Appel à participation / Guerre des images # bonus

Pour des raisons personnelles, je ne pourrai plus fournir un travail d’écriture régulier sur ce blog sous peu, aussi, afin de ne pas le laisser en friche, je voudrais faire profiter certains d’entre vous de ma (maigre) audience pour des écrits personnels à partir de la fin septembre. En plus d’offrir une certaine exposition, cela permet aux auteurs irréguliers ou ne voulant pas entretenir un blog de publier facilement et rapidement.

Evidemment, cela ne se fera pas sans conditions, ne serait-ce que par soucis de continuité et de cohérence avec les quasi 3 ans d’existence du blog. Aussi me faut-il expliciter ici la raison d’être de celui-ci afin d’en dégager lesdites conditions.

La naissance du blog émane principalement d’une passion pour l’écriture et pour le Vietnam.

Ainsi, le cerveau fonctionnant comme un muscle, la publication régulière d’articles constitue un exercice de rigueur visant à améliorer mes capacités en composition, en termes de rapidité, de syntaxe et de richesse en contenu, et ma culture générale à propos du pays tout en conservant une forme susceptible de plaire au plus grand nombre et de susciter la curiosité et l’implication du public.

S’agissant du Vietnam ensuite, force est de constater que la vision que beaucoup se font de cette nation tient largement du fantasme tenant à la fois à son passé guerrier, au régime actuel de nature marxiste-léniniste et aux incompréhensions et décalages qui peuvent résulter des différences culturelles et civilisationnelles avec l’occident chrétien (ou le reste du monde). Le problème avec ce prisme de lecture culturelle et idéologique est principalement d’écraser les individus, ici le peuple et le pays vietnamien dans leur intégralité, en leur collant des étiquettes simpliste ne leur rendant guère justice.

S’il ne s’agit pas de jeter une grille de lecture morale sur ces a priori, auxquels personne n’échappe finalement, le blog cherche à apporter faits et points de vue permettant de complexifier la vision manichéenne du Vietnam, fleurant souvent bon la défunte guerre froide, ce qui, il faut bien le dire, ne permet pas une compréhension optimale

Et là se trouve toute la problématique de la démarche : dire que le contenu du blog est strictement apolitique serait un vœu pieux et naïf, surtout sur internet où l’on est sommé de réagir (plus que de réfléchir) en restant coincé dans le jeu du dilemme[1] (tout blanc ou tout noir) qui interdit la prise de distance et, finalement, la pensée critique. Pour autant, je ne saurais ici détailler mes opinions politiques étant donné que parler de moi ne m’intéresse pas beaucoup (et vous non plus, je suppose), que ce n’est pas le propos du blog, qu’il y a suffisamment de moralisateurs sans légitimité sur le web et que, loin de faciliter ma tâche, cela me vaudrait encore plus de procès d’intention.

Aussi, pour préciser les conditions de participation, opterais-je pour une liste non exhaustive d’objectifs suffisamment larges pour emporter un consensus tout en handicapant à minima la liberté d’expression.

Pour commencer par le plus abstrait et le plus général, il me faut poursuivre le développement des considérations précédentes quant à la problématique d’un contenu se voulant apolitique et amorale, c’est à dire au plus près des « sciences dures ». Force est de constater que la période dans laquelle nous vivons est l’aboutissement de l’histoire du progrès technique tissé, libéralisme politique et économique aidant, avec la corruption des Hommes et la mis en avant des petits défauts de leur nature exacerbés et mis en concurrence par le triomphe de l’individualisme marchand globalisé suite à l’effondrement de l’utopie collectiviste portée par l’URSS et aux débuts de la mondialisation (Attention ! Je ne dis pas si c’est bien ou mal, voyez cela plutôt comme un diagnostic sujet à débat même si ce n’est pas ici le but du présent article).

