Cycle Indochinois #6 – Jean Hougron, Rage Blanche, Poche, 1951

L’auteur :

Jean Hougron - Livres, Biographie, Extraits et Photos | Booknode
Jean Hougron

Jean Hougron est un écrivain français né le 1 er juillet 1923 à Colombelles et décédé le 22 mai 2001 à Paris. Fils de cheminot normand, il fait son Droit à Paris durant l’occupation avant de se faire embaucher dans une maison d’import-export de Marseille. A l’étroit dans la France d’après-guerre et dans son poste de professeur d’anglais et d’éducation physique dans un pensionnat de Dreux, il décide de partir en Indochine en juin 1947, à la fois par gout de l’aventure et à la recherche d’inspiration littéraire. Conscient de ses capacités d’écriture, il avait en effet déjà publié quelques nouvelles de roman noir dans un magazine marseillais et écrit un roman d’anticipation (non publié). Son premier voyage dans un camion bourré de marchandise entre le Cambodge et la Thaïlande le fera quitter son emploi de bureau pour devenir lui-même chauffeur et, 9 mois après son arrivée à Saigon, il sillonne le Cambodge, le Laos, le Vietnam et la Thaïlande, prenant à chaque trajet une multitude de notes de ce dont il fait l’expérience. Tantôt planteur de tabac, tantôt vendeur de boissons ou professeur au Laos ; il tire de ses nombreuses et riches expériences une série d’ouvrages qui rencontrent immédiatement un franc succès critique et publique. Ils sont compilés dans La nuit Indochinoise, dont le premier tome, Tu récolteras la tempête, parut en 1950. Il faut dire qu’à l’instar de Lartéguy, Hougron se fait le chroniqueur de la fin d’une époque et d’une guerre avec un raffinement de détails qui permet à une France en pleine reconstruction de rêver d’Ailleurs et de se tenir informée, alors que les seules nouvelles d’Indochine proviennent de la propagande outrancièrement partiale du PCF et des filtres de la censure gouvernementale. Comme il ne s’agit pas ici de présenter l’œuvre intégrale de l’auteur on se bornera à mentionner le fait que deux des tomes de La nuit IndochinoiseMort en Fraude et Je reviendrai à Kandara, furent adaptés au cinéma respectivement en 1956 et 1957. Ayant quitté l’Indochine en 1951, il poursuit sa carrière d’écrivain en continuant sa série Indochinoise puis en publiant en 1961 une œuvre d’anticipation/science-fiction Le signe du chien, ouvrage qui lui vaudra, outre un succès en librairie, le Grand-Prix de Science-Fiction en 1981. Mais ceci est une autre histoire…

Le livre :

Rage blanche - Jean Hougron - Babelio

Rage Blanche est le deuxième tome de La Nuit Indochinoise, suivant Tu récolteras la tempête. Nous sommes en 1949 au Laos. Le lecteur suit les aventures de Jean-Marie Legorn, fermier prospère de la Vallée Noire située à la frontière chinoise, sortant de l’hôpital de Vientiane après trois mois de convalescence. Son camion a été attaqué au kilomètre 134, lui en a réchappé avec une double fracture de la jambe et une balle dans le poumon mais son fils et sa femme n’ont pas survécu aux grenades et aux rafales d’armes automatiques. La rumeur parle d’une bande d’insurgés affiliés au Viêt-Minh mais beaucoup évoque également le terrible Vorlang, un légionnaire allemand naturalisé Français dissimulant mal ses activités de trafiquants derrière une médiocre exploitation agricole, elle aussi située dans la Vallée Noire. Le retour de Legorn dans sa ferme, négligée et pillée par son intendant métis Khoung, verra la mise en place d’un plan de vengeance froid préparant le rapatriement définitif du fermier vers la France.

Le tout se lit autant comme une chronique de la vie coloniale au crépuscule de l’Indochine Française que comme un roman d’aventure dont le dénouement, bien que prévisible, permet le déploiement lent des observations de l’auteur. La vie de Hougron sur les routes indochinoises se ressent immédiatement. Comme pour Soleil au ventre, la trame narrative est sertie d’une richesse de détails permettant une immersion directe dans le récit, rendant l’ouvrage facile d’accès et agréable à lire. On peut dès lors ressentir la langueur provoquée par l’humidité du climat, les chaos des routes et pistes coloniales défoncées, l’implacable beauté de la Vallée Noire, terre d’opportunité pour les laborieux mais cruelle avec les faibles.

Il en ressort une vision extrêmement nuancée de la vie des « petits blancs » des colonies souvent dépeint sans concession dans un « Far-West » tropical où l’éloignement des institutions pousse les Hommes à un esprit de débrouillardise, tantôt mère de vertus, tantôt flirtant avec la laideur morale. Les débuts de la guerre ajoute une teinte d’incertitude et violence à cette environnement. Ainsi Legorn sait que sa réussite, même si elle est basée sur plusieurs échecs constructifs, fait des envieux et que malgré le cadre juridique existant il ne peut compter que sur sa propre ruse et ses quelques amis pour se tirer d’affaire.

L’enquête concernant ses malheurs amène l’occasion pour le lecteur de rencontrer une galerie de personnages singuliers ayant en commun la volonté de s’enrichir. Certains parviennent à faire fortune, d’autres sont à la dérive, la majorité d’entre eux vivote. Sans tomber dans la satire de Claude Farrère dans Les Civilisés, Hougron se sert de la froideur pragmatique de son personnage principal pour dresser une vision peu reluisante de la vie dans les colonies , même si elle n’est jamais dénuée d’empathie. A noter que l’auteur subira d’ailleurs plusieurs mesures de rétorsions de la part des autorités pour les premiers tomes des Nuits Indochinoises. Exit donc les élans patriotiques ou la « mission civilisatrice », la société de la Vallée Noire est impitoyable, forçant d’ailleurs Legorn à la quitter en partie à cause de la faiblesse engendrée par ses blessures. Quelques fermiers travailleurs et honnêtes font néanmoins exceptions au milieu de cette faune.

Les indigènes ne dérogent pas au cynisme désabusé de l’auteur et de son personnage principal. Partant, on sent le mépris de Legorn pour la masse des Laotiens que la passivité oblige à toujours chercher à se ranger du côté du plus fort. Pour autant, en humble travailleur de la terre trop conscient des forces mouvant le monde indochinois, il ne leur en tient jamais trop rigueur et trouve

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de la dignité dans ce comportement chez certains d’entre eux, notamment le doyen de ses bergers ou le chef du village. L’avidité et la cupidité des marchands chinois – souvent contrebandiers – au détriment des laotiens provoque également une sourde hostilité à leur égard, aussi bien chez les autochtones que chez les européens.

Dans cette veine, le lecteur se rendra rapidement compte que c’est sans doute à propos des métis que Legorn est le plus dur. Ceux-ci, bien que « beaux garçons comme tous les métis », sont décrits comme haïssant en bloc les deux races dont ils sont issus, la raison en serait qu’ils synthétisent l’ensemble des tares propres à chacune. Si la vision des européens et des indigènes parait être la même que dans Soleil au Ventre, celle tenant aux « sang-mêlé » semble ici bien plus péjorative. Est-ce parce que l’opinion de Hougron a changé entre l’écriture des deux ouvrages ? Ou s’agit-il d’un procédé narratif visant à faire de Khoung, l’intendant métis de Legorn, le premier comploteur aux yeux du lecteur afin de mieux le prendre à contre pieds à la fin ? A chacun de tirer sa propre conclusion. Toujours est-il que l’intendant forme un tandem complice avec le commissaire, lui aussi métis, hostile au reste des composants de la petite société car plus capable que les indigènes – qu’ils méprisent – sans pour autant être placé sur un pied d’égalité avec les blancs – qu’ils jalousent. Au sein due l’histoire, ils s’emploieront de fait à former une coalition d’intérêt contre ceux de Legorn.

Une fois son enquête faite et ses affaires mises en ordre à la Vallée Noire, Legorn se dirige vers Saïgon afin d’exécuter son plan de vengeance avant de rentrer en France. Durant cette partie du récit, soit environ le dernier tiers du livre, le « héros » voyage à travers l’Indochine en avion, en pirogue puis enfin en camion offrant à ce dernier des moments de réflexion, de se remémorer sa famille disparue et de faire son deuil. Le temps semble suspendu durant ces moments introspectifs d’une nostalgie poignante, permettant d’expliquer au lecteur la vie du colon – le mal du pays de sa femme, les problèmes de santé de son fils sous les tropiques, ses affaires ayant périclitées – et la fougue de son désir de vengeance malgré un naturel froid. Lorsqu’il descend le Mékong depuis Paksé vers Saïgon, le fermier rencontre même une vieille femme « annamite » (vietnamienne) veuve pour la troisième fois mais résolument tourner vers la vie et ses bienfaits malgré sa condition peu enviable. L’impact de cette discussion sur Legorn permet à l’auteur de montrer toute la fatalité tragique de l’histoire de son héros qui, même s’il donne raison aux propos de l’ancienne, ne voit sa résolution vengeresse que décuplée.

Au final, Rage Blanche ne parle que très peu de l’agitation politique et militaire ambiante alors que la guerre d’Indochine s’intensifie l’année même où se déroule l’action (1949 marquera un tournant dans le conflit dans le sens où la victoire des communistes en Chine amènera un soutien militaire et diplomatique décisif au gouvernement révolutionnaire d’Ho Chi Minh). Les indépendantistes ne sont évoqués qu’en toile de fond ou pour une embuscade maladroite en fin de récit. Ici, à l’inverse de ce qu’il fera dans Soleil au Ventre, Jean Hougron ne s’attarde pas vraiment sur les causes su conflit ni sur son déroulement. Avec une intrigue se déroulant uniquement dans l’environnement des colons, il semble que l’auteur ne veuille que témoigner de la mentalité des Français/Européens partis en Indochine en espérant y faire fortune. Ainsi, l’ouvrage est-il une merveille de précision psychologique et sociale qui, comme toutes les œuvres littéraires, transcrit une réalité bien moins froide et manipulée que les textes à vocation journalistique ou historique datant de la même époque. Le résultat est un livre maitrisé de bout en bout et très agréable à lire que l’on recommandera aussi bien à ceux qui veulent se documenter sur l’Indochine de cette période qu’à ceux qui aiment les romans d’aventures.

Fiche de lecture #14/ Cycle Indochinois #5 – Chronique d’Indochine – Amiral Thierry d’Argenlieu

L’auteur :

Georges THIERRY D'ARGENLIEU | L'Ordre de la Libération et son Musée               Georges Thierry d’Argenlieu est né le 7 aout 1889 à Brest. Marchant dans les traces de son père, contrôleur général de la marine, il entre à l’école navale à 17 ans. Il sort enseigne de vaisseau de première classe à bord du croiseur Du Chayla en 1911 puis participe à la campagne du Maroc où il rencontrera Lyautey, « une des chances » de sa vie. Il reçoit la Légion d’Honneur à 24 ans pour ses états de service. Au début de la guerre 14-18, il combat en Méditerranée. Promu lieutenant de vaisseau en juillet 1917, il commande ensuite le patrouilleur la Tourterelle et se distingue lors du sauvetage d’un transport. Après avoir demandé son admission dans le Tiers-Ordre et reçu le scapulaire (l’habit monastique) lors d’une escale à Malte en 1915, il étudie au Vatican pour entrer au couvent d’Avon sous le nom de Louis de la Trinité. Il prononce ses vœux en septembre 1921. Il continue sa formation théologique par 4 années d’études aux facultés catholiques de Lille et devient Supérieur Provincial de la Province des Carmes de Paris quand celle-ci est restaurée.

