Défi 30 jours/ 30 articles #30 – Tran Hung Dao – Celui qui défit les armées sino-mongoles de « l’invincible » Kubilaï Kahn.

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Kublaï Khan représenté à la manière chinoise traditionnelle. Il fut le dernier Grand Khan mongol puisqu’il fut décider par la suite que l »empire devait être divisé en quatre pour les besoins de l’administration. A noter également qu’il fut celui qui accueillit le célèbre voyageur Marco Polo.

En 1206 un chef de clan mongol nommé Temutchin achève d’unifier toutes les tribus mongoles et prend le nom de Gengis Khan (« roi universel » en mongol). Il fera déferler sa Horde sur les continents européen et asiatique pour donner naissance au plus grand empire que l’Histoire ait connu[1].

            60 ans plus tard son petit fils Kublaï Khan prend les rênes de l’empire au prix d’une guerre de succession qui fragmentera irrémédiablement l’empire de la Horde d’or. Kublaï Kahn fut administrateur de l’empire dans la partie Nord de la Chine actuelle par ce fait ce « sinisera » très rapidement en fondant la dynastie sino-mongole des Yuan[2]. La dynastie chinoise des Song du Sud est alors mal en point mais occupe encore le Sud du territoire, alors la plus peuplée et la plus riche.

            C’est dans ce contexte qu’intervient Tran Hung Dao alors jeune général à la cours des Tran. Né dans les années 1220 (les sources divergent sur sa date de naissance), il est le neveu de l’empereur vietnamien Tran Thai Tong. Sa vie fut l’occasion pour lui d’affronter par trois fois la Horde d’or des mongols.

            Ainsi en 1258, prétextant de vouloir prendre les positions des Song à revers en passant par le Fleuve Rouge, les Mongols déferlent sur le Dai Viet après que le dirigeant vietnamien ait manifesté son refus de les laisser passer. L’attaque est foudroyante et Thang Long (l’actuelle Hanoï) est prise puis réduite en cendre. Leur objectif n’étant pas la conquête du pays, les Mongols se contentent de piller le petit royaume pour aller défaire la dynastie chinoise rivale. Notre héros résiste alors vaillamment aux armées mongoles pour laisser le temps à la Cour et au peuple de s’enfuir mais ne peut pas vraiment rivaliser.

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L’hégémonie mongole laisse place à quatre grandes entités après la mort de Kublaï Khan en 1294 

            La donne politique a changé puisqu’à présent les Song du Sud ont été anéantis (1279) et que, reniant le mode de vie nomade de ses ancêtres, Kublaï Kahn établit le centre de son pouvoir en Chine et fonde la dynastie des Yuan (1271). Par cet acte symbolique il reprend tous les attributs traditionnels des souverains chinois. Cela comprend aussi la vision selon laquelle le petit royaume du Dai Viet, alors encore fraichement indépendant au regard de l’histoire, est une terre chinoise rebelle devant être rattachée de force à l’administration de l’empire du milieu. Aussi, début 1285, trois corps d’armée sino-mongols franchissent les montagnes séparant Chine et Dai Viet avec pour seul alternative (très mongole) pour les Vietnamiens : « rendez vous ou mourrez ». Mais cette fois l’armée de Tran Hung Dao est prête et les expériences de la première guerre vont l’aider à fonder une stratégie efficace. Ne pouvant risquer une confrontation directe avec les cavaliers qui font trembler tout le monde connu, le commandant en chef vietnamien va faire fusionner l’armée et le peuple dans une guerre de partisans tout en pratiquant la politique de la terre brulée. Ainsi si les Mongols avancent rapidement, ils prennent la capitale vietnamienne désertée et n’offrant aucune possibilité d’entretenir leurs armées. Dans le même temps les partisans vietnamiens, renseignés par la population, tendent embuscade sur embuscade aux envahisseurs. Une fois les troupes ennemies harassées, démoralisées et affamées, Tran Hung Dao, après avoir concentré ses troupes, lance une contre attaque cinglante et défait par deux fois les Mongols lors des victoires navales de Hàm Tử et Chương Dương, en reprenant Thang Long dans la foulée. La campagne militaire n’aura duré que six mois.

            Frustrés par ce revers et ne tolérant guère l’échec en matière militaire, les Mongols reviennent à l’assaut avec un contingent de 300 000 soldats (ce qui, même pour la Chine, est énorme à l’époque) en 1287. Fidèle à sa stratégie Tran Hung Dao laisse la force de frappe mongole s’abattre dans le vide et renouvèle sa politique de terre brûlée. Lassés de combattre un ennemi insaisissable, de manquer de vivre et d’être constamment harcelés, les envahisseurs décident de donner la retraite par voie maritime. Ayant eu vent des plans ennemis, Tran Hung Dao décident de piéger ses ennemis en tapissant l’embouchure de la rivière Bạch Đằng de pieux de bois renforcés avec du fer et placés de sorte à être juste en dessous du niveau de l’eau à marée haute. A l’approche des jonques de guerres des armées de Kublaï, un appât est envoyé afin de provoquer les Mongols en feignant la fuite. Sans réfléchir, les commandants mongols ordonnent la poursuite de la minuscule flotte vietnamienne. Tandis que les petites embarcations vietnamiennes se faufilent aisément à travers les pièges, les lourdes jonques chinoises s’empalent sur les pièges et s’immobilisent sans espoir de fuite étant donné que la marée est descendante. Prises dans un déluge de flèches enflammées et abordées par les frêles esquifs vietnamiens, les troupes chinoises perdent environ 80 000 hommes et 400 navires de guerre en une seule journée. Ce sera la dernière tentative sino-mongole d’envahir le Dai Viet.

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Maquette de la bataille de Bach Dang au musée d’histoire d’Hanoï.

            La figure de Tran Hung Dao passe rapidement à la postérité pour deux raisons principales : 1) il a jeté les bases de la stratégie fondamentale de la guérilla populaire en créant les conditions d’une guerre permanente par la fusion de l’armée et du peuple en une force militaire globale quasi omnipotente et omnisciente, capable de harceler l’ennemi en toute circonstance; 2) il a apporté une vision de la guerre innovante pour son époque dans le sens où, du fait des nécessités de la mobilisation générale de la population, il changea le système de conscription paysanne typique à l’Asie du Sud Est d’alors (combattre pour leur seigneur étant une corvée) et rapprocha les élites dirigeantes de la base de la population en prônant l’unité face à l’agression extérieure[3]. A ce titre il donnera même de sa personne pour apaiser les dissensions de la famille Tran afin qu’elle conserve son unité et son rôle moteur dans la lutte.

            De par ce fait, Tran Hung Dao devient un héros et même une divinité du Vietnam après sa mort. Dans les faits, le personnage fut relativement facile à élever à ce rang mythologique dans le sens où, en plus de briller par ses exploits militaires, son lignage aristocratique était propice à l’instauration d’un culte après sa mort. Par ailleurs son activité guerrière transcendant les clivages sociaux en fit un personnage très apprécié du peuple qui développa largement un culte indépendant du culte textuel issu de la tradition chinoise. Notons aussi qu’il dénote largement parmi les figures des héros patriotiques par le fait que son culte est rarement célébré pour sa personne seule : son implication dans la résolution des querelles des Tran et sa descendance formée de militaire de haut rang en fait un idéal type pour la vénération de la piété filiale prônée par le confucianisme (il est ainsi souvent représenté en compagnie de deux de ses fils, d’une de ses filles et du mari de celle ci, tous militaires émérites)[4].

Le développement parallèle des formes de cultes tenant tantôt de la « grande tradition » (textuelle sur le modèle chinois, culte d’Etat), tantôt de la « petite tradition » (contextuelle, orale et villageoise) étendit largement les prétendus pouvoirs protecteurs du héros pour les faire déborder du cadre militaire. Il devint ainsi rapidement le symbole de la résistance et de la bravoure viet contre toute forme d’adversité quel que soit le domaine considéré (vie privée ou publique, individuelle ou collective). Le culte d’Etat en fit dès lors un symbole de l’unité territoriale, de l’unicité culturelle et sociale du pays face à une menace extérieure et le culte populaire lui attribua de nombreux miracles autant pour ses capacités de guérisseur que de protecteur de la société contre toute forme d’atteinte physique (catastrophe naturelle, dysfonctionnement de la cellule familiale, agression extérieure). Peu à peu il fut même assimilé à un dieu délégué par l’Empereur de Jade  lui même (divinité au sommet de la cosmologie vietnamienne)[5].

Il faut toutefois garder à l’esprit que le succès populaire ce culte donna lieu à des rituels tenant de la magie ésotérique qui rapprochèrent certaines sectes des sociétés secrètes taoïstes cherchant à abattre le pouvoir impérial confucéen[6]. En conséquent les souverains vietnamiens, tout en alimentant la foi populaire pour légitimer leur pouvoir, contrôlèrent assez étroitement cette créativité religieuse[7].

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Statue de Tran Hung Dao sur l’îles Danger Reef dans l’archipel des Spratley. En plus de symboliser la résistance contre les Mongols, le héros est également considéré comme le fondateur de la marine nationale vietnamienne.

L’avènement de l’Etat colonial Indochinois mit également ces croyances populaires sous surveillance sans pour autant chercher à leur nuire tant que celles ci restaient dans la superstition et n’appelaient pas à la rébellion ouverte contre les autorités coloniales. Devant la déconfiture du pays, de nombreux lettrés réformistes et militants nationalistes condamnèrent sans appel ce qu’ils considéraient comme des « superstitions » empêchant le peuple de rentré dans la modernité occidentale et hypothéquant ainsi la capacité du pays d’avoir les moyens matériels de lutter pour l’indépendance. Evidemment, du fait de son histoire martiale et politique, il restait très important dans la mythologie nationale vietnamienne[8].

La déclaration d’indépendance de 1945 par Ho Chi Minh[9], la guerre d’indépendance et la 2ème guerre d’Indochine poussèrent les services de la propagande communiste à glorifier les héros de la nation. Tran Hung Dao fut en bonne place étant donné que la tactique établi par celui ci et le dépassement des frontières sociales qu’il prônait au nom de l’idéal national entrèrent largement en résonnance avec la tactique déployée par le généralissime Giap et les idéaux mis en avant par les communistes. A noter que sa célébration repose sur le mérite qu’il a eu à se subordonner aux intérêts du peuple, alors qu’auparavant son lignage aristocratique était le pilier de son culte. Malgré la volonté du PCV de produire un « nouvel homme » débarrassé de ses superstitions, il se devait d’inscrire sa lutte dans le long terme afin d’en appeler à des héros archétypaux connus de tous. A noter que durant la guerre « américaine », le Sud Vietnam utilisa lui aussi la figure du très nationaliste Tran Hung Dao afin de crédibiliser la lutte du gouvernement de Saïgon montrant du doigt l’intervention chinoise et soviétique à travers l’internationalisme sans limite de la IVème internationale[10].

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Présentation des statues des 4 grands chefs militaires vietnamiens, dans l’ordre de gauche à droite: Ly Thuong Kiet, Tran Hung Dao, Quang Trung, Vo Nguyen Giap.

Alors que le PCV imposa la laïcité à grand coup de propagande et de répression, la figure de Tran Hung Dao fut l’une des rares à ne pas voir ses temples dédiés fermés ou transformer en lieu « utile ». Le lancement des réformes du Renouveau (ou doi moi), força les dirigeants vietnamiens à revoir sa politique religieuse en reconnaissant la liberté de culte et sa complémentarité avec l’édification du socialisme[11] même si un contrôle restait en vigueur[12]. Bien plusieurs pratiques jusqu’alors considérées comme « superstitieuses » ait été « folklorisée », certaines d’entre elles demeurent interdites comme les mutilations rituelles ou la possession par les esprits. Seulement Tran Hung Dao est tellement important pour la symbolique du régime et la vie mystique de la population que des exceptions sont faites pour les dites pratiques quand il s’agit célébrer le vainqueur des Mongols. Un festival de possession par les esprits fut même organisé sous les augures officielles en 2006 pour l’anniversaire du trépas du héros.

[1] https://www.herodote.net/Gengis_Khan_1155_1227_-synthese-80.php

[2] https://www.herodote.net/Kubilai_Khan_1215_1294_-synthese-1892.php

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[4] http://riethno.org/wp-content/uploads/2016/05/ART-7-HOANG-.pdf

[5] Idem.

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[7] http://riethno.org/wp-content/uploads/2016/05/ART-7-HOANG-.pdf

[8] Idem

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/27/defi-30-jours30-articles-ba-dinh-symbole-de-la-resistance-patriotique-vietnamienne-et-de-lutilisation-optimum-des-facteurs-locaux-pour-la-guerre/

[10] Idem.

[11] Résolution du comité exécutif du PCV 25 NQ-TW ; 1991

[12] Ordonnance du comité central du PCV 4/1998/TT.

Défi 30 jours/30 articles #29 – L’ASEAN et le Vietnam – De la posture conservatrice à la volonté d’intégration: les limites de la vision utilitaire vietnamienne.

L’ « Association of Southeast Asia Nation » (ASEAN) et le Vietnam entretiennent des relations paradoxales dans le sens où l’organisation régionale a été pensée et promue comme un bloc politique devant empêcher l’élargissement de la deuxième guerre d’Indochine et l’avancée communiste dans des pays où des guérillas communistes avait été écrasées (Indonésie, Malaisie et Phillipines[1] notamment). Plutôt neutraliste (mise en place de la zone de paix, de liberté et de neutralité en 1971) dans sa conception politique, l’ASEAN s’est néanmoins largement servi de la menace vietnamienne pour attirer les capitaux américains puis japonais et coréens. Si la création « clé en main » de l’association par les Etats Unis résiste mal à l’épreuve des faits, il est clair qu’alors le Nord Vietnam était au centre d’un réseau de subversion communiste opérant en Asie du Sud Est (Laos et Cambodge notamment) et que cette association anti-communiste fut plébiscitée par les régimes autoritaires des membres fondateurs (Indonésie, Malaisie, Singapour, Thaïlande, Phillipines)[2].

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Les membres de l’ASEAN

            En effet la logique de cette association repose d’avantage sur l’existence et l’entretien d’intérêts communs entre les pays de la région que sur une politique idéologique sine qua non (contrairement à l’Union Européenne, franchement libérale). C’est ce qui permit ainsi une politique de main tendue de l’association envers le Vietnam dès 1975, engageant ainsi une dynamique de contacts diplomatiques constructifs à laquelle seule l’intervention vietnamienne au Cambodge mettra fin[3].

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Suharto et son homologue vietnamien lors de la visite diplomatique de 1990

           Il faudra attendre 1988, l’ouverture économique par le Doi Moi et le début de la résolution du cas cambodgien pour que des contacts soient à nouveau établis. Le véritable tournant des rapports ASEAN-Vietnam fut la visite du président philippin Suharto à Hanoï en 1990. A partir de cette date le Vietnam signe le Traité d’Amitié et de Coopération (TAC, document clé de l’ASEAN depuis 1974) en 1992, postule à l’admission en 1993 et devient finalement membre en 1995.

            Pourquoi le Vietnam a t’il accepté d’intégrer une telle organisation alors même que le PCV vietnamien est encore actuellement au pouvoir ?

            Dans les faits le pays était placé sous embargo américain depuis 1975 – hypothéquant donc tout contact diplomatique avec l’occident ou les pays du bloc de l’Ouest – et l’intervention vietnamienne au Cambodge provoqua la rupture des liens diplomatiques avec la Chine. Aussi lorsque l’URSS est dissoute en 1989, le pays se retrouve complètement isolé sur la scène internationale et la politique d’ouverture économique ne peut qu’échouer si des capitaux frais ne viennent pas faire tourner l’économie. La diplomatie vietnamienne se transforme alors radicalement en procédant à des ouvertures tous azimuts dans un contexte de crise économique très dure pour la population.

