De l’écho vietnamien de la guerre en Ukraine – Partie 2 – Le transfert de la rivalité idéologique sur la scène politique nationale et les répercussions économiques.

II) Le conflit ukrainien comme polarisateur politique au sein de la société vietnamienne, quel rôle pour l’Etat-Parti dans la guerre de l’information ?

L’abstention à l’ONU n’est pas le seul élément singulier dans la réaction vietnamienne à l’intrusion russe en Ukraine. La présence de communautés vietnamiennes importantes sur le territoire des deux belligérants a également provoqué des réactions épidermiques  dans une opinion publique qui ne connait que trop bien la douleur de l’exil pour cause de guerre.

Ainsi de nombreuses vidéos de Vietnamiens fuyant Kiev ou passant la frontière polonaise ou tchèque sont parvenus au Vietnam, alimentant par la détresse qu’elle dépeignait, la polarisation politique du pays. En effet, pourtant relativement étrangère au Vietnam sur un plan purement géopolitique, la guerre en Ukraine exacerbe les tensions sur un plan idéologique.

Miniature Youtube issue de la chaine polonaise en langue vietnamienne Pho Bolsa. « Les Vietnamiens de Pologne aident les Vietnamiens d’Ukraine.

Nous l’avons déjà dit plus haut les liens historiques entre Hanoï et Moscou sont restés très consistants malgré l’écroulement soviétique et ont muté avec le temps pour trouver une contenance idéologique et symbolique. Ainsi les plus vieilles générations et la frange conservatrice de la société soutiennent elles sans réserve la ligne du Kremlin en reprenant les grandes lignes de son narratif : les troupes russes interviennent en position de légitime défense face aux poussées de l’OTAN qui menace la sécurité russe et couvre le massacre des populations russophones de l’Est de l’Ukraine. Ceci mélangé avec l’admiration, la gratitude et la nostalgie datant de l’époque soviétique se fond dans une opposition feutrée à certains éléments de la culture occidentale progressiste que certains juges incompatibles avec la culture traditionnelle vietnamienne (mouvements LGBT notamment) et que le président russe pourfend. Sur cette base, l’Ukraine pro-occidental est jugée comme « ingrate » et « traitresse » envers le grand frère russe.

En face, la détresse des réfugiés vietnamiens fuyant l’Ukraine en proie aux bombardements russes et la résistance civile contre l’agression d’un pays souverain amène à tirer des parallèles avec l’agression chinoise contre le Vietnam en 1979 ainsi qu’avec l’attitude relativement agressive de Pékin envers son voisin méridional. Ainsi, une partie de l’opinion publique vietnamienne ressent-elle le coup de force russe en Ukraine comme un potentiel dangereux précédent sur la scène internationale qui, s’il n’était pas combattu, verrait le Vietnam devenir une proie pour la Chine, ce qui ne manque pas de réanimer l’hostilité ancestrale de la population vietnamienne contre l’impérialisme chinois. Sur le plan de la gouvernance, nombreux sont les citoyens vietnamiens à se reconnaitre dans les désirs de la frange libérale de la société ukrainienne voulant mettre à bas les systèmes autoritaires et corrompus hérités de la gouvernance marxiste-léniniste qui émaillent aujourd’hui encore l’actualité politique vietnamienne de ses abus et de ses incuries. Ils souhaitent l’établissement de régimes transparents davantage inspiré par les démocraties occidentales, à rebours donc du modèle russe.

En 2014, l’installation d’une plateforme pétrolière chinosie dans les eaux territoriales revendiquées par Hanoï avait déclenché de violentes émeutes chinoises dans les grands centres urbains. Plusieurs entreprises chinosies avaient été bruléés et plusieurs ressortissant chinois et taïwanais blessés.

Comme nous parlons ici d’un régime d’essence marxiste-léniniste, le Parti-Etat détient le monopole sur les canaux d’informations traditionnels et doit donc s’obliger à produire un traitement du conflit ukrainien à même de contenir les considérations politiques qui pourraient déstabiliser son autorité à l’intérieur du pays ou hypothéquer l’équilibre international que nous avons décrit dans la partie précédente. Aussi la couverture antérieure au début du conflit, relativement pro-russe voire complètement pour certain, changea-t-elle assez radicalement pour devenir plus neutre, plus détaillée voire, pour certaines sources, finement critique de la position russe après le 24 février. En effet, de l’analyse de l’expansionnisme de l’OTAN et de la responsabilité occidentale dans l’escalade du conflit les sujets se sont orientés vers l’analyse des mauvais calculs de Kiev ou de Moscou dans les négociations de paix et la désescalade du conflit, les conséquences économiques du conflit pour le Vietnam ou l’action du gouvernement et la solidarité vietnamienne dans le soutien des réfugiés. Il fallait que la presse institutionnelle soit le principal véhicule de la parole officielle du Parti caractérisée par son expression minimaliste et euphémisante consistant à se dire « profondément concerné » par la situation tout en appelant au respect du droit international en la matière, le tout en développant parfois un discours anti-hégémonique basé sur l’histoire propre du pays sans jamais parler « d’invasion » de l’Ukraine par la Russie. La retenue du pays dans ses engagements est dans ce cadre promu comme la seule solution viable pour maintenir l’ouverture du pays tout en assurant sa relative neutralité.

Pour autant, si ces méthodes pouvaient encore s’avérer efficace pour contenir l’élan populaire il y a une vingtaine d’année, ce n’est plus le cas à l’heure d’internet. Au Vietnam, une grande partie de la population a appris à lire entre les lignes de l’information d’Etat et nombreux sont ceux qui se tournent vers la toile pour s’informer. Ainsi, dès les premiers jours de l’attaque de nombreux groupes facebook (réseaux social le plus utilisé au Vietnam) furent créé d’abord dans l’intention de soutenir les population vietnamiennes jetées sur les routes de l’exil, apportant en cela des témoignages plutôt pro-ukrainien. Dans ce sillage et surtout après l’abstention du Vietnam durant le vote de condamnation de l’intrusion russe, plusieurs groupes de réinformation ou d’information alternative ont émergés sur le réseau social totalisant une douzaine de groupes répartis quasi équitablement entre les citoyens soutenant l’action du gouvernement et ceux critiquant l’approche retenu par le gouvernement.

Bien que ces deux positions ne soient pas des projections exactes des positions pro ou anti – Russie, la neutralité affichée par le gouvernement vietnamien est comprise par une majorité de la population comme une approbation de l’action russe, y compris dans le camp pro-Poutine. Ainsi, lorsque l’on retire de la plateforme les comptes et pages créés et pilotés sur l’ordre du gouvernement afin d’articuler et de mettre en avant sa position nuancée (ce qui implique parfois le relais et l’amplification des actualités produites par le Kremlin et la mise en sourdine de certaines informations concernant l’Ukraine), il apparait que la plupart des « netizens » (contraction des mots anglais « internet » et « citizen », soit citoyen du net) vietnamiens tiennent une position critique vis-à-vis de leur gouvernement. Parmi les raisons que l’on pourrait avancer pour tenter d’expliquer ce contrecoup, il semble que la peur de voir la Chine profiter de la situation pour avancer ses pions au détriment d’Hanoï prédomine. En effet, si Taïwan est souvent évoqué comme prochain objectif chinois, son alliance militaire avec Washington ainsi que la réitération  du président Biden des garanties de protection de l’île par l’US Navy en fait une victime moins probable que le Vietnam qui, malgré son intense activité diplomatique, ne bénéficie d’aucune alliance défensive.

Lors d’une visite au Japon le 23 mai 2022, le président Joe Biden a clairement souligné son intention de soutenir directment Taïwan en cas d’aggression chinoise, laissant en cela entendre que la situation de l’île était différente de celle de l’Ukraine.

En définitive, la guerre en Ukraine est un sujet alimentant les divergences de politique interne au Vietnam entre la faction libérale plutôt pro-occidentale et la faction conservatrice plutôt pro-russe. Le pays est en cela un caisson de résonnance idéologique tout à fait unique en son genre. Au milieu de cette guerre de l’information Ukraine/Russie et de ses relais internes sur les réseaux sociaux, le gouvernement vietnamien cherche à maintenir le statu quo sur la scène internationale mais peine à convaincre ses administrés du bien fondé de ses actions malgré ses manipulations de l’information en ligne. La situation pourrait échapper à son contrôle si la prospérité économique du pays, principal pilier de sa légitimité depuis le Doi Moi, venait à manquer sa reprise après les difficultés nées de la crise internationale du Covid-19.

III) Une économie post-Covid enrayée par la guerre russo-ukrainienne

               De son modèle d’économie industrielle tournée vers l’export, le Vietnam a recueilli de doux fruits depuis l’ouverture du pays en 1986 (de 14 milliards à 271 milliards de dollars de PIB entre 1985 et 2020, part de la population vivant sous le seuil de pauvreté de 52% à 1.80% entre 1992 et 2018) mais s’est également exposé à une situation de grande vulnérabilité aux changements macroéconomiques. Etant donné que les effets du Covid-19 sur l’économie vietnamienne firent déjà l’objet de développement sur le présent blog, ils ne seront ici mentionnés que dans la  mesure où ils seront pertinents quant à l’analyse des répercussions de la guerre en Ukraine sur l’économie vietnamienne.

               Le conflit en Ukraine et les sanctions visant à isoler économiquement la Russie ne touche directement le Vietnam que de façon restreinte. Même si pour l’année 2021 le commerce bilatéral avec la Russie avait atteint 5.5 milliards de dollars (+13.8% en glissement annuel) et avec l’Ukraine 720 million de dollars (+50% en glissement annuel), les deux belligérants ne représente que 4% du commerce extérieur vietnamien. La coupure du système de paiement international SWIFT pour les agents économiques russes pourrait affecter les entreprises opérant depuis le Vietnam en ce que des retards de paiement pourrait grever leurs comptes. De la même façon, l’obstruction de la filière du bois russe devrait durement affecter la filière vietnamienne de la transformation du bois. Plusieurs projets énergétiques réalisés en collaboration avec Moscou ou grâce à des fonds chinois sont également suspendus comme la centrale thermique Long Phu 1, le terminal gazier de Quang Tri ou le parc éolien côtier de Vinh Phong. Le secteur le plus directement et durement touché reste le tourisme étant donné que si les touristes ne représentent que 3,5% des visiteurs étrangers au Vietnam (soit le 6ème pays de provenance de touristes étrangers), ils dépensent quasiment 2 fois plus sur place en moyenne que les autres (1600 euros en moyenne contre 900 euros). Pour des raisons marketing et historique, ils se concentrent d’ailleurs souvent sur les localités de Nha Trang, Phan Thiet, et Phu Quoc, rendant leur absence d’autant plus sensible. A noter d’ailleurs que les agences vietnamiennes ont pour le moment stoppé toute activité marketing vers la Russie, Vietnam Airlines ayant cessé de relier les aéroports russes depuis le 25 mars.

A Nha Trang, ville balnéaire du centre Vietnam, il n’est pas rare de voire les enseignes ou les menus portés des inscriptions en cyrilique étant donné le nombre de touristes russes fréquentant la localité.

               Si ces impacts directs restent limités, les conséquences du conflit ukrainien sur un plan indirect peuvent à la fois être bien plus sérieuses et bien plus longues. Avant de poursuivre plus loin dans les développements, il est nécessaire d’indiquer ici que ces derniers n’ont rien de péremptoire étant donné le manque de recul nécessaire pour démêler les conséquences de la pandémie mondiale que le monde a traversé de celles du conflit ukrainien.

                En effet, le Covid 19 avait déjà perturbé les chaines d’approvisionnement mondial dans tous les domaines d’activité économique. Or, pour un pays comme le Vietnam, dépendant à la fois des flux d’importation et d’exportation pour alimenter son secteur industriel à faible et moyenne valeur ajoutée (textile et électronique notamment). Ainsi, en plus des perturbations passées et présentes de la production dans la région asiatique qui pourraient entraver sa production industrielle et donc sa croissance, le Vietnam – comme le reste des pays du monde – fera face à la surcharge des flux maritimes après la fermeture du port d’Odessa par les autorités militaires ukrainiennes et la fin du trafic non essentiel des plus gros affréteurs mondiaux vers les ports russes. La plupart des marchandises devant transiter par ses ports a été redirigé vers Port Saïd en Egypte et Port Kafez en Turquie, entrainant à la fois une augmentation significative des couts de transport, de chargement et de déchargement et un effet de goulot d’étranglement qui provoque retard et, à nouveau, des surcoûts.

Le port d’Odessa, l’un des principaux de la mer Noire, est une pièce logistique maitresse dans le réseau commerciale maritime d’europe de l’Est et du Nord . (Crédit: Odessa Journal)

               S’ajoute à cela un contexte d’inflation générale et galopante suivant logiquement la création massive d’argent papier dans le but de financer les politiques sanitaires et économiques liées au Covid 19 ainsi qu’une explosion du prix des énergies (+48,8% sur les produits pétroliers au Vietnam) et du blé respectivement liée aux contre-mesures russes et l’impossibilité d’exporter dont souffre Kiev pour le moment. L’ensemble de ces facteurs devraient entrainer une stagnation – voire une baisse à long terme – de la consommation dans les pays acheteurs de produits fabriqués au Vietnam et ainsi réduire les marges à l’export tandis que les couts de fabrication s’envoleront.

               Par effet d’entrainement, les prestataires vietnamiens en milieux de chaine de fabrication – tributaire à la fois des chaines d’importations et d’exportations – se verront donc contraint à un exercice d’équilibre visant à répercuter la majoration des couts sur le prix de vente sans pour autant se priver de leur compétitivité à l’export. Dans le même registre, le commerce interne de produits d’imports subira une hausse de prix, réduisant de fait leur consommation. A noter que le prix des carburants s’est déjà répercuté sur l’indice global des prix vietnamiens, les faisant augmenter d’1, 76% (chiffre de la fin mai). En fin de chaine, l’investissement interne devrait également impacté.

Hormis les effets directs des mesures internationales d’isolement de la Russie, les conséquences à long terme pour le Vietnam sont assez similaire aux perturbations liées à la pandémie de Covid 19. De ce fait, les solutions qui permettraient au pays de rebondir restent les mêmes que celles développées dans l’article concernant l’économie post-Covid au Vietnam vers lequel nous renvoyons le lecteur: https://vinageoblog.wordpress.com/2022/01/16/quelles-perspectives-pour-leconomie-vietnamienne-en-2022/ .

Actualités – De l’écho vietnamien de la guerre en Ukraine (Partie 1: la « diplomatie du bambou » à l’ère des pandas?)

Le 24 février 2022, les troupes russes précédemment massées à la frontière pénètrent sur le territoire ukrainien sous le prétexte de protéger les populations russes des régions de Donetsk et du Donbass. L’émotion est grande de par le monde et l’intrusion de Moscou chez son voisin de l’ouest entraine une série de réactions politiques, économiques et médiatiques visant à isoler le Kremlin sur la scène internationale.

Le contrecoup est particulièrement appuyé dans le monde occidental et notamment parmi les membres de l’OTAN et de l’Union Européenne. Outre le passé urticant de certains de ces pays durant la période soviétique, ceci s’explique également par la peur du retour du spectre de la guerre sur le vieux continent ainsi que par le fait que l’action du Kremlin semble être dirigée contre le modèle de société de type démocratie libérale défendu par le camp occidental.

Une autre nation s’est également illustrée par l’intensité des passions que le conflit a déchainé et ce malgré la distance géographique qui l’en sépare : le Vietnam.  En effet, par « fraternité  communiste » nombreux furent les cadres vietnamiens à avoir bénéficié d’une éducation en URSS et dans ses pays satellites d’Europe Orientale, beaucoup parmi eux ayant d’ailleurs décidé de rester sur place. Ce lien tout à fait spécial s’explique également par l’histoire récente du pays au cours de laquelle Moscou s’est avérée être un soutien indéfectible de la jeune République Populaire du Vietnam que cela soit pour la guerre de « libération nationale » contre le colonialisme français, la « guerre d’unification » contre l’impérialisme américain ou la guerre contre le voisin chinois en 1979. La Russie jouit ainsi d’une aura incomparable au Vietnam et d’un attachement singulier d’une partie de la population, de la classe dirigeante et de l’élite économique.

Affiche de propagande soviétique en faveur de l’amitié avec le Vietnam.

Cette flamme sentimentale et symbolique est par ailleurs tout à la fois entretenue et menacée  par les problématiques concrètes que lui donne le conflit en Ukraine. En effet, l’opposition entre le camp occidental mené par Washington et la ligue défendant la ligne moscovite déstabilise l’équilibre de force précaire tissé par Hanoï sur la scène internationale, s’agissant notamment de sa gestion des tensions avec Pékin en « Mer Orientale » (I). D’autre part, l’antagonisme démocratie-libérale/démocratie-autoritaire qui se cristallise dans cette guerre soulève un débat de société quant aux aspirations profondes du peuple vietnamien et à la capacité du Parti Communiste Vietnamien d’y répondre tout en se maintenant au pouvoir, donnant lieu à une intense bataille de l’information (II). Enfin, et bien qu’il soit encore un peu tôt pour parler de ce sujet de manière péremptoire, nous tâcherons d’entrevoir les impacts probables du conflit ukrainien sur l’économie vietnamienne (III).

I. La « diplomatie du bambou » entre-t-elle dans l’ère des pandas ?

Lors du coup d’envoi du « Renouveau » (Đổi mới) par le Parti Communiste Vietnamien (PCV) en 1986, l’objectif sur le plan international consistait briser l’isolement qui étouffe le pays du fait de l’embargo américain datant de 1975 et des mesures de rétorsion chinoises faisant suite à la guerre sino-vietnamienne de 1979. Le Vietnam n’entretenait alors des relations diplomatiques qu’avec l’URSS et ses satellites d’Europe orientale ou centrale ou avec des pays trop peu influent ou trop pauvre pour le sortir de l’ornière.

Débute dès lors une ouverture diplomatique tous azimut pousser par deux moteurs principaux : 1) la normalisation des relations avec Pékin en 1991 et 2) avec Washington en 1995. S’en suivront des traités avec de nombreux pays ainsi que l’adhésion aux principales institutions internationales et régionales permettant l’inclusion du pays dans les circuits économiques globaux (ASEAN en 1995, OMC en 2007, etc…) . Aujourd’hui encore le corps diplomatique vietnamien affiche une dynamique remarquable et le Vietnam continue d’élargir ou d’approfondir ses cercles de coopérations. Les signatures et mises en application du traité de Libre-échange avec l’Union Européenne ou le RCEP sont ici les deux illustrations récentes les plus parlantes. Les affaires étrangères vietnamiennes le rappellent constamment : le Vietnam se veut l’avis de tout le monde.

Mais certains sont plus des amis que d’autres…

Car si la volonté de la direction vietnamienne est à l’ouverture, elle est contrainte par une série de considérations historiques et géopolitiques qui pèsent sur sa marge de manœuvre ainsi que sur la souveraineté du pays.  Le dossier le plus sensible à ce titre reste la relation avec le grand voisin du nord qui constitue à la fois le principal fournisseur de l’industrie vietnamienne mais aussi un rival de poids s’agissant des différends territoriaux en « Mer Orientale ». Ajoutons à cela que par atavisme, la population vietnamienne est relativement hostile aux actions chinoises, allant jusqu’à créer des troubles internes (comme nous le verrons dans la deuxième partie).

La stratégie vietnamienne consiste ici à se servir de son ouverture diplomatique pour internationaliser le potentiel conflit en Mer de Chine et trouver des partenaires qui réduirait sa dépendance à la Chine populaire, ce qui implique un certain pragmatisme dans le but de trouver un compromis. Mais cela implique également de ne se placer en porte-à-faux avec aucun potentiel partenaire par un quelconque jeu d’alliance. Pour cela, les dirigeants vietnamiens, orgueilleux de l’indépendance et de la souveraineté acquises de haute lutte et soucieux de ne pas retomber dans les jeux d’alliance qui avait pu nuire au pays auparavant et qui pourrait aujourd’hui fermer des opportunités de coopération, ont posé le principe des 3 « non » lors de l’ouverture du pays : non à toute base étrangère sur le territoire vietnamien, non à une alliance militaire et à une association dirigée contre un Etat tiers.

C’est sous le vocable de « diplomatie du bambou » que les officiels vietnamiens aiment à qualifier ce mélange de flexibilité et d’intransigeance permettant d’assurer la sécurité et l’attractivité économique du pays tout en marquant la permanence de certains principes.

Et c’est bien cette stratégie que la guerre en Ukraine perturbe.

Elle marque en effet une contradiction qui pourrait s’avérer indépassable à long terme pour le jeu politique international vietnamien :

La dernière grosse commande vietnamienne à la Russie fut 6 sous-marins de classe kilo dans le cadre de la modernisation de sa flotte de guerre.

Or, Hanoï compta parmi la minorité de pays à s’être abstenu ou à avoir voter en défaveur des sanctions à l’encontre de la Russie lors de l’assemblée des Nations Unies du 2 mars 2022, ce qui, évidemment, ne passa pas inaperçu. Pire encore, loin de manifester sa volonté claire de mettre la Russie au ban des nations, le Vietnam a officiellement annoncé le maintien des exercices militaire conjoints avec Moscou, marquant en cela une intransigeance vis-à-vis de la pression occidentale et notamment des Américains.

Ces derniers pourraient d’ailleurs être amenés à brandir une menace qui a déjà fait fléchir plusieurs pays de la région concernant des contrats d’armement avec la Russie : le Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act ou CAATSA.  Votée puis mise en application sous le mandat Trump, cette loi vise à renforcer les pressions déjà existantes contre l’Iran, la Corée du Nord et la Russie en étendant la palette des sanctions aux partenaires de ces pays. Le Pentagone connaissant l’importance géopolitique du commerce d’armes russe en Asie du Sud Est, il s’est empressé de faire pression sur les pays de la zone.  L’Indonésie avait ainsi abandonné le projet de se fournir en avions de combat SU-35 en février 2022 tandis que les Phillipines avaient quant à elles renoncé à l’idée d’acheter des sous-marins russes devant les mesures de rétorsion que Washington envisageait à leur encontre.

Hors Asie, le CAATSA fut utilisé en 2019 afin d’infliger des sanctions à l’Inde et à la Turquie dans le cadre de l’achat par ces pays des systèmes russes de missiles sol-air S400.

Si le dispositif existe, il parait pourtant improbable qu’il soit activé pour le moment par Washington à l’encontre du Vietnam, et ce pour plusieurs raisons :

  1. Les instances américaines sont au fait de l’importance de l’armement russe dans les arsenaux vietnamiens mais aussi des pesanteurs qui pèseraient sur l’armée vietnamienne même dans le cas où le PCV déciderait de changer drastiquement ses fournisseurs d’armes:

A) Bien qu’en constant progrès, le budget vietnamien ne permet pas aux intendants de l’armée d’envisager l’achat à grande échelle de matériel occidental et/ou coréen et japonais étant donné les prix bien plus avantageux des fabricants russes ;

B) Les liens entres les cadres civils et militaires de l’armée vietnamienne et leurs homologues russes sont si profonds qu’ils provoqueraient une résistance latente et durable au changement aussi bien sur une base idéologico-historique que sur les avantages pécuniaires directs qu’ils retirent de ces échanges.

C) depuis la fin de l’embargo américain sur les armes, le ministère vietnamien des armées a déjà commencé à diversifier ses achats dans divers secteurs de l’armement en se fournissant auprès de pays alliés aux Etats-Unis tels Israël, la Corée du Sud ou le Japon. A noter également que l’hostilité entre les états russes et ukrainien avait déjà perturbé la livraison de matériel militaire, Hanoï ayant du renégocier les contrats des moteurs de frégate Guepard produits en Ukraine.

D) L’acquisition de nouveaux systèmes ou de nouvelles plateformes de combat nécessiterait une révision quasi intégrale des entrainements et formations d’un personnel habitué de longue date au matériel russe, s’agissant notamment des fusils d’assaut.

