans la section suivante que cette situation présente un certain nombre d’opportunités à saisir pour les agents économiques vietnamiens. Malgré tout, la croissance des exports a atteint ainsi près de 5% pour 2020[37].

En contraste avec les journalistes étrangers, les propos tenus en langue vietnamienne furent bien plus mesurés quant à la situation économique. En effet, l’année dernière près de 31,8 millions des 54 millions d’actifs (soit 59%) ont vu leurs revenus chuter à cause de la Covid-19[38], et ce, malgré seulement 22 jours de confinement total et une aide gouvernementale de 27 trillions de Dông (soit environ 970 millions d’euros)[39] avant les confinements stricts de Hanoï puis de Ho Chi Minh-Ville suite à l’irruption du variant Delta au Vietnam dans le courant de l’été 2021. 35 000 banqueroutes ont été enregistrées dans le même laps de temps, certaines entreprises n’ayant pu avoir accès au 16 trillions de Dông de soutien aux entreprises[40]. Rappelons d’ailleurs ici que 20 à 30% de l’économie vietnamienne est constituée d’activités informelles, empêchant de fait certains particuliers d’accéder aux aides publiques[41]. Il est ainsi assez difficile d’estimer dans quelle proportion la pauvreté, passagère comme durable, a progressé au Vietnam. Si ce phénomène de stagnation/marasme sociale devait se maintenir, la fin de la croissance rapide du marché immobilier entraînerait également un risque grandissant de multiplication des créances douteuses dans le bilan des banques vietnamiennes[42].

Cette contraction générale du pouvoir d’achat fait également peser des menaces sur la santé de la consommation intérieure (68% du PIB) qui fut le véritable pilier de l’économie vietnamienne en ces temps d’incertitude[43]. Le pays a pu en cela compter sur sa classe moyenne émergente, sur la bonne anticipation de la situation par la population[44] ainsi que sur l’envoi conséquent de capitaux de la diaspora (12.5 milliards de dollars en 2021, +10% comparé à 2020[45]) pour absorber une partie de la production impossible à exporter. Notons également que les plans de soutien de la consommation par le gouvernement sont rendus possibles par un endettement public relativement faible ainsi que par une épaisse réserve de devises issues du commerce extérieur[46].

Malheureusement, la consommation nationale, se focalisant d’abord sur les produits essentiels, ne peut se substituer à la demande internationale dans le secteur touristique (12.4% du PIB en 2020) qui demeure sans doute le secteur le plus sinistré avec un recul de près de 57% des recettes annuelles en 2019 et entre 35 et 48% en 2020. Comme pour les exportations, le gouvernement ne dispose que de très peu de moyens d’action dans ce domaine. Suivent ensuite le secteur de la culture et des arts (-23% depuis le début de la crise) et celui de la vente au détail et en gros (-11.3%)[47]. On notera ici que ce dernier chiffre est à nuancer dans le sens où une grande partie des activités de vente au détail passe désormais par le e-commerce qui a connu un véritable « boum » en 2020 (+18%) pour atteindre 11.8 milliards de chiffre d’affaire fin 2021[48]. Selon plusieurs rapports, cette tendance devrait se poursuivre peu importe les scénarios sanitaires pour atteindre environ 30 milliards de chiffre d’affaires en 2025[49].

               Enfin, le variant Delta ainsi que les 3 mois de confinement strict qu’il a entrainé dans les régions d’Hanoï et d’Ho Chi Minh-Ville au cours de l’été dernier ont provoqué une situation de manque de main d’œuvre à faible coût jusqu’alors inédite au Vietnam. En effet, pris de court par l’impossibilité de maintenir la politique « 0 cas » jusqu’alors en vigueur, le gouvernement vietnamien enjoignit aux entreprises de mettre en place plusieurs mesures visant à limiter les contaminations des ouvriers (restauration et/ou repos sur le lieu de travail, prise en charge de transports du lieu de travail au lieu de vie, etc.) sous peine de se voir imposer une fermeture temporaire[50]. Beaucoup d’entreprises jugèrent ces adaptations trop complexes à mettre en place et préférèrent fermer leurs portes (voire changer de pays de production pour certaines[51]). Aussi, beaucoup d’ouvriers se retrouvèrent soudainement confinés dans les centres urbains sans salaire. Or, une grande majorité d’entre eux viennent de régions pauvres du Centre du Vietnam. Par conséquent, une fois les restrictions sanitaires levées, un grand nombre de travailleurs retournèrent dans leur province d’origine et, de peur d’être à nouveau bloqué, ne souhaite plus travailler dans les centres industriels du pays du Centre ou du Nord.  Ajoutons qu’en raison du dynamisme économique de ces dernières années, la main d’œuvre vietnamienne est particulièrement volatile[52], ce qui pourrait signifier l’extension du problème de carence en travailleurs dans les secteurs les plus touchés par la Covid 19.

Migrant exodus sparks worries over Ho Chi Minh City labour squeeze |  Financial Times
Une scène d’exode des travailleurs du secteur manufacturier retournant dans leur province d’origine après la levée des quarantaines strictes à Ho Chi Minh-Ville.

              Une fois tous ces éléments analysés, étudions comment le gouvernement vietnamien pourrait agir pour améliorer la situation.

B) Rebondir en 2022

Les développements précédents nous permettent ainsi d’avancer que le statut et la stratégie du Vietnam ne devraient pas changer drastiquement à ce stade de la pandémie. Certes les performances ont pâtis de la fermeture des marchés d’imports et d’exports, mais cela ne remettra pas en cause le cap de la direction vietnamienne. A noter d’ailleurs que, s’agissant des deux piliers de la politique de « l’envol d’oies sauvages » – à savoir l’attraction des IDE pour faire prospérer les exportations manufacturières -, les planificateurs vietnamiens ne disposent finalement que de moyens d’action limités pour contrer une tendance de fond globale.

Sur la plan extérieur d’abord, Hanoï ne peut que chercher à maximiser ses atouts tenant à sa diplomatie et à sa bonne image. L’année a d’ailleurs bien démarré dans le cadre du 1er volet avec, entre autres, l’entrée en vigueur du RCEP en date du 1er janvier (article à venir), la visite historique d’un navire de guerre allemand à Ho Chi Minh-Ville le 6 janvier[53] (qui devrait marquer une étape supplémentaire dans la coopération entre les deux pays) ou encore l’intensification récente des échanges avec l’Inde et l’Australie. En maintenant ainsi un maximum de portes ouvertes avec une palette de partenaires divers, le Vietnam se façonne une marge de manœuvre propre à lui permettre une adaptabilité que ne peuvent revendiquer les économies concurrentes de la région.

S’agissant des bénéfices qu’il pourrait tirer de son aura sur la scène internationale, le pays peut compter et communiquer sur un taux de vaccination relativement bon (80% de la population à deux doses, d’ici à la fin du premier trimestre 2022[54]), ce qui, bien que n’empêchant pas les contaminations et les troubles qui y sont liés, permettra la mise en place d’un protocole sanitaire moins lourd que si ce n’avait pas été le cas. Dans la même veine, l’éventuelle commercialisation d’un vaccin « made in Vietnam » pourrait renforcer cette image. Partant, les frustrations telles que celles causées auprès des investisseurs par le changement soudain de politique sanitaire au sein des unités de production pourront être anticipées et dissipées sur la base d’une « feuille de route » sanitaire permettant davantage de prévisibilité et donc moins de perturbations dans les activités. C’est d’ailleurs cette visibilité qui permettrait sans doute au gouvernement vietnamien de faire revenir les travailleurs dans les centres urbains et industriels et donc d’enrayer les pénuries de main d’œuvre.

Au-delà des deux actions précédemment évoquées, la crise actuelle du Covid 19 et la pression économique internationale qu’elle engendre poussera certains secteurs d’activité à s’adapter au Vietnam, ce qui pourrait notamment se traduire par une mise à niveau des produits avec les standards internationaux. A titre d’exemple, une grande partie de la production de masques au Vietnam fut améliorer afin d’être conforme aux standards internationaux et donc exportée vers les pays demandeurs au cours de l’année 2020. Les acteur économiques vietnamiens pourraient de cette façon élargir leurs débouchés, gagner en marge bénéficiaire et multiplier leurs options en cas de nécessité à s’adapter. Cette réflexion ne touche d’ailleurs pas que la question des produits puisque l’effet de la crise touche également la structure des marchés et donc leur modèle de production. Ainsi, étant donné la composition du secteur textile/habillement vietnamien comptant 50% de petites et moyennes et petites entreprises nationales et la dynamique de concentration des moyens de production du fait de la disparition de certains acteurs, l’occasion pourrait se présenter de faire passer la production nationale du stade Cut, Make, Trim (ou CMT) au stade Free On Board (FOB), à valeur ajoutée supérieure.

Les chaines de valeur dans le secteur textile avec ses différentes étapes.

Ce mouvement vers une amélioration des standards à des fins de profit n’épargne d’ailleurs pas l’action du gouvernement qui doit, selon le jargon en usage dans la presse du Parti, « améliorer l’efficacité de l’investissement public ». En effet, plusieurs choix stratégiques peuvent être faits afin d’améliorer la chaine logistique sur le territoire vietnamien afin d’y réduire un éventuel surcout et de faire mieux que la concurrence régionale sur ce point.

 On peut même s’appesantir sur ce point étant donné que c’est cet aspect de la crise sanitaire qui peut avoir été le plus impacté et sur lequel le gouvernement a le plus grand rôle à jouer. En effet, comme expliqué précédemment, la légitimité du PCV repose aujourd’hui en grande partie sur sa capacité à garantir une relative prospérité à la prospérité qui, en retour, était prête à subir tous les inconvénients que ne manque pas d’engendrer une gouvernance de type marxiste-léniniste : népotisme, corruption, détournement de fonds publics, liberté d’expression restreinte, etc… Or, s’il se trouvait que les répercussions de la crise sanitaire affectent trop longtemps et trop profondément le marché intérieur et plongent une trop grande partie de la population dans le marasme économique, sans doute la stabilité politique du pays en serait-elle compromise, pénalisant ainsi les capacités d’attraction d’IDE du pays.

La direction vietnamienne dispose néanmoins ici d’un grand nombre de moyens d’action ainsi que des ressources nécessaires et a déjà su se montrer très pragmatique pour garder intact son contrôle sur la société. L’action motrice de l’administration pourrait ainsi se manifester à divers stades des processus économiques.

Certaines interventions pourraient s’en tenir à un rôle purement administratif afin de permettre de lisser les inégalités géographique nationale comme la digitalisation de l’accès aux aides aux particuliers ou aux entreprises afin a) de limiter les incertitudes et les risques, b) d’éviter l’intervention de multiples couches administratives propice à la corruption (galopante au Vietnam[55]) et c) d’accélérer le plan gouvernemental visant à abolir la condition d’enregistrement de la résidence auprès des autorités locales pour préférer la condition de citoyenneté. Hanoï pourrait également chercher à faciliter les retours de capitaux venant de la diaspora vietnamienne établie à l’étranger par divers stimuli administratifs ou fiscaux.

Le gouvernement pourrait ensuite accompagner certaines tendances économiques afin d’en maximiser les effets. On pense ici notamment au développement du e-commerce en essayant de l’orienter vers la production nationale tout en mettant en place un système fiscal à même de permettre à l’Etat d’engranger les recettes fiscales y correspondant. L’Etat joue également un rôle pivot concernant l’évolution du marché de l’emploi et pourrait mettre en place un système de formation et de recherche d’emploi (si possible numérique) afin de a) former les personnes qui le souhaite dans des secteurs en demande de main d’œuvre, b) permettre une qualification supérieure des travailleurs, préludes nécessaires à la montée en gamme de la production et c) donner la possibilité aux travailleurs de trouver ou créer un nouvel emploi facilement en cas de nouveau marasme économique.

Enfin, des outils d’intervention directs permettraient de juguler des problématiques à court terme. Mettre en place un programme de travail public dans les régions les plus sinistrés économiquement afin de procéder aux opérations de maintenance de certains ouvrages logistiques en ayant besoin ou des travaux d’intérêt public. Pour exemple, voire le programme India’s National Rural Employment Guarantee Scheme[56]. Permettre l’accès au micro crédit avec des garanties étatiques afin de soutenir les entreprises familiales – dont dépendent parfois un foyer entier – aussi bien que les entreprises du secteur informel constituent un autre axe de soutien au marché intérieur.


[1] https://www.nytimes.com/2020/10/13/opinion/vietnam-economy.html

[2] https://www.bbc.com/news/business-54997796

[3] https://www.economist.com/finance-and-economics/2021/08/30/the-economy-that-covid-19-could-not-stop

[4] https://data.worldbank.org/indicator/NY.GDP.MKTP.KD.ZG?locations=VN

[5] Mai TRUONG, « Vietnam’s COVID-19 Success Is a Double-Edged Sword for the Communist Party », The Diplomat, publié le 6 août 2020, disponible sur https://thediplomat.com/2020/08/vietnams-covid-19-success-is-a-doubleedged-sword-for-the-communist-party/

[6] https://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20210823-covid-19-au-vietnam-confinement-strict-%C3%A0-h%C3%B4-chi-minh-ville-de-deux-semaines

[7] https://data.worldbank.org/indicator/NY.GDP.MKTP.KD.ZG?locations=VN

[8] Alexandra CASELLA, Managing the « boat-people » crisis: the Comprehensive Plan of Action for Indochinese Refugees, Desperate Migration Series NO.2, International Peace Institute, Octobre 2016

[9] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien, Presse de Science Po, 2012, p.377-384.

[10] Ibid.

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/ma-famille-mes-amis-et-mon-pays-memoires-nguyen-thi-binh/

[12]https://www.lorientlejour.com/article/222418/Peu_importe_la_couleur_du_chat%252C_pourvu_quil_attrape_des_souris_%2528photo%2529.html

[13] https://www.cairn.info/revue-mondes-en-developpement-2015-1-page-13.htm

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] Ibid.

[18]https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMTendanceStatPays/?codeStat=NY.GDP.MKTP.KD.ZG&codePays=VNM&codeTheme=2

[19]https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMTendanceStatPays/?codeStat=SI.POV.DDAY&codePays=VNM&codeTheme=2

[20] Les exemples se multiplient ces dernières années avec les Ouïghouts du Xinjiang ou la répression des manifestations pro-démocraties à Hong-Kong.

[21] Jean-Phillipe EGLINGER, « Vietnam : les autorités face aux enjeux économiques et sociaux de l’après Covid.», Asia Centre, publié le 24 avril 2020

[22] Ibid.

[23] https://www.pwc.com/vn/en/publications/2020/pwc-vietnam-covid-19-vietnam-economy-and-export.pdf

[24] https://thediplomat.com/2018/06/vietnam-mass-protests-expose-hanois-china-dilemma/

[25] https://data.worldbank.org/indicator/NE.EXP.GNFS.KD.ZG?locations=VN

[26] https://www.pwc.com/vn/en/publications/2020/pwc-vietnam-covid-19-vietnam-economy-and-export.pdf

[27] Ibid.

[28] Ibid.

[29] Ibid.

[30] https://asia.nikkei.com/Economy/Vietnam-real-GDP-growth-slows-to-2.58-in-2021-as-pandemic-drags

[31] https://www.pwc.com/vn/en/publications/2020/pwc-vietnam-covid-19-vietnam-economy-and-export.pdf

[32] Chi HIÊU, Thành lập tổ công tác đặc biệt về thu hút các tập đoàn đa quốc gia, publié le 23 mai 2020, disponible sur https://thanhnien.vn/tai-chinh-kinh-doanh/thanh-lap-to-cong-tac-dac-biet-ve-thu-hut-cac-tap-doan-da-quocgia-1227852.html?fbclid=IwAR1gbDV-seII-JqU8X81WCp6ogDmFbYVvolRnuzFEmOh4BN6T9piJe7FwYo

[33] http://hanoitimes.vn/actual-fdi-in-vietnam-down-2-to-us20-billion-in-2020-315636.html

[34] https://tradingeconomics.com/vietnam/foreign-direct-investment

[35] Ibid.

[36] https://journals.eco-vector.com/2618-9453/article/view/87071

[37] https://data.worldbank.org/indicator/NE.EXP.GNFS.KD.ZG?locations=VN

[38] Jean-Phillipe EGLINGER, « Vietnam : les autorités face aux enjeux économiques et sociaux de l’après Covid.», Asia Centre, publié le 24 avril 2020.

[39] https://www.mckinsey.com/featured-insights/asia-pacific/emerging-from-the-pandemic-vietnam-must-position-itself-for-recovery

[40] https://euraseans.com/index.php/journal/article/view/285/324

[41] Jean-Phillipe EGLINGER, « Vietnam : les autorités face aux enjeux économiques et sociaux de l’après Covid. », Asia Centre, publié le 24 avril 2020.

[42] Ibid.

[43] https://www.mckinsey.com/featured-insights/asia-pacific/emerging-from-the-pandemic-vietnam-must-position-itself-for-recovery

[44] Ibid.

[45] https://www.intellasia.net/remittances-to-vietnam-estimated-at-12-5-billion-this-year-1002052

[46] Jacques MORISSET, « Vietnam must boost new drivers of growth to avoid the COVID-19 economic trap », World Bank Blogs, publié le 4 août 2020, disponible sur https://blogs.worldbank.org/eastasiapacific/vietnam-must-boostnew-drivers-growth-avoid-covid-19-economic-trap

[47] https://euraseans.com/index.php/journal/article/view/285/324

[48] https://www.cekindo.vn/blog/vietnam-ecommerce-industry-booms-in-2021

[49] https://www.lecourrier.vn/le-marche-du-commerce-electronique-du-vietnam-en-plein-essor/925199.html

[50] https://asia.nikkei.com/Business/Companies/COVID-forces-Vietnam-factories-to-choose-sleepovers-or-stoppages

[51] https://www.ft.com/content/1e001928-59f5-4a45-b76e-7180ea9f7c5d

[52] https://tuoitrenews.vn/news/business/20211223/only-40-of-vietnamese-workers-willing-to-return-to-office-survey/64875.html

[53] https://thediplomat.com/2022/01/the-vietnam-germany-strategic-partnership-takes-another-step-forward/

[54] https://www.intellasia.net/omicron-stalks-se-asias-post-covid-hopes-and-dreams-998321

[55] https://www.ganintegrity.com/portal/country-profiles/vietnam/

[56] https://www.worldbank.org/en/programs/sief-trust-fund/brief/an-evaluation-of-indias-national-rural-employment-guarantee-act

Fiche de Lecture #17 – Le Vietnam : une histoire des transferts culturels – Hoai Huong Aubert-Nguyen et Michel Espagne – Demopolis – 2010

Les auteurs :

L’ouvrage à l’étude est le fruit de la coopération de plusieurs auteurs, dans leur grande majorité des universitaires, sous la direction de Hoai Huong Aubert-Nguyen et Michel Espagne.

