Guerre des images #final/fiche de lecture (HS) – En guise de conclusion : des suites médiatiques de la guerre du Vietnam.

            Pour ce dernier acte de la série « guerre des images », nous ne reviendrons pas sur les rapports entretenus par le gouvernement de Washington et l’U.S Army d’une part et les médias américains d’autre part étant donné que ces développements forment le contenu de l’introduction.

            L’accent sera mis ici sur les effets du conflit vietnamien sur la production et la publication des nouvelles, influence toujours présente à l’heure actuelle.

            J’aimerais pour ce faire introduire deux ouvrages offrant plusieurs clés de compréhension tenant au fonctionnement de la sphère médiatique et, plus généralement des « public relations ».

Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La découverte, 2007.

        L’auteur :

Image associéeChristian Salmon est un écrivain et chercheur français travaillant au Centre de recherches sur les arts et le langage du CNRS et auteur d’une dizaine d’ouvrages traitant de la censure, du récit et de l’engagement des intellectuels. Il fut le fondateur et principal animateur du Parlement international des écrivains de 1993 et 2003, date à laquelle un voyage controversé en Palestine conduit à sa dissolution. Doté d’un large panel de moyens d’expression (blog relayé par Médiapart, contribution dans de nombreux journaux en Europe et aux Etats Unis ainsi que sa propre revue éditée en huit langues et son propre site internet permettant la traduction et la circulation des ouvrages censurés), il continue aujourd’hui de produire des enquêtes et des travaux théoriques sur les nouvelles formes de censure.

            Le livre :

Résultat de recherche d'images pour "christian salmon storytelling"            Devenu avec le temps un classique dans le domaine de la communication et traduit en une dizaine de langues, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits propose un analyse de la mise en récit de la vie sociale dans toutes ses composantes (économique, politique, militaire, artistique, etc…). L’auteur explique concrètement que le storytelling, ou l’« art de raconter les histoires », est un produit des brands (marque), de la publicité et du marketing datant des années 80 et visant non seulement à convaincre le consommateur du bienfait du produit, mais aussi à l’immerger dans une histoire dont il pourrait être le héros afin de lui construire des repères (fictifs) et de le fixer dans ses choix de consommation quotidiens. Les chefs d’entreprise, cadres supérieurs ou managers deviennent dès lors les « gourous » d’un système de croyances reposant sur la naturalisation de leur pouvoir et la fonctionnalisation de leurs actions (relation au travail, valeur « narrative » ajoutée au produit qu’il propose), le tout basé sur un « capitalisme des passions »[1], celles-ci étant davantage susceptibles de toucher la cible que la démonstration logique. En ce sens la dernière pub de Nike est un cas d’école.

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« Vous aussi faites la révolution sponsorisée par Nike »

            Dès les premières pages de l’introduction, l’auteur ne cache pas ses intentions et délivre un ton polémique quant à cette pratique. Pour lui l’investissement par la fonctionnalisation ou la mise en récit des centres dispersés de l’appareil de production capitaliste mondialisé vise à user du pouvoir des mots pour jouer sur les émotions des consommateurs et des travailleurs pour les marchander et leur imposer un système de changements permanents empêchant de fait la mobilisation contestataire autour d’une cause commune. Au final, le modèle du storytelling tend à se faire l’unique prisme d’appréhension d’un monde fait d’accumulation de statistiques, d’informations directement disponibles et de techniques[2]. Il donne en cela corps et sens à une réalité complexe et contradictoire.

            C’est dans la seconde partie de l’ouvrage que se trouve le lien avec la guerre du Vietnam. En effet, lorsque Richard Nixon arrive aux affaires le mot d’ordre est clair : « l’ennemi c’est la presse »[3]. Ayant constaté à la fois l’aura quasi légendaire de Kennedy et la descente aux enfers de Johnson (qui avait, rappelons le, mis en place la quasi totalité des réformes progressistes de JFK à la fois au niveau social et racial) à cause de la guerre du Vietnam par l’entremise des médias, le nouveau locataire de la Maison Blanche va pousser ses conseillers à contourner le filtre des médias, alors dans leur grande majorité dans l’opposition, pour user de la télévision comme d’un lien direct avec le public. La manœuvre est simple : puisqu’on ne peut museler les médias au nom des libertés publiques, un service de communication spécial (ici le White House Office of Communications) doit imposer un ordre du jour aux rédactions « mainstream » afin d’orienter l’information. L’ancien président exprime directement cette logique dans ses mémoires : « (les présidents) doivent être maitre dans l’art de manipuler les médias, non seulement pour gagner les élections, mais pour mener à bien leur politique et soutenir les causes auxquelles ils croient. Ils doivent en même temps éviter d’être accusés de manipuler les médias[4] ». Une pratique qui n’a jamais cessé depuis malgré les aléas et alternances politiques … L’ouvrage décortique d’ailleurs le cas d’une jeune fille « guérie » du traumatisme du 11 septembre après une rencontre avec Georges Bush Jr en 2003. D la même façon, l’auteur cite le cas de la banalisation de la guerre dans 24 heures chrono ou les entrainements déshumanisants des soldats américains, instaurant un cadre fictionnel dans lequel les formes de violence et les rapports sont démythifiés et légitimés.

            C’est pourtant l’affaire du Watergate qui va entériner définitivement ce tournant narratif (même s’il ne s’exprimera à son plein potentiel que sous la révolution conservatrice de Ronald Reagan) : après deux mandats de lutte incessante entre la presse et les médias, Nixon est contraint par le « quatrième pouvoir » démocratique à la démission. Mais, paradoxalement, cette étape marque non le règne de la presse comme contre-pouvoir mais celui du pouvoir hégémonique des spin doctors[5].