  1. Le fait de voir les soldats vietnamiens utiliser des armes russes ne retire rien au fait que ses armes sont susceptibles d’être utilisées contre un de leur rival (à savoir la Chine), sans doute l’argument maitre de Moscou afin d’éviter que Pékin ne s’impose chez son voisin du sud dans ce domaine.
  2. Au vu des expériences passées, faire pression sur le Vietnam à propos de sujets touchant sa souveraineté et/ou son indépendance pourrait s’avérer contre-productif. Hanoï avait ainsi annulé des exercices militaires conjoints avec Washington en 2019 afin de manifester son agacement de voir les Américains constamment le presser pour acheter son matériel militaire.
  3. Le CAATSA en lui-même est un texte décrié autant au sein des institutions américaines. Donald Trump avait jugé que la loi laissait au Congrès la possibilité d’empiéter sur le domaine réserver à l’exécutif, les « Colombes » qu’elle empêchait de trouver des issues diplomatiques aux conflits et les « Aigles » qu’elle n’était pas apte à produire des réseaux d’alliance cohérents (les sanctions envers l’Inde furent pour eux contre-productif), situation pour laquelle le Vietnam est le meilleur exemple. Parmi les alliés de Washington, plusieurs estiment que la loi est contraire au droit international en ce qu’elle constitue une atteinte à la souveraineté des pays. De ce fait, le consensus que requérait l’emploi du CAATSA à l’encontre du Vietnam, vu comme un des plus importants partneaires de la région, semble être difficilement atteignable pour le moment.

Pour toutes les raisons précédemment évoquées, le CAATSA ne pourrait être appliqué mais pourrait constituer un argument de négociation avec le Vietnam afin d’en faire un point de pression indirecte sur la Russie et de poursuivre plus avant le processus d’isolement de Moscou. Pour ce faire, il faudrait néanmoins du doigté à l’administration Biden pour ne pas braquer ses homologues vietnamiens et ce d’autant plus que le sujet du conflit ukrainien fut et constitue encore aujourd’hui un puissant réactif dans les débats d’idée sur la scène politique vietnamienne.

Quelles perspectives pour l’économie vietnamienne en 2022 ?

« Nouveau miracle asiatique[1] », « l’étoile brillante de l’Asie[2] », « l’économie que la covid-19 n’a pas pu stoppée[3] » telles furent les formules utilisées par la presse internationale pour saluer les performances de l’économie vietnamienne en pleine crise sanitaire. En plus d’être le seul pays du sud-est asiatique à afficher une croissance positive pour l’année 2020 (2.9%[4]), le gouvernement vietnamien pouvait se targuer d’une gestion de l’épidémie à la fois efficace et transparente[5] (au moins jusqu’à juillet 2021 et le variant delta). Pour autant, la stratégie « zéro cas » d’abord envisagée par les autorités dut être abandonnée après l’explosion des contaminations à Hanoï et Ho Chi Minh-Ville cet été[6]. De la même façon, et ce malgré les bons résultats affichés, le Vietnam a connu ses plus grosses difficultés économiques depuis l’ouverture du pays en 1986[7] du fait de la Covid 19. Au vu de ces changements décisifs et alors que le variant Omicron semble jeter l’ombre de nouvelles quarantaines sur les pays occidentaux et asiatiques, il convient de se demander de quoi le futur de l’économie vietnamienne sera fait. Afin de saisir la teneur des changements qu’a engendré l’apparition du coronavirus sur la scène internationale, il faut d’abord de retracer le parcours économique du Vietnam depuis le « Renouveau » (« Đổi mới » en vietnamien) ouvert en 1986 lors du sixième congrès du Parti Communiste Vietnamien (PCV) (I) a.) puis de définir le modèle qui prévalait jusqu’à l’avènement de la crise sanitaire (I)b.). Sur cette base et à l’aune de ce que le contexte permet ou non, il conviendra d’analyser les impacts sanitaires dont souffrent les agents économiques au Vietnam (II) a.) avant de conclure sur les mesures qui pourraient permettre à Hanoï de se relancer au mieux (II) b.).

I) Le Vietnam ante-Covid : objectif à long terme et modèle économique.

A) La dynamique économique initiée par le Doi Moi .

Lorsque se réunit le VI plénum du Parti Communiste Vietnamien (PCV) en décembre 1986, la situation du pays est critique, voire intenable. Le Vietnam fait en effet face à plusieurs problèmes graves et disposent de peu de ressources pour y faire face.

Sur le plan externe d’abord, le Vietnam souffre d’un isolement diplomatique cruel car à la fois sous le coup d’un embargo américain depuis la fin de la guerre de réunification en 1975 et de l’hostilité chinoise depuis que les deux pays se sont affrontés entre le 17 février et le 16 mars 1979. S’ajoute à cela la mauvaise image qu’avait propagée à l’international la crise migratoire de 1979 connu sous le nom de « boat people » qui vit près de 1.6 million de citoyens vietnamiens quitter le pays en 10 ans et ce dans des conditions affreuses[8]. Aussi, ne restaient comme partenaires diplomatiques et économiques à Hanoï que le « grand frère soviétique » et ses pays satellites d’Europe de l’Est, ce qui, d’un point de vue géographique n’allait pas sans difficultés étant donné l’éloignement[9]. Cette entente sera bouleversée par la fin de l’ère Brejnev et le début des réformes d’Andropov puis de Gorbatchev appelant à davantage de transparence politique tandis qu’Hanoï maintenait une ligne marxiste-léniniste « orthodoxe[10] ».

Sur le plan interne ensuite, le pays souffrait des conséquences de 50 ans de guerre quasi-ininterrompue : infrastructures de tout type insuffisantes en raison des destructions, moyens de productions détruits ou obsolètes, problème de qualification de la main d’œuvre, rationnement, fuite des cerveaux, etc… Cette précarité de la subsistance pour la population se doublait de lourds problèmes de gestion par les autorités publiques menant très souvent à la contrebande et à la corruption. En bref, les fonctionnaires détenant les réseaux de production ou de distribution organisaient le marché noir à leur propre profit. A noter enfin que le processus de collectivisation des moyens de production dans le sud après la réunification du pays était laborieux, ce qui posait également des problèmes en matière de productivité, surtout dans le secteur agricole.

L’ensemble de ces facteurs a conduit à un mécontentement généralisé et à une chute de la légitimité du Parti y compris dans ses propres rangs. On peut noter ici l’exemple de Mme Binh, petite fille du leader nationaliste Phan Chu Trinh et représentante du Viêt Cong lors des négociations de Paris tenant au retrait des troupes américaines, qui, dans Ma Famille, Mes Amis, Mon Pays décrit assez crument ces difficiles années[11]. Devant le péril éminent, les dirigeants du PCV décident donc d’opérer un changement drastique dans le domaine économique, appelé « Đổi mới » (« Renouveau » en vietnamien), en privatisant le domaine agricole et une partie des entreprises détenues par l’Etat ainsi qu’en garantissant la propriété privée et la liberté d’entreprendre (y compris pour les étrangers). S’en suivra une ouverture diplomatique tous azimut que nous marquerons ici par les pierres blanches de la normalisation des rapports avec Pékin en 1991 puis avec Washington en 1995, l’intégration de l’ASEAN en 1995 et de l’OMC en 2007.

Exhibition "Renovation - Journey of dreams" to be launched
Affiche de propagande en faveur du Doi Moi avec pour slogan « Comprendre la réalité, savoir rêver, sous la direction du Parti, une jeunesse bien éduquée. »

Pour autant, devant les effets subversifs des réformes lancées par Gorbatchev en URSS– et notamment les manifestations étudiantes sur la place Tienanmen en 1989 – le gouvernement vietnamien n’entend pas doubler ces réformes économiques de réformes politiques drastiques. Le Parti reste le seul acteur politique toléré, ce qui implique le maintien des monopoles publiques sur les médias et certaines secteurs stratégiques de l’économie, ouvrant la voie à l’« économie de marché à orientation socialiste».

B) Le modèle vietnamien d’« économie de marché à orientation socialiste ».

D’abord introduite dans la constitution de 1992, cette conception économique recouvre en fait une réalité relativement simple à décrire et apparentée aux réformes entreprises en 1976 en Chine Populaire par Deng Xiaoping qui résumait l’abandon du système collectiviste avec la maxime suivante : « Peu importe qu’un chat soit noir ou blanc, s’il attrape la souris, c’est un bon chat »[12].

Il s’agit ainsi de mettre au service du PCV le potentiel économique vietnamien régénéré par les flux de capitaux étrangers. Pour ce faire, les dirigeants vietnamiens vont implanter le modèle dit du « vol d’oies sauvages[13] ». Théorisé par le japonais Kaname Akamatsu en 1937, ledit modèle a été mis en place par tous les « tigres » et « dragon » asiatiques suite à la seconde guerre mondiale et offrait donc un volume conséquent d’expériences exploitables pour les planificateurs du PCV[14].

Le « vol d’oies sauvages » est une allégorie de la stratégie suivante : pour industrialiser progressivement un pays, il faut commencer par produire en masse des biens à faible ou moyenne valeur ajoutée mais nécessitant une grande quantité de main d’œuvre[15]. Il s’agit ensuite de réinvestir les bénéfices ainsi perçus afin de procéder à une montée en gamme de la production vers des biens à valeur ajoutée plus importante. En plus des bénéfices tirés de la valeur ajoutée par la fabrication, de l’export et des salaires versés, le pays hôte peut assortir l’autorisation à investir de diverses conditions tenant à l’emploi, aux conditions de travail, à la formation des employés ou aux transferts de technologies ou de savoir-faire[16]. Evidemment ce système repose sur deux conditions pour fonctionner : l’attraction des Investissements Directs Etrangers (IDE) et l’export des biens produits[17].

ANALYSE : Ces oies sauvages dont le vol annonce la prochaine offensive des  montres chinoises sur les marchés européens...
Schéma explicatif de la doctrine de développement en « vols d’oies sauavges »

Le moins que l’on puisse dire c’est que le Vietnam excella dans l’application de ces principes, affichant de très bonnes performances économiques même en temps de crise économique (1997 crise asiatique et 2008 onde de choc de la crise des subprimes aux Etats Unis). Le pays s’est ainsi progressivement éloigné de la place qu’il occupait dans le classement des 10 pays les plus pauvres au monde en 1990. Pour citer quelques chiffres, le PIB vietnamien atteignait péniblement les 14 milliards de dollars en 1985 tandis qu’il caracole à plus de 271 milliards pour l’année 2020[18]. Dans la même veine la proportion de la population vivant sous le seuil de pauvreté (moins de 1 dollar/jour) est passée de 52% en 1992 à 1.80% en 2018[19].

Il faut dire qu’en plus d’utiliser un modèle qui a fait ses preuves, le Vietnam dispose de plusieurs atouts permettant ce développement parfois qualifié de miraculeux : population jeune, main d’œuvre abondante et peu cher donc faible coût de fabrication, stabilité politique, position géographique avantageuse (proximité de la Chine et de pays dit « développés » tels que le Japon ou la Corée), façade maritime étendue. Le pays se positionne même en tant que « Chine+1 » dans le sens où il offre tous les avantages que son voisin du nord aux investisseurs étrangers sans leur faire courir le risque d’une mesure de rétorsion diplomatique suite à des différents d’ordre politique[20]. Ainsi, et même si cela n’a rien d’automatique, certaines manufactures ont été déplacées de la Chine vers le Vietnam après le début du bras de fer commercial sino-américain voulu par Donald Trump en réponse à ce qu’il estimait être une politique commerciale déloyale de la part de Pékin.

A noter que ce système présente malgré tout des failles et des inconvénients. Sans rentrer plus avant dans les détails, on notera que comme tout système tourné vers l’export, les chaines de valeurs nationales se concentrent autour des grandes métropoles intégrées au circuit global, créant de ce fait une disparité de revenus par habitant relativement marquée en fonction de la position géographique[21]. Ces inégalités sont souvent aggravées par le déficit d’infrastructures, surtout dans les zones montagneuses du Centre et du Nord[22]. Pour pallier ces problèmes, le gouvernement mise sur l’implantation de « zones franches » (procédures administratives simplifiées et avantages fiscaux pour les investisseurs étrangers dans la zone). L’autre inconvénient majeur de ce type d’économie extravertie est sa dépendance aux fluctuations de l’économie globale aussi bien en début de chaine, lorsqu’il s’agit d’acheter des matières premières pour les besoins industriels, qu’en fin étant donné que sans débouchés commerciaux, il est impossible d’écouler le surplus de biens produits. Le Vietnam souffre notamment d’une trop grande dépendance vis-à-vis de son grand voisin du nord en termes d’approvisionnement[23], ce qui ne manque pas de régulièrement créer des remous au sein d’une opinion publique très souvent hostile à la Chine Populaire et accusant parfois la direction vietnamienne d’une trop grande complaisance à son égard[24].

Avant de voir en quoi la Covid 19 a bouleversé ou non cette stratégie, occupons-nous à dresser un instantanée de la situation économique du pays en 2019, c’est à dire avant l’apparition de la crise sanitaire. Le Vietnam affichait une croissance de 7% (dans la moyenne des résultats des années précédentes)[25] reposant sur deux piliers principaux : l’attraction des capitaux étrangers (près de 11 milliards de dollars, +86.2 comparé à 2018) et l’export (264 milliards de dollars, + 8.64%, 106,8% du PIB Vietnamien)[26]. Le pays a affiché une balance commerciale excédentaire à hauteur de 11 milliards de dollars, principalement grâce aux bénéfices réalisés à l’export vers les Etats Unis (+47 milliards) et l’Union Européenne (+26 milliards) compensant les déficits enregistrés avec les pays de l’ASEAN (- 7 milliards), la Corée du Sud (-27 milliards) et la Chine (-34 milliards)[27]. Les produits manufacturés dans les secteurs du textile et de la fabrication de chaussure, de la machine-outil et de l’électronique constituent l’écrasante majorité de la valeur perçue à travers les activités d’exports[28]. A noter cette réussite tient également, mais dans une moindre mesure, à l’export de produits agricoles, notamment vers la Chine[29]. Le tourisme représentait quant à lui 9.2% du PIB.

Une fois ces quelques repères posés appliquons nous à étudier les effets de la crise sanitaire sur l’écosystème économique vietnamien.

II) Assurer la pérennité du modèle en temps de crise sanitaire.

A)De la résilience de l’économie vietnamienne et de ses limites.

Nous l’avons déjà mentionné en introduction, la presse internationale fut dithyrambique quant à la gestion vietnamienne de la crise sanitaire, à la fois efficace, rapide et transparente, permettant ainsi au pays d’afficher 2.9% de croissance pour l’année 2020 dans une Asie du Sud Est en proie à la récession. Malgré (ou à cause du ?) le changement de tactique quant à la question sanitaire ( de « zéro cas » à « vivre avec le virus »), les 2.58% de croissance obtenus en 2021[30]  restent la pire performance économique du Vietnam depuis le Đổi mới . Avec la menace que fait planer le variant Omicron, il semble peu probable que la situation s’améliore de façon sensible en 2022.

Du fait de son économie extravertie le Vietnam a souffert, souffre et souffrira à la fois des problèmes d’approvisionnement en matières premières – venant notamment de Chine – mais aussi et surtout d’une baisse tendancielle et à long terme de la consommation dans les pays qui constituent ses principaux débouchés commerciaux en raison de leurs propres difficultés économiques. Cela entraine ainsi un manque à gagner à l’export pour les agents économiques au Vietnam mais aussi des surcouts tenant à la logistique et à l’approvisionnement[31]. Evidemment, ces perspectives impactent directement les IDE étrangers dans le pays.

Le gouvernement vietnamien a donc également fait montre de célérité dans le domaine économique en mettant très vite en place un groupe de travail chargé de contrer les effets néfastes de la Covid 19 sur l’économie par le maintien de l’attractivité du pays pour les multinationales afin de sécuriser l’afflux d’IDE et de stimuler les exportations[32]. A ce titre, les relatives bonnes performances du Vietnam quant à la gestion de la crise sanitaire et de ses conséquences économiques ont forgé une solide image de marque pour le pays. Il ne devrait donc pas y avoir de problèmes majeurs dans ce domaine à court et moyen terme. En effet, malgré les baisses successives enregistrées dans la captation des IDE (-2% en 2020[33] et -1.2% en 2021[34]), les promesses d’investissement sur l’année ont bondi de 9.3%[35]. A noter ici que plusieurs succès ont déjà été constatés avec le déplacement par Inventec (assemblage des airpods) ou Nintendo (jeux vidéo) de plusieurs unités de production vers le sol vietnamien.

S’agissant des exportations, les divers abattements fiscaux ou reports de délai de paiement de taxe semble également avoir permis de sauver de la faillite quelques entreprises et de stimuler la production tournée vers l’exportation. Mais soyons clair : l’ouverture et la dépendance envers le marché global ne laissent aux dirigeants vietnamiens guère de leviers pour juguler les fluctuations de l’économie internationale et leurs impacts profonds sur l’économie nationale[36]. Si le chômage continue d’augmenter aux Etats Unis et provoque donc le ralentissement de la consommation sur ce marché, il n’est rien que le PCV puisse faire. Nous verrons cependant dans la section suivante que cette situation présente un certain nombre d’opportunités à saisir pour les agents économiques vietnamiens. Malgré tout, la croissance des exports a atteint ainsi près de 5% pour 2020[37].

En contraste avec les journalistes étrangers, les propos tenus en langue vietnamienne furent bien plus mesurés quant à la situation économique. En effet, l’année dernière près de 31,8 millions des 54 millions d’actifs (soit 59%) ont vu leurs revenus chuter à cause de la Covid-19[38], et ce, malgré seulement 22 jours de confinement total et une aide gouvernementale de 27 trillions de Dông (soit environ 970 millions d’euros)[39] avant les confinements stricts de Hanoï puis de Ho Chi Minh-Ville suite à l’irruption du variant Delta au Vietnam dans le courant de l’été 2021. 35 000 banqueroutes ont été enregistrées dans le même laps de temps, certaines entreprises n’ayant pu avoir accès au 16 trillions de Dông de soutien aux entreprises[40]. Rappelons d’ailleurs ici que 20 à 30% de l’économie vietnamienne est constituée d’activités informelles, empêchant de fait certains particuliers d’accéder aux aides publiques[41]. Il est ainsi assez difficile d’estimer dans quelle proportion la pauvreté, passagère comme durable, a progressé au Vietnam. Si ce phénomène de stagnation/marasme sociale devait se maintenir, la fin de la croissance rapide du marché immobilier entraînerait également un risque grandissant de multiplication des créances douteuses dans le bilan des banques vietnamiennes[42].

Cette contraction générale du pouvoir d’achat fait également peser des menaces sur la santé de la consommation intérieure (68% du PIB) qui fut le véritable pilier de l’économie vietnamienne en ces temps d’incertitude[43]. Le pays a pu en cela compter sur sa classe moyenne émergente, sur la bonne anticipation de la situation par la population[44] ainsi que sur l’envoi conséquent de capitaux de la diaspora (12.5 milliards de dollars en 2021, +10% comparé à 2020[45]) pour absorber une partie de la production impossible à exporter. Notons également que les plans de soutien de la consommation par le gouvernement sont rendus possibles par un endettement public relativement faible ainsi que par une épaisse réserve de devises issues du commerce extérieur[46].

Malheureusement, la consommation nationale, se focalisant d’abord sur les produits essentiels, ne peut se substituer à la demande internationale dans le secteur touristique (12.4% du PIB en 2020) qui demeure sans doute le secteur le plus sinistré avec un recul de près de 57% des recettes annuelles en 2019 et entre 35 et 48% en 2020. Comme pour les exportations, le gouvernement ne dispose que de très peu de moyens d’action dans ce domaine. Suivent ensuite le secteur de la culture et des arts (-23% depuis le début de la crise) et celui de la vente au détail et en gros (-11.3%)[47]. On notera ici que ce dernier chiffre est à nuancer dans le sens où une grande partie des activités de vente au détail passe désormais par le e-commerce qui a connu un véritable « boum » en 2020 (+18%) pour atteindre 11.8 milliards de chiffre d’affaire fin 2021[48]. Selon plusieurs rapports, cette tendance devrait se poursuivre peu importe les scénarios sanitaires pour atteindre environ 30 milliards de chiffre d’affaires en 2025[49].

               Enfin, le variant Delta ainsi que les 3 mois de confinement strict qu’il a entrainé dans les régions d’Hanoï et d’Ho Chi Minh-Ville au cours de l’été dernier ont provoqué une situation de manque de main d’œuvre à faible coût jusqu’alors inédite au Vietnam. En effet, pris de court par l’impossibilité de maintenir la politique « 0 cas » jusqu’alors en vigueur, le gouvernement vietnamien enjoignit aux entreprises de mettre en place plusieurs mesures visant à limiter les contaminations des ouvriers (restauration et/ou repos sur le lieu de travail, prise en charge de transports du lieu de travail au lieu de vie, etc.) sous peine de se voir imposer une fermeture temporaire[50]. Beaucoup d’entreprises jugèrent ces adaptations trop complexes à mettre en place et préférèrent fermer leurs portes (voire changer de pays de production pour certaines[51]). Aussi, beaucoup d’ouvriers se retrouvèrent soudainement confinés dans les centres urbains sans salaire. Or, une grande majorité d’entre eux viennent de régions pauvres du Centre du Vietnam. Par conséquent, une fois les restrictions sanitaires levées, un grand nombre de travailleurs retournèrent dans leur province d’origine et, de peur d’être à nouveau bloqué, ne souhaite plus travailler dans les centres industriels du pays du Centre ou du Nord.  Ajoutons qu’en raison du dynamisme économique de ces dernières années, la main d’œuvre vietnamienne est particulièrement volatile[52], ce qui pourrait signifier l’extension du problème de carence en travailleurs dans les secteurs les plus touchés par la Covid 19.

Migrant exodus sparks worries over Ho Chi Minh City labour squeeze |  Financial Times
Une scène d’exode des travailleurs du secteur manufacturier retournant dans leur province d’origine après la levée des quarantaines strictes à Ho Chi Minh-Ville.

              Une fois tous ces éléments analysés, étudions comment le gouvernement vietnamien pourrait agir pour améliorer la situation.

B) Rebondir en 2022

Les développements précédents nous permettent ainsi d’avancer que le statut et la stratégie du Vietnam ne devraient pas changer drastiquement à ce stade de la pandémie. Certes les performances ont pâtis de la fermeture des marchés d’imports et d’exports, mais cela ne remettra pas en cause le cap de la direction vietnamienne. A noter d’ailleurs que, s’agissant des deux piliers de la politique de « l’envol d’oies sauvages » – à savoir l’attraction des IDE pour faire prospérer les exportations manufacturières -, les planificateurs vietnamiens ne disposent finalement que de moyens d’action limités pour contrer une tendance de fond globale.

Sur la plan extérieur d’abord, Hanoï ne peut que chercher à maximiser ses atouts tenant à sa diplomatie et à sa bonne image. L’année a d’ailleurs bien démarré dans le cadre du 1er volet avec, entre autres, l’entrée en vigueur du RCEP en date du 1er janvier (article à venir), la visite historique d’un navire de guerre allemand à Ho Chi Minh-Ville le 6 janvier[53] (qui devrait marquer une étape supplémentaire dans la coopération entre les deux pays) ou encore l’intensification récente des échanges avec l’Inde et l’Australie. En maintenant ainsi un maximum de portes ouvertes avec une palette de partenaires divers, le Vietnam se façonne une marge de manœuvre propre à lui permettre une adaptabilité que ne peuvent revendiquer les économies concurrentes de la région.