Dans ce contexte, la volonté générale et la souveraineté populaire et/ou nationale, base de la démocratie représentative, régime politique qui s’est imposé en occident (même si plusieurs déclinaisons de ce système existent), fait l’objet d’un lobbying par des intérêts particuliers qui canalisent la volonté d’autrui via des positionnements idéologiques nécessairement clivant devenant, par extension, un élément constitutif de l’identité de chacun, et ce d’autant plus qu’est fait de plus en plus appel aux émotions qu’à la matière grise.

Si cette forme de pouvoir a toujours plus ou moins existé depuis l’avènement des trois grandes révolutions modernes (révolution anglaise, américaine et française), l’avènement d’internet et des réseaux sociaux a bouleversé la donne de par leur nature

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Sur l’état de la presse française et la défense des intérêts particuliers voir le film ci dessus, produit par l’équipe du Monde Diplomatique d’après le livre éponyme de Paul Nizan.

réactive et rapide, favorisant davantage la prise de partie émotionnelle que rationnelle[2].

Pour se convaincre de cette situation, il suffit de constater la concentration inédite des titres de la presse française dans les mains de quelques milliardaires qui investissent dans le secteur, malgré l’absence de rentabilité de celui-ci (en dépit des subventions publiques sans lesquelles la plupart des journaux français seraient déjà morts[3]), afin de disposer d’un moyen d’expression dispensant leur vision du monde.

Seulement, la chute de la légitimité de la presse institutionnelle, se traduisant par celle de ses ventes, pousse les directeurs de rédaction, soucieux de vendre du papier ou du temps de cerveaux disponible, vers un sensationnalisme très souvent moralisateur et manichéen à propos duquel le citoyen lambda est sommé de prendre position quasi instantanément en raison du flux continu d’information auquel il est soumis par l’époque.

Sur la toile, cela se traduit par la quasi absence de modération et l’avènement « d’influenceurs » profitant de l’infantilisation constante, sous couvert faire de la pédagogie, de l’opinion publique par la sphère politico-médiatique (« le peuple a mal voté lors du référendum sur la constitution européenne, donc il faut lui réexpliquer pourquoi on fait passé le texte via le Parlement ») pour imposer leur propre système de valeurs et jeter l’anathème sur tout ceux qui pourraient être d’un avis contraire, le tout en se parant de toutes les vertus morales possibles y compris celle de la tolérance.

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« Ne pas prendre les gens pour des cons mais ne pas oublier qu’ils le sont. »
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Gustave Le Bon (1841-1931), médecin, anthropologue, sociologue.

On aboutit très vite à une véritable guerre de l’information qui se caractérise davantage par un problème de sélection et d’articulation des informations que par celui de l’accès à l’information. Cet aspect de guerre est renforcé par le comportement des internautes qui, pris dans un phénomène de masse et obligés d’avoir rapidement un avis sur tout, ressemble à celui d’une foule telle qu’a pu l’explicité Gustave Le Bon dans Psychologie des foules (que je vous recommande chaudement au passage).

Ainsi, au final, l’individu, quasi livré à lui-même, s’autocensure pour se couper de l’information en continu ou éviter la réaction désapprobatrice de son entourage ou se plonge dans la surenchère d’ « infotainment » (et des défauts liés à ce type de production) allant seulement dans son sens et impliquant souvent mépris, injure gratuite, diffamation, mensonge, recherche d’attention à n’importe quel prix, attaque ad hominem, exagération, absence de remise en cause ou de volonté de sortir de sa zone de confort et violence (en bref la quintessence de la bonté humaine) . Je suis d’ailleurs certain que chacun d’entre nous s’est déjà retrouvé dans une de ces situations à divers degrés ou a été outré par certains contenus sur les réseaux. Par conséquent, n’interagissant pas ou seulement pour des passes d’armes, les divers acteurs s’isolent et se radicalisent, menant pour le coup à des idées absolues et à une violence véritable, situation que chacun prétend vouloir éviter en la nourrissant.