Photos de Hoai Huong Nguyen - Babelio.com

Hoai Huong Aubert-Nguyen est une romancière et poète vietnamienne de langue française. Doctorante en littérature comparée à Paris-X Nanterre (2005), elle fut également enseignante en lettres classique et comparées avant de se tourner vers la communication. En plus du livre qui nous intéresse aujourd’hui, Aubert-Nguyen a publié 3 romans et 2 recueils de poésie.

Les contributeurs | Patrimoines Partagés - France Vietnam

Michel Espagne est un historien français spécialisé dans le germanisme et l’histoire de la culture. Il s’est notamment spécialisé dans l’étude des transferts culturels entre la France et l’Allemagne via les universités et les échanges commerciaux entre le XVIII et le XIXème siècle. Il est aujourd’hui le directeur du laboratoire d’excellence (Labex) TransferS, un réseau de 14 unités mixtes de recherche concernant les transferts culturels rattachées à l’Ecole Normale Supérieure, au Collège de France ainsi qu’au CNRS. Son œuvre comprend la publication d’une quinzaine de livre, la direction d’une trentaine d’ouvrages collectifs ainsi que de nombreuses participations à l’écriture de revues spécialisées.

Le livre :

 

Le Vietnam - i6doc

              Le Vietnam : une histoire des transferts culturels est un recueil des contributions présentées lors d’un colloque tenu à l’Ecole Normale Supérieure et à la Bibliothèque Nationale de France du 4 au 6 juin 2014 à l’occasion de l’année France-Vietnam organisée par l’Institut français.

Afin de circonscrire leur champ de réflexion, les deux directeurs de publication posent un constat relativement simple concernant les représentations du Vietnam. Ces dernières se forment généralement autour de deux axes principaux et antagoniques qui seraient 1) la vision d’un pays onirique et magnifié constitué autour d’une civilisation ancienne et mystérieuse, sorte de succession de sensations entêtantes parfois tordues par l’exotisme colonial ou touristique et 2) les guerres d’indépendance et de réunification au cours de la seconde moitié du XXème siècle. A noter d’ailleurs que le deuxième axe est lui-même porteur de deux visions opposées : la première mettant en lumière l’héroïque combat anticolonialiste puis anti-impérialiste des insurgés communistes en occultant l’ensemble des dérives totalitaires qu’ils entrainèrent ; la seconde glorifiant les sacrifices faits dans le sens d’une société plus libre et démocratique mais moins regardante sur les liens de subordinations qu’ils impliquaient. Chacune de ces visions fut soutenue par une large palette de supports culturels, certaines œuvres ayant même forgé une mémoire dominante comme Apocalypse Now de Francis Ford Coppola ou L’amant de Marguerite Duras.

En plus de laisser peu de place à une perception proprement vietnamienne des événements, Aubert-Nguyen et Espagne estiment que cette historiographie contradictoire et conflictuelle masque un fait assez simple et facilement perceptible lorsque l’on ajuste notre focale sur le long terme. Pour eux, avant d’être un champ de bataille ayant cristallisé l’ensemble des antagonismes de la période de la guerre froide, le Vietnam fut un creuset civilisationnel complexe qui lui permit de constituer l’un des miroirs privilégiés des basculements du monde moderne. Ce qui expliquerait d’ailleurs pourquoi les luttes dont il servit de théâtre eurent un écho universel entre 1945 et 1979.

Hanoï : plongée au cœur de la capitale vietnamienne | The Beauty is in the  Walking
Le Musée d’Histoire Naturel d’Hanoï dans les anciens locaux de l’école française d’Extrême-Orient, témoin d’un style architectural proprement indochinois entre motif traditionnel vietnamien, style de toiture en lotus d’une part et méthode de construction française.

               Les auteurs de l’ouvrage se proposent donc de décloisonner l’histoire vietnamienne afin d’envisager celle-ci sous l’angle des rencontres dont elle fut témoin, en montrant à quel point, au-delà des luttes fratricides et des traumatismes qu’elles engendrèrent,  ces rencontres furent la matrice de formes et d’idées nouvelles qui contribuèrent non seulement à la définition de la culture vietnamienne moderne mais aussi à celle de la France et des autres pays occidentaux ou asiatique impliqués dans le processus. Ce processus suit quatre problématiques à travers l’ouvrage : Peut-on exporter le concept de transfert culturel, forgé pour étudier les passages d’une culture européenne à l’autre, aux relations entre la France et le Vietnam ? Et si oui, comment se sont élaborés les transferts culturels entre ces deux pays ? Comment ces relations culturelles s’inscrivent-elles dans les arts, la littérature, les sciences, l’histoire des idées, la société ? Comment ont-elles pu engendrer des idées et des formes nouvelles, à travers un mélange culturel ?

               Suivant ces fils directeurs, le propos de l’ouvrage suit une structure des thèmes du plus général au plus particulier. La première partie procède ainsi d’une mise en perspective théorique et historique des transferts culturels entre la France et le Vietnam, Michel Espagne les élevant au rang de « cas de figure paradigmatique » et Denis Papin, ancien directeur de l’Ecole Française d’Extrême Orient, en expliquant les ressorts géopolitiques, anthropologiques et historiques. Viennent ensuite les thèmes attachés à l’histoire de la pensée (Partie II) que cela soit d’un point de vue philosophique (importation des idées des Lumières au Vietnam et notamment de Rousseau) ou d’un point de vue métaphysique et religieux (implantation du catholicisme au Vietnam et création d’un bouddhisme vietnamien en France). Sur cette base, est envisagée dans la troisième partie la question de la construction des savoirs se focalisant sur les fleurs et les fruits que donnèrent les graines françaises plantées en terrain vietnamien dans les jardins de l’enseignement supérieur et de la médecine libérale. La partie IV réduit à nouveau la focale sur la question des arts et de la littérature en mêlant à la fois cadre théorique et étude en détails des œuvres de certains architectes, peintres ou auteurs français ou vietnamiens. La cinquième et dernière partie se plonge quant à elle dans la question des sources de cette histoire culturelle et notamment dans le fait que le fond documentaire de la Bibliothèque nationale de France est détentrice d’une part significative de la mémoire vietnamienne, qu’il s’agisse des premières photographies du pays ou des traces des manuscrits imprimés invitant à s’interroger sur le bouillonnement culturel et linguistique au Vietnam à la fin du XIXème et au début du XXème siècle.

Tiêng Dân, la voix du peuple sous la colonisation française - Le Courrier  du VietNam
Huynh Thuc Khang figure de proue du mouvement anticolonial des lettrés Duy Tan et un exemplaire de son journal en quốc ngữ . D’abord vu comme une instrument de domination des « maitres français », l’écriture vietnamienne romanisée est un bon exemple de « retournement des armes cuturels » par les Vietnamiens.

               Bien entendu, les auteurs ne prétendent à aucun moment à l’exhaustivité quant à l’ensemble du volume des échanges culturels dont le Vietnam fut le récepteur et/ou la source. Pour autant les pistes qui sont lancées au fil des lignes permettent à chacun de s’arrimer à certaines réflexions, ne serait-ce que par les représentations que l’on nourrit dans son for intérieur.  Aussi, que le lecteur soit d’ascendance vietnamienne ou un français familier des choses vietnamiennes, il trouvera certainement une part de familiarité dans l’ouvrage. Au-delà de références directes à des noms et événements connus, ce dernier mettra sans doute des mots sur des impressions ou une compréhension instinctive de certains phénomènes culturels vietnamiens pour ceux qui ont eu la chance de visiter le pays.

               Cet aspect est d’ailleurs renforcé par le fait que Le Vietnam : une histoire des transferts culturels est composé d’un canevas de texte aux styles très différents. On passe ainsi de développements d’un style proprement universitaire (Les transferts culturels franco-vietnamiens de Michel Espagne, p.15 à 29), à une revue de presse tenant à la fin de la guerre d’Indochine (L’ère dees tempêtes d’Alain Ruscio, p.187 à 201), à une enquête de terrain concernant la pagode géante d’Evry (Un bouddhisme vietnamien en France par Jérôme Gidoin, p.81 à 92) en passant par une collecte de témoignages des élèves vietnamiens dans les écoles françaises entre 1954 et 1975 (Sel, soufre et mercure, Thuy Phuong Nguyen, p.169 à 182). De ce fait, différents types d’exercices narratifs ou analytiques sont proposés pour le décloisonnement de l’histoire vietnamienne, comme autant d’invitations à s’approprier, au moins en partie, les propos du livre et à poursuivre personnellement sa démarche. De la même façon, le caractère pluridisciplinaire du recueil (histoire, sociologie, littérature, architecture, géographie, religion, etc.) garantit à chacun une prise sur les textes en fonction de ses propres goûts. Même les références culturelles et historiques traitées dans la quatrième partie, si elles peuvent être sans l’ombre d’un doute qualifiées de « pointues », invitent à la découverte d’artistes français ou vietnamiens que l’orage de feu et d’acier de la guerre a masqué de la vue du grand public.

               Par extension le caractère composite du livre, aussi bien d’un point de vue stylistique que disciplinaire, offre un large champ d’expression aux auteurs qui peuvent dès lors délivrer une réflexion riche, complexe et profonde sur des sujets parfois extrêmement spécifiques. Si l’on prend l’exemple de l’article concernant l’enseignement supérieur français en Indochine, l’enchainement des réflexions permet de saisir rapidement les divers intérêts et courants d’idées qui animèrent la question : l’utilitarisme de l’administration française ayant besoin « d’indigènes » qualifiés pour la colonie sans pour autant créer une élite qui pourrait contester son autorité (ce qui arrivera malgré tout), l’attrait des « Annamites » pour le savoir et l’esprit scientifique occidental avec toutes les questions identitaires que cela implique, le libre arbitre des professeurs français en porte-à-faux entre les exigences de l’administration et les aspirations de leurs élèves, et enfin l’appropriation des méthodes françaises par les Vietnamiens. Malgré la densité des informations dans ce genre de développement, les diverses références bibliographiques permettront aux plus curieux de creuser plus avant les sujets.

Dalat Vietnam – que voir et faire en 2 ou 3 jours ?
Avec ses faux airs de ville européenne, Dalat était la ville balnéaire de la bourgeoisie française en Indochine qui y fit construire des bâtiments typiques de certaines régions de France. Une originalité sous les latitudes tropicales d’Asie du Sud Est.

               L’ouvrage s’est donc donné les moyens de ses ambitions et pave la voie à une construction de représentations du Vietnam débarrassées des oripeaux sensationnalistes des propagandes opportunistes instillées par les parties prenantes de la guerre froide. Il se fait également l’écho de la nostalgie planante de l’Indochine que l’on peut trouver dans certains esprits français en donnant des outils et éléments d’analyse permettant de « digérer » le sentiment de familiarité qui peut se manifester lors d’une promenade dans le quartier français d’Hanoï, dans les rues de Dalat ou sur le parvis de Notre-Dame de Saïgon. Enfin, en permettant la participation de plusieurs auteurs Vietnamiens ou d’ascendance vietnamienne, Le Vietnam : une histoire des transferts culturels participe au mouvement de l’écriture de l’histoire du Vietnam par des Vietnamiens, pour des Vietnamiens en dehors des carcans imposés par le Parti Communiste Vietnamien. Dans la même veine, il contribue à panser les blessures laissées dans l’esprit des Vietnamiens de la diaspora par deux conflits qui, et cela est trop souvent omis, sont avant tout des guerres civiles.

               Au final, l’on recommandera la lecture de cet ouvrage à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à la culture vietnamienne sous ses différentes facettes, même si, désolé pour les gourmets, l’aspect culinaire n’est pas abordé bien qu’il soit lui aussi porteur d’échanges franco-vietnamiens. D’un point de vue pus général, Le Vietnam : une histoire des transferts culturels est indiqué pour toute personne intéressée par les questions des échanges culturels tant le pays fut et est un laboratoire dans le domaine. On notera néanmoins que la lecture complémentaire d’ouvrages traitant de l’économie ou des questions sociales et politiques en Indochine et/ou Vietnam est conseillée afin d’approfondir certaines réflexions ou de saisir la profondeur de certains phénomènes culturels.

Cycle Indochinois #7 – Roland Dorgelès – Partir… – Albin Michel – 1926

L’auteur :

Roland Dorgelès (auteur de Les Croix de bois) - Babelio

Roland Dorgelès, nom de plume puis nom officiel de Rolland Maurice Lecavelé, est né le 15 juin 1885 et meurt le 18 mars 1973 à Paris 6ème. Ecrivain et journaliste français, membre de l’Académie Goncourt de 1929 à 1973. Après des études d’architecture à Strasbourg, Dorgelès participera à bâtir la légende du Monmartre artistique et bohème à travers ses propres expériences et ses nombreux écrits, soit sous forme de romans, soit sous forme d’articles parus dans les journaux avec lesquels il collabore (Sourire, Fantasio, Le Paris-Journal). En 1914, il parvient à se faire engager – malgré deux refus – grâce au soutien du futur « Père de la Victoire » Georges Clémenceau, alors son patron au journal L’Homme libre. Il est d’abord incorporé à l’infanterie puis devient élève pilote en juin 1915. Une terrible chute le plongeant dans le coma pour plusieurs mois mettra vite fin à sa formation. C’est lors de sa convalescence qu’il commence la rédaction des Croix de Bois, série de portraits de Poilus dont il tire l’inspiration de ses propres expériences. Cependant, la censure veille et l’ouvrage ne pourra pas être publié avant la fin de la guerre. Quelque peu échauffé par ces déboires littéraires, il rentre en 1917 à la rédaction du Canard Enchainé dans lequel il publie plusieurs articles satiriques concernant la Grande Guerre, notamment le roman La machine à finir la guerre. Les profiteurs de la guerre, les politiciens et la police font notamment les frais de sa verve caustique. Les Croix de Bois sera finalement publié en 1919 et recevra un accueil élogieux de la part de la critique mais aussi et surtout des Poilus, trouvant une fonction cathartique au roman, voire des hauts gradés comme le Maréchal Foch.

Plaque commémorative en l’honneur de Dorgelès dans le square qui porte son nom à Montmartre

Le livre vaudra à Dorgelès le prix Fémina et ratera le prix Goncourt contre A l’ombre des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust, à 4 voix contre 6. Ce succès littéraire le conduit à entrer au Jury du prix littéraire la Renaissance en 1921. Il se marie ensuite avec Annette Routchine en 1923 puis part avec elle pour l’Indochine en 1924. Ce séjour lui permettra de développer le troisième axe de son expression artistique, à savoir l’Extrême-Orient. Il tirera de cette expérience Sur la route Mandarine en 1925 et Partir…, le livre qui nous intéresse ici, en 1926. Il intègre l’Académie Goncourt en 1929, dont il deviendra le président en 1954, puis continue à régulièrement publier jusqu’à sa mort en 1973. Notons qu’entre sa démobilisation en 1918 et sa mort il fut un membre actif de l’Association des écrivains combattants afin de rendre hommage aux 560 écrivains et hommes de lettre morts durant 14-18. A ce titre, c’est son nom qui sera choisi en 1995 pour baptiser le prix délivré aux professionnels de la radio et de la télévision « qui se sont particulièrement distingués dans la défense de la langue française ».

Le livre :

Achat Partir Dorgeles à prix bas - Neuf ou occasion | Rakuten

Partir… est le récit d’un voyage en paquebot reliant Marseille à Saïgon via Port-Saïd, Djibouti, Ceylan (aujourd’hui le Sri Lanka) et Singapour au début des années 20. On ne connait rien du narrateur si ce n’est que c’est son premier voyage, ce qui, associé à l’emploi systématique de la première personne, donne l’impression que l’ouvrage est en fait le journal de voyage de Dorgelès romancé. Dès lors, on ne sait pas si le livre fait état d’événements et de personnages réels. Ce flou est même volontairement entretenu par l’emploi tantôt de noms réels, tantôt de surnoms pour désigner les passagers, créant ainsi une relative confusion dans l’esprit du lecteur au début de l’histoire.

Le roman est rythmé par les pensées inspirées aux narrateurs par les paysages, les couleurs les sons et les interactions avec et entre les divers passagers, formant un échantillon bigarré des « Français d’outre-mer » d’alors : le banquier de Chine et son associé aux origines incertaines Prater, le cynique médecin du bord, des coloniaux indochinois de retour de vacances en métropole, des administrateurs et militaires nouvellement nommés en Asie, un promoteur de spectacle et sa troupe etc… Chacun de ces personnages à ses propres raisons de partir et un degré de familiarité à l’inconnu lointain permettant à Dorgelès d’introduire les différentes réactions des passagers (que nous verrons plus bas) à ce qui est donné à vivre à chaque étape du voyage.

Messageries maritimes — Wikipédia
Affiche de publicité pour les messageries maritimes (1928)

On assiste ainsi au tissage et à la rupture de relations et d’amitié au fil des pages, les plus expérimentés dans le voyage prenant souvent soin d’apporter leurs lumières aux néophytes. La vie à bord est décrite comme insouciante, dans la tradition du tourisme estivale à la française, et faite de distractions collectives. De ce fait un entourage récurrent se forme autour du narrateur, chacun apportant sa propre vision de l’Ailleurs ou de l’Autre compatible ou non avec les a priori des métropolitains. Le médecin, du haut de son flegme nihiliste, prend ainsi un malin plaisir à organiser une petite excursion de son cru pour touristes naïfs au milieu des lupanars miteux de Djibouti dans le but de leur offrir « un aperçu d’exotisme ». Un petit jeu social finit par se former entre le narrateur, le banquier de Shangaï et son associé, Manon et son amant Jacques Largy, premier chanteur de la troupe. Ces derniers, en tournée en Indochine Française, veulent croire à leur chance dans la colonie et s’y installer pour prospérer. Le financier, qui a des vues sur la jeune chanteuse, cherche à les décourager pour briser le couple et emmener Manon à Shangaï. A l’inverse, Prater, haï par son partenaire d’affaire mais irrémédiablement lié à lui par un sac de nœud juridique, vante les opportunités que peuvent offrir les territoires français d’outre-mer malgré la reconnaissance de difficultés suivant la première guerre mondiale. La trame narrative développée autour de ce triangle amoureux trouve un dénouement tragique à la fin de l’ouvrage lors de la tentative de fuite de Jacques, que l’on apprend être un fugitif suite à un crime de sang.

Pour ce faire, l’auteur se livre à une description fine de la vie à bord du « morceau de France » flottant qui l’emmène vers l’Orient et des lieux visités. Pour autant, et malgré les soupçons biographiques qui pèse sur le livre, le rendu ne porte guère les traits caractéristiques d’un documentaire ou de tout autre travail journalistique. Pour reprendre les termes de Emile Henriot, critique littéraire, dans son papier à propos de Les Croix de Bois en 1919 : « Et ceci est à la louange de l’écrivain : il est, proprement, un romancier. Un romancier des plus habiles, qui sait que la manière la plus sûre d’être éloquent, c’est d’être sobre. M. Dorgelès sait voir ; il sait sentir ; il sait attraper au vol, dans la conversation, le geste, l’intonation, le tic, le mot qui font trait, et ce trait, il le met à sa place, juste, incisif, brûlant de vérité, frémissant comme une flèche qui entre. ». L’ensemble de ces qualités permet à Dorgelès de brasser une quantité de sujets qui, bien qu’aborder de façon anodine dans le récit, raisonne d’une amplitude formidable lorsqu’on les replace dans leur perspective historique.