S’agissant des bénéfices qu’il pourrait tirer de son aura sur la scène internationale, le pays peut compter et communiquer sur un taux de vaccination relativement bon (80% de la population à deux doses, d’ici à la fin du premier trimestre 2022[54]), ce qui, bien que n’empêchant pas les contaminations et les troubles qui y sont liés, permettra la mise en place d’un protocole sanitaire moins lourd que si ce n’avait pas été le cas. Dans la même veine, l’éventuelle commercialisation d’un vaccin « made in Vietnam » pourrait renforcer cette image. Partant, les frustrations telles que celles causées auprès des investisseurs par le changement soudain de politique sanitaire au sein des unités de production pourront être anticipées et dissipées sur la base d’une « feuille de route » sanitaire permettant davantage de prévisibilité et donc moins de perturbations dans les activités. C’est d’ailleurs cette visibilité qui permettrait sans doute au gouvernement vietnamien de faire revenir les travailleurs dans les centres urbains et industriels et donc d’enrayer les pénuries de main d’œuvre.

Au-delà des deux actions précédemment évoquées, la crise actuelle du Covid 19 et la pression économique internationale qu’elle engendre poussera certains secteurs d’activité à s’adapter au Vietnam, ce qui pourrait notamment se traduire par une mise à niveau des produits avec les standards internationaux. A titre d’exemple, une grande partie de la production de masques au Vietnam fut améliorer afin d’être conforme aux standards internationaux et donc exportée vers les pays demandeurs au cours de l’année 2020. Les acteur économiques vietnamiens pourraient de cette façon élargir leurs débouchés, gagner en marge bénéficiaire et multiplier leurs options en cas de nécessité à s’adapter. Cette réflexion ne touche d’ailleurs pas que la question des produits puisque l’effet de la crise touche également la structure des marchés et donc leur modèle de production. Ainsi, étant donné la composition du secteur textile/habillement vietnamien comptant 50% de petites et moyennes et petites entreprises nationales et la dynamique de concentration des moyens de production du fait de la disparition de certains acteurs, l’occasion pourrait se présenter de faire passer la production nationale du stade Cut, Make, Trim (ou CMT) au stade Free On Board (FOB), à valeur ajoutée supérieure.

Les chaines de valeur dans le secteur textile avec ses différentes étapes.

Ce mouvement vers une amélioration des standards à des fins de profit n’épargne d’ailleurs pas l’action du gouvernement qui doit, selon le jargon en usage dans la presse du Parti, « améliorer l’efficacité de l’investissement public ». En effet, plusieurs choix stratégiques peuvent être faits afin d’améliorer la chaine logistique sur le territoire vietnamien afin d’y réduire un éventuel surcout et de faire mieux que la concurrence régionale sur ce point.

 On peut même s’appesantir sur ce point étant donné que c’est cet aspect de la crise sanitaire qui peut avoir été le plus impacté et sur lequel le gouvernement a le plus grand rôle à jouer. En effet, comme expliqué précédemment, la légitimité du PCV repose aujourd’hui en grande partie sur sa capacité à garantir une relative prospérité à la prospérité qui, en retour, était prête à subir tous les inconvénients que ne manque pas d’engendrer une gouvernance de type marxiste-léniniste : népotisme, corruption, détournement de fonds publics, liberté d’expression restreinte, etc… Or, s’il se trouvait que les répercussions de la crise sanitaire affectent trop longtemps et trop profondément le marché intérieur et plongent une trop grande partie de la population dans le marasme économique, sans doute la stabilité politique du pays en serait-elle compromise, pénalisant ainsi les capacités d’attraction d’IDE du pays.

La direction vietnamienne dispose néanmoins ici d’un grand nombre de moyens d’action ainsi que des ressources nécessaires et a déjà su se montrer très pragmatique pour garder intact son contrôle sur la société. L’action motrice de l’administration pourrait ainsi se manifester à divers stades des processus économiques.

Certaines interventions pourraient s’en tenir à un rôle purement administratif afin de permettre de lisser les inégalités géographique nationale comme la digitalisation de l’accès aux aides aux particuliers ou aux entreprises afin a) de limiter les incertitudes et les risques, b) d’éviter l’intervention de multiples couches administratives propice à la corruption (galopante au Vietnam[55]) et c) d’accélérer le plan gouvernemental visant à abolir la condition d’enregistrement de la résidence auprès des autorités locales pour préférer la condition de citoyenneté. Hanoï pourrait également chercher à faciliter les retours de capitaux venant de la diaspora vietnamienne établie à l’étranger par divers stimuli administratifs ou fiscaux.

Le gouvernement pourrait ensuite accompagner certaines tendances économiques afin d’en maximiser les effets. On pense ici notamment au développement du e-commerce en essayant de l’orienter vers la production nationale tout en mettant en place un système fiscal à même de permettre à l’Etat d’engranger les recettes fiscales y correspondant. L’Etat joue également un rôle pivot concernant l’évolution du marché de l’emploi et pourrait mettre en place un système de formation et de recherche d’emploi (si possible numérique) afin de a) former les personnes qui le souhaite dans des secteurs en demande de main d’œuvre, b) permettre une qualification supérieure des travailleurs, préludes nécessaires à la montée en gamme de la production et c) donner la possibilité aux travailleurs de trouver ou créer un nouvel emploi facilement en cas de nouveau marasme économique.

Enfin, des outils d’intervention directs permettraient de juguler des problématiques à court terme. Mettre en place un programme de travail public dans les régions les plus sinistrés économiquement afin de procéder aux opérations de maintenance de certains ouvrages logistiques en ayant besoin ou des travaux d’intérêt public. Pour exemple, voire le programme India’s National Rural Employment Guarantee Scheme[56]. Permettre l’accès au micro crédit avec des garanties étatiques afin de soutenir les entreprises familiales – dont dépendent parfois un foyer entier – aussi bien que les entreprises du secteur informel constituent un autre axe de soutien au marché intérieur.


[1] https://www.nytimes.com/2020/10/13/opinion/vietnam-economy.html

[2] https://www.bbc.com/news/business-54997796

[3] https://www.economist.com/finance-and-economics/2021/08/30/the-economy-that-covid-19-could-not-stop

[4] https://data.worldbank.org/indicator/NY.GDP.MKTP.KD.ZG?locations=VN

[5] Mai TRUONG, « Vietnam’s COVID-19 Success Is a Double-Edged Sword for the Communist Party », The Diplomat, publié le 6 août 2020, disponible sur https://thediplomat.com/2020/08/vietnams-covid-19-success-is-a-doubleedged-sword-for-the-communist-party/

[6] https://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20210823-covid-19-au-vietnam-confinement-strict-%C3%A0-h%C3%B4-chi-minh-ville-de-deux-semaines

[7] https://data.worldbank.org/indicator/NY.GDP.MKTP.KD.ZG?locations=VN

[8] Alexandra CASELLA, Managing the « boat-people » crisis: the Comprehensive Plan of Action for Indochinese Refugees, Desperate Migration Series NO.2, International Peace Institute, Octobre 2016

[9] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien, Presse de Science Po, 2012, p.377-384.

[10] Ibid.

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/ma-famille-mes-amis-et-mon-pays-memoires-nguyen-thi-binh/

[12]https://www.lorientlejour.com/article/222418/Peu_importe_la_couleur_du_chat%252C_pourvu_quil_attrape_des_souris_%2528photo%2529.html

[13] https://www.cairn.info/revue-mondes-en-developpement-2015-1-page-13.htm

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] Ibid.

[18]https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMTendanceStatPays/?codeStat=NY.GDP.MKTP.KD.ZG&codePays=VNM&codeTheme=2

[19]https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMTendanceStatPays/?codeStat=SI.POV.DDAY&codePays=VNM&codeTheme=2

[20] Les exemples se multiplient ces dernières années avec les Ouïghouts du Xinjiang ou la répression des manifestations pro-démocraties à Hong-Kong.

[21] Jean-Phillipe EGLINGER, « Vietnam : les autorités face aux enjeux économiques et sociaux de l’après Covid.», Asia Centre, publié le 24 avril 2020

[22] Ibid.

[23] https://www.pwc.com/vn/en/publications/2020/pwc-vietnam-covid-19-vietnam-economy-and-export.pdf

[24] https://thediplomat.com/2018/06/vietnam-mass-protests-expose-hanois-china-dilemma/

[25] https://data.worldbank.org/indicator/NE.EXP.GNFS.KD.ZG?locations=VN

[26] https://www.pwc.com/vn/en/publications/2020/pwc-vietnam-covid-19-vietnam-economy-and-export.pdf

[27] Ibid.

[28] Ibid.

[29] Ibid.

[30] https://asia.nikkei.com/Economy/Vietnam-real-GDP-growth-slows-to-2.58-in-2021-as-pandemic-drags

[31] https://www.pwc.com/vn/en/publications/2020/pwc-vietnam-covid-19-vietnam-economy-and-export.pdf

[32] Chi HIÊU, Thành lập tổ công tác đặc biệt về thu hút các tập đoàn đa quốc gia, publié le 23 mai 2020, disponible sur https://thanhnien.vn/tai-chinh-kinh-doanh/thanh-lap-to-cong-tac-dac-biet-ve-thu-hut-cac-tap-doan-da-quocgia-1227852.html?fbclid=IwAR1gbDV-seII-JqU8X81WCp6ogDmFbYVvolRnuzFEmOh4BN6T9piJe7FwYo

[33] http://hanoitimes.vn/actual-fdi-in-vietnam-down-2-to-us20-billion-in-2020-315636.html

[34] https://tradingeconomics.com/vietnam/foreign-direct-investment

[35] Ibid.

[36] https://journals.eco-vector.com/2618-9453/article/view/87071

[37] https://data.worldbank.org/indicator/NE.EXP.GNFS.KD.ZG?locations=VN

[38] Jean-Phillipe EGLINGER, « Vietnam : les autorités face aux enjeux économiques et sociaux de l’après Covid.», Asia Centre, publié le 24 avril 2020.

[39] https://www.mckinsey.com/featured-insights/asia-pacific/emerging-from-the-pandemic-vietnam-must-position-itself-for-recovery

[40] https://euraseans.com/index.php/journal/article/view/285/324

[41] Jean-Phillipe EGLINGER, « Vietnam : les autorités face aux enjeux économiques et sociaux de l’après Covid. », Asia Centre, publié le 24 avril 2020.

[42] Ibid.

[43] https://www.mckinsey.com/featured-insights/asia-pacific/emerging-from-the-pandemic-vietnam-must-position-itself-for-recovery

[44] Ibid.

[45] https://www.intellasia.net/remittances-to-vietnam-estimated-at-12-5-billion-this-year-1002052

[46] Jacques MORISSET, « Vietnam must boost new drivers of growth to avoid the COVID-19 economic trap », World Bank Blogs, publié le 4 août 2020, disponible sur https://blogs.worldbank.org/eastasiapacific/vietnam-must-boostnew-drivers-growth-avoid-covid-19-economic-trap

[47] https://euraseans.com/index.php/journal/article/view/285/324

[48] https://www.cekindo.vn/blog/vietnam-ecommerce-industry-booms-in-2021

[49] https://www.lecourrier.vn/le-marche-du-commerce-electronique-du-vietnam-en-plein-essor/925199.html

[50] https://asia.nikkei.com/Business/Companies/COVID-forces-Vietnam-factories-to-choose-sleepovers-or-stoppages

[51] https://www.ft.com/content/1e001928-59f5-4a45-b76e-7180ea9f7c5d

[52] https://tuoitrenews.vn/news/business/20211223/only-40-of-vietnamese-workers-willing-to-return-to-office-survey/64875.html

[53] https://thediplomat.com/2022/01/the-vietnam-germany-strategic-partnership-takes-another-step-forward/

[54] https://www.intellasia.net/omicron-stalks-se-asias-post-covid-hopes-and-dreams-998321

[55] https://www.ganintegrity.com/portal/country-profiles/vietnam/

[56] https://www.worldbank.org/en/programs/sief-trust-fund/brief/an-evaluation-of-indias-national-rural-employment-guarantee-act

Actualité – Covid-19 : le « bon élève » vietnamien s’enfonce dans la crise pandémique.

Longtemps considéré comme un modèle dans la gestion de la crise sanitaire lié au SARS-CoV 2/Covid 19 grâce à une efficace politique « zéro cas », le Vietnam semble aujourd’hui peiner à enrayer une recrudescence de nouvelles contaminations et de décès. Des 35 décès et 3000 cas recensés au 1er mai, les statistiques officielles ont explosé pour atteindre les 7 150 décès et 312 000 cas (statistiques pour le 21 aout 2021[1]). Le Vietnam est ainsi le 3ème pays le plus touché par la maladie ces derniers jours, derrière l’Indonésie et la Russie[2].

Selon les données compilées par le Reuters Covid-19 Tracker, la situation commence à se dégrader au Vietnam à partir de juillet 2021. On peut cependant directement lier cette inflexion statistique à l’arrivée du variant Delta – plus facilement transmissible – au Vietnam à la fin mars, ce que le gouvernement vietnamien ne manque d’ailleurs pas de faire pour se dédouaner. A la vue des nouvelles vagues d’infections dans les autres pays et des cas avérés attachés au nouveau variant, le premier ministre publia la Directive No. 16/CT-TTg portant une batterie de mesures de quarantaine et de distanciation sociale afin de limiter l’expansion de la maladie pour les 2 premières semaines d’avril. Ces mesures portaient principalement sur la limitation des déplacements à l’achat de nourriture et de médicaments. Les rassemblements sur la voie publique étaient interdits et les individus issus de foyers différents devaient maintenir une distance de 2 mètres. Les entreprises qui ne pouvaient poursuivre leurs activités par le télétravail étaient tenues de faire respecter les distances de sécurité et de faire porter le masque à leurs employés. Les voyages de la ville vers les campagnes et entre les provinces et pays étaient prohibés [3].

Après une relative accalmie, les mesures restrictives de liberté furent en partie levées (réouverture des écoles, vols internes à nouveau possibles) entre avril et juin, même si, localement, certaines décisions furent prises afin de limiter les foyers d’infection (fermeture des restaurants, des barbiers et des débits de boissons ; limitation des services publics de transport ; interdiction d’aller à la plage, etc…). Il semble que la situation se durcisse à partir du 7 juillet avec des contrôles et test COVID imposés à toute personne souhaitant entrer et sortir de Ho Chi Minh-Ville. Le 8, la Directive 16 est à nouveau en vigueur dans la mégapole du sud, le 12 les autorités durcissent les punitions pour les citoyens pris hors de chez eux sans motif valable et exigent des tests COVID négatif pour circuler entre provinces et villes. Même scénario à Hanoï le lendemain même si les mesures de la directive 16 ne seront imposées que le 24. Le 26, un couvre-feu est imposé à Ho Chi Minh-Ville entre 18h et 6h. Le 31, Da Nang et Hoi An appliquent à leur tour la Directive 16. Les mesures de distanciations sociales sont prolongées pour 15 jours dans la mégapole du sud à partir du 1er aout, dans la capitale à partir du 6.  Une seconde série de prolongations des mesures dans les deux villes fut décrétée respectivement le 16 aout pour un mois et le 23 aout pour 2 semaines (frise chronologique détaillée des événements sur Vietnam Briefing : https://www.vietnam-briefing.com/news/vietnam-business-operations-and-the-coronavirus-updates.html/ ).

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Avant un total confinement des habitants, Ho Chi Minh-Ville vit certains de ces quartiers infectés placés en quarantaine stricte.

Dernière décision importante en date du 21 aout : des forces de sécurité, essentiellement les services médicaux de l’armée, ont été déployées à Ho Chi Minh-Ville, principal foyer d’infection du pays (la moitié des infections et 80% des décès[4]), ainsi que dans les provinces limitrophes dans le cadre de la gestion de la crise. Le mot d’ordre de l’opération suit d’ailleurs ce registre martial : « Chaque maison, entreprise et usine doit être un bastion anti-virus[5] ». Elle fait suite au départ – pour le moment sans raison officielle – de M. Nguyen Thanh Phong, président du Comité Populaire de la ville, sans doute pour ses mauvais résultats concernant la pandémie. Cette supposition est d’ailleurs renforcée par le fait que la décision du Politburo du Parti Communiste Vietnamien indique qu’il a « quitté » ses fonctions de numéro 2 des instances politiques de la ville, du comité exécutif et du comité central du Parti[6]. A ce jour, l’interdiction de sortie devrait être maintenue jusqu’au 15 septembre à Ho Chi Minh-Ville tandis que la limite temporelle du couvre-feu n’est pas encore connue. Notons que cette estimation se base sur les lois d’évolution épidémiologique de  William Farr[7] (ou lois de Farr) selon lesquelles les statistiques épidémiques évoluent en forme de cloches – elle décroit aussi rapidement qu’elle a cru – , les mesures de contrôle n’influant que sur la durée de cette évolution. Le pic de décès s’étant établi au 13 aout (527 décès) et le début de l’explosion des cas datant de la mi-juillet, il serait dès lors logique de voir la situation se stabiliser autour du 15 septembre.

             Répartis en 200 « groupes d’action spéciale », les militaires, gardes-frontières et policiers mobilisés sont en charge de l’application des mesures de distanciation renforcées ayant débuté le 23 aout et de l’aide à l’approvisionnement en produits de première nécessité des résidents de la mégapole. Ces derniers n’ont en effet plus le droit de sortir de chez eux, y compris pour aller au marché ou supermarché. Sur ce point, l’effort des autorités se focalise sur le fait de ne laisser aucun foyer hors des réseaux de distribution, autant pour leur image que pour éviter les sorties nécessaires faute de nourriture à disposition, ce qui peut poser des difficultés dans certains quartiers. Rappelons d’ailleurs ici que l’on parle d’approvisionner environ 13 millions de personnes (Ho Chi Minh-Ville et provinces attenantes).

Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, les internautes vietnamiens, pétris de patriotisme depuis leur plus tendre enfance, ont publié de nombreuses représentations bienveillantes du soldat de l’Armée Populaire au front contre le Covid 19

La distribution des rations permettra également le déploiement des unités médicales en charge de mettre en place le dépistage massif ordonné par le premier ministre le 24 aout dernier afin de circonscrire les foyers d’infection[8]. Les officiels ont ainsi estimé qu’11 000 tonnes de denrées alimentaires, produits de première nécessité et matériel médical devaient être acheminé vers l’ancienne Saïgon[9]. La chaine logistique devrait mobiliser, outre les services de  l’armée, des volontaires, des vétérans ainsi que des associations/syndicats affiliés au Parti[10]. Dernière mission des forces armées déployées : s’occuper de la crémation des corps[11].

A l’heure où ces mots sont écrits, il semble que la courbe se stabilise entre 11 000 et 12 000[12] nouveaux cas par jour après une augmentation drastique du nombre de cas provoquée par la panique suivant l’annonce de la stricte quarantaine à Ho Chi Minh-Ville. Selon les observateurs sur place, les résidents s’étaient en effet rués en panique vers les magasins afin de faire des provisions de nourriture avant les semaines enfermées à la maison[13]. Le fait qu’une campagne de dépistage massive soit en cours doit être également pris en compte s’agissant de l’évolution des statistiques.

Dans le calendrier lunaire, le mois de juillet correspond à l’ouverture des portes de « l’outre monde ». A cette occasion les Vietnamiens brûlent des offrandres dont leurs défunts pourraient avoir besoin, généralement des faux billets. Comme écho aux craintes actuelles, l’on pouvait trouver dernièrement des kits de vaccination « Vaccin Pfizer » à brûler dans les boutiques spécialisées.

Ajoutons ici que les autorités ont également accéléré la cadence des vaccinations dans le but de soulager les services de santé. Selon les statistiques officielles en date du 19 aout dernier le Viet Nam a administré 15 922 537 doses de vaccin COVID-19, et 1 562 669 personnes ont été entièrement vaccinées (deux doses). Environ 60% de la population d’Ho Chi Minh-Ville (87% environ des 18 ans et plus) a au moins reçu une dose de vaccin à l’heure actuelle (chiffre correspondant à la campagne de vaccination 1er mars 2021/29aout 2021), contre seulement 2% à l’échelle nationale. Devant ces chiffres le politologue Le Thu Huong conclut : « En 2020, la pandémie portait sur les systèmes de gouvernance les plus efficaces pour contenir le virus : autocraties ou démocraties. La gouvernance du Viet-Nam a prouvé son efficacité et son efficience pour contrôler et contenir la propagation du virus. Mais la pandémie de 2021 montre le fossé entre les « nantis » et les « démunis ». Alors que les pays développés sont en tête en matière de vaccination, et que certains sont même passés aux « piqûres de rappel », de nombreux pays en développement sont toujours confrontés à des pénuries de vaccins. Le Viet-Nam en fait partie. » Jusqu’à présent les capacités de vaccination vietnamienne dépendent entièrement des dons internationaux même si le vaccin « maison », le nanocovax, a récemment entamé sa troisième phase de test (sur des cobayes humains volontaires) et semble prometteur[14].

Bien que le gouvernement vietnamien joue d’euphémisme pour ne pas parler « d’état d’urgence » et de « loi martiale », force est de constater que la situation sur le terrain correspond de facto à ces deux éléments de langage. On est ici clairement dans le cas de figure d’une décision d’urgence de grande envergure et rapide rentrant dans le cadre de la Résolution 78 de l’Assemblée Nationale votée en juillet dernier et autorisant le gouvernement à prendre toute mesure visant à juguler la crise sans approbation parlementaire. Or, le déploiement de ces renforts constitue sans doute l’une des mesures les plus contraignantes et fortes dont dispose Hanoï pour endiguer la progression de la maladie. Le fait qu’elle ait été annoncée lors d’une conférence de presse d’une dizaine de minute et sans question de journaliste[15] révèle également l’inconfort des autorités qui étaient parvenu jusqu’alors à maintenir une transparence remarquable (voire exceptionnelle pour un pays se revendiquant du marxisme-léninisme) concernant la gestion de la crise.

Il faut donc comprendre que la prudence du gouvernement dans sa communication est largement liée au soucis de ne pas aggraver les accusations d’autoritarisme qui pèsent déjà sur le régime vietnamien, façonnant une mauvaise image du pays à l’étranger et agitant les contestataires internes. Qui plus est, l’œil de la tempête épidémique touche le cœur industriel du sud-Vietnam, notamment les provinces de Dong Nai et Binh Duong, ce qui en cas de mauvaise gestion manifeste pourrait impacter l’attractivité économique du pays sur le plan international. En effet, plusieurs grands groupes y possèdent des usines et pourraient souffrir de la situation si les ouvriers, venant principalement du centre-Vietnam, se trouvaient en incapacité de travailler pour des raisons liées au COVID[16]. La dégradation progressive de la situation sanitaire et ses impacts sur le marché du travail ont déjà généré des phénomènes d’exode de milliers travailleurs que les autorités ont d’abord tenté de réguler avant de les interdire, de peur de voir l’infection se répandre dans le pays. De la même façon, la fermeture des frontières interprovinciales et la paralysie du port de Cat Lai a mis à l’arrêt toutes les chaines d’approvisionnement et pèse lourdement sur les capacité de production de la zone. Le fait que le Vice-premier ministre Pham Binh Minh ait été dépéché sur place pour prendre la tête des opérations à Binh Duong démontre d’ailleurs à quel point le gouvernement souhaite donner des gages de réactivité et rassurer les investisseur. Enfin, le pays accueille depuis le 24 aout la vice-présidente américaine Kamala Harris, en tournée à Singapour et au Vietnam et veut donc faire bonne figure. Dans cette veine, on peut indiquer ici que la manifestation du rapprochement entre Hanoï et Washington face à Pékin inclut, outre la mise en chantier d’une ambassade américaine « multifonctionnelle » d’1.2 milliards de dollars (représentation diplomatique la plus couteuse pour les Etats-Unis), l’inauguration d’un Centre régional américain pour le contrôle et la prévention des maladies pour l’Asie du Sud Est[17]. Il n’existe à ce jour que 4 centres de ce type dans le monde.

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La vice-présidente amériacine Kamala Harris accueillie à Hanoï par la vice présidente vietnamienne Vo Thi Anh Xuan le 21 aout dernier.