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            Dans le dernier chapitre, Salmon assimile directement le storytelling à une nouvelle forme de mensonge généralisé dont la vision manichéenne noie la réalité dans la fiction et l’événement dans l’anecdote. Le tandem journaliste choisi pour leur capacité au « compromis » et service de communication des gouvernements organisent les mensonges d’Etat via des stratégies politiques s’apparentant à des campagnes marketing dont le but ne se limite pas à modifier les comportements mais à pénétrer en profondeur les esprits pour en changer les modes de raisonnement, la culture et les idéologies[6], d’où l’expression « formatage des esprits » dans le sous titre du livre.

Régis Debray, Le Pouvoir intellectuel en France, Ramsay et Folio-Gallimard, 1979

            Bon, là je triche un peu étant donné que je n’ai pas pu lire le livre (difficile de se procurer des ouvrages en français au Vietnam. Il y a néanmoins suffisamment de ressources sur le net pour pouvoir fournir un contenu suffisamment fourni et précis dans le cadre de cet article.

            L’auteur :

Résultat de recherche d'images pour "régis debray"          Régis Debray est un écrivain, philosophe et haut fonctionnaire français. A 20 ans il entre à l’Ecole Normale Supérieure (1960) et passe l’agrégation de philosophie en 1965. Il s’était auparavant rendu à Cuba pour participer aux brigades d’alphabétisation de Castro puis va filmer la guérilla communiste au Venezuela mais laisse vite tombr la caméra pour prendre le fusil et entre dans le rang des guérilleros. Une fois l’agrégation en poche il retourne à Cuba puis en Amérique Latine sous la direction des leaders de la révolution castriste. Il se fit capturer en Bolivie et y fut emprisonné pendant 4 ans (1967-1971). Après un séjour au Chili, il revient en France pour écrire et publie en 1979 le livre à l’étude. A partir du début de la présidence de François Mitterand, qu’il soutient, il enchaine plusieurs postes dans la haute administration avant de passer sa thèse de doctorat en 1993 : Vie et mort de l’image. Une histoire du regard en Occident. Il fonde par la suite les Cahiers de Médiologie (1996) puis la revue Médium, transmettre pour innover (2005). Il assume par la suite la présidence de plusieurs établissements d’étude universitaire et entre à l’Académie Goncourt en 2011 jusqu’en 2015. Biographie complète sur son site inernet : http://regisdebray.com/biographie

            Le livre :

 Résultat de recherche d'images pour "régis debray le pouvoir intellectuel"           Le Pouvoir intellectuel en France porte en son sein le néologisme qui allait devenir le concept-signature de Debray et s’étoffer par la suite : la médiologie. C’est une méthode d’analyse des interactions technique-culture, c’est à dire du rapport entre «les fonctions sociales supérieures » (nécessaires à une société, comme la religion, les idéologie, l’art, la politique, etc…) et nos techniques de mémorisation, de transmission et de déplacement (écriture, téléphone, moteur à explosion, etc…). Pour rependre les propos de l’auteur : « les médiologues s’intéressent aux effets de structuration culturelle d’une innovation technique (l’écriture, l’imprimerie, le numérique, mais aussi le télégraphe, la bicyclette ou la photographie), ou, en sens inverse, aux soubassements techniques d’une émergence sociale ou culturelle (science, religion, ou mouvement d’idées). »[7].

            Selon cet outil d’analyse l’influence d’une idéologie ne se base pas seulement sur son bien-fondé argumentatif mais sur son support de relai et de transmission[8]. Il permet en cela de rapprocher deux choses apparemment éloignées comme l’imprimerie et le développement du protestantisme ou la fin de la suprématie du latin et de l’essor des langues nationales à l’écrit[9].

            Dans son cours de médiologie, Debray définit 3 milieux instaurant un rapport différent entre le temps et l’espace via la technique :

  • La logosphère : état de civilisation suivant l’invention de l’écriture permettant de transcrire l’oralité et, dans la Grèce antique, du Mythos (monde mythique) au Logos (monde de la logique).
  • La graphosphère : période ouverte par l’imprimerie permettant de faire passer l’homme du rationnel au scientifique de la vérité au vérifiable permettant ainsi la production de mythologies du progrès et aux messianismes séculiers (marxisme, anarchisme). Le temps s’accélère par la mise en place de la machine à vapeur et de l’électricité.
  • La vidéosphère : période ouverte par l’électron ouvrant par ses caractéristiques l’ère de l’instantanéité et de l’individualisation.

      Comme les développements précédents sont concentrés par soucis de clarté et qu l’on ne peut pas tout aborder je vous propose le tableau suivant, issu du site intrenet zeboute ( https://zeboute-infocom.com/2010/11/21/cours-de-mediologie-generale-ou-le-retour-de-limmediat-regis-debray/ ) pour vous rendre compte de l’ampleur des sujets sous influence de ces considérations techniques et culturelles.

Ecriture (logosphère) Imprimerie (graphoshère) Audiovisuel (videosphère)
Milieu stratégique (projection de puissance) La terre La mer L’espace
Idéal de groupe L’UN ( Cité, empire, royaume ) Absolutisme TOUS  (Nation, Peuple, Etat) nationalisme et totalitarisme CHACUN (population, société, monde) Individualisme et anomie
Figure du temps (et vecteur) CERCLE (éternel,  répétition) Archéocentré LIGNE (histoire, progrès) Futurocentré POINT (actualité, évènement) Autocentré : culte du présent
Age canonique L’ANCIEN L’ADULTE LE JEUNE
Paradigme d’attraction MYTHOS (mystères, dogmes, épopées) LOGOS (utopies, systèmes, programmes) IMAGO (affects et fantasmes)
Organon symbolique RELIGIONS (théologie) SYSTEMES (idéologies) MODELES (iconologie)
Classe spirituelle (détentrice du sacré social) EGLISEsacro saint : le dogme INTELLIGENTSIA laïque (professeurs et docteurs).

Sacro saint : la connaissance

MEDIAS (diffuseurs et producteurs).