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Pour revenir au sujet qui motive ces développements, les choses vietnamiennes se prêtent particulièrement bien à ce phénomène étant donné la somme des oppositions symboliques qu’elles peuvent représenter, aidée par une propagande guerrière d’époque, on trouve ainsi l’opposition colonialisme/nationalisme, capitalisme/communisme, droite/gauche, gauche collectiviste/gauche libertaire-cosmopolite, etc… Etat de fait qui se manifeste d’ailleurs souvent par des commentaires contradictoires à propos d’un même article. Par exemple, l’article consacré au massacre de My Lai[4] m’a valu plusieurs réflexions me reprochant de trouver des excuses aux soldats américains et d’autres de ne pas traiter des massacres perpétrés par le Viêt-Công. La réduction « gauchiste » ad hitlerum trouve ainsi facilement son penchant « droitard » dans la réduction ad stalinum, provoquant de fait un antagonisme manichéen très rarement source de pensée critique et de nuances.

Ce qui n’est pas pour autant une raison suffisante pour ne pas en parler ou s’autocensurer. C’est d’ailleurs souvent en s’investissant dans les sujets polémiques et difficiles à traiter que l’écriture trouve son intérêt.

A cela il faut ajouter le fait que, la plupart du temps, les questions touchant au Vietnam, quelque soit la discipline, sont suffisamment riches pour être abordées selon différent points de vue tant qu’ils sont soutenus par des sources fiables. Cela n’empêche évidemment pas les divergences d’opinions, ce qui est plutôt salutaire étant donné que dans le cas contraire l’autodéfense intellectuelle ne fonctionnerait plus, amenant donc à une pensée unique forcément dangereuse.

Aussi, vous l’aurez compris, tout le monde, sans exception a priori, est invité à participer et à défendre son point de vue tant que l’écrit qui en ressort apporte une plus-value cognitive s’agissant du Vietnam et que celui-ci ne sert pas (seulement) de hochet politique bas de gamme et moraliste recourant à une argumentation putassière. Encore une fois le but est de permettre à chacun de se forger un avis sur des questions complexes et d’éviter isolement et radicalisation par le dialogue.

Merci de vous rappeler à ce titre que personne n’est parfait et de ne pas me faire regretter le présent appel par mesquinerie.

On ajoutera, au surplus, qu’un des objectifs de ce blog est de promouvoir le traitement du sujet vietnamien en langue française et de rompre avec l’indifférence auquel il est confronté dans l’opinion publique française depuis l’époque indochinoise, à l’exception notable de l’exposition coloniale de 1930 servant de tribune au lobby colonial et de la guerre d’Indochine. Résultat, à propos de certains sujets, intéressant parfois directement la France, la quantité de source francophone se trouve réduite, ce que je ne peux que déplorer.

A noter par ailleurs que ce blog n’a pas la prétention de faire œuvre de recherche universitaire et que, partant, chaque passionné peut y participer à condition qu’un minimum de gages d’objectivité ou de fait soit donné.

Dans la même veine, si le blog était au départ centré sur la géopolitique, chacun aura pu constater que les disciplines abordées se sont multipliées. Par conséquent, aucune limite n’est imposée en termes de sujets abordés.

Le blog représentant un travail de fond de longue haleine de ma part qu’il n’est pas question de compromettre, je resterai seul juge de la conformité des contenus avec les critères énoncés précédemment.

S’agissant de la forme ensuite, celle-ci est totalement libre tant que les conditions de fond sont remplies et dans la mesure où les caractéristiques techniques d’un site WordPress le permettent.

Evidemment, une orthographe de qualité est requise et je ne suis pas, comme vous avez pu le voir, une référence en la matière étant donné mon manque de temps (comme pour cet article) ou de patience pour la relecture. Mais avec plusieurs contributeurs ces défauts seront peu à peu gommés.

Ceux qui le désirent pourront publier une mini-biographie ou une pésentation brève à la suite de leur article. Les articles écrits sous pseudonymes sont acceptés.