[1] https://asiepacifique.fr/covid-19-asie-les-essentiels-du-15-juillet-2021/?fbclid=IwAR0dFlBQL3PijDiazPby_HR-NrrjZPu7GJ62S_sXosmC8LL2om7s9rQFUfA consulté le 25/08/2021

[2] https://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20210823-covid-19-au-vietnam-confinement-strict-%C3%A0-h%C3%B4-chi-minh-ville-de-deux-semaines consulté le 25/08/2021

[3] https://www.tilleke.com/insights/vietnam-issues-strict-social-distancing-measures-combat-covid-19/ consulté 26/08/2021

[4] https://asiepacifique.fr/covid-19-asie-les-essentiels-du-15-juillet-2021/?fbclid=IwAR0dFlBQL3PijDiazPby_HR-NrrjZPu7GJ62S_sXosmC8LL2om7s9rQFUfA consulté le 25/08/2021

[5] https://www.reuters.com/world/asia-pacific/vietnams-biggest-city-issues-stay-home-order-covid-19-deaths-soar-2021-08-20/  consulté le 25/08/2021

[6] https://asiepacifique.fr/covid-19-asie-les-essentiels-du-15-juillet-2021/?fbclid=IwAR0dFlBQL3PijDiazPby_HR-NrrjZPu7GJ62S_sXosmC8LL2om7s9rQFUfA consulté le 25/08/2021

[7] William Farr (1807 – 1883) fut un médecin épidémiologiste et statisticien anglais célèbre pour avoir fondé la Surveillance Epidémiologique moderne. S’inspirant de son mentor Pierre-Charles Alexandre Louis, lui-même fondateur de l’épidémiologie clinique comparative, il tend à transformer l’épidémiologie en y ajoutant une facette « science des populations » après avoir en charge de la compilation des statistiques de mortalité en tant que Superintendant du General Register Office. C’est dans une lettre de 1840 au Registar General concernant l’épidémie de variole en Angleterre qu’il présente ses conclusions quant à l’évolution des épidémies. Ses travaux se verront confirmés lors des trois épidémies de choléra londonienne entre 1848 et 1867.

[8] https://www.thestar.com.my/aseanplus/aseanplus-news/2021/08/24/vietnam-ho-chi-minh-city-to-test-all-residents-for-covid-19-during-social-distancing consulté le 25/08/2021

[9] https://www.thestar.com.my/aseanplus/aseanplus-news/2021/08/23/vietnam-orders-covid-19-test-for-millions-in-ho-chi-minh-city consulté le 25/08/2021

[10] Ibid.

[11] https://asia.nikkei.com/Spotlight/Coronavirus/Vietnam-deploys-troops-in-Ho-Chi-Minh-City-to-suppress-COVID consulté le 25/08/2021

[12] https://www.thestar.com.my/aseanplus/aseanplus-news/2021/08/27/vietnam-reports-11575-new-covid-19-cases et https://www.thestar.com.my/aseanplus/aseanplus-news/2021/08/26/vietnam039s-new-covid-19-cases-surpass-12000 consulté le 25/08/2021.

[13] https://www.thestar.com.my/aseanplus/aseanplus-news/2021/08/21/plan-to-ban-people-from-leaving-their-homes-triggers-panic-buying-in-ho-chi-minh-city consulté le 25/08/2021

[14] https://thethaiger.com/coronavirus/third-phase-testing-successful-for-vietnam-covid-19-vaccine consulté le 25/08/2021

[15] https://asia.nikkei.com/Spotlight/Coronavirus/Vietnam-deploys-troops-in-Ho-Chi-Minh-City-to-suppress-COVID le 25/08/2021

[16] Ibid.

[17] https://www.cdc.gov/media/releases/2021/p0825-new-cdc-office.html

Actualité – Le Vietnam dans le top 10 des destinations favorites des expatriés.

Pour la septième fois de son histoire, InterNations, la plus importante communauté d’expatriés au monde avec environ 4 millions de membres, a publié l’enquête Expat Insider 2021 tenant à l’attractivité du pays pour les étrangers. Entre le 7 et le 31 janvier 2021, 12 240 personnes -représentant 174 nationalités – établies à l’étranger ont été interrogés afin d’établir un classement mondial des pays hôtes. 37 critères ont été retenus pour établir celui-ci. Ils peuvent être classés selon les catégories et sous catégories suivantes :

  • La qualité de vie incluant les offres de loisirs, le bonheur personnel, voyage et transport, la santé et le bien-être physique, la sécurité, la vie digitale, la qualité de l’environnement.
  • Les finances personnelles accolées au cout moyen de la vie.
  • La facilité à s’installer composée de la sensation de se sentir à la maison, de l’accueil général de la population, de la possibilité de se faire des amis, de la barrière de la langue.
  • Les possibilités professionnelles offertes par le pays à travers les perspectives offertes, le travail et les loisirs, l’économie et la sécurité de l’emploi.

Le tout est condensé dans une note globale pondérée par la question « Quel est votre niveau de satisfaction quant votre vie à l’étranger ? ». Pour être intégré au classement le pays hôte devait accueillir un échantillon d’au moins 50 personnes interrogées.

Le but de cet article étant davantage analytique que méthodologique, les plus anglophones parmi vous sont invités à approfondir leur connaissance des conditions de réalisation de l’enquête sur le site internet d’InterNation : https://www.internations.org/expat-insider/?ref=fo_exi . De la même façon, il ne s’agit pas ici de lister l’ensemble des données concernant le Vietnam dans le rapport de 2021 mais d’en proposer une analyse. Aussi, un tableau récapitulatif des performances du Vietnam depuis 2014 est disponible en annexe de l’article.

La mouture de 2021 place le Vietnam à la 10ème place sur les 59 pays analysés, derrière (dans l’ordre décroissant) Taïwan, le Mexique, le Costa Rica, la Malaisie, le Portugal, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, l’Equateur et le Canada.

Certes la performance est moindre que la deuxième place obtenue en 2019 (le classement de 2020 se focalisait sur les villes et le développement durable), mais elle reste honorable et plutôt dans la moyenne du pays depuis son bond au classement en 2016 (du rang 36 en 2015 à 12). A noter également que le rapport de cette année est particulier en ce qu’il fait état d’une année marquée par la pandémie mondiale de COVID-19 et ses contrecoups économiques.

Si l’on se penche sur les détails de cette performance, il apparait que le Vietnam bénéficie des mêmes atouts et souffre des mêmes lacunes que lors de éditions précédentes. Nous verrons ainsi dans les développements suivants que Hanoï tire parti de son dynamisme économique et de l’affabilité de sa population pour attirer les travailleurs étrangers tandis que la plupart de ses faiblesses sont de natures structurelles.

I) Le Vietnam, paradis financier et source de bonheur individuel.

En plus de bénéficier d’une offre importante, le marché de l’immobilier vietnamien est, de par sa nature même, extrêmement compétitif.

Comme tous les pays du sud-est asiatique dans la première moitié du classement (Malaisie #4, Singapour #13, Thaïlande #14, Philippines #26, Indonésie #31), le Vietnam profite du dynamisme économique de la zone pour proposer un environnement économique particulièrement favorable aux expatriés. Le pays se classe ainsi en première position des sous classements concernant le coût de la vie et les finances personnels, 90% des interrogés estimant gagner assez ou bien plus qu’assez pour vivre au Vietnam (contre 77% à l’échelle globale). A noter que ces deux critères ont été le point fort du Vietnam depuis le début de la parution des rapports Expat Insider en 2014 (voir tableau récapitulatif en fin d’article). Il profite notamment du faible cout de l’immobilier du fait d’une offre dynamique dans les principaux centres urbains du territoire et des réformes légales visant à faciliter l’accès au foncier pour les étrangers. Le Vietnam étant un pays fortement agricole, la nourriture est également largement abordable.

Autre conséquence de ce dynamisme économique, le Vietnam reste en tête de classement s’agissant de ce qu’il a offrir en termes professionnel (#9) notamment en termes de perspectives (#4). Pour autant, les contrecoups économiques de la pandémie mondiale semblent déjà avoir impacté ce domaine, généralement en mal.

En effet, suivant sa politique stricte de « 0 cas » dans la lutte contre le coronavirus, Hanoï a durci sa politique migratoire afin d’éviter les contaminations, notamment par les ressortissants des pays limitrophes (à savoir Laos, Cambodge et Chine). Ainsi, si l’on pouvait assez facilement obtenir un visa vietnamien moyennant quelques billets jusqu’alors, les autorités semblent avoir cessé de fermer les yeux sur ces pratiques douteuses. Par conséquent, les entreprises devaient dorénavant procéder aux (fastidieuses) procédures administratives tenant aux visas de travail de leurs employés. Une nouvelle obligation souvent rédhibitoire pour certaines structures comme les centres d’enseignement d’anglais, grands pourvoyeurs d’emplois pour étrangers. D’où une certaine inflexion des résultats vietnamiens s’agissant de la catégorie « économie et sécurité de l’emploi » (de #11 à 14 entre 2019 et cette année) et de la note plus global « travailler à l’étranger » (de #1 à #9 sur la même période) et « Facilité à s’installer » (de #15 à #25).

Toujours à propos de l’emploi, certaines branches économiques du pays sont également durement frappées par les diverses restrictions sanitaires. C’est le particulièrement le cas du secteur touristique au sein duquel la demande intérieur ne suffit pas à combler le vide créer par le tarissement du flux de voyageurs. Ainsi, certains étrangers investisseurs et propriétaires d’établissements dans les localités vietnamiennes dépendant parfois uniquement du tourisme souffrirent, souffre et souffriront de ce manque à gagner.

A noter que, pour le moment, la gestion plutôt réussie de la crise sanitaire par le gouvernement vietnamien permet au pays de conserver une certaine stabilité politique et économique alors que la pandémie frappait durement le reste du monde. Cette résilience et les bons résultats économiques qui s’ensuivirent – 2,7% de croissance annuelle pour 2020, seul taux positif en Asie du Sud-Est – ont même poussé certains analystes internationaux à parler du Vietnam comme prochain « miracle asiatique ». Cela ne doit malgré tout pas masquer les fragilités révélées par la pandémie, comme sa trop grande dépendance aux flux de capitaux étrangers ou la contraction de la consommation intérieure. Comme il s’agit d’un sujet déjà traité sur ce blog, les lecteurs désireux d’en savoir davantage sont invités à cliquer sur lien suivant pour davantage de précisions : https://vinageoblog.wordpress.com/2021/02/07/actualites-xiiieme-congres-du-parti-communiste-vietnamien-a-la-recherche-de-la-stabilite-en-temps-de-crise-sanitaire-ou-raidissement-conservateur/  . Il est néanmoins à retenir que le Vietnam devrait continuer à assurer un environnement économique favorable aux étrangers qui désirent s’y installer dans les années à venir.

A ces avantages économiques et sociaux s’ajoutent ceux liés à l’accueil généralement bienveillant de la population ou aux éléments permettant aux étrangers de se sentir chez eux ou d’apprécier le pays (exotisme, nourriture, culture locale, climat, sentiment de se sécurité). Dans ce domaine également le Vietnam semble conserver de nombreux atouts malgré une contraction générale des résultats dans le rapport Expat Insider de 2021 (voir tableau récapitulatif en annexe). Pour autant, la comparaison avec les chiffres antérieurs permet de poser le constat d’une relative constance en haut de classement pour le Vietnam et ce malgré une quinzième place (sur 59 pays) dans la catégorie « bonheur personnel » qui constitue le plus mauvais résultat depuis 2014. Il faut garder à l’esprit que, contrairement aux catégories précédemment ou ultérieurement évoquées, ces domaines sont ceux qui sont le plus sujet à l’expression du ressenti et que, partant, les résultats peuvent facilement variés en fonction de l’échantillon retenu.

Notons ici que l’un des principaux objectifs du « Doi Moi » de 1986 visait à sortir le pays de l’isolement dans lequel il s’était retrouvé suite au conflit qui l’avait opposé à son voisin chinois en 1979. Aussi, tant au niveau de la population coupée du monde extérieur façon Corée du Nord actuelle que du pouvoir cruellement dépendant de l’URSS et de ses satellites européens, l’ouverture du pays fut vécue comme un soulagement après les années de guerres et les 11 ans de politique collectiviste désastreuse pour le pays. Cette tendance lourde se confirme avec les années et la révélation du potentiel économique du pays, notamment au niveau touristique. De la même façon, Hanoï compte sur les apports de matière grise extérieure pour rattraper son retard technologique ou palier ses lacunes en termes d’éducation (en termes de langue étrangère notamment). Par conséquent, le gouvernement a, au fil des années, déployé une activité diplomatique remarquable pour aplanir les obstacles à l’installation des étrangers.

Bia Hoi Junction - Guide Vietnam
Il est en général difficile de décrire le ressenti d’une atmosphère. Aussi, si vous avez l’occasion de visiter Hanoï, allez boire la bière la moins chère au monde (30 centimes d’euro) rue Ta Hien dans le vieux quartier afin de comprendre l’affection des étrangers pour cet endroit.

Bien que n’apparaissant plus dans les données du rapport depuis 2017, les problèmes liés à la non maitrise de la langue locale n’ont jamais été rédhibitoire pour l’installation des étrangers sur place, la maitrise de l’anglais par les nouvelles générations permettant d’accéder aux services les plus importants. 72% des interrogés trouve ainsi facile de vivre au Vietnam sans maitriser le vietnamien.[1]

En définitive, le Vietnam profite à plein de son ouverture économique et diplomatique tous azimut pour attirer les travailleurs étrangers dont il a besoin pour son développement, et ce, y compris durant les troubles sanitaires actuels. Ce potentiel de séduction est d’autant plus étonnant que le pays souffre de lacunes impactant la qualité de vie des expatriés.

II) Un pays attractif malgré une qualité de vie jugée médiocre.

Comme évoqué précédemment, la prospérité actuelle du Vietnam suit une période faite d’austérité, de privation, de pénurie, de marché noir à prix prohibitif manipulé par l’administration, de corruption de la machine bureaucratique et de pauvreté parmi les masses. Le tout résulte à la fois de l’isolement d’Hanoï suite au conflit sino-vietnamien de 1979 (se superposant au conflit sino-soviétique) et de choix économiques inefficaces.

Aussi le pays souffre-t-il de déficiences sévères du point de vue des infrastructures, ce qui impacte directement la qualité de vie de la population ; surtout dans les grandes villes, principal lieu de vie pour les travailleurs étrangers. Cela se traduit par un paradoxe dont le Vietnam est coutumier : le pays se situe dans la queue de peloton en termes de qualité de vie pour les expatriés (#53) mais obtient, comme nous l’avons vu, un résultat plutôt positif s’agissant du bonheur personnel qu’il inspire (#15).

Le principal écueil reste ici le niveau de pollution de l’air dans les deux principales villes du pays que sont Hanoï et Ho Chi Minh-Ville. La première atteint même régulièrement le haut du classement des villes les plus polluées au monde au moins de juin, c’est-à-dire quand la pluie ne permet pas de réduire les particules flottantes et quand les campagnes environnantes voient les agriculteurs brûler le paddy du riz suites aux premières récoltes. Plus de 3 personnes interrogées sur 5 (environ 63%) jugent la qualité de l’air mauvaise au Vietnam contre 20% au niveau mondial[2]. C’est une conséquence directe des insuffisances du pays concernant les transports publics (#51 sur 59 au classement Expat Insider) et entrainant le recours massif aux moyens de transport individuels. Ceci couplé avec l’augmentation de la population urbaine et donc de la densité des habitations ajoutent année après année une pression sur le trafic des grandes villes.

Hanoi residents worry about air pollution | Environment | Vietnam+  (VietnamPlus)
Le smog sur la ville de Hanoï lors d’un épisode de pollution atmosphérique particulièrement. Comme Pékin, la capitale vietnamienne n’aura connu que 37 jours d’air propre en 2020.

Les autorités ont bien conscience de cet état de fait et ont déjà engagé certains travaux visant à juguler cette crise. Pourtant, la mainmise des pouvoir publics sur la gestion du foncier associé à la corruption endémique dans l’administration a entrainé une série de scandale retardant les travaux[3]. L’exemple le plus emblématique de ce chaos reste sans doute les 13km de la ligne 2A métro aérien reliant les quartiers de Cat Linh à Ha Dong à Hanoï. Financés par l’aide au développement chinoise à hauteur de 552,86 millions de dollars et confié au China Railway Group (public), les travaux ont débuté en octobre 2011 et devaient être achevés à la fin 2013. Pourtant, des problèmes opérationnels et administratifs[4] ainsi que pour la finalisation du financement par le gouvernement chinois ont entrainé un surcout portant le montant total à 868 millions de dollars. Le surplus a été financé par des prêts à taux préférentiels octroyés par la Banque d’exportation et d’importation de Chine. Aussi le gros œuvre ne fut achevé qu’au troisième trimestre de 2018 avant que le COVID 19 et les strictes règles migratoires n’empêchent l’équipe de consultant français du consortium Apave-Certifier-Tricc (ACT) d’effectuer leur mission de contrôle à la fin 2019, mission de contrôle qui s’avéra mauvaise s’agissant de la sécurité[5]. Aussi la date d’avril 2021 avancée pour le début des opérations commerciales de la ligne 2A est largement dépassée. Outre le discrédit jeté (une nouvelle fois) sur la gestion des affaires publics par l’administration vietnamienne aux yeux de sa population, les tribulations de la ligne de métro nourrissent le ressentiment ancestral des Vietnamiens à l’endroit de leur voisin du Nord. Certains dénoncent même une collusion entre certains fonctionnaires du ministère des Transports et du Comité Populaire de Hanoï avec le maitre d’œuvre chinois pour s’enrichir sur le retard de ces travaux et leur surcout. Il faut dire que les retards du chantier ont durement impacté la ville sur 1) le plan logistique du fait de la dégradation ou de l’encombrement de la chaussée par les machines à des points de circulation névralgiques ; 2) le plan économique, plusieurs petites boutiques attenantes aux travaux subissant la pollution sonore et la poussière et 3) le plan urbain, le retard pris par les travaux de la ligne 2A entrainant celui des 20 projets qui en dépendent[6]. Notons, au surplus, que dans le même temps, les travaux conduits par les entreprises japonaises se sont déroulés sans incidents majeurs et sans retard[7].

Vietnam protesters attack China over sea dispute - BBC News
En 2014, l’installation d’une plateforme pétrolière dans les eaux territoriales revendiquées par le Vietnam avait entrainé un pic du sentiment anti-chinois parmi la population vietnamienne. Ici une manifestation à Hanoï.

Ce type de relations causales entre des infrastructures déficientes et la dégradation de la qualité de vie peut être étendue à la fois au système d’assainissement et de distribution de l’eau[8] et circuit de traitement des déchets. Le rapport Export Insider 2021 fait ainsi état de l’inquiétude de 42% des expatriés quant à la propreté de l’eau dans les zones urbaines[9] et à la pollution au plastique des zones côtières. On notera pour ce dernier point que le problème dépend autant de la gestion des déchets produits sur le territoire que de la prise en charge de ceux issus des circuits internationaux de traitement comme déjà évoqué dans l’article suivant : https://vinageoblog.wordpress.com/2019/06/02/actualite-crise-mondiale-du-recyclage-lasie-du-sud-est-ne-veut-plus-etre-la-decharge-a-plastique-du-monde-partie-i/  .

On notera enfin que le rapport Expat Inside intègre le critère « digital life » depuis l’année 2018 afin de mesurer à quel point les pays visés se servent de l’outil informatique afin de faciliter la vie des étrangers résidant sur leur territoire. Sur ce plan, le Vietnam signe également une de ces plus mauvaises performances (#54) avec près de la moitié des interrogés estimant l’accès dématérialisé aux services gouvernementaux trop difficile[10]. Pour un quart d’entre eux les solutions de paiement hors-liquide demeurent également insuffisantes. Un paradoxe de plus pour un pays à la population jeune et plutôt friande de technologie et de service en ligne[11].

L’ensemble des aspects soulevés précédemment amène logiquement à des résultats médiocres pour le Vietnam pour les sous catégories « Santé et bien-être » (#46) mais surtout « Qualité de l’environnement » avec un classement à la 57ème place. Si le pays signe son meilleur classement concernant la santé du fait de la qualité de ses médecins et de l’amélioration progressive de ses infrastructures sanitaires en milieu urbain, il est clair que les éléments disponibles ne permettent pas d’envisager un changement radical d’Hanoï sur le plan écologique.

Conclusion : Vous l’aurez compris, le rapport Expat Insider 2021 dépeint le Vietnam comme un pays en demande de main d’œuvre étrangère qualifiée et se prêtant à la prospérité personnelle pour qui sait se rendre utile. Bien que grever par des déficiences structurelles prononcées tenant à la fois à son histoire, à son système politique et à son statut de pays en voie de développement, il possède des atouts certains donnant à chacun une raison d’adorer y habiter malgré une qualité de vie pouvant être rébarbative. Il reste à voir si son statut de paradis financier pour expatrier résistera aux soubresauts économiques de la crise mondiale du COVID 19.


[1] InterNation, Expat Insider 2021 : The Year of Uncertainity, mai 2021, p.60

[2] InterNation, Expat Insider 2021 : The Year of Uncertainity, mai 2021, p.60

[3] https://www.theguardian.com/cities/2016/jul/18/long-wait-hanoi-metro-vietnam-motorbike

[4] La renégociation du contrat suite aux problèmes de financement ont eu pour conséquence la rétention des rapports de sureté des installations par l’entreprise chinoise, celle-ci estimant que leur communication était caduque du fait du nouveau contrat. Voir : https://asia.nikkei.com/Business/Transportation/Vietnam-s-China-built-metro-line-falls-2-years-behind-schedule

[5] https://ezydict.com/hanoi-metro-set-to-miss-yet-another-deadline-12868141 et https://tienphongnews.com/ministry-affirms-cat-linh-ha-dong-metro-line-certified-as-safe-by-french-consultant-175261.html/amp

[6] https://asia.nikkei.com/Business/Transportation/Vietnam-s-China-built-metro-line-falls-2-years-behind-schedule

[7] https://www.scmp.com/week-asia/business/article/2104149/vietnams-tale-two-metros-one-built-japanese-and-other-chinese

[8] https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/1087724X18780045

[9] InterNation, Expat Insider 2021 : The Year of Uncertainity, mai 2021, p.60

[10] Ibid.

[11] https://www.temasek.com.sg/en/news-and-views/stories/future/generation-v-how-vietnams-youths-are-powering-the-e-conomy

Actualités: XIIIème Congrès du Parti Communiste Vietnamien : à la recherche de la stabilité en temps de crise sanitaire où raidissement conservateur ?

Du 25 au 31 janvier dernier se tenait à Hanoï le XIIIème Congrès du Parti Communiste Vietnamien (PCV) durant lequel les 1587 délégués représentant environ 5,1 millions de membre du Parti ont choisi la nouvelle composition du Politburo – organe au cœur des décisions politiques – ainsi que les orientations politiques du pays pour les 5 prochaines années. Bien que procédant d’une logique marxiste-léniniste prônant la plus stricte opacité, le résultat des grands événements politiques au Vietnam peut permettre aux observateurs de spéculer quant aux dynamiques animant le leadership du pays. 

Nguyen Phu Trong, Secrétaire Général du Parti Communiste Vietnamien

Comme nous le verrons en détail plus loin, le Congrès de cette année fut marqué par le maintien de Nguyen Phu Trong à la tête du Parti – enfreignant en cela plusieurs règles internes au PCV – ainsi qu’au renforcement des intérêts du Parti au sein de du Politburo. Les lignes politiques pour leur part semblent avoir été conservées. Aussi s’agit-il de savoir si l’événement qui nous intéresse témoigne d’un raidissement de la part du Parti ou, au contraire, d’une volonté de s’adapter au mieux à la situation inédite que nous connaissons tous actuellement.

Pour ce faire, il convient d’abord de savoir dans quel contexte le Congrès s’est déroulé puis de revenir sur la composition du XIIIème Politburo du PCV en l’inscrivant dans la dynamique de la gouvernance vietnamienne depuis le Doi Moi.