Sacro saint : l’information

Référent légitime LE DIVIN (il le faut, c’est sacré) L’IDEAL (il le faut, c’est vrai) LE PERFORMANT (il le faut, ça marche)
Moteur d’obédience LA FOI LA LOI L’OPINION
Moyen normal d’influence LA PREDICATION LA PUBLICATION L’APPARITION
Statut de l’individu SUJET (à commander) CITOYEN (à convaincre) CONSOMMATEUR (à séduire)
Mythe d’identification LE SAINT LE HEROS LA STAR
Dicton d’autorité personnelle Dieu me l’a dit Je l’ai lu dans le livre Je l’ai vu à la télé
Régime d’autorité symbolique L’invisible Le lisible Le visible
Centre de gravité subjectif L’AME LA CONSCIENCE LE CORPS
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Devant la violence et les dommages produits par l’attaque du Têt 1968, Walter Cronkite, superstar du journalism d’alors, émet des doutes quant au bien-fondé de la guerre. Un changement de position qui fera tâche d’huile.

           Dans le but de rattacher ces propos – très théoriques – du sujet qui nous intéresse, on peut citer ici la phrase de l’ancien président américain Lyndon B. Johnson : « C’est fini. Si je perds Cronkite, je perds l’Amérique profonde ». Celle-ci aurait été confié par le président à un proche alors que l’attaque du Têt 1968 a fini de faire basculer l’opinion publique américaine dans l’opposition à la guerre au Vietnam, la légitimité de l’intervention ayant volée en éclat devant les images diffusées dans chaque foyer américain.

            On peut ici sans aucun doute lié la remise en cause de l’idéologie américaine et la fracture que produira le conflit vietnamien au sein de la société américaine à la démocratisation de la télé vision qui permit de voir la guerre directement dans son salon sans le filtre de la censure gouvernementale et militaire[10]. La vue par le citoyen moyen des victimes des Gis ainsi que celles de leur propre rang créa un décalage suffisant pour attiser les braises contestataires des années 60’s et faire entrer le pays dans un marasme identitaire, culturel et idéologique qui ne prendra fin qu’avec la révolution conservatrice de Ronald Reagan en 1979 – si fin il y eut.

[1] Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La découverte, 2007, p.46

[2]Idem, p.108

[3] Idem, p.131

[4] Richard Nixon, The Memoirs of Richard Nixon, Grosset et Dunlap, New York, 1978, p.354.

[5] « Doreur d’image » chez nos cousins du Québec. Les spin doctors sont Ceux dont la profession est d’influencer l’opinion publique sur la personnalité et les faits et gestes d’un homme politique par des techniques de communication. Lire Spin Control de John Anthony Maltese, 1994.

[6] Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La découverte, 2007, p.195

[7] https://www.monde-diplomatique.fr/1999/08/DEBRAY/3178

[8] Idem

[9] Idem

[10] https://www.cairn.info/revue-les-cahiers-de-mediologie-2001-1-page-117.htm

Guerre des images #14 – 22 juillet 1972 – « Hanoï Jane » : isolé diplomatiquement, le Nord-Vietnam recourt aux « idiots utiles » pour faire pression sur Washington.

« J’aime traiter avec les droitards (« rightists»), ils disent ce qu’ils pensent vraiment, pas comme les gauchistes (« leftists ») qui disent quelque chose mais en pense une autre »

Mao Zedong, après la visite de Nixon à Pékin en février 1972, rapporté par son médecin personnel, le docteur Li,  dans The Private Life of Chairman, Mao, 1994

« Le gauchisme, maladie infantile du communisme »

Valdimir Illitch Oulianov, dit Lénine, titre du livre achevé en 1920

Ambiance musicale : Jean Ferrat – Pauvre petit c… : https://www.youtube.com/watch?v=xAASrWEO2Ec

Que montre la photo ?

On peut voir la star hollywoodienne Jane Fonda assise sur un canon anti-aérien nord-vietnamien alors qu’elle est en visite au nord du 17ème parallèle sur invitation du gouvernement de Hanoï. Notons que le but de cette visite était officiellement de constater le bombardement des digues nord-vietnamiennes, ce qu’elle confirme après son « enquête » de deux jours. Les « hôtes » annonceront plus tard que la star américaine a enregistré une série d’annonces radiophoniques pour la Voix du Vietnam pour implorer les pilotes de B-52 américains de refuser d’obéir. Elle rencontra également 7 pilotes emprisonnés au « Hanoï Hilton » qui lui auraient demandé d’appeler à voter pour George McGovern, candidat démocrate contre Nixon aux élections de 1973, parce qu’ils craignaient de ne pas être libérés en cas de réélection de ce dernier. A noter que, malgré le démenti des intéressés, plusieurs rumeurs laissant entendre que Fonda trahit ses compatriotes en remettant aux Nord-Vietnamiens les lettres qu’elle avait la charge de transmettre aux familles circulèrent et circulent toujours de nos jours[1].

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Barbarella de Roger Vadim

            Pour situer le personnage, Jane Fonda débute sa carrière à Broadway en 1960 dans la pièce There was a little girl puis passe au centre des attentions dans le milieu du cinéma en 1962 avec L’école des jeunes mariés. S’en suit une riche carrière avec une cinquantaine de longs métrages – qui lui vaudront plusieurs prix en tant qu’actrice – des apparitions dans plusieurs séries, des vidéos de fitness et quelques réalisations pour le cinéma.

            En juillet 1972, l’actrice reçoit sa première consécration ultime avec l’oscar de meilleure actrice 1972 pour Klute et se fait également connaître en tant qu’icône contestataire, de par son engagement contre la guerre du Vietnam ou de par son rôle de sex-symbol « féministe » dans Barbarella (même si c’est à relativiser, pour ceux qui ne connaissent pas la chaîne youtube du fossoyeur de film, le clic est de bon aloi : https://www.youtube.com/watch?v=-DhX8gFGALc ).

            Notons qu’elle fut de quasiment tous les combats des années 60 en soutenant les Black Panthers, les Indiens d’Amérique, les femmes au travail…

Dans quel contexte la photo a-t-elle été prise ?

            La publication de cette photo intervint à un moment où Hanoï connaissait un isolement diplomatique sans précédent.