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Le logo de l’ASEAN

Si les deux grands moteurs de l’ouverture vietnamienne furent clairement la normalisation des rapports avec la Chine (1991) et avec les Etats Unis (1995), il est clair que l’accès du Vietnam à l’ASEAN fut une étape importante dans la construction de la politique du pays mais également de l’organisation : l’adhésion du Vietnam emmenait l’élargissement de l’organisation au Cambodge, Laos et Myanmar (ex Birmanie ) et en retour elle fut un gage de crédibilité pour le gouvernement vietnamien à la fois dans les réformes économiques et politiques du pays. Ainsi l’ASEAN soutint le Vietnam dans sa candidature d’adhésion à l’APEC (organisation pour la Coopération Economique en Asie Pacifique, Asia-Pacific Economic Cooperation en anglais) en 1995 et à l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) en 2007. Les différents sommets de l’ASEAN furent également l’occasion de tissage de liens diplomatiques bilatéraux entre le Vietnam et des pays comme l’Inde, la Nouvelle Zélande ou l’Australie.

Jusqu’au début des années 2010 le Vietnam fut donc un grand bénéficiaire de l’ASEAN et, arguant de l’importance la souveraineté des nations, un membre conservateur refusant toute remise en question de la logique d’intérêts communs de l’association. Ainsi devant les question soulevées par la crise financière et monétaire asiatique à propos des différentes réponses à y apporter[4], le Vietnam fut un des membres les plus conservateurs et refusa tout compromis sur une éventuelle réforme de l’institution[5].

Dans ce sens le pays s’appropria très rapidement les normes de l’ASEAN étant donné que celle ci fut un important instrument de développement économique et politique. Le gouvernement vietnamien devint alors un membre actif de l’organisation afin d’orienter l’action de celle dans une sens servant principalement ses intérêts. La diplomatie vietnamienne s’illustra notamment dans la rédaction de la Charte de l’ASEAN de 2007, la création de l’ASEAN Defense ministery meeting élargie à des pays tiers et la définition d’objectifs concrets en vue de réaliser la communauté ASEAN en 2015.

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Photo finale de la dernière réunion des ministres de la défense dit ASEAN+8. En plus des dix membres de l’organisation on trouve: la Nouvelle Zélande, la Russie, la Chine, l’Australie, l’Inde, les Etats Unis, la Corée du SUD. Si cette réunion n’apporte guère de solution aux conflits en mer de Chine, il est clair que son rayonnement et ses travaux braquent les yeux du monde sur ceux ci.

Au bout du compte cette logique utilitariste rentre en conflit avec le conservatisme initiale du Vietnam : les troubles en mer de Chine/mer Orientale pousse le PCV à demander des réponses tangibles de l’organisation devant la stratégie de « provocation calibrée [6]» du géant Chinois. Or il faudrait pour cela que les états membres s’engagent dans une voie contraignante en matière de défense afin de parer à la division de ceux ci à propos de l’attitude à adopter vis à vis du Vietnam. Plusieurs voies se sont déjà fait entendre à propos de ces visées inclusives de la part du Vietnam en estimant que, sil est clair que le comportement chinois menace la stabilité de la paix, le différend opposant le Vietnam et la Chine ne saurait s’étendre pour devenir un conflit Chine/ASEAN et ce d’autant plus que la Chine est un partenaire majeur de l’association et de l’ensemble des ses membres. Ainsi malgré les appels répétés de Hanoï pour que les pays membres soutiennent les positions vietnamiennes face à la Chine, l’ASEAN refuse de s’impliquer.

Le pragmatisme utilitaire des diplomates vietnamiens, expliquant ce revirement de conservateur à réformiste, trouve donc sa limite dans l’ASEAN. Toutefois il se peut que sur le long terme les provocations chinoises provoquent la lassitude et/ou l’inquiétude des pays membres et mènent de ce fait à remettre en cause la neutralité et les structures peu inclusives de l’association.

[1] Eric Nguyen, L’Asie géopolitique : de la colonisation à la conquête du monde, Studyrama,2006, p.195

[2] Sophie Boisseau du Rocher, Le Vietnam et l’ASEAN : dépasser la startégie utilitaire, Hérodote n°157, Les enjeux géopolitiques du Vietnam, 2ème trimestre 2015, p.58

[3] Idem

[4] Navarro Marion, « Retour sur la crise asiatique », Regards croisés sur l’économie, 1/2008 (n° 3), p. 273-275. Disponible sur : http://www.cairn.info/revue-regards-croises-sur-l-economie-2008-1-page-273.htm

[5] Idem, p.63

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

Défi 30 jours/30 articles #28 -Ho Chi Tho, Ho Chi Long, Chien Sy, Le Duc Nhan et Nguyen Dan – L’histoire insolite des « Allemands d’Ho Chi Minh ».

Durant la première guerre d’Indochine la Légion étrangère française, fer de lance du Corps Expéditionnaire Français en Extrême Orient (CEFEO), était composée d’environ 70% de germanophones (Allemands, Autrichiens, Allemands de République Tchèque ou de Pologne) représentants environ 30 000 combattants (sur 75 000 européens engagés).

            Ils étaient pour la plupart issus des corps constitués nazis (jeunesse hitlérienne, Wehrmacht, Waffen SS), (très) jeunes, désœuvrés, en situation de précarité (certains n’ayant pas de papier du fait des bouleversements géopolitiques) dans l’Allemagne ruinée et divisée de 1945.

            Ne connaissant que le métier de la guerre et n’ayant plus personne pour les attendre, plusieurs jeunes allemands virent l’occasion de se sortir d’une situation difficile alors que la plupart des recruteurs de la Légion leur faisaient miroiter les mystères et la prospérité de « la perle de l’empire français ». Ainsi la Légion apparu comme une seconde patrie ou une famille pour une partie de la jeunesse allemande livrée à elle même après la défait de l’Axe

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Affiche de propagande pour la légion étrangère lors de la guerre d’Indochine.

Les bureaux de recrutement de la Légion commencèrent le recrutement des anciens soldats allemands dès 1943[1] dans les camps de prisonnier, puis dans la zone d’occupation française en Allemagne à partir de 1944[2]. A noter que ces bureaux de recrutements continueront à exister jusqu’à la bataille de Dien Bien Phu en 1954, et ce malgré les protestations allemandes (de l’Ouest et de l’Est), américaines et de l’opinion publique française. Des passages illégaux de la frontière franco-allemande furent même organisés par la Légion pour continuer d’alimenter les rangs des légionnaires[3].

L’utilisation de ces ex soldats allemands par l’armée française s’expliquait dans une large mesure par le fait qu’il s’agissait très souvent de soldats ayant reçus une instruction militaire poussée et ayant eu une grande expérience du combat durant la seconde guerre mondiale. Il s’agissait également pour l’armée française de reconstituer rapidement une armée pour restaurer son pouvoir dans une colonie ayant conne quatre ans de Vichysme et donc d’occupation japonaise. Il faut enfin noter que l’appel au contingent pour la France était alors, pour des raisons tenant à l’opinion publique, hors de question après la seconde guerre mondiale.

Pour la plupart des recrues allemandes, l’Indochine apparut comme un paradis vert et ensoleillé, tranchant radicalement avec les ruines grises et ternes de leur patrie.

Seulement, habitués à des guerres clausewitziennes « classiques »[4],  les recrues allemandes se rendent très vite compte que la puissance de feu dont ils disposent frappe dans le vide face à la guérilla vietnamienne. La permanence du risque d’embuscade éclair Viet Minh et les représailles massacrantes françaises interrogent fortement ceux ci sur les motifs de la guerre et ce d’autant plus que, bien qu’ayant trouvé une patrie dans la Légion, ils ne se sont pas assimilé à la France et ne croient pas dans le respect d’un devoir patriotique.

Ainsi plusieurs d’entre eux, 1325 pour être précis[5], désertèrent la Légion pour rentrer dans les rangs du Viet Minh pour diverses raisons personnelles (chance de survie plus grande chez le Viet Minh, fuite de la discipline de la Légion, rêve d’aventures exotiques, fuite devant les menaces de cour martiale après un délit).

Mais plusieurs parmi eux n’attendirent pas l’épreuve du feu pour tourner les talons au camp français, des activistes « antifacistes » et marxisant rejoignirent les rangs Viet Minh par idéologie anticolonialiste et internationaliste. C’est dans ce groupe que l’on trouve les 5 noms du titre (nous y reviendrons).

Bien que chacun d’entre eux aient une trajectoire différente, ces militants ont très tôt fuit l’Allemagne pour s’engager dans la légion étrangère française (1938-1939) et combattre le nazisme.

A la défaite française et étant donné leur statut, ils furent soustrait au rapatriement forcé exigé par le comité d’armistice allemande par leur envoi en Indochine sous occupation japonaise : c’est l’opération « Fantôme » du général Weygand.

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L’amiral Decoux passant en reue ses troupes lors de l’occupation japonaise.

Toutefois, une fois arrivés en Indochine, ils furent déçus de l’attitude de l’Amiral Decoux, alors en charge d’administrer la colonie, qui refusait de combattre les Japonais pour éviter que ceux ci ne dépossèdent la France de l’Indochine mais qui entretenait également une ambiance de « révolution nationale » pétainiste leur rappelant la propagande nazi. Ils s’horrifièrent également du comportement et de la structure fondamentalement injuste de la colonie française.

Décidés à combattre le « fascisme » (c’est à dire les forces de l’Axe), plusieurs de ces légionnaires allemands établissent une cellule communiste dans la Légion étrangère. Celle ci va se mettre rapidement en relation avec Louis Caput, secrétaire de la fédération socialiste du Tonkin, qui servira d’intermédiaire avec le Viet Minh. Ainsi en 1944, un des dits allemands, Ernst Frey (alias Nguyen Dan par la suite) rencontra Trong Chinh non loin d’Hanoi afin d’établir un front antifaciste euro-vietnamien[6]. Ce fut le prmier et le seul contact entre représentant des Forces Françaises Libres et du Vietminh avant le coup de force Japonais du 9 mars 1945. Etant donné que ni les gaullistes, ni les communistes n’était près à discuter avec comme préalable l’indépendance du Vietnam l’idée mourût aussi vite qu’elle fut conçut. Les initiateurs allemands de ce contact voulurent entrer dans le Vietminh mais on leur refusa au motif que l’organisation n’était pas suffisamment performante pour exfiltrer des déserteurs légionnaires. Ils durent se contenter d’une activité de propagande en français visant à provoquer des soulèvements contre les Japonais et les démoraliser[7].

Ces derniers, craignant un débarquement américain, finirent par prendre le contrôle de l’Indochine le 9 mars en liquidant ou enfermant toutes les troupes françaises et toutes les organisations indépendantistes vietnamiennes.

Il fallut attendre le 16 septembre pour qu’ils soient relâchés. Profitant de la confusion et du flottement de l’autorité dans la zone, les 5 allemands rejoignirent le Viet Minh. Le « fascisme » japonais étant vaincu, l’ennemi désigné par les Français fut le communisme alors même que le PCF était le plus fort parti de France d’après guerre. Cette contradiction apparente révélait en fait le manque profond de conviction du coté français, poussant dès lors bon nombre de soldats à déserter au profit d’une alliance « républicain- anticolonialiste ». A noter que la plupart d’entre eux furent des transfuges des ex FTP (Franc Tireur Partisan, organisation de résistance communiste durant l’occupation allemande) ou des recrues issues d’autres territoires de l’empire français (Marocains et Algériens notamment[8])[9].

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Assis au centre, les deux Allemands Walter Ullrich et Ernst Frey étudient une carte avec le général Giap (2ème à gauche, assis).

ls changèrent dès lors de nom et furent incorporés dans l’organisation politico-militaire du Viet Minh : Walter Ullrich alias Ho Chi Long devint lieutenant puis instructeur, Georg Wächter devint Ho Chi Tho et s’occupa de l’encadrement technique et de l’organisation logistique (il était ingénieur de formation, son plus grand succès fut de former les Vietnamiens à la récupération des engins explosifs et en leur transformation dans des ateliers de fortune.), Ernst Frey, devenu Nguyen Dan, était chargé des études militaires et de l’instruction des officiers supérieurs (en tant que conseiller militaire de Vo Nguyen Giap il lui apporta beaucoup étant donné que ce dernier n’était pas militaire de formation) et Rudy Schröder, alias Le Duc Nhan, fut nommé lieutenant colonel et commissaire politique en charge de la propagande (en français et en allemand à travers 3 journaux : la République, le Peuple et « Waffenbrüder », c’es à dire « frère d’armes ») et de l’instruction politique des déserteurs français venus rallier le Viêt Minh[10].

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Manchette du journal « Frère d’arme » publié en Allemand par les déserteurs à destination de leur compatriote de la Légion.

Alors que le Viet Minh n’était rien de moins qu’une troupe de paysans à qui tout manquait, l’aide de ces « Viêt mới » (« nouveau vietnamien ») fut décisive que cela soit dans le domaine militaire ou politique.

Seulement l’année 1950 fut un tournant dans l’aventure de ces déserteurs : la Chine venait de passer dans le camp communiste et prit en charge l’organisation du « petit frère » vietnamien à grand coup de dons de matériel et d’envoi d’experts politiques et militaires.

Ce changement eut 2 conséquences majeures pour les transfuges allemands : 1) leur aide n’était plus nécessaire et la suspicion et le mépris latents de leurs camarades d’armes Vietnamiens à leur égard s’en trouva libérer et 2) la transformation du Viet Minh en Parti Communiste répondant aux canons stalino-maoïste finit par provoquer leur désillusion, aucun d’eux n’étant un communiste orthodoxe[11].

En effet, les cadres du Viet Minh tinrent les « traitres idéalistes » dans une ambiguïté parfois révélée par le lapsus « prisonnier » au lieu de « ralliés » pour parler d’eux. D’une manière général « dans toutes les armées, déserter est mal vue [12]» et « la prétendue contradiction existentielle entre les colonisés et l’homme blanc faisait que, finalement, on ne pouvait jamais faire confiance aux Européens parcequ’ils vivaient en disharmonie avec leurs nations d’origine ou avec leur identité européenne; aux yeux des Vietnamiens, ils ne pourraient jamais surmonter cela parce que, tout simplement, ils n’étaient pas Vietnamiens »[13]. Ils avaient par ailleurs conserver leur sens critique et émettaient souvent des réserves quant à la politique du Parti ce qui finissaient de les marginaliser.

Les intéressés quant à eux s’étaient rendu compte de leurs désillusions une fois l’enthousiasme révolutionnaire passé. Ne pouvant rompre avec leur vie meurtrie, ils se sentaient exilés dans un pays auquel ils ne pourraient jamais appartenir après s’être senti floués et prisonniers à la Légion et avoir été arrachés à leurs destins familiaux, professionnels et nationaux. Ils étaient prêt à se soumettre à un idéal plus juste que ceux qu’ils avaient reniés mais retrouvèrent le même écueil autoritaire maquillé sous un verni de vertu anti colonialiste. En ce sens Schröder écrivit dans son journal : « Si l’homme à la barbe dit aujourd’hui: « le torchon blanc que vous voyez là est noir », tout le monde va le croire; et les cadres vont le considérer comme parole d’évangile. On a déjà vu cela ailleurs: Goebbels a affirmé les choses les plus invraisemblables et les Allemands, qui apparemment se prêtent particulièrement bien à l’autohypnose collective, l’ont cru. Mais les gens d’ici vont encore plus loin: ils se persuadent et assurent qu’ils ont toujours cru que le torchon blanc était noir. Les Allemands, eux, n’allaient pas jusque-là. Ils avaient conscience du fait qu’avant le national-socialisme les choses entaient différentes de ce que H[itler] et G[oebbels] affirmaient. »

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Logo de l’implacable police politiques Est -Allemande : la Stasi.

A la jonction de ces deux faits, décision fut prise par le Viet Minh de négocier avec les « camarades » de la République Démocratique d’Allemagne (RDA) le retour de ces transfuges. Les dirigeants Est Allemand, dans un contexte de guerre froide et voulant empêcher la militarisation de l’Allemagne de l’Ouest, furent très enthousiastes de « recycler » ces partisans afin de montrer à la face du monde la « sauvagerie » de la « sale guerre » des « impérialistes français » et la supériorité de la doctrine marxiste-léniniste. Ces négociations furent menées dans un climat de suspicion de confusion pour les « traitres » même si ceux ci acceptèrent d’organiser une campagne de propagande en direction de leurs compatriotes de la Légion autour du mot d’ordre « Heimkehr » (« retour » en allemand). Au total, entre 1950 et 1955, 761 Allemands ou Autrichiens répartis en 7 convois transitèrent entre Hanoï et Berlin, via Pékin et Moscou, pour retrouver une « patrie » dont ils ne connaissaient rien. Tous sans exception subiront une « mise à niveau politique » ainsi qu’un implacable espionnage de la part de la Stasi (police politique en RDA).