En effet, c’est la première fois que l’on aborde un livre paru durant l’entre deux guerre dans Cycle Indochinois (les autres chroniques touchant soit de la période de genèse de l’Indochine, soit de son crépuscule) et c’est sans doute la période la plus dense en termes de littérature « coloniale », quand bien même elle aurait existé en France.

Pour correctement soupeser l’importance de ces sujets, il faut bien comprendre que, comme le souligne Abdelkébir Khatibi[1], « la littérature coloniale était malade de la politique », et ce pour plusieurs raisons. D’abord comme nous l’avons déjà vu lors d’une précédente chronique, l’entreprise coloniale française fut le fait d’un groupe réduit d’individus et dans l’indifférence des masses, la révolution industrielle battant son plein en métropole. Aussi le lobby colonial fut il contraint de « vendre » une image de l’Autre et de l’Ailleurs palpitante faite d’aventuriers rois, de profits faciles, d’administrateurs roitelets, de sensualité, de beauté envoutante mais aussi de mystères impénétrables autour de l’opium, des peuples exotiques ou de civilisations inconnus. L’impact direct de ces préoccupations politiques sur la littérature réside dans la création d’un style marqué du sceau du réel travesti par des auteurs qui écrivent avant tout pour satisfaire les fantasmes du lectorat métropolitain. Le pittoresque et l’impénétrable sont enchevêtrés afin d’émouvoir, de divertir et de faire rêver. Dans cette veine émergèrent des spécialistes comme Pierre Loti qui deviendra même un immortel. On notera que dès 1909, procès est fait à l’exotisme du fait de son caractère purement fantasmagorique et de sa déconnexion avec le réel. La littérature coloniale se trouve ainsi considéré comme le prolongement du romantisme du XIXème siècle, quelque peu dépassé au début des années 1900.

Les joueurs de Skat d’Otto Dix, 1920. La représentation de mutilés de guerre allemands hors des canons de peinture classique et présentant les germes de mouvements picturaux tels que le futurisme, l’expressionisme ou le dadaïsme forme un bon exemple du traumatisme européen que fut la première guerre mondiale, tant sur le plan corporel que psychique, et de sa traduction directe dans les arts.

Cette emprise idéologique se poursuivra mais changera de nature après le choc traumatique de la 1ère guerre mondiale. Le clinquant de l’exotisme laisse la place à une vision plus réaliste dépassant la superficialité des premières approches en tentant de parler au mieux de la situation réelle dans les colonies. Elle porte la marque des inquiétudes du jour, certains voyant l’entreprise coloniale comme la régénérescence de l’Occident suite à la « guerre des bouchers ». Pour citer Paul Valéry, celle-ci a entrainé une « crise de l’esprit[2] » en Europe qui se traduira notamment par l’émergence de mouvements picturaux comme le dadaïsme ou surréalisme. Dorénavant, le monde n’est plus à interpréter mais à transformer pour les artistes et, concernant la littérature coloniale, il s’agit de réinvestir le champ de réflexion pour rebâtir une doctrine coloniale sur des bases morales. En effet, à l’époque de l’annexion des territoires et de la mise en place de l’appareil administratif motivée par « la mission civilisationnelle » succède celle de la gestion sur le long terme et de l’émergence des premières élites. Quelques soit l’orientation politique de ces dernières, le même constat paradoxal émerge : le processus colonial revient à armer – physiquement comme mentalement – les sujets coloniaux contre soi-même. L’idéal républicain égalitaire amené par la IIIème République contraste alors avec la pratique administrative discriminatoire empêchant l’épanouissement des notables vietnamiens et des métis, nourrissant leur rancœur à l’endroit de la France. En Indochine, la situation est d’autant plus préoccupante qu’une opposition armée de faible intensité mais omniprésente continue d’agiter les actualités (voir notamment les actions de Hoang Hoa Tam). Dès lors, il s’agit pour les auteurs de mettre en avant l’œuvre colonial et l’idéal impérial bâtisseur afin d’alimenter le mythe de la renaissance de la France dans cet ailleurs lointain où tout est à construire. Le comble de ce paradoxe sera sans doute le fait que la propagande autour de l’Empire colonial Français atteindra son apogée – exposition coloniale de 1931 – au moment même où il se lézardera en Indochine (mutinerie de Yen Baï soulèvement communiste au centre Vietnam en 1930).

Aussi, le style de la littérature coloniale va connaitre à ce moment une mutation importante en ce que le style romanesque va se confondre avec le style journalistique. Les fioritures ornementales laissent place à un style plus direct et épuré, sans pour autant faire disparaitre la surprise, le rêve et l’attrait pour l’Orient. Et c’est ici que se place Dorgelès avec Partir… et Sur la route Mandarine (que j’espère bientôt chroniquer sur le blog).

Il reprend en effet un certain nombre de recettes de l’exotisme ancien mais assène un traitement bien moins caricatural ou intéressé, se contentant de laisser parler ses personnages sans rien affirmer. A ce titre, le médecin de bord blasé et sa délectation à briser les certitudes des passagers permet, par sa névrose déconstructrice, de remettre à plat des idées préconçues qui pourraient être façonnées par la propagande coloniale. De la même façon, les passes d’arme entre le banquier de Shangaï et son associé sur la situation des affaires en Indochine, bien que motivées par la mauvaise foi, éclaire le couple d’amoureux et le lecteur sur l’état de la colonie.

Le cas Jacques Largy rentre assez peu dans les canons littéraires du colon vertueux du fait de ses actes criminels en métropole et de sa vision de l’Indochine comme terre de seconde chance. Evidemment, cette vision du colon français partant outre-mer du fait de son statut de paria avait déjà été soulevé auparavant – notamment dans Les Civilisés de Farrère – mais ne formait guère la majorité des représentations d’alors. Et, encore une fois, le flou entretenu autour de la véracité de cette histoire par le style employé par l’auteur empêche le lecteur de déterminer si l’auteur se joue de lui ou si cette histoire est présente dans le livre à dessein. Le lien avec la Grande Guerre dans le passé du jeune homme, permet également d’en parler sans aucune forme de jugement moral ou politique.

DEUX CARTES ILLUSTREES De L'indochine Francaise Tourisme Et Industrie - EUR  200,00 | PicClick FR
Voulant pousser les Français à découvrir les territoires d’Outre-Mer, les autorités coloniales inviteront les métropolitains à voyager et à dépasser les illusions exotiques dans les années 20.

Si l’on s’intéresse à l’attitude de l’auteur dans son rapport à l’Autre et à l’Ailleurs dans Partir… , on peut souligner la complexité des rapports présents dans le livre du fait du foisonnement d’anecdotes significatives. Que cela soit voulu ou non, l’ouvrage offre un panel d’émotions faites ; outre de surprise, de rêve, de déception que nous avons déjà entrevue ; de crainte, d’émerveillement, d’hostilité, d’empathie de préjugés ethniques mais aussi d’attractions et de répulsions réciproques avec les « indigènes ». Notons ici que, malgré l’omniprésence des occidentaux dans l’entourage direct du narrateur, on sent que ce dernier tente d’adopter le point de vue des autochtones ou des passagers qui ne sont pas Européens, une relative nouveauté dans la littérature coloniale d’alors. Dans les yeux des néophytes, certains lieux et peuples passent ainsi de la carte postale à une source d’inquiétude, tel Port-Saïd pour Manon. L’île de Ceylan voit même les passagers débattre de sa nature de « Paradis sur Terre » tant pour ses paysages que pour ses habitants, témoignant en creux des doutes quant à la supériorité européenne dans l’esprit des passagers. La vision exotique ainsi offerte, si elle ne prétend pas à l’exhaustivité, semble en définitive être un témoignage délivré de bons nombres d’arrières pensées morales ou commerciales, ce qui fait toute sa fraicheur et son intérêt.

En conclusion, Partir…, de par sa nature de roman-documentaire, est un instantané d’un monde colonial en pleine mutation qui parvient à faire état de dynamiques profondes avec une simplicité agréable à la lecture là où des écrits historiques/sociologiques pourraient paraitre indigestes et obscurs. Il n’oublie de ce fait pas sa dimension narrative, offre une trame dramatique riche et des personnages complexes et attachants procurant au lecteur pléthore de sensations. En somme, on peut dire que les trois points de suspension du titre remplissent admirablement leur fonction de suggestion, de séduction et de marque de trouble en ce que Dorgelès laisse au lecteur le soin de tirer ses propres conclusions de l’histoire qui lui est donner à lire, de l’enrichissement que lui semble avoir retirer de son expérience mais aussi de la plate réalité qu’il décrit, loin des « pays des merveilles » de la propagande coloniale.


[1] Abdelkébir Khatibi (1938-2009) est un romancier et sociologue marocain, spécialiste de la littérature maghrébine francophone, notamment récompensé par le Grand Prix de l’Académie française (1994) et fait Chevalier de l’ordre français des Arts et Lettres en 1997. A propos des idées du monsieur concernant la littérature coloniale : https://journals.openedition.org/carnets/5445

[2] https://www.cairn.info/revue-etudes-2014-6-page-75.htm

Actualité – Saïgon 1975, Kaboul 2021 : bis repetita pour Washington ?

Cet article est dédié à la mémoire des 90 soldats français tombés en Afghanistan entre 2004 et 2013 ainsi qu’à celle d’Ahmed Massoud.

« Il n’y aura pas de situation où vous verrez des gens se faire exfiltrer en hélicoptère depuis le toit de l’ambassade américaine en Afghanistan. Ce n’est pas du tout comparable. » avait martelé en juillet dernier Joe Biden, 46ème président des Etats-Unis d’Amérique, en répondant à la question d’un journaliste suggérant un parallèle entre le retrait final des troupes américaines du théâtre afghan et les scènes de chaos à Saïgon en 1975.

Et pourtant… Après une campagne éclair de 2 semaines, les Talibans se sont rendus maitre de Kaboul, provoquant des vagues de panique au sein de la population qui ne se faisait aucune illusion quant au programme politique que les « étudiants de la foi » allaient appliquer une fois au pouvoir. On a même eu l’occasion de voir un hélicoptère de transport Chinook exfiltré du personnel américain et afghan depuis le toit de l’ambassade américaine, infirmant manifestement les dires du président.

En haut, l’évacuation de l’ambassade américaine de Saïgon en 1975, en bas, l’évacuation de l’ambassade américaine de Kaboul en août 2021.

On a pu dès lors fleurir une série de publications dans la presse ou sur les réseaux sociaux comparant allègrement la situation afghane avec la défaite du régime sud-vietnamien, 2 ans après le départ des troupes américaines. Chacun y allait de sa remarque tenant tantôt à l’impact de ce revers pour l’équilibre des forces mondiales, tantôt à l’attitude de Biden vis-à-vis de la population afghane voire même à la nécessité pour ce dernier de démissionner au vu de cet échec. Si vous suivez des pages communautaires vietnamiennes sur la toile, qu’elles soient francophones ou anglophones, une émanation de relents amers forme l’esprit général des commentaires qui pourraient amenés à une conclusion reprenant en substance une phrase prononcée par « Madame Nhu », belle-sœur du premier président de la république du Sud-Vietnam après la mort de ce dernier lors d’un coup d’état organisé avec l’aval de Washington : « Quiconque a les Américains pour alliés n’a pas besoin d’ennemis ».

Pourtant, s’il ne s’agit pas de remettre en cause le fait que les événements comparés constituent un revers humiliant pour l’Oncle Sam – s’agissant notamment du volet politique des conflits (I)- une analyse plus profonde des conflits vietnamien et afghan montre assez rapidement les limites de ce rapprochement quant à son dénouement et à ses conséquences directes (II).

I) Les mêmes causes pour les mêmes effets : les échecs du « nation-building » à l’américaine.

Si l’analogie entre la guerre du Vietnam et d’autres conflits opposants des puissances majeures à des groupes armés irréguliers de moindre importance émerge de manière aussi spontané – parfois même de façon abusive –  c’est parce que les tactiques utilisées par les guérilleros vietnamiens se sont répandues de par le monde après leur victoire à Dien Bien Phu. Grâce à celles-ci, une faction politique émergente pouvait prétendre faire valoir ses revendications par la contrainte malgré le déséquilibre des rapports de force en place. D’abord théorisé sous forme de « guerre révolutionnaire » par les maoïstes lors de la guerre civile chinoise, le concept s’étoffera avec le temps et l’évolution des moyens martiaux pour être baptisé « guerre asymétrique » ou « insurrectionnelle ». On en trouve de nombreux exemples émaillant la seconde moitié du XXème siècle (guerre de décolonisation, guérilla marxiste en Amérique Latine, guerre en Tchétchénie en 1993). Rappelons d’ailleurs ici que l’invasion ratée de l’Afghanistan par l’URSS (1979-1989) reste considéré comme le « Vietnam soviétique ».

David Galula, le Clausewitz de la contre-insurrection - Bigmammy en ligne
David Galula (1919 – 1967) lors de son entrée à Saint-Cyr.

Ce seront les stratèges français qui devront avant les autres trouver des contre-mesures à ces combats d’un tout nouveau genre. En effet, le conflit n’oppose plus deux armées émanant d’Etats-Nations et ne prend plus fin par l’anéantissement des forces armées ou la prise de la capitale. Il consiste en un bras de fer mêlant intimement le politique et le militaire au travers duquel les insurgés vont chercher à dissoudre les forces ennemies en une unité retrouvée, dans le cas de la première guerre d’Indochine celle d’un Viet Nam indépendant et débarrassé des troupes étrangères sous la bannière du marxisme-léninisme. En face, la menée d’une guerre contre-insurrectionnelle doit se focaliser sur la dispersion des moyens militaires rebelles, la sécurisation de la population et la mise en place d’un appareil politique viable capable de rivaliser avec celui vanté par la propagande ennemie. La plus célèbre de ces doctrines restent celle établies par le saint-cyrien David Galula dans son ouvrage Counterinsurgency : theory and practice (paru en 1964, originellement en anglais) en raison de sa grande expérience pratique et d’un cadre théorique dépassant le contexte de la guerre froide.

Reprenant la défense du « monde libre » à la suite du départ des Français, les Américains ne firent pas grand cas des expériences de leurs prédécesseurs et préférèrent appliquer une doctrine de guerre issue de leur propre retour d’expérience de la seconde guerre mondiale puis de la guerre de Corée : « choc et effroi ». Celle-ci consiste à rechercher la domination rapide d’un ennemi afin de saper en lui toute motivation de combattre. Comme il s’agit de frapper fort et vite, l’application de cette doctrine sur le théâtre vietnamien conduisit à des destructions massives n’épargnant pas les civils ainsi qu’à une surenchère de moyens disproportionnés face à des ennemis ne disposant pas de matériels militaires avancés.  Second corollaire de cette vision :  le volet militaire de la guerre prime largement sur son aspect politique. L’importance du moral des militaires et des civils mais aussi et surtout de la propagande est de ce fait largement sous-estimé.

La suite nous est déjà connue : l’US Army déploie une myriade de moyens militaires de pointe afin de subjuguer les guérilleros communistes (napalm, défoliant, matériel de détection technologique, bombardement massif, etc) mais échoue à briser l’élan réunificateur patiemment nourri par Hanoï et donc à protéger leur allié sud-vietnamien de l’invasion communiste.

Ngô Đình Diệm est mort à 62 ans, il y a 58 ans
Ngo Dinh Diem (1901-1963), premier président de la République du Vietnam. Conscient des lacunes américaines quant à la connaissance de la société vietnamienne, il lutta jusqu’au bout pour éviter un déploiement américain massif dans son pays.

Et pour cause… Après avoir appuyé le coup d’état destituant le premier président de la République du Vietnam Ngo Dinh Diem, le commandement américain va faire puis défaire 8 chefs d’état entre 1963 et 1975. En plus de cette instabilité, leur connaissance parcellaire de la société vietnamienne et de sa vie politique empêchèrent les Américains de totalement comprendre la portée de leur choix et des antagonismes qu’ils créèrent, antagonismes qui émousseront largement les résultats sur le champ de bataille. Enfin, la toute-puissance de Washington sur le régime de Saïgon alimentera la propagande communiste du « régime fantoche » à l’international tandis que l’influence (voire l’emprise) de Pékin et de Moscou sur le « petit frère nord-vietnamien » se fit bien plus discrète bien qu’elle fut bien réelle.

De cette façon, il devenait difficile pour les décideurs et officiers supérieurs américains d’exposer clairement leur engagement sur le terrain si ce n’est par la très chimérique – voire même caricaturale de nos jours – défense de la démocratie et de liberté face à « l’ogre soviétique ». On le sait aujourd’hui ce manque de consistance politique impacta durement le moral des soldats américains qui plongèrent dès lors dans la drogue ou s’adonnèrent au « fragging » (assassinat d’un officier ordonnant une mission trop dangereuse). Pire encore, ce mobile, d’ascendance philosophique purement occidentale, ne fit l’objet de quasiment aucune adaptation concrète auprès de la population, rappelons-le principalement paysanne, là où Ho Chi Minh et ses compagnons s’étaient échinés à adapter les principes marxistes-léninistes à la mentalité du Vietnamien moyen et à ses aspirations profondes depuis les années 20. Conséquence concrète : en voyant les Gis se livrer à des destructions massives et disproportionnées, les décideurs politiques de Saïgon changés au grès des besoins américains et les « Viêt Công » issus des milieux ruraux se battre « contre l’agresseur impérialiste » pour la création Vietnam unifié, un nombre croissant de sud-Vietnamiens finirent par se convaincre que le camp socialiste était le meilleur parti pour eux et allèrent grossir les rangs des partisans communistes.

Il est intéressant de souligner le fait que le gouvernement américain tenta de pallier ces insuffisances en mettant en place en 1967 (présidence Johnson) l’Office of Civils Operations and Revolutionary Development Support (Bureau des Opérations Civiles et d’Appui au Développement Révolutionnaire) en charge de former du personnel américain et vietnamien spécialement dédié à l’administration efficace et surtout légitime du pays. Bien que dotée d’une organisation rationnelle (plan annuel, tous les niveaux et domaines de l’administration étaient pris en compte), la structure s’appuyait sur une base idéologique instable. En effet, la vision sous-tendant ce programme voyait les pays « en voie de développement » comme incomplets, manquant de profondeur et de complexité, des surfaces vierges pouvant recevoir directement un greffon d’administration et de fonctionnement politique à l’américaine. En plus d’infantiliser le peuple allié, cette vision empêche les conseillers politiques et militaires de pouvoir correctement jauger l’efficacité de leurs actions et donc d’y apporter des ajustements. Notons d’ailleurs que quasiment aucun ne maitrisait la langue vietnamienne et que, de toute façon, un tel programme d’apprentissage aurait nécessité une préparation bien plus longue. Le projet se transforma assez rapidement en une machine à reproduire les stéréotypes et la suffisance à un niveau industriel. On peut citer comme exemple des cours intitulés « Le paysan vietnamien : son système de valeur » ou un formulaire en 64 questions qui permettait à un conseiller d’établir le profil psychologique d’un homologue vietnamien. La « vietnamisation » de la guerre dès l’arrivée au pouvoir de Nixon (1969), si elle semble émanée un diagnostic pertinent, arrive malheureusement trop tard pour corriger la situation. Elle apparut surtout comme le signe du désengagement des Américains du Sud-Vietnam, renforçant davantage la patience et la détermination de Hanoï malgré les bombardements massifs.