            En effet, cherchant une sortie de guerre « honorable », le tandem Nixon-Kissinger, adepte de la Realpolitik comme en témoigne l’article précédent, chercha à exploiter la division du « camp socialiste » pour isoler les communistes vietnamiens et les forcer à négocier, ceux-ci se montrant intraitables depuis le début des négociations.

            Bien qu’ayant remporté des succès édifiants à la fois sur le plan diplomatique et celui des « public relations », ces manœuvres n’eurent pas les effets escomptés sur Hanoï. Et pour cause, au lieu de mener à une mise sous pression de la direction nord-vietnamienne par les Soviétiques, la rupture de la politique extérieure d’équilibre  entre Pékin et Moscou conduisit à l’éloignement pur et simple des communistes vietnamiens de leurs « grands frères »[2].

            Sur le terrain, après qu’Américains et Chinois aient trouvé des « intérêts convergents », l’Armée Populaire Vietnamienne passe la frontière définie par les accords de Genève de 1954 et prend plusieurs centres urbains au nord du Sud Vietnam. S’en suivit une contre-attaque meurtrière (100 à 125 000 morts dans les rangs de l’APV, il faut dire que beaucoup d’hommes étaient à peine majeur et qu’aujourd’hui encore plusieurs vétérans nourrissent un ressentiment, estimant avoir été envoyés à l’abattoir ce jour là[3]).

            Partant, cette offensive n’eut aucune influence sur le processus de paix,  Nixon se montrant inflexible et Mao ainsi que Brejnev ne souhaitant remettre en cause la détente avec Washington.

            Ainsi, dans le but d’imiter le coup d’éclat diplomatique de Pékin, le XXIVème congrès du PCUS avait décidé « l’assainissement des relations internationales » et « le renforcement de la paix ». Pour ce faire Kissinger fut invité à Moscou afin de préparer la venue de Nixon avant l’automne (élection présidentielle américaine oblige). Il exposa d’ailleurs à Brejnev les conditions qu’il entendait proposer aux négociateurs vietnamiens à Paris. La direction soviétique encouragea les Américains à reprendre les négociations et enjoignirent aux Nord-Vietnamiens de trouver un accord.  Pourtant lorsque Le Duc Tho et Henry Kissinger se rencontrent à nouveau à Paris le 2 mai 1972, la situation reste dans l’impasse[4].

            Pour accentuer la pression et faire céder Hanoï, Nixon fit bombarder Hanoï et Haïphong et miner le port de Haïphong. Le 6 mai, une missive fait savoir à Moscou le déroulement des activités militaires futures et porte une demande visant à nouveau à faire pression sur Hanoï pour faire cesser la percée communiste au Sud-Vietnam et trouver un terrain d’entente, le tout en précisant que le retrait total des Gis pouvait se faire sous 4 mois en cas d’accord. Une copie de ce message fut transmise à la chancellerie chinoise[5].

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Une hanoïenne attend l’arrivée des bombardiers dans un abri individuel.

            Malgré ce regain de violence et les dommages infligés à plusieurs navires soviétiques, Brejnev protesta poliment contre les bombardements mais maintint le sommet américano-soviétique concernant la limitation des armes de destruction massive (Strategic Arms Limitation Talks ou Accords SALT 1). Même son de cloche à Pékin[6].

            La stratégie des leaders soviétiques suivait la logique suivante : en continuant à supporter Hanoï et en négociant avec Washington, ils entendent profiter de la faiblesse de Nixon pour saper « l’impérialisme américain » sans faire basculer le monde dans une troisième guerre mondiale et retomber dans un crise des missiles comparable à celle de Cuba en 1962. Il reçoit l’approbation du plénum du PCUS, réuni le 19 mai, et, le 22, Nixon devient le premier président américain à se rendre en URSS.

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Leonid Brejnev et Richard Nixon peu après la signature des accords SALT 1 en mai 1972

            Andreï M. Aleksandrov-Agentov explique dans ses mémoires que les dirigeants soviétiques se devaient néanmoins d’aborder le problème vietnamien ne serait-ce que pour se justifier devant leurs collègues, leurs alliés et l’opinion publique. Il rend compte de la manière dont ils s’acquittèrent de cette tâche : lors d’un dîner dans une datcha de Novo-Ogariovo, lieu de villégiatures très connu de la nomenklatura soviétique, plusieurs cadres accusèrent leurs invités d’être des « assassins », « d’avoir le sang des vieillards, de femmes et d’enfants sur les mains » et d’utiliser les Chinois pour les forcer à intervenir au Vietnam. Puis la discussion retrouva un ton cordial[7]. H. Kissinger, bien que se disant surpris de cette saute d’humeur, dit avoir compris très vite que les Soviétiques « ne faisaient pas pression sur eux, sauf en paroles. Ils parlaient pour le procès verbal, et lorsqu’ils en eurent assez dit pour envoyer une transcription à Hanoï, ils arrêtèrent »[8].

            Il n’en demeurait pas moins que Moscou souhaitait vivement voir le règlement du cas vietnamien, ne serait ce que pour entériner le revers militaire de son rival capitaliste, et cherchait vivement à faire avancer les négociations. Aussi N. Podggorny, membre du Poliburo du PCUS, fut envoyé à Hanoï le 15 juin 1972 pour une visite « informelle » et après avoir reçu l’assurance de la fin des bombardements de l’U.S Air Force sur la capitale nord-vietnamienne. Il fut reçu très froidement par les « camarades » vietnamiens qui refusèrent même la proposition de l’émissaire de les pourvoir en technologie anti-missile dernier cri.