Au final les 5 personnes dont nous avons suivi le parcours représentent par la tragédie de leurs trajectoires les bouleversements du monde et des idéologies post deuxième guerre mondiale et montre à quel point les explications déterministes de cette époque à grands coups d’étiquettes comme « communistes » ou « anti fascistes » peuvent être trompeuses en ce qu’elles recouvrent des réalités différentes et mouvantes.

[1] http://www.liberation.fr/planete/2014/03/05/indochine-la-legion-des-inconnus-de-la-wehrmacht_984735

[2] https://www.youtube.com/watch?v=o9as0KpxVhw

[3] Idem.

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[5] Schütte Heinz. Les Doktors germaniques dans le Viet Minh., Aséanie 15, 2005, p.64. Disponible sur http://www.persee.fr/doc/asean_0859-9009_2005_num_15_1_1846

[6] Idem, p.73

[7] Idem

[8] Nelcya Delanoe, Poussières d’empires, Paris, Presses universitaires de France.

[9] http://communismeetconflits.over-blog.com/2014/09/de-l-armee-francaise-au-viet-minh.html

[10] Schütte Heinz. Les Doktors germaniques dans le Viet Minh., Aséanie 15, 2005, p.64. Disponible sur http://www.persee.fr/doc/asean_0859-9009_2005_num_15_1_1846, p.76

[11] Idem, p.71

[12] Isabelle Sommier et Jean Brugié, Officier et communiste dans les guerres coloniales, Flammarion, 2005.

[13] Schütte Heinz. Les Doktors germaniques dans le Viet Minh., Aséanie 15, 2005, Disponible sur http://www.persee.fr/doc/asean_0859-9009_2005_num_15_1_1846, , p.81

Défi 30 jours/ 30 articles #27 -Le discours de De Gaulle à Phnom Penh (1er février 1966) – Discours de « fin d’empire (colonial) » en ex Indochine Française.

« La position de la France est prise (…) en mettant délibérément un terme à des combats stériles sur un terrain que, pourtant, ses forces dominaient sans conteste, qu’elle administrait directement depuis cent trente deux ans et où étaient installés plus d’un million de ses enfants. Mais comme ces combats n’engageaient ni son honneur ni son indépendance, et qu’à l’époque où nous sommes ils ne pouvaient aboutir qu’à des pertes, des haines, des destructions sans cesse accrues, la France a voulu en sortir sans qu’aient, de ce fait, souffert, bien au contraire, son prestige, sa puissance et sa prospérité »

Charles de Gaulle, à propos du changement de doctrine diplomatique française après les accords d’Evian, discours de Phnom Penh.

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Le discours de Charles de Gaulle à Phnom Penh le 1er février 1966.

Le discours de De Gaulle est souvent qualifié de « révolutionnaire » pour deux raisons majeures : 1) il désavoue les américains dans la façon dont il mène la 2ème guerre d’Indochine et annonce son éloignement avec l’OTAN et 2) il se prononce en faveur d’une « neutralisation » des rapports diplomatiques en réfutant le droit des deux superpuissances post seconde guerre mondiale à organiser idéologiquement le monde selon leurs intérêts propres.

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Norodom Sihanouk lors de son couronnement en 1941. En plus d’avoir été artisan de l’indépendance du Cambodge, il fut apprécié par ses sujets pour son neutralisme, sa modestie et son modernisme.

Il est tenu dans le stade olympique de Phnom Penh devant environ 100 000 personnes à l’invitation du roi Sihanouk.

Ce dernier a besoin du soutien de la France de De Gaulle dans sa politique neutraliste. En effet depuis l’engagement massif des américains au Vietnam en 1965, les Américains font pression sur le royaume du Cambodge pour que celui ci participe à la lutte contre le Communisme. Dans les faits des sanctuaires de combattants Viêt Cong existaient bel et bien à la frontière vietnamienne mais Sihanouk ne voulait pas se risquer à intervenir sous peine de voir son pays sombrer dans la guerre et de subir le même sort que son homologue vietnamien Ngo Dinh Diem, assassiné par ses généraux suite à un coup d’état soutenu par les Américains. Ces derniers finiront par ouvrir la boite de Pandore en 1970 lorsque Nixon approuve la destitution de Sihanouk en faveur du général Non Pol afin que ce dernier traque les communistes au Cambodge. La suite de l’histoire sera sanglante puisque cette rupture avec le neutralisme amènera l’arrivée au pouvoir des Khmères Rouges de Pol Pot.

A noter que cette configuration est assez paradoxale dans le sens où De Gaulle, comme tant de dirigeants de son époque, croyait dans l’empire et sa pérennité, les colonies tenant une place essentielle dans la politique et diplomatie française ainsi que dans l’image de pouvoir. C’est d’ailleurs lui qui refusa de reconnaître la déclaration d’indépendance vietnamienne du 2 septembre 1945, plongeant de ce fait la France dans la guerre d’Indochine.

Sihanouk de son côté n’est pas plus anticolonialiste que De Gaulle à la même époque : il fut couronné par Vichy, ne s’était pas opposé au retour des Français en Indochine et avait même fait de son pays le premier membre de la fédération Indochinoise en 1946.

Si nous avons déjà évoqué la raison du neutralisme de Sihanouk, celui promu par la France au travers du Général De Gaulle provient d’une toute autre cause : la fin de l’isolement diplomatique français après la décolonisation.

En effet dans la période 1945-1962, la diplomatie française était crispée sur la stratégie impériale et se fermait de ce fait beaucoup de porte. Comme le pays menait des guerres coloniales couteuses il s’enfonçait de plus en plus dans une logique de dépendance économique vis à vis des Américains et de combat contre le communisme. Il hypothéquait ainsi la possibilité de dialoguer librement avec Moscou, subissait les critiques américaines quant à l’immoralité du système colonial et ne pouvait de fait n’avoir aucun échange avec les pays décolonisés alors même que ceci se multipliaient et s’organisaient face à l’hégémonie soviétique et américaine (conférence de Bandung en 1955). Rappelons également que la participation de la France, au coté du Royaume Uni et d’Israël, à « l’opération Mousquetaire » – dont le but était de reprendre le Canal de Suez nationalisé par le président égyptien Nasser, organisateur de la conférence de Bandung – entraine l’hostilité à son égard de la plupart des gouvernement de la région.

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Gamal Abdel Nasser – président de l’Egypte, champion du nationalisme arabe et initiateur de la conférence de Bandung – porté en triomphe par la population du Caire après l’annonce de la nationalisation du canal de Suez. Le réflexe interventionniste de la France et de la Grande Bretagne mettra de plus en plus ces nations au ban de la communauté internationale, tandis que leur coopération avec Israël les discréditera auprès des pays arabes. A noter que le diplomatie gaullienne post 66 tendra la main au nationalisme arabe et tentera de s’éloigner du colonialisme israélien.

Les accords d’Evian vinrent changé la donne dans le sens où ils signaient le glas de l’empire colonial français et que de ce fait il fallait mettre sur pieds une cohérence diplomatique servant les intérêts de la France. N’étant pas idéologiquement communiste et sentant le danger pour la souveraineté française d’être trop lié aux Etats Unis, De Gaulle opta pour la position d’indépendance neutraliste en promouvant « le droit des peuples à disposer d’eux même », mettant ainsi sur un pied d’égalité tous les « petits pays » ne souhaitant pas perdre leur indépendance au profit du combat idéologique binaire de la guerre froide, qu’ils fussent ex colonisateur ou ex colonisé. Il s’agissait dans les faits de former un front d’intérêts commun entre plusieurs pays neutralistes afin que le soutien des pays afro-asiatique puisse libérer la France de son carcan atlantiste.

Ainsi, sans perdre de temps, De Gaulle retira la flotte française de l’Atlantique et de la Manche en 1962, normalisa ses relations avec la Chine de Mao (condition sine qua none pour devenir neutraliste) et mis fin à la participation de la France à l’Otase (Organisation du Traité de l’Asie du Sud Est, sorte d’alliance militaire et diplomatique visant à circonscrire l’avancée communiste en Asie du Sud Est) en 1964, se retira du commandement intégré de l’OTAN en 1966.

Le Cambodge fut dès lors tout indiqué pour l’annonce officielle de cette politique étant donné qu’il fut un protectorat de l’Indochine française et qu’il représentait le plus directement les enjeux vitaux du neutralisme. D’une façon plus générale la diplomatie neutraliste était née en Asie sous l’impulsion de l’Inde, de la Birmanie et de l’Indonésie craignant de voir leur indépendance compromise pour des raisons idéologique. Notons également que Chou Enlai, ministre des Affaires étrangères chinois, reconnut ce droit au neutralisme et engagea son pays à ne pas exporter le communisme dans la zone.

Il faut néanmoins ne pas exagérer la rupture franco-américaine ni les penchants anticolonialistes de De Gaulle en 1966 puisque l’étape suivante de son voyage consistait dans la visite des possessions françaises (Polynésie, Vanuatu, Nouvelle Calédonie) du Pacifique qui allaient non seulement rester des « miettes de l’empire » français mais en plus abriter les prochains essais nucléaires français, la stratégie neutraliste du Général consistant également dans un programme de dissuasion nucléaire autonome de la France (c’est à dire hors OTAN).

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Photo de l’essai nucléaire français à Mururoa, petite île de l’archipel polynésien. Avant les accords d’Evian les tests étaient réalisé dans le désert algérien.

Défi 30 jours/ 30 articles #26 – Agent Orange – Guerre chimique de haute intensité et catastrophe écologique.

La guerre du Vietnam a eu la spécificité d’être une guerre de fantassin du fait du style de combat imposé par le Front de Libération du Sud Vietnam : la guérilla. Obéissant aux règles dispensées par Sun Tsu dans son Art de la guerre, le Viet Cong, ne pouvant se mesurer frontalement à la puissance de feu américaine/sud vietnamienne, adopta donc une tactique de dissimulation et de frappe éclair en prenant l’épaisseur de la jungle comme refuge.

            Afin de priver les rebelles de cette précieuse couverture naturelle, l’état major américain a eu recours à des défoliants « arc en ciel [1]» (en référence à la variété de leur couleur : agent bleu, blanc, violet, etc..) très puissants dont l’un des plus utilisés est l’agent dit « orange » car contenu dans des fûts de cette couleur. A noter que le second objectif de ce défoliant est de détruire les récoltes dans les zones tenues par les insurgés pour affamer population et combattant étant donné que « les opérations de guérilla dépendent étroitement des récoltes locales pour leur approvisionnement », « les agents antiplantes possèdent un haut potentiel offensif pour détruire ou limiter la production de nourriture … »[2].

 

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Carte représentant les zones les plus touchées par les herbicides (Agent Orange et autres herbicides)

           Les épandages commencent dès le 10 aout 1961 avec l’opération « Ranch Hand » (« ouvrier agricole ») et prennent fin en 1971. Ces dix années auront vu l’épandage de 77 Millions[3] de litre d’Agent Orange sur le territoire Sud Vietnamien. La superficie concernée atteint 2,6 millions de d’hectares (certains endroits ayant été « traités » de 5 à dix fois) soit 10% de la surface du Sud Vietnam d’alors dont 50% de forêt de Mangrove[4]. Le rapport Stellman, référence à propos de l’utilisation de l’Agent Orange au Vietnam, parle de 4,8 millions de victimes directes et suggère que la latence des effets de l’Agent Orange ainsi que sa dissémination dans l’écosystème ont provoqué, provoque et provoqueront d’avantage de victime[5].

            En effet la caractéristique de l’Agent Orange est sa forte teneur en tétrachlorodibenzo – para – dioxine dite Dioxine TTCD, le plus puissant des poisons connus mais aussi le plus durable. Environ 400kg de cette toxine aurait été répandu sur le Sud du Vietnam. En comparaison lors de l’accident de Seveso en 1976, 2 Kg de dioxine TTCD environ se sont épandus pendant 20 minutes sur 1 800 Ha et constitue, avec Bhopal et Tchernobyl, l’une plus grande catastrophe sanitaire de l’Histoire.

            Ainsi du fait de sa longévité la Dioxine TTCD s’intègre dans la chaine alimentaire par l’entremise des sols et touche l’ensemble de l’écosystème lui étant exposé. Elle pénètre par inhalation, ingestion ou contact avec la peau et par un jeu de réaction chimique va activer certaines régions d’ADN dites « sensibles au dioxines » et ainsi activer les effets toxiques.

            Les voies de déstockage principales à long terme sont la mise au monde chez la femme et le sperme chez l’homme. Ainsi la plupart des victimes actuelles sont des enfants naissants avec des handicaps lourds. On estime aujourd’hui que 150 000 enfants souffrent de ce type de handicap au Vietnam. Les « porteurs sains » quant à eux peuvent souffrir de maladies dermatologiques, des troubles neurologiques et psychiatrique, de dysfonctionnement de l’appareil uro-génital et bien sur de cancer.

            Evidemment les lourdes conséquences de ces activités sont les motifs de demande de réparation par ceux qui y ont été exposé mais les solutions diffèrent selon la nationalité.

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Un vétéran en visite dans les dispensaires vietnamiens. Depuis 1985 une association de vétérans américains militant pour la reconnaissance de la responsabilité des fabricants de l’agent orange dans les souffrances de milliers de Vietnamiens. (veteransforpeace.org)

            Ainsi la Constitution américaine interdit de se retourner contre l’US Army mais reste les fabricants de l’Agent Orange. En 1978, Paul Reutershan, vétéran du Vietnam, porte plainte contre les fabricants de l’Agent Orange quand il comprend qu’il contracte un cancer suite à des expositions répétées. Il est rapidement rejoint par de nombreux autres ex frères d’armes.

            Il faut rappeler qu’une étude rendue publique par l’Institut National de la santé américain préconisait la fin de l’utilisation de la dioxine TTCD après une expérience sur des souris. Le secrétaire à l’Agriculture interdit son utilisation le 15 Mai 1970 et l’armée interrompt l’utilisation de défoliant l’année suivante. Difficile donc de plaider l’absence de preuve où l’irresponsabilité pour cause d’absence de connaissance. Il est par ailleurs prouver que les fabricants de l’agent orange se sont rencontrés en secret pour discuter de la toxicité de leur produit en 1965 mais que, bien qu’au fait des effets de leur produit, ils auraient délibérément choisis de ne pas informer le gouvernement de leurs conclusions[6]. Il est également nécessaire de rappeler qu’en 1967, plus de 5000 scientifiques dans le monde (dont 17 Prix Nobel, 129 académiciens) ont signé une pétition envoyée au président des Etats-Unis lui demandant d’arrêter l’emploi d’herbicides au vu des risques sanitaires[7].

            Cela n’empêchera pas Monsanto et consorts d’arguer de l’absence de preuve entre les pathologies développées par les vétérans à grand renfort de rapport scientifique fallacieux. Finalement le groupe de vétéran accepta en 1984 un arrangement à l’amiable à auteur de 180 millions de dollars, somme dérisoire au vu des bénéfices engendrés par l’épandage de 80 millions de litre de leur poison sur 10 ans.

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            A l’occasion du premier voyage d’un président américain au Vietnam depuis la fin de la guerre, Bill Clinton a catégoriquement refusé d’évoquer d’éventuelles réparations arguant encore une fois du manque de preuves scientifiques.

            Le 31 janvier 2004, le délai de 10 ans interdisant toute action en justice suite à la levée de l’embargo selon la loi des Etats Unis est écoulé et l’Association des Victimes de l’Agent Orange/dioxine Vietnam (VAVA) dépose un recours contre les 37 fabricants de l’Agent Orange au tribunal de première instance de Brooklyn. Le juge Jack Weinstein (défenseur des vétérans US lors de leur recours contre Monsanto) rejette le recours le 10 Mars 2005. Après renvoi en appel, le recours est à nouveau rejeté le 1er Mars 2006. Les poursuites sont de fait impossibles après le refus de la Cour Suprême Américaine d’examiner la plainte début 2009.