Les traductions ou articles issus d’autres sources devront mentionnés leur origine.

Les articles seront publiés par mes soins le dimanche après-midi vers 17h30-18h, heure de Hanoï, sauf événements spéciaux.

En cas de question, merci de me contacter via la page facebook Vinageo.

Guerre des images # bonus :

            Pour des questions de temps libre, je n’ai d’autres choix que d’écourter la série guerre des images (deux articles et une conclusion à venir) qui aurait due être plus longue.

            Aussi ai-je décider, en raison de la longueur des développement précédent de publier ici les photos que je n’ai pas traitées et que je ne traiterai pas, soit par faute de temps, soit parce que la photo avait déjà été traité dans le fond lors d’articles précédents.

            Les clichés suivants sont classés par ordre chronologique de publication et ne comporte qu’une courte légende.

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Janvier 1965 – Après l’engagement direct de l’armée américaine en 1964, les Gi’s interviennent pour la premièe fois en force au nord est de Saïgon
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1965 – L’aumonier Macnamara donne l’extrême onction à Dickey Chappelle, première femme reporter abattue au Vietnam
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Têt 1968 – Un soldat sud-vietnamien attend les secours pour une civile lors de la bataille de Saïgon
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1968 – Après l’offensive du Têt, les tunnels permettant aux viêt cong d’acheminer armes et hommes vers Saïgon tout en restant à l’abris de l’aviation sont mis à nu à Cu Chi, située entre Saïgon et les sanctuaires guérilleros au Cambodge
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1968 – Un blessé attend l’évacuation lors de la violente bataille de Hamburger Hill
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Début 1969 – Des soldats sud-vietnamiens interrogent une guérilleros. Les femmes combattantes, au départ miliciennes chargé de l’autodéfense au Nord, sont de plus en plus envoyées au front après les lourdes pertes de l’attaque du Têt 1968 et de l’opération de « nettoyage » en résultant

 

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1972 – Pour faire bonne figure en pleine période de bombardement intensif américain, la direction nord vietnamienne publie des clichés de propagande montrant le moral résistant de la population. On peut voir en fond la carcasse d’un B-52 abattu au dessus d’Hanoï.
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21 janvier 1973 – Le Duc Tho, négociant pour Hanoï, et Henry Kissinger, conseiller spécial en affaires étrangères auprès de Nixon, trouvent un terrain d’entente et signent les Accords de Paris afin de mettre un terme à la guerre. En échange de la promesse de Hanoï de ne pas attaquer son voisin du sud, les troupes américaines évacue le sud du 17ème paralèlle.
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1973 – Les accords de Paris permettent la libération des prisonniers américains.
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1975 – Au terme d’une ultime campagne, les forces communistes prennent Saïgon. Pour bien faire passer le message, c’est un tank de fabrication soviétique et arborant le drapeau Viet Cong qui vient occuper les jardins du palais présidentiel.
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17 avril 1975 – Les Khmers Rouges prennent Phonm Penh et installe un régime communiste pro-chinois.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=BwPbtozgB18

[2] https://lejournal.cnrs.fr/articles/danger-nos-emotions-prennent-le-pouvoir

[3] https://www.data.gouv.fr/fr/datasets/aides-a-la-presse-classement-des-titres-de-presse-aides/ et https://www.contrepoints.org/2017/01/31/279612-aides-a-presse-grand-camouflage

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/03/guerre-des-images-8-16-mars-1968-le-massacre-de-my-lai-comment-ecrire-lhistoire-de-la-guerre/

Divers/ Poudières en MDC – Le Vietnam, là ou s’accrochent les empires : « île monde » eurasiatique contre thalassocratie dans la théorie globale du « Grand Jeu ».

Afin de clore la série d’articles concernant les litiges territoriaux impliquant Hanoï en MDC, je souhaiterai inscrire ces événements contemporains dans une trame historique plus longue plaçant le Vietnam au centre d’une opposition entre les forces continentales et maritimes : le « Grand Jeu ». A des fins didactiques, le développement de cet article suivra le plan suivant : I) Définition de la théorie du « Grand Jeu », II) son application particulière sur l’histoire du Vietnam..