Digital History
Une manifestation anti-guerre du Vietnam à Wichit (Kansas) en 1967. Les deux protagonistes caricature le régime sud-vietnamien comme marionette de l’impérialisme américain.

En définitive, une fois cette situation mise en place, le temps joua en faveur des guérilleros du fait que leur stratégie de communication politique permit de toucher non seulement la population sud-vietnamienne et les soldats américains mais aussi et surtout la population américaine après l’attaque du Têt 1968.  Celle-ci fut dès lors instrumentalisée en tant que partie prenante de la guerre et ajouta à la pression sur l’US Army.

Pour Andrew J. Gawthorpe, professeur spécialisé en histoire américaine à l’Université de Leiden et auteur de To build as well as destroy – American Nation Building in South –Vietnam, les Américains ont commis les mêmes erreurs en Afghanistan. Si « l’expérience est une lanterne qui éclaire seulement le passé », il semble que l’administration Bush n’ait même pas tenté de décrypter ce que le conflit vietnamien pouvait offrir comme enseignement à son intervention. La reconstruction de la nation afghane ne fut quasiment pas planifiée et confiée tardivement aux autres forces de l’OTAN participant à l’intervention menée par Washington. Pire encore, l’externalisation des services assurés auparavant par l’Etat eu pour résultat le déploiement de forces de sécurités privées (avec tout ce que cela comporte comme problème éthique et politique ou comme dérive) mais aussi et surtout la prise en charge du domaine civil par une myriade d’associations et d’ONG avec une efficacité variable. Atiq Rahimi, artiste afghan réfugié en France depuis 1984, conclue d’ailleurs de la façon suivante : « on a donné le destin de l’Afghanistan dans les mains des associations ». Le seul point qui ne semble pas avoir été négligé en comparaison avec le conflit vietnamien est la maitrise de la communication et des journalistes, art bien peu maitrisé dans les années 60/70.

Il faut dire que pour mener cette guerre Georges W. Bush Junior bénéficiait du soutien idéologique des deux camps politiques américains : les conservateurs sur un axe sécuritaire « guerre du terrorisme » et les libéraux (dont Joe Biden) sur un axe « droit de l’homme ». De quoi renforcer la confiance des néo-conservateurs dans le bon vieux crédo des Américains porteurs de liberté et donc dans la certitude qu’une fois la population libérée du joug taliban elle formerait, avec le temps et les dollars, une société calquée sur leurs homologues occidentales. Cette vision eut d’ailleurs pour corollaire direct de conforter les officiers américains accros à la puissance de feu dans leurs convictions, émaillant de ce fait la guerre d’Afghanistan de nombreuses « bavures » sur les civils.

De ce fait, les réalités humaines du pays furent quasi tout simplement ignorées lorsque les opérations militaires furent mises sur pied, ce qui est fatal à un prétendant à l’occupation de l’Afghanistan, souvent surnommé « le tombeau des empire ». Et pour cause : c’est une région de convergence entre les chaînes montagneuses turques, iraniennes et centre-asiatique au sein de laquelle les basses terres des vallées forment environ 10% de la surface totale. De ce fait le pays est géographiquement compartimenté et offre de nombreux sanctuaires difficiles d’accès, et ceux d’autant plus que cavernes naturelles existent et que les différentes factions du pays y ont aménagés des tunnels. Ajoutons que la chaine montagneuse formant la frontière est avec le Pakistan forme une zone difficilement contrôlable et poreuse, permettant aux Talibans d’y établir des appuis logistiques.

Carte simple de l'Afghanistan
Carte topologique et politique de l’Afghanistan (Source Larousse).

Sur cette base topologique s’est sédimentée une société tribale composée de 32 ethnies éparses issues des contrées environnant le pays et parfois très différente entre elles. Ces groupes humains, vivant indépendamment les uns des autres dans des conditions difficiles, furent, sont et seront en rivalité constante pour le contrôle de territoires ou de ressources. Si le Sud-Vietnam pouvait prétendre être administré par un gouvernement central malgré sa diversité ethnique, il est clair que cela ne peut être le cas en Afghanistan.

En plus de cette mosaïque ethnique, les autorités américaines n’avaient pas anticipé la croissance démographique poussée que leur présence et la relative accalmie qui en découle allait provoquer un doublement de la population afghane entre 2000 et 2020. Cette pression sur les vallées a provoqué un exode vers les faubourgs de Kaboul sans que l’économie du pays n’ait décollé si bien que les couches de la population arrachées à leur vallée par la pauvreté côtoyèrent les couches fortunées (parfois via la corruption) et occidentalisées, créant de ce fait un sentiment de frustration et de rejet des étrangers.

Comme pour les guérilleros du « Viêt Công », le temps jouait donc en faveur des Talibans qui, cachés dans leurs confins parvenaient à convaincre des pans de plus en plus large de la population du bienfondé de leur démarche. Ce phénomène s’est d’ailleurs accéléré avec le pivot vers l’Asie de l’administration Obama qui impliquait un désengagement progressif de l’US Army d’Afghanistan dont le point d’orgue fut certainement, outre le retrait définitif de cet été, le traité de paix négocié par Trump sans consultation du gouvernement afghan. Un remake des accords Kissinger-Le Duc Tho…

Fichier:David H. Petraeus.jpg — Wikipédia
David Petraeus, commandant en chef des forces armées américaines en Irak de 2003 à 2010 puis en Afghanistant de 2010 à 2011.

On notera que Washington prit néanmoins conscience du problème fondamental que constituait cette dynamique et tenta de pallier le problème en nommant en juin 2010 le Général David Petraeus, commandant en chef en Irak depuis 2003, à la tête des forces armées américaines sur place. Fin connaisseur du conflit vietnamien et des théories de contre-insurrection françaises durant la première guerre d’Indochine, Petraeus chercha à créer un point de concorde pour toute les forces politico-militaires en créant des « conditions favorables au progrès », notamment en se focalisant sur la sécurité des civils. Malheureusement pour les Américains, Petreaus quitta le théâtre des opérations en aout 2011 pour devenir directeur de la CIA et le système d’alliance qu’il avait cherché à mettre en place se transforma en gimmick dépourvu d’efficacité. En effet, l’aide américaine à la défense (88 milliards de dollars entre 2001 et 2021), en plus de servir à l’équipement de l’armée afghane, devait servir à s’assurer la loyauté des chefs tribaux. Seulement, une fois Petreaus parti, ce système ne fut plus intégré à un plan politique global et revint trivialement à louer les services des seigneurs de guerres. Ces derniers, comme tout bon mercenaire et dans la logique tribale afghane, n’hésitèrent ainsi pas une seul seconde à retourner leurs alliances en faveur des talibans à mesure que ceux-ci croissaient en influence et en force et que les forces armées américaines se retiraient du pays. La surprise de l’administration Biden devant la rapidité de la campagne talibane d’aout dernier montre bien à quel point les plus hautes sphères décisionnaires de Washington étaient ignorantes des réalités de terrain, ce qui explique sans doute le retrait trop rapide de l’armée.

Une fois ces parallèles posés entre le Vietnam et l’Afghanistan, il convient de nuancer notre propos en expliquant en quoi ces revers, bien qu’issus des mêmes causes, ne sont en rien comparable quant à leur dynamique stratégique et à leur impact sur le long terme.

II) Les Américains abandonnent l’Afghanistan parce qu’ils n’ont plus rien à y faire (et non parce qu’ils y sont contraints).

Interrogé quant aux raisons du retrait des troupes d’Afghanistan, le Secrétaire d’Etat Anthony Binken,  répond que les Américains ont fait leur devoir en restant vingt ans en Afghanistan, pour « régler le compte de ceux qui nous ont attaqués le 11 septembre 2001 ». De son côté John Kirby, porte-parole du Pentagone, précisait à l’AFP : « Nous ne supprimons pas totalement notre présence diplomatique sur place. Personne n’abandonne l’Afghanistan. Nous ne faisons que ce qui est nécessaire au bon moment, pour protéger notre peuple. ». Joe Biden, quant à lui, avait déclaré ne pas regretter le retrait des troupes et que les objectifs avaient été remplis, tout en précisant que le « nation-building » n’en avait jamais été un. Il a également complété sa pensé en précisant ne pas vouloir faire combattre de jeunes Gis alors que les afghans ne se battaient pas pour leur liberté

               Evidemment ces éléments de langage sont préparés pour créer un récit limitant les dégâts de la décision et cherchant à préserver – tant bien que mal – la crédibilité du gouvernement américain. Sur le plan sécuritaire, on se demande bien comment les Talibans d’aujourd’hui pourraient être moins en mesure de menacer les Etats-Unis qu’en 2001 suite à ce succès, à l’instabilité du proche Orient et à la multiplication des organisations islamistes radicales… Dans les faits, la situation est tout autre. Si l’administration Bush s’était lancée dans l’invasion afghane au prétexte de la sécurité des Etats-Unis suite aux attentats du 11 septembre 2001, entrainant avec lui les libéraux pour lui donner un vernis « droit-de-l’hommiste », l’objectif à long-terme était purement géostratégique.

               Si vous suivez ce blog régulièrement, vous êtes au fait que la pensée stratégique américaine est fortement imprégnée de la « Théorie du Grand Jeu ». S’il ne s’agit pas de la réexposer ici, on précisera que selon celle-ci la dynamique de l’histoire mondiale est alimentée par les conflits opposants les forces continentales cherchant à avoir accès aux mers aux forces thalassocratiques animées quant à elles par le désir contraire de contenir et de repousser les puissances terrestres vers l’intérieur des terres (pour un exposer plus détaillé voir : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/18/divers-poudieres-en-mdc-le-vietnam-la-ou-saccrochent-les-empires-ile-monde-eurasiatique-contre-thalassocratie-dans-la-theorie-globale-du-grand-jeu/ ). A l’heure actuelle, cette confrontation se joue essentiellement autour des moyens de communication et de transport permettant de structurer l’espace en zone d’influence, d’où, à titre d’exemple, le projet des pharaoniques routes de la soie chinoises. Dans ce « Grand Jeu », les oléoducs et gazoducs forment, outre les réseaux de télécommunications ou les voies navigables, les principales artères d’influence.

cold-war-imperialism_US_USSR
Caricature de l’opposition géostratégique entre l’ours soviétique et l’oncle Sam durant la guerre froide. Le premier s’étend du continent vers les mers tandis que le second tente de le repousser dans le sens inverse.

Or, l’Afghanistan se trouve à la frontière d’un pays central dans ce contexte : le Tukménistan, 4ème réserve mondiale de gaz avec 7 504 milliards de m3, derrière (le Qatar, les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite). Ex-république soviétique d’URSS, le Turkménistan, sous la coupe de son ex-président tout puissant Saparmut Niyazov, chercha à se détacher de l’orbite russe suite à l’effondrement soviétique notamment en neutralisant Gazprom, mastodonte russe des énergies, qui détenait alors le monopole sur les pipelines d’exportation du pays. Le modèle communiste étant obsolète, Niyazov ouvre le pays à la concurrence économique en 1992 afin d’équilibrer la pesanteur russe. On notera d’ailleurs que plusieurs entreprises françaises, et notamment Bouygues, profiteront énormément de cet appel d’air. Un mémorandum de coopération pour la construction d’un pipeline entre le Turkménistan et le Pakistan voit le jour en 1995 afin de de désenclaver le pays et de diversifier sa clientèle. Pour ce faire est créé en aout 1996 le consortium Central Asia Gas Pipeline, Ltd (CentGas) avec à sa tête la firme américaine Unocal. Un an plus tard le consortium signe avec Ashgabat un accord formel pour la construction du pipeline. Ce dernier devant passer par l’Afghanistan, les Talibans, alors maitres du pays, sont démarchés afin de pouvoir procéder à la construction des infrastructures sur leur territoire. Ils finissent par choisir CentGas au détriment de l’argentin Bridas Corporation mais les travaux sont très vite suspendus suite aux attaques des ambassades américaines à Nairobi et Dar es Salaam en aout 1998. Les Américains soupçonnent en effet Oussama Ben Laden d’avoir fomenté les attaques, or ce dernier s’était vu auparavant officiellement offrir l’hospitalité par le Mollah Omar, chef des Talibans. Le projet sort de l’immobilité suite à l’invasion américaine, faisant elle-même suite aux attentats du 11 septembre, avec la signature d’un accord tripartite Turkménistan-Pakistan- Afghanistan le 27 décembre 2002. Le projet s’est depuis poursuivi avec le concours de l’Inde s’étant engagé à acheter une partie du gaz Turkmène, prenant ainsi le nom de projet TAPI pipeline (Turkmenistan-Afghanistan-Pakistan-India). A noter, que les Talibans s’étaient déjà déclarés favorables à ce projet sur les terres qu’ils controlaient en 2018 et qu’aujourd’hui encore ils entendent coopérer.

bne IntelliNews - Unidentified gunmen kill five TAPI project-affiliated  workers in Afghanistan
Tracé prévisionnel ou déjà réalisé du TAPI (Reuters, 2018)

Pour autant, les lignes diplomatiques ont entre-temps bougé. Le Turkménistan, quoiqu’ayant cherché à ouvrir son économie pour sortir de l’emprise impériale soviétique, est déterminé à garder un modèle politique aux antipodes de celui prôné par les démocraties occidentales. Aussi, ses leaders, certainement anxieux de l’influence occidentale libérale sur leur légitimité politique et leur pouvoir, se sont-ils rapprochés des régimes de Pékin et de Moscou. Mais c’est sans doute la politique russe de la carotte et du bâton qui a propulsé à nouveau le Turkménistan dans l’orbite de Moscou. En effet, la position de neutralité longtemps prôné par Ashgabat ne semble plus pouvoir tenir face au retour de la Russie dans la région après environ 20 ans de repli et surtout face à l’émergence économique de la Chine. En bref, le Turkménistan n’a longtemps vendu son gaz qu’à 3 pays : l’Iran, la Chine et la Russie. Or, suite à l’explosion d’un pipeline russe sur son territoire en 2009 dans un contexte de conflit quant aux quantités et prix du gaz acheté par Moscou avait entrainé la rupture des relations. Les achats avaient repris en 2011 mais les quantités échangées chutèrent jusqu’à atteindre 0 en 2016. L’année suivante, prétextant le non-paiement d’une dette à hauteur de 1.8 milliards, Ashgabat coupe le flux de gaz en direction de l’Iran. Reste donc Pékin, mais ce dernier, créancier du gouvernement turkmène, entend voir sa dette payée en gaz. Conséquence : la principale manne financière du pays s’est tarie, plongeant le pays dans le marasme économique et la société dans la pauvreté. De ce fait le gouvernement turkmène n’eut d’autres choix que de renouer avec la Russie non seulement sur le plan économique, avec la reprise des achats de gaz en 2019, mais aussi sur le plan militaire. En plus de son levier économique, Moscou exploite en effet les troubles au nord de l’Afghanistan pour inclure plus avant le Turkménistan au sein du Commonwalth of Independent States (CIS), une organisation intergouvernementale rassemblant les ex-républiques soviétiques (hormis les pays baltes et l’Ukraine). Arguant de la menace à la tranquillité des pays membres en cas de débordement du conflit sur le Tadjikistan et le Turkménistan, Moscou et ses alliés font pression sur Ashgabat afin que celle-ci rejoigne la coopération, c’est-à-dire une alliance militaire supervisée par la Russie. Il semble que Gurbanguly Berdimuhamedow, l’actuel président du pays, ne soit pas en mesure de pouvoir dire non aux demandes pressantes de son homologue Vladimir Poutine.

https://cdni.rbth.com/rbthmedia/images/2020.10/original/5f7ec8fe15e9f908fd621e51.jpg
Vladimir Poutine et son homologue turkmène à Sotchi le 1er novembre 2016 pour discuter de la coopération d’Ashgabat au CIS.

Il faudrait ainsi interpréter le départ soudain des Américains comme la confirmation que le Turkménistan a officieusement rompu ses vœux de neutralité et d’autonomie sous la pression géostratégique. Entretenir des troupes sur places et garantir à l’armée afghane les moyens de sa défense seraient dès lors devenu trop couteux devant la probabilité décroissante de voir Ashgabat sortir de l’orbite russo-chinoise. Cette décision de retrait, pour des raisons de pure Realpolitik, expliquerait ainsi la rapidité de l’échéance et le cynisme avec lequel Joe Biden reporte la faute sur les soldats et le peuple afghan. Beaucoup d’observateurs du conflit, dont le Général Petreaus, ont même fait état de leur surprise devant cette célérité qui ne se justifiait ni sur le terrain, ni sur le plan de la politique intérieure (même si 60 à 70% des Américains se disaient favorable à un retrait).

Ajoutons ici que l’on peut soupçonner le gouvernement américain de s’être d’abord fié aux études que les Soviétiques avaient menées dans la région et de vouloir exploiter le sous –sol afghan riches de plusieurs types de minerais. Seulement, si les ressources semblent belles et bien exister, les diverses études de faisabilité qui furent publiées entre le milieu et la fin des années 2000 aboutirent à peu ou prou la même conclusion : leur exploitation nécessiterait la mise en place d’infrastructures couteuses et longues à construire, si, bien entendu, les chantiers n’étaient pas menacés soit par les Talibans, soit par les chefs de clans, soit par des vendettas privées. Se pose également le problème de la main d’œuvre, qu’elle soit qualifiée ou non. En définitive, il faudra certainement attendre plusieurs dizaines d’années avant de voir l’exploitation des minerais afghans devenir rentable en raison de la raréfaction des minéraux, et ceux à la condition que la sécurité des installations soient assurée sur le long terme.

Map showing Afghanistan's mineral wealth
Carte des ressources minérales afghanes prouvées. Le relief très accidenté, le climat, l’insécurité latente, les problèmes de main d’oeuvre et le manque d’infrastructure rendent l’exploitation du sous-sol afghan très difficile.

Ce qui permet à l’administration américaine en place de soutenir que les scènes de panique dans les rues de Kaboul ne pouvaient être mises en parallèle avec celles de Saïgon tient au fait que les premières sont le fruit d’un choix délibéré de la part de Washington tandis que les secondes résultent d’une impuissance politique et militaire orchestrée par les propres institutions américaines (suite au retrait des troupes au sol en 1973, le Congrès avait constamment refusé d’autoriser l’intervention ne serait-ce que de l’aviation pour soutenir le régime de Saïgon).