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Mme Tran To Ga.

Pour prendre le relai un tribunal d’opinion international en soutien aux victimes vietnamiennes de l’Agent Orange s’ouvre à Paris et une franco-vietnamienne septuagénaire se révèle comme étant une victime de l’agent orange : Mme Tran To Nga.

Journaliste pour le compte de l’agence de presse Giai Phong, elle a été exposée plusieurs fois à la dioxine TTCD. Elle souffre actuellement de 2 dysfonctionnements dont il est prouvé qu’ils proviennent de l’exposition à l’Agent Orange : diabète de type 2, nodules et calcifications dans tous le corps[8]. Par ailleurs, toujours en liaison prouvée avec l’Agent Orange, sa première fille est morte de malformation à l’âge d’un an et la seconde a hérité de l’Alpha Thalassémie[9] qu’elle avait contracté lors de sa grossesse.

            Après quelques tracasseries dues aux changements des règles de droit international sous la présidence Sarkozy, les réformes de François Hollande permettent l’ouverture d’un procès en 2013 contre 26 fabricants de l’Agent Orange. De 2015 à 2016 le procès a eu lieu avec six audiences de mise en état. Selon les prévisions, la 7ème audience et la plaidoirie devraient avoir lieu en 2017.

            A noter qu’en Corée du Sud, la Cour Suprême a condamné Dow Chemicals et Monsanto à payer 315 000 dollars d’amende à 39 vétérans coréens ayant servi au coté des américain pendant la guerre du Vietnam[10].

            Il faut bien comprendre qu’en plus des intérêts financiers et médiatique en jeu pour les victimes et les compagnies, c’est l’ensemble du droit affairant à l’indemnisation de ce genre de préjudice de guerre qui est en jeu. Ainsi si les précédents sur l’agent Orange se multipliaient, les victimes de bombes à uranium appauvri (utilisées dans les Balkans et en Irak par les américains) ou à phosphore blanc (utilisées par les Israéliens sur la bande de Gaza) qui pourraient demander réparation.

            Enfin l’Agent Orange est une arme « illégal » du point de vue du droit international[11].

[1] http://www.grotius.fr/les-effets-de-l%E2%80%99agent-orange-au-vietnam/

[2] https://www.monde-diplomatique.fr/2006/01/GENDREAU/13085

[3] C’est le chiffre communément admis par l’ensemble de la communauté scientifique et politique après la publication du Rapport Stellman en 2003 sous le patronage de l’université des sciences de Columbia même si certains chiffres plus importants ont été avancés. Voir sur ce sujet : http://www.agent-orange-vietnam.org/passe/eclairage

[4] https://www.monde-diplomatique.fr/2006/01/GENDREAU/13085

[5] Rapport Stellman (en anglais) : http://www.stellman.com/jms/Stellman1537.pdf

[6] MM Robin, Le monde selon Monsanto, coedition La decouverte/Arte Ed.,2008, p60

[7] http://www.grotius.fr/les-effets-de-l%E2%80%99agent-orange-au-vietnam/

[8] https://reporterre.net/Le-combat-de-Mme-Tran-contre-Monsanto-et-l-agent-orange

[9] Perturbation des gènes alpha responsable de la synthèse de la globine alpha composant l’hémoglobine, elle même transportant l’oxygène dans les corps.

[10] http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/07/12/agent-orange-au-vietnam-monsanto-condamne_3446967_3216.html

[11] http://www.agent-orange-vietnam.org/present/agent-orange-arme-chimique-illegale

Défi 30 jours/ 30 articles #25 – Complexe militaro-industriel et guerre du Vietnam – La paix n’est définitivement pas rentable.

Ambiance sonore : Boris Vian – Le petit commerce[1]

« Car nous sommes confrontés à une conspiration monolithique et impitoyable dans le monde, qui compte principalement sur des moyens cachés pour étendre sa sphère d’influence, avec l’infiltration plutôt que l’invasion, par la subversion au lieu d’élections, par l’intimidation au lieu du libre choix, par des guérilla la nuit au lieu de l’armées en plein jour. C’est un système qui a enrôlé de vastes ressources humaines et matérielles dans la construction d’une machine soudée hautement performante qui associe des opérations de renseignements, militaires, diplomatiques, économiques, scientifiques et politiques. Les préparatifs sont cachés, non publiés, leurs erreurs sont enterrées et ne font pas les manchettes. Les dissidents sont réduits au silence et non pas louangé. Aucune dépense n’est remise en question, aucune rumeur n’est imprimée, aucun secret n’est révélé . Il mène la Guerre Froide. En bref, dans un contexte de discipline martiale, aucune démocratie ne pourrait espérer ou souhaiter réussir. »

            John Fitzgerald Kennedy s’adressant à l’Association Américaine de la Presse le 27 Janvier 1961[2].

            Je sais qu’il est un peu provocateur d’entamer un article sur le complexe militaro-industriel (CMI) américain en citant ainsi le président John Fitzgerald Kennedy. S’il est clair que celui ci s’était fait de nombreux ennemis (la Banque aves sa réforme de la Réserve Fédérale  Américaine, la mafia par ses opérations policières de démantèlement), sa gestion de la crise des missiles de Cuba et l’initiation de la politique de « détente » en 1963 après un processus de courses aux armements avec l’URSS (1949-1963) en fait un grain de sable dans les rouages de la guerre à outrance alors en en vogue avec le début de la Guerre Froide.

            Mais qu’appelle t-on CMI ?

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Le président Monoroe, promoteur de la doctrine non interventionniste. Le second de sa réflexion l’amène à estimer que l’Amérique du Sud est un « pré carré des américains »

Le terme émerge en 1914, lorsque le déclenchement de la Première Guerre Mondiale en Europe pose la question de l’engagement américain en Europe après une longue phase d’isolationnisme (doctrine politique de 1823 du président américain James Monroe estimant que les Etats Unis ne devait pas intervenir en dehors des deux continents américains). Les partisans de l’isolationnisme se confondent ici avec les pacifistes qui dénoncent les « va t’en guerre » des industries de l’armement.

 

            Même si les Américains attendront 1917 pour entrer dans la guerre au coté de la France et de la Grande Bretagne, ils suppléèrent rapidement les pays belligérants dans les pays qu’ils ne pouvaient plus approvisionner en raison de l’effort de guerre. Ils alimentèrent par la suite les nations européennes dont la production était touchée. Enfin, quand les Etats Unis rentrèrent dans la Guerre, le (petit) monde de la production d’arme américaine surproduisit, créant des problèmes de répartition de la production et de l’approvisionnement. Devant ces troubles l’Etat fut contraint d’intervenir pour arbitrer les différents et centraliser les informations concernant la production, il créa donc le National Research Council (NRC) que plusieurs auteurs qualifient « d’embryon du complexe militaro indutriel [3]».

achat bon de guerre
La première guerre mondiale fut la première guerre américaine mobilisant la société dans son ensemble, ici une affiche de propagande en direction des femmes et en faveur des bons de guerre américain

Bien que circonstancielle, cet interventionnisme marqua une étape relativement importante dans un pays où le rôle de l’Etat dans l’économie n’était pas souhaitable. Plusieurs économistes interventionnistes y virent une formidable expérience de planification économique contenant (par un contrôle de la production et des prix) les excès du business privé sans tuer la justice sociale. Ainsi bon nombre de ceux ci assimilèrent directement qu’intervention de l’Etat en matière d’armement en temps de guerre était synonyme de progrès social[4].

 

            Aussi, alors que les réponses économiques « traditionnelles » ne parvenaient pas à relever les Etats Unis de la crise de 29, Roosevelt se fit élire avec son « New Deal ». Cette politique n’était en aucun idéologique et reposait principalement sur le groupe d’expert économique qui entourait Roosevelt : le Brain Trust. Parmi ceux-ci plusieurs étaient de « gauche » social démocrate pro-intervention de l’Etat et certains firent même un passage au NRC comme Ruxford Tugwell[5].

            Il faut également noté que durant ce temps d’entre deux guerre une branche de l’industrie se développa et maintint un fort niveau de production, même après la crise de 29. L’aviation était devenue l’Amérique durant cette période à la fois de par sa part de plus en plus importante dans la création de richesse américaine, par son statut de progrès industriel alors le plus avancé et par l’avènement de héros de l’aviation civile comme Charles Lindbergh, premier homme à faire la traversé de l’Atlantique solitaire en reliant New York et Paris en avion le 21 mai 1927. Cette industrie, mobilisant plusieurs corps de métier (scientifique, ingénieurs, ouvriers qualifiés), sera extrêmement féconde lorsque les préparatifs de guerre débuteront en 1941 (après la défaite française). L’aviation sera alors le domaine pivot du CMI pendant et après la Guerre[6].

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Charles Lindbergh et le monoplace avec lequel il fit la traversée de l’Atlantique.

            Ainsi lorsque l’attaque de Peral Harbor le 7 décembre 1941 projettera les Etats Unis dans la seconde guerre mondiale, le CMI bénéficiera d’un grand nombre de soutien dans diverses branches de la vie politique américaine et ceci sur un spectre politique extrêmement large.

            La nation américaine dans son ensemble entra donc dans une période de production à des fins de guerres. Souhaitant devenir « l’arsenal des alliés » devant l’isolement anglais et la déconfiture soviétique, Roosevelt mit en place le Victory Program le 6 janvier 1942. Celui ci devait assurer les conditions matérielles de la Victoire des Alliées par l’orientation progressive de l’ensemble de l’économie vers la guerre sous la tutelle planificatrice de l’Etat. Ce fut une réussite puisqu’en plus d’aligner une quantité impressionnante d’équipement par soldat engagé, les Etats Unis participaient à l’effort de guerre anglais et soviétique.

Il convient de préciser que si les relances Keynésienne eurent un effet bénéfique sur le plan social, leurs efficacités économiques sur le long terme restent suffisamment médiocres pour que l’on puisse estimer que c’est l’effort de guerre qui sera décisif pour sortir les Etats Unis de la grande dépression[7].

mythologie
Affiche de propagande pour l’achat de « bons de guerre ». Ici le CMI compose la structure de la puissance permettant au géant oncle Sam d’amener la liberté au monde.

Ce fut l’âge d’or du CMI. Il liait alors plusieurs « mythe » américain comme le business, la science, l’aviation et jouissait de la réputation d’épée de la démocratie contre les fascismes allemands, japonais et italiens. La progression de son influence fut telle qu’elle fit dire à John Kenneth Galbraith (conseiller économique de Roosevelt puis de Johnson) en 1943 : « Entretemps, l’armée avait fait son apparition. En 1940, sur les questions d’économie, d’industrie et d’approvisionnement, son influence était dérisoire. A présent, elle pèse lourd dans les décisions. A mesure que les militaires gagnaient en influence, bon nombre de libéraux, séduits par leur style ou convaincus que les les soldats ne manifesteraient envers la politique intérieure qu’indifférence ou neutralité pour se consacrer seulement à la guerre, rallièrent leur cause. Ce fut le début d’une association qui devait revêtir une si lourde signification pendant la guerre froide et la guerre du Vietnam. Nous devions payer la victoire sur Hitler d’une militarisation durable de l’Etat »[8].

 

La figure des dictatures de type fasciste céda très rapidement le pas au Diable soviétique, avec la construction du mur de Berlin (1949) et le début de la guerre de Corée (1950), qui constitua une menace suffisamment crédible pour que le CMI continue son développement malgré les lourdes pertes subies par l’armée et choquant la sensibilité de l’opinion publique américaine.

Se mit dès lors en place une philosophie industrielle et technologique de la guerre orientant la stratégie et la politique vers une course à l’innovation militaire censée limiter le nombre perte humaine. C’est en 1945 que fut remis au général Arnold le rapport Towards the Horizons écrit par Théodore Von Karman, physicien du Californian Institute of Technology (Cal Tech), complexe scientifique spécialisé dans l’aéronautique qui avait formé le fer de lance des progrès de l’aéronautique américaine avec un soutien du Pentagone d ès 1941. Ledit rapport, loin d’une directive stratégique, indiquait le cadre technologique que le CMI devait prendre pour continuer à se développer.

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Logo, que vous avez déjà tous vu, du NSC.

Dès lors en plus de constituer un important secteur de dépense publique, le CMI voit l’Etat s’aligner sur lui par le National Security Act de 1947 mettant en place le National Security Council. Celui ci était sous la responsabilité du président et supervisé par les acteurs de la défense nationales autant institutionnels qu’industriels. Cette loi marqua également la fusion des trois armes (Terre, Air, Mer) en un seul poste de ministre mais surtout la création de la CIA.

 

De fait de la fin de la 2ème guerre mondiale au début des années 60 le CMI représente à la fois l’instrument qui a permis la défaite « des ennemis de la Liberté » en 1945, une recette de puissance industrielle et économique à longues ramifications commerciales ayant sortie les Etats Unis de la Grande Dépression et enfin une sorte de mythe de réussite américain permettant de faire flotter le drapeau étoilé sur tout le « Monde Libre ».

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Le président Dwight Eisenhower durant son dernier discours en tant que président, le 17 janvier 1961.

Certains cependant s’inquiétèrent cette emprise militaro industrielle sur la politique en pointant les dérives que cela pourrait entrainer. L’un des plus connus d’entre eux fut le président Eisenhower (ex commandant en chef des forces alliées pendant la seconde guerre mondiale) lors de son bref discours de fin de mandat de 1961 : « Son influence totale, économique, politique, spirituelle même, est ressentie dans chaque ville, dans chaque Parlement d’État, dans chaque bureau du Gouvernement fédéral. Nous reconnaissons le besoin impératif de ce développement. Mais nous ne devons pas manquer de comprendre ses graves implications. Notre labeur, nos ressources, nos gagne-pain… tous sont impliqués ; ainsi en va-t-il de la structure même de notre société. Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque potentiel d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques. Nous ne devrions jamais rien prendre pour argent comptant. Seule une communauté de citoyens prompts à la réaction et bien informés pourra imposer un véritable entrelacement de l’énorme machinerie industrielle et militaire de la défense avec nos méthodes et nos buts pacifiques, de telle sorte que sécurité et liberté puissent prospérer ensemble[9]. »

 

            Puis enfin le cas Kennedy. Il est certain que je ne peux apporter de preuves à l’implication du CMI dans l’assassinat de Kennedy. Il semble d’ailleurs que ce dossier ne contient aucune preuve tangible pour aucune version quelque soit l’organisation accusée : mafia de Chicago, CIA, gangster de la French Connection, URSS, Cuba, etc…[10].

            Cependant parmi les théories échafaudées, celle incriminant le CMI me paraît la plus vraisemblable et ce par différents biais de vraisemblance : est ce que Kennedy freinait les perspectives du CMI avec sa politique de détente ? Sans aucun doute. Est ce que son vice président Lyndon Johnson, qui a procédé à l’envoi massif de troupe au Vietnam, avait des liens avec de membres notoires du CMI ? Oui. Est ce que l’enquête sur la mort de Kennedy comporte des zones d’ombre ? Oui. La mort suspecte du tireur, Lee Harvey Oswald, assassiné par un bandit notoire de la mafia juive, seulement 24h après son arrestation donne t elle l’impression qu’il n’est que l’exécutant d’une force qui le dépasse ? Oui. Le CMI a t’il tirer bénéfice de l’intervention américaine au Vietnam ? Bien sûr.

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Le président Nixon annonçant la fin de la convertibilité dollar/or en 1971.

Et c’est bien le nœud du problème (bien plus que de faire des théories sur la mort de JFK), la deuxième guerre d’Indochine fut longtemps le conflit le plus couteux de l’Histoire, même si, en raison de négligences d’archivage comptable depuis le début de l’opération[11], le cout total a été difficile à établir. Le Pentagone avance le chiffre officiel de 140 milliards de Dollars de l’époque (soit environ 870 milliards de dollars actuels) sur les années fiscales allant de 1965 à 1974[12]. Une agence de statistique abstraite, la US Statistical Abstract ira jusqu’à estimer que l’ensemble des couts indirects de cette guerre s’élève à environ 352 milliards de dollars (de l’époque)[13] .

 

 Ce coût exorbitant de la seconde guerre d’Indochine, s’il n’est pas le seul déterminant, sera l’une des principales causes de l’effondrement du système de Bretton Woods quand Nixon annonça la fin de la convertibilité Dollar/Or, pour le plus grand plaisir des spéculateur[14].