               En septembre 1939, il est mobilisé comme officier de marine de réserve et rejoint Cherbourg puis est promu capitaine de corvette en février 1940. Il participe à la défense de l’arsenal de Cherbourg avant d’être fait prisonnier le 19 juin. D’Argenlieu parvient à s’évader du convoi qui l’emmène en Allemagne puis, déguisé en paysan, débarque à Jersey puis en Angleterre où il rejoint les Forces Françaises Libres. Autorisé à garder l’uniforme par sa hiérarchie religieuse, il devient chef d’Etat-major des Forces navales françaises libres (FNFL). Il part avec De Gaulle en Afrique et est gravement blessé lors d’une confrontation avec la garnison Vichyste de Dakar le 23 septembre 1940. Après 6 semaines de convalescence à Douala (Cameroun), il dirige les opérations navales au Gabon en liaison avec le général Leclerc. Membre du Conseil de la Défense de l’Empire, il est nommé par De Gaulle premier Chancelier de l’Ordre de la Libération le 29 janvier 1941.

                 Après une mission diplomatique au Canada en 1941, il devient Haut-Commissaire de France et préside au rattachement de Wallis et Futuna à la France libre. D’Argenlieu participe aux négociations aux Etats-Unis puis en Afrique du Nord avant de devenir commandant des Forces navales en Grande-Bretagne le 19 juillet 1943 avec le grade de contre-amiral. Il accompagne De Gaulle lors de son entrée à Paris. Promu vice-amiral en décembre 1944, il participe en avril 1945 à la Conférence de San Francisco qui jettera les bases de l’ONU.

               Il est nommé Haut-Commissaire de France et commandant en chef d’Indochine le 16 aout 1945 par De Gaulle, fonction qu’il occupe jusqu’au 5 mars 1947.

               De retour en métropole, il est nommé inspecteur général des Forces maritimes et vice-président du Conseil supérieur de la marine avant de faire retraite au couvent des Carmes d’Avon-Fontainebleau. Il reprend, fin 1947, la charge de chancelier de l’Ordre de la Libération qu’il détient depuis 1941.

Vers 1955, des raisons de santé l’obligent à restreindre ses activités avant d’abandonner toute activité en 1958. Il se retire définitivement au Carmel où il rend l’âme le 7 septembre 1964. Il est enterré à Avrechy-d’Argenlieu en présence du général De Gaulle.

Le livre :

Amazon.fr - Chronique d'Indochine 1945 - 1947 de Thierry d ...               Chronique d’Indochine reprend le journal, le « diaire », de l’amiral du 7 aout 1945, peu avant de prendre ses fonctions de Haut-Commissaire de France pour l’Indochine, au 5 mars 1947, date de son rappel officiel. Il est ainsi composé des notes manuscrites de d’Argenlieu et de documents d’archive, ce qui permettra son écriture à partir de 1959, sur les conseils du Général de Gaulle. Cette méthode de travail permettra d’ailleurs l’achèvement de son œuvre après sa mort. Ainsi, les chapitres X à XV sont-ils rédigés par ses enfants pour être finalement publiés en 1985.

               C’est un document indispensable pour qui veut comprendre les débuts de la guerre d’Indochine dans le sens où c’est l’unique réponse de l’amiral (celui-ci étant tenu par des devoirs de réserve du fait de sa fonction religieuse) aux nombreuses critiques émanant de tous bords politiques tissant une sorte de « légende noir » s’agissant de son action en Indochine. Les principaux chefs d’accusation sont les suivants :

  • Il est présenté comme un partisan borné du colonialisme, farouchement opposé à toute velléité d’indépendance, en opposition avec le général Leclerc présenté comme libéral et favorable à une solution politique. Il aurait ainsi tout fait pour saboter les négociations entre Paris et le Viet Minh.
  • Par corollaire, d’Argenlieu aurait appliqué une politique personnelle, plaçant constamment les gouvernements successifs devant le fait accompli, contribuant ainsi à alimenter la dynamique de la guerre.
  • Enfin, et c’est sans doute le principal, l’historiographie communiste le rend responsable du déclenchement de la guerre par le bombardement massif d’Haïphong le 20 novembre 1946 suite à une escarmouche avec les troupes Viet Minh, faisant ainsi des milliers de victimes…

Tous ces sujets sont abordés sans détour au fil des pages et révèle dans les faits une réalité beaucoup plus complexe. Concernant les 3 chefs d’inculpation, il convient de se replonger dans le contexte afin d’en distinguer le vrai du faux.

Le second argument avancé l’opposant à Leclerc tient au fait que, suivant la tradition selon laquelle l’Indochine dépend des soldats des troupes de marines, De Gaulle avait placé ce dernier sous l’autorité du premier et qu’ils s’opposaient quant à la solution à appliquer à la situation.

Mise en page 1
D’Argenlieu et Leclerc à Paris en 1945.

En effet, dès son arrivée à Hanoï début 1946, Leclerc est frappé par l’apathie si ce n’est l’hostilité des locaux à l’égard d’un pouvoir colonial brisé par les Japonais et incapable de mettre fin au pillage du nord du pays par les seigneurs de guerre chinois[1]. Il en conclut que, devant les troubles au Tonkin, seul une solution politique peut être trouvée. Au milieu du mois de février 1946, dans un télégramme qu’il envoie à Paris, sans prévenir d’Argenlieu, il écrit que le Viet Minh était prêt à accepter sous le mot « indépendance » ce que la France proposait sous l’étiquette « autonomie » et souhaite une ouverture rapide des négociations avec Ho Chi Minh, alors seul interlocuteur valable depuis sa déclaration d’indépendance du 2 septembre 1945[2]. Dans le même temps (19 février) d’Argenlieu profite d’un passage en France pour aller voir De Gaulle, qui, de son côté préconise une réimplantation militaire totale dans le nord avant tout pourparlers. Il conforte donc l’amiral dans sa vision[3].

Pourtant, malgré la convention signée par Tchang Kaï Chek le 28 février, les Chinois ne sont toujours pas partis et souhaitent la conclusion d’accords entre Français et Vietnamien afin d’éviter tout débordement comparable à ceux auxquels furent confrontés les Britanniques à l’automne 1945 dans le sud. Fort de son titre de commandant en chef, Leclerc charge Jean Sainteny – chef des renseignements français en Chine durant la seconde guerre mondiale – de trouver un accord avec le chef du Viet Minh, personnage qu’il connait personnellement[4].

AFP
Ho Chi Minh et Jean Sainteny lors du déplacement du chef Viet Minh en baie d’Halong pour rencontrer d’Argenlieu.

Ainsi, le 6 mars, après d’intenses pourparlers, ils parviennent à un accord prévoyant le retour des Français pour 5 ans et la reconnaissance de la « République du Vietnam » comme « Etat libre » faisant partie de la « Fédération Indochinoise et de l’Union Française »[5]. Pour autant les deux hommes achoppent sur un sujet central pour le Viet Minh : la réunion des trois « ky » au sein d’un état vietnamien réunifié. En effet, d’Argenlieu considère la Cochinchine aussi indépendante d’Hanoï que le sont le Cambodge et le Laos[6].

Les accords du 6 mars semblent ainsi fragiles, à la fois par l’intransigeance de l’amiral qui les surnomment « le Munich indochinois », mais également du fait de la position politique du Viet Minh qui se compromet auprès des autres nationalistes vietnamiens en traitant avec la France. Ho Chi Minh fera d’ailleurs endosser la responsabilité de la ratification de cet accord à Nguyen Hai Than, un leader nationaliste non communiste, en le nommant vice-président du gouvernement « d’union et de résistance » le 2 mars[7]. Lors d’un discours informant les militants, le général Vo Nguyen Giap fait face à une foule hostile et justifie les négociations avec la France en prenant en exemple la Russie soviétique qui avait pu renforcer ses positions en signant le traité de Brest-Litovsk avec le Reich allemand en 1917. Ho Chi Minh aurait laisser entendre en privé qu’il valait mieux « respirer la merde des Français pendant 5 ans que manger celle des Chinois pour 100 ans ». Cela ne l’empêchera pas d’éviter de justesse une attaque à la grenade venue de la foule lorsqu’il apparait auprès de Giap[8].

Sur le plan extérieur, la situation n’est guère plus favorable aux communistes vietnamiens. Staline est concentré sur l’Allemagne de l’Est et l’Europe et, suivant les accords de Potsdam et ses concertations avec De Gaulle, affiche une attitude neutre envers l’Indochine Française. Les communistes chinois de Mao ne peuvent guère s’impliquer d’avantage, ceux-ci préparant la reprise des combats contre le Kuomintang[9].

Marius Moutet - Base de données des députés français depuis 1789 ...
Marius Moutet

 En bon serviteurs du Kremlin, les communistes français – ayant recueilli plus du quart des voix lors des élections de novembre 1946 – s’alignent sur Moscou et cherchent à s’accommoder avec les socialistes, guère plus impliqué dans la question coloniale. Ainsi, suite à la démission de De Gaulle le 20 janvier 1946, le gouvernement socialiste de Félix Gouin nomme au ministère des colonies Marius Moutet – déjà à ce poste sous le Front Populaire –  qui souhaitait « conférer un sens honorable au mot colonialisme en appelant le socialisme à le mieux définir »[10]. Maurice Thorez, vice-premier-ministre de ce même gouvernement et numéro 1 du PCF, plaidait quant à lui en faveur « d’un règlement du problème indochinois dans le cadre d’une association avec la France, d’une Union Française rénovée, qui ne serait plus colonialiste mais démocratique ». Il confia même au général Nguyen Van Xuan, commandant en chef des troupes vietnamiennes profrançaises, ne pas vouloir être « le liquidateur éventuel des positions françaises en Indochine » et qu’il « souhaitait ardemment voir le drapeau français flotter sur tous les coins de l’Union française »[11]. L’époque qui le sépare de l’appel au harcèlement des rescapés du CEFEO et des camps de la mort Viet Minh après Dien Bien Phu semble si loin et si proche… En bref, début 1946, le Viet Minh ne dispose d’aucun allié en métropole.

Pour rompre avec cet isolement mortifère, Ho « à la vision éclairée » souhaite être reçu à Paris afin de négocier directement avec le gouvernement français, de gagner des gages auprès de lui et donc de gagner en légitimité sur la scène internationale et dans son propre pays. D’Argenlieu le rencontra le 24 mars en baie d’Ha Long à bord du navire Amiral Emile Bertin. La rencontre est cordiale et le leader vietnamien fait état, sans réserve, de ses difficultés politiques et presse l’amiral d’organiser une rencontre avec le gouvernement français. Il obtient gain de cause et part pour Paris où doivent s’ouvrir les négociations en juin. Pourtant, du fait de la destitution du gouvernement Gouin, il doit patienter jusqu’au 6 juillet, après la mise en place du gouvernement Bidault.