Et c’est sans doute sur ce point que la plus profonde différence avec la guerre du Vietnam émerge : lorsque Washington se retire du théâtre Indochinois c’est principalement en raison du mécontentement de la population catalysée par le bouillonnement social et culturel des années 60 qui engendrera le mouvement hippie ainsi que celui des mouvements civiques regroupés sous le vocable de contre-culture. La conscription déclarée par Johnson ainsi que la détresse de certains vétérans de retour au pays avaient ajouté au mécontentement ambiant. Rappelons ici que les manifestations contre la guerre du Vietnam furent parfois le théâtre de violences civiles comme lorsque la garde nationale tire dans la foule à l’Université de Kent le 4 mai 1970. Lorsque Nixon est élu en 1969, c’est en grande partie sur sa promesse de faire rentrer les boys au bercail et le redoublement de violence qui s’en suivra avec les bombardements massifs du Nord ne se fit que dans l’optique de desserrer l’étreinte d’Hanoï sur Saïgon avant le départ, trahissant au passage l’impuissance d’un gouvernement aux abois.

Il faut bien comprendre que c’est aussi la façon dont le conflit vietnamien fut couvert par les journalistes et la relation du gouvernement américain avec ces derniers qui créa ce ressentiment contre le conflit. Car la seconde guerre d’Indochine fut spéciale en ce qu’elle fut le premier conflit a etre couvert avec une telle ampleur. Dans son ouvrage Duc, un regard allemand sur le Vietnam, le reporter allemand Uwe Siemon-Netto a expliqué à quel point la démocratisation de la télévision et le développement de la presse partisane servis par des journalistes plus enclin à donner dans la dramaturgie que dans les faits avait massivelent produit de l’absurdité. Cette machine à fabriquer du non-sens était alimenté par le service de presse de l’US Army qui avait basé sa communication sur le décompte des morts/blessés des insurgés comparé aux pertes américaines et alliés, la différence, favorable à ces derniers étaient censé démontrer le succès des opérations de contre-insurection. Evidemment, cette réthorique prêtait le flanc à la critique politque en ce que ses angles morts étaient facilement exploitables par la propagande ennemies relayées par les journalistes. Aussi très rapidement, les soldats sur place tout comme les citoyens américains perdirent le sens de cette guerre et finirent par se laisser convaincre par le martelage médiatique du camp communiste. Siemon-Netto développe également le point de vue selon lequel les démocraties libérales garantissant la liberté d’expression ne se battaient pas à armes égales sur le terrain de la propagande politique avec des organisations monolitiques car totalitaires, qu’elles soient de nature marxiste-léninistes ou islamistes-radicales. Tandis que la presse libre permet la remise en cause du narrative par ses adversaires internes qui n’hésitent pas à user de procédés réthoriques malhonnêtes et malveillant, la propagande insurrectionnelle forme un bloc d’affirmation péremptoire qui ne peut être contredit dans son propre camp. C’est ainsi, pour reprendre un exemple déjà cité, que Ngo Dinh Diem fut longtemps considéré comme une marionette des Américains alors qu’une des raisons de son assassinat fut précisémment son manque de docilité envers eux. Il est à noter ici que l’emploi de compagnies de sécurité privée pour certaines opérations en Afghanistan permit de limiter le nombre officiel de victimes dans les rangs de l’armée américaine, chose qui avait monté la société américaine contre la guerre au Vietnam. On peut ainsi au moins reconnaitre le mérite des gouvernements américains successifs d’avoir appris à bien mieux maitriser le storytelling pour ménager l’opinion publique nationale et internationale, notamment concernant le dossier afghan, évitant ainsi une crise de confiance comparable à celle du désastre vietnamien.

Avatars de Napalm Girl, June 8, 1972 (Nick Ut) : variations autour d'une  icône de la Guerre du Vietnam
Certains clichés de la guerre du Vietnam sont devenus instantanément iconiques à l’échelle mondiale.

Ajoutons que le marasme succédant à la défaite au Vietnam fut d’autant plus profond qu’il s’inscrit dans un contexte de guerre froide dans laquelle chaque camp se faisait concurrence. Or ce revrs, associée à la victoire des Khmers Rouges au Cambodge ainsi qu’aux premiers soubresauts visibles des chocs pétroliers (désindustrialisation, explosion de la toxicomanie) voyaient le modèle capitaliste faire pâle face à un modèle communiste en expansion et surtout à la prospérité apparente de l’URSS de l’ère Brejnev. Le leadership idéologique mondiale était alors en jeu.

Aussi, la faillite de Washington sur la péninsule indochinoise marqua une génération au fer rouge et Hollywood tenta plusieurs fois d’exorciser la blessure du bourbier vietnamien, laissant une trace immanquable dans la culture populaire américaine et mondiale. Comme illustré dans le premier Rambo, les vétérans du Vietnam étaient fuis comme ou malmené car il portait la trace du déshonneur et de l’humiliation sur eux. Il est peu probable que cela n’arrive jamais suite au renoncement américain en Afghanistan malgré les assertions quelque peu outrageuses de l’opposition politique à Joe Biden.

De la même façon, si le retour des Talibans constitue un revers sans appel pour Washington, la résonnance de ce dernier dans le monde multipolaire qui est le nôtre sera sans doute moindre que durant l’ère soviétique. Peut-être même après un temps d’accalmie verra-t-on la Maison Blanche traiter avec les Talibans si ces derniers parviennent à maintenir sur les rails le projet TAPI.

Conclusion :

A la lumière de l’ensemble des développements précédents, on peut comprendre l’élan visant à associer spontanément les événements afghans dont nous avons été récemment les contemporains au dénouement tragique de la guerre du Vietnam il y a un peu moins de 50 ans. Il semble même que les mêmes erreurs y aient été commises pour défaire l’insurrection à ceci près que l’encadrement des journalistes et la meilleure maitrise du storytelling associé à l’emploi de contractuels, limitant donc les pertes dans les rangs de l’US Army à proprement parlé, permit de ménager l’opinion public.

S’il semble que certains officiers et homme politique américains aient compris les lacunes politiques dans leur doctrine de guerre asymétrique, les récents exemples irakiens et afghans démontrent à quel point les changements semblent compliqués à mettre en place. Cela nécessiterait en effet un changement radical dans la façon dont les responsables politiques américains conçoivent leur propre pays et le reste du monde. Espérons pour le prochain peuple ou pays « aidé » par l’Oncle Sam, que son « Nation Building » soit plus au point…

Actualité – Covid-19 : le « bon élève » vietnamien s’enfonce dans la crise pandémique.

Longtemps considéré comme un modèle dans la gestion de la crise sanitaire lié au SARS-CoV 2/Covid 19 grâce à une efficace politique « zéro cas », le Vietnam semble aujourd’hui peiner à enrayer une recrudescence de nouvelles contaminations et de décès. Des 35 décès et 3000 cas recensés au 1er mai, les statistiques officielles ont explosé pour atteindre les 7 150 décès et 312 000 cas (statistiques pour le 21 aout 2021[1]). Le Vietnam est ainsi le 3ème pays le plus touché par la maladie ces derniers jours, derrière l’Indonésie et la Russie[2].

Selon les données compilées par le Reuters Covid-19 Tracker, la situation commence à se dégrader au Vietnam à partir de juillet 2021. On peut cependant directement lier cette inflexion statistique à l’arrivée du variant Delta – plus facilement transmissible – au Vietnam à la fin mars, ce que le gouvernement vietnamien ne manque d’ailleurs pas de faire pour se dédouaner. A la vue des nouvelles vagues d’infections dans les autres pays et des cas avérés attachés au nouveau variant, le premier ministre publia la Directive No. 16/CT-TTg portant une batterie de mesures de quarantaine et de distanciation sociale afin de limiter l’expansion de la maladie pour les 2 premières semaines d’avril. Ces mesures portaient principalement sur la limitation des déplacements à l’achat de nourriture et de médicaments. Les rassemblements sur la voie publique étaient interdits et les individus issus de foyers différents devaient maintenir une distance de 2 mètres. Les entreprises qui ne pouvaient poursuivre leurs activités par le télétravail étaient tenues de faire respecter les distances de sécurité et de faire porter le masque à leurs employés. Les voyages de la ville vers les campagnes et entre les provinces et pays étaient prohibés [3].

Après une relative accalmie, les mesures restrictives de liberté furent en partie levées (réouverture des écoles, vols internes à nouveau possibles) entre avril et juin, même si, localement, certaines décisions furent prises afin de limiter les foyers d’infection (fermeture des restaurants, des barbiers et des débits de boissons ; limitation des services publics de transport ; interdiction d’aller à la plage, etc…). Il semble que la situation se durcisse à partir du 7 juillet avec des contrôles et test COVID imposés à toute personne souhaitant entrer et sortir de Ho Chi Minh-Ville. Le 8, la Directive 16 est à nouveau en vigueur dans la mégapole du sud, le 12 les autorités durcissent les punitions pour les citoyens pris hors de chez eux sans motif valable et exigent des tests COVID négatif pour circuler entre provinces et villes. Même scénario à Hanoï le lendemain même si les mesures de la directive 16 ne seront imposées que le 24. Le 26, un couvre-feu est imposé à Ho Chi Minh-Ville entre 18h et 6h. Le 31, Da Nang et Hoi An appliquent à leur tour la Directive 16. Les mesures de distanciations sociales sont prolongées pour 15 jours dans la mégapole du sud à partir du 1er aout, dans la capitale à partir du 6.  Une seconde série de prolongations des mesures dans les deux villes fut décrétée respectivement le 16 aout pour un mois et le 23 aout pour 2 semaines (frise chronologique détaillée des événements sur Vietnam Briefing : https://www.vietnam-briefing.com/news/vietnam-business-operations-and-the-coronavirus-updates.html/ ).

Peut être une image de moto, route et rue
Avant un total confinement des habitants, Ho Chi Minh-Ville vit certains de ces quartiers infectés placés en quarantaine stricte.

Dernière décision importante en date du 21 aout : des forces de sécurité, essentiellement les services médicaux de l’armée, ont été déployées à Ho Chi Minh-Ville, principal foyer d’infection du pays (la moitié des infections et 80% des décès[4]), ainsi que dans les provinces limitrophes dans le cadre de la gestion de la crise. Le mot d’ordre de l’opération suit d’ailleurs ce registre martial : « Chaque maison, entreprise et usine doit être un bastion anti-virus[5] ». Elle fait suite au départ – pour le moment sans raison officielle – de M. Nguyen Thanh Phong, président du Comité Populaire de la ville, sans doute pour ses mauvais résultats concernant la pandémie. Cette supposition est d’ailleurs renforcée par le fait que la décision du Politburo du Parti Communiste Vietnamien indique qu’il a « quitté » ses fonctions de numéro 2 des instances politiques de la ville, du comité exécutif et du comité central du Parti[6]. A ce jour, l’interdiction de sortie devrait être maintenue jusqu’au 15 septembre à Ho Chi Minh-Ville tandis que la limite temporelle du couvre-feu n’est pas encore connue. Notons que cette estimation se base sur les lois d’évolution épidémiologique de  William Farr[7] (ou lois de Farr) selon lesquelles les statistiques épidémiques évoluent en forme de cloches – elle décroit aussi rapidement qu’elle a cru – , les mesures de contrôle n’influant que sur la durée de cette évolution. Le pic de décès s’étant établi au 13 aout (527 décès) et le début de l’explosion des cas datant de la mi-juillet, il serait dès lors logique de voir la situation se stabiliser autour du 15 septembre.

             Répartis en 200 « groupes d’action spéciale », les militaires, gardes-frontières et policiers mobilisés sont en charge de l’application des mesures de distanciation renforcées ayant débuté le 23 aout et de l’aide à l’approvisionnement en produits de première nécessité des résidents de la mégapole. Ces derniers n’ont en effet plus le droit de sortir de chez eux, y compris pour aller au marché ou supermarché. Sur ce point, l’effort des autorités se focalise sur le fait de ne laisser aucun foyer hors des réseaux de distribution, autant pour leur image que pour éviter les sorties nécessaires faute de nourriture à disposition, ce qui peut poser des difficultés dans certains quartiers. Rappelons d’ailleurs ici que l’on parle d’approvisionner environ 13 millions de personnes (Ho Chi Minh-Ville et provinces attenantes).

Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, les internautes vietnamiens, pétris de patriotisme depuis leur plus tendre enfance, ont publié de nombreuses représentations bienveillantes du soldat de l’Armée Populaire au front contre le Covid 19

La distribution des rations permettra également le déploiement des unités médicales en charge de mettre en place le dépistage massif ordonné par le premier ministre le 24 aout dernier afin de circonscrire les foyers d’infection[8]. Les officiels ont ainsi estimé qu’11 000 tonnes de denrées alimentaires, produits de première nécessité et matériel médical devaient être acheminé vers l’ancienne Saïgon[9]. La chaine logistique devrait mobiliser, outre les services de  l’armée, des volontaires, des vétérans ainsi que des associations/syndicats affiliés au Parti[10]. Dernière mission des forces armées déployées : s’occuper de la crémation des corps[11].

A l’heure où ces mots sont écrits, il semble que la courbe se stabilise entre 11 000 et 12 000[12] nouveaux cas par jour après une augmentation drastique du nombre de cas provoquée par la panique suivant l’annonce de la stricte quarantaine à Ho Chi Minh-Ville. Selon les observateurs sur place, les résidents s’étaient en effet rués en panique vers les magasins afin de faire des provisions de nourriture avant les semaines enfermées à la maison[13]. Le fait qu’une campagne de dépistage massive soit en cours doit être également pris en compte s’agissant de l’évolution des statistiques.

Dans le calendrier lunaire, le mois de juillet correspond à l’ouverture des portes de « l’outre monde ». A cette occasion les Vietnamiens brûlent des offrandres dont leurs défunts pourraient avoir besoin, généralement des faux billets. Comme écho aux craintes actuelles, l’on pouvait trouver dernièrement des kits de vaccination « Vaccin Pfizer » à brûler dans les boutiques spécialisées.

Ajoutons ici que les autorités ont également accéléré la cadence des vaccinations dans le but de soulager les services de santé. Selon les statistiques officielles en date du 19 aout dernier le Viet Nam a administré 15 922 537 doses de vaccin COVID-19, et 1 562 669 personnes ont été entièrement vaccinées (deux doses). Environ 60% de la population d’Ho Chi Minh-Ville (87% environ des 18 ans et plus) a au moins reçu une dose de vaccin à l’heure actuelle (chiffre correspondant à la campagne de vaccination 1er mars 2021/29aout 2021), contre seulement 2% à l’échelle nationale. Devant ces chiffres le politologue Le Thu Huong conclut : « En 2020, la pandémie portait sur les systèmes de gouvernance les plus efficaces pour contenir le virus : autocraties ou démocraties. La gouvernance du Viet-Nam a prouvé son efficacité et son efficience pour contrôler et contenir la propagation du virus. Mais la pandémie de 2021 montre le fossé entre les « nantis » et les « démunis ». Alors que les pays développés sont en tête en matière de vaccination, et que certains sont même passés aux « piqûres de rappel », de nombreux pays en développement sont toujours confrontés à des pénuries de vaccins. Le Viet-Nam en fait partie. » Jusqu’à présent les capacités de vaccination vietnamienne dépendent entièrement des dons internationaux même si le vaccin « maison », le nanocovax, a récemment entamé sa troisième phase de test (sur des cobayes humains volontaires) et semble prometteur[14].

Bien que le gouvernement vietnamien joue d’euphémisme pour ne pas parler « d’état d’urgence » et de « loi martiale », force est de constater que la situation sur le terrain correspond de facto à ces deux éléments de langage. On est ici clairement dans le cas de figure d’une décision d’urgence de grande envergure et rapide rentrant dans le cadre de la Résolution 78 de l’Assemblée Nationale votée en juillet dernier et autorisant le gouvernement à prendre toute mesure visant à juguler la crise sans approbation parlementaire. Or, le déploiement de ces renforts constitue sans doute l’une des mesures les plus contraignantes et fortes dont dispose Hanoï pour endiguer la progression de la maladie. Le fait qu’elle ait été annoncée lors d’une conférence de presse d’une dizaine de minute et sans question de journaliste[15] révèle également l’inconfort des autorités qui étaient parvenu jusqu’alors à maintenir une transparence remarquable (voire exceptionnelle pour un pays se revendiquant du marxisme-léninisme) concernant la gestion de la crise.

Il faut donc comprendre que la prudence du gouvernement dans sa communication est largement liée au soucis de ne pas aggraver les accusations d’autoritarisme qui pèsent déjà sur le régime vietnamien, façonnant une mauvaise image du pays à l’étranger et agitant les contestataires internes. Qui plus est, l’œil de la tempête épidémique touche le cœur industriel du sud-Vietnam, notamment les provinces de Dong Nai et Binh Duong, ce qui en cas de mauvaise gestion manifeste pourrait impacter l’attractivité économique du pays sur le plan international. En effet, plusieurs grands groupes y possèdent des usines et pourraient souffrir de la situation si les ouvriers, venant principalement du centre-Vietnam, se trouvaient en incapacité de travailler pour des raisons liées au COVID[16]. La dégradation progressive de la situation sanitaire et ses impacts sur le marché du travail ont déjà généré des phénomènes d’exode de milliers travailleurs que les autorités ont d’abord tenté de réguler avant de les interdire, de peur de voir l’infection se répandre dans le pays. De la même façon, la fermeture des frontières interprovinciales et la paralysie du port de Cat Lai a mis à l’arrêt toutes les chaines d’approvisionnement et pèse lourdement sur les capacité de production de la zone. Le fait que le Vice-premier ministre Pham Binh Minh ait été dépéché sur place pour prendre la tête des opérations à Binh Duong démontre d’ailleurs à quel point le gouvernement souhaite donner des gages de réactivité et rassurer les investisseur. Enfin, le pays accueille depuis le 24 aout la vice-présidente américaine Kamala Harris, en tournée à Singapour et au Vietnam et veut donc faire bonne figure. Dans cette veine, on peut indiquer ici que la manifestation du rapprochement entre Hanoï et Washington face à Pékin inclut, outre la mise en chantier d’une ambassade américaine « multifonctionnelle » d’1.2 milliards de dollars (représentation diplomatique la plus couteuse pour les Etats-Unis), l’inauguration d’un Centre régional américain pour le contrôle et la prévention des maladies pour l’Asie du Sud Est[17]. Il n’existe à ce jour que 4 centres de ce type dans le monde.

Peut être une image de 3 personnes, personnes debout et intérieur
La vice-présidente amériacine Kamala Harris accueillie à Hanoï par la vice présidente vietnamienne Vo Thi Anh Xuan le 21 aout dernier.