            Conscient de leur isolement extrême, de l’impasse dans laquelle les menait leur entêtement et des souffrances des populations, les dirigeants nord-vietnamiens comprirent qu’il leur fallait  assouplir leurs positions et reprendre les négociations, ce qui fut fait à partir du 19 juillet 1972 lors d’une rencontre secrète entre Le Duc Tho et Henry Kissinger à Paris[9]. Les concessions nord-vietnamiennes allèrent crescendo au fil des mois, même si les protestations du président sud-vietnamien mirent un coup d’arrêt aux négociations en décembre 1972. Après une énième campagne de bombardement intensif  (entre le 18 et le 29 décembre, sans discontinu sauf pour Noël) sur les points stratégiques du Nord-Vietnam, un accord est finalement trouvé le 27 janvier 1973.

En quoi montre-t-elle l’évolution du conflit?

            Suite à cette mise en contexte un peu longue, tu auras compris cher lecteur que lorsque Jane Fonda est présente au Nord-Vietnam, le PCV cherche à substituer à des moyens de pression diplomatiques dont il ne dispose plus, suite à la « défection » chinoise et soviétique, par la « diplomatie des peuples » en nouant des liens de « cœur à cœur » via une méthode dont nous avions déjà parler il y a longtemps[10]. Le but de Hanoï est de faire pression sur l’administration américaine en mobilisant l’opinion publique contre les bombardements et dans une perspective de règlement diplomatique rapide.

            La vedette américaine est en cela un instrument de propagande parfait du fait de sa notoriété et donc de l’impact qu’elle peut avoir sur la société américaine malgré la différence idéologique patente entre celle-ci et ses hôtes vietnamiens.

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Michel Clouscard (1928-2009)

            En effet, alors que Fonda fait partie de la gauche américaine non collectiviste, Hanoï reste « communiste orthodoxe », c’est à dire collectiviste, égalitariste et opposé aux libertés individuelles. Comme cet article est déjà beaucoup trop long et qu’il ne s’agit pas de faire un exposé d’histoire des idées politiques, on se contentera de citer ici rapidement la thèse du sociologue marxiste français Michel Clouscard qui, dans Néo-facisme et idéologie du désir (1973), analyse les événements de mai 1968 en conceptualisant le « libéralisme-libertaire ». Il explique en fait que la « nouvelle gauche », née durant les années 60, d’abord aux Etats-Unis puis dans toute l’Europe, et portée par une jeunesse contestataire issue des classes moyennes ou de la bourgeoisie, n’est pas opposée à l’expansion du marché et à l’oppression économique qu’elle entraîne sur les classes laborieuses en cela qu’elle se fonde sur une égalité abstrait de type « droit de l’Homme » et que les revendications « soixantehuitarde » tenant à l’idéologie du désir ne formaient qu’un relai de la société marchande. Clouscard développera et synthétisera ces thèses dans Capitalisme de la séduction – Critique de la social-démocratie (1981), Traité de l’amour fou. Génèse de l’Occident (1993) et Les métamorphoses la lutte des classes (1996)[11].

            On notera qu’en 1968, les ouvriers n’avaient pas attendu Clouscard pour « dégager » les révolutionnaires à cheveux longs de leurs manifestations, se méfiant d’instinct de ces jeunes plutôt bourgeois venant leur chanter la beauté de la révolution prolétarienne sans expérience du travail[12]. D’où d’ailleurs la chanson de Ferrat au début des développements, mais nous digressons…

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Jean-Paul Sartre fut considéré comme un « idiot utile » pour avoir prononcer la phrase suivante à son retour d’URSS le 15 juillet 1954: « La liberté de critique est totale en URSS […] Et le citoyen soviétique améliore sans cesse sa condition au sein d’une société en progression continuelle. »

           Si le titre du présent article inclut la mention « idiots utiles », c’est parce qu’en plus d’être une expression inventée par les communistes de l’internationale soviétique pour désigner les « non-orthodoxes » qui servent la cause à leur corps défendant, soit par enthousiasme irréfléchi, soit par manipulation, il paraît clair que la manœuvre faisant participer Fonda la fait entrer dans cette catégorie[13].

            La principale intéressée expliquera en effet que la photo en question n’était pas prévu au programme et que, sachant l’impact qu’elle allait avoir et l’hostilité qu’elle déclencherait – y compris dans le camp anti-guerre- demanda à ses hôtes de ne pas la publier, ce qui, bien sûr ne se fera pas. Elle reconnaîtra sa faute et s’excusera même pour cet épisode[14].

Quel a été son impact ?

            Il est évidemment impossible aujourd’hui de connaître les intentions précises des Nord-Vietnamiens en invitant l’actrice hollywoodienne et donc de savoir si ces objectifs furent atteints. Toujours est il que les pressions sur le gouvernement américain suite à cette escapade furent très limitées, tout au plus elle ajouta à la confusion ambiante du début des « seventies ». En effet, les diplomates américains ne changèrent guère de ligne sur le sujet, continuèrent les bombardements et ce furent les diplomates adverses qui firent les principales concessions pour la conclusion de l’accord du 27 janvier 1973.

            Comme à l’accoutumée, c’est sur le plan symbolique que le cliché est le plus important en ce sens que le geste de Jane Fonda peut aisément être assimilé à de la trahison. Supporter une cause est une chose, s’asseoir sur un canon anti-aérien qui « descend » des avions de son propre pays en compagnie d’hommes qui abattent des pilotes ou les font croupir dans des conditions déplorables (dans la Maison Centrale de l’époque coloniale pourra-t-on signaler avec une délicieuse ironie) en est une autre… Et peu de gens s’y sont trompés, raison pour laquelle la starlette s’est sentie obligée de s’excuser par la suite…

            Cette profonde division concernant le Vietnam va largement participer au marasme que va traverser la société américaine suite au retrait des troupes du Vietnam, au choc pétrolier de 1973 qui va durement toucher le pays, au scandale du Watergate, à la chute de Saïgon et de Phnom Penh en 1975, à la poursuite des violences raciales et la toxicomanie endémique suite aux années hippies. Il faudra attendre que l’URSS vive « son Vietnam » en Afghanistan à partir de 1979 et la révolution conservatrice de Reagan pour qu’elle en sorte.