Những hình ảnh của Chủ tịch Hồ Chí Minh với Quảng Ninh - Trang thư ...
Ho Chi Minh et Thierry d’Argenlieu à bord du croiseur Emile Bertin.

               Dans le même temps, les troupes Viet Minh se replia dans les montagnes du nord alors que les 15 000 hommes du CEFEO occupent entièrement le nord[12]. Plusieurs solutions politiques sont également mises en place pour éviter l’effritement de l’émulation nationale autour de la déclaration d’indépendance du 2 septembre. Le front Lien Viet est ainsi créé à la fin du mois de mai, un deuxième front noyauté par le Viet Minh permettant de fédérer les partis et personnalités ne voulant pas s’associer aux communistes. Les « irrécupérables » sont éliminés, notamment dans le Sud[13].

Nguyễn Văn Thinh — Wikipédia
Nguyen Van Thinh

               Il faut dire que d’Argenlieu, durant l’absence de « l’oncle Ho », ne compte pas changer d’avis quant à l’indépendance de la Cochinchine et ne s’est pas engager sur la question de l’unité du Vietnam. Le 1er juin, il fit ainsi proclamer la République autonome de Cochinchine dotée d’un gouvernement provisoire dirigé par Nguyen Van Thinh. Les représentants Viet Minh au Vietnam et à Fontainebleau, lieu des négociations, protestèrent mais n’annulèrent pas la conférence[14]. Ils refusaient toute autorité supranationale, ainsi que la division du Vietnam, et demandaient à pouvoir mener une diplomatie propre. Agacé par la teneur des échanges en France et de l’absence de ligne claire au sein du nouveau gouvernement, d’Argenlieu prit une nouvelle initiative sans en référer à la métropole. Le 1er aout, il organise ainsi à Da Lat une conférence rassemblant les représentants de la France, du Laos, du Cambodge, de la Cochinchine et de la nouvelle région autonome des hauts plateaux du Centre, créée le 28 mai 1946[15].

               Le 9 septembre la conférence est dans l’impasse et Pham Van Dong, chef de la délégation Viet Minh, repousse les propositions françaises. Les pourparlers continuent néanmoins entre Ho Chi Minh et le ministre des colonies Marius Moutet qui finissent par un modus vivendi, accord temporaire prévoyant la reprise des négociations au début de l’année 1947[16]. De chaque côté des tensions apparaissent autour de ce Modus Vivendi, d’Argenlieu le qualifia de « politique d’abandon » tandis que Truong Chinh (« Longue Marche » en vietnamien), alors chef du Parti Communiste Indochinois et de l’Association pour l’étude du Marxisme, analysait l’échec de la révolution d’aout par la faiblesse dont avait fait preuve le pouvoir Viet Minh contre « les réactionnaires », comparant la situation à celle de la Commune de Paris refusant d’écraser les Versaillais en 1871[17]. Une incitation à une répression violente qui ne sera pas oubliée lors de la chute de Saïgon en 1975…

               Dans les même temps et suite au départ des derniers éléments chinois, les Français décrétèrent le rétablissement des contrôles douaniers maritimes dans le Nord-Vietnam à compter du 15 octobre. En réponse, le gouvernement Viet Minh, craignant un blocus visant à étouffer l’économie de de la jeune république mais surtout le trafic d’armes et de carburant, déclare l’alerte dans la zone maritime[18]. Ho Chi Minh écrit même à Paris le 11 pour protester. Le général Valluy, haut-commissaire par intérim en l’absence de d’Argenlieu alors en France, autorise l’ouverture des négociations. Le 20 novembre, des escarmouches éclatent dans la ville d’Haïphong,

French General Etienne Valluy | | missoulian.com
Le général Jean Etienne Valluy (1899-1970).

principal port du nord du Vietnam. De Saigon, le général Valluy demande au général Morlière et au colonel Debès, commandant à Haïphong, d’exploiter au maximum les frictions afin de provoquer le départ des forces militaires et paramilitaires et donc la prise de la ville par les troupes du CEFEO qui pourraient y stationner à leur convenance. Circonspect, Morlière, fit remarquer que ce serait rompre les accords du 6 mars. Le 22, Valluy répond de la façon suivante : « le moment est venu de donner une dure leçon à ceux qui nous avaient traitreusement attaqué »[19]. Partant, de « provocations » le 21, les échauffourées deviennent le 22 « une agression préméditée » cotée français. Dès lors, la marine ouvre le feu sur Haïphong et occupe la ville malgré une contre-attaque Viet Minh. Le 28, Valluy demande à Paris l’autorisation de poursuivre les opérations qu’il avait déclenchées.

               Un autre élément va secouer la situation indochinoise dans le même laps de temps : Nguyen Van Thinh, président de la toute nouvelle république de Cochinchine, se suicide par pendaison le 10 novembre, souhaitant, selon sa lettre de suicide, cesser de « jouer une farce ». Qu’on ne se méprenne pas à son sujet. Son suicide pourrait en effet être une confirmation du jeu français et des allégations des communistes à son sujet. Il n’en est rien. Le Dr Thinh fut en effet l’ami, le médecin et le camarade de combat de l’indépendantiste Phan Chu Trinh (au travers duquel il rencontrera Ho Chi Minh à Paris) et, comme beaucoup, partageait les objectifs du Viet Minh mais abhorrait les méthodes violentes et totalitaires du communisme stalinien et se méfiait de l’influence soviétique, voire chinoise sur la péninsule. Il préférait une ligne réformatrice. Cela suffisait pour le voir être condamné à mort dans le contexte des purges Viet Minh. Il échappera par la suite à 3 tentatives de meurtre. Pour autant, son positionnement franchement anticolonial (il disait ne pas vouloir vendre la Cochinchine) lui vaut également l’hostilité d’une partie des Français formant le conseil de Cochinchine qui cherchent sa destitution auprès de d’Argenlieu. Calomnié et discrédité par une frange de la partie française pro-colonial ou marxisante et diffamé par ses compatriotes du Nord, il se pend dans sa villa de Saïgon afin de dénoncer l’injustice dont il fait l’objet et d’appeler ses « amis intellectuels du centre, du sud et du nord à établir une alternative politique au régime Viet Minh ». Il conclue sa lettre sur cette phrase : « je meurs pour dénoncer les dangers de la menace de dictature rouge ».

               Après Haïphong, le Viet Minh temporise et adresse un appel aux députés français le 6 décembre. Le 12 décembre, le PCI clandestin envoya des directives pour se préparer à « une résistance totale ». Le même jour, le président français Vincent Auriol charge Léon Blum de former un nouveau gouvernement qui, le 18, charge le ministre d’Outre-Mer Marius Moutet d’une mission d’information en Indochine et le général Leclerc d’une mission d’inspection militaire[20]. D’Argenlieu et Blum se rencontre à Paris le 19 pour un dialogue de sourd, le premier ventant les bienfaits de l’action française en Indochine, l’autre ne voyant l’Indochine que comme une des pièces maitresses de la politique intérieure française post-deuxième guerre mondiale.

               Sur le terrain, l’état-major français tente de provoquer les troupes Viet Minh en les sommant de rendre les armes le 16 et d’abandonner le maintien de l’ordre dans Hanoi le 17. Le 19 Ho Chi Minh lance le Viet Minh contre les garnisons françaises. Au matin du 20, des barricades avaient surgi dans les rues d’Hanoï, devant retenir les troupes françaises le plus longtemps possible et « donner l’exemple de l’héroïsme et de l’inventivité dans le combat ». Les insurgés, mal armés et ayant peu d’expérience martiale, sont vite contraints de se retirer dans les montagnes du nord[21].

               Arrivés respectivement les 29 décembre et 2 janvier, Leclerc et Moutet ne peuvent que constater la situation. Le ministre de l’Outre-Mer repart 30 heures après son arrivée en déclarant qu’une décision militaire était désormais nécessaire avant toute reprise des négociations car « la préméditation était trop évidente ». Leclerc rentre à également à Paris et se voit proposer la fonction de d’Argenlieu par Léon Blum le 9 janvier. Il déclinera après le maintien formel du soutien de De Gaulle à l’Amiral[22]. Ce dernier explique à ses subordonnées dans une note circulaire en date du 15 janvier que le gouvernement de la RDV, qualifié « d’autorité de fait » et ne représentant à ses yeux qu’ « un organisme terroriste », n’existait plus et que le terme équivoque de « Vietnam » ne devait plus figurer sur les documents officiels, les termes « Annam, Tonkin, Cochinchine » devant rester les terminaisons officielles[23].

               Il est rappelé à Paris le 5 mars puis est démis de ses fonctions. En Indochine, la guerre se déchaine. En ce début de conflit, la supériorité française est totale : le Viet Minh est mal armé, ne dispose ni d’aviation ni de marine, n’a aucun appui politique extérieure, et, malgré l’aura de « l’Oncle Ho » depuis la déclaration d’indépendance et la ferveur populaire, le camp des indépendantistes est loin d’être unifié sous sa bannière, notamment dans le sud du pays.

Comme aux pires heures de la IV ème République ... - Denis Bonzy
Caricature de 1947 moquant l’instabilité de la IV République.

               Pour revenir aux chefs d’inculpation que nous avions cités plus haut, il apparait immédiatement à la lecture du livre que les accusations de despotisme personnel à l’encontre de l’amiral cachent en fait mal un problème bien plus profond quant à la politique française d’alors : la IVème République est pourvue des mêmes tares génétiques que la IIIème, à savoir un système parlementariste ne garantissant pas la stabilité du pouvoir exécutif. En résulte un pouvoir central mou et indécis alors que l’Indochine aurait eu besoin d’une ligne directrice qui, à défaut d’être pertinente, aurait au moins eu l’avantage d’être constante. Ajoutons que la mission confiée au Haut-Commissaire (à savoir faire rentrer l’Indochine dans le giron français et mettre en place un « Commonwealth français » sous la forme de l’Union Indochinoise) requiert une vision politique à long terme et une consistance telles qu’elles ne pourraient découler que d’un pouvoir ferme. Au surplus, l’Indochine souffre des mêmes maux que lors des années précédant la deuxième guerre mondiale : l’indifférence des masses françaises, la méconnaissance de la situation par la classe dirigeante et, surtout, l’instrumentalisation de la colonie dans le jeu des partis. Il ne parait d’ailleurs pas étonnant que le Viet Minh se soit méfier d’une éventuelle duplicité française lors des négociations devant l’instabilité des gouvernements français. Une tare qui ne disparaitra qu’après le coup d’état d’Alger, le retour de De Gaulle au pouvoir et l’avènement de la Vème République. L’habileté avec laquelle a manœuvré le leader Viet Minh, aussi bien en menant des campagnes visant à éliminer ou calomnier ses opposants politiques qu’en brouillant les cartes politiques (il marche sur Hanoï en compagnie de la Deer Team américaine pour apparaitre « plus nationaliste que communiste »), a également contribué à semer la confusion dans le jeu politique français. Dès lors, coincé entre les nécessités pressantes du terrain et la tiédeur de la métropole, il ne semble pas anormale que d’Argenlieu ait eu besoin de faire preuve d’initiative pour mener à bien sa mission.