I) Un Congrès contemporain des difficultés posées par la crise du Covid 19.

               Concernant le contexte, il est à noter que malgré la crise sanitaire liée au Covid 19, les dirigeants vietnamiens comptent parmi les rares personnes pouvant considérer l’année 2020 comme un succès. En effet, le Vietnam affiche un bilan avantageux en ne recensant que 1985 cas de coronavirus pour seulement 35[1] décès grâce à un protocole strict et contraignant. Sur le plan économique le constat est assez similaire dans le sens où le pays a enregistré une croissance annuelle de 2,7%, faisant du Vietnam le seul pays d’Asie du Sud-Est à avoir connu un taux croissance positif pour l’année 2020[2].

               De ce fait, le pays jouit d’une excellente réputation sur le plan international, en particulier auprès des agences de notation ou de renseignement économique. Pour donner la mesure de cet enthousiasme, Ruchir Sharma, Responsable de la Stratégie chez Morgan Stanley Investment Management, a publié le 13 octobre 2020 un article ayant pour titre « Le Vietnam est-il le prochain « miracle asiatique »? [3]».  Précisons ici que le modèle de croissance vietnamien repose sur une stratégie d’attrait des entreprises étrangères opérant dans le secteur manufacturier à fort besoin en main d’œuvre reposant sur la compétitivité des salaires, l’abondance de ses travailleurs et la stabilité de son système politique[4]. Dès lors, l’afflux de capitaux étrangers revêt une importance singulière en termes de croissance (environ 20% du PIB) ainsi qu’en termes d’exportations (les entreprises à capitaux étrangers représentent entre 60 et 70% de la valeur des exportations vietnamiennes)[5]. A noter également qu’Hanoi compte énormément sur l’implantation d’entreprises étrangères pour la montée en compétence de la main d’œuvre nationale, permettant ainsi une montée progressive en gamme des producteurs nationaux. Par conséquent, il est nécessaire pour la direction vietnamienne de maintenir une image positive sur le plan international. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les autorités vietnamiennes – bien conscientes de l’impact négatif de la crise du COVID sur les investissements internationaux (-15% pour le premier semestre 2020)[6] – ont mis en place un groupe de travail spécial sous la supervision du Ministère du Plan et de l’Investissement chargé, entre autres, de travailler à l’attractivité du pays pour les multinationales[7].

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Affiche de propagande vietnamienne pour la sensibilisation de la population aux gestes barrière contre le COVID 19 : « Ensemble, luttons contre le COVID 19 ».

Aussi, la plupart agences de notations ou de développements prévoient elles un rebond très favorable pour le Vietnam à mesure que les troubles liés à la pandémie se dissiperont. Des chiffres entre 6.5% et 7% de croissance sont ainsi avancés pour l’année 2021[8].

               Pour autant, cet enthousiasme est très vite nuancé dès que l’on se penche sur la presse en langue vietnamienne, et de ce fait bien plus proche de la réalité. Certes, le Vietnam affiche de très bons indicateurs macro-économique mais plusieurs inquiétudes persistent et doivent être traités par la nouvelle équipe dirigeante.

               En effet, la consommation intérieure, représentant 68% du PIB[9], s’est contractée suite à la crise. D’après les statistiques disponibles près de 31,8 millions des 54 millions[10] d’actifs (59%) ont vu leur revenu chuté du fait du Covid et ce malgré seulement 22 jours de confinement total et une aide gouvernementale de 27 trillions de Dông[11] (environ 970 millions d’euros). Le revenu moyen a ainsi chuté de 5% depuis le début de la crise sanitaire[12]. A noter d’ailleurs que ces données sont certainement inférieures à la réalité dans le sens où 20à 30% de l’économie vietnamienne est « hors des radars » car informelle.

               Cette réduction du pouvoir d’achat réduit également les chances de voir la demande intérieure se substituer à la demande internationale dans le secteur touristique (12,4% du PIB)[13], grand perdant de la crise sanitaire en raison de la fermeture des frontières.

               Enfin, plusieurs interrogations furent soulevées quant à la capacité du pays s’agissant de l’efficacité des mesures qui seront mises en place pour renouer avec les IDE liés aux exportations et à la résistance des entreprises vietnamiennes à la concurrence internationale[14]. En effet, le pays connait un certain nombre de problèmes structurels pouvant à terme nuire à la captation des investissements et à leur efficacité, notamment s’agissant des épineuses questions de la gestion foncière et de la corruption. Ces phénomènes sont à mettre en parallèle avec l’ouverture récente du Vietnam à l’économie mondiale via plusieurs traités de libre-échange – le dernier étant celui le liant à l’Union Européenne – ce qui accroit fortement la pression sur les entreprises vietnamiennes en raison de la concurrence internationale. Certains analystes estiment ainsi que plusieurs mesures d’ajustement seront nécessaires afin d’éviter l’étiolement des branches économiques les moins compétitives du pays.

               Il faut bien comprendre que ces points sont cruciaux pour l’avenir du pays et surtout du Parti en cela qu’à l’heure actuelle la légitimité du PCV repose en grande partie sur sa capacité à sortir le pays de l’ornière économique et de l’isolement diplomatique dans lesquels le Vietnam se trouvait lors du lancement du Doi Moi en 1986. La prospérité économique du pays sur le long terme est même considérée comme une composante indispensable de la sécurité nationale par le Ministère de la Sécurité Publique[15].

               Pour autant, malgré les troubles liés à la pandémie mondiale, les phases de préparation du Congrès furent relativement calme, le gouvernement ayant atteint l’ensemble de ses objectifs depuis le XIIème Congrès de 2016.

       Cela n’empêcha pas un raidissement de la direction concernant les voix dissidentes qui, bien qu’étant généralement la norme à la veille d’événements politiques décisifs, connut une ampleur sans précédent. La censure sur Facebook (1er réseau social du pays avec 61 millions de compte) et Youtube aurait ainsi explosé, les deux réseaux ayant respectivement accédé à 95% et 90% des demandes de censure du gouvernement[16]. Le 6 octobre dernier la journaliste Pham Doang Trang, fondatrice du magazine juridique en ligne Luât Khoa – permettant au citoyen de demander l’application de l’état de droit-, avait été arrêtée pour avoir enquêté sur les événements de Dong Tam qui avait défrayé la chronique il y a peu[17].

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Les 29 accusés dans l’affaire de Dong Tam durant leur procès. Les villageois de Dong Tam refusait la réquisition de leurs terres par le gouvernement dans le cadre d’un projet immobilier. L’affaire est monté en tension jusqu’à l’envoi de la police anti-émeute dans le village. Les affrontements furent si violent que 3 policiers succombèrent à leur blessure. Les principaux instigateurs de la révolte furent condamnés à mort.

               C’est pourtant sur ce point qu’apparait un paradoxe qui pourrait menacer à terme l’assise populaire du Parti : la population accepta plusieurs mesures réduisant considérablement leur liberté du fait que les autorités affichaient une transparence sans précédent sur le sujet. Aussi, devant la réussite de cette démarche, les citoyens vietnamiens peuvent-ils être amenés à associer l’efficacité d’une action publique avec son degré de transparence, entrainant dès lors une pression populaire accrue sur les instances dirigeantes[18]. Or ceci reviendrait à entamer le monopole du PCV sur le pouvoir, chose inconcevable dans l’un des derniers pays marxiste-léniniste au monde. Et pourtant… En plus de l’affaire du village de Dong Tam précitée à propos de laquelle le gouvernement a dû laisser filtrer quelques informations pour calmer l’agitation, l’ampleur médiatique et la pression populaire basée sur la demande de transparence avait poussé le Parti à communiquer certaines pièces du dossier alors inédites et à accorder en mai 2020 une révision du procès de Ho Duy Hai[19], condamné à la peine de mort en 2008 après avoir été déclaré coupable du meurtre de deux femmes[20]. De cette façon, les citoyens vietnamiens pourraient être amené à exercer une pression grandissante sur le Parti voire à mettre fin à son monopole sur le pouvoir.

               Cette demande de transparence aurait également comme effet la mise à mal d’un mécanisme de défense prisé par le PCV et communément appelé « blame avoidance[21]», que l’on pourrait traduire par « rejet de la responsabilité ». Cette pratique consiste à dévier les critiques légitimes suivant un échec des organismes centraux vers les autorités locales, permettant ainsi « sauver la face » et de conserver intacte la légitimité et le prestige des plus haut placés au sein du Parti[22]. C’est grâce à cette technique de gouvernance que l’actuelle loi foncière est maintenue malgré les scandales qui apparaissent régulièrement quant à la gestion de patrimoine immobilier par l’Etat : ce n’est pas le système qui est mauvais mais seulement les échelons locaux qui ont mal appliqué la règle. Or, la bonne gestion de la crise sanitaire a été possible grâce à une coopération étroite entre les échelons centraux et locaux. Aussi, cette expérience est-elle à même de provoquer l’exaspération de la population dans le cas où un scénario de « blame avoidance » outrancier venait à se produire, réduisant la légitimité du PCV et poussant les citoyens à plaidrt pour davantage de transparence[23].

               Il convient dès lors d’analyser les résultats du XIIIème Congrès dans la perspective des éléments que nous venons de présenter

II) Le XIIIème Congrès : pourrissement ou résilience du PCV face aux enjeux de la crise sanitaire ?

Il s’agit ici de se baser sur plusieurs éléments factuels tirés du Congrès pour tenter d’en tirer quelques conclusions.

S’agissant de l’aspect purement factuel, attardons nous sur la composition du Politburo et des « 4 pilliers » de la direction vietnamienne (à savoir Secrétaire Général du Parti, Président de la République, Premier Ministre, Président de l’Assemblée).

Concernant le Politburo, la première constatation porte sur le fait que 9 des 18 membres du XIIème Politburo ont été reconduits au sein de la XIIIème mouture[24]. Comme nous l’avons déjà indiqué en introduction, la sélection des 9 nouveaux membres indique clairement l’attention portée à la sauvegarde des intérêts du Parti, portant à 13 le nombre de ses défenseurs directs (contre 8 lors du dernier Congrès)[25]. Ainsi l’Armée Populaire du Vietnam voit son nombre de représentants doublé avec la nomination du Général Luong Cuong (Chef du Département Politique de l’Armée) et du Général Phan Van Giang (Chef d’Etat-major), de même que la Police avec la présence du Ministre de la Sécurité Public To Lam et indirectement à travers Pham Minh Chinh (ancien Vice-Ministre de la Sécurité Publique) ou Hoa Binh (ancien haut-fonctionnaire au Ministère de la Sécurité Publique et Procureur Général du Parquet à la Cour Suprême) . Mais ce sont surtout les instances centrales du Parti qui sont en place dans le Politburo avec 7 représentants : le responsable de la Commission de l’Organisation (du Parti), de la Commission Economique, de la Commission de Mobilisation des Masses, de la Commission de l’Education et de l’Idéologie, de la Commission des Affaires Internes, de la Commission de l’Inspection. A noter que c’est également la première fois depuis le Doi Moi que le Politburo inclut le directeur de l’Académie Nationale Ho Chi Minh, l’école du Parti. Le chef de du Front de la Patrie du Vietnam (en charge de la gestion des syndicats, des associations religieuses et de la société civile en général) ainsi que le ministre des Affaires Etrangères et le Président de la Cour Suprême[26] viennent compléter le tout.

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La dernière Séance du XIIIème Congrès du Partie Communiste Vietnamien

               L’autre élément à retenir du Congrès est le maintien de Nguyen Phu Trong au poste de Secrétaire Général du PCV et l’ascension de l’ex-Premier Ministre Nguyen Xuan Phuc au poste de Président. Confirmant le renforcement des intérêts du Parti au sein de la direction, le chef de la commission en charge du personnel et de l’organisation du Parti Pham Minh Chinh devient Premier Ministre. Pour finir Vuong Dinh Hue, ex-secrétaire du Comité Populaire de la capitale et ex-Vice Premier Ministre devient Président de l’Assemblée Nationale.

  

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Le Duan (1908-1986)

             Dans le but d’analyser ces nominations, il convient d’abord de préciser le maintien de Trong au poste de numéro 1 du Parti enfreint plusieurs règles internes au PCV toutes deux destinées à prévenir les blocages institutionnels semblables à ceux qu’avaient connu le Parti suite à la mort d’Ho Chi Minh en 1969[27]. En effet, le successeur du père de la Révolution Vietnamienne, Le Duan, ancien commandant en chef du Front de Libération du Sud Vietnam (ou Viêt Công), avait maintenu le pays dans un immobilisme mortifère l’ayant mené à la ruine économique et à l’isolement diplomatique le plus complet. Il avait fallu attendre le Doi Moi de 1986 et l’ouverture du pays pour voir la tendance s’inverser[28]. Aussi, avait-il été décidé que le Secrétaire Général du Parti ne devait jamais assumer plus de deux mandats et que l’âge des dirigeants au poste des « 4 pilliers » ne devaient pas excéder 65ans. Or Nguyen Phu Trong est actuellement âgé de 77 ans et entame son troisième mandat. On notera cependant à propos des règles d’âges maximum que de nombreuses dérogations ont été délivrées depuis 1986 et que le nouveau président Nguyen Xuan Phuc, 67 ans en bénéficient également. Ajoutons ici, qu’en plus de son âge avancé, Trong avait déjà montrer les limites de ses capacités physique en faisant un AVC au printemps 2019[29].

               On serait tenté à première vue d’interpréter ces violations par un « classique » abus de pouvoir pour profit personnel comme cela se voit souvent en politique. En effet, le numéro 1 du PCV avait déjà fait figure d’exception en cumulant les fonctions de Secrétaire Général du Parti et de Président de la République lors de la mort de Tran Dai Quang (1956-2018) qui occupait alors ledit poste. Certains avait rapproché sa situation de celle de Xi Jinping qui cumulait également les deux fonctions. Trong était alors le dirigeant vietnamien le plus puissant depuis le Doi Moi[30]. Il faut également dire que s’est déployé autour de sa personne un culte de la personnalité, jusque-là réservé aux seuls personnes de « l’Oncle Ho » et du Général Vo Nguyen Giap. Selon Reuters, fut à ce titre publiée une biographie du leader vietnamien le décrivant comme « intelligent, courageux et charismatique » s’efforçant d’amener le Vietnam « au coude à coude avec les grandes puissances des continents selon les vœux de l’Oncle Ho »[31]. Un poème tiré du même livre le disait « envoyé par les esprits pour purifier le système » qui « marteau et faucille en main, dissipe les ténèbres en attendant le soleil »[32].

               Si les développements précédents sont véridiques, il faut néanmoins nuancer notre approche par quelques éléments tenant aux dynamiques internes du Parti et à son objectif premier : libéraliser l’économie sans perdre le monopole sur le pouvoir. 

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Nguyen Tan Dung

               Ainsi, bien qu’affichant un monolithisme de façade, le PCV est traversé par un certain nombre de factions qu’il serait trop fastidieux de présenter en détail ici. Or le XIIème Congrès de 2016 avait vu deux d’entre elles s’opposer publiquement, une première au Vietnam, à travers la lutte entre Trong et le Premier Ministre sortant Nguyen Tan Dung. Ce dernier, soutenu par la faction libérale, avait été au centre d’un certain nombre de scandales financiers et d’affaires de corruption ayant grandement nuit à l’image du Parti aux yeux de ses administrés[33]. Trong, tenant de la position conservatrice, l’avait alors évincé en ce faisant le chantre de la lutte anti-corruption, lui permettant ainsi de faire remonter sa personne et sa ligne politique dans l’estime des masses, en plus d’éliminer un concurrent politique. Ainsi, bien que sortant fortifié de cette échéance politique, le PCV avait révélé ses divisions internes et donc ses fragilités dans le cas où un consensus ne puisse être trouvé entre factions et que les tentations de séparatisme n’aboutissent à la division du pouvoir.

               Aussi, au Plénum de préparation du Congrès de janvier 2020, Trong avait il introduit deux nouveaux critères tenant aux conditions d’élection des « 4 piliers ». Selon la Règle 214 : les candidats devaient être « un facteur d’unité » au sein du Parti et « jouir d’une bonne réputation aux yeux de la population »[34]. Il y a ainsi fort à parier que le numéro 1 vietnamien cherchait à imposer une personne issue de son moule idéologique et en mesure d’unir le Parti sur la base de plusieurs principes similaires à ceux qu’ils représentaient. Beaucoup d’observateurs estimaient ainsi que cette nouvelle règle pavait la voix jusqu’au pouvoir de Tran Quoc Vong, bras droit de Trong lors de l’opération anti-corruption « four flamboyant » (« lò nung » en vietnamien)[35].

               Pour autant, tout influent qu’il soit au sein du Parti, Trong n’a pas réussi à imposer son poulain aux 200 délégués du Comité Centrale. Pour de nombreux observateurs, ce serait la raison pour laquelle il aurait été maintenu à son poste. Ces mêmes observateurs semblent également s’accorder sur le fait que si un candidat remplissait les conditions précédemment énoncées, Trong pourrait laisser sa place en cours de mandat[36].

               Ajoutons ici que le Parti expérimente depuis près de dix ans le suffrage direct des citoyens au niveau local afin de limiter les excès d’un système de représentation politique qui, s’il garantit une certaine stabilité, n’en reste pas moins facilement manipulable pour qui détient les leviers administratifs[37]. En effet, procédant depuis longtemps selon le concept soviétique de « centralisme démocratique », les Congrès locaux votent pour l’élection des Comité locaux élisant à leur tour leur Secrétaire Général.  Ce processus est le même au niveau national. Or l’année dernière a vu la plus forte proportion (11%) d’élections locales et provinciales se dérouler selon un scrutin direct, une petite révolution dans un pays marxiste-léniniste comme le Vietnam[38]. De cette façon ce modèle hybride de « sélectorat » pourrait très bien amener l’opinion publique vietnamienne à peser suffisamment sur les élections à l’échelon national en 2026 si ce système est étendu au niveau national[39]. Aussi comprend on aisément la volonté des pontes du Parti de choisir comme chef un cadre ayant bonne presse auprès de la population.

                De la même façon, il ne faut pas perdre de vue que 43% des Secrétaires locaux du Parti sont âgés de moins de 50 ans et que, ayant grandi durant les années d’ouverture suivant le Doi Moi, beaucoup sont moins conservateurs que leurs ainés[40]. Aussi ne faudrait-il pas que le maintien au pouvoir de Nguyen Phu Trong crée un précédent qui empêcherait l’arrivée au pouvoir de cette génération de cadre qui pourrait être en lice pour le Congrès de 2026. En effet, si trop peu de places sont laissées aux jeunes aspirants, un fort ressentiment pourrait alors naitre en plus d’une concurrence accrue qui pousserait les candidats à aggraver la « factionnalisation » du Parti afin d’accéder au pouvoir[41]. Ce blocage générationnel pourrait également impacter la motivation des cadres concernant leur performance et mettre à mal le processus de légitimation du Parti par la compétence[42]. Le PCV se retrouverait alors dans une situation comparable à l’ère Brejnev en URSS qui avait vu une classe politique conformiste incapable de réformer et donc d’empêcher l’écroulement du pays sous le poids de ses contradictions.

Conclusion :

               Le XIIIème Congrès du PCV est symptomatique d’une classe politique à la croisée des chemins dans une période d’incertitude liée à la pandémie mondiale, à son impact sur l’économie mondiale et vietnamienne ainsi qu’à l’efficacité de sa gestion. Il témoigne du dilemme auquel les décideurs doivent faire face concernant l’urgence et la durabilité dans le choix des dirigeants ainsi que de la tension grandissante entre la démocratie interne au Parti nécessaire pour limiter le népotisme et le « centralisme démocratique », garant de stabilité.

               S’il permet ainsi de maintenir au pouvoir une équipe et une ligne politique ayant fait ses preuves lors du précédent mandat, son accent conservateur – exprimé au travers le renforcement des intérêts du Parti au sein du Politburo – pourrait à terme mettre en danger le processus d’institutionnalisation du PCV et donc miner sa légitimité malgré ses bonnes performances.

               Il reste maintenant à savoir si, une fois la situation sanitaire et économique stabilisée, la classe dirigeante saura éviter les écueils de l’immobilisme afin de prévenir l’ajout d’un conflit générationnel aux conflits des factions. C’est l’ensemble du processus de réforme politique mené depuis le Doi Moi et visant à garantir le monopole du Parti sur le pouvoir qui est en jeu.


[1] https://www.worldometers.info/coronavirus/country/viet-nam/, consulté le 6 février 2021.

[2] Jean-Phillipe Eglinger, « Vietnam : les autorités face aux enjeux économiques et sociaux de l’après Covid. », Asia Centre, 24 avril 2020

[3] Ruchir Sharma, Is Vietnam the next « Asian Miracle » ?, New York Times, 13 octobre 2020, https://www.nytimes.com/2020/10/13/opinion/vietnam-economy.html

[4] Rémy BARAIZE, Quel bilan pour le sommet de l’APEC 2017 au Vietnam, Vinageo blog, 19 novembre 2017 https://vinageoblog.wordpress.com/2017/11/19/actualite-quel-bilan-pour-le-sommet-de-lapec-2017-au-vietnam/

[5] https://vneconomy.vn/chiem-725-tong-kim-ngach-xuat-khau-viet-nam-muon-hut-them-von-fdi-
20181221142840247.htm cité par Jean-Phillipe Eglinger, « Vietnam : les autorités face aux enjeux économiques et sociaux de l’après Covid. », Asia Centre, 24 avril 2020

[6] Jean-Phillipe Eglinger, « Vietnam : les autorités face aux enjeux économiques et sociaux de l’après Covid. », Asia Centre, 24 avril 2020

[7]Chi Hiêu, Thành lập tổ công tác đặc biệt về thu hút các tập đoàn đa quốc gia, 23 mai 2020 https://thanhnien.vn/tai-chinh-kinh-doanh/thanh-lap-to-cong-tac-dac-biet-ve-thu-hut-cac-tap-doan-da-quoc-gia-1227852.html?fbclid=IwAR1gbDV-seII-JqU8X81WCp6ogDmFbYVvolRnuzFEmOh4BN6T9piJe7FwYo

[8] Jean-Phillipe Eglinger, « Vietnam : les autorités face aux enjeux économiques et sociaux de l’après Covid. », Asia Centre, 24 avril 2020

[9] Bruce Duteil, Matthieu François, Nga Nguyen, Emerging from the pandemic, Vietnam must position itself for recovery, Mc Kinsey Company, 1er juillet 2020 https://www.mckinsey.com/featured-insights/asia-pacific/emerging-from-the-pandemic-vietnam-must-position-itself-for-recovery#

[10] Jean-Phillipe Eglinger, « Vietnam : les autorités face aux enjeux économiques et sociaux de l’après Covid. », Asia Centre, 24 avril 2020

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] Phuong Pham, Economic Security: Vietnam’s Cardinal Policy Goal, The Diplomat, 18 septembre 2020, https://thediplomat.com/2020/09/economic-security-vietnams-cardinal-policy-goal/

[15] Phuong Pham, Economic Security: Vietnam’s Cardinal Policy Goal, The Diplomat, 18 septembre 2020, https://thediplomat.com/2020/09/economic-security-vietnams-cardinal-policy-goal/

[16] Tomoya ONISHI, Vietnam’s Communists brace for next 5 years after big 2020, Nikkei Asia, 22 décembre 2020 https://asia.nikkei.com/Spotlight/Asia-Insight/Vietnam-s-Communists-brace-for-next-5-years-after-big-2020

[17]RSF, RSF condamne l’arrestation de la journaliste vietnamienne Pham Doan Trang, Reporter Sans Frontière, 7 octobre 2020, https://rsf.org/fr/actualites/rsf-condamne-larrestation-de-la-journaliste-vietnamienne-pham-doan-trang

[18] Ibid.

[19] Ibid.