En fait le système de convertibilité reposait sur un taux fixe d’échange entre le dollar et l’or (35$ l’once) et la confiance des banques centrales dans le dollar, confiance reposant entièrement du rapport entre les dollars détenus en dehors des Etats-Unis et la valeur du stock d’or américain [15]. Or en 1971, les quantités de dollars détenus par les banques centrales étrangères étaient très supérieures à la réserve américaine d’or (5 pour 1)[16], montrant les limites du système et entrainant une spéculation sur le dollar. Dès lors Nixon est conscient que s’il veut financer la fin de la guerre, il doit augmenter la masse de dollars dans le monde, ce qui n’est possible qu’avec la fin de la convertibilité[17]. Il faut noter par ailleurs que depuis 1968 une certaine crise de confiance dans le dollar s’était installée du fait que, si le « système dollar » représentait l’hégémonie américaine, la crise de celle ci au Vietnam se traduisit immanquablement par la chute du dollar[18].

            Du point de vue strictement militaire, la guerre américaine du Vietnam fut également une guerre à record et un véritable laboratoire grandeur nature pour tous les types de technologie.

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L’hélicoptère à lui seul est le symbole de la guerre américaine au Vietnam. Pilier des théories française de contre insurrection, l’hélicoptère est censé permettre un appui rapide de troupe au sol afin de reprendre l’initiative aux insurgés.

Ainsi entre 1965 et 1973, sont lâchées plus de trois fois plus de bombes sur les 3 pays indochinois que pendant toute la Seconde Guerre Mondiale[19]. Du fait des bombardements américain dans le but de couper la « piste Ho Chi Minh », le Laos est encore aujourd’hui le détenteur du triste record du pays le plus bombardé au monde[20]. A noter par ailleurs qu’environ 30% de ces bombes n’ont pas explosées et constitue encore aujourd’hui une menace pour la population[21]. L’utilisation de la technique du « tapis de bombe » était systématiquement utilisée (on est loin de la frappe chirurgicale).

 

            L’aviation, au centre du CMI, connaît une utilisation inégalée alors avec pas moins de 36 145 000 missions pour tout les types d’hélicoptères[22] et 8 campagnes de bombardements intenses[23], sans compter les frappes de Napalm par les chasseurs bombardiers.

            La guerre du Vietnam est également la première à voir tester l’efficacité de l’utilisation massive d’armes chimiques létales ou stratégiques : Napalm et herbicides (dont le fameux agent Orange, sujet d’un prochain article).

            Selon Nicolas Pontic dans le numéro de janvier 2016 de la revue Champs de bataille estimait que malgré la puissance de feu américaine, seulement une bombe sur 300 touchait un insurgé, faisant de la guerre du Vietnam non seulement une guerre marquant un record de bombardement mais également le meilleur exemple d’inefficacité militaire[24].

            La guerre du Vietnam permis par ailleurs la mise en place d’un système de capteur, de sonde, de radar et d’outil de localisation informatique dans le but d’augmenter l’efficacité des bombardements. Ce système, inclus dans la Task Force Alpha est notamment utilisé le long de la piste Ho Chi Minh afin de repérer les camions de ravitaillement Viêt Cong et de coordonner les frappes aériennes sur la zone[25].

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Photo ironique d’un B-52 larguant des bombes. Si le montage n’est pas d’époque, il montre bien le désenchantement des Américains quant à leur motif de guerre à partir de la guerre du Vietnam.

            Il faut néanmoins reconnaître que c’est sans doute cette pression aérienne constante et cette puissance de feu impressionnante qui précipita l’attaque du Têt 1968. Giap et les stratèges nord vietnamiens comprennent que si ils laissent leurs hommes succombés dans les tunnels, la rébellion dans le Sud Vietnam est à terme condamner. Il fallait donc enrayer le rouleau compresseur américain par un choc psychologique sur l’opinion publique américaine pour frapper le dispositif américain « là ou ça fait mal ».

            A partir de cette date le CMI connaît un « twist » par lequel ce qui faisait sa gloire mythique et sa puissance devient un motif de honte à la fois aux Etats Unis et sur la scène internationale. De la même façon la doctrine édictée dans le rapport Towards the Horizons, affirmant que la technologie était au service de la préservation des vies humaines, fut mis à mal à la fois par la brutalité des bombardements, leur imprécision et les catastrophes écologiques qu’ils entrainent(défoliants notamment).

            Ainsi le CMI passe de fierté nationale à honte pour l’Amérique en même temps que l’absurdité de la guerre provoque des vagues de protestations. Son aura héroïque post seconde guerre mondiale se transforme en halo menaçant les libertés publiques américaines, la vie des jeunes américains pauvres (conscription) et le reste du Monde.

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Cette photo de 1972, représentant des enfants vietnamiens fuyant le déluge de Napalm, est certainement une des photos de guerre les plus connus de tout les temps en raison de son impact sur les opinions publiques américaines alors que Nixon écrasait le Nord Vietnam à coup de bombe.

            Si on ne peut que tirer des plans sur la comète à propos de l’assassinat de Kennedy ou de l’influence réelle du CMI sur la politique (influence qui pour certains explique la durée de la guerre, son absurdité et la débauche de moyens utilisés et ce pour le plus grands bonheurs des membres du CMI), il est clair que l’approche matérialiste, quantitative et qualitative, sur lequel il est plus ou moins constitué depuis le Victory Programm de 1941, a provoqué de graves négligences quant à la recherche de solutions politiques. En cela le CMI porte de façon certaine une part de responsabilité importante dans l’humiliation américaine au Vietnam.

Peut être que la déclassification actuelle des documents « secrets défense » du Pentagone et de la CIA se référant à la guerre du Vietnam nous dira si l’entretien d’une guerre dépourvue de sens fut par aveuglement scientifique et patriotique ou par avidité.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=ZvguecF60S8

[2] https://www.jfklibrary.org/Asset-Viewer/Archives/JFKPOF-034-021.aspx (en anglais, de la page 10 à 12).

[3] Philippe Grasset, Le complexe militaro-industriel américain : dimension mythique et crise de l’armement, Revue Française d’Etudes Américaines, Année 1995, Volume 63 Numéro 1, pp. 129-143, p.132

[4] Idem.

[5] Idem.

[6] Idem.

[7] Idem.

[8] Idem.

[9] http://reseaux.blog.lemonde.fr/2013/10/26/mises-en-garde-eisenhower-1961/ , discours intégral en français.

[10] https://www.youtube.com/watch?v=wcs0Cbkbg2c

[11] « Vietnam Statistics – War Costs: Complete Picture Impossible. » In CQ Almanac 1975, 31st ed., 301-5. Washington, DC: Congressional Quarterly, 1976. http://library.cqpress.com/cqalmanac/cqal75-1213988.

[12] Idem.

[13] Idem.

[14] Après la seconde guerre mondiale, le dollar a logiquement été promu comme monnaie internationale du fait de la vigueur de l’économie américaine et de leur puissance militaire après guerre. Les accords de Bretton Woods de 1944 officialise ce nouveau statut et prévoit notamment l’étalonnage du dollar sur l’or établissant un système de change stable pour toutes les monnaies du monde. La fin de ce système conduit notamment au « flottement » de toutes les devises les rendant vulnérables à des attaques en bourse comme lorsque Georges Soros s’est enrichi en attaquant la Livre Sterling anglaise.

[15] http://www.alternatives-economiques.fr/crise-dollar-leffondrement-systeme-de-bretton-woods/00062278

[16] http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codeEve=529

[17] Idem.

[18] Idem.

[19] https://www.herodote.net/1963_1975-synthese-1750.php

[20] http://geopolis.francetvinfo.fr/au-laos-les-bombes-americaines-font-encore-des-victimes-117045

[21] Idem.

[22] http://www.laguerreduvietnam.com/pages/statistiques-1/nombre-de-sorties-par-annee-nombre-de-pertes-par-localisation-helicopteres-americains.html

[23] http://www.laguerreduvietnam.com/pages/operations/les-principales-operations-aeriennes-americaines-au-vietnam.html

[24] http://www.journaux.fr/champs-de-bataille_histoire_art-et-culture_97364.html

[25] https://www.youtube.com/watch?v=L3Ji24I7nWE , 27 :17.

Défi 30 Jours/30 articles #24 – Stratégies politiques et militaires pendant les deux premières guerres d’Indochine – Monolithisme vietnamien et flottement français puis américain.

L’article d’aujourd’hui quitte le point de vue subjectif de l’article précédent pour se centrer sur un point de vue institutionnel et chronologique, c’est à dire sur les politiques et moyens déployés au niveau des gouvernements durant les deux premières guerres d’Indochine.

            Plusieurs remarques s’imposent à ce stade du raisonnement.

            D’abord, comme expliqué dans l’article précédent, Français et Américains ont perdu les guerre d’Indochine principalement en raison de la faiblesse de leur doctrine politique qu’il ont tenté de compenser avec des moyens militaires qui, seuls, ne furent pas décisifs[1]. A contrario, en face, si bien sur des dissensions existent, les objectifs de la guerre ainsi que la stratégie à mettre en place sont clairs et les leaders vietnamiens ne parlent que d’une seule voie. A noter par ailleurs que les motifs de guerre coté communiste ne changent pas sensiblement d’une guerre à l’autre : l’anticolonialisme est remplacé par l’anti-impérialisme (considérés comme deux avatars du capitalisme), l’unité territoriale vietnamienne rompu par la conquête française doit être retrouvé, une « dictature du prolétariat » soit être mis en place sur un modèle marxiste-léniniste stalino-maoïste.

 220px-G72may15           Ensuite, il convient de remarquer la stabilité des leaders politiques et militaires communistes face à leurs opposants : 1 leader politique (Ho Chi Minh) et 1 généralissime (Vo Nguyen Giap) contre la « valse des gouvernements » de la IVème République et pas moins de 8 commandants du Corps expéditionnaire français. De même pour les américains : 2 leaders vietnamiens (Ho Chi Minh puis Le Duan à la mort de celui ci) et 1 généralissime (toujours Giap) contre 4 « administrations américaines » (Kennedy, Johnson, Nixon, Ford) et pas moins de 6 commandants opérationnels différents. Ne parlons même pas des putschs à répétition à Saïgon : depuis l’assassinat de Diem en 1963, le pouvoir est géré par des comités de généraux quasiment tous corrompus et ne pouvant parfois même pas tenir leurs armées. L’ensemble de ces statistiques montre à quel point la ligne suivi par le camps communiste est guidée par une vision sur le long terme avec une complémentarité fine entre moyens militaires et politiques mis en place tandis que l’instabilité des camps anti-insurgés montre une certaine fébrilité négative à la fois pour une guerre d’usure et une guerre de type psychologique.

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Un hameau stratégique durant la seconde guerre d’Indochine. Il permettait de concentrer la population et donc de mieux filtrer les potentiels Viêt Công.

           Enfin, s’agissant des Français et des Américains, il convient de préciser qu’en plus de subir le même déficit politique, les mêmes erreurs stratégiques ont été faites, les Américains pensant en fait que ce n’était pas la stratégie qui était problématique mais bien les moyens mis œuvre qui étaient insuffisants coté Français. Aussi, basé sur la même stratégie contre révolutionnaire, ils mirent tout deux en place des « hameaux stratégiques » afin de regrouper les populations civiles au même endroit pour qu’ils assurent leur autodéfense et priver les guérilleros de couverture. Dans les faits non seulement les communistes parvenaient tôt ou tard à infiltrer les hameaux mais en plus ce déplacement forcé ne plaisait guère aux populations vietnamiennes dont l’esprit géomancien (notamment dans les rites funéraires) et l’identité était liée à leurs terres natales[2].

On peut citer de la même façon la « vietnamisation de la guerre » mise en place par les Français en 1949 (avec la création des Etats associés de l’Union Indochinoise) et politique officielle de Nixon à partir de 1969 en vue du désengagement américain. Dans les deux cas il s’agit de remplacer les morts occidentaux par des morts vietnamiens pour préserver l’opinion publique et faire croire que l’on ne fait qu’aider des populations souveraines et non pas que l’on mène une guerre coloniale/impériale.

            Comme nous avons déjà envisagé la stratégie globale des camps communistes (Viêt Minh puis Nord Vietnam et Viêt Công), basée sur la doctrine de guerre révolutionnaire de Mao[3] et la « tradition de guérilla vietnamienne[4] », nous allons commencer par ces protagonistes.

            Depuis sa création en 1941 le Front Viet Minh repose sur un centre fort le Comité Centrale du Parti prenant toutes les décisions politiques. Il est relayé sur le plan militaire par une armée aux ordres, le politique primant systématiquement sur le militaire dans la conception marxiste léniniste du pouvoir[5].

            Les objectifs de lutte lors de l’occupation japonaise sont alors dans la mouvance antifaciste et en collaboration avec les services chinois (communiste et nationaliste) et l’Office of Strategic Services (OSS, service de renseignement allié durant la seconde guerre mondiale). Par la suite les objectifs seront ceux que nous avons déjà pu citer plus haut[6].

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Ho Chi Minh et Giap avec des officiers de l’OSS dans le réduit Viet Minh au Nord du Vietnam, Aout 1945.

            Les action menées jusqu’en 1949 sont plutôt de petit envergure, l’armement étant artisanale ou ne venant qu’en petite quantité, Staline voyant dans Ho Chi Minh un « Tito asiatique ». Mais le basculement de la Chine dans le camps communistes changent la donne et la première guerre d’Indochine s’inscrit à partir de ce moment dans la logique de la guerre froide, les Français recevant de leur coté une aide conséquente des Américains (1, 525 milliards de dollars entre 1951 et 1954)[7]. Les insurgés Viêt Minh peuvent alors passé à la phase 2) de la guerre révolutionnaire[8]. A noter par ailleurs que les dirigeants Viet Minh se plient aux exigences de Moscou et de Pékin en mettant en place une campagne de réforme agricole en guise d’allégeance des communistes vietnamiens aux superpuissances du Bloc de l’Est.

            Partant, la guerre s’intensifie avec l’afflux et la concentration des armes mais ne change guère en substance : les services français tentent de détruire les réseaux politiques clandestins et la guerre d’opère surtout dans les zones rizicoles disputées, afin de priver l’autre parti de la ressource[9].

            Les tentatives de bloquer la capacité de mouvement, l’initiative et la possibilité pour le Viet Minh de rejoindre les sanctuaires du Laos mènent à la victoire Viêt Minh à Dien Bien Phu le 7 mai 1954, où les Français, sous estimant les moyens Viêt Minh et notamment leur capacité à placer des pièces d’artillerie et de DCA sur les hauteurs de la cuvette de Dien Bien Phu, s’enterrent dans une logique défensive.

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Le Bloc communiste durant la conférence de Genève. De droite à gauche: Pham Van Dong, Chou En Lai (Affaires étrangères chinoises) et Molotov (Affaires étrangères soviétique.

            Les accords d’indépendance de Genève qui s’en suivront porteront déjà en eux les germes de la seconde guerre d’Indochine étant donné que les conventions prévoient le partage du pays en deux, contrevenant aux objectifs Viêt Minh. En effet malgré la solidarité apparente du camp communiste, le cas du Vietnam se trouve être une monnaie d’échange pour deux autres conflits attirant d’avantage l’attention des puissances de la Guerre Froide : la guerre de Corée (alors toujours non soldée) et surtout les frictions autour de l’Allemagne en Europe[10].

            Conscient de ce danger communiste, Ngo Dinh Diem mène une campagne de répression féroce contre les vétérans Viêt Minh restés au Sud. Les leaders communistes, ne voulant pas voir les réseaux du Sud détruits, relancent la lutte en 1960 sur le même modèle que la lutte menée par le Viet Minh, à ceci prêt que l’indépendance aura fournit une base arrière toute trouvée pour le Front de Libération Nationale du Sud Vietnam (ou Viêt Cong).

            Devant la progression communiste et l’état de quasi guerre civile provoqué par la politique ultra répressive de Diem (notamment à l’encontre des mouvements religieux et ethniques discordants), les Etats Unis donneront le feu vert à l’assassinat de ce dernier en 1963 et s’engageront massivement dans la guerre en 1964.