Fichier:Ho Chi Minh (third from left standing) and the OSS in 1945 ...
Les Américains de l’OSS « Deer Team » en charge de former les premiers éléments Viet Minh peu avant le coup de force des Japonais. On peut voir Ho Chi Minh et Vo Nguyen Giap autour du commandant Archimede Patti.

               La lecture de Chronique d’Indochine bat également en brèche l’image le présentant comme un partisan borné du colonialisme opposé à toute idée d’indépendance en affichant une lucidité certaine. Ainsi, lors de son entretien avec Ho Chi Minh en baie d’Halong à bord de l’Emile Martin on l’entend ainsi lui confier que la France était là pour que les leaders indigènes puissent « prendre en main les leviers de commandes de vos nations respectives » (chapitre II, p.51 et 58). Il souligne également l’importance du « mouvement planétaire des peuples vers l’indépendance » (chapitre X, p.249). Liant cette lucidité au pragmatisme, c’est lui qui choisira le leader Viet Minh pour entamer les négociations, le considérant comme « la seule personnalité politique qualifiée et solides auprès des masses annamites » (chapitre V, p.146). Il refusera même la proposition d’un chef de guerre chinois lui proposant de l’éliminer et d’écraser ses réseaux au Tonkin et en Chine (chapitre V, p.129).

               Ainsi, la relation entre d’Argenlieu et Leclerc est beaucoup moins antagonique que certains voudraient le croire et tient sans doute plus de la manœuvre politique que d’une réalité constatée. Il parait ainsi clair que les deux hommes, tous deux compagnons de la Libération et fidèle à de Gaulle, entretenait une relation de respect mutuel. Sur le dossier indochinois, la communion d’idée est totale entre le Haut-Commissaire et son « premier subordonné » : rétablir les droits de la France. La nuance quant à leur vision respective tient d’avantage au fait que Leclerc, ayant une expérience de terrain et exclusivement dans le domaine militaire, passe de la conviction de la nécessité d’une reconquête militaire à celle de la négociation avec Ho Chi Minh à une vitesse que les corollaires administratifs ne sauraient suivre. Ainsi, leur seul point de discorde patent tient au fait que Leclerc souhaitait voir Ho Chi Minh partir négocier en France au plus tôt tandis que d’Argenlieu estimait que ce serait accorder trop d’importance à une personnalité ne contrôlant de fait qu’une partie du Tonkin en comparaison avec les autres leaders qui devaient former la Fédération Indochinoise. Les caractères très différents des deux hommes ainsi qu’une subordination parfois mal vécue par « le libérateur de Paris » ont suffi à faire naitre une animosité fantasmée entre les deux hommes.

               On peut alors se demander ce qui a pu lui valoir une telle réputation.

               La réponse est relativement simple : s’il est lucide sur la situation le mouvement d’émancipation coloniale post- 2ème guerre mondiale, il l’est également à propos de « l’impérialisme annamite » et du danger qu’il représente pour le Cambodge, le Laos et les minorités ethniques présentes sur le territoire vietnamien (« Un grand Annam unifié qui ne ferait aucune part aux particularismes locaux, écraserait de sa masse Cambodge et Laos. Il ne pourrait être à l’Indochine que ce que la Prusse fut à l’Allemagne », chapitre XIV, p.382). En effet, si vous êtes lecteurs réguliers de ce blog, vous savez déjà que cette crainte est fondée sur plusieurs précédents historiques et sera confirmée dans le futur : marche vers le Sud (Nam tien) des Viêt lors de leur sortie du giron chinois, coopération Franco-Annamite d’Albert Sarraut, invasion du Cambodge par l’armée vietnamienne en 1979. Plus d’informations sur ce sujet au sein de l’article suivant : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/indochine-ou-vietnam-christopher-e-goscha-vendemiaire-edition-2015/ . De la même façon, s’il semble peu probable qu’il anticipe l’insertion du conflit indochinois dans le contexte de la guerre froide, l’Amiral d’Argenlieu ne se fait aucune illusion sur les méthodes que l’Oncle Ho a assimilé auprès du Kommintern lors de son séjour en Union Soviétique s’agissant de la prise de pouvoir et du maintien de l’ordre sous un régime marxiste-léniniste. Encore une fois, l’avenir lui donnera raison ne serait-ce qu’avec la catastrophe de la réforme agraire de 1953 à 1955 dans les territoires contrôlés par le Viet Minh (à l’occasion de laquelle Giap présentera des excuses publiques[24]) ou lors de l’arrivée au pouvoir des cadres Viet Minh formés par les Chinois, période à laquelle même Ho Chi Minh sera victime de ce système totalitaire.

Ecoutez-moi messieurs - PréRi
De Gaulle fut longtemps caricaturé comme se faisant l’idée d’une vieille France arrogante et passéiste, vivant en dehors des réalités internationales.

              On ne saurait pour autant pas masquer certains faits qui ont pu alimenter la mauvaise réputation de l’Amiral. Il parait ainsi clair que le maintien des trois Ky (Annam, Tonkin et Cochinchine) au lieu d’un Vietnam unifié soit à même de servir la logique du « diviser pour mieux régner » plutôt favorable aux intérêts français et à la Fédération Indochinoise. De la même façon, d’Argenlieu fut un homme élevé dans une vision de l’Empire Colonial au service de la France et partageait sans aucun doute avec De Gaulle « une certaine vision de la France », la preuve étant que le premier document présent en annexe est le discours du Général à Brazzaville. Aussi vivait-il avec l’idée assez forte que dans le contexte mondial d’alors, un état nouvellement constitué ne pouvait exister sans la tutelle d’une des grandes puissances. Sans doute était-il également conscient de l’animosité dont faisait preuve les masses vietnamiennes à l’égard d’une Chine qui n’était pas encore tombée dans l’escarcelle communiste. Partant, le rôle tutélaire de la France face aux ambitions chinoises, américaines et soviétiques allait de soi pour lui. Une vision qui se retrouve d’ailleurs en filigrane dans le discours que De Gaulle prononcera à Phnom Penh en 1966 et au cours duquel il prônera la neutralisation de l’Asie du Sud-Est alors en proie à des frictions Est/Ouest, la première étant évidemment l’escalade vietnamienne au Sud-Vietnam.

               Ceci étant, les éléments précédents ne suffisent pas à expliquer la « légende noire » de l’amiral. Celle-ci est évidemment issue d’une lecture très politique de la situation, et pour éclaircir ce point, il nous faut parler du « coup d’Haïphong ».

               On a déjà vu que cet événement avait été provoqué par les manœuvres du général Valluy, Haut-Commissaire par intérim en l’absence de d’Argenlieu, voulant exploiter un incident pour faire porter le chapeau de l’embrasement au Viet Minh. Quel qu’ait été l’implication de d’Argenlieu dans ces manœuvres, il est normal qu’il en porte la responsabilité étant donné sa position hiérarchique. De la même façon, l’ouverture des archives a montré que la version officielle des événements qui a longtemps prévalu (la préméditation de l’attaque par le Viêt Minh) était clairement fausse. Pour autant, beaucoup tendent à oublier que le même jour et sans qu’il y ait de lien apparent entre les deux événements, des troupes Viet Minh avait attaquer un poste français dans les environs de Lang Son. Par ailleurs, l’occupation d’Haïphong n’est pas gratuite dans le sens où, malgré le début des négociations, le port servait à la contrebande d’armes et de carburant depuis Hong Kong, le tout payé en « billet Ho Chi Minh » au détriment de la piastre française. Comme on l’a vu plus haut, le Viet Minh avait besoin du retour des Français au Nord pour mettre un terme au pillage et à l’occupation chinois. Une fois cette étape passée et devant la situation en métropole, il y a fort à parier que les indépendantistes redoutaient un retour en force des Français, voir le pensait inéluctable. Ainsi, une émission de la radio clandestine Viet Minh datant d’aout 1946 affirmait qu’Ho Chi Minh, en signant le modus vivendi suite à l’échec de Fontainebleau, préparait le soulèvement du 19 décembre.  Il faut ajouter que le Viet Minh, bien que noyauté par les communistes, reste une association de force pouvant manquer de cohésion, notamment au Sud où le leader local, Binh Xuyen, tient plus du chef de guerre que d’un subordonné fiable. De l’autre côté, l’humiliation infligée par l’armée japonaise, la nostalgie du passé, la supériorité des armes et le manque de directive claire de la part de Paris a pu installer un climat de tension dans le camp français. Pour résumer la situation, on peut citer le général Leclerc lorsqu’il quitte l’Indochine peu après l’appel au soulèvement d’Ho Chi Minh : « Trop de gens ici pensent que c’est en remplissant un fossé de cadavres qu’on rétablirait un pont entre le Vietnam et la France. »[25]. Il apparait de ce fait que, malgré les négociations, les deux parties appliquaient les accords de mauvaise foi et préparaient la confrontation. On ne connait toujours pas aujourd’hui l’implication de l’amiral dans la prise de décision du général Valluy.

               L’événement tient dès lors son importance, outre l’importance du bombardement et du nombre de victimes (environ 6000), de sa récupération politique par le PCF au début de la guerre froide. Dans la grande tradition communiste de la réécriture de l’histoire afin de servir les intérêts du moment (que l’on parle de guerre ou de coronavirus), le « coup d’Haïphong » fut repris lorsque le PCF quitta sa posture neutre au début de la guerre froide en septembre 1947[26]. Les consignes moscovites passèrent de la priorité donnée « à l’unité des grandes puissances »[27], dans l’esprit des conférences de Yalta et de Potsdam, à l’opposition entre les « forces impérialistes » et les « pacifistes » menés par l’URSS (doctrine Jdanov). Dans ce contexte, les communistes français passèrent à l’offensive sur le plan de la propagande en donnant une version outrageuse de l’événement. La bataille de chiffre qui eut lieu à cette époque est d’ailleurs éloquente à ce titre. Notons par ailleurs que la casquette religieuse de l’amiral en faisait une proie facile pour des « rouges » habitués à « bouffer du curé ». L’importance du PCF sur l’échiquier politique de l’époque, la puissance de son syndicat affilié, sa force de frappe en termes de propagande, son influence sur les intellectuels et l’indifférence des masses françaises jusqu’à la défaite de Dien Bien Phu feront le reste pour forger la « légende noire » de l’amiral.

               En conclusion, Chronique d’Indochine est un ouvrage déterminant pour qui veut comprendre les débuts de la guerre d’Indochine. La forme du journal associée à un style militaire qui ne s’embarrasse pas de fioritures permettent une narration rythmée d’événements diplomatiques ou administratifs pourtant rébarbatifs. Il a également le mérite de produire en annexe plusieurs documents d’époque permettant de garantir les informations et de donner un indice sur l’état d’esprit des différents acteurs du Roi du Cambodge Norodrom Sihanouk au général De Gaulle, en passant par Léon Blum. Il sera néanmoins conseillé de compléter la lecture avec d’autres ouvrages afin de prendre un peu de recul sur les événements et de les remettre dans leur contexte.

[1] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien-Construction d’un Etat-nation entre Moscou et Pékin, Presse de Science Po, 2012, p.159

[2] Ibid.