I) Qu’est ce que le « Grand Jeu » ? 

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Le « fardeau de l’homme blanc », dans la vision coloniale la race blanche devait amener les autres à la civilisation.

On doit l’expression au poète britannique Rudyard Kipling (1865-1936) – auteur du magnifique poème Si … tu seras un homme mon fils mais également père du « White man burden » (« Le fardeau de l’homme blanc »), pendant britannique de la « mission civilisatrice » de Jules Ferry – lorsqu’il décrit les luttes d’influences au Moyen Orient et en Asie centrale entre la Russie d’une part et l’Angleterre et la France d’autre part. Des luttes qui atteindront leurs paroxysmes lors de la guerre de Crimée de 1856, lorsque Paris et Londres estimeront que Moscou nourrit de bien trop grandes ambitions dans le dépeçage de l’empire Ottoman, déjà engagé dans un déclin irrémédiable. La notion est alors très romanesque puisqu’elle mêle l’Orient mystérieux et ses richesses (soies, tapis persans, encens, épices, etc…), les courses à l’exploration des aventuriers intrépides, les intrigues militaires et diplomatiques des espions.

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Halford Mackinder

Toute littéraire qu’elle fut à l’origine, cette conception va largement influencer un des pionniers de la géopolitique mondiale : le britannique Halford Mackinder (1861- 1947). En accord avec les idées de son temps, il est persuadé de la supériorité raciale anglo-saxonne dont il explique la domination par le contrôle des Mers face à une « île monde » divisée. En effet, professeur de géographie à l’université d’Oxford, il se distingue de ses confrères en prônant une vision polaire de la planète. Ainsi projetée, notre Terre offre la vision d’une île géante au centre – le « Heartland », composée de l’Afrique et de l’Eurasie et représentant 2/12ème de la surface du globe – entourée d’un unique océan – 9/12ème du globe – accueillant des îles périphériques moindres – Australie, les Amériques représentant 1/12 ème de la surface terrestre.

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La projection du monde selon la vision de Mackinder. Projeté ainsi on comprend mieux l’opposition de l’île monde entourée des océans extérieurs et des îles périphériques.

Par l’analyse de la constance anglaise à briser toute puissance hégémonique en Europe (Habsbourg, Napoléon, Reich Nazi) et des déferlantes barbares nomades provenant des steppes d’Europe Orientale et d’Asie centrale (Huns et Mongoles notamment), il synthétise un principe qui lui servira de devise : « qui tient l’Europe orientale tient le heartland, qui tient le heartland domine l’île mondiale, qui domine l’île mondiale domine le monde ». Partant, il préconise dans le cadre de la domination mondiale anglaise l’hégémonie maritime et la division du Heartland. Il est en cela l’inspirateur direct de la doctrine « Thalassocratique » de l’amiral américain Mac Mahan auquel nous avons déjà pu nous intéresser[1].

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Nicholas Spykman

          Cette théorie est enrichie par un des disciples de Mackinder : l’Américain Nicholas Spykman. Il reprend les thèses de son « maître » et s’il conserve intact la théorie de domination des Mers, il enrichit la conception originelle en introduisant la notion de « Rimland ». Cette dernière désigne un croissant territorial comprenant l’Europe, le Moyen Orient, le sous continent indien et les bordures littorales extrêmes orientales et enserrant le Heartland. Pour lui c’est dans cette zone que le rapport de force se définit, aussi est il nécessaire pour les forces thallassocratiques excentrées de nouer des alliances ou de contrôler les pays de cette zone pour réduire l’influence du Heartland.

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Le monde selon Nicholas Spykman.