Résultat de recherche d'images pour "easy rider"            En guise de conclusion sur les Fonda, on pourra noter que le frère de Jane, Peter, fut le héros du « road movie » Easy Rider qui, sortie en 1969, rend assez bien compte de ce revers du rêve américain et de la contre-société contestataire des années avec son « bad ending », son ambiance torve et sa galerie de personnages tragiques. Comme si le pays tout entier sortait d’un « bad trip ».

[1] https://www.thelily.com/how-jane-fondas-1972-trip-to-north-vietnam-earned-her-the-nickname-hanoi-jane/

[2] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.347

[3] Idem.

[4] Idem. P.350

[5] Idem. P351

[6] Idem.352

[7] Andreï M. Aleksandrov-Argentov dans De Kollontai à Gorbatchev : souvenirs d’un diplomate, du conseiller de Gromyko et de l’assistant de L. Brejnev, I. Andropov et M. Gorbatchev, 1994, p.225

[8] henry Kissingr, Ending the Vietnamese War. A history of Amrica’s involvement in and extrication from the Vietnam War, New York, Simon and Schuster, 2003, p.222-223.

[9]Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.354

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/ma-famille-mes-amis-et-mon-pays-memoires-nguyen-thi-binh/

[11] http://clouscard-alerte.org/index.php/2017/03/22/resume-rapide-de-clouscard-2011/

[12] http://labrique.net/index.php/thematiques/histoires-du-bocal/721-mai-68-ou-l-impossible-jonction-entre-etudiants-et-ouvriers

[13] Si le concept peut remonter à Marx et Engels, le premier « idiot utile » fut sans nul doute Walter Duranty, journaliste et chef de bureau à Moscou pour le New York Times, assurant l’absence de famines et de privations qui firent 4 millions de mort entre 1931 et 1933. Il alla même jusqu’à considérer ses confrère américains ou anglais comme des « fabricants de rumeurs » révélant un « biais antisoviétique ».

[14] https://www.thelily.com/how-jane-fondas-1972-trip-to-north-vietnam-earned-her-the-nickname-hanoi-jane/

Appel à participation / Guerre des images # bonus

Pour des raisons personnelles, je ne pourrai plus fournir un travail d’écriture régulier sur ce blog sous peu, aussi, afin de ne pas le laisser en friche, je voudrais faire profiter certains d’entre vous de ma (maigre) audience pour des écrits personnels à partir de la fin septembre. En plus d’offrir une certaine exposition, cela permet aux auteurs irréguliers ou ne voulant pas entretenir un blog de publier facilement et rapidement.

Evidemment, cela ne se fera pas sans conditions, ne serait-ce que par soucis de continuité et de cohérence avec les quasi 3 ans d’existence du blog. Aussi me faut-il expliciter ici la raison d’être de celui-ci afin d’en dégager lesdites conditions.

La naissance du blog émane principalement d’une passion pour l’écriture et pour le Vietnam.

Ainsi, le cerveau fonctionnant comme un muscle, la publication régulière d’articles constitue un exercice de rigueur visant à améliorer mes capacités en composition, en termes de rapidité, de syntaxe et de richesse en contenu, et ma culture générale à propos du pays tout en conservant une forme susceptible de plaire au plus grand nombre et de susciter la curiosité et l’implication du public.

S’agissant du Vietnam ensuite, force est de constater que la vision que beaucoup se font de cette nation tient largement du fantasme tenant à la fois à son passé guerrier, au régime actuel de nature marxiste-léniniste et aux incompréhensions et décalages qui peuvent résulter des différences culturelles et civilisationnelles avec l’occident chrétien (ou le reste du monde). Le problème avec ce prisme de lecture culturelle et idéologique est principalement d’écraser les individus, ici le peuple et le pays vietnamien dans leur intégralité, en leur collant des étiquettes simpliste ne leur rendant guère justice.

S’il ne s’agit pas de jeter une grille de lecture morale sur ces a priori, auxquels personne n’échappe finalement, le blog cherche à apporter faits et points de vue permettant de complexifier la vision manichéenne du Vietnam, fleurant souvent bon la défunte guerre froide, ce qui, il faut bien le dire, ne permet pas une compréhension optimale

Et là se trouve toute la problématique de la démarche : dire que le contenu du blog est strictement apolitique serait un vœu pieux et naïf, surtout sur internet où l’on est sommé de réagir (plus que de réfléchir) en restant coincé dans le jeu du dilemme[1] (tout blanc ou tout noir) qui interdit la prise de distance et, finalement, la pensée critique. Pour autant, je ne saurais ici détailler mes opinions politiques étant donné que parler de moi ne m’intéresse pas beaucoup (et vous non plus, je suppose), que ce n’est pas le propos du blog, qu’il y a suffisamment de moralisateurs sans légitimité sur le web et que, loin de faciliter ma tâche, cela me vaudrait encore plus de procès d’intention.

Aussi, pour préciser les conditions de participation, opterais-je pour une liste non exhaustive d’objectifs suffisamment larges pour emporter un consensus tout en handicapant à minima la liberté d’expression.

Pour commencer par le plus abstrait et le plus général, il me faut poursuivre le développement des considérations précédentes quant à la problématique d’un contenu se voulant apolitique et amorale, c’est à dire au plus près des « sciences dures ». Force est de constater que la période dans laquelle nous vivons est l’aboutissement de l’histoire du progrès technique tissé, libéralisme politique et économique aidant, avec la corruption des Hommes et la mis en avant des petits défauts de leur nature exacerbés et mis en concurrence par le triomphe de l’individualisme marchand globalisé suite à l’effondrement de l’utopie collectiviste portée par l’URSS et aux débuts de la mondialisation (Attention ! Je ne dis pas si c’est bien ou mal, voyez cela plutôt comme un diagnostic sujet à débat même si ce n’est pas ici le but du présent article).