            La guerre d’attrition menée alors par le général Westmoarland met le FLN aux abois mais l’offensive du Tet 1968 provoque une exaspération de l’opinion publique américaine[11] et l’administration américaine ouvre des négociations secrètes et officielles à Paris[12]. Le candidat Nixon s’étant engagé à rapatrier les Gis, il faut néanmoins trouver une « paix dans l’honneur » et la pression est mise sur le camps communistes à al fois par l’opération Phoenix de 1969, l’intervention au Cambodge de 1970 et plusieurs campagnes de bombardements massifs sur le nord Vietnam. Cependant , déjà habitué à lutter sans avoir la maitrise des airs, les communistes ont enterré l’ensemble de leurs dispositifs et les efforts de guerre en vue des négociations sont vains.

            Le retrait définitif des troupes américaines sonne le glas de Saïgon qui tombe le 30 Avril 1975.

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Manifestation contre la guerre au Vietnam en 1967 en Allemagne. La capacité des Nord Vietnamiens à influencer les organismes étrangers par un discours victimaire et par des arguments tirés des fondamentaux des droits de l’Homme eurent une influence considérable sur les opinion  publiques du monde occidental

           Sur le plan diplomatique, la stratégie de « Bloc » fut suivie avec constance par les diplomates vietnamiens qui firent tout ce qui était en leur pouvoir pour préserver, en vain, l’unité sino-soviétique. L’aide des deux grands frères continua néanmoins après la consommation de la rupture, même si au final cette dernière entrainera la troisième guerre d’Indochine. De plus afin de parer à tout isolement les insurgés communistes disposaient du soutien des partis communistes des pays de l’Ouest ainsi que de nombreux pays et associations acquis à leur cause. Dans Mon pays, ma famille, mes amis, Nguyen Tinh Binh explique en détail comment les communistes vietnamiens ont pratiqué une diplomatie « du cœur au cœur » afin de se faire passer pour des martyrs et ainsi impacter les opinions publiques américaines, provoquant l’impopularité de la guerre et tous les mouvements de contestation attenants[13].

            Au final la constance des convictions et des modes de combats communistes associée à une chaine de commandement relativement souple a permis aux Viêt Minh et Viêt Cong la pratique d’une guerre d’usure psychologique face à des ennemis dont les convictions sont bien moins fortes du fait même de leur incohérence et de leur manque de constance.

            Côté anti-insurrectionnel on peut vite passé sur le cas Sud Vietnamien étant donné que le gouvernement de Saïgon a toujours plus ou moins suivie la tactique américaine et que de ce fait il était facilement présentées comme un gouvernement fantoche à la botte des américains. De la même façon les coups d’Etat à répétition par des comités militaires composés de généraux corrompus et rivaux ne permet pas non seulement de construire un Etat crédible face au Nord Vietnam et viable sur le long terme mais en plus aggrave les incertitudes stratégiques en ce que chaque coup d’Etat provoque des retournements d’alliances constants avec les milices du Sud (Hoa Hao[14], Cao Daï[15]) ne permet pas l’élaboration d’une tactique militaire cohérente.

            S’agissant des Français, il convient de remettre la guerre d’Indochine dans son contexte.

            Trop loin du centre de résistance français, l’Indochine resta entièrement Vichyste jusqu’à 1944 avec la mise en place du gouvernement provisoire de la république française formé par les Forces Françaises Libres principalement constitué de gaullistes et de communistes.

            Cette situation créa d’emblée deux phénomènes divisant directement le camps français et l’empêchant de trouver une stratégie cohérente : 1) la défiance régna longtemps entre les agents indochinois ayant opéré sous Vichy et les militaire français issus des mouvements de la Résistance[16] et 2) le PCF, parti alors important après la guerre, va s’aligner peu à peu sur les positions de Moscou pour demander la décolonisation du Vietnam mais sans jamais aller plus loin que saillies théâtrales[17].

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Caricature de l’instabilité ministérielle de la fin de la IVème république.

            Ce dernier élément devait être central en ce que la IV République française, fondée après le départ de De Gaulle, a hérité des même tares institutionnelles[18] qui ont conduit la IIIème République à voter les pleins pouvoirs à Pétain : c’est un système parlementariste où les députés sont élus à la proportionnel et où les alliances de partis sont nécessaires. Dès lors la politique se transforme d’avantage en intrigue mesquine et en tractation marchande qu’en projet politique sur le long terme.

            Ainsi, la traduction sur le terrain de cette instabilité gouvernementale sera la volonté de mener une guerre en faveur des intérêts coloniaux français mais sans s’en donner les moyens humains ou financiers à cause de la priorité accordée à la reconstruction du pays après la guerre mais aussi à cause de l’opinion publique. Cette conduite politicienne de la guerre exaspérera les militaires se sentant « envoyé au saloir » sans raison et sans soutien. La reproduction de ce schéma de politique indécis provoquera d’ailleurs à terme le putsch des généraux à Alger et le retour de De Gaulle aux affaires (avec notamment un projet de Constitution mettant fin à la faiblesse politique de la France)[19].

            A noter d’ailleurs que d’une façon générale aucun parti ne fait de la première guerre d’Indochine son cheval de bataille (en gros la guerre est déclarée mais personnes ne veut vraiment la faire) et que l’opinion publique française ne se souciait guère de ses militaires ou des colonies asiatiques[20].

            L’armée française mettra ainsi sur le dos des politiques les échecs des stratégies contre insurrectionnelles de la Doctrine de guerre révolutionnaire (DGR)[21] en ce que l’instabilité et l‘indécision politique ne permettra pas de mener une guerre contre insurrectionnelle cohérente où les actions militaires sont corrélées avec une vision politique à long terme, fournissant une « armure psychologique » aux combattants et offrant des alternatives aux populations à ramener dans le camps non communiste.

            Ainsi, la quasi totalité des solutions politiques françaises (fédération indochinoise et états associés, solution Bao Dai) furent bancales (pour ne pas dire mortes nées) et de toutes façon les principales réformes concernant l’économie et le statut des sujets coloniaux ne pouvaient passé que difficilement, le régime n’étant pas assez fort pour s’opposer aux colons, au lobby colonial et la Banque d’Indochine.

            Sur le plan diplomatique, si le Viêt Minh jouait à fond la « solidarité socialiste », les Français subissaient le mépris américain et leur volonté de les remplacer sur fond lutte coloniale (alors qu’ils avaient participé à la seconde guerre de l’opium et avait annexé les Phillipines). Aussi les Américains entravèrent le peu de spontanéité politique française durant le conflit en insistant toujours sur la nécessité pour le peuple vietnamien de disposer d’une troisième voie entre communisme et colonialisme. Ils tiendront ainsi un double discours en soutenant les groupements anti-français et anti-communiste (dont devait émergé le très fiable Ngo Dinh Diem) et les militaires français. En somme l’aide américaine à la première guerre d’Indochine consistait essentiellement au financement de l’échec (prévu) français en Indochine[22].

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Colonne des prisonniers de Dien Bien Phu. Pour la petite histoire ce plan a été filmé par Eisenstein, cinéaste soviétique de renom, de tel sorte que l’on croirait que le nombre de prisonnier est infini.

            Dien Bien Phu signera la glas de la présence française dans le sud est asiatique. Dans Histoire de la guerre d’Indochine, le général Yves Gras notera à propos de la bataille cette phrase tragique : « il n’y a pas de places fortes imprenables lorsqu’on renonce à les secourir. Le camp retranché a fini par tomber, comme sont tombées, au cours de l’histoire, toutes les forteresses assiégées abandonnées à leur sort » (p.561)

            Ainsi, ayant déjà prévu de remplacer les Français, les Américains négocièrent à Genève avec la volonté de stabiliser l’expansion communiste en Indochine comme en Corée : en divisant le pays en deux.

            Seulement nous l’avons déjà dit ces accords ne correspondaient pas aux objectifs Viet Minh, se sentant trahi par les grands frères communistes, eux aussi omnibulés par le problème coréen et allemand. Par ailleurs le soutien américain à Ngo Dinh Diem, de plus en plus impopulaire au Sud Vietnam à la fois en raison de sa brutalité répressive, de son système de pouvoir népotique (avec son frère et sa femme notamment) ainsi que son intégrisme catholique fut tout de suite de mauvaise augure pour le reste de la guerre.

            De 1954 à 1963 l’US army soutient militairement le Sud Vietnam en n’envoyant que du matériel et des conseillers militaires afin notamment de mobiliser les minorités ethniques contre les communistes. S’ensuivit la floraison de plusieurs « black ops » des forces spéciales américaines en territoire vietnamien consistant essentiellement dans le sabotage des infrastructures et le démantèlement des réseaux de propagandes communistes (avec notamment la « neutralisation » des officiers politique).

            La reprise officielle de la guérilla par les communistes en 1960 provoque une scission parmi stratèges américains entre ceux qui sont partisans de l’intervention directe et ceux qui y sont opposés. L’arrivée au pouvoir de Kennedy en janvier 1961 marque la victoire des anti-interventionnistes, une gestion pacifique de la crise des missiles de Cuba (malgré le débarquement raté de la baie des cochons) et le début de la détente avec l’URSS déstalinisée.

            Toutefois l’assassinat du président et son remplacement par son vice président ,Johnson, marque l’arrivée des « faucons » à l’administration et le début de l’implication massive des américains dans les pays. Il s’agit pour les Américains d’aller défendre la liberté du peuple vietnamien face à la menace communiste et d’assurer la sécurité américaine (par le biais de la théorie des dominos).

            La stratégie déployée est relativement la même que celle pratiquée par les Français même si les moyens déployés sont titanesques en comparaison. L’accent est mis sur la mobilité des troupes et l’hélicoptère apportera cette mobilité. Comme nous l’avons vu précédemment, cette stratégie de « search and destroy » (« chercher et détruire ») sera abandonnée après l’offensive du Têt 1968, montrant à l’opinion américaine, déjà en ébullition du fait des mouvement des droits civiques et des associations en solidarité avec le Vietnam, que la « sale guerre » durerait encore. Les communistes vietnamiens venaient de gagner la guerre psychologique.

            Ne pouvant atteindre un objectif aussi flou que « lutter contre la tyrannie communiste » ou «  défendre la liberté » d’un Etat non viable, les militaires suivirent le retournement de l’opinion publique et son corollaire : l’arrivée en fonction de Nixon.

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Affiche de propagande vietnamienne fustigeant les bombardements demandés par Nixon sur les populations civiles du Nord Vietnam. « Nixon doit payer par le sang » dit le slogan.

           Dès lors, l’objectif sur le long terme est un retrait progressif des troupes après le « nettoyage » de la zone et l’exercice de pressions sur le Nord Vietnam. Des négociations s’ouvrent donc à Paris mais Nixon veut arriver en position de force et pour ce faire souhaite affaiblir le Viêt Cong. Ainsi le début de la phase de négociation commença par l’opération Phoenix visant à débusquer le réseau d’agents communiste qui s’était révélé lors de l’offensive du Têt. Puis vinrent les phases où l’Etat Major américain estima que l’on devait détruire les bases opérationnelles Viêt Công au Nord Vietnam par l’envoi des bombardier géants B52 (opération Linbacker I) et au Cambodge. En plus de ne pas atteindre leurs objectifs, ces opérations finirent par révulser définitivement l’opinion publique américaine et l’agitation de la fin de années 60 ne se tassait pas.

            Au final après une dernière campagne bombardement au nord (opération Linebacker II) pour ramener le gouvernement Nord Vietnamien à la table des négociations, l’US army quitte le Vietnam en 1973, ne fournissant plus qu’un appui logistique au gouvernement de Saïgon en pleine déliquescence.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/

[2] Élie Tenenbaum, Les déplacements de populations comme outil de contre-insurrection : l’exemple du programme des hameaux stratégiques au sud-vietnam, Guerres mondiales et conflits contemporains, 2010/3 (n° 239), p.119 à 141.

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[5] Voir les pré requis nécessaires à une guerre révolutionnaire dans le précédent article.

[6] http://www.historynet.com/ho-chi-minh-and-the-oss.htm

[7] Hugues Tertrais, La piastre et le fusil, le coût de la guerre d’Indochine 1945 – 1954, Ministère de l’économie, des finances et de l’industrie, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2002, p. 270

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[9] Phillipe Franchini, Les guerres d’Indochine, Tome I de la conquête française à 1949, Texto, Editions 2011, p.321

[10] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien, Press de Sceince Po, 2012, p.205 à 242

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/ma-famille-mes-amis-et-mon-pays-memoires-nguyen-thi-binh/

[14] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/05/defi-30-jours30-articles-8-hoa-hao-le-bouddhisme-vietnamien-reforme/

[15] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/04/defi-30-jours30-articles-7-la-religion-cao-dai-saint-victor-hugo-et-sainte-jeanne-darc-au-vietnam/

[16] Phillipe Franchini, Les guerres d’Indochine, Tome I de la conquête française à 1949, Texto, Editions 2011

[17] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien, Press de Sceince Po, 2012, p.160 à 163.

[18] http://histoirerevisitee.over-blog.com/2013/11/comprendre-ce-juron-de-gauche-anti-parlementaire.-et-n-ayez-plus-honte.html

[19]

[20] Alain Ruscio, L’opinion française et la guerre d’Indochine (1945-1954). Sondages et témoignages, Vingtième Siècle, Année 1991, Volume 29, Numéro 1 pp. 35-46

[21] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[22] François Guillemot, Penser le nationalisme révolutionnaire au Việt Nam : Identités politiques et itinéraires singuliers à la recherche d’une hypothétique « Troisième voie », Moussons, 2009.

Défi 30 jours/ 30 articles #23 -Absurde –Le manque de contenu politique des contre-insurgés Français et Américains durant les deux premières guerres d’Indochine.

Ambiance sonore: Georges Brassens – La guerre de 14-18

« Vous êtes journaliste. Vous savez mieux que moi que notre victoire est impossible. Vous savez que la route de Hanoï est coupée est minée toutes les nuits. Vous savez que nous perdons une promotion de saint cyrien par an. Nous avons failli être vaincus en 50. De Lattre nous a obtenu deux ans de grâce, c’est tout. Mais nous sommes des militaires de carrière et nous devons continuer à nous battre jusqu’à ce que les politiciens nous disent de nous arrêter. Alors, il est probable qu’ils se réuniront pour décider de conditions de paix exactement semblables à celles que nous aurions obtenues dès le début, et qui réduiront toutes ces années à l’état de pure absurdité. »

– Le capitaine Trouin dans Un américain bien tranquille de Graham Greene

            L’absurde est ce qui est contraire à la raison, au sens commun, qui est aberrant, qui aboutit au non sens.

            Lorsque l’on s’intéresse aux travaux réalisés sur les guerres du Vietnam le terme ressort souvent pour qualifier les situations, les stratégies et les comportements des Français puis des Américains lors des conflits.

            Contradictions indépassables ou montages politiques instables, le manque de sens de ces guerres sont les stigmates de la guerre psychologique à laquelle les guérilleros communistes les ont contraint à, et ce sans grande préparation.

            D’une façon générale les guerres insurrectionnelles menées par le front Viet Minh puis Viet Cong sont des guerres d’infanteries dans lesquels les armes mécanisées n’ont pas un rôle prépondérant. En application des doctrines contre insurrectionnelles, les action armées consistaient généralement en des patrouilles, pour assurer la sécurité des populations, et des missions d’intervention rapide, pour faire échouer les raids.             Suivant le conseil de Sun Tsu, les communistes frappaient fort à un endroit peu protégé puis profitaient de la couverture des jungles pour perdre les unités à leur poursuite et rejoindre leurs sanctuaires[1].

            Aussi les vétérans de ces guerres parlent d’un combat contre un ennemi invisible, refusant toujours le combat quand l’avantage n’est pas pour lui et ce dans la menace omniprésente d’une embuscade.

            Par ailleurs, dans une logique de guerre totale, les insurgés vietnamiens mettaient en place un grand nombre de piège en tous genre comprenant des mines, des fosses avec des pieux en bambou recouverte de fiente de porc ou de bœuf (pour accélérer l’infection), des objets piégés aux explosifs. Il fallait donc également se méfier de chaque chose étrange. Les Américains estiment que ces pièges sont responsables de 10% de leurs pertes[2].