            Par la suite cette thèse du grand jeu a été généralisée par nombre de conseillers américains à la défense, les deux plus éminents étant Kissinger (conseiller spécial de Nixon) et feu Brezinski (ancien conseiller spécial de Carter). C’est d’ailleurs ce dernier qui a posé noir sur blanc dans Le grand échiquier : « Il est impératif qu’aucune puissance eurasienne concurrente capable de dominer l’Eurasie ne puisse émerger et ainsi contester l’Amérique ». Evidemment, devant cette explication on ne peut plus clair de la stratégie américaine, les rivaux russes et chinois réagissent par la poursuite de projets commun afin de tenir en échec les intrigues américaines.

            De ce fait, c’est par ce prisme du « Grand Jeu » qu’il faut comprendre les événements géostratégiques mondiaux depuis la fin de la guerre froide. En plus de battre en brèche l’indigence et/ou la propagande des « experts » médiatiques, il permet de comprendre les articulations des deux axes en opposition : un axe Washington – Tel Aviv – Riyad – Union Européenne (ou plutôt OTAN) contre l’axe Pékin – Moscou – Téhéran. Guerres du Golfe de 1991 et 2003, guerre de Tchétchénie, guerre du Kosovo de 1999, intervention américaine en Afghanistan, guerre de Géorgie de 2008, isolement de l’Iran, « révolutions colorées » des années 2000, coupures de gaz répétées entre la Russie et l’Europe, mise en place de l’Organisation de Coopération de Shanghai, discours des néo-conservateurs américains sur la « nouvelle Europe », « guerre fraîche » entre Moscou et Washington, crise ukrainienne de 2014, « printemps arabes », guerre civile en Syrie, coup d’Etat au Brésil, déstabilisation du Venezuela, etc. toutes ces péripéties dérivent de l’application du « Grand Jeu ».

            A noter par ailleurs que les milles et une richesse de l’île monde ont changé de nature et que l’Asie Centrale, la zone de la Mer Caspienne notamment, est riche en hydrocarbure.

Mais plus important que l’accès direct à ces ressources, c’est leur acheminement qui est central dans la question stratégique. On parle même de « géopolitique des pipelines » dans le sens où ceux ci matérialise les objectifs stratégiques du promoteur[2]. En ce sens on assiste à la concurrence des projets de gazoduc américain –contournant la Russie et permettant le contrôle de l’approvisionnement énergétique des « alliés » européens – et le projet Russe, mis en difficulté par la guerre civile en Syrie et les troubles en Turquie.

Malgré la complexification du monde multipolaire et l’émergence d’acteurs indispensables, il semble bien que ce soit la Chine qui tire son épingle du jeu avec son projet de « nouvelle route de la soie »[3], à condition que celui ci aboutisse.

Si le sujet vous intéresse je vous conseille l’excellent blog de Christian Greiling dédié à la question : http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2015/06/le-grand-jeu-cadre-theorique.html ainsi qu’un de ses articles pour la revue Conflits : http://www.revueconflits.com/le-nouveau-grand-jeu-bonus/

Mais resserrons la focale sur le Vietnam.

 II) L’influence de la théorie du « Grand Jeu » sur l’histoire vietnamienne.

Dans le cadre théorique du « Grand Jeu », il convient d’apporter quelques précisions d’ordres géographiques sur le Vietnam.

Le pays est situé dans à l’extrême Est de l’ « île monde » eurasiatique. Il se distingue par la longueur de sa frontière maritime (3260km) et sa forme en « S » s’étirant sur 1650 km du Nord au Sud. Coincé entre la MDC du Sud et la cordillère annamitique, il est en cela un « balcon sur le pacifique » dont le coefficient de maritimité (ratio côtes/superficies terrestres) est comparable à celui de l’état insulaire malaisien.

Cette influence maritime place une part importante des enjeux économiques vietnamiens vers la mer : la pêche représente 7% du PNB et 4,5millions d’emplois et l’exploitation du pétrole off-shore pèse pour un quart du budget de l’Etat et 24% du PNB du pays.