[1] https://asiepacifique.fr/covid-19-asie-les-essentiels-du-15-juillet-2021/?fbclid=IwAR0dFlBQL3PijDiazPby_HR-NrrjZPu7GJ62S_sXosmC8LL2om7s9rQFUfA consulté le 25/08/2021

[2] https://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20210823-covid-19-au-vietnam-confinement-strict-%C3%A0-h%C3%B4-chi-minh-ville-de-deux-semaines consulté le 25/08/2021

[3] https://www.tilleke.com/insights/vietnam-issues-strict-social-distancing-measures-combat-covid-19/ consulté 26/08/2021

[4] https://asiepacifique.fr/covid-19-asie-les-essentiels-du-15-juillet-2021/?fbclid=IwAR0dFlBQL3PijDiazPby_HR-NrrjZPu7GJ62S_sXosmC8LL2om7s9rQFUfA consulté le 25/08/2021

[5] https://www.reuters.com/world/asia-pacific/vietnams-biggest-city-issues-stay-home-order-covid-19-deaths-soar-2021-08-20/  consulté le 25/08/2021

[6] https://asiepacifique.fr/covid-19-asie-les-essentiels-du-15-juillet-2021/?fbclid=IwAR0dFlBQL3PijDiazPby_HR-NrrjZPu7GJ62S_sXosmC8LL2om7s9rQFUfA consulté le 25/08/2021

[7] William Farr (1807 – 1883) fut un médecin épidémiologiste et statisticien anglais célèbre pour avoir fondé la Surveillance Epidémiologique moderne. S’inspirant de son mentor Pierre-Charles Alexandre Louis, lui-même fondateur de l’épidémiologie clinique comparative, il tend à transformer l’épidémiologie en y ajoutant une facette « science des populations » après avoir en charge de la compilation des statistiques de mortalité en tant que Superintendant du General Register Office. C’est dans une lettre de 1840 au Registar General concernant l’épidémie de variole en Angleterre qu’il présente ses conclusions quant à l’évolution des épidémies. Ses travaux se verront confirmés lors des trois épidémies de choléra londonienne entre 1848 et 1867.

[8] https://www.thestar.com.my/aseanplus/aseanplus-news/2021/08/24/vietnam-ho-chi-minh-city-to-test-all-residents-for-covid-19-during-social-distancing consulté le 25/08/2021

[9] https://www.thestar.com.my/aseanplus/aseanplus-news/2021/08/23/vietnam-orders-covid-19-test-for-millions-in-ho-chi-minh-city consulté le 25/08/2021

[10] Ibid.

[11] https://asia.nikkei.com/Spotlight/Coronavirus/Vietnam-deploys-troops-in-Ho-Chi-Minh-City-to-suppress-COVID consulté le 25/08/2021

[12] https://www.thestar.com.my/aseanplus/aseanplus-news/2021/08/27/vietnam-reports-11575-new-covid-19-cases et https://www.thestar.com.my/aseanplus/aseanplus-news/2021/08/26/vietnam039s-new-covid-19-cases-surpass-12000 consulté le 25/08/2021.

[13] https://www.thestar.com.my/aseanplus/aseanplus-news/2021/08/21/plan-to-ban-people-from-leaving-their-homes-triggers-panic-buying-in-ho-chi-minh-city consulté le 25/08/2021

[14] https://thethaiger.com/coronavirus/third-phase-testing-successful-for-vietnam-covid-19-vaccine consulté le 25/08/2021

[15] https://asia.nikkei.com/Spotlight/Coronavirus/Vietnam-deploys-troops-in-Ho-Chi-Minh-City-to-suppress-COVID le 25/08/2021

[16] Ibid.

[17] https://www.cdc.gov/media/releases/2021/p0825-new-cdc-office.html

News – Vietnam in the top 10 expat’s favourite destinations

Cette image a un attribut alt vide ; son nom de fichier est image.png

For the seventh time in its history, InterNations, the most important expat community in the world with around 4 million members, has published the Expat Insider survey ranking the countries depending on their attractiveness for foreign workers. Between the 7th and the 31st of January 2021, 12 240 foreign workers coming from 174 nations were questioned about 37 criteria that can be gathered in the following categories and sub-categories:

  • Quality of life including leisure options, personal happiness, travel and transport, health and well-being, safety, digital life, quality of the environment.
  • Finance associated with cost of life.
  • Ease of settling  in composed of the feeling to be at home, friendliness of the locals, finding friends and language barrier.
  • Working abroad with career prospects, work and leisure, economy and job security.

The results are collected and balanced with the question “What’s your satisfaction level living abroad?” to state the overall mark. To be included in the ranking, the host country must welcome at least 50 asked people.

Because the goal of this article is less methodological than analytical , every reader that would like to know more about the survey’s creation conditions is invited to read the survey on InterNations website: https://www.internations.org/e xpat-insider/?ref=fo_exi . In the same way, the following paragraphs are not meant to make a list of the data regarding Vietnam but rather to put it into perspective. Therefore, a list of Vietnam’s raw rankings is available at the end of the article for  ease of reading.

This year’s survey has given the 10th rank to Vietnam on the 59 countries analysed, behind (in the decreasing order) Taiwan, Mexico, Costa Rica, Malaysia, Portugal, New Zealand, Australia, Ecuador and Canada.

Though the overall result is below the 2nd place of 2019[1], it is still honourable and within  the average performance of the country since the leap up of 2016 (from 36 in 2015 to 12). It has to be noticed that 2021’s survey takes the COVID 19 economic consequences and uncertainty into account.

If one takes a look at the details of this statement, it appears that Vietnam benefits from the same assets and suffers from the same weak points as in the previous years. In the following paragraphs we’ll then explain that the country manages to be very attractive for expats thanks to its economic dynamism and the friendliness of its people to attract foreign workers while most of its weaknesses are structural.

I) Vietnam, a financial paradise and source of personal happiness.

Cette image a un attribut alt vide ; son nom de fichier est image-1.png
The Vietnamese market is not only affordable and dynamic but also very competitive.

Like all the South-East Asian countries ranked in the first half of the Expat Insider Report (Malaysia #4, Singapore #13, Thaïland #14, Philippines #26, Indonesia #31), Vietnam enjoy the benefits of the regional economic growth to offer an economic environment particularly advantageous for the expats. The country is then at the first place  in the subcategories regarding the cost of living and the personal finance, and so since 2014. 90% of the survey participant loestimate that they earn enough or more than enough to live in Vietnam (against 77% gobally). This performance is mainly based on the low price of the real estate market due to a massive offer in the most important urban centres. Same observation applies regarding  the food.

Another consequence of this economic dynamism, Vietnam is in the top 10 both in terms of easing working abroad (#9) especially in terms of job perspectives (#4). However, the economic backlash of the global pandemic seems to have impacted the performances in this matter, generally badly

Indeed, following its policy of “0 case” in its struggle against the COVID 19, Hanoï hardened its migratory policy in order to avoid the infections, especially the foreigners from bordering countries (Lao, Cambodia, China). Thus, if until now getting a visa against some bills was easy, authorities seem to close the eyes no longer regarding this practices. As a consequence, the companies must from now on start tedious administrative procedures regarding their foreign employees work permit. A new obligation often crippling for some structures like language centres, a big provider of job for foreigners. Whence a relative decrease of the Vietnamese results regarding the categories “economy and job safety” (from #11 to 14 between 2019 and this year) and the overall marks “working abroad” (from #1 to #9 on the same period) and “Easing to settle” (from #15 to #25).

Taking another look at jobs , some domestic economic branches are harshly hit by the diverse sanitary restrictions. It is particularly the case for the touristic sector within which the domestic demand doesn’t cover the extinction of foreigner tourists. Thus, some foreign investors and owners in tourism dependent Vietnamese localities have suffered, are suffering and will suffer from money loss.

It has to be observed that, for the moment, the quite successful management of the sanitary crisis of the Vietnamese government allows the country to keep a certain political and economic stability while the pandemic was shaking the whole world. This resilience and the good economic results that followed – 2.7% of annual growth for 2020, the only positive rate in South-East Asian – even led some international analysts to call Vietnam the next “Asian miracle”. However, that mustn’t hide the fact that some weaknesses have been revealed by the sanitary crisis, like it’s too important dependency to foreign investments or the domestic consumption contraction. As we already treated this topic on the blog, the readers wishing to know more are invited to click the following link for more precisions: https://vinageoblog.wordpress.com/2021/02/14/news-the-xiiith-congress-of-the-vietnamese-communist-party-in-search-of-stability-in-times-of-a-health-crisis-or-a-conservative-stiffening/  . Il est néanmoins à retenir que le Vietnam devrait continuer à . Based on this data, it can be foreseen that Vietnam will be able to ensure a favourable economic environment that would like to settle down there – an attractive country despite a mediocre quality of life.

In addition to this economic and social advantages come the ones related to the generally friendly welcome from the population or to the elements allowing the foreigners to feel home or enjoy the country (exotism, food, local culture, climate, safety, etc…). In this matter also Vietnam seems to have kept its numerous assets despite an overall contraction of the Expat Insider 2021 results (cf. Vietnam raw results list). However, the comparison with the previous numbers allow one to state a relative consistency at the top of the ranking, and this, despite the worst mark since 2014 for the category “Personnal Happiness”. Keep in mind that these categories are based on feeling and that, as a consequence, can widely vary from one group to another in the same condition.

Bia Hoi Junction - Guide Vietnam
It’s always hard to describe the feeling of an atmosphere. If you have any chances to visit Hanoi, go enjoy the cheapest beer on earth (30 cents of euro) on Ta Hien street, in the old quarter, in order to understand the affection of the foreigners for this place.

As a start of explanation for this friendliness, let’s put in perspective the recent history of Vietnam. The disclosure of the country known as “Doi Moi” (“Renewal” or “Revival”) was partly launched to break the isolation of the country after the intervention of the Vietnamese army overthrow the Khmer Rouge regime in Cambodia and the war with China in 1979. Then, for the power – cruelly dependent from USSR and its satellites – as well as for the people – kept away from the world in a North-Korean way – the rupture with the war years and the 11 years of catastrophic collectivist economic policies between the reunification of the country in 1975 and the Doi Moi (1986) has been lived as a relief. This heavy trend has been confirmed with the revelation of the country economic potential with the years, especially regarding tourism. In a same way, Hanoi relies on foreign grey matter contribution – including the Vietnamese diaspora – to make up its technological delay or its educational system flaws (especially for foreign language). As a consequence, the government deployed and is deploying a very energetic diplomatic activity in order to flatten the obstacles to foreigner settling.

Though it doesn’t appear in the raw data of the report since 2017, the language issues have never been crippling for the foreigners to be able to live in Vietnam. Since the new generation of Vietnamese is learning English, you can get access to all the services and goods you need. 72% of the asked people then think that living in Vietnam without mastering the local language[2].

 All of these elements makes  life pretty pleasant in Vietnam. This “seduction power” is even more surprising that everyone seems to agree on the fact that the quality of life is quite bad.

II) An attractive country despite a quality of life assessed mediocre.

As reminded before, the current prosperity of Vietnam is following a period made of austerity, of deprivation, of shortage, of administration manipulated and prohibitively priced black market, of the corruption of the bureaucratic machine and of mass poverty. This situation was both the result of Hanoi diplomatic isolation after the Chinese-vietnamese war of 1979 (doubled with the China-USSR rivalry) and inefficient economic choices.

As a result, the country is suffering from severe lack  of infrastructures , directly impacting the quality of life of the people, especially in town, place of living for most of the expat. It then brings a paradox that characterizes Vietnam so well: the country is at the bottom of the ranking regarding the expat quality of life (#53) but, as we’ve already seen, got a good mark about being a source of personal happiness (#15).

The main pitfall remains the air pollution level in the two main Vietnamese cities: Hanoi and Ho Chi Minh-City. The first one even regularly reach es the top 10 of the global most polluted cities in June when the temperature is rising but the rainy season is not there to dissipate the exhaust gas and when the peasant burns the rice paddy around the city. 3 on 5 people asked (around 63%) by InterNation assessed the air quality as “bad” (against 20% globally). This is the direct consequence of the domestic deficiency in terms of public transport (#51 on 59 in the Expat Insider ranking) leading to the massive use of individual transports. Paired with the raising of the number of urban citizens – which means the raise of the density of habitation -, it ensues a growing traffic pressure in big cities every year.

Hanoi residents worry about air pollution | Environment | Vietnam+  (VietnamPlus)
The smog on the city of Hanoi during a particulary high pollution episod. Like Beijing, the Vietnamese capital city had only known 37 of clean air in 2020.

The authorities are aware of the situation and have already launched some building programs in order to step up. However, the stranglehold of the administration on the real estate management as well as the endemic corruption among the offices in charge of this management has resulted in a series of scandal delaying the construction[3]. The most symbolic example of this chaos is the 13km of the hanoian air-train line 2A between Cat Linh and Ha Dong quarters. Financed by the Chinese government development aid up to 552,86 millions of dollars and given to the China Railway Company (public), the construction started in October 2011 and were supposed to be achieved at the end of 2013. But operational and administrative issues arose from the problems of financing finalization bringing the total amount to 868 millions of dollars[4]. The extra cost has been financed by preferential rates loans granted by the Import-Export Bank of China. Then the bulk construction was done only during the third trimester of 2018 before the COVID 19 outbreak and the hardened migratory rules it brought prevent the French consultant team of Apave-Certifier-Tricc (ACT) from executing their control mission. Once done, this mission showed some serious security problems needing 6 months to be fixed[5]. Thus, the date of April 2021 announced by the Vietnamese government for commercial public opening of the line 2A has already passed. Besides the Vietnamese administration being (one more time) discredited for its bad economic affair management in the eyes of the population, the “line 2A case” is feeding the ancestral resentment of the Vietnamese toward their northern neighbours. Some even call out the collusion between some civil servants from the Hanoi People Committee and the Ministry of Transport with the Chinese project manager to make money on the construction delays and their extra costs. It has to be noticed that the bad management of the work has harshly hit the city on 1) the logistic matter due to the road degradation or congestion by the machine at some important traffic knots; 2) the economic matter, many small shops near the construction site suffering from the noise and dust pollution and 3) the urban plan, the delay of the line 2A leading to the delay of 20 more projects depending on it[6]. In comparison, the constructions led by the Japanese companies have taken place without major incident and delays[7]

Vietnam protesters attack China over sea dispute - BBC News
In 2014, the installation of an chinese offshore oil rig in the territorial waters claimed by Vietnam ensued a anti-Chinese feeling peak among Vietnamese people. Here a demonstration in Hanoi.

This type of causal relations between deficient infrastructure and the quality of life degradation can be spread both to the sanitation and water distribution system[8] and the waste treatment circuit. The Expat Insider 2021 is echoing the worries of 42% of the asked regarding the water cleanliness in urban zones[9] and the plastic waste pollution along the coast. Let’s remind ourselves here  that the previous point depends on the domestic management as well as on the international recycling organisation as detailed.

Since 2018, the InterNation’s report includes the “digital life” criteria in order to assess to what extent the country is using the informatics tools to ease the expat’s life. In this matter, Vietnam got one of its worst mark (#54) with half of the expats’ sample estimating the dematerialized public services hard to access[10]. For one fourth of them the payment solution out of cash are still not good enough. This is just one  more paradox in a country of young people who are  fond of technology and online services[11].

All these previously detailed aspects lead without surprise to mediocre results for Vietnam about the categories “Health and wellness” (#46) and “Quality of environment” (#57). If the ranking about the health issues is the best since 2014 thanks to the slow but sure improvement of the services (health staff and infrastructures), it is clear that, based on the current data, no radical change is to be expected from Hanoi on the ecological side.

Conclusion: as you maybe have already understood, the Expat Insider 2021 portrays Vietnam as a country in need of qualified foreign workforce ready to ready to offer a wealthy environment. Though burdened by its history, its political system and its developing country status, Vietnam has some certain assets to give anyone a good reason to settle down on its territory despite a bad quality of life. During the year 2021, it remains to be seen how the coronavirus crisis will impact the financial performance of the country.


[1] Because of COVID 19 outbreak, the 2020’s survey focused on sustainable development and cities ranking.

[2] InterNation, Expat Insider 2021 : The Year of Uncertainity, mai 2021, p.60

[3] https://www.theguardian.com/cities/2016/jul/18/long-wait-hanoi-metro-vietnam-motorbike

[4] The contracts renegociation following the financing issues results in a retention of the safety reports by the chinese company because it didn’t feel bound anymore: https://asia.nikkei.com/Business/Transportation/Vietnam-s-China-built-metro-line-falls-2-years-behind-schedule

[5] https://ezydict.com/hanoi-metro-set-to-miss-yet-another-deadline-12868141 and https://tienphongnews.com/ministry-affirms-cat-linh-ha-dong-metro-line-certified-as-safe-by-french-consultant-175261.html/amp

[6] https://asia.nikkei.com/Business/Transportation/Vietnam-s-China-built-metro-line-falls-2-years-behind-schedule

[7] https://www.scmp.com/week-asia/business/article/2104149/vietnams-tale-two-metros-one-built-japanese-and-other-chinese

[8] https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/1087724X18780045

[9] InterNation, Expat Insider 2021 : The Year of Uncertainity, mai 2021, p.60

[10] Ibid.

[11] https://www.temasek.com.sg/en/news-and-views/stories/future/generation-v-how-vietnams-youths-are-powering-the-e-conomy


Actualité – Le Vietnam dans le top 10 des destinations favorites des expatriés.

Pour la septième fois de son histoire, InterNations, la plus importante communauté d’expatriés au monde avec environ 4 millions de membres, a publié l’enquête Expat Insider 2021 tenant à l’attractivité du pays pour les étrangers. Entre le 7 et le 31 janvier 2021, 12 240 personnes -représentant 174 nationalités – établies à l’étranger ont été interrogés afin d’établir un classement mondial des pays hôtes. 37 critères ont été retenus pour établir celui-ci. Ils peuvent être classés selon les catégories et sous catégories suivantes :

  • La qualité de vie incluant les offres de loisirs, le bonheur personnel, voyage et transport, la santé et le bien-être physique, la sécurité, la vie digitale, la qualité de l’environnement.
  • Les finances personnelles accolées au cout moyen de la vie.
  • La facilité à s’installer composée de la sensation de se sentir à la maison, de l’accueil général de la population, de la possibilité de se faire des amis, de la barrière de la langue.
  • Les possibilités professionnelles offertes par le pays à travers les perspectives offertes, le travail et les loisirs, l’économie et la sécurité de l’emploi.

Le tout est condensé dans une note globale pondérée par la question « Quel est votre niveau de satisfaction quant votre vie à l’étranger ? ». Pour être intégré au classement le pays hôte devait accueillir un échantillon d’au moins 50 personnes interrogées.

Le but de cet article étant davantage analytique que méthodologique, les plus anglophones parmi vous sont invités à approfondir leur connaissance des conditions de réalisation de l’enquête sur le site internet d’InterNation : https://www.internations.org/expat-insider/?ref=fo_exi . De la même façon, il ne s’agit pas ici de lister l’ensemble des données concernant le Vietnam dans le rapport de 2021 mais d’en proposer une analyse. Aussi, un tableau récapitulatif des performances du Vietnam depuis 2014 est disponible en annexe de l’article.