[20]Eugene Whong, Vietnam’s National Assembly to Review Ho Duy Hai Murder Case, Radio Free Asia, 18 mai 2020, https://www.rfa.org/english/news/vietnam/ho-duy-hai-05182020160929.html

[21] Hélène CAUNE, Blame Avoidance dans : Laurie Boussaguet, Dictionnaire des politiques publiques, p114-123, Editions Sciences-Po Paris, 2010, disponible à l’URL : https://www.cairn.info/dictionnaire-des-politiques-publiques–9782724611755-page-114.htm

[22] Mai Truong, Vietnam’s COVID-19 Success Is a Double-Edged Sword for the Communist Party, The Diplomat, 6 aout 2020, https://thediplomat.com/2020/08/vietnams-covid-19-success-is-a-double-edged-sword-for-the-communist-party/

[23] Ibid.

[24] Zachary Abuza, The Fallout From Vietnam’s Communist Party Congress, 2 février 2021, The Diplomat https://thediplomat.com/2021/02/the-fallout-from-vietnams-communist-party-congress/

[25] Ibid.

[26] http://news.chinhphu.vn/Home/BREAKING-NEWS-LIST-OF-NEWLYELECTED-POLITBURO-MEMBERS/20211/42832.vgp

[27] Sabastian Strangio, Vietnam’s Communist Party Chief Reelected to Third Term, 1er février 2021, The Diplomat https://thediplomat.com/2021/02/vietnams-communist-party-chief-reelected-to-third-term/

[28] Ibid.

[29] Ibid.

[30] Rémy BARAIZE, Nguyen Phu Trong, secrétaire général du PCV et nouveau président du Vietnam: mimétisme du n°1 chinois?, 2 décembre 2018, Vinageo blog, https://vinageoblog.wordpress.com/2018/12/02/actualite-nguyen-phu-trong-secretaire-general-du-pcv-et-nouveau-president-du-vietnam-mimetisme-du-n1-chinois/

[31] https://thediplomat.com/2021/02/vietnams-communist-party-chief-reelected-to-third-term/

[32] Ibid.

[33] Rémy BARAIZE, Nguyen Phu Trong, secrétaire général du PCV et nouveau président du Vietnam: mimétisme du n°1 chinois?, 2 décembre 2018, Vinageo blog, https://vinageoblog.wordpress.com/2018/12/02/actualite-nguyen-phu-trong-secretaire-general-du-pcv-et-nouveau-president-du-vietnam-mimetisme-du-n1-chinois/

[34] Sebastian Strangio, Vietnam Party Conclave Readies Key Personnel Appointments, 15 décembre 2020, The Diplomat https://thediplomat.com/2020/12/vietnam-party-conclave-readies-key-personnel-appointments/

[35] Sabastian Strangio, Vietnam’s Communist Party Chief Reelected to Third Term, 1er février 2021, The Diplomat https://thediplomat.com/2021/02/vietnams-communist-party-chief-reelected-to-third-term/

[36] Ibid.

[37] Nguyen Khac Giang, Vietnam’s 13th Congress: Institutional Resilience or Institutional Decay?, 7 janvier 2021, The Diplomat https://thediplomat.com/2021/01/vietnams-13th-congress-institutional-resilience-or-institutional-decay/

[38] Ibid.

[39] Ibid.

[40] Ibid.

[41]Nguyen Khac Giang, Vietnam’s 13th Congress: Institutional Resilience or Institutional Decay?, 7 janvier 2021, The Diplomat https://thediplomat.com/2021/01/vietnams-13th-congress-institutional-resilience-or-institutional-decay/

[42] Ibid.

Actualités – Comprendre l’engouement des Vietnamiens pour Donald Trump

Many Vietnamese American voters prefer Trump over Biden. Here's why. - Vox

Alors que les médias ont déjà annoncé la victoire de Biden mais que les équipes de Donald Trump ont saisi le procureur fédéral sur la base de soupçons de fraude, la course présidentielle américaine est plus serré que jamais. Aussi chaque candidat a-t-il dû mobiliser le moindre votant.

               C’est dans ce contexte que se sont particulièrement distingué les quelque 2 millions de Viet Kieu (Vietnamiens d’outre-mer, 4ème communauté asiatique aux Etats-Unis) américains, présents dans certains swings states[1] (Géorgie et Texas notamment). En effet, tandis que l’ensemble des autres communautés d’Asie se sont largement prononcées en faveur du candidat démocrate, la communauté vietnamienne a majoritairement voté pour le président sortant (48% en faveur de Trump contre 36% pour Biden et 16% en faveur des candidats indépendants).

Essential Guide to Biden v. Trump: The 13 Swing States (and 2 Districts) That Will Decide the US Presidential Election
En rouge les états dont il était certains qu’ils seraient attribués à Donald Trump, en bleu à Joe Bideb, en gris les « swing states ». A noter que l’élection de 2020 fut marquée par un nombre relativement grand de swing states.

               Si le vote conservateur est une constante au sein de cette frange de l’électorat (I), le vote de cette année offre une perspective originale en raison du climat de tension particulier entre Pékin et Washington (II) mais aussi parce que l’engouement vietnamien pour Donald Trump se prolonge jusqu’au sein de la République Socialiste du Vietnam (III).

I) Un électorat historiquement conservateur et anti-communiste

A l’instar des communautés cubaines de Floride, la plupart des américain-vietnamiens sont principalement issus des flux de réfugiés politiques fuyant la répression communiste. Certains connurent même les « camps de rééducation » suite à la chute de Saïgon en 1975 avant de prendre la mer sous les tristement célèbres boat-people. Rappelons qu’entre 1975 et 1986 1.6 millions de Vietnamiennes choisirent les chemins de l’exils et que 880 000 d’entre eux furent accueillis aux Etats Unis Aussi, sans surprise, un puissant sentiment anti-communiste évoluant avec le temps en aversion pour toute prise de position ayant étant considéré comme « de gauche » et confinant souvent à la paranoïa et à la chasse aux sorcières.

Duc Tan, left, filed a libel suit after he was accused of being a communist sympathizer by Norman Le, right.
A gauche M. Tan, à droite M.Le

A titre d’exemple on peut citer l’affaire de 2004 Duc Tan Vs Norman Le, le premier attaquant le second en diffamation. En effet, M. Le avait commencé à répandre des rumeurs de sympathies pro-Hanoï de la part de M.Tan après avoir cru voir ce dernier porter un tablier de cuisine à l’effigie d’Ho Chi Minh lors d’un rassemblement communautaire, alors qu’il n’en était rien. Il avait entendu prouver ces assertions en demandant à M.Tan d’entonner l’hymne national vietnamien lors de l’audience, celui-ci ayant hésité à chanter l’hymne du régime de Saïgon. Le plaignant estime que M.Le était motivé par une rancœur personnel. Malgré le caractère anecdotique de cette histoire, elle créa une division marquée au sein de la communauté vietnamienne située dans le comté d’Orange (Orange County, Californie) et témoigne de l’actualité de ce genre de problématique parmi les Vietnamiens d’Amérique.

Il faut dire aussi que c’est au sein de cette communauté que fut fondé le Viet Tan, une organisation armée formée autour d’anciens officiers supérieurs de l’armée de Saïgon et visant à abattre le régime communiste d’Hanoï. Aussi, cette facilité à la suspicion mélangée à un environnement militaire/para-militaire et à une haine tenace issue d’expériences personnelles douloureuses a souvent mené à des dénouements violents voir meurtriers au sein de la « Little Saïgon »

Autre conséquence de ce statut de réfugié politique : beaucoup d’Américain-Vietnamiens se perçoivent comme appartenant à une catégorie d’immigrants tout à fait spéciale dans le sens où ils furent des alliés précieux du gouvernement américain dans un contexte de guerre froide. De cette façon, ils se considèrent comme plus à même de définir ce que devrait être le rêve américain que les américains issus des mouvements migratoires motivés par l’argent. Ils sont d’ailleurs confortés dans cette idée par leur réussite relative dans les affaires et dans les milieux savants comparé aux autre communautés minoritaires aux Etats Unis. Aussi la rhétorique du « racisme systémique » répandue dans les milieux de la gauche américaine et tenant les minorités comme forcément oppressées par la majorité blanche a-t-elle une prise moindre sur les mentalités américano-vietnamiennes. Raison pour laquelle certains d’entre eux participèrent d’ailleurs à des contre-manifestations en opposition au mouvement Black Live Matter lors des récents troubles aux Etats Unis.

Pour toutes ces raisons, la communauté vietnamienne vote majoritairement pour le Parti Républicain depuis 1976. Il faut néanmoins noter qu’avec les années un fossé générationnel s’est creusé entre cette génération d’anciens combattants ayant connu le Vietnam en proie à la guerre et leurs descendants nés aux Etats-Unis et bien moins dogmatiques que leurs ainés quant aux questions politiques. Ils ont ainsi tendance à voter pour le camp démocrate.

Autres changement amorcé et dont il faudra tenir compte à l’avenir : depuis l’ouverture du Vietnam en 1986 et la normalisation des relations entre Hanoï et Washington 1995, une émigration d’étude et de travaille du Vietnam vers les Etats-Unis a commencé, apportant par conséquent un flux de vietnamiens éduqué par la propagande du régime. Il se pourrait qu’à terme ces émigrés forment une part grandissante de la communauté vietnamienne aux Etats Unis et brise la tendance politique forgée par la génération des nostalgiques du régime de Saïgon.

Pour autant, cette dichotomie politique est et sera certainement atténuée par la question chinoise, cruciale pour les Vietnamiens de tout bord et de toutes origines.

II) La Chine en ligne de mire

Si vous êtes lecteur régulier de ce blog vous avez déjà pu entrevoir les péripéties de la tumultueuse histoire des relations entre le Vietnam et son grand voisin du nord (occupation millénaire, 14 invasions/tentatives d’invasion sur les 19 subies par le Vietnam, guerre de 1979, etc..) et l’animosité vivace qui saisit une grande majorité de Vietnamien à l’endroit de la politique extérieure chinoise en général et envers le Vietnam en particulier.

Or ce sentiment antichinois parmi les Vietnamiens d’outre-mer et de métropole intéresse directement notre sujet pour au moins deux raisons : il permet non seulement à Donald Trump de bénéficier d’une sympathie directe de la part de l’électorat vietnamien des Etats Unis pour son style « dur » dans ses relations avec Pékin mais aussi d’apparaitre comme le candidat le plus apte à inspirer la transition démocratique au Vietnam.

S’agissant du bénéfice qu’il tire de son attitude face à la Chine d’abord, il est clair que le fait de n’avoir engager aucun conflit extérieur pour focaliser sa politique étrangère sur le « problème chinois » donne à Trump une apparence de dirigeant inflexible face à Pékin.

S’il ne s’agit pas ici de passer en revue la politique chinoise de la présidence Trump, il est nécessaire de bien comprendre quelle dynamique l’a mûe durant 4 ans. Considérant les Etats Unis et les Américains comme les grands perdants de l’approche multilatérale jusque-là favorisée par ses prédécesseurs, à la fois sur le plan économique – avec l’internationalisation des chaines de valeur et la désindustrialisation américaine – et sur le plan militaire – le Pentagone contribuant trop comparé aux partenaires. Aussi, une de ses premières décisions pour « Make America Great Again » en tant que président fut elle de déclarer caduque les traités transatlantiques et transpacifiques – au grand dam du gouvernement vietnamien d’ailleurs – laissant le champ libre au projet de libre-échange chinois, le RCEP (récemment signé).

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Signature en ligne du Regional Comprehensive Economix Partnership Agreement (RCEP) le 15 novembre 2020.

Débuta dès lors une intense période de négociation bilatérale pour la diplomatie américaine sur la base du mot d’ordre « America first ». Pour autant, le président se retrouva au prise avec la même difficulté qu’implique le rapport dépendance – rivalité qui unit Pékin et Washington. Aucune action à grande échelle ne pouvait donc être envisagée. Cela se traduisit concrètement par la mise en place de mesures protectionnistes dans des secteurs susceptibles de gêner la Chine et de ramener des emplois de l’autre côté du Pacifique (Acier, composant électronique notamment), par une intense activité de contre-espionnage contre la Chine, la multiplication des missions de patrouilles en mer de Chine du Sud et la mise sur pied d’une coalition dans le Pacifique (vente d’arme et pactes militaires).

Tsai Ing-wen | Biography & Facts | Britannica
La présidente taïwanaise lors de sa rélection en janvier 2019

Ces manœuvres furent mises en place en soufflant à la fois le chaud et le froid même si, à long terme, une ligne dure s’est cristallisée. Ainsi ; après une campagne présidentielle 2016 riche en accusation de manipulation de monnaie, d’espionnage industriel et de cyber-terrorisme ; le président nouvellement élu afficha régulièrement des marques de sympathie pour le numéro 1 chinois Xi Jinping, allant même jusqu’à le qualifier « d’ami ». Cela ne l’empêcha pourtant pas d’évoquer une éventuelle remise en cause de la politique « Une Chine, deux systèmes » lors de l’élection de la présidente Taiwanaise Tsaï Ing-wen, fervente défenseuse d’une politique peu conciliante à l’égard de Pékin. La crise du covid-19 fut même une opportunité pour Donald Trump de provoquer Pékin en désignant la maladie sous les vocables « Kung flu », « Chinese Virus », « Plague from China » (la peste de Chine) ou « Wuhan Virus ». Notons, pour finir, que le style « diplomaty Twitter » de Trump ne manqua pas de créer de vives réactions à chacune de ses sorties concernant la Chine.

Cette rhétorique assertive voire agressive à l’endroit de Pékin emporta bien sur l’assentiment d’une majorité de Vietnamiens d’Amérique ou du Vietnam, voyant dans celle-ci et malgré ses inconvénients (instabilité de la diplomatie en Asie du Sud Est ou augmentation du sentiment anti-asiatique aux Etat-Unis) des solutions pour contrer l’impérialisme chinois dont une des premières victimes serait le Vietnam. Il faut dire que parallèlement à ces événements, les internautes mercenaires du Parti Communiste Chinois – les Wumao – se répandirent en théorie du complot sur la toile au sujet de Hong Kong, soutenant que les militants pro-démocraties de la cité-état était tous d’ascendance vietnamienne et qu’un « grand remplacement vietnamien » était en marche à Hong Kong sous la supervision de Hanoï et de la CIA. Le terme de « singe vietnamien » (« vietnamese monkey ») fut ainsi martelé pour décrédibiliser les leaders étudiants hongkongais pro-démocratie. De la même façon, et bien que rien d’officiel n’ai été publié à ce sujet, la seconde vague de covid-19 au Vietnam due au franchissement de la frontière Laos-Vietnam par 3 ressortissants chinois porteur du virus constitue, selon la rumeur vietnamienne, un acte prémédité de la part de Pékin afin de déstabiliser son voisin méridional qui affichait d’excellents résultats quant à la gestion de la crise sanitaire.

L’ensemble de ces éléments donnent donc aux Vietnamiens une représentation très favorable de Trump, vue comme l’opposant numéro à l’expansion chinoise et donc soutien potentiel de la cause vietnamienne.  Cet état de fait constitue un levier que les vietnamiens anti-communistes comptent bien utiliser pour servir leurs intérêts. En effet, en reprenant la posture anti-chinoise du président américain, les militants du Viet Tan entendent démontrer que le gouvernement de Hanoï est bien trop conciliant avec la Chine Populaire du fait de la proximité idéologique des Partis Communistes Vietnamien et Chinois. Il y a ainsi de forte chance que le Viet Tan ait organisé des opérations d’agitation-propagande contre la Chine et le gouvernement d’Hanoï, participant ainsi en cela à l’émergence de manifestation violente, à l’occasion de l’affaire Formosa ou de l’ouverture des Zone Economique Spéciale aux investisseurs internationaux.

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Exemple de caricature répandue sur le net vietnamien. On voit le Vietnam grimé en prostituée en tenue coloniale attendant l’arrivée des investisseurs chinois, représenté par Xi Jinping.

Ce faisant, ils instillent l’idée que les différents avec Pékin en Mer de Chine à propos des archipels des Paracels et des Spratleys ne pourra être réglé dans un sens favorable au Vietnam du fait de la « vassalisation » idéologique et politique du gouvernement de Hanoï, justifiant ainsi leur narratif et leur désir de voir le régime communiste s’effondrer au Vietnam. Ainsi, lors des différentes enquêtes d’opinion menée aux Etats-Unis, certains électeurs vietnamiens de Trump citait comme 1ère raison de ce choix le fait qu’il était vecteur de transition politique au Vietnam.

S’il parait clair qu’à lui seul il ne pourrait pas changer la situation, il n’en demeure pas moins que ces allégations ne sont pas sans fondement si l’on considère l’impact de l’action politique de Trump et de son image au Vietnam.

III) La popularité de Donald Trump au Vietnam et son impact sur la sphère médiatico-politique

« Si je pouvais mourir pour que M.Trump devienne président, je le ferais » peut-on lire sur une page de soutien à Donald Trump en langue vietnamienne. Au vu des développements précédents on pourrait être tenter de penser que ce genre de commentaire est issu des communautés de Viet Kieu vivant aux Etats-Unis. Pourtant, il n’en est rien. Il s’agit d’un citoyen vietnamien résidant au nord du Vietnam.

Trump et Kim quittent le sommet de Hanoï sans accord
Le numéro 1 nord coréen Kim Jong Un et le président américain Donald Trump lors de leur rencontre à Hanoï en février 2019. Le choix de la capitale vietnamienne pour cet événement d’importance mondiale a également contribué à la popularité de Trump au Vietnam.

Or, il faut bien comprendre, qu’en règle général, les Vietnamiens, surtout ceux vivant au nord, sont extrêmement rétif à parler politique soit par habitude (66 ans de régime marxiste-léniniste obligent), soit par volonté de ne pas se brouiller avec son cercle proche. Dans ce paysage politique morne, la seule exception semble être l’engouement pour le président américain qui parvient à rassembler plusieurs dizaines de milliers de fans sur Facebook, le réseau social le plus utilisé au Vietnam (un peu plus de 46 millions d’utilisateurs). Sur ces groupes, plusieurs sujets politiques, s’agissant notamment de la politique extérieure du pays, se voient être débattus alors qu’ils étaient tabous il y a encore quelques années. Inutile de rappeler que dans un pays où le Parti a la main sur l’ensemble de la presse écrite et télévisuelle et donc de l’information, ce genre de phénomène est tout à fait singulier.

En effet, en plus des considérations précédentes tenant à l’attitude de Trump face à Pékin, un grand nombre de Vietnamiens nourrissent une affection particulière pour le milliardaire américain en raison de son parcours dans les affaires lui conférant un franc parler à rebours du politiquement correct. Ce statut tranche radicalement avec celui des personnes formant l’élite dirigeante de la nation, le plus souvent bureaucrate professionnel tenant un discours guindé par la rigidité de la discipline imposée par les us des partis marxistes-léninistes au sein desquels le Politburo détermine la ligne à suivre sous peine de sanctions. On notera d’ailleurs que sur ce point, Joe Biden, membre de l’establishment américain depuis longtemps, ne brille pas aux yeux des citoyens vietnamiens sur ce point.

Caricature pro-Trump par Ben Garrison. Pour nombre de ses supporters, Donald Trump représente une alternative à un establishment politico-médiatique aux intérêts mondialistes opposés à ceux de l’Américain moyen.

« Trump est un homme d’affaire puissant, confiant et autoritaire. Tout ce qu’il fait est stratégique et calculé » estime Vuong Toan Hiep, 41 ans, résidant à Hanoï. On comprend ainsi aisément que l’affinité des Vietnamiens avec Donald Trump réside également dans leur insatisfaction et leur cynisme global concernant les constantes manœuvres communicationnelles du gouvernement visant à garder la mainmise sur le pouvoir, notamment suite aux affaires de corruption ou de saisies de terrains par la force pour des projets privés.

Face à ce phénomène et malgré la mise en place d’une loi sur la cybersécurité ainsi que d’une unité chargée de la répression sur les réseaux sociaux, l’approche « tout répressif » du gouvernement vietnamien semble bien insuffisant pour empêcher l’expansion de ce phénomène

Il serait pourtant erroné de croire que cela entraine une adhésion automatique des sympathisants de Trump aux idées développées par le Viet Tan étant donné que le fait d’habiter si près de la Chine brise forcément l’intransigeance dogmatique des anti-communistes malgré le ressentiment certains des masses vietnamiennes. De la même façon, la promotion de l’« American Dream » version guerre froide par les nostalgiques de Saïgon  correspond certes à l’idée que s’en fait l’électorat républicain mais ne convainc guère le Vietnamien moyen.

En guise de conclusion :

En définitive, le succès de Trump auprès des Vietnamiens-Américains et des Vietnamiens du Vietnam est dû à la fois à la sociologie de l’électorat vietnamien aux Etats-Unis, à son opposition frontale et parfois tapageuse à Pékin et à son statut « d’outsider » de la politique. Il constitue de ce fait un élément qui fait bouger les lignes politiques au Vietnam en participant à la généralisation d’une information alternative au Vietnam via les réseaux sociaux. Cette influence soit néanmoins être tempérer du fait de la récupération outrancière de ce phénomène par les émigrés vietnamiens anti-communistes car victime de la répression post-chute de Saïgon. De la même façon, pour des raisons géopolitiques et historiques, si la posture adoptée par l’administration Trump peut plaire aux masses, les dirigeants vietnamiens, quelque soit leur ligne, ne pourraient poursuivre une stratégie d’opposition frontale avec son grand voisin.


[1] Dans le système électoral américain, les électeurs ne votent pas directement pour le candidat. Ils votent pour des grands électeurs dans la limite des 50 états. Certains états sont acquis au Parti Républicain ( les états du centre du pays) ou Démocrate (Californie, état de New York par exemple) à chaque élection. L’expression « swing states » ou « état charnière » désigne les états qui ne sont acquis à aucun parti lors des élections et qui peuvent donc départager les candidats.

Actualités – Qu’attendre du Traité de libre-échange Union Européenne – Vietnam ? (Partie II)

II) L’épreuve du feu pour les dispositions sociales et environnementales.

       L’ALEUEV, en tant qu’accord « de nouvelle génération », inclut, en plus de dispositions purement commerciales, une série de mesures visant l’alignement des normes vietnamiennes sur celles promues par l’Union Européenne en matière de droit humains, de droit du travail et d’environnement (A). Pourtant, si tout le monde peut se réjouir de ce type de phénomène, l’aspect rébarbatif de ces changements et la volonté d’étendre les termes de l’accord à l’ensemble de l’Asie du Sud-Est pourraient amener l’Union à être peu regardante sur l’application de ces principes alors qu’ils sont déjà contestés en Europe (B).

         A) Ce que prévoit l’ALEUEV

         L’idée défendue par les instances européennes en introduisant des problématiques liées à l’écologie et à la défense des droits et libertés fondamentaux est la suivante : le libre-échange favorise le progrès social à terme. Elle suit en cela la théorie de la courbe de Kuznets, conceptualisée par Simon Kuznets au début des années 50 . Celle-ci sera reprise et étendue au domaine de la protection de l’environnement par les travaux de Gene Grossman et Alan Krueger au début des années 90. Ainsi, non seulement le libre-échange, passé un seuil, serait socialement bon, mais il serait aussi favorable à l’environnement. Notons que ce cadre idéologique est notamment partagé par certaines institutions internationales – l’OMC en tête – ainsi que par le Sénat français.

PDF] The Environmental Kuznets Curve A Primer | Semantic Scholar
La courbe de Kuznets à propos des inéqualités économiques. Appliquée à l’environement, cette théorie soutient que, passer un certain stade, le développement économique lui est bénéfique.

 

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Peter Sutherland, considéré comme l’un des pères de la mondialisation.

       Il s’agit également pour l’Union de redorer son image dans ces domaines après que plusieurs événements l’ont terni. On pense notamment à la ratification du CETA qui avait soulevé de nombreuses réactions quant à son coût environnemental, mais aussi au rapport Sutherland de 1992 qui cherchait à supprimer l’hétérogénéité au sein de l’Union Européenne (le directeur du rapport, Peter Sutherland, ayant déclaré en 2012 devant la chambre des Lords que l’« Union Européenne doit faire de son mieux pour détruire l’homogénéité interne des nations européennes »),  sans oublier les rapports régulièrement publiés par des acteurs de la société civile comme Oxfam ou le CETRI.