Malgré ce patrimoine maritime, le pays souffre d’une certaine carence structurelle (surcapacité des infrastructures) l’empêchant de s’insérer de manière optimale dans le trafic mondial des containers[4].

En dépit de son caractère maritime le pays est cependant attelé à l’île monde pour trois raisons relativement simples : 1) la MDC du Sud est une mer semi fermée suffisamment poissonneuse pour ne pas avoir à pratiquer la pêche hauturière, 2) l’invasion puis la menace constante de la Chine, la Nam Tien et les guerres civiles ont constamment maintenu l’attention des gouvernements vietnamiens sur le continent[5], 3) la façon dont les Vietnamiens se représentent leur pays à l’âge pré colonial est calqué sur la vision chinoise se considérant elle même comme une puissance terrestre[6]. Dans la vison de Spykman, le Vietnam est un état faisant partie du Rimland, c’est à dire un état à désolidariser des pays du Heartland, ici la Chine.

Ainsi, bien jouissant d’une indépendance relative du fait des liens de vassalité plus ou moins lâche avec son grand voisin du Nord, le Dai Viet ne sort de la sphère d’influence du Heartland qu’à partir du moment où la France, alors puissance thallassocratique, arrache le pays de force après que les deux guerres de l’opium aient ouvert à coup de canon les portes de la Chine. Nous avons déjà pu le voir, la présence française sur la péninsule indochinoise est à la fois le fait d’une œuvre évangélisatrice relativement ancienne mais également parce que le Vietnam, par la longueur de sa côte, fournit une excellente « tête de pont » pour la France dans le but d’accéder aux richesses extrêmes orientales[7]. Dans le même ordre d’idée, la colonie indochinoise est industrielle et vue comme une pourvoyeuse de matière première à la métropole excentrée.

Or c’est précisément cet éloignement entre les extrêmes Ouest et Est de l’île monde qui va faire de l’Indochine Française la seule colonie de l’Empire à être du côté Vichyste durant la totalité de la seconde guerre mondiale. Le chaos que provoqua le départ des Japonais sera dès lors favorable au développement de l’influence soviétique – l’URSS étant alors la quintessence du Heartland en regroupant la Russie et les républiques turcophones d’Asie centrale – et chinoise (à travers le PCC). Le Viet Minh étant la seule formation politique à avoir les moyens de proclamer l’indépendance puis de l’obtenir par les armes, le rapport de force en place s’aligne sur la logique de la guerre froide opposant les communismes soviétiques puis chinois à la puissance coloniale d’outre mer française ainsi qu’aux Etats Unis, nouvel hégémon thallassocratique depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. A noter que dès 1950 l’influence (le contrôle ?) des communistes chinois sur leurs homologues vietnamiens était déjà décisive.

            Cette vision est largement renforcée par les doctrines stratégiques américaines de « Containment » et de « Roll Back »[8], censées contenir l’émergence communisme venue du centre du Heartland. Sur le théâtre Sud asiatique, cela correspond en fait à la mise en place de l’ASEAN en 1967. Cette organisation représente quasi parfaitement l’opposition terre/mer dans le sens où elle compte un pays continental pour quatre pays insulaire (Thaïlande contre Malaisie, Indonésie, Philipines, Singapour), le tout s’opposant à la péninsule indochinoise sous menace communiste.

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L’opposition entre l’ours soviétique et l’oncle Sam durant la seconde guerre mondiale. Le premier s’étend du continent vers les mers tandis que le second tente de le repousser dans le sens inverse

            Ayant financé la défaite française (plus de la moitié du budget de guerre à partir de 1954), les Américains pensaient avoir stabilisé le partage Heartland/Thallassocratie au Vietnam avec les Accords de Genève partageant le pays en deux (et ce en même temps que la Corée dont la question n’était toujours pas réglée). Mais c’était sans compter sur les hommes d’Ho Chi Minh dont le mot « unité » avait été l’un des maitres mots contre les Français.