La mouture de 2021 place le Vietnam à la 10ème place sur les 59 pays analysés, derrière (dans l’ordre décroissant) Taïwan, le Mexique, le Costa Rica, la Malaisie, le Portugal, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, l’Equateur et le Canada.

Certes la performance est moindre que la deuxième place obtenue en 2019 (le classement de 2020 se focalisait sur les villes et le développement durable), mais elle reste honorable et plutôt dans la moyenne du pays depuis son bond au classement en 2016 (du rang 36 en 2015 à 12). A noter également que le rapport de cette année est particulier en ce qu’il fait état d’une année marquée par la pandémie mondiale de COVID-19 et ses contrecoups économiques.

Si l’on se penche sur les détails de cette performance, il apparait que le Vietnam bénéficie des mêmes atouts et souffre des mêmes lacunes que lors de éditions précédentes. Nous verrons ainsi dans les développements suivants que Hanoï tire parti de son dynamisme économique et de l’affabilité de sa population pour attirer les travailleurs étrangers tandis que la plupart de ses faiblesses sont de natures structurelles.

I) Le Vietnam, paradis financier et source de bonheur individuel.

En plus de bénéficier d’une offre importante, le marché de l’immobilier vietnamien est, de par sa nature même, extrêmement compétitif.

Comme tous les pays du sud-est asiatique dans la première moitié du classement (Malaisie #4, Singapour #13, Thaïlande #14, Philippines #26, Indonésie #31), le Vietnam profite du dynamisme économique de la zone pour proposer un environnement économique particulièrement favorable aux expatriés. Le pays se classe ainsi en première position des sous classements concernant le coût de la vie et les finances personnels, 90% des interrogés estimant gagner assez ou bien plus qu’assez pour vivre au Vietnam (contre 77% à l’échelle globale). A noter que ces deux critères ont été le point fort du Vietnam depuis le début de la parution des rapports Expat Insider en 2014 (voir tableau récapitulatif en fin d’article). Il profite notamment du faible cout de l’immobilier du fait d’une offre dynamique dans les principaux centres urbains du territoire et des réformes légales visant à faciliter l’accès au foncier pour les étrangers. Le Vietnam étant un pays fortement agricole, la nourriture est également largement abordable.

Autre conséquence de ce dynamisme économique, le Vietnam reste en tête de classement s’agissant de ce qu’il a offrir en termes professionnel (#9) notamment en termes de perspectives (#4). Pour autant, les contrecoups économiques de la pandémie mondiale semblent déjà avoir impacté ce domaine, généralement en mal.

En effet, suivant sa politique stricte de « 0 cas » dans la lutte contre le coronavirus, Hanoï a durci sa politique migratoire afin d’éviter les contaminations, notamment par les ressortissants des pays limitrophes (à savoir Laos, Cambodge et Chine). Ainsi, si l’on pouvait assez facilement obtenir un visa vietnamien moyennant quelques billets jusqu’alors, les autorités semblent avoir cessé de fermer les yeux sur ces pratiques douteuses. Par conséquent, les entreprises devaient dorénavant procéder aux (fastidieuses) procédures administratives tenant aux visas de travail de leurs employés. Une nouvelle obligation souvent rédhibitoire pour certaines structures comme les centres d’enseignement d’anglais, grands pourvoyeurs d’emplois pour étrangers. D’où une certaine inflexion des résultats vietnamiens s’agissant de la catégorie « économie et sécurité de l’emploi » (de #11 à 14 entre 2019 et cette année) et de la note plus global « travailler à l’étranger » (de #1 à #9 sur la même période) et « Facilité à s’installer » (de #15 à #25).

Toujours à propos de l’emploi, certaines branches économiques du pays sont également durement frappées par les diverses restrictions sanitaires. C’est le particulièrement le cas du secteur touristique au sein duquel la demande intérieur ne suffit pas à combler le vide créer par le tarissement du flux de voyageurs. Ainsi, certains étrangers investisseurs et propriétaires d’établissements dans les localités vietnamiennes dépendant parfois uniquement du tourisme souffrirent, souffre et souffriront de ce manque à gagner.

A noter que, pour le moment, la gestion plutôt réussie de la crise sanitaire par le gouvernement vietnamien permet au pays de conserver une certaine stabilité politique et économique alors que la pandémie frappait durement le reste du monde. Cette résilience et les bons résultats économiques qui s’ensuivirent – 2,7% de croissance annuelle pour 2020, seul taux positif en Asie du Sud-Est – ont même poussé certains analystes internationaux à parler du Vietnam comme prochain « miracle asiatique ». Cela ne doit malgré tout pas masquer les fragilités révélées par la pandémie, comme sa trop grande dépendance aux flux de capitaux étrangers ou la contraction de la consommation intérieure. Comme il s’agit d’un sujet déjà traité sur ce blog, les lecteurs désireux d’en savoir davantage sont invités à cliquer sur lien suivant pour davantage de précisions : https://vinageoblog.wordpress.com/2021/02/07/actualites-xiiieme-congres-du-parti-communiste-vietnamien-a-la-recherche-de-la-stabilite-en-temps-de-crise-sanitaire-ou-raidissement-conservateur/  . Il est néanmoins à retenir que le Vietnam devrait continuer à assurer un environnement économique favorable aux étrangers qui désirent s’y installer dans les années à venir.

A ces avantages économiques et sociaux s’ajoutent ceux liés à l’accueil généralement bienveillant de la population ou aux éléments permettant aux étrangers de se sentir chez eux ou d’apprécier le pays (exotisme, nourriture, culture locale, climat, sentiment de se sécurité). Dans ce domaine également le Vietnam semble conserver de nombreux atouts malgré une contraction générale des résultats dans le rapport Expat Insider de 2021 (voir tableau récapitulatif en annexe). Pour autant, la comparaison avec les chiffres antérieurs permet de poser le constat d’une relative constance en haut de classement pour le Vietnam et ce malgré une quinzième place (sur 59 pays) dans la catégorie « bonheur personnel » qui constitue le plus mauvais résultat depuis 2014. Il faut garder à l’esprit que, contrairement aux catégories précédemment ou ultérieurement évoquées, ces domaines sont ceux qui sont le plus sujet à l’expression du ressenti et que, partant, les résultats peuvent facilement variés en fonction de l’échantillon retenu.

Notons ici que l’un des principaux objectifs du « Doi Moi » de 1986 visait à sortir le pays de l’isolement dans lequel il s’était retrouvé suite au conflit qui l’avait opposé à son voisin chinois en 1979. Aussi, tant au niveau de la population coupée du monde extérieur façon Corée du Nord actuelle que du pouvoir cruellement dépendant de l’URSS et de ses satellites européens, l’ouverture du pays fut vécue comme un soulagement après les années de guerres et les 11 ans de politique collectiviste désastreuse pour le pays. Cette tendance lourde se confirme avec les années et la révélation du potentiel économique du pays, notamment au niveau touristique. De la même façon, Hanoï compte sur les apports de matière grise extérieure pour rattraper son retard technologique ou palier ses lacunes en termes d’éducation (en termes de langue étrangère notamment). Par conséquent, le gouvernement a, au fil des années, déployé une activité diplomatique remarquable pour aplanir les obstacles à l’installation des étrangers.

Bia Hoi Junction - Guide Vietnam
Il est en général difficile de décrire le ressenti d’une atmosphère. Aussi, si vous avez l’occasion de visiter Hanoï, allez boire la bière la moins chère au monde (30 centimes d’euro) rue Ta Hien dans le vieux quartier afin de comprendre l’affection des étrangers pour cet endroit.

Bien que n’apparaissant plus dans les données du rapport depuis 2017, les problèmes liés à la non maitrise de la langue locale n’ont jamais été rédhibitoire pour l’installation des étrangers sur place, la maitrise de l’anglais par les nouvelles générations permettant d’accéder aux services les plus importants. 72% des interrogés trouve ainsi facile de vivre au Vietnam sans maitriser le vietnamien.[1]

En définitive, le Vietnam profite à plein de son ouverture économique et diplomatique tous azimut pour attirer les travailleurs étrangers dont il a besoin pour son développement, et ce, y compris durant les troubles sanitaires actuels. Ce potentiel de séduction est d’autant plus étonnant que le pays souffre de lacunes impactant la qualité de vie des expatriés.

II) Un pays attractif malgré une qualité de vie jugée médiocre.

Comme évoqué précédemment, la prospérité actuelle du Vietnam suit une période faite d’austérité, de privation, de pénurie, de marché noir à prix prohibitif manipulé par l’administration, de corruption de la machine bureaucratique et de pauvreté parmi les masses. Le tout résulte à la fois de l’isolement d’Hanoï suite au conflit sino-vietnamien de 1979 (se superposant au conflit sino-soviétique) et de choix économiques inefficaces.

Aussi le pays souffre-t-il de déficiences sévères du point de vue des infrastructures, ce qui impacte directement la qualité de vie de la population ; surtout dans les grandes villes, principal lieu de vie pour les travailleurs étrangers. Cela se traduit par un paradoxe dont le Vietnam est coutumier : le pays se situe dans la queue de peloton en termes de qualité de vie pour les expatriés (#53) mais obtient, comme nous l’avons vu, un résultat plutôt positif s’agissant du bonheur personnel qu’il inspire (#15).

Le principal écueil reste ici le niveau de pollution de l’air dans les deux principales villes du pays que sont Hanoï et Ho Chi Minh-Ville. La première atteint même régulièrement le haut du classement des villes les plus polluées au monde au moins de juin, c’est-à-dire quand la pluie ne permet pas de réduire les particules flottantes et quand les campagnes environnantes voient les agriculteurs brûler le paddy du riz suites aux premières récoltes. Plus de 3 personnes interrogées sur 5 (environ 63%) jugent la qualité de l’air mauvaise au Vietnam contre 20% au niveau mondial[2]. C’est une conséquence directe des insuffisances du pays concernant les transports publics (#51 sur 59 au classement Expat Insider) et entrainant le recours massif aux moyens de transport individuels. Ceci couplé avec l’augmentation de la population urbaine et donc de la densité des habitations ajoutent année après année une pression sur le trafic des grandes villes.

Hanoi residents worry about air pollution | Environment | Vietnam+  (VietnamPlus)
Le smog sur la ville de Hanoï lors d’un épisode de pollution atmosphérique particulièrement. Comme Pékin, la capitale vietnamienne n’aura connu que 37 jours d’air propre en 2020.

Les autorités ont bien conscience de cet état de fait et ont déjà engagé certains travaux visant à juguler cette crise. Pourtant, la mainmise des pouvoir publics sur la gestion du foncier associé à la corruption endémique dans l’administration a entrainé une série de scandale retardant les travaux[3]. L’exemple le plus emblématique de ce chaos reste sans doute les 13km de la ligne 2A métro aérien reliant les quartiers de Cat Linh à Ha Dong à Hanoï. Financés par l’aide au développement chinoise à hauteur de 552,86 millions de dollars et confié au China Railway Group (public), les travaux ont débuté en octobre 2011 et devaient être achevés à la fin 2013. Pourtant, des problèmes opérationnels et administratifs[4] ainsi que pour la finalisation du financement par le gouvernement chinois ont entrainé un surcout portant le montant total à 868 millions de dollars. Le surplus a été financé par des prêts à taux préférentiels octroyés par la Banque d’exportation et d’importation de Chine. Aussi le gros œuvre ne fut achevé qu’au troisième trimestre de 2018 avant que le COVID 19 et les strictes règles migratoires n’empêchent l’équipe de consultant français du consortium Apave-Certifier-Tricc (ACT) d’effectuer leur mission de contrôle à la fin 2019, mission de contrôle qui s’avéra mauvaise s’agissant de la sécurité[5]. Aussi la date d’avril 2021 avancée pour le début des opérations commerciales de la ligne 2A est largement dépassée. Outre le discrédit jeté (une nouvelle fois) sur la gestion des affaires publics par l’administration vietnamienne aux yeux de sa population, les tribulations de la ligne de métro nourrissent le ressentiment ancestral des Vietnamiens à l’endroit de leur voisin du Nord. Certains dénoncent même une collusion entre certains fonctionnaires du ministère des Transports et du Comité Populaire de Hanoï avec le maitre d’œuvre chinois pour s’enrichir sur le retard de ces travaux et leur surcout. Il faut dire que les retards du chantier ont durement impacté la ville sur 1) le plan logistique du fait de la dégradation ou de l’encombrement de la chaussée par les machines à des points de circulation névralgiques ; 2) le plan économique, plusieurs petites boutiques attenantes aux travaux subissant la pollution sonore et la poussière et 3) le plan urbain, le retard pris par les travaux de la ligne 2A entrainant celui des 20 projets qui en dépendent[6]. Notons, au surplus, que dans le même temps, les travaux conduits par les entreprises japonaises se sont déroulés sans incidents majeurs et sans retard[7].

Vietnam protesters attack China over sea dispute - BBC News
En 2014, l’installation d’une plateforme pétrolière dans les eaux territoriales revendiquées par le Vietnam avait entrainé un pic du sentiment anti-chinois parmi la population vietnamienne. Ici une manifestation à Hanoï.

Ce type de relations causales entre des infrastructures déficientes et la dégradation de la qualité de vie peut être étendue à la fois au système d’assainissement et de distribution de l’eau[8] et circuit de traitement des déchets. Le rapport Export Insider 2021 fait ainsi état de l’inquiétude de 42% des expatriés quant à la propreté de l’eau dans les zones urbaines[9] et à la pollution au plastique des zones côtières. On notera pour ce dernier point que le problème dépend autant de la gestion des déchets produits sur le territoire que de la prise en charge de ceux issus des circuits internationaux de traitement comme déjà évoqué dans l’article suivant : https://vinageoblog.wordpress.com/2019/06/02/actualite-crise-mondiale-du-recyclage-lasie-du-sud-est-ne-veut-plus-etre-la-decharge-a-plastique-du-monde-partie-i/  .

On notera enfin que le rapport Expat Inside intègre le critère « digital life » depuis l’année 2018 afin de mesurer à quel point les pays visés se servent de l’outil informatique afin de faciliter la vie des étrangers résidant sur leur territoire. Sur ce plan, le Vietnam signe également une de ces plus mauvaises performances (#54) avec près de la moitié des interrogés estimant l’accès dématérialisé aux services gouvernementaux trop difficile[10]. Pour un quart d’entre eux les solutions de paiement hors-liquide demeurent également insuffisantes. Un paradoxe de plus pour un pays à la population jeune et plutôt friande de technologie et de service en ligne[11].

L’ensemble des aspects soulevés précédemment amène logiquement à des résultats médiocres pour le Vietnam pour les sous catégories « Santé et bien-être » (#46) mais surtout « Qualité de l’environnement » avec un classement à la 57ème place. Si le pays signe son meilleur classement concernant la santé du fait de la qualité de ses médecins et de l’amélioration progressive de ses infrastructures sanitaires en milieu urbain, il est clair que les éléments disponibles ne permettent pas d’envisager un changement radical d’Hanoï sur le plan écologique.

Conclusion : Vous l’aurez compris, le rapport Expat Insider 2021 dépeint le Vietnam comme un pays en demande de main d’œuvre étrangère qualifiée et se prêtant à la prospérité personnelle pour qui sait se rendre utile. Bien que grever par des déficiences structurelles prononcées tenant à la fois à son histoire, à son système politique et à son statut de pays en voie de développement, il possède des atouts certains donnant à chacun une raison d’adorer y habiter malgré une qualité de vie pouvant être rébarbative. Il reste à voir si son statut de paradis financier pour expatrier résistera aux soubresauts économiques de la crise mondiale du COVID 19.


[1] InterNation, Expat Insider 2021 : The Year of Uncertainity, mai 2021, p.60

[2] InterNation, Expat Insider 2021 : The Year of Uncertainity, mai 2021, p.60

[3] https://www.theguardian.com/cities/2016/jul/18/long-wait-hanoi-metro-vietnam-motorbike

[4] La renégociation du contrat suite aux problèmes de financement ont eu pour conséquence la rétention des rapports de sureté des installations par l’entreprise chinoise, celle-ci estimant que leur communication était caduque du fait du nouveau contrat. Voir : https://asia.nikkei.com/Business/Transportation/Vietnam-s-China-built-metro-line-falls-2-years-behind-schedule

[5] https://ezydict.com/hanoi-metro-set-to-miss-yet-another-deadline-12868141 et https://tienphongnews.com/ministry-affirms-cat-linh-ha-dong-metro-line-certified-as-safe-by-french-consultant-175261.html/amp

[6] https://asia.nikkei.com/Business/Transportation/Vietnam-s-China-built-metro-line-falls-2-years-behind-schedule

[7] https://www.scmp.com/week-asia/business/article/2104149/vietnams-tale-two-metros-one-built-japanese-and-other-chinese

[8] https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/1087724X18780045

[9] InterNation, Expat Insider 2021 : The Year of Uncertainity, mai 2021, p.60

[10] Ibid.

[11] https://www.temasek.com.sg/en/news-and-views/stories/future/generation-v-how-vietnams-youths-are-powering-the-e-conomy

Cycle Indochinois #6 – Jean Hougron, Rage Blanche, Poche, 1951

L’auteur :

Jean Hougron - Livres, Biographie, Extraits et Photos | Booknode
Jean Hougron

Jean Hougron est un écrivain français né le 1 er juillet 1923 à Colombelles et décédé le 22 mai 2001 à Paris. Fils de cheminot normand, il fait son Droit à Paris durant l’occupation avant de se faire embaucher dans une maison d’import-export de Marseille. A l’étroit dans la France d’après-guerre et dans son poste de professeur d’anglais et d’éducation physique dans un pensionnat de Dreux, il décide de partir en Indochine en juin 1947, à la fois par gout de l’aventure et à la recherche d’inspiration littéraire. Conscient de ses capacités d’écriture, il avait en effet déjà publié quelques nouvelles de roman noir dans un magazine marseillais et écrit un roman d’anticipation (non publié). Son premier voyage dans un camion bourré de marchandise entre le Cambodge et la Thaïlande le fera quitter son emploi de bureau pour devenir lui-même chauffeur et, 9 mois après son arrivée à Saigon, il sillonne le Cambodge, le Laos, le Vietnam et la Thaïlande, prenant à chaque trajet une multitude de notes de ce dont il fait l’expérience. Tantôt planteur de tabac, tantôt vendeur de boissons ou professeur au Laos ; il tire de ses nombreuses et riches expériences une série d’ouvrages qui rencontrent immédiatement un franc succès critique et publique. Ils sont compilés dans La nuit Indochinoise, dont le premier tome, Tu récolteras la tempête, parut en 1950. Il faut dire qu’à l’instar de Lartéguy, Hougron se fait le chroniqueur de la fin d’une époque et d’une guerre avec un raffinement de détails qui permet à une France en pleine reconstruction de rêver d’Ailleurs et de se tenir informée, alors que les seules nouvelles d’Indochine proviennent de la propagande outrancièrement partiale du PCF et des filtres de la censure gouvernementale. Comme il ne s’agit pas ici de présenter l’œuvre intégrale de l’auteur on se bornera à mentionner le fait que deux des tomes de La nuit IndochinoiseMort en Fraude et Je reviendrai à Kandara, furent adaptés au cinéma respectivement en 1956 et 1957. Ayant quitté l’Indochine en 1951, il poursuit sa carrière d’écrivain en continuant sa série Indochinoise puis en publiant en 1961 une œuvre d’anticipation/science-fiction Le signe du chien, ouvrage qui lui vaudra, outre un succès en librairie, le Grand-Prix de Science-Fiction en 1981. Mais ceci est une autre histoire…

Le livre :

Rage blanche - Jean Hougron - Babelio

Rage Blanche est le deuxième tome de La Nuit Indochinoise, suivant Tu récolteras la tempête. Nous sommes en 1949 au Laos. Le lecteur suit les aventures de Jean-Marie Legorn, fermier prospère de la Vallée Noire située à la frontière chinoise, sortant de l’hôpital de Vientiane après trois mois de convalescence. Son camion a été attaqué au kilomètre 134, lui en a réchappé avec une double fracture de la jambe et une balle dans le poumon mais son fils et sa femme n’ont pas survécu aux grenades et aux rafales d’armes automatiques. La rumeur parle d’une bande d’insurgés affiliés au Viêt-Minh mais beaucoup évoque également le terrible Vorlang, un légionnaire allemand naturalisé Français dissimulant mal ses activités de trafiquants derrière une médiocre exploitation agricole, elle aussi située dans la Vallée Noire. Le retour de Legorn dans sa ferme, négligée et pillée par son intendant métis Khoung, verra la mise en place d’un plan de vengeance froid préparant le rapatriement définitif du fermier vers la France.