[3] Ibid, p.160

[4] Ibid, p.163

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p.164

[8] Ibid, p. 165

[9] Ibid. p.160

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Ibid., p.164

[13] Ibid., p.165

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Ibid., p.166

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] Phillipe Devillers, Paris, Saigon, Hanoi. Les archives de la guerre. 1944-1947, Paris, Gallimard, 1988, p.249-251

[20] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien-Construction d’un Etat-nation entre Moscou et Pékin, Presse de Science Po, 2012, p.170

[21] Ibid.

[22] Ibid.

[23] Ibid., p.171

[24] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien-Construction d’un Etat-nation entre Moscou et Pékin, Presse de Science Po, 2012, p.256-266

[25] Ibid., p.169

[26] Ibid.

[27] Ibid.

Cycle Indochinois #3 : Par le sang versé, la Légion Etrangère en Indochine – Paul Bonnecarrère – Fayard – 1968

« Qui sait si l’inconnu qui dort sous l’arche immense

Mêlant sa gloire épique aux orgueils du passé

N’est pas cet étranger devenu fils de France

Non par le sang reçu mais par le sang versé. »

Les soldats de marbre, Pascal Bonetti, 1920

« Le soldat n’est pas un homme de violence, il porte les armes et risque sa vie pour des fautes qui ne sont pas les siennes. Son mérite est d’aller sans faillir au bout de sa parole tout en sachant qu’il est voué à l’oubli. »

Terre des Hommes, Antoine de Saint–Exupéry, 1939

A Wojtek et à Quang.

L’auteur :

Résultat de recherche d'images pour "paul bonnecarrère"              Paul Bonnecarrère est né à Paris en 1925. Il s’engage en 1944 dans le 1er Régiment de chasseurs parachutiste jusqu’à la fin des hostilités. Rendue à la vie civile, il devient reporter de guerre et partage la vie des troupes de chocs partout où la France se bat encore : Indochine, Suez, Algérie, Tunisie. Il lie rapidement de solides amitiés dans les différents corps de l’armée française mais une expérience placera la Légion au-dessus de tout : alors que son avion s’abat en plein Sahara, laissant Bonnecarrère tourmenté par la peur, la faim, la chaleur et la soif pendant 24h, il sera rejoint par une patrouille de légionnaires. C’est cet événement qui le poussera à écrire plusieurs livres sur la Légion : Par le sang versé, sa suite Qui ose vaincra, Une victoire perdue, 12 Légionnaires, etc… En 1974, il publiera également avec Joan Hemingway (petite-fille de l’éminent écrivain américain) le roman d’espionnage Rosebud, adapté au cinéma par Otto Preminger.

Le livre :

Résultat de recherche d'images pour "par le sang versé"               Ecrit à partir des observations de l’auteur, des journaux de marche et des archives de la Légion Etrangère, Par le sang versé raconte, dans un style mi-roman d’aventure, mi-reportage journalistique, les débuts de la guerre d’Indochine à travers les affectations des compagnies du 2ème et du 3ème Régiment Etranger. Le décor est planté par une tentative d’évasion audacieuse d’un ex-SS dans le détroit de Malacca en 1946 et l’acte de fin narre le désastre de Cao Bang en 1950, premier gros revers français durant la guerre d’Indochine et tombeau du 3ème Etranger.

               C’est un livre vrai, violent, insolite qui, à l’instar des œuvres ou de Larteyguie ou de Hougron, témoigne de la maturité de la représentation de l’Autre débarrassée de tout exotisme au crépuscule de l’Indochine française. Sans doute, dans le cas de Par le sang versé, le fait de prendre comme sujet des soldats, pour la plupart étrangers, en temps de guerre permet 1) de rester très factuel et d’éviter les fioritures fantasmagoriques et 2) d’obtenir des regards croisés et par conséquent de ne pas se limiter à un seul point de vue.

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Antoine Mattei (1917-1981)

               Vrai d’abord, puisqu’en plus de chroniquer plusieurs opérations ayant jalonnée une guerre oubliée comme le siège de Nam Dinh, la bataille du rail au centre de l’Indochine ou la poursuite d’Ho Chi Minh et de son état-major dans la jungle après la bataille de Ninh Binh ; le livre se concentre en grande partie sur les tribulations du capitaine corse Antoine Mattei, véritable légende dans la Légion, afin de décrire les débuts de la guerre d’Indochine avec une précision chirurgicale aussi bien au niveau psychologique, politique ou militaire. La dernière partie de l’ouvrage, dédiée à la reprise et à l’occupation du Haut-Tonkin, fait également état du décalage effarant entre les officiers de terrains, forgés dans le creuset de l’acier et du sang de la guérilla « à la vietnamienne », et les « officiers de salon », s’agissant de la compréhension « guerre révolutionnaire » à laquelle se livre les insurgés  communistes. Décalage qui mènera à l’isolement puis à la submersion des petits postes sur les routes coloniales reliant Hanoi aux zones tribales et montagneuses puis à la Chine et donc au massacre de Cao Bang. Ainsi, la richesse des détails livrés par l’auteur, en plus de nourrir une écriture vivante, permet au lecteur de se faire une idée plutôt précise de la physionomie des combats à l’échelle d’un soldat tout en permettant de comprendre instantanément et sans grande difficulté les tenants et les aboutissants du conflit à la fois sur un plan purement stratégique et militaire mais aussi s’agissant des populations civiles, notamment à travers l’attitude à l’endroit des soldats français ou des Viet Minh des divers « Annamites » croisés au fil des pages (administrateurs, supplétifs Moïs, chefs de village, paysans, prostituées, soldats et officiers Viet Minh, etc…).

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Féerique, la zone montagneuse du nord du Vietnam s’est avérée être un casse-tête stratégique pour les militaires français avec ses pentes abruptes et ses vallées encaissées propices à l’embuscade. Ici, les alentours de Cao Bang.

               Violent, ensuite, car, pour reprendre les mots du capitaine Mattei « les Viets ne font pas la guerre à moitié ». Heureux hasard, la Légion non plus… Aussi, les chapitres sont-ils constellés de faits d’armes plaçant Par le sang versé dans la tradition des chansons de geste de l’âge d’or de la chevalerie : assauts parachutés, mission d’infiltration et de renseignement aux confins de la Chine et du Tonkin, défense réussie de positions fortifiées à 6 contre 100, numéro d’escalade de falaise pour des assauts à la grenade… Il faut dire que la plupart des protagonistes de cette fresque épique sont des soldats de métier aguerris par le second conflit mondial qui dans le rang de la Werhmacht, qui dans ceux de l’armée Rouge, qui dans la police fasciste italienne… S’ajoutent à ces joyeusetés, banales en temps de guerre, la saveur des us guerriers des populations locales, non seulement des guérilleros Viet Minh qui perpétuent fidèlement la tradition ancienne de la torture en Asie Orientale et de son utilisation à des fins psychologiques (ce que Jean Hougron illustrait déjà dans Soleil au Ventre), mais également des minorités ethniques indochinoises engagées auprès des Français (plus par sentiment anti-Viet, que par loyauté à la France), l’auteur faisant mention spéciale des Moïs et de leur coutume consistant à prélever les foies des ennemis vaincus pour les manger et ainsi drainer leur énergie (certains légionnaires auront même la curiosité de se laisser tenter par cette découverte gastronomique).   Plus sourde mais omniprésente dans l’ouvrage, la violence psychologique de cette guerre ; qu’elle s’exprime à travers les mutilations systématiques des morts par le Viet Minh, la mort de légionnaires du fait du sabotage des grenades par les ouvriers communistes en France, ou l’impuissance des hommes lorsque la colonne armée évacuant Cao Bang se voient contraintes par les ordres de laisser sur le bord du chemin vieillards, infirmes ou mères de jeunes enfants (qui mourront donc de fatigue, de maladie ou de faim ou encore assassinés par le Viet Minh pour traitrise) ; est sans doute la plus dévastatrice et la plus difficile à retranscrire sur papier. C’est aussi cet élément qui fera de « l’Indoche » puis de la guerre du Vietnam des conflits si particuliers…

               Insolite, enfin, puisqu’en plus d’évoluer dans ce contexte fou de « sale guerre », la Légion est constituée d’un agrégat d’individualités plus colorées les unes que les autres. On peut ainsi faire la connaissance dans le livre de l’ex-colonel/majordome du Maréchal allemand Erwin Rommel (commandant de l’Afrika Korps puis du mur de l’Atlantique), d’un lettré français en disgrâce car vichyste, d’un Belge fuyant son pays parce qu’inculpé pour proxénétisme, de déserteurs soviétiques ou fascistes, de petits truands français fuyant le Milieu… Cet amalgame d’indésirables, de marginaux, d’hommes pour qui le seul métier envisageable est la mort, fit et fait encore la spécialité de Légion et sa réputation de corps d’élite de par le monde. Outre le titre, la phrase qui pourrait résumer le livre est la suivante : « Démerdez-vous, vous êtes légionnaires… », impliquant que la Légion est envoyée dans des situations inextricables auxquelles elle

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Le poste de Ban Cao imaginé par le capitaine Mattei sur la Route Coloniale 4 exigea de tailler une voie dans la roche. Plus de photo: http://henri.eisenbeis.free.fr/mattei/louis-devaux-1947/LE-POSTE-DE-BAN-CAO-AALEP-No68-octobre2008-page13-louis-devaux.html

trouve ; par un mélange de ruse, d’habileté ou de force ; des solutions, forçant l’admiration des alliés comme des ennemis, même si pour ces derniers, cette admiration de courage/folie au combat se transformera en cruauté implacable à son endroit. On assiste ainsi dans le livre à des ravitaillements en tabac à coup de mortier ou des prouesses logistiques dans l’installation des camps retranchés. Couplés au contexte, ce genre de folie douce permet également des situations improbables : figurez-vous une classe destinée aux légionnaires de la 3ème  compagnie du 3ème Etranger (dont les 2/3 ont auparavant servi dans la Wermacht ou dans la Waffen SS) lors des 2 mois du siège de Nam Dinh en vue de passer le concours de sous-officier, classe organisée par le sergent Osling ,un ex-officier-médecin allemand,  et assurée par un instituteur français et juif ayant refusé d’évacuer la ville, sa femme grièvement blessée ne pouvant être transportée, punissant ses brutes d’élèves avec des « classiques » telles que recopier 50 fois « je ne dois pas distraire mes camarades en classe en jonglant avec mes grenades ». On pourrait continuer la liste longtemps avec des évènements tels que la cohabitation forcée entre les sœurs du couvent de Thai Binh et les légionnaires lors d’une mission de sauvetage ou la couverture par tout un régiment d’un de leur camarade ayant fait cocu un officier de marine, mais ce serait gâcher ce qui fait le piment et le miel de Par le sang versé

               Un livre incontournable pour les amateurs de stratégie et de tradition militaire, d’Histoire, de reportage de guerre ou simplement de récits épiques qui, si on les découvrait dans un blockbuster américain, ne sembleraient pas crédibles.