Dans ce contexte, la volonté générale et la souveraineté populaire et/ou nationale, base de la démocratie représentative, régime politique qui s’est imposé en occident (même si plusieurs déclinaisons de ce système existent), fait l’objet d’un lobbying par des intérêts particuliers qui canalisent la volonté d’autrui via des positionnements idéologiques nécessairement clivant devenant, par extension, un élément constitutif de l’identité de chacun, et ce d’autant plus qu’est fait de plus en plus appel aux émotions qu’à la matière grise.

Si cette forme de pouvoir a toujours plus ou moins existé depuis l’avènement des trois grandes révolutions modernes (révolution anglaise, américaine et française), l’avènement d’internet et des réseaux sociaux a bouleversé la donne de par leur nature

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Sur l’état de la presse française et la défense des intérêts particuliers voir le film ci dessus, produit par l’équipe du Monde Diplomatique d’après le livre éponyme de Paul Nizan.

réactive et rapide, favorisant davantage la prise de partie émotionnelle que rationnelle[2].

Pour se convaincre de cette situation, il suffit de constater la concentration inédite des titres de la presse française dans les mains de quelques milliardaires qui investissent dans le secteur, malgré l’absence de rentabilité de celui-ci (en dépit des subventions publiques sans lesquelles la plupart des journaux français seraient déjà morts[3]), afin de disposer d’un moyen d’expression dispensant leur vision du monde.

Seulement, la chute de la légitimité de la presse institutionnelle, se traduisant par celle de ses ventes, pousse les directeurs de rédaction, soucieux de vendre du papier ou du temps de cerveaux disponible, vers un sensationnalisme très souvent moralisateur et manichéen à propos duquel le citoyen lambda est sommé de prendre position quasi instantanément en raison du flux continu d’information auquel il est soumis par l’époque.

Sur la toile, cela se traduit par la quasi absence de modération et l’avènement « d’influenceurs » profitant de l’infantilisation constante, sous couvert faire de la pédagogie, de l’opinion publique par la sphère politico-médiatique (« le peuple a mal voté lors du référendum sur la constitution européenne, donc il faut lui réexpliquer pourquoi on fait passé le texte via le Parlement ») pour imposer leur propre système de valeurs et jeter l’anathème sur tout ceux qui pourraient être d’un avis contraire, le tout en se parant de toutes les vertus morales possibles y compris celle de la tolérance.

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« Ne pas prendre les gens pour des cons mais ne pas oublier qu’ils le sont. »
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Gustave Le Bon (1841-1931), médecin, anthropologue, sociologue.

On aboutit très vite à une véritable guerre de l’information qui se caractérise davantage par un problème de sélection et d’articulation des informations que par celui de l’accès à l’information. Cet aspect de guerre est renforcé par le comportement des internautes qui, pris dans un phénomène de masse et obligés d’avoir rapidement un avis sur tout, ressemble à celui d’une foule telle qu’a pu l’explicité Gustave Le Bon dans Psychologie des foules (que je vous recommande chaudement au passage).

Ainsi, au final, l’individu, quasi livré à lui-même, s’autocensure pour se couper de l’information en continu ou éviter la réaction désapprobatrice de son entourage ou se plonge dans la surenchère d’ « infotainment » (et des défauts liés à ce type de production) allant seulement dans son sens et impliquant souvent mépris, injure gratuite, diffamation, mensonge, recherche d’attention à n’importe quel prix, attaque ad hominem, exagération, absence de remise en cause ou de volonté de sortir de sa zone de confort et violence (en bref la quintessence de la bonté humaine) . Je suis d’ailleurs certain que chacun d’entre nous s’est déjà retrouvé dans une de ces situations à divers degrés ou a été outré par certains contenus sur les réseaux. Par conséquent, n’interagissant pas ou seulement pour des passes d’armes, les divers acteurs s’isolent et se radicalisent, menant pour le coup à des idées absolues et à une violence véritable, situation que chacun prétend vouloir éviter en la nourrissant.

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Pour revenir au sujet qui motive ces développements, les choses vietnamiennes se prêtent particulièrement bien à ce phénomène étant donné la somme des oppositions symboliques qu’elles peuvent représenter, aidée par une propagande guerrière d’époque, on trouve ainsi l’opposition colonialisme/nationalisme, capitalisme/communisme, droite/gauche, gauche collectiviste/gauche libertaire-cosmopolite, etc… Etat de fait qui se manifeste d’ailleurs souvent par des commentaires contradictoires à propos d’un même article. Par exemple, l’article consacré au massacre de My Lai[4] m’a valu plusieurs réflexions me reprochant de trouver des excuses aux soldats américains et d’autres de ne pas traiter des massacres perpétrés par le Viêt-Công. La réduction « gauchiste » ad hitlerum trouve ainsi facilement son penchant « droitard » dans la réduction ad stalinum, provoquant de fait un antagonisme manichéen très rarement source de pensée critique et de nuances.

Ce qui n’est pas pour autant une raison suffisante pour ne pas en parler ou s’autocensurer. C’est d’ailleurs souvent en s’investissant dans les sujets polémiques et difficiles à traiter que l’écriture trouve son intérêt.

A cela il faut ajouter le fait que, la plupart du temps, les questions touchant au Vietnam, quelque soit la discipline, sont suffisamment riches pour être abordées selon différent points de vue tant qu’ils sont soutenus par des sources fiables. Cela n’empêche évidemment pas les divergences d’opinions, ce qui est plutôt salutaire étant donné que dans le cas contraire l’autodéfense intellectuelle ne fonctionnerait plus, amenant donc à une pensée unique forcément dangereuse.

Aussi, vous l’aurez compris, tout le monde, sans exception a priori, est invité à participer et à défendre son point de vue tant que l’écrit qui en ressort apporte une plus-value cognitive s’agissant du Vietnam et que celui-ci ne sert pas (seulement) de hochet politique bas de gamme et moraliste recourant à une argumentation putassière. Encore une fois le but est de permettre à chacun de se forger un avis sur des questions complexes et d’éviter isolement et radicalisation par le dialogue.

Merci de vous rappeler à ce titre que personne n’est parfait et de ne pas me faire regretter le présent appel par mesquinerie.