    Toujours est-il que ces préoccupations européennes forment le chapitre 13 de l’ALEUEV (texte du traité à l’adresse suivante: https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/PDF/?uri=OJ:L:2020:186:FULL&from=EN#page=132) . Celui-ci débute par le rappel de l’attachement des parties aux traités aux principes de développement durable par l’association des sphères économiques, sociales et environnementales et la référence à plusieurs textes internationaux de référence (article 13.1) tout en assurant la souveraineté de chaque pays quant à la prise des décisions qui s’imposent (article 13.2). En ce sens, Bruxelles et Hanoï affiche leur volonté d’empêcher le nivellement des standards vers le bas par les pays émergents afin d’attirer l’intérêts des investisseurs et des multinationales souhaitant délocaliser leur production vers des pays à bas cout de main d’œuvre dans le cadre de la compétition économique (article 13.3).

     Plus concrètement, même si les deux parties sont désignées par l’accord, le Vietnam devra signer, respecter, faire la promotion et mettre en place des dispositions de la déclaration de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) relative aux principes et droits fondamentaux au travail adoptée en 1998 (article 13.4.2.), à savoir :

  • La liberté de d’association et la reconnaissance effective du droit à la négociation collective.
  • L’élimination de toutes les formes de travail forcé
  • L’abolition du travail des enfants
  • L’élimination des discriminations en matière d’emploi.

       Pour chacune de ces matières, les parties doivent poursuivre leurs efforts dans l’application des conventions fondamentales de l’OIT, envisager la signature d’autres conventions proposées par l’OIT, être en contact constant avec l’autre parti (article 13.4.3.) et les rendre effectives dans leur législation interne (article 13.4.4.).

COP21 : les grandes lignes de l'accord de Paris - Boursorama        Le volet environnemental pour sa part implique la participation des parties aux accords et réunions multilatéraux environnementaux (article 13.5) et reconnaissent l’importance de la lutte contre le réchauffement climatique et s’engage à appliquer l’ensemble des textes internationaux dont les accords de Kyoto et de Paris (article 13.6). Mêmes dispositions s’agissant de la biodiversité (article 13.7), de l’exploitation durable des forêts (article 13.8) et de la gestion durable des ressources marines et des produits issus de l’aquaculture (article 13.9). L’investissement durable est encouragé (article 13.10).

        L’ensemble des dispositions précédentes doivent être mise en place à l’aune de la connaissance scientifique (article 13.11), interprétées selon un principe de transparence (article 13.12) et évaluées via de régulières études d’impact (article 13.13).

        A cette fin, l’article 13.14 liste à la fois les matières à propos desquelles les parties doivent rester en contact (mise en place des études d’impact, processus de labellisation, la coopération scientifique, etc…) et les moyens permettant de garder ce contact, le tout en gardant à l’esprit le chapitre 16 de l’ALEUEV relatif au renforcement de la coopération et des capacités de chaque partie.

      Afin d’assurer l’application de l’accord en général et des dispositions sociales et environnementales en particulier, et c’est son originalité, le chapitre 17 prévoit la mise en place d’un Comité Commercial (Trade Committee, article 17.1) et d’un sous-comité dédié au commerce et au développement durable (article 17.2.1.e.). Il est prévu que celui-ci supervise la mise en application de l’ALEUEV (article 17.1.3.a) et tranche les questions ayant attrait au droit du travail et à l’environnement (article 17.1.3.e.).

      En définitive, il semble donc que l’ALEUEV se donne les moyens de ses ambitions autant sur le plan commercial – avec la réduction drastique des droits de douanes des deux côtés – qu’à propos des aspects sociaux et environnementaux, via un alignement des ordres juridiques internes sur les standards internationaux représentant le plus petit dénominateur commun sur lesquels les divers acteurs peuvent s’accorder. Pour autant, comme pour ses pairs liant l’Union Européenne et le Canada (CETA) ou le MERCOSUR, plusieurs voix s’élèvent pour le dénoncer au sein de la société civile européenne et des institutions européennes.

       B) Une mise en application controversée

    On pourrait classifier les critiques formulées à l’encontre de l’ALEUEV dans 3 catégories distinctes : 1) celles liées à des considérations purement conceptuelles, 2) celles liées à l’opportunité de la signature d’un tel accord suite à la pandémie mondiale de covid-19 et 3) celles liées à la mise en place effective des dispositions sociales et environnementales. Nous les passerons successivement en revu dans les développements suivants.

      Sur le plan conceptuel d’abord, la courbe de Kuznets étendue aux problématiques environnementales peine de plus en plus à convaincre de sa véracité étant donné que de nombreuse tendance politique, de gauche comme de droite, voit dans le dumping social et environnemental le véritable moteur de la mondialisation des échanges. En d’autres termes, pour eux, la volonté de contrer la race-to-the-bottom que se livrent les pays émergents pour attirer les investissements et les délocalisations d’emploi est complétement contradictoire avec l’élimination des obstacles tarifaires et non-tarifaires au commerce international. Ils en veulent pour preuve l’itinérance de la production textile, secteur extrêmement sensible à la variation des salaires, qui, partie des pays occidentaux, transita d’abord par la Chine puis par des pays à moindre couts de main d’œuvre comme le Vietnam ou le Bangladesh pour se diriger ensuite vers des pays encore plus compétitif, l’Ethiopie étant actuellement le meilleur exemple. Dans cette perspective, le libéralisme marchand ne pourra qu’aggraver la désindustrialisation au sein des pays membres de l’Union Européenne et provoquer le départ de nouveaux emplois à faible ou moyenne valeur ajoutée, accentuant le problème du chômage et du creusement des inégalités sociales. De la même façon, les représentants du monde paysan européen et vietnamien craignent que la concurrence exacerbée ne mène à une pression accrue sur les petits exploitants ne pouvant être intégrés aux circuits de commerces internationaux. La balance commerciale UE-Vietnam, largement déficitaire côté européen, devrait en outer voir son déséquilibre amplifié.

    S’agissant du volet environnemental, certains dénoncent également un paradoxe similaire en ce que, bien que déclarant vouloir lutter contre le réchauffement climatique, l’intensification des échanges de marchandises via les porte-conteneurs ne pourra qu’alourdir le bilan carbone des produits consommés sur le vieux continent ou au Vietnam, le transport maritime étant l’un des secteurs de l’économie les plus émetteurs de CO2. La différence des normes permettant l’obtention des labels bio devrait également généraliser la fraude au bio étant donné que, pour obtenir cette certification, les exigences des pays émergents sont bien inférieures à celles requises dans les économies développées.

       D’autres encore fustigent l’ALEUEV comme instrument de l’ingérence européenne au Vietnam, permettant ainsi de placer le pays sous tutelle morale via des promesses économiques, ce qui, étant donné l’histoire du pays (notamment les conflits avec la France, les Etats-Unis et la Chine), semble être quelque peu exagéré.  Pour autant, comme nous l’avions vu dans la première partie, l’ALEUEV découle directement des blocages de l’OMC dû à la dissymétrie des intérêts des pays « riches » et des pays « pauvres » et tend à reprendre les dispositions sources de zizanie pour les mettre en place de manière bilatérale. Ceci menant à la conclusion que l’accord pourrait en effet être conclu à la faveur des intérêts européens, le « devoir d’ingérence » au nom des libertés fondamentales pouvant parfois mener à une forme de néocolonialisme.

     Ensuite, la crise sanitaire liée au covid-19 a révélé au grand jour la dépendance des nations occidentales aux économies émergentes s’agissant de leur ravitaillement et de leurs capacités de production et celles des pays émergents à la consommation occidentale. Dès lors, beaucoup s’interrogent quant à l’intérêt d’un accord commercial qui, étant basé sur la théorie des avantages comparatif ne pourra qu’approfondir cette dépendance réciproque et handicapante en cas d’arrêt du commerce international. Si la relocalisation totale des productions industrielles et agricoles semble être une chimère, continuer sur la voie libérale sans tirer de leçons de la crise du covid-19 et des répercussions économiques dont nous ne voyons pas encore les effets concrets.

      Côté vietnamien, on l’a déjà vu, l’accord est considéré comme un moyen de diversifier l’économie et d’échapper à l’emprise chinoise sur l’économie nationale par l’ouverture tous azimut du marché. Il s’agit également de permettre aux produits vietnamiens de monter en qualité en se confrontant aux à des consommateurs exigents. Or, même si les professeurs Zhai Kun et Yang Yaoyuan prévoient que la compétitivité chinoise dans certains secteurs peut être impactée par la signature de l’ALUEVE (textile, meubles, chaussures, électronique à faible valeur ajoutée notamment) et que certains investissements puissent être transférés de la Chine vers le Vietnam, les limites de ces phénomènes se font rapidement sentir. Ainsi, Trinh Nguyen, un économiste étudiant les marchés asiatiques pour Natixis, estime que l’augmentation des exportations vietnamiennes vers l’Union seront contrebalancé par sa dépendance aux importations chinoises pour ses capacités de production. Selon lui, pour sortir de cette situation, Hanoï doit améliorer son éducation universitaire et pousser les fournisseurs à s’implanter au Vietnam et à monter en qualité, matières qui ne sont pas couvertes par l’ALEUEV. De ce fait, même si le Vietnam profite et pourra profiter de la guerre commerciale entre Pékin et Washington, le manque de formation des ouvriers vietnamiens et la différence d’échelle entre le Vietnam et la Chine (empêchant la mobilisation massive de main d’œuvre requise par certains secteurs), empêchera une délocalisation massive des activités vers le Vietnam, notamment dans les secteurs stratégiques comme l’intelligence artificielle et l’électronique à haute valeur ajoutée. Rappelons ici, qu’en moyenne, les salaires chinois sont trois fois plus élevés que les salaires vietnamiens et que cette situation ne provoque pas une ruée d’un pays vers l’autre. Ajoutons enfin à ces considérations l’évidence suivante : avec ses 96 millions d’habitants le Vietnam est clairement moins attrayant en termes de débouchés commerciaux comparé à son grand voisin du nord et ses 1,5 milliards de citoyens.

      Pour finir, on peut entendre des critiques concernant l’ALEUEV quant à sa réelle capacité à faire respecter ses dispositions sociales et environnementales. En effet, 70 ONG avaient déjà appelé les députés européens à ne pas ratifier l’ALEUEV, estimant que « la situation des droits humains et du droit du travail continue d’être préoccupante » et que la Commission Européenne faisait preuve de complaisance envers Hanoï.

Ombudsman Emily O'Reilly (@EUOmbudsmanEOR) | Twitter
Emily O’Reilly, médiatrice européenne depuis 2013.

       Pour ces acteurs de la société civile, le problème repose sur le fait que, en l’absence de mesures contraignantes, les principes de l’ALEUEV ne seraient pas garantis en ce qu’ils seraient fonction du rapport de force entre l’Union et le Vietnam au moment où un différend devra être tranché. Le fait que les améliorations sociales et environnementaes via le commerce soient, de par leur nature même, des processus longs ne sauraient répondre à l’urgence climatique selon certains. En effet, reprenant en cela les mécanismes de l’OMC, le règlement des différends fonctionne selon la procédure du « panels d’experts », préalablement défini et paritairement constitué, et est donc davantage ouvert aux interprétations liées aux intérêts du moment qu’à des principes de droit intangibles. Ainsi, soucieuse d’étendre l’accord à l’ensemble de l’ASEAN et de garantir le maintien des principales dispositions tenant à l’élimination des barrières non tarifaires et au respect des droits de la propriété intellectuelle, l’Union pourrait être portée à ne pas se braquer sur les questions sociales et environnementales. Dans une résolution, le Parlement Européen lui-même s’est dit ne pas être convaincu par les garanties de protection des droits humains contenues dans l’accord. Dans la même veine, la Médiatrice européenne Emily O’Reilly a considéré le 26 février 2016 que le refus par la Commission Européenne de procéder à une étude d’impact de l’ALEUEV sur les droits de l’Homme constituait un acte de mauvaise administration.

     Signalons d’ailleurs qu’en mai 2020 la Banque Mondiale a publié un rapport visant à la mise en place de l’accord et dans lequel quasiment aucun changement n’est requis dans l’ordre juridique vietnamien pour se conformer aux exigences de l’ALEUEV, partant du principe que toutes les mesures avaient été prises par le gouvernement vietnamien afin de préparer la signature du marché transpacifique (depuis avorté). Il est à préciser que la mise en place de syndicats indépendants du Parti Communiste Vietnamien entre en contradiction direct avec les fondements de la République Socialiste du Vietnam au sein de laquelle le Parti ne partage pas le pouvoir. L’ensemble de ces éléments laissent donc penser qu’en dehors des avancées sociales et environnementales directement liées à des fins commerciales (comme par exemple l’amélioration de la qualité des crevettes d’élevage au Vietnam pour accéder au marché européen), les progrès sur ces dossiers seront relativement lents.

EVFTA et EVIPA : une nouvelle porte s'ouvre - Le Courrier du VietNam

Conclusion :

       En définitive, l’ALEUEV est conforme à la description qu’en faisait Cecilia Malstrom (citation en introduction de la Partie I) :  il semble bien être le traité le plus ambitieux que l’Union Européenne ait signé avec un pays en développement.

    Sur le plan commercial, il signe une victoire diplomatique et symbolique pour Bruxelles qui est ainsi parvenu à étendre son influence et à négocier la mise en place de mesures lui étant bénéfiques, notamment sur le plan des obstacles non tarifaires au commerce et des indications géographiques protégées, permettant ainsi de contourner les blocages au sein de l’OMC et l’échec des négociations UE-ASEAN. En ce sens, l’ALEUEV est un ballon d’essai qui devrait achever de convaincre les pays composant la région Asie du Sud-Est de leur intérêt à se lier à l’Union avec un tel traité. L’arsenal de dispositions visant à transformer la législation du Vietnam sur divers sujets sociaux et environnementaux ainsi que la mise en place d’un comité dédié à l’application de l’accord en fait un des accords créant les relations plus profondes connus à ce jour.

     Côté vietnamien, l’accord apparait comme un moyen de sortir de l’orbite économique chinoise sans pour autant être vu comme une panacée à ce problème. Il permettra ainsi aux exportateurs d’augmenter sensiblement leur chiffre d’affaire avec l’Union Européenne en échange de l’engagement au respect de certaines normes internationales ayant attrait au droit international du travail et à l’environnement. Même si celles-ci devraient influencer les décideurs vietnamiens quant à leurs choix économiques (pour éviter soit une dénonciation publique dommageable pour son image, soit la rupture des règles anti- « race to the bottom »), il y a fort à parier qu’elles ne seront pas très contraignantes. En plus de ces avantages directs, le Vietnam, par la signature de cet accord, montre patte-blanche pour la participation à d’autres traités commerciaux du même genre.

Actualités – Qu’attendre du Traité de libre-échange Union Européenne – Vietnam ? (Partie I)

             Le 9 juin dernier, l’Assemblée Nationale de la République Populaire du Vietnam ratifiait l’Accord de libre-échange entre l’Union Européenne et la Viêtnam (ALEUEV), faisant suite en cela suite à la décision du parlement du 12 février 2020. Il pourrait ainsi entrer en vigueur dans le courant de l’été.

Vietnam-UE: Signature des accords de libre échange et de ...
La cérémonie de signature de l’accord.

               Cet accord constitue « un tournant important »selon Cecilia Malmström, commissaire européenne au Commerce lors de la signature dudit accord à Hanoï le 30 juin 2019, ajoutant « C’est le traité le plus ambitieux que l’Union Européenne ait signé avec un pays en développement ».

               Les développements suivants chercheront à décrypter ces déclarations en tentant de déterminer quelles sont les ambitions dont parle la commissaire européenne au Commerce. Nous verrons d’abord qu’il s’agit évidemment de favoriser le commerce entre les pays européens et Hanoï, mais aussi de poser la première pierre d’une alliance avec l’ASEAN, l’association transnationales des pays d’Asie du Sud-Est (I) . Ensuite, nous verrons que l’ALEUEV est à ranger dans la catégorie des accords commerciaux « de nouvelle génération » en ce qu’il annexe des dispositions politico-sociales à des préoccupations commerciales (II).

I) Une libéralisation considérable des échanges en vue d’un accord interrégionale de premier plan.

Avant d’inscrire la ratification de l’ALEUEV dans une perspective historique et politique (B), plongeons nous d’abord dans le détail des dispositions de l’accord sur un plan commercial (A).

A) Les dispositions commerciales pures.

Nous nous emploierons à détailler ici les dispositions prévues par l’accord quant aux échanges de marchandises. Pour des raisons de confort de lectures, celles-ci seront abrégées. Je conseille ainsi à tous ceux qui sont intéressés par le contenu exact du document de se référer à la version publiée par la commission européenne et disponible à l’adresse web suivante : https://trade.ec.europa.eu/doclib/docs/2016/june/tradoc_154622.pdf

               S’agissant donc des dispositions commerciales en elles-mêmes, l’ALEUEV prévoit l’abaissement des droits de douanes à 0% pour 99% des produits échangés sur une période de 10 ans. Dès son entrée en vigueur, 65% des lignes tarifaires vietnamiennes seront annulées contre 71% côté européen. Les produits concernés sont la totalité de la production textile et la moitié des électroniques. Il faudra attendre 7 années pour voir la disparition des droits de douanes sur les pièces détachées automobiles et les motos de plus de 150 cm3, et 10 ans pour les automobiles.  Les taxes pour les produits chimiques seront éliminées sur une période de 3 à 7 ans.

               Concernant l’agroalimentaire et les produits agricoles, l’ensemble droits de douanes sera ramené à 0 au bout de 3 ans pour le bœuf, 7 ans pour le porc congelé, de 3 à 5 ans pour les produits laitiers et 10 ans pour le poulet. Dans la catégorie « vin et spiritueux », les taxes seront abolies passées 7 années sauf pour la bière pour laquelle 10 ans seront nécessaires. Sur un plan non tarifaire, le Vietnam a obtenu des quotas d’importation pour ses œufs, ses champignons, son riz (de 20 000 à 30 000 tonnes selon son degré de transformation), son sucre (20 000tonnes) et son éthanol (1 000 tonnes). Hanoï s’est également engagé à abolir la quasi-totalité de ces droits à l’exportation. Les subventions sur les produits agricoles qu’ils échangent seront abrogées par les deux parties.

               Sur le plan de la propriété intellectuelle, 169 indications géographiques protégées (IGP) européennes (dont une quarantaine pour la France, particulièrement les Grands vins et les fromages) sont reconnues par le Vietnam, contre 39 par l’Union Européenne (sauces, thé et café notamment). A noter que pour 5 d’entre elles, à savoir le Champagne, la Fontine, l’Asiago, la Feta et le Gorgonzola, une coexistence avec des marques déjà enregistrées au Vietnam a dû être reconnue. D’une manière générale, les standards de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI) en matière de droits des marques, des brevets et des dessins industriels sont adoptés par le Vietnam qui devra mettre ne place une série de réforme visant à appliquer concrètement ces nouvelles règles. La plus importante transformation demeure l’inscription dans le droit vietnamien du concept d’« utilisation normale d’une marque » ne limitant pas la reconnaissance de la marque à son degrés de proéminence parmi les consommateurs d’un pays donné. En application de l’accord de La Haye concernant l’enregistrement international des dessins industriels (récemment signé par le ), le Vietnam étend la protection des droits sur les dessins industriels à 15 ans.

               Les services ne sont pas en reste. Dans le domaine financier, sous 5 années, un duo de banques européennes pourra acquérir jusqu’à 49% des capitaux de certaines banques commerciales vietnamiennes. Les compagnies d’assurances peuvent s’établir au Vietnam pour offrir des couvertures santé ou ouvrir des sociétés de réassurances. Sur le plan maritime, le Vietnam a libéralisé le transport de passagers et le fret. Les investisseurs européens peuvent s’établir dans le pays pour offrir ce type de service.

               L’accès aux marchés publics vietnamiens est désormais garantie pour les entreprises européennes.

               Un second texte est annexé à l’ALEUEV : l’accord de protection des investissements. Ceux d’entre vous qui comptent parmi les lecteurs réguliers de ce blog se souviennent sans doute que c’est ce type de disposition qui avait créé la discorde au sein des pays partis aux traités transatlantique et transpacifique, notamment aux Etats-Unis. En effet, en plus de comporter des garanties juridiques « classiques » permettant l’attraits des Investissements Directs Etrangers (traitement national, traitement de la nation la plus favorisée, traitement juste et équitable, compensation en cas d’expropriation), l’accord en question prévoit le règlement des différends entre un investisseur et le pays hôte via un arbitrage international. En somme, si un investisseur se sent lésé par une nouvelle réglementation étatique, il pourra demander réparation au gouvernement du pays en question. Traditionnellement c’est le Centre International pour le Règlement des Différends relatifs aux Investissements (CIRDI), un organe de la Banque Mondiale, qui est saisi dans ce cadre. L’ALEUEV prévoit néanmoins la mise en place d’un tribunal ad hoc permettant de statuer sur ce type de différent. Si l’accord de protection des investissements est ratifié par les états membres de l’Union (le processus d’entrer en vigueur est différent de celui de l’ALEUEV, voir le paragraphe suivant), ladite juridiction devrait être mise en place sous la forme suivante : elle devrait comprendre 9 membres (3 désignés par l’Union, 3 par le Vietnam et 3 par un pays tiers) et pourra être saisie après une tentative de médiation infructueuse d’une durée de tractation maximum de 90 jours.

               Autant dire, à ce stade du raisonnement, que le champ d’application matériel de l’ALEUEV est large et transforme en profondeur la nature des échanges entre le Vietnam et l’Union Européenne. De ce fait, l’accord à l’étude fait figure de test qui devra prouver la viabilité de ce type de partenariat auprès d’autres pays de la région Asie du Sud-Est.

B) La première pierre d’un accord commercial interrégional ?

Comme nous l’avons déjà vu à l’occasion de notre étude du traité transatlantique, les accords tels que celui que nous étudions sont nés des blocages des négociations au sein de l’organisation mondiale du commerce (OMC) depuis le sommet de Cancun en 2003. Celui-ci fut le témoin du changement des rapports de force entre le trio « économie développée » Union Européenne – Amérique du Nord – Japon et les économies émergentes. Chacune de ces parties tente de faire valoir ses intérêts : les premiers veulent la protection des droits de la propriété intellectuelle (brevet, appellation d’origine protégée et droits de marques pour éviter la contrefaçon), la réduction des taxes sur les services et les marchandises à haute valeur ajoutée et la protection des investissements dans les pays en développement ; les seconds, au contraire, veulent avoir accès à d’avantage de technologie, réduire les droits de douane sur les produits à basse-moyenne valeur ajoutée et, surtout, sur l’agroalimentaire non ou peu transformé. De ce fait, le cycle de négociation de Doha est dans une impasse et avec lui l’approche multilatérale des négociations permettant une harmonisation des règles commerciales au niveau global.

cancun
Caricature publié suite aux désaccords de Cancun  en 2003

Dès lors, la plupart des acteurs du commerce international ont tenté de contourner cet obstacle en se lançant dans un véritable marathon de négociations bilatérales avec les pays en voie de développement. Ne dérogeant pas à la règle, L’Union Européenne démarcha notamment l’ASEAN en 2007, souhaitant en cela avoir accès à son marché de 640 millions de personnes environ et bénéficier du dynamisme économique de la région, mu par les grandes économies d’Asie Orientale (Chine, Japon, Taiwan, Corée du Sud, …). Pour donner quelques chiffres, l’Union Européenne est le deuxième partenaire économique de l’ASEAN ( 13% de son commerce extérieur total) alors que l’ASEAN est le troisième partenaire de l’Union. Le montant des échanges commerciaux bilatéraux s’est élevé à 237 milliards de dollars en 2018 et l’UE était la principale source d’investissements directs étrangers vers l’ASEAN en 2017 (27 milliards de dollars). Pourtant, faute de cohésion et d’intérêt commun à la négociation parmi les 10 nations composant l’ASEAN, les discussions entre les parties sont suspendus d’un commun accord en 2009.

carte-ASEAN
Les 10 pays membres de l’ASEAN

Dans la foulée débutent des concertations afin d’établir des accords commerciaux entre l’UE et les pays de la région, on trouve dans l’ordre chronologique : Singapour et la Malaisie à partir de 2010, le Vietnam en juin 2012, la Thaïlande en mars 2013, les Philippines en décembre 2015 et l’Indonésie en juillet 2016. A ce jour, seules les tractations avec Singapour et le Vietnam ont abouti (respectivement en 2014 et 2015) alors que celles avec la Thaïlande, la Malaisie et les Philippines sont en pause. L’Indonésie est le seul pays poursuivant les négociations à l’heure où ces mots sont écrits.