Cycle Indochinois #2 : Les Civilisés – Claude Farrère – 1905 – Librairie Paul Ollendorf

 » Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tatars, pour être dispensé d’aimer ses voisins. »                                                            Jean-Jacques Rousseau dans L’Emile ou de l’éducation

L’auteur :

Résultat de recherche d'images pour "claude farrère"       Frédéric-Charles Bargone, alias Claude Farrère, est né le 27 avril 1876 à Lyon d’un père Colonel dans l’infanterie coloniale et d’une « femme de soldat et mère de soldat » à laquelle il ne cessera de rendre hommage. Il se passionne tout petit pour la marine en voyant un tableau de trois-mâts chez un galeriste et entre à l’Ecole Navale en 1894, épatant le jury au passage. Il se voit ensuite assigné diverses affectations, d’abord en Extrême-Orient (il participe à la campagne de Chine puis du Tonkin en 1887 et 1889) puis au Levant entre 1902 et 1904 où il servira en tant que lieutenant sur le contre-torpilleur Vautour pour le compte du commandant et auteur Pierre Loti (dont nous reparlerons). Ses voyages l’inspirent (il se passionnera toute sa vie pour le Japon et la Turquie) et on peut retrouver certains articles signés de sa main dans le journal lyonnais Salut Public. Il gagnera même un concours de contes avec Le cyclope, ce qui lui vaudra son premier coup d’éclat littéraire et de se faire repérer par le poète symboliste Pierre Louys. Fort de ces succès, il rédige à partir de son journal de bord deux ouvrages sur l’Indochine durant « ses années Turquie » : Les Civilisés (primé par le prix Goncourt de 1905 qu’il recevra en pleine Méditerranée à la surprise de sa hiérarchie et de ses camarades) et Fumées d’Opium. Il confirme ses succès populaires et critique avec La Bataille en 1909 qui se vendra à 1 million d’exemplaires (un chiffre énorme pour l’époque) et sera adapté au cinéma par deux fois. Se déchaine ensuite la Première Guerre mondiale qu’il suivra d’abord depuis son escadre en Méditerranée puis en tant qu’officier artilleur à partir de la bataille de Malmaison en octobre 1917. Malgré sa Croix de Guerre et sa montée en grade, il quitte l’armée en 1919 pour se consacrer intégralement à son œuvre littéraire.

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Claude Farrère en compagnie de Mustapha Kemal, dit « Atatürk » ou « père de tous les Turcs », à Smyrne (ou Izmir) en 1923.

 Durant l’entre-deux guerre, on le retrouve évidemment dans l’actualité littéraire mais aussi en tant que militant Kémaliste en 1922, victime collatérale de l’assassinat du président Paul Doumer en 1932 (lui valant deux balles dans le bras) mais surtout Académicien à partir de 1935 (ce qui ne manque pas de soulever quelques protestations étant donné sa participation au mensuel de la ligue des Croix de Feu Le Flambeau). Maurassien convaincu, Farrère sera membre de l’Association pour la Défense de la Mémoire du Maréchal Pétain dans les années 50 et donnera son nom à un prix réservé à « un roman d’imagination et n’ayant obtenu antérieurement aucun grand prix littéraire. » en 1959. Il rendra l’âme le 27 juin 1957 à Paris, laissant une œuvre de près de 50 romans et 10 recueils de nouvelles.

 

Le livre :

Résultat de recherche d'images pour "les civilisés"Les Civilisés narre l’histoire d’un officier de Marine, Jacques-Gaston de Civadière, comte de Fierce ; et de ses deux inséparables acolytes Raymond Mévil, médecin, et Torral, ingénieur, dans la Saïgon du début du XXème siècle, grimée en véritable Sodome moderne. Il faut dire que les comparses se disent « civilisés » car s’estimant « au-dessus des lois communes et des contingences morales » ce qui se traduit concrètement par une recherche effrénée du plaisir sous toute ses formes : jeux, drogues, alcools, sexualité de toute sorte … « Jouir sans entrave » pour reprendre le slogan de mai 68… Ils abandonneront cet idéal à travers la mort (en mer en torpillant un navire anglais pour Fierce, de malaise et un peu par amour pour Mévil) ou dans la fuite (pour Torral).

Ecrit avec une maestria réaliste aux accents sombres – certainement tirés de ses propres notes de voyages – Farrère décrit une ambiance entre exotisme, sensualité perverse, combats épiques et suffisance coloniale. Mention spéciale doit être ici faite de deux passages particulièrement agréable à l’œil et frappant de réalisme : 1) la nature des combats des « pirates » qui caractériseront la première et deuxième guerre d’Indochine (« Point de combat. Des embuscades, des guet-apens ; un coup de fusil jailli d’une haie ; une sentinelle égorgée sans cri dans sa guérite. Les soldats s’énervaient à cette lutte contre un ennemi sans corps. ») et 2) la description de la bataille navale en toute fin de l’ouvrage.

Comme le note justement Henri Copin dans L’Indochine des romans « Ce portrait guère flatteur de la colonie a assuré le succès du livre, en même temps que la colère des coloniaux, furieux de se voir ainsi caricaturés ! En fait, Farrère dévoilait, en l’exagérant sans doute, l’écart entre l’image projetée par l’idéologie officielle et la réalité d’une certaine société coloniale. ». Jugez par vous-même : « Tout Saigon était là. Et c’était un prodigieux pêle-mêle d’honnêtes gens, et de gens qui ne l’étaient pas, – ceux-ci plus nombreux : car les colonies françaises sont proprement un champ d’épandage pour tout ce que la métropole crache et expulse d’excréments et de pourritures. – Il y avait là une infinité d’hommes équivoques, que le code pénal, toile d’araignée trop lâche, n’avait pas su retenir dans ses mailles : des banqueroutiers, des aventuriers, des maitre-chanteurs, des maris habiles, et quelques espions ; – il y avait une foule de femmes mieux que faciles, qui toutes savaient se débaucher copieusement, par cent moyens dont le plus vertueux est l’adultère. – Dans ce cloaque, les rares probités, les rares pudeurs faisaient tache. – Et quoique cette honte fut connue, étalée ; affichée, on l’acceptait ; on l’accueillait. Les mains propres, sans dégout, servaient les mains sales. – Loin de l’Europe, l’Européen, roi de toute la terre, aime à s’affirmer au-dessus des lois et des morales, et à les violer orgueilleusement. La vie secrète de Paris ou de Londres est peut-être plus répugnante que la vie de Saigon : mais elle est secrète ; c’est une vie à volets clos. Les tares coloniales n’ont pas peur du soleil. Et pourquoi condamner leur franchise ? Quand les maisons sont en verres, on fait l’économies d’illusion et d’hypocrisie. ».

En plus de ce portrait au vitriol, l’auteur, comble du mauvais gout pour l’époque, relativise l’apport civilisationnel et « la mission civilisatrice » des Républicains de Jules Ferry : « Aux yeux unanimes de la nation française, les colonies ont la réputation d’être la dernière ressource et le suprême asile des déclassés de toutes les classes et des repris de justices. En foi de quoi la métropole garde pour elle, soigneusement, toutes les recrues de valeur, et n’exporte jamais que le rebus de son contingent. Nous hébergeons ici les malfaisants et les inutiles, les pique-assiettes et les vide-goussets. – Ceux qui défrichent en Indochine n’ont pas su labourer en France ; ceux qui trafiquent ont fait banqueroute ; ceux qui commandent aux mandarins lettrés sont fruits secs de collège ; et ceux qui jugent et qui condamnent ont été quelquefois jugés et condamnés. Après là, il ne faut point s’étonner qu’en ce pays, l’Occidental soit moralement inférieur à l’Asiatique, comme il l’est intellectuellement en tous pays… « .

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François de Tessan

Evidemment, les représentants du pouvoir Indochinois furent longtemps exaspérés par cette caricature allant à l’encontre de leur mission. Ainsi le journaliste, homme de lettres et homme politique radical-socialiste (donc favorable au lobby colonial) François de Tessan publie-t-il en 1923 dans « L’Asie qui s’éveille » un échange qu’il entretint avec une Française d’Indochine :

 

« – J’espère, monsieur, me dit-elle, que vous n’allez pas, à votre tour, nous caricaturer d’une manière odieuse et développer la légende des Civilisés ? Vous constaterez que partout, en Indochine, on s’applique à rendre la vie plus saine et plus attrayante. L’humanité a sans doute, ici comme ailleurs, ses faiblesses, et que certains individus aient même des vices, c’est possible ! Mais ces déformations morales ne sont pas spéciales à Saigon et restent exceptionnelles. M Claude Farrère a eu le grave tort de se livrer à une peinture aussi superficielle que systématique des mœurs coloniales. Il a fait ainsi beaucoup de tort à l’Indochine et à la France, elle-même.

– Madame, répondis-je, les opinions de M Farrère n’engagent que lui : il a voulu surtout, j’imagine, écrire un roman fortement coloré et assaisonné de scandales. Il n’a pas mesuré toutes les conséquences d’une œuvre ou il n’entrait, à l’origine, que des intentions littéraires…

– J’entends bien que M. Claude Farrère n’a voulu se poser ni en moraliste, ni en sociologue. Tout de même, les Civilisés sont de nature à laisser croire que notre société saïgonnaise est presque totalement composée de gens tarés ou qui s’adonnent à des plaisirs pernicieux. Nous n’avons cessé de protester depuis la publication de son livre, et nous réclamons de tous ceux qui viennent ici un jugement impartial, pour que les choses soient remises au point. »

 

Cette approche « fortement colorée et assaisonnée de scandale » visant à assurer le succès du livre pourrait d’ailleurs correspondre à la définition que Claude Farrère donnait du roman pour la Revue des deux mondes après son Goncourt : « Je pense que, sous peine d’être un mauvais roman, un roman doit être à la fois psychologique et d’aventures. Celui qui n’est que l’un ou que l’autre est d’avance condamné : c’est, en tout cas, un roman incomplet. L’action est indispensable, car elle apporte au lecteur la preuve de ce qu’avance le romancier. Vous aurez beau me répéter cinquante fois que votre héros est énergique, moi, lecteur, je ne vous croirais que si une action « inventée » permet à votre personnage de manifester, par des faits, son énergie. On ne doit pas pouvoir dire d’un roman : « c’est un roman psychologique », ou « c’est un roman d’aventures », mais seulement : « c’est un roman »[1]. On notera au passage que c’est par l’application de ces mantras que les œuvres de Farrère en général et les Civilisés en particulier semblent aussi vivantes …

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Voir la chronique « fiche de lecture #8 »

Pour autant, dans la perspective de ses positionnements politiques ultérieurs, il serait difficile de ne pas voir une verve accusatrice dans l’ouvrage à l’étude. En effet, comme nous avions pu le développer à l’occasion d’une précédente chronique, le colonialisme français fut, dans sa deuxième vague, soutenue par les Républicains de gauche et centre-gauche, très liés à la Franc-Maçonnerie, de par l’élaboration d’une doctrine visant à justifier les interventions outre-mer :  c’est la « mission civilisatrice » énoncée par Jules Ferry le 28 juin 1885. Précédent les interventions actuelles dans les pays étrangers au nom des Droits de l’Homme, cette idéologie est basée sur la croyance dans le progrès du genre humain au travers de la science et notamment dans l’utopie de la liberté individuelle absolue. C’est d’ailleurs par le développement des sciences humaines, notamment de la biologie et de l’anthropologie, que les classifications naturelles s’étoffent, genre humain compris. Ainsi la société d’anthropologie de Paris, en se basant sur les traits permanents des populations humaines, établit une classification raciale dans laquelle la population européenne, bien plus avancée technologiquement, doit amener le rayonnement de la science moderne dans les contrées en retard.  Cette vision sera infusée petit à petit et verticalement dans la société française via un lobby colonial rassemblant les notables pro-coloniaux français et organisant diverses activités de promotion auprès des masses, notamment via l’instruction publique après la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905.