            Au final la seconde guerre d’Indochine verra le retrait américain et l’unification du pays sous la coupe du Nord Vietnam sous influence chinoise et soviétique. Mais celle ci aura aussi eu un effet indirect : la préparation de la troisième guerre d’Indochine qui signera la fracture irrémédiable du bloc communiste mais également la division du Heartland. En effet l’intervention américaine au Cambodge en 1970 ainsi que le rapprochement entre Washington et Pékin sur fond de tensions sino – soviétiques en 1972 provoquera l’accès au pouvoir des Khmers Rouges alliés de la Chine Popualires. Il faudra attendre 1979 pour que l’habileté de Kissinger transforme une défaite américaine traumatisante en une victoire diplomatique déchirant le camp socialiste et maintenant le Viêtnam sur le pied de guerre jusqu’en 1991. Certains estiment d’ailleurs que le « délai raisonnable » évoqué par Nixon lorsqu’il avait promis le retrait des GIs lors de l’élection présidentiel de 1969 a correspondu au temps nécessaire à la mise en place de la diplomatie américaine pour transformer le théâtre Indochinois en champs de bataille entre les deux géants marxiste-léniniste[9]. Allié à Moscou, le Vietnam reste donc rattaché à une puissance du Heratland.

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Mao Tse Toung rencontre Richard Nixon à Pékin en 1972.

            La situation changera lors de l’effondrement de l’URSS. Le Vietnam isolé doit se trouver de nouveaux partenaires diplomatiques. Cet état de nécessité allié à la préoccupation pour les régimes marxistes – léninistes vietnamiens et chinois aboutirent à la réunion de durant laquelle les PC des deux états se sont entendus pour un soutien mutuel afin de survivre à la fin de l’ère soviétique. De fait l’ouverture du marché vietnamien aux produits chinois ainsi que l’entente des deux PC pour se maintenir au pouvoir implique indubitablement le retour d’un certain lien de vassalité entre les deux pays : le Vietnam est rattaché à un Heartland que l’on peut qualifier d’unifier autour du partenariat russo-chinois matérialisé par l’organisation de coopération de Shangaï (qui a même réussi à inclure l’Inde récemment).

            De fait, Hanoï subit, comme nombre de ses voisins du Sud Est asiatique, le pouvoir d’attraction chinois (le revirement le plus impressionnant étant celui du président Duterte aux Philipines) en passe d’être facteur d’unité en Eurasie et ce notamment par l’initiative One Belt One Road (nouvelle route de la Soie). Couplé avec le retrait américain (échec du traité transpacifique et retrait américain de l’APEC), la situation internationale montre un reflux des forces thallassocratiques face à l’ « île monde » et ce à tel point que les forces continentales se jettent à l’assaut des mers.

            Au final, après la parenthèse tallassocratique française puis américaine qui détacha le Vietnam de l’influence chinoise et donc du Heratland, il semble que le pays soit aujourd’hui contraint par les règles du Grand Jeu à rejoindre l’unité eurasiatique.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[2] https://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RIS_065_0051

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/08/actualite-quelle-place-pour-le-vietnam-dans-le-projet-chinois-de-nouvelle-route-de-la-soie/

[4] Nathalie Fau, La maritimisation de l’économie vietnamienne : un facteur exarcerbant entre le Vietnam et la Chine en mer de Chine méridionale ?, dans : Hérodote 2ème trimestre 2015, n°157, « les enjeux géopolitiques du vietnam », p.43.

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/18/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-leffondrement-de-la-chine-e/

[8] Le « Containment » est une stratégie politique américaine mise en place en 1947 et visant à stopper l’extension de la zone d’influence soviétique après la seconde guerre mondiale.

Le « Roll back » est une doctrine politique américaine mise au point par Eisenhower à partir de 1952 visant, après l’avoir contenu, à refouler le communisme.

[9]https://www.cairn.info/revue-relations-internationales-2008-3-page-53.htm et http://yetiblog.org/index.php?post/2470