Certes, l’ALEUEV n’est pas le premier accord de libre-échange signé entre l’Union Européenne et un pays membre de l’ASEAN puisque Singapour en approuva un le 19 octobre 2018 qui est entré en vigueur en novembre 2019. Les dispositions tenant aux droits de douanes, aux services, à la propriété intellectuelle, à l’annulation des barrières commerciales non tarifaires sont similaires à l’ALEUEV. Pour autant, la situation de hub financier de la Cité-Etat de Singapour est difficilement comparable à celle de ses pairs de la région (hormis l’autre Cité-Etat pétrolière qu’est le Brunei Darussalam), dans le sens où 1) son économie est plus performante que la moyenne[1] et 2) repose sur des bases différentes du reste de la région[2], de ce fait 3) sa législation, notamment en matière de propriété intellectuelle et de garanties financières, ne nécessite pas une refonte quasi intégrale pour convenir aux exigences européennes[3].

Le Vietnam, en revanche, présente quasiment toutes les caractéristiques partagées par les pays de l’ASEAN : une économie reposant sur l’agriculture et la production manufacturière à moyenne-basse valeur ajoutée (assemblage mécanique et électronique, textile), un modèle d’intégration du marché mondial tourné vers l’exportation menant au développement des services liés au commerce et plaçant le pays au centre des chaines de valeur mondiale, l’émergence d’une classe moyenne boostant la consommation intérieure,  une forte dépendance aux investissements directs étrangers. Ajoutons d’ailleurs que le Vietnam est le second partenaire commercial de l’Union dans la région (après Singapour), avec 47 milliard de dollars de marchandises échangées en 2018. Notons que, selon les estimations de la Commission Européenne, cet accord devrait générer une plus-value commerciale de 15 000 millions d’euros par an d’exportations supplémentaires du Vietnam vers l’UE, tandis que les exportations de l’UE vers le Vietnam augmenteraient de 8 300 millions d’euros par an.

Sur un plan purement politique, Hanoï présente également la particularité d’être le plus fervent défenseur d’une vision plus inclusive de l’ASEAN après en avoir été le membre le plus conservateur. Il faut dire que le Vietnam est sans doute celui qui souffre le plus de sa dépendance à l’économie chinoise dans la région, aussi la diversification des échanges économiques y revêt-elle une importance toute particulière. Pour reprendre l’analyse de Benoit de Tréglodé, directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (Irsem) et spécialiste du Vietnam : « L’accord permet à Hanoï de sortir de ce face-à-face Chine – Etats-Unis qui les asphyxie sur le plan économique et qui les met en position d’arbitre ». Le Vietnam peut ainsi jouer son atout « Chine +1[4] » afin de continuer à attirer les entreprises étrangères souhaitant limiter leur dépendance à la Chine (révélée brutalement par la crise sanitaire liée au Covid-19) et échappé aux répercussions de la guerre commerciale sino-américaine sur l’économie chinoise.

Ces deux éléments permettent ainsi aux institutions européennes d’avancer sans risque que l’ALEUEV, s’il porte ses fruits, permettra sans aucun doute de faciliter les négociations ultérieures avec les autres pays membres de l’ASEAN, voir même de parvenir à un accord de région à région. Or, cette réussite dépend en grande partie de la capacité d’Hanoï de rendre effective les normes sociales et environnementales contenues dans l’accord de libre-échange et du niveau d’exigence de l’Union Européenne s’agissant de leur application.

(Suite dans la deuxième partie).

[1] Avec Brunei, Singapour est le seul pays de la région à être classé parmi les pays « à revenus élevé » selon la Banque mondiale. Pour donner une idée de l’ampleur de l’exception qu’est Singapour, en 2018, le PIB/habitant y était en moyenne de 65 000 USD contre 4 600 USD en moyenne au sein de l’ASEAN. De la même façon, malgré une population de l’ordre de quelques 5,6 millions, Singapour parvient à afficher un PIB de 364, 16 milliards (2019), ce qui reste inférieur à la Thailande et à l’Indonésie (respectivement 504, 99 milliards et 1042, 17 milliards pour la même année) mais témoigne d’une efficacité économique supérieure une fois rapportée aux contraintes démographiques et géographiques. Source: https://planificateur.a-contresens.net/asie/classement_par_pays/PIB-AS.html

[2] Bien que reposant également sur un modèle économique extraverti requérant un flux d’investissement étranger constant comme le reste des pays de la région, Singapour se distingue notamment par l’absence d’activité et d’exportation agricoles rendant la contribution de ce secteur au PIB et à l’emploi quasiment nulle (0.1% et 0.5%). De la même façon, le pays est fortement industrialisé et spécialisé dans l’électronique de pointe et la pétrochimie. Les services quant à eux représente 70.4% du PIB et emploi 83% de la population active. Notons ici que Singapour se trouve à la seconde place mondiale en termes de transbordements de conteneur, derrière Hong Kong. Plus d’informations: https://import-export.societegenerale.fr/fr/fiche-pays/singapour/marche-principaux-secteurs#:~:text=L’%C3%A9conomie%20de%20Singapour%20repose,et%20les%20services%20aux%20entreprises.&text=Le%20secteur%20des%20services%20repr%C3%A9sente,83%25%20de%20la%20population%20active.

[3] Désireux de faire de l’ex-colonie britannique l’environnement d’affaire le plus accueillant d’Asie, le gouvernement singapourien a lancé en 2013 le « IP Hub Master Plan » afin d’être pionnier en la matière dans la région. En tant que hub financier, la législation concernant les transactions financière y est également protectrice et facilement exécutable. Plus d’informations: https://www.inpi.fr/fr/la-propriete-intellectuelle-singapour

[4] L’expression « Chine+1 » désigne la situation de pays tels que le Vietnam présentant les mêmes avantages économiques que la Chine pour les investisseurs étrangers (main d’œuvre nombreuse, jeune et à bas cout notamment) mais dépourvu des aléas politiques frappant régulièrement la stabilité de l’économie chinoise ou affectant son image à l’international (crise de Hong Kong ou des Ouïghours)

Actualité-De la romance russo-vietnamienne et de ses limites

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Le premier ministre vietnamien Nguyen Xuan Phuc et le président russe Vladimir Poutine.

Le 22 mai dernier le premier ministre vietnamien Nguyen Xuan Phuc était en visite officiel à Moscou. Il a ainsi rencontré le premier ministre Dimitri Medvedev et le président Vladimir Poutine avant d’assister à la signature de 14 contrats[1].

Bien que l’agenda de cette visite soit des plus classiques, elle doit être mise en perspective avec le fait que 2019 est l’année de la Russie au Vietnam et 2020 l’année du Vietnam en Russie[2]. Outre les événements diplomatiques et culturels que ces deux programmes impliquent (rencontre d’officiels aux niveaux ministériels ou entre mairies, festivals littéraire, gastronomique, de haute couture…), c’est surtout sur le plan stratégique et symbolique  qu’ils sont intéressants.

En effet, Moscou et Hanoï entretiennent des liens tout à fait particuliers étant donné que de nombreuses personnalités vietnamiennes influentes y ont fait leurs études (le patron du VinGroup, la plus grosse entreprise vietnamienne, ou le secrétaire général du PCV et Président de la République Nguyen Phu Trong, notamment), que les Vietnamiens formaient la communauté étrangère la plus importante en Russie en 1990[3] et qu’après la guerre sino-vietnamienne de 1979, l’URSS était le seul allié important d’un Vietnam sous embargo américain et toujours officiellement en guerre avec son voisin chinois[4].

Aussi, chacun des deux protagonistes cherche à servir ses intérêts sur cette base. Notons avant de débuter les développements, que comme les problématiques géopolitiques vietnamiennes ont déjà été envisagées dans de nombreux articles sur ce blog, le point de vue russe sera privilégié.

Si les premières années suivant la chute de l’URSS voient la  toute nouvelle Fédération de Russie au prise avec des problèmes économiques, politiques et militaires dans son voisinage direct,  le refoulement constant de Moscou par Washington et les membres européens de l’OTAN ainsi que les nouveaux mouvements politiques apparus en son sein entretemps vont tourner les regards du gouvernement russe vers l’Asie.

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Alexandre Douguine

S’agissant de la doctrine politique d’abord, il nous faut parler du néo-eurasianisme, de son théoricien Alexandre Douguine et de comment ce courant sert la rhétorique de Vladimir Poutine et la stratégie russe en Extrême-Orient. Dans La quatrième théorie politique, Douguine fait le constat de l’échec de l’idéologie fasciste et communiste mais également de la vanité des théories libérales de fin de l’histoire et des idéologies (les idées de Francis Fukuyama notamment[5]) pour proposer un « conservatisme actif ». Il pioche ainsi dans les idées de l’eurasianisme né dans la diaspora russe suite à la révolution de 1917, notamment dans les travaux de Nikolai Troubetskoi et Roman Jakobson expliquant l’opposition entre l’occident et la Russie par l’ethnogénèse particulière de cette dernière, (puisqu’elle mélange des éléments ethniques turco-mongoles, scandinaves, tatares et slaves), et par l’opposition fondamentale entre le monde thalassocratique et les puissances continentales développée par l’Anglais Mac Kinder (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/18/divers-poudieres-en-mdc-le-vietnam-la-ou-saccrochent-les-empires-ile-monde-eurasiatique-contre-thalassocratie-dans-la-theorie-globale-du-grand-jeu/). Le néo-eurasianisme reprend ces éléments « à la sauce choc des civilisations » en opposant le modernisme décadent de l’occident et l’espace eurasiatique fort de ses traditions[6].

mackinder's world
Selon la projection polaire retenue par Mac Kinder et l’étude des civilisations sur un temps long, il estime que la dynamique du monde est entretenue par le combat entre le continent-monde eurasien et les puissances thalassoratiques qui l’entourent.

Ce messianisme, en rupture avec les lignes classiques du nationalisme-ethnicisme permet de convier au projet un grand nombre de pays sur le continent eurasien alors que 2014 marquait le retour de la Russie sur la scène internationale après que le « nouvel ordre mondial » de Georges Bush senior lui ait dénié jusqu’à la possibilité même d’avoir des intérêts stratégiques légitimes. En effet, 2014 est à la fois l’année des jeux d’hiver de Sotchi et la crise ukrainienne, suivie par l’annexion de la Crimée. Alors que le premier événement devait être une vitrine pour la Russie renaissante, le second sera l’occasion d’une campagne antirusse particulièrement virulente.  Ces deux épisodes mirent en lumière les capacités mais aussi et surtout les limites du « soft power », de la capacité russe à influencer l’ensemble des parties prenantes sur le plan international, le président russe en étant luimême très conscient. Au dela d’un problème de retard ou de savoir-faire, Fiodor Lioukanov, rédacteur en chef de Russia in Global Affairs, pensait surtout que le problème venait du fait qu’il ne s’agissait que de produire un discours traditionaliste, conservateur et anti-progrès sans proposer de ferment idéologique et d’alernative économique,comme l’URSS avait pu le faire en son temps[7].

 La déclinaison de l’idéologie néo-eurasienne permet donc une rupture avec ce discours par un biais pragmatique : puisque les Etats-Unis et les pays d’Europe de l’Ouest ne veulent inclure la Russie dans de réelles discussions sur la sécurité et la défense, que l’Union Européenne a du mal à se défaire de son image de technocratie détachée du suffrage universel et que les européens semble incapables de trouver une ligne militaro-diplomatique distincte de celle de Washington, Moscou privilégiera ses relations avec l’Asie. Par ce biais le gouvernement russe donne corps à l’opposition thalassocratie moderne décadente/ puissance continentale traditionaliste.

Image associéeLes succès diplomatiques et militaires de l’Organisation de coopération de Shangaï, la bonne entente constamment affiché entre Pékin et Moscou, ainsi que l’organisation du sommet de l’APEC en 2012 à Vladivostok sont clairement des signes encourageant en ce sens. Pourtant la tâche reste immense pour concrétiser cette idée, à la fois sur le plan économique et diplomatique…

Si Gorbatchev avait déjà saisi l’importance de l’Extrême-Orient russe pour profiter du dynamisme de la zone pacifique et contrer la concurrence chinoise, il n’en demeure pas moins que le grand est russe souffre d’un conséquent déficit d’infrastructure de toute nature pour pouvoir être performant sur les marchés asiatiques. Mention doit être faite ici du manque de pipelines qui pourraient permettre à Moscou de rééquilibrer ses échanges d’hydrocarbures de l’Europe vers l’Asie. Notons également que la seule perspective de vente de gaz et de pétrole, à la Chine notamment, à partir de la Sibérie ne sera clairement pas suffisante à terme dans le sens ou elle cantonnera l’économie de la région à cette activité et empêchera dés lors sa modernisation[8].

D’un point de vue diplomatique, force est de constater le Kremlin peine à mobiliser les pays voisins, avec qui il entretient pourtant des relations profondes et de longue date. Figurez-vous ainsi que la Russie est au centre de pas moins de 4 ensembles économiques emboités qui ne produisent que peu de résultats : une union douanière, un espace économique unique, une communauté économique eurasiatique, une zone de libre échange de la Communauté des Etats Indépendants (CEI, regroupant 9 des 15 anciennes républiques composant l’URSS)[9]. Il faut dire que beaucoup de pays proches de la Russie craignent de la voir interférer trop souvent dans leurs affaires internes, un sentiment renforcé par la doctrine de « défense des compatriotes de l’étranger » (entendre les minorités russes présentes en dehors des frontières) inaugurée lors de la crise ukrainienne de 2014. Ce fut d’ailleurs à cette occasion que l’isolement de Moscou se fit le plus sentir étant donné que lors du vote de l’assemblée des Nations Unies du 27 mars 2014 concernant l’annexion de la Crimée, seules l’Arménie et la Biélorussie votèrent en faveur de la motion russe (la Chine s’est abstenue). A cela, il faut rajouter que l’influence traditionnelle de la Russie sur l’Asie Centrale est menacée par le projet de nouvelle route de la soie de Pékin et qu’il n’est pas impossible que les éventuels nouveaux chantiers dans l’orient russe crééent des réactions locales hostiles de groupes autonomistes ou islamistes radicaux[10].

Une histoire commune, des chemins divergents
L’Asie centrale, traditionellement sous influence russe, est un espace tiraillé entre plusieurs puissances.

Aussi les bonnes relations avec le Vietnam représentent une opportunité en or pour les dirigeants russes. En plus de constituer un partenaire stratégique pour les entreprises russes s’agissant de l’exploitation des hydrocarbures et des projets nucléaires, Hanoi représente à elle seule un tiers des exportations russes dans la zone Asie du Sud-Est. Et à en croire l’évolution des échanges économiques entre les deux pays ces dernières années (2,4 milliards de dollars en 2014 contre 6,3 milliards de dollars en 2018), les objectifs affichés d’ici l’année prochaine (10 milliards de dollars d’échanges bilatéraux) et la signature d’un accord de libre-échange entre le Vietnam et l’Union Economique Eurasiatique (UEE) en octobre 2016, cette dynamique devrait perdurer.  Notons également qu’il semble plus que probable que le Vietnam serve de tête de pont à la Russie au sein de l’ASEAN, Singapour  ayant déjà accepté le principe de signer un accord de libre échange avec l’UEE et plusieurs réunions en ce sens ayant déjà eu lieu.

The South China Sea waters along the eastern edge of South Vietnam’s coastal shelf could become a Joint Development Area in the South China Sea. Source: Grenatec.
Le pétrolier public russe Gazprom s’est vu attribué l’exploitation des deux plus importantes zones pétrolifères sous contrôle vietnamien en Mer de Chine. Le potentiel estimé de ces deux lots est de 1,9 trillion de m3, soit 49% du potentiel pétrolier offshore vietnamien.

Côté vietnamien, on profite surtout de la compétence et des savoir-faire russes afin de développer les domaines économiques dans lesquels l’on dispose de connaissances limitées, à savoir dans l’énergie nucléaire et l’exploitation des énergies fossiles. De plus, du fait des liens entre les états major des deux pays, la Russie reste le principal fournisseur de matériel militaire du Vietnam et constitue en cela un des premiers soutiens internationaux à la stratégie vietnamienne en mer de Chine, consistant principalement en l’internationalisation des conflits et au déni d’accès (article consacré sur le blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/04/21/poudrieres-en-mdc-viii-strategie-vietnamienne-en-mer-de-chine-internationalisation-des-conflits-et-deni-dacces/). La vente de plusieurs navires de guerre par Moscou à Hanoï (2 patrouilleurs multitâches Svetlyak en 2001, 4 corvettes lances missiles Tarantul I entre 2001 et 2004, la vente d’une licence russe pour la fabrication par les Vietnamiens d’une dizaine de corvettes améliorées Tarantul V, 2 frégates ultra-modernes de type Gepard en 2011) et surtout de 6 sous-marins de classe Kilo en 2011 font du Vietnam le premier pays d’Asie du Sud-Est à se doter d’une dissuasion sous-marine de pointe pouvant rivaliser avec les moyens chinois[11] (les sous marins russes de ce type possèdent une signature sonore si basse qu’ils sont surnommés  « trou noir » par la marine américaine[12]). Notons, pour finir, qu’en 2015 82% du budget militaire vietnamien était alloué à l’achat ou à l’entretien de matériel russe[13] et qu’en mars dernier Hanoï s’est fait livré une soixantaine de blindés T-90 russe, laissant penser que la Russie a été choisie pour le renouvèlement matériel des unités blindées vietnamiennes[14].

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Un sous-marin russe de classe Kilo avant sa mise en service, baie de Cam Ranh, Vietnam.

Malgré ces bonnes relations permettant à Moscou de revenir sur le devant de la scène Asie-Pacifique et de former des alliances énergétiques permettant de développer les infrastructures gazières russes vers l’Extrême-Orient, le paragraphe précédent résume à lui seul les problèmes rencontrés par la Russie s’agissant de son potentiel économique à l’international en général et au Vietnam spécifiquement. Un seul coup d’œil à la composition des échanges économiques suffit pour se faire une idée : en 2015, 64% des exportations russes vers le Vietnam concernaient les équipements militaires, 10% les énergies fossiles, 8% les produits électronique, 5% les engrais, les 11% restant correspondant à divers groupes de marchandises agricoles[15]. Dans l’autre sens, on reste également sur une structure classique pour le Vietnam, qui exporte principalement des appareils électroniques (45% des exportations), des machines-outils (10%), des produits textiles et des chaussures (10%) et des produits agroalimentaires (les 35% restant)[16]. Le constat est le suivant : dans cette relation économique, la Russie reste coincée dans son rôle guerrier et énergétique et le Vietnam dans celui d’usine à bas cout de fabrication. De plus, chacune de ces deux économies est en manque d’argent frais pour satisfaire ses besoins en infrastructures (même si a situation est à relativiser pour le Vietnam), chose qu’elle ne peut trouver chez son partenaire. Ainsi, les résultats économiques entre le Vietnam et la Russie restent ils très modestes comparés aux autres partenaires du Vietnam (pour 2018, les échanges commerciaux entre le Vietnam et la Russie s’élevaient à 6,2 milliards de dollars, contre 106,7 milliards avec la Chine, 65,7 avec la République de Corée, 60,3 milliards avec les Etats-Unis[17]).

Pour autant, les sanctions commerciales européennes contre la Russie, notamment dans le secteur agro-alimentaire a libéré un véritable boulevard pour les entreprises vietnamiennes et les exemples de réussite commerciale se multiplient. Le plus représentatif reste sans doute l’annonce en 2016 par le géant du lait vietnamien TH true Milk d’un investissement de 500 millions de dollars (pour la première phase) dans les unités de production russe, promettant un avenir florissant pour la firme, la Russie n’étant rien de moins que le troisième importateur mondial de produits laitiers[18]. De la même façon, l’une des principales entreprises de pisciculture vietnamienne, Hung Vuong, profite de la fin des exportations de poissons fumés scandinaves dont la population russe raffole tant. La compagnie a d’ailleurs racheté 51% de la Russian Fish Joint Stock Company pour faire prospérer ses affaires dans ce contexte[19]. On peut également citer, le feu vert des autorités vietnamiennes aux importations russes de blé en avril dernier[20]. Gageons d’ailleurs que la multiplication des collaborations financières entre les deux pays (la Bank for Investment and Development of Vietnam et la banque russe VTB Bank ont lancé un chantier visant à faciliter les paiements entre les deux pays via les monnaies nationales de chacun) pave la voie à une propsérité partagée entre les deux pays[21].

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L’inauguration de la ferme-usine TH True Milk, non loin de Moscou, en mai 2018.

 

[1] https://m.lecourrier.vn/le-pm-nguyen-xuan-phuc-est-accueilli-solennellement-a-moscou/606128.html

[2] https://www.lecourrier.vn/ouverture-de-lannee-de-lamitievietnam-russie-a-moscou/606202.html

[3] https://www.cairn.info/revue-le-courrier-des-pays-de-l-est-2007-2-page-54.htm

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2019/02/24/actualite-il-y-a-40-ans-la-troisieme-guerre-dindochine-fissurait-le-bloc-communiste-partie-i/

[5] https://www.persee.fr/doc/tiers_0040-7356_1994_num_35_138_4896_t1_0467_0000_1

[6] Jean-Marie Chauvier, Contre la décadence, l’Eurasie, Manière de Voir n138 Russie, le retour, décembre 2014 – janvier 2015, p. 42-44

[7][7] Jean Radvanyi, Refoulée d’Europe, la Russie se tourne vers l’Asie, Manière de Voir n138 Russie, le retour, décembre 2014 – janvier 2015

[8] Jean Radvanyi, Refoulée d’Europe, la Russie se tourne vers l’Asie, Manière de Voir n138 Russie, le retour, décembre 2014 – janvier 2015

[9] Idem

[10] Idem

[11] http://nationalinterest.org/feature/chinas-nightmare-vietnams-new-killer-submarines-12505

[12] https://classe-internationale.com/2015/03/22/modernisation-de-la-marine-vietnamienne-un-nouvel-acteur-en-asie-du-sud-est/

[13] https://www.russia-briefing.com/news/russia-vietnam-aim-get-us10-bln-bilateral-trade-2020.html/

[14] https://fr.sputniknews.com/defense/201903261040498616-russie-livre-dizaines-chars-t-90-vietnam/

[15] https://www.russia-briefing.com/news/russia-vietnam-aim-get-us10-bln-bilateral-trade-2020.html/

[16] Idem

[17] https://fr.nhandan.org.vn/economie/item/4837071-infographie-les-dix-partenaires-commerciaux-les-plus-importants-du-vietnam-en-2018.html

[18] https://www.russia-briefing.com/news/russia-vietnam-aim-get-us10-bln-bilateral-trade-2020.html/

[19] Idem

[20] https://www.agricensus.com/Article/Vietnam-greenlights-Russia-wheat-imports-as-phyto-fears-ease-5952.html

[21] https://www.russia-briefing.com/news/russia-vietnam-aim-get-us10-bln-bilateral-trade-2020.html/