Avant la récupération par la IIIème internationale soviétique, ce furent donc, par opposition, les forces conservatrices qui furent les premiers militants anticoloniaux en France (même si de nombreux auteurs classés à gauche comme Proudhon ou Blanqui avaient déjà exprimé

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Georges Clémenceau

leur doute quant à la question algéroise) , du centre-droit de Clémenceau à l’Action Française monarchiste, et souvent sur la base de la préparation de la revanche sur les « boches » après la défaite de Sedan. Ainsi, la démarche de Farrère consistant à renvoyer une image de l’Indochine ne correspondant pas à la propagande du Parti Colonial peut laisser paraitre un alignement politique, et ce d’autant plus qu’en octobre 1904 la presse révèle « l’affaire des fiches » ( la loge maçonnique du Grand Orient de France avait fiché tous les conservateurs/monarchistes/bonapartistes de l’armée et de la haute fonction publique dans une optique de « chasse aux sorcières » et ce en dehors des cadres officiels), ce que Farrère, en tant qu’officier de marine, n’a pas dû apprécier…

 

Ainsi, contrairement à ce que peuvent écrire les pigistes de l’Express ou Télérama, il n’est pas étonnant de voir un auteur tel que Farrère être à l’origine de brulots taillant en pièce l’idéologie coloniale de l’époque. On ajoutera même que l’ironie mal dissimulée du titre Les Civilisés et la passion de Farrère pour les civilisations ottomane/turque et japonaise témoignent du fait qu’il ne croyait pas une seule seconde à la « mission civilisatrice » de Ferry à la fois par mépris des valeurs de la IIIème République et par conscience de l’absence de « besoins en civilisation » des autres peuples …

Considérant que le premier acte de François Hollande en tant que président fut de déposer une gerbe de fleur aux pieds de la statue de Jules Ferry aux jardins des Tuileries, il est néanmoins à craindre que cette confusion ait encore de beaux jours devant elle…

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[1] La Revue des deux mondes, André Lang : Voyage en zigzags dans la République des Lettres, cité dans La Revue des deux mondes, Albert DUBEUX : Claude FARRERE, 1956

Cycle Indochinois #1 : Soleil au ventre – Jean Hougron – Domat – 1952

Nota Bene:   

  1. Les ouvrages chroniqués dans Cycle Indochinois ne suivront aucun schéma prédifinis (chronologie, thèmes, auteur, etc…) et l’ordre de leur critique ne dépendra que de la bonne Fortune qui les placeront sur ma route.           
  2.  Comme connaitre l’histoire du Titanic ne vous empêche pas d’apprécier le film de James Cameron, les publications qui suivront pourront voir leur histoire partiellement révélée pour les besoins de la critique. Un effort sera cependant fait pour laisser aux lecteurs intéressés un maximum plaisir de découverte.

L’auteur :

Résultat de recherche d'images pour "jean hougron"Jean Hougron est un écrivain français né le 1 er juillet 1923 à Colombelles et décédé le 22 mai 2001 à Paris. Fils de cheminot normand, il fait son Droit à Paris durant l’occupation avant de se faire embaucher dans une maison d’import-export de Marseille. A l’étroit dans la France d’après-guerre et dans son poste de professeur d’anglais et d’éducation physique dans un pensionnat de Dreux, il accepte de partir en Indochine en juin 1947, à la fois par gout de l’aventure et à la recherche d’inspiration littéraire. Conscient de ses capacités d’écriture, il avait en effet déjà publié quelques nouvelles de roman noir dans un magazine marseillais et écrit un roman d’anticipation (non publié). Son premier voyage dans un camion bourré de marchandise entre le Cambodge et la Thaïlande le fera quitter son emploi de bureau pour devenir lui-même chauffeur et, 9 mois après son arrivée à Saigon, il sillonne le Cambodge, le Laos, le Vietnam et la Thaïlande, prenant à chaque trajet une multitude de notes de ce dont il fait l’expérience. Tantôt planteur de tabac, tantôt vendeur de boissons ou professeur au Laos ; il tire de ses nombreuses et riches expériences une série d’ouvrages qui rencontreront immédiatement un franc succès : La nuit Indochinoise, dont le premier tome, Tu récolteras la tempête, parut en 1950. Il faut dire qu’à l’instar de Lartéguy, Hougron se fait le chroniqueur de la fin d’une époque et d’une guerre avec un raffinement de détails qui permet à une France en pleine reconstruction de rêver d’Ailleurs et de se tenir informée, alors que les seules nouvelles d’Indochine proviennent de la propagande outrancièrement partiale du PCF et des filtres de la censure gouvernementale. Comme il ne s’agit pas ici de présenter l’œuvre intégrale de l’auteur on se bornera à mentionner le fait que deux des tomes de La nuit Indochinoise, Mort en Fraude et Je reviendrai à Kandara, furent adaptés au cinéma respectivement en 1956 et 1957. Ayant quitté l’Indochine en 1951, il poursuit sa carrière d’écrivain en continuant sa série Indochinoise puis en publiant en 1961 une œuvre d’anticipation/science-fiction Le signe du chien, ouvrage qui lui vaudra, outre un succès en librairie, le Grand-Prix de Science-Fiction en 1981. Mais ceci est une autre histoire…

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Le livre :

Acheter le livre d'occasion Soleil au ventre sur livrenpoche.com               Soleil au ventre raconte une histoire d’amour passionnée mais orageuse entre Georges Lastin, héros de Tu récolteras la tempête, campant un Occidental fort de son cynisme lucide et brutal d’homme d’expérience un peu revenu de tout ; et My Diem, une jeune vietnamienne qui, à force de jouer de et à l’amour avec les Blancs, a compromis ses rêves patriotiques de volontaire Viet-Minh.

 

               Le récit est découpé comme suivant :

  • La première partie narre l’attaque d’un convoi et l’emprisonnement en forêt des héros par les guérilleros indépendantistes. C’est à l’occasion de ces évènements que Lastin sera intrigué par l’héroïne du fait de sa beauté et de son mariage avec Ronsac, un administrateur de peu de prestence, d’une part ; et de son comportement, peu commun pour une « simple annamite », d’autre part.
  • La seconde fait état de l’évolution de la relation entre les deux personnages dans l’ambiance enfiévrée de la Saïgon de l’époque.

       A la lecture de ce livre, on comprend vite l’engouement qu’a pu suscité Hougron parmi ses contemporains.

       Déjà, les personnages, bien qu’à première vue souffrant de l’exotique superficialité des archétypes dénoncée par Henri Copin (colons français, aventurier-roi, officier français et rebelle, « taxi girl » indochinoise, commissaire politique vietnamien, etc …), se révèlent très vite campés comme bien plus compliqués, parfois vils, souvent pathétiques mais toujours attachants.

       Ensuite, le décor est décrit avec un raffinement de détails permettant une immersion quasi-immédiate et l’attachement aux personnages. L’odeur âcre de la cuisine chinoise ou de la fumée d’opium, l’humidité et la chaleur compactes de la jungle indochinoise, l’excitation des cercles de jeux de Cholon, la pauvreté de la campagne cochinchinoise et des faubourgs de Saïgon … tout dans ce livre relève du vécu, du coup d’œil pertinent ou de l’anecdote significative apportant autant de richesse d’écriture et d’informations que de matériau onirique.

      Ces deux éléments permettent, de par les geysers de vie qui en émanent, à « la sauce de prendre » et créent même un sentiment étrange de frustration de par la confusion qui semble souvent s’opérer entre le récit de fiction et l’autobiographie.

       La force de l’auteur réside également dans sa capacité à ne pas étouffer par une rhétorique politique quelconque la complexité du rapport entre les personnages et les rêves que le décor ne manquera pas de créer. Les personnages, quelque puisse être leur situation ou leur fonction, sont pris pour et  eux-même : des individus faillibles avec leurs vie et problèmes propres qui ne sont liés à la guerre d’Indochine et aux bouleversements sociaux de l’Extrême-Orient d’alors que dans le cadre de l’intrigue et des besoins de son développement. Pour reprendre ici les mots de Nguyen The Anh, de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes : « le paysage est décrit minutieusement : les terres sèches et pauvres, pluvieuses, le Mékong, la luxuriance de la forêt. L’auteur préfère le village à la ville, ses indigènes mystérieux et soumis, souvent révoltés et cruels mais humain dans leur abandon. Quant aux Européens, ce sont des hommes pathétiques, intoxiqués par l’Asie… Ces personnages de peu, petits trafiquants aventureux, ratés des villages, déclassés de la ville, puisent toutefois en eux-mêmes une force nouvelle quand il n’y a plus que souffrance et doute, boue et sang ».

       Ces propos sont particulièrement pertinents s’agissant de la vingtaine de pages faisant la transition entre les deux parties, passage durant lequel My Diem, découverte, se livre et raconte avec des gerbes flamboyantes de haine et d’amour sa jeunesse patriote, sa vie en forêt parmi les insurgés, ses terreurs d’enfance, le choc entre ses a priori négatifs sur les Blancs et la réalité qui lui fut donné de découvrir en les côtoyant, ses doutes quant au bienfondé de l’idéologie et des méthodes Viet Minh … Le tout offre une palette d’éléments sociaux, ethniques, psychologiques et politiques qui, mis en perspective par l’expression de l’individualité de chacun des personnages tout au long de la narration et des paradoxes qui en ressortent, permettent une compréhension profonde et simple, par-delà le Bien et le Mal, des enjeux de la guerre d’alors mais aussi des difficultés auxquelles furent et sont confrontées les couples interraciaux ou bien encore des troubles des Français d’Indochine déracinés et des Vietnamiens coincés entre traditions sereines et modernité révolutionnaire…

       Lorsque l’on connait à la fois l’indifférence métropolitaine pour cette guerre lointaine puisqu’on la disait gagnée d’avance et la désinformation active des communistes français dans la plus pure tradition stalinienne, on ne peut que saluer le tour de force de ce récit et l’habileté de son auteur.

             Un ouvrage à lire…

Fiche de lecture # 12 / Cycle Indochinois # 0 : L’Indochine dans la littérature Française des années 20 à 1954 – Exotisme et altérité – Henri Copin – Editions de l’Harmattan – 1996

         En plus de constituer une fiche de lecture « classique » sur ce blog, l’article d’aujourd’hui marque le lancement d’une nouvelle catégorie de publications : le cycle indochinois. En effet, le livre à l’étude dans les paragraphes suivants m’a permis de découvrir tout un pan de la littérature française qui, bien que riche, reste malheureusement délaissé. Il s’agira ainsi de présenter plusieurs ouvrages français concernant la période indochinoise (soit de la prise de Saigon en 1859 au départ définitif du Corps Expéditionnaire et de l’administration française en 1956) et d’en tirer une brève analyse en se basant sur l’œuvre que nous allons découvrir tout de suite.