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Schéma issu des manuels d’instruction de l’armée américaine représentant les emplacements possibles des pièges des guérileros.

            Il faut également dire que les habitants des zones circulaient sans craindre les mines ou les pièges, faisant de chacun d’eux un collaborateur potentiel des insurgés. Car, pour parachever la confusion et suivant la directive de Mao, les guérilleros se mouvaient dans la population « comme des poissons dans l’eau », se comportaient comme elle, étaient vêtus de la même manière et bénéficiaient parfois de soutiens familiaux ou villageois leur fournissant des alibis. Rapidement une suspicion généralisée frappa les Gis qui pensaient venir « aider » les populations vietnamiennes mais, voyant les complicités entre les civils et les insurgés, se rendirent rapidement compte des déformations de la propagande américaine et les laissaient dans la plus grande confusion[3].

            Le soutien au gouvernement de Saïgon est également source de désenchantement dans la mesure où, censés œuvrer dans le sens de la démocratie contre le communisme, les américains entretenaient un gouvernement qui allaient de coup d’Etat en coup d’Etat du fait de généraux avides de pouvoir et jaloux de leur rivaux[4].

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La jungle vietnamienne abrite l’un des serpent les plus dangereux au monde: le mamba vert. Les Gis le surnommèrent le « two step snake » du fait que l’on ne pouvait que faire deux pas après avoir été mordu.

           On ne peut pas non plus faire l’impasse sur les conditions naturelles de combat extrêmement dures. Dans une pays intertropical l’humidité et la chaleur peuvent fragiliser les hommes alors sujets à diverses fièvres, au paludisme, à de violentes diarrhées ou infections. Le temps d’une patrouille peut également être l’occasion de rencontrer un serpent ou de se faire mordre par des sangsues. Une trop longue marche dans l’eau des rizières ou des fleuves pouvaient également produire des lésions sur les jambes[5].

            Dans les faits la pratique de la guerre contre insurrectionnelle se résumait pour les soldats à une chasse à l’homme gigantesque et mortelle dont l’objectif était comptable : le nombre de Viet Cong/Viet Minh « neutralisés » devaient être plus grand que celui des soldats tués au combat (ce qui tient d’avantage du comptage de point en sport) afin de montrer à l’opinion public que la guerre était en passe d’être gagnée[6]. Du coté américain l’attaque du Tet 1968 fut en partie une douche froide pour l’US army dans le sens où celle ci montra l’inutilité totale la tactique « search and destroy » et la vitalité politique du FLN[7].

            Et pourquoi les soldats subissaient ils toutes ces souffrances physiques et mentales? Et bien pour des idéologies dépassées dont ils ne se sentaient eux mêmes pas investis.

Face à la foi des insurgés dans le bien fondé de leurs revendications et donc de leurs combats (unités du pays perdues à l’arrivée des français, lutte contre la domination coloniale et impériale, création d’une nouvelle société assurant la répartition égale des richesses ou parfois par goût de la vengeance personnelle), les Français opposaient la légitimité d’un droit de souveraineté prit par la force et en contradiction flagrante des idéaux qu’ils prétendaient incarnés et qu’ils avaient revendiqués lors l’invasion nazie (Droits de l’Homme, démocratie, droit des populations à disposer d’eux même, Liberté, Egalité, Fraternité). Par ailleurs l’indépendance de l’Inde en 1947 avait ouvert la question de la décolonisation et la guerre coloniale menée par la France la plaçait en infraction avec les statuts de la toute nouvelle organisation des nations unies (ONU) et de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qu’elle avait beaucoup contribué à établir.

            Les américains quant à eux s’étaient engagés au Vietnam au motif de lutter contre le communisme dans une logique de « théorie des dominos », arguant que si le Vietnam tombait dans l’escarcelle communiste, d’autres pays d’Asie du Sud Est suivraient. Il fut même dit que la sécurité directe des Etats Unis dépendait de la situation vietnamienne[8]. Le retrait américain et la chute de Saïgon prouvèrent bien que l’impact fut minime dans la région et que, comble de l’absurdité, c’était l’intervention américaine au Cambodge contre le gouvernement de Sihanouk (neutraliste) qui avait offert le pays aux génocidaires Khmères Rouges. Certaines interventions d’officiel durant la guerre font état de cette confusion révélatrice d’absence de motifs réels d’intervention[9].

            A noter également que l’implication des américains dans la première guerre d’Indochine au coté des Français (ils contribuaient au budget du corps expéditionnaire à hauteur de plus de 50% à partir de 1950[10]) puis leur arrivé au Vietnam fut directement interprété comme une intrusion étrangère par laquelle une nouvelle puissance coloniale en remplaçait une autre.

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Le Champion de boxe poids lourd Mohammed Ali conduit en prison après qu’il ait refusé son incorporation au motif « qu’aucun Viêt Cong ne l’avait traité de nègre ». Cet épisode est tout à fait représentatif du décalage entre les préoccupations du gouvernement américain et celles des populations américaines.

            D’un point de vue mobilisation, il faut faire ici le distinguo entre Français et Américains dans le sens le Corps expéditionnaire français était essentiellement constitué de militaires de carrière alors que la conscription fut mis en place en 1966 du coté américain. Ce plan de conscription fut au passage franchement inéquitable, envoyant d’avantage de soldats des milieux sociaux défavorisés. A noter par ailleurs que beaucoup de jeunes américains éligibles au service militaire profitèrent des exemptions pour les étudiants afin d’éviter le départ au Vietnam. Au final l’instauration du recrutement par tirage au sort en 1969 finit de casser le moral des appelés américains au Vietnam[11].

            Dans tous les cas donc les soldats n’était guère mus par une vision idéologique sur le long terme (les militaires de carrière se battant principalement parce que c’est leur métier et les conscrits se battant parce qu’ils y étaient obligés), ce qui impacta directement leur moral. Ainsi une quantité très importante de vétérans du Vietnam furent, une fois au pays, des militants farouches contre la guerre.

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La seconde édition anglaise de l’ouvrage du reprorter de guerre allemand Uwe Siemon-Netto. Le titre a changé depuis sa première édition pour « le triomphe de l’absurde » tant les situations qu’il avait connue sur le terrain n’avait pas de sens pour lui.

           Il faut noter également que la seconde guerre d’Indochine fut le premier conflit moderne filmé et que de ce fait l’absurdité du terrain se répercutait directement sur l’opinion publique américaine par le biais des journalistes.

            Bien que la problématique de la « trahison des médias » soit soulevée à cette occasion[12], cela paraît être une accusation excessive même s’il est clair que l’ébullition idéologique des années 60 aux Etats Unis et le changement du métier de journaliste a joué un rôle décisif sur l’approche politique de la guerre.

            L’article étant déjà long et la problématique étant suffisamment vaste pour en faire un sujet à part entière, je ne peux que vous renvoyer à l’ouvrage de Uwe Siemon-Netto, Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965-1972) dans lequel l’auteur raconte à merveille ce glissement dans la pratique du journalisme et l’absurdité de la situation des reporters de salon couvrant la guerre depuis les hôtels de Saïgon et remplaçant leur expérience du terrain par des postures idéologiques plus prompt à justifier leur confort intellectuel que de retranscrire la situation sur le terrain[13].

            Au final les deux premières guerres du Vietnam furent des blessures pour les armées françaises et américaines et ce du fait du manque de sens de cette guerre. Subir des conditions de combats très dures sans savoir pourquoi provoqua des dérives importantes chez les militaires français et américain : drogue (comme les poilus avaient le « pinard » pour tenir[14], les soldats du théâtre indochinois avaient l’opium[15]), massacre de civils vietnamiens (massacre de My Lai[16]), « fragging » des officiers (durant les brutales campagnes post Têt 68, à savoir la campagne Phoenix et la campagne du Cambodge, les officiers américains qui conduisaient leurs troupes de façon trop dangereuse étaient éliminés par leurs hommes[17]).

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Soldat américain lors de la guerre du Vietnam. Sur son casque est écrit « la guerre est l’enfer ».

            Ainsi, bien que l’objectif affiché soit à la fois de nature militaire et politique, le manque de sens des projets politiques français et américains, pouvant se résumer à une crispation conservatrice face à l’avancée de la sphère d’influence communiste, provoqua une démoralisation générale des troupes entrainant elle même des événements néfastes ne conduisant qu’au gonflement de la guerre civile et rendant tous les efforts de « pacification » vains. Evidemment la propagande communiste ne manquait pas dénoncer ces contradictions et d’exploiter le moindre scandale à des fins de propagande.

            Pour compenser ce déficit politique, les contre insurgés parièrent sur une débauche de moyens technologiques et militaire qui, bien qu’efficace sur un plan purement militaire, ne permettaient pas de renforcer le projet politique mais convenant très bien aux marchands de canon (comme nous allons le voir dans un prochain article).

[1] https://www.youtube.com/watch?v=L3Ji24I7nWE

[2] Idem

[3] https://www.youtube.com/watch?v=l14L6G9FpZ0&t=2690s

[4] https://www.monde-diplomatique.fr/1965/03/HONTI/26490

[5] https://www.youtube.com/watch?v=l14L6G9FpZ0&t=2690s

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[8] https://www.monde-diplomatique.fr/1965/03/HONTI/26490

[9] Idem

[10] Bernard Fall, Corée et Indochine. Deux programmes d’aide américaine, Politique étrangère, Année 1956, Volume 21, Numéro 2, p. 182. Disponible sur http://www.persee.fr/doc/polit_0032-342x_1956_num_21_2_2545#polit_0032-342X_1956_num_21_2_T1_0185_0000

[11] http://www.laguerreduvietnam.com/pages/contexte-chronologie-1/de-la-conscription-a-l-instruction-militaire.html

[12] http://www.grands-reporters.com/Vietnam-la-trahison-des-medias.html

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[14] http://www.monde-diplomatique.fr/2016/08/LUCAND/56091

[15] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/07/defi-30-jours30-articles-10-opium-source-de-linstallation-des-occidentaux-en-extreme-orient-et-fleau-en-asie-du-sud-est-en-general-et-au-vietnam-en-particulier/

[16] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[17] https://www.youtube.com/watch?v=l14L6G9FpZ0&t=2690s

Défi 30 jours/ 30 articles #22 – La guerre contre-insurectionnelle – La conception d’une nouvelle doctrine de guerre pour défaire la guérilla maoïste du Viet Minh.

Mao
Mao Zedong, « Grand Timonier » de la révolution chinoise et concepteur de la guerre révolutionnaire.

            La victoire des communistes de Mao Zedong en Chine en 1949 opère une véritable révolution dans le domaine de la stratégie militaire. En effet la « guerre révolutionnaire » menée par le PCC ne répond pas vraiment au cadre de réflexion posé depuis Clausewitz pour ne quasiment plus bouger. La guerre n’est dans ce cas plus l’affaire de deux armées étatiques de métier séparées par une ligne de front et ravitaillées par l’arrière. Ces notions ont quasiment disparu dans Stratégie de la guerre révolutionnaire en Chine de Mao dans lequel il cristallise une partie de l’Art de la Guerre de Sun Tsu, les techniques de subversion issues des centres de formation soviétiques et ses propres observations lors de la guerre civile chinoise pré 2ème guerre mondiale et de la guerre de résistance contre l’envahisseur japonais.

            Cette stratégie trouve son utilité dans une guerre civile ou une guerre de décolonisation par lesquelles il ne s’agit pas seulement d’anéantir les force ennemis mais de les dissoudre dans une unité retrouvée, ce qui implique une vitalité politique au moins aussi importante que les capacités militaires à disposition. Il s’agit pour les guérilleros révolutionnaires de vivre dans la société civile comme « un poisson dans l’eau ».

            Le but de ladite stratégie est de combattre un ennemi supérieur en terme de puissance militaire pure par une montée en intensité des actions guerrières selon un schéma souple respectant l’ordre suivant : 1) fonte de la guérilla dans la population grâce à une activité de propagande intense, action de guérilla de petite envergure 2) montée en puissance des attaques sur les cibles militaires et institutionnelles, concentration des armes et des hommes 3) combat conventionnel massif. Ce type de guerre est essentiellement entrepris dans une perspective d’usure sur le long terme.

            La guerre révolutionnaire maoïste suppose 4 éléments indispensables dans ce sens : 1) un parti léniniste, c’est à dire fortement organisé, endoctriné et discipliné, devant assumer le rôle moteur de la révolution ; 2) le soutien des masses constituées de paysans pauvres gagnés par des promesses ou des faveurs matériels afin de former un front commun et de participer activement au renseignement, à la logistique, à l’autodéfense, aux embuscades spontanées ; 3) une armée révolutionnaire totalement soumise au parti ; 4) des bases opérationnelles en état de vivre par elles mêmes et offrant une « retraite sûre ». Ces bases doivent servir de sanctuaire pour les troupes et pour se faire doivent être situées dans des réduits montagneux discrets et difficile d’accès et de préférence sur une zone frontalière à cheval sur plusieurs juridictions.

            En plus d’être une nouvelle doctrine militaire, l’aura de la révolution bolchevique de 1917 et de celle de Mao en Chine en 1949 prête à cette stratégie une influence extrêmement importante de part le monde. C’est notamment vrai s’agissant des pays sous domination coloniale auprès desquels la Chine populaire mènent une activité de propagande tendant à faire de Mao un protecteur des pays dit du « Tiers Monde » et du communisme comme panacée à l’impérialisme et au colonialisme. On notera dans ce sens la présence de Chou En Lai à la conférence de Bandoung de 1955 qui établira l’émergence d’une « tiers monde » ne souhaitant pas s’aligner sur l’une ou l’autre des superpuissances de la Guerre Froide[1].

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Chou En Lai, chef de la diplomatie de la Chine Populaire, Soekarno président des Phillipines et initiateur du mouvement des non alignés et Nasser, président de l’Egypte à la conférence de Bandoung en 1955.

            Ainsi la guerre révolutionnaire de Mao connut un succès très important et fut reprise par nombres de groupements politico-militaires anticolonialistes et anti impérialiste marxisants dans un grand nombre de pays dit du « tiers monde ». On peut trouver Cuba, les Phillipines, les « Indes néerlandaises » (Indonésie et Malaisie actuelle), la Bolivie, l’Algérie et évidemment l’Indochine.

            Cette dernière sera même sans doute le premier territoire à connaître le développement de cette stratégie par la proximité géographique, idéologique et culturelle des leaders et militant Viet Minh avec le PCC. Ce furent donc les militaires français qui durent les premiers trouver une parade à cette forme de guerre auxquels leur formation militaire ne les préparaient pas. En effet jusqu’alors les guerres menées par les puissances occidentales en général et la France en particulier, correspondaient aux conceptions de la guerre établies par Clausewitz (les deux guerres mondiales avaient ainsi été des exemples de « guerre absolue »[2]).

            Ce vide stratégique devant être comblé dans le cadre de la première guerre d’Indochine, plusieurs penseurs stratégique Français recherchèrent des solutions offrant des perspectives de victoire : c’est le début de la « doctrine de la guerre révolutionnaire » (DGR).

            Cette doctrine est élaborée par des officiers français, issus pour la plupart de la prestigieuse école militaire de Saint Cyr, ayant participé à la Résistance face aux forces de l’Axe ainsi qu’aux conflits chinois, indochinois et algériens et qui, prenant acte des transformations stratégiques, décrivent puis théorisent les moyens stratégiques des « guerre asymétrique », « guerre de subversion », « guerre coloniale » ou « guerre insurrectionnelle ». On peut ainsi citer Maurice Prestat, Lucien Poirier, Jacques Hogard, André Souryis, Jean Némo, Charles Lacheroy et Rooger Trinquier pour leurs travaux en la matière et dans lesquels les expériences indochinoises puis algériennes sont centrales.

            Si l’on ne peut revenir sur chacun des ces auteurs, l’on peut néanmoins avoir un aperçu à travers une figure de cette doctrine qui influence encore aujourd’hui les stratèges modernes : David Galula.

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David Galula lors de son entrée à Saint Cyr en 1949.