Le tout se lit autant comme une chronique de la vie coloniale au crépuscule de l’Indochine Française que comme un roman d’aventure dont le dénouement, bien que prévisible, permet le déploiement lent des observations de l’auteur. La vie de Hougron sur les routes indochinoises se ressent immédiatement. Comme pour Soleil au ventre, la trame narrative est sertie d’une richesse de détails permettant une immersion directe dans le récit, rendant l’ouvrage facile d’accès et agréable à lire. On peut dès lors ressentir la langueur provoquée par l’humidité du climat, les chaos des routes et pistes coloniales défoncées, l’implacable beauté de la Vallée Noire, terre d’opportunité pour les laborieux mais cruelle avec les faibles.

Il en ressort une vision extrêmement nuancée de la vie des « petits blancs » des colonies souvent dépeint sans concession dans un « Far-West » tropical où l’éloignement des institutions pousse les Hommes à un esprit de débrouillardise, tantôt mère de vertus, tantôt flirtant avec la laideur morale. Les débuts de la guerre ajoute une teinte d’incertitude et violence à cette environnement. Ainsi Legorn sait que sa réussite, même si elle est basée sur plusieurs échecs constructifs, fait des envieux et que malgré le cadre juridique existant il ne peut compter que sur sa propre ruse et ses quelques amis pour se tirer d’affaire.

L’enquête concernant ses malheurs amène l’occasion pour le lecteur de rencontrer une galerie de personnages singuliers ayant en commun la volonté de s’enrichir. Certains parviennent à faire fortune, d’autres sont à la dérive, la majorité d’entre eux vivote. Sans tomber dans la satire de Claude Farrère dans Les Civilisés, Hougron se sert de la froideur pragmatique de son personnage principal pour dresser une vision peu reluisante de la vie dans les colonies , même si elle n’est jamais dénuée d’empathie. A noter que l’auteur subira d’ailleurs plusieurs mesures de rétorsions de la part des autorités pour les premiers tomes des Nuits Indochinoises. Exit donc les élans patriotiques ou la « mission civilisatrice », la société de la Vallée Noire est impitoyable, forçant d’ailleurs Legorn à la quitter en partie à cause de la faiblesse engendrée par ses blessures. Quelques fermiers travailleurs et honnêtes font néanmoins exceptions au milieu de cette faune.

Les indigènes ne dérogent pas au cynisme désabusé de l’auteur et de son personnage principal. Partant, on sent le mépris de Legorn pour la masse des Laotiens que la passivité oblige à toujours chercher à se ranger du côté du plus fort. Pour autant, en humble travailleur de la terre trop conscient des forces mouvant le monde indochinois, il ne leur en tient jamais trop rigueur et trouve

Générique Laos pagode indochine française Affiche Poster-Format Size 50X70  cm-Papier Luxe 300 g-Tous formats et Supports possibles Nous Consulter  (www.affichevintage.FR): Amazon.fr: Cuisine & Maison

de la dignité dans ce comportement chez certains d’entre eux, notamment le doyen de ses bergers ou le chef du village. L’avidité et la cupidité des marchands chinois – souvent contrebandiers – au détriment des laotiens provoque également une sourde hostilité à leur égard, aussi bien chez les autochtones que chez les européens.

Dans cette veine, le lecteur se rendra rapidement compte que c’est sans doute à propos des métis que Legorn est le plus dur. Ceux-ci, bien que « beaux garçons comme tous les métis », sont décrits comme haïssant en bloc les deux races dont ils sont issus, la raison en serait qu’ils synthétisent l’ensemble des tares propres à chacune. Si la vision des européens et des indigènes parait être la même que dans Soleil au Ventre, celle tenant aux « sang-mêlé » semble ici bien plus péjorative. Est-ce parce que l’opinion de Hougron a changé entre l’écriture des deux ouvrages ? Ou s’agit-il d’un procédé narratif visant à faire de Khoung, l’intendant métis de Legorn, le premier comploteur aux yeux du lecteur afin de mieux le prendre à contre pieds à la fin ? A chacun de tirer sa propre conclusion. Toujours est-il que l’intendant forme un tandem complice avec le commissaire, lui aussi métis, hostile au reste des composants de la petite société car plus capable que les indigènes – qu’ils méprisent – sans pour autant être placé sur un pied d’égalité avec les blancs – qu’ils jalousent. Au sein due l’histoire, ils s’emploieront de fait à former une coalition d’intérêt contre ceux de Legorn.

Une fois son enquête faite et ses affaires mises en ordre à la Vallée Noire, Legorn se dirige vers Saïgon afin d’exécuter son plan de vengeance avant de rentrer en France. Durant cette partie du récit, soit environ le dernier tiers du livre, le « héros » voyage à travers l’Indochine en avion, en pirogue puis enfin en camion offrant à ce dernier des moments de réflexion, de se remémorer sa famille disparue et de faire son deuil. Le temps semble suspendu durant ces moments introspectifs d’une nostalgie poignante, permettant d’expliquer au lecteur la vie du colon – le mal du pays de sa femme, les problèmes de santé de son fils sous les tropiques, ses affaires ayant périclitées – et la fougue de son désir de vengeance malgré un naturel froid. Lorsqu’il descend le Mékong depuis Paksé vers Saïgon, le fermier rencontre même une vieille femme « annamite » (vietnamienne) veuve pour la troisième fois mais résolument tourner vers la vie et ses bienfaits malgré sa condition peu enviable. L’impact de cette discussion sur Legorn permet à l’auteur de montrer toute la fatalité tragique de l’histoire de son héros qui, même s’il donne raison aux propos de l’ancienne, ne voit sa résolution vengeresse que décuplée.

Au final, Rage Blanche ne parle que très peu de l’agitation politique et militaire ambiante alors que la guerre d’Indochine s’intensifie l’année même où se déroule l’action (1949 marquera un tournant dans le conflit dans le sens où la victoire des communistes en Chine amènera un soutien militaire et diplomatique décisif au gouvernement révolutionnaire d’Ho Chi Minh). Les indépendantistes ne sont évoqués qu’en toile de fond ou pour une embuscade maladroite en fin de récit. Ici, à l’inverse de ce qu’il fera dans Soleil au Ventre, Jean Hougron ne s’attarde pas vraiment sur les causes su conflit ni sur son déroulement. Avec une intrigue se déroulant uniquement dans l’environnement des colons, il semble que l’auteur ne veuille que témoigner de la mentalité des Français/Européens partis en Indochine en espérant y faire fortune. Ainsi, l’ouvrage est-il une merveille de précision psychologique et sociale qui, comme toutes les œuvres littéraires, transcrit une réalité bien moins froide et manipulée que les textes à vocation journalistique ou historique datant de la même époque. Le résultat est un livre maitrisé de bout en bout et très agréable à lire que l’on recommandera aussi bien à ceux qui veulent se documenter sur l’Indochine de cette période qu’à ceux qui aiment les romans d’aventures.

Fiche de lecture #16 – Pierre Brocheux – Ho Chi Minh – Presse de Science Po – 2000

L’auteur :

Pierre Brocheux - Babelio
Pierre Brocheux

Pierre Brocheux est un historien spécialiste du Vietnam, de l’Indochine Française et de l’Asie du Sud Est. Il est né en 1931 dans la ville de Cholon, jouxtant Saigon, dans le Sud du Vietnam. Après ses études au Vietnam puis en France, il devient professeur d’histoire-géographie au lycée français de Saigon (1960-1968) puis en région parisienne. Il passe ensuite son doctorat d’histoire à l’École des hautes études en sciences sociales en 1969 et devient Maître de conférences à l’université Paris VII.

M.Brocheux est l’auteur de 9 ouvrages rédigés en français et en anglais concernant l’Indochine française et l’histoire moderne du Vietnam. Il fut également rédacteur en chef de la Revue d’histoire des outre-mers de 1989 à 2001 (Voir le site de la Société française d’histoire des outre-mers ou SFHOM http://www.sfhom.com/spip.php?article108 ) et le cofondateur de l’association des chercheurs français sur l’Asie du Sud-Est ou AFRASE ( http://www.afrase.org/ ) en 1994.

Le livre :

Amazon.fr - Ho-chi-minh - Brocheux, P. - Livres

Le livre qui nous intéresse ici est une biographie du leader de la Révolution Vietnamienne écrite selon les objectifs de la Collection « Références Facette » de la Fondation des Sciences Politiques, à savoir « rompre avec les biographies qui, distribuant blâmes et éloges, racontent les personnages historiques selon un trajet linéaire, toujours à la recherche de cohérence ». Pour ce faire, l’auteur commence par replacer l’homme dans son contexte général, celui de l’export de l’International Communiste par Moscou et de l’avènement de l’indépendance du Vietnam. Aussi en ressort-il le constat des différents statuts qu’Hô Chi Minh a acquis dans la mémoire collective : missionnaire du Komintern, perfide docteur Fu Manchu dupliciteux avec les Occidentaux, homme de culture honoré par l’Unesco en 1990, figure du romantisme révolutionnaire des années 60 aux côtés de Che Guevara, « tyran rouge » sur le modèle stalinien, père du nationalisme vietnamien moderne n’ayant du communisme qu’une vision utilitariste, pragmatique pourfendeur de la bureaucratie.

Afin de saisir quel cheminement permit à « l’Oncle Hô » de se démarquer à ce point dans l’Histoire du monde, Pierre Brocheux se livre dès la page 13 à la rédaction d’une courte biographie chronologique d’à peine 6 pages. Un réel tour de force lorsque l’on a à l’esprit la densité du parcours du révolutionnaire et la problématique entourant l’établissement de la réalité historique d’un homme devenu un mythe, qui plus est au sein d’un régime marxiste-léniniste. L’auteur en arrive alors à évoquer les traces que laissèrent ce parcours et à finalement évoquer lesquelles permettent à l’historien de travailler. On comprend donc dans les 20 premières pages de l’ouvrage que son but est moins d’apporter des faits nouveaux ou de deviser à propos des points polémiques de la vie du leader vietnamien (date réelle de sa naissance, la perte supposée de tout pouvoir à partir de 1960, etc..) que de faire un point sur l’état des connaissances le concernant.

En résulte un ouvrage suivant un plan thématique : dans la première partie (pp.27-94) sont analysées les diverses perceptions qu’Hô a suscitées (par lui-même, par ses camarades, par ses ennemis, par les Vietnamiens d’aujourd’hui) ; tandis que dans la seconde (pp.95-205) expose les questions soulevées par son parcours comme ses rapports avec les Occidentaux, l’URSS, le marxisme-léninisme, sa façon d’exercer le pouvoir et le conflit sino-soviétique.

Evoquant un professionnel de la politique « n’ayant jamais connu l’isolement, même en prison », en constante représentation et aimant endosser plusieurs rôles pour brouiller les pistes, on comprend rapidement que la question de l’image est centrale pour l’auteur s’agissant de la compréhension du personnage. Il choisit ainsi d’évoquer en premier lieu l’image que Hô voulait donner de lui-même, une image relevant en fait d’une posture conforme à la représentation vietnamienne du héros national rehaussé par la morale communiste et un constant souci de pédagogie. Viennent ensuite se confronter diverses autres représentations infirmant ou confirmant ces dires.

Les premiers chapitres sont ainsi autant d’occasion d’émettre des remarques originales car peu approfondies bien que connues auparavant. On peut citer ici la mention de l’Holocauste par Hô Chi Minh dans une autobiographie publiée en pleine guerre d’Indochine (p.28), ce qui, pour un Asiatique formé en URSS, reste énigmatique, même pour démontrer les méfaits du fascisme. Peut également être soulignée la démonstration par Brocheux de l’influence intellectuelle et « sentimentale » du mouvement indépendantiste indien sur Hô Chi Minh (p.50). On appréciera au même titre l’appel fait à l’image de Hô dans les manuels scolaires vietnamiens (p.39).

the quiet american graham greene | The quiet american, Graham greene, Books
L’auteur anglais Graham Greene est notamment connu pour son roman The Quiet American (Un Américain Bien Tranquille en Français, publié en anglais en 1955) narrant les tribulations d’un diplomate américain naïf en pleine guerre d’Indochine

Ces passages témoignent en outre de l’aisance et de la familiarité de l’auteur avec son sujet. En effet, l’appropriation religieuse par le petit peuple vietnamien de la figure de « l’Oncle Hô » à travers les monuments et les lieux de cultes est analysée et retranscrite avec brio (pp.88-91). En plus de cette connaissance pointue de « l’âme vietnamienne », Brocheux évoque et soupèse les divers apports historiographiques de ses confrères français et américains, passant ainsi en revue les principales biographies publiées concernant Hô (celles de Boudarel, Hémery et Duiker notamment). La convocation (sans surprise) à la barre des témoins de Jean Sainteny et Jean Lacouture permettent, dans une même veine, une fine analyse des différentes trajectoires intellectuelles et sentimentales de familiers du leader vietnamien envers lui. Cette démarche permet également d’écarter certaines sources jugées erronées, notamment concernant sa « légende noire ». Pour finir, Brocheux rend hommage à l’auteur anglais Graham Greene en soutenant le fait qu’il fut sans doute le témoin le plus clairvoyant concernant Hô. Ce dernier, évitant l’écueil commun de réduire le leader vietnamien à une paire d’absolus inconciliables (communiste/nationaliste ou empathique/implacable), parvient à réaliser « une unité dialectique du maître et du père faite à la fois d’amour, d’indulgence et de sévérité inflexible » (p.62).

A travers les diverses observations dont Brocheux rend compte dans sa première partie émerge inexorablement le constat d’une personnalité complexe , tiraillée entre ses propres convictions et les nécessités politiques de son temps. La galerie de portraits dressée est néanmoins concordante, renvoyant les polémiques autour de la personne de Hô aux sens donnés à ces représentations (p.93). « Thèmes et problèmes », troisième partie de l’ouvrage permet ainsi de mettre en perspective la signification des postures du révolutionnaire en donnant des éléments concrets tenant à ses opinions concernant (dans l’ordre) les « Occidentaux », l’Union Soviétique, le léninisme au Vietnam, la révolution au Vietnam, l’exercice du pouvoir, le divorce sino-soviétique pour enfin finir avec la question «Hô était-il communiste ? ». Pour autant, outre une piété filiale chevillé au corps et enfermé au plus profond de la sphère privée, ressort au fil du cheminement avec l’auteur, une personnalité de plus en plus complexe et, surtout, bien moins manichéenne que les diverses perceptions de Hô passées à la postérité. Pensant comme un homme d’action et agissant comme un homme de pensée, Hô Chi Minh apparait comme un pragmatique qui aura su jouer le réseau communiste lorsqu’il fut au prise avec les autorités anglaises à Hong Kong ou américain lorsque les Français furent mis hors course par le Japonais. Il n’en restait pas moins convaincu par les principes de base du léninisme, y compris sa facette « on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs », persuadé qu’un jour la planète entière serait socialiste « aussi certain que le soleil se lèvera à l’Est ». Il est en cela affecté par la rivalité entre Pékin et Moscou après la mort de Staline et ne cessera de jouer le rôle de modérateur et de diplomate, y compris – comme nous avons déjà pu le constater – lors de ses propres funérailles.

Etablissant un parallèle entre Lénine et Hô concernant l’implantation d’une doctrine politique étrangère dans leur propre pays, Brocheux insiste sur le bain culturel confucéen qui, bien avant son parcours politique en France puis en URSS, formera le jeune Nguyen Tat Thanh et orientera ses futurs choix. Le nom de Xunzi (Tsiun Tsu pour les Vietnamiens) est cité comme la principale source d’emprunts.

Il en ressort le portrait d’un être éminemment « moral » au sens pédagogique et pratique du terme, un meneur d’homme dont l’idéalisme est inextricablement mêlé à la Realpolitik, un patriote vietnamien ayant choisi le communisme comme bannière car le « camarade » Lénine offrait les meilleures chances de renverser l’oppression coloniale. Suivant cette pensée, Brocheux, de concert avec l’ancien secrétaire particulier du leader, émet ainsi de sérieuse réserve quant à la capacité qu’il aurait eu à « mener son pays sur la voie du développement moderne » (p.205).

redfish on Twitter: "Photos of Ho Chi Minh at the Comintern Congress in  1924.… "
Hô Chi Minh (au centre en bas) au Vème congrès du Komintern à Moscou en 1924.

Malgré tous ces faits, déjà connus pour la plupart, l’auteur conclut sur l’idée selon laquelle « la majorité des Vietnamiens a démarqué Hô de la dictature du Parti Communiste » (p.208), raison pour laquelle la « Pensée Hô Chi Minh », ligne directrice du gouvernement vietnamien depuis la mise en place d’une économie de marché, est aussi protéiforme et potentiellement dangereuse pour le pouvoir actuellement en place.

Au final, l’ouvrage à l’étude porte une synthèse de savoirs tantôt léger, tantôt sérieux qui chamboulera à coup sûr les opinions préconçues que le lecteur pourrait avoir quant à Hô Chi Minh. Aussi propose-t-il, en tant que spécialiste français, une interprétation de l’histoire récente du Vietnam , offrant de fait un éclairage appréciable sur celle-ci. A noter cependant que, en raison de la concentration des informations, la biographie proposée par Pierre Brocheux pourrait dérouter ceux qui sont peu familier avec l’environnement politique et géopolitique ayant englobé l’action de Hô. Cela constitue dans ce cas moins un obstacle à la lecture qu’une base pour s’orienter vers d’autres ouvrages, à commencer par ceux cités au fil des pages.