L’auteur :

Résultat de recherche d'images pour "henri copin"         Henri Copin est né à Paris en 1945 puis passe son enfance et son adolescence dans ce qui est encore l’Indochine Française puis le Cambodge. Il rentre en France pour passer son bac puis l’agrégation en lettre moderne. Il travaille ensuite en tant que professeur de lettre à Saint-Louis du Sénégal (1968-1970) puis à Nantes (1971-1977). Par la suite, il assure la direction de la Radio scolaire au Centre de Linguistique appliquée (1977-1981). Il finit par devenir professeur en IUFM à Nantes ainsi que conférencier à l’Université permanente de Nantes ainsi qu’en école de commerce (1981-2005) afin de traiter de l’approche de l’Asie du Sud-Est. Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages et de préfaces concernant la littérature indochinoise ainsi que de dix romans et recueils de théâtre pour jeunes lecteurs.

Le livre :

Résultat de recherche d'images pour "henri copin"          L’Indochine dans la littérature Française des années 20 à 1954 est une thèse débutée en 1988 suite à la rencontre de l’auteur avec Pierre Brunel, professeur en littérature comparée à la Sorbonne. L’idée de ce travail était en fait en gestation depuis un long moment dans la tête de Copin étant donné l’intérêt constant pour l’Indochine découlant de son enfance et sa spécialisation en lettre moderne. Il faut également dire que la recherche dans ce domaine était alors quasiment nulle, exception faite du livre L’exotisme Indochinois dans la littérature de Louis Malleret datant de 1934 et ne couvrant donc que les ouvrages des premiers temps de l’Indochine jusqu’à la fin de la première guerre mondiale, raison pour laquelle l’auteur a procédé au découpage chronologique présent dans le titre.

               Comme le laisse également entendre le sous-titre, cette notion d’exotisme sera centrale dans les développements de l’universitaire. Il constate en effet que, très vite, succèdent à la littérature documentaire des soldats, commerçants ou missionnaires-premiers arrivés sur place – des romans mettant en scène de façon spectaculaire l’Indochine à travers plusieurs figures archétypales : l’aventurier-roi, le mandarin, le pirate, etc… Quoique ne produisant pas toujours des visions nécessairement négatives de « l’indigène », ce vernis exotique, même s’il put engendrer un certain nombre de roman plutôt agréable à lire (voire la bibliographie de Pierre Loti sur l’Indochine), se révéla très vite insuffisant quant à la demande de restitution de l’ambiance indochinoise et de connaissance de l’Autre animant, de bonne ou de mauvaise foi, les décideurs de l’entreprise coloniale et de la « mission civilisatrice » de Jules Ferry.

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Rudyard Kipling (1865-1936)

Il est d’ailleurs capital de revenir sur ce phénomène pour donner quelques éléments de définitions de la littérature coloniale en France et pas seulement pour l’Indochine. Celle-ci, bien qu’existant incontestablement, souffre d’un problème de définition et de représentation comparée à sa cousine anglaise qui, elle, possède des figures saillantes comme Rudyard Kippling (auteur du Livre de la Jungle et du magnifique poème Si… tu seras un homme, mon fils). Cette littérature existe déjà parce qu’elle fut institutionnalisée par la IIIème République au travers de prix, de publications spécifiques et de cercles dédiés. Comme nous avions déjà pu le constater à la lecture de l’ouvrage de Claude Gendre chroniqué sur le blog, les masses françaises se désintéressaient complètement de l’entreprise coloniale et il fallut la constitution du Lobby colonial sous la coupe de la maçonnerie républicaine pour voir les territoires d’outre-mer promus dans l’espace public français. Aussi, des fonds furent débloqués afin d’envoyer peintres et auteurs vanter les mérites de l’action des

gendre
Comme nous l’avons déjà vu à l’occasion de la fiche de lecture# 8, l’entreprise coloniale fut avant tout impulsé par la gauche républicaine au nom des Droits de l’Homme

émules de Jules Ferry. Seulement, beaucoup parmi les artistes ainsi dépêchés constatèrent très vite sur place les limites de la « mission civilisatrice » en ce que l’Indochine était un espace de confluence de deux civilisations (chinoise et indienne) déjà établies depuis longtemps. Ainsi naquit d’ailleurs une des spécificités de la littérature coloniale française (magistralement rapportée dans Philoxène ou de la littérature coloniale d’Eugène Pujarniscle) : c’est une branche littéraire qui se pense elle-même et cherche à savoir si elle doit se contenter de la superficialité exotique ou être un moyen d’approfondir la connaissance de l’Autre. Ces éléments de définition sont d’ailleurs d’autant plus flous que, très souvent, des ouvrages tenant aux deux propositions précédentes coexistent.

 

             A titre d’exemple, on peut mettre ici en parallèle deux ouvrages qui se répondent : Thi-Ba fille d’Annam de Jean d’Esme (1921) et Thi-Nhi, une autre fille d’Annam d’Henry Casseville (1922). Dans le premier ouvrage d’Esme dresse le portrait d’une romance entre Thi-Ba et un fringant administrateur colonial qui l’adopte et l’aime comme un petit animal de compagnie (le vocabulaire animalier étant omniprésent), seuls quelques bijoux faisant le bonheur de la jeune femme. La toile de fond de cette romance entre les deux personnages est une opposition caricaturale entre l’Occident mécanisé, fort, tourné vers l’action et un Extrême-Orient figé dans la sérénité et l’immobilisme Bouddhique. Refusant de restituer toutes les femmes d’Asie en une seule, Casseville va au contraire dépeindre au travers de quatre nouvelles des portraits de femmes et des romances interraciales bien plus diversifiés allant de la relation abusive (des deux côtés) à l’épanouissement total des tourtereaux. Opposant à la vision monolithique de d’Esme son sens du pragmatisme, Casseville entend certes montrer les spécificités de l’amour sous les tropiques et dans le contexte faussé de la domination coloniale et de la rencontre entre deux civilisations, mais avec une approche bien moins exotique, menant (avec plus ou moins de réussite) à la compréhension de l’altérité.

           Ce versant de la littérature coloniale indochinoise prendra d’ailleurs l’ascendant sur son pan exotique à la fin des années 20 et surtout à partir de 1930, année durant laquelle se dérouleront plusieurs événements liés aux mouvement indépendantistes annamites, le plus frappant d’entre eux étant certainement la mutinerie de Yen Bai du 10 février. Suite à ces événements tragiques et à la crise économique de 1929, le ministre des colonies d’alors fera le déplacement, emmenant avec lui une cour de journalistes qui vont diriger le projecteur vers l’Indochine. La littérature coloniale de cette période renoue avec les récits de voyage des soldats datant de la pacification du Tonkin à la fin du XIXème, offrant un instantané de la situation indochinoise dans une démarche quasi

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Roland Dorgelès (1885 -1973) dans les tranchées. Il se rendra célèbre avec Les croix de bois, écrin de son expérience de la première guerre mondiale.

anthropologique ou ethnographique. L’ouvrage maitre de cette période reste certainement Sur la route mandarine de Roland Dorgelès, plus connu en France pour avoir écrit Les croix de bois. Il est en effet frappant de constater la justesse des jugements présents dans cet essai écrit à mesure que son auteur découvre le pays : constatant la vie concomitante d’une Indochine traditionnelle et d’une Indochine modernisée au pas de course (financiarisation et industrialisation mais aussi émergence d’une élite indigène formée en France qui ne trouve pas sa place dans la colonie et qui constituera le gros des cadres révolutionnaires), Dorgelès prévoit le craquement de la construction indochinoise et l’inutilité de la présence française dans les 25 ans à venir. Son ouvrage datant de 1930, il ne se sera trompé que d’une petite année dans ses prévisions…

       La production littéraire indochinoise subit par la suite un coup d’arrêt dans la période de la seconde guerre mondiale et de l’occupation de la péninsule par les Japonais. Elle reprendra suite au départ de l’occupant et du retour de l’administration et de l’armée en Indochine avec des ouvrages comme Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras (1950), des ouvrages militaires mais aussi et surtout avec la somme romanesque de Jean Hougron baptisée La nuit indochinoise. Ce crépuscule de la littérature indochinoise se caractérise par sa capacité à dépeindre des personnages écrasés par les idéologies d’alors et par un effort de comprendre l’Autre principalement motivé par l’apparition de la figure du révolutionnaire Viet Minh. Ainsi, jouant de la contradiction entre la situation personnelle de plusieurs personnages et le « camp » auquel ils appartiennent, les histoires ainsi racontées sont riche de complexité, dépassant largement l’exotisme sans pour autant tomber dans le documentaire ou étouffer le récit.

            La thèse d’Henri Copin souligne également que, malgré l’hétérogénéité des formes et des visions présentes dans le corpus de la littérature indochinoise du fait de leur lien avec la situation de la colonie, deux phénomènes se nourrissent l’un, l’autre et forment une grille d’analyse pertinente quant aux thèmes abordés quelque soit l’époque : la fascination et la crainte de l’Asie. La fascination tient à l’émerveillement des primo arrivant quant aux civilisations anciennes de l’Indochine, à ses paysages féériques, à ses religions (ce qui est Résultat de recherche d'images pour "fumeur d'opium boissière"encore vrai aujourd’hui), à l’opium (« poison de rêve » vu comme une clé de compréhension de « l’âme annamite » par Jules Boissière dans Fumeur d’opium ou Journal d’un intoxiqué), aux charmes des femmes asiatiques. La crainte quant à elle vient de la cruauté et de la duplicité (réelles ou fantasmées) issues des premiers contacts (ce qui donnera d’ailleurs un accent sombre aux première fictions indochinoises, certaines pouvant même être qualifiées de littérature d’horreur) mais aussi et surtout de la peur de se laisser dévorer par sa fascination pour l’Asie, de perdre son identité, de se voir engluer dans le « non agir » et l’anéantissement du désir et de la volonté prônés par le Bouddhisme, de se « déciviliser ». Cette ambivalence placera d’ailleurs la question des mariages interraciaux et du métissage au centre des préoccupations de la littérature coloniale car constituant à la fois la transgression la plus grave dans une société régit par des principes raciaux et la mauvaise conscience coloniale en ce que beaucoup d’union mixtes ne dureront que le temps du mandat du fonctionnaire ou du soldat en poste en Indochine et que beaucoup de métis seront par conséquent élevés comme des orphelins. A noter également que, comme les déclassés ou les biculturels, les métis, de par leur situation entre deux mondes, tendent à traduire leur malaise en révolte sociale plus ou moins justifiée. Un des exemples les plus récents étant certainement l’avocat Jacques Vergès, fils d’un diplomate français et d’une congaï vietnamienne. La complexité de ces relations inter civilisationnelles sera retranscrite par Jean Hougron dans Les Asiats, narrant l’histoire d’un administrateur colonial venu en France avec femme et enfants Résultat de recherche d'images pour "l'indochine des romans"mais qui succombera aux charmes de plusieurs femmes asiatiques qui lui donneront une nuée d’enfants qui prendront chacun des chemins très différents dans le contexte de l’Indochine d’après-guerre.

        On notera pour finir qu’Henri Copin enrichira ses travaux et les publiera sous forme d’essai en 2000 sous le titre L’Indochine des romans (éditions Kailash) . De la même façon il complètera ses recherches en participant à l’écriture de Littératures de la Péninsule Indochinoise (éditions KARTHALA-AUF, 1999, ouvrage coordonné par Bernard Hue) traitant des auteurs francophones issus des trois pays formant l’ex-Indochine Française.