            Longtemps inconnu par rapport aux autres auteurs cités, Galula et son ouvrage central Counterinsurgency : theory and practice (écrit originellement en anglais et paru en 1964) connaissent une certaine popularité aux Etats Unis depuis le début des conflits afghan et irakien. Ceci s’explique assez largement sur le fait que Galula, ayant bénéficié d’expériences de combat plus diversifiées que ses collègues, fonde une théorie globale que la fin de la guerre froide n’a pas rendu obsolète (contrairement à Trinquier qui, bien que premier théoricien du genre, ne parvient pas à dépasser le cadre de pensée « Guerre froide » et l’opposition démocratie libérale/communisme).

            Natif de Tunisie, il s’engage dans l’armée de Terre puis est reçu à Saint Cyr en 1939. N’ayant même pas le temps de finir sa formation, le régime de Vichy le radie des listes d’officiers parce qu’il est juif. Fuyant la Collaboration, il se réfugie en Afrique du Nord où les Forces Françaises Libres du général de Gaulle le réintègre en 1943. La fin du conflit mondial le propulse dans les missions militaires françaises en Chine où il chargé d’observer les combats entre le Kuomintang et le PCC de Mao. Capturé puis relâché par les communistes chinois, il est affecté ensuite à une mission militaire internationale d’observation de la guerre civile grecque au terme de laquelle les insurgés communistes seront éliminés. Il participe ensuite à la guerre d’Indochine puis d’Algérie durant lesquelles il obtiendra plusieurs succès avec sa méthode[3].

            La doctrine de Galula repose essentiellement sur l’importance accordée à la politique dans la menée de la guerre insurrectionnelle. Il considère ainsi que les masses sont dans leur immense majorité neutres et attentistes se ralliant au vainqueur et que, partant, le but des insurgés et contre insurgés est de les pousser à choisir leur camps à la fois sur des bases idéologiques, matérielles ou coercitives[4].

            Il cite ainsi les pré-requis du succès d’une insurrection : 1) la cause (perçue ou réelle) de l’insurgé, changeante car soumise aux péripéties du combat, lui permettant de rallier un maximum de mécontents ; 2) la faiblesse du régime politique que l’insurgé veut remplacer (érosion du consensus national, manque de contrôle de l’appareil administratif, manque de volonté dans la répression de l’insurrection) ; 3) une situation de crise offrant des opportunités de prise de pouvoir ; 4) le soutien extérieur basé sur la realpolitik ou l’idéologie et pouvant être moral, politique, technique militaire ; 5) les structures géographiques et économiques[5].

            Partant deux stratégies insurrectionnelles peuvent être utilisé pour la prise du pouvoir : 1) la stratégie maoïste orthodoxe, uniquement possible dans un pays où l’opposition politique est tolérée ou 2) une variante de type algérien basée sur un centre « bourgeois-nationaliste » où le noyautage et l’endoctrinement sont remplacés par une phase de terrorisme intense coupant les liens entre les masses et l’administration[6].

            Sur ces bases sont établis 8 étapes par lesquelles on se débarrasse des rebelles : 1) anéantissement ou dispersion du gros des forces insurrectionnelles sur une base territoriale donnée par la concentration de troupes forçant le rebelle à la fuite dispersée ou au combat. La réparation des dommages collatéraux doit être prise en charge pour s’attirer les faveurs de la population autochtone ; 2) déploiement d’unités statiques censée tenir la zone « nettoyée » pour éviter le retour en force des rebelles, notamment par la mobilisation des populations concentrées et préparées à l’autodéfense ; 3) l’établissement de contacts gagnant-gagnant avec la population afin que la communication opérationnelle fonctionne à plein régime et que les populations se sentent protégées ; 4) l’éradication de l’organisation politique clandestine des insurgés par l’élimination des officiers politiques et de l’appareil de propagande, privant le parti de son rôle moteur ; 5) des élections libres afin de désigner des autorités locales provisoires légitimes, il faut dans ce cadre permettre l’émergence de jeunes leaders et permettre aux femmes de participer ; 6) tester les leaders locaux en leur donnant des tâches sécuritaires légères mais concrètes, la plupart du temps des actions d’autodéfense ; 7) réunir les leaders politiques fiables dans une unité politique faisant concurrence aux organisations politiques insurgées et 8) le ralliement ou la réduction définitive des éléments restant de la guérilla, le noyau dur rebelle doit être isolé et une « paix des braves » proposés aux moins convaincus des insurgés[7].

            A noter que cette redécouverte et cet encensement de Galula intervient après que la doctrine des premiers auteurs que nous avons cité soit reprise par les américains au Vietnam et mise en œuvre en Algérie.

            Le problème étant, dans les deux cas, que cette stratégie, bien que pouvant être à la base de succès tactiques, a été la source de nombreuses dérives empêchant la logique contre insurrectionnelle de fonctionner.

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Le Colonel Roger Trinquier en Indochine. Bien que mêlant le militaire et le politique dans sa conception de la guerre contre insurrectionnelle, sa tendance au « tout répressif » a produit des conséquences néfastes sur la conduite la guerre à long terme.

           La doctrine majoritaire à l’époque reposait d’avantage sur les conceptions du Colonel Roger Trinquier qui estimait que l’on devait combattre « le feu par le feu » et qui de ce fait légitimait une violence aveugle envers les insurgés. En effet, basées sur la doctrine Jdanov partageant le monde entre barbares impérialistes et civilisés communistes, les méthodes maoïstes consistaient essentiellement dans la pratique de la terreur par des mutilations ou des exécutions spectaculaires forçant les indécis à choisir leurs camps. Les conceptions « tout répressif » de Trinquier et des américains sont alors le miroir des conceptions maoïste de la guerre entrainant un engrenage de violence toujours plus éprouvant pour les soldats. Or bien souvent, l’endoctrinement et les causes poussant les insurgés au combat leur procurent un moral bien plus important que les soldats des armées régulières servant une logique coloniale/impérialiste bouffie de contradictions et bien souvent envoyés au combat par la conscription (Algérie, deuxième guerre d’Indochine). D’où la faiblesse des armées régulières dans la guerre psychologique imposée par les guérilleros et le manque de contrôle des dérives ultraviolentes horrifiant souvent l’opinion publique et les masses populaires autochtones, finissant d’affaiblir le dispositif politique de la guerre.

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L’Organisation de l’Armée Secrète est un groupement d’officier français militant pour l’Algérie française et à l’initiative du Putsch des généraux à Alger en 1958 provoquant la chute de la IVème République et le retour de de Gaulle dans la politique française.

            Ajoutons par ailleurs que la DGR fut très prisée par les officiers supérieurs français proches de L’OAS et que, de ce fait, elle fut interdite par de Gaulle en 1961, la faisant dès lors tomber dans l’oubli. La plupart des tenant de la doctrine s’exileront néanmoins en Amérique du Sud où ils participeront activement à l’élaboration des stratégies contre insurrectionnelle pour lutter contre les guérillas communistes y émergents. Pinochet fut ainsi un des élèves de la DGR[8].

            Le retour de la DGR dans l’actualité stratégique provient du général américain David Petraeus responsable de l’opération américaine en Afghanistan et considérant David Galula comme le « Von Clausewitz  de la contre insurrection[9] ». Il a publié avec David Kilcullen plusieurs essais touchant à la fois à la guérilla montagnarde moudjahidin et à la répression du terrorisme en Afghanistan et en Irak après les interventions américaines[10].

            Loin de ce point de vue, plusieurs commentateurs soulignent les limites de cette vision qui, quoique plus globale que les conceptions de Trinquier, a montré son inefficacité dans la lutte contre des guérillas de type Daesh et Al Qaïda[11]. L’emploi de mercenaires issus d’entreprise privée (de type Blackwater), ne combattant donc pas au nom d’une idéologie, et les errements stratégiques américaines, pour ne pas dire le manque de vision globale, n’aide en effet pas à la mise en place d’un contexte politique provoquant l’adhésion des populations subissant pas les conflits, alors que, rappelons le, ce type de guerre nécessite une vitalité politique au moins aussi importante que les moyens militaires déployés.

BlackWater
Mercenaires de l’entreprise privée Blackwater. En plus de pratiquer la guerre au nom d’intérêt financier, ces nouveaux soldats ont changé le visage de la guerre moderne (guerre d’Irak et d’Afghanistan principalement) et leur statut n’est encore pas clairement défini autant en droit international qu’en terme de responsabilité dans les crimes de guerre.

            Dans Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965-1972) Uwe SIEMON-NETTO, alors reporter de guerre durant la seconde guerre d’Indochine et ce faisant témoin de la mise en œuvre des tactiques de guerre contre insurrectionnelle, estime même que ce type de guerre asymétrique est largement défavorable aux pays se réclamant des démocraties occidentales. Il explique ainsi que la transparence démocratique et l’influence des médias sur l’opinion publique du pays belligérant (ici les Etats Unis) provoque une certaine faiblesse innée dans l’arsenal politique du dit pays face à des doctrines idéologiques plus monolithique (pour ne pas dire totalitaire). Ainsi la menée d’une guerre dans laquelle le politique et le militaire occupent une place quasi égale ne peut conduire qu’à une défaite[12].

[1] https://www.herodote.net/18_avril_1955-evenement-19550418.php

[2] https://www.institut-jacquescartier.fr/2011/01/clausewitz-un-stratege-pour-le-xxie-siecle%C2%A0/

[3] http://maisonducombattant.over-blog.com/pages/David_Galula_19191968-487697.html

[4] https://www.files.ethz.ch/isn/136512/201202.pdf

[5] http://www.bleujonquille.fr/documents/docs/Galula_Petraeus.pdf

[6] Idem

[7] Idem

[8] http://blog.mondediplo.net/2009-11-26-Nouvelle-prosperite-de-la-contre-insurrection-a

[9] http://www.bleujonquille.fr/documents/docs/Galula_Petraeus.pdf

[10] Idem

[11] https://www.files.ethz.ch/isn/136512/201202.pdf

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

Défi 30 jours/ 30 articles #21 – Sureté Générale Indochinoise – La « CIA indochinoise » protectrice et fossoyeure de l’Indochine française.

écusson police
Ecusson de la police Indochinoise.

 

Créée le 7 février 1917 sur décret d’Albert Sarraut, la Sureté Générale Indochinoise (SGI) est le pendant répressif de la collaboration franco-annamite (sujet d’un précédent article[1]). Les deux politiques sont ainsi élaborées couper l’herbe sous le pieds des mouvements anticoloniaux naissant après que la ligue Duy Tan de Phan Boi Chau ait lancé différentes opérations militantes causant des troubles dans la colonie (manifestation contre l’impôt, grèves).

            D’après les conseils de Louis Marty, rouage essentiel de la machine, et de l’inspecteur Saurin, le gouverneur Sarraut va créer la tentaculaire SGI en centralisant l’ensemble des services de police (administrative, judiciaire, municipale, portuaire et même indigène).

            Elle se divise en trois bureaux : Affaires politiques, Affaires Indigènes et Service Central de Renseignement et de Sureté Générale.

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Le lettré réformiste Phan Boi Chau. Avec Phan Chu Trinh, il est la figure de proue des mouvements anti-coloniaux vietnamiens au début du XXème siècle.

La SGI est également le nœud des réseaux secrets français en Asie, comptant ainsi les réseaux secrets chinois (montés par Sarraut en 1912) et siamois, le service de Contrôle et d’Assistance des Indochinois en France et l’ensemble des réseaux présents dans les 5 « pays » Indochinois (Annam, Cochinchine, Cambodge, Tonkin, Laos). Cette structure tentaculaire vise à pallier aux insuffisances constatées lors des contestations orchestrées par le mouvement Duy Tan : Phan Boi Chau, exilé en Chine, avait bénéficié de l’appui d’un certain nombre d’organisations politiques chinoises (kuomintang notamment) soutenant des sociétés secrètes en Chine et sur le territoire vietnamien.

            Très en avance sur son époque, la SGI disposait d’un laboratoire de police scientifique extrêmement moderne et d’une brigade motorisée (rarissime dans les années 20) pour les interventions rapides.

            Mais là où l’institution policière a « excellé » c’est dans l’infiltration et dans la mobilisation d’informateurs dans toutes les couches de la société. S’inspirant des méthodes d’infiltration,

Vidocq
Eugène François Vidocq. Ancien repris de justice, il propose ses services à la Police parisienne. Grâce à sa bonne connaissance du milieu criminel et son réseau d’informateur constitué d’ancienne prostituée et d’ex-détenu,  il « nettoya » le Paris de la seconde moitié du XIXème siècle la où les techniques de Police « classique » piétinaient.

d’identification des suspects et d’analyse inaugurées par François Vidocq[2], fondateur de la première agence de détective du monde et père de la criminologie moderne, la SGI va s’avérée d’une efficacité redoutable quant au démantèlement des organisations anticoloniales vietnamiennes. Le volume de personnes fichées par la SGI atteindra à cette époque une importance inédite[3].

            Ses plus hauts faits d’armes furent sans doute la répression du PCI d’Ho Chi Minh (en 1931 la totalité du comité central du PCI est sous les verrous ou six pieds sous terre[4]) dans le contexte de la montée en puissance de la IIIème internationale mais surtout la destruction du Việt Nam Quốc Dân Đảng après l’assassinat de Bazin en 1930[5].

            Cet épisode, en même temps que la crise économique à venir après le crash de la bourse de New York, marque la fin de l’apogée de la puissance indochinoise et révèle au grand jour la violence militante née des frustrations des Vietnamiens éduqués selon le modèle français et ayant soif des idéaux de liberté et d’égalité véhiculés par l’instruction publique française à travers notamment la Révolution de 1789[6].

            Dès lors l’engrenage de la violence est enclenché mais l’efficacité de la SGI maintiendra encore un moment cette violence sous une chape répressive de plus en plus dure incluant le recours à la torture (utilisation de la gégène et « le retournement de gésier de poulet [7]»).

            Cette période vit l’influence de la SGI grandir du fait des préoccupations sécuritaires. Devenant rapidement indispensable aux autorités coloniales, son orientation exclusivement sécuritaire conforte la solution de crispation conservatrice et entrave fortement les capacités de l’Indochine Française à réaliser les réformes qui auraient pu sauver la construction indochinoise[8].

Le coup de force japonais de 1945 fit voler en éclat la structure de la SGI par l’arrestation ou l’exécution des officiers français de l’agence ainsi que des auxiliaires et informateurs vietnamiens compromis. Les bureaux du quartier général rue Catinat furent également pillé et l’ensemble de la documentation brulée par des nationalistes vietnamiens. Malgré un effort appréciable pour rétablir son aura d’antan, la SGI d’après guerre ne sera que l’ombre d’elle même jusqu’à sa disparition en 1954[9].

siège de la sureté indochinoise tu do
Le siège de la SGI, rue Catinat à Saïgon (aujourd’hui ironiquement appelé rue de la liberté en vietnamien). La plupart des révolutionnaires vietnamiens du Sud passèrent par les prisons politiques de l’institution entre 1917 et 1945.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/03/defi-30-jours30-articles-6-collaboration-franco-annamite-la-tentative-dessouffler-lessor-nationaliste-en-indochine/

[2] https://www.youtube.com/watch?v=VIS28nYp-GE&t=185s

[3] Pierre Brocheux et Daniel Hémery, Indochine, la colonisation ambiguë, éditions la découverte, 2001

[4] http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article9820

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/11/defi-30-jours-30-articles-14-coolie-le-temps-des-jauniers/

[6] Patrice Morlat, Projets coloniaux et mise en pratique : la politique des « fils » de Sarraut en Indochine dans les années vingt, Cahiers d’histoire, 2001, p13-28 disponible sur https://chrhc.revues.org/1735

[7] Le militant était couche sur le sol, face contre terre et les mains derrière le dos. L’un des auxiliaires de police posait le pied sur le dos de l’inculpe pour le maintenir couche sur le sol tandis qu’un autre lui prenant les mains, les relevait le plus possible vers la tête; les épaules se désarticulaient en craquant, ce qui provoquait l’asphyxie et l’évanouissement. Cette torture était censée laisser des séquelles dans les poumons.

[8] Sophie Dulucq, Jean François Klein et Benjamin Stora, Les mots de la colonisation, Les presses universitaires du Mirail, 2008.

[9] http://indochine.uqam.ca/en/historical-dictionary/1370-surete-federale.html