On ajoutera, au surplus, qu’un des objectifs de ce blog est de promouvoir le traitement du sujet vietnamien en langue française et de rompre avec l’indifférence auquel il est confronté dans l’opinion publique française depuis l’époque indochinoise, à l’exception notable de l’exposition coloniale de 1930 servant de tribune au lobby colonial et de la guerre d’Indochine. Résultat, à propos de certains sujets, intéressant parfois directement la France, la quantité de source francophone se trouve réduite, ce que je ne peux que déplorer.

A noter par ailleurs que ce blog n’a pas la prétention de faire œuvre de recherche universitaire et que, partant, chaque passionné peut y participer à condition qu’un minimum de gages d’objectivité ou de fait soit donné.

Dans la même veine, si le blog était au départ centré sur la géopolitique, chacun aura pu constater que les disciplines abordées se sont multipliées. Par conséquent, aucune limite n’est imposée en termes de sujets abordés.

Le blog représentant un travail de fond de longue haleine de ma part qu’il n’est pas question de compromettre, je resterai seul juge de la conformité des contenus avec les critères énoncés précédemment.

S’agissant de la forme ensuite, celle-ci est totalement libre tant que les conditions de fond sont remplies et dans la mesure où les caractéristiques techniques d’un site WordPress le permettent.

Evidemment, une orthographe de qualité est requise et je ne suis pas, comme vous avez pu le voir, une référence en la matière étant donné mon manque de temps (comme pour cet article) ou de patience pour la relecture. Mais avec plusieurs contributeurs ces défauts seront peu à peu gommés.

Ceux qui le désirent pourront publier une mini-biographie ou une pésentation brève à la suite de leur article. Les articles écrits sous pseudonymes sont acceptés.

Les traductions ou articles issus d’autres sources devront mentionnés leur origine.

Les articles seront publiés par mes soins le dimanche après-midi vers 17h30-18h, heure de Hanoï, sauf événements spéciaux.

En cas de question, merci de me contacter via la page facebook Vinageo.

Guerre des images # bonus :

            Pour des questions de temps libre, je n’ai d’autres choix que d’écourter la série guerre des images (deux articles et une conclusion à venir) qui aurait due être plus longue.

            Aussi ai-je décider, en raison de la longueur des développement précédent de publier ici les photos que je n’ai pas traitées et que je ne traiterai pas, soit par faute de temps, soit parce que la photo avait déjà été traité dans le fond lors d’articles précédents.

            Les clichés suivants sont classés par ordre chronologique de publication et ne comporte qu’une courte légende.

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Janvier 1965 – Après l’engagement direct de l’armée américaine en 1964, les Gi’s interviennent pour la premièe fois en force au nord est de Saïgon
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1965 – L’aumonier Macnamara donne l’extrême onction à Dickey Chappelle, première femme reporter abattue au Vietnam
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Têt 1968 – Un soldat sud-vietnamien attend les secours pour une civile lors de la bataille de Saïgon
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1968 – Après l’offensive du Têt, les tunnels permettant aux viêt cong d’acheminer armes et hommes vers Saïgon tout en restant à l’abris de l’aviation sont mis à nu à Cu Chi, située entre Saïgon et les sanctuaires guérilleros au Cambodge
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1968 – Un blessé attend l’évacuation lors de la violente bataille de Hamburger Hill
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Début 1969 – Des soldats sud-vietnamiens interrogent une guérilleros. Les femmes combattantes, au départ miliciennes chargé de l’autodéfense au Nord, sont de plus en plus envoyées au front après les lourdes pertes de l’attaque du Têt 1968 et de l’opération de « nettoyage » en résultant

 

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1972 – Pour faire bonne figure en pleine période de bombardement intensif américain, la direction nord vietnamienne publie des clichés de propagande montrant le moral résistant de la population. On peut voir en fond la carcasse d’un B-52 abattu au dessus d’Hanoï.
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21 janvier 1973 – Le Duc Tho, négociant pour Hanoï, et Henry Kissinger, conseiller spécial en affaires étrangères auprès de Nixon, trouvent un terrain d’entente et signent les Accords de Paris afin de mettre un terme à la guerre. En échange de la promesse de Hanoï de ne pas attaquer son voisin du sud, les troupes américaines évacue le sud du 17ème paralèlle.
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1973 – Les accords de Paris permettent la libération des prisonniers américains.
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1975 – Au terme d’une ultime campagne, les forces communistes prennent Saïgon. Pour bien faire passer le message, c’est un tank de fabrication soviétique et arborant le drapeau Viet Cong qui vient occuper les jardins du palais présidentiel.
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17 avril 1975 – Les Khmers Rouges prennent Phonm Penh et installe un régime communiste pro-chinois.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=BwPbtozgB18

[2] https://lejournal.cnrs.fr/articles/danger-nos-emotions-prennent-le-pouvoir

[3] https://www.data.gouv.fr/fr/datasets/aides-a-la-presse-classement-des-titres-de-presse-aides/ et https://www.contrepoints.org/2017/01/31/279612-aides-a-presse-grand-camouflage

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/03/guerre-des-images-8-16-mars-1968-le-massacre-de-my-lai-comment-ecrire-lhistoire-de-la-guerre/

Guerre des images #12 – 4 mai 1970 – La garde nationale tire dans la foule à L’Université de Kent: la guerre du Vietnam s’invite aux Etats Unis.

 

Que montre la photo ?

On peut voir une étudiante répondant au nom de Mary Ann Vechio à genoux devant le corps d’un de ses camarades de classe, Jeffrey Miller, mortellement touché par les tirs de la garde nationale.

En ce jour du 4 mai 1970, les étudiants, particulièrement échaudés par les révélations télévisées du 30 avril dernier concernant ce qu’ils considèrent comme une nouvelle escalade dans la guerre du Vietnam, occupent le parc « the commons » au centre du campus de l’Université de Kent State dans l’Ohio depuis le 1er mai. Ne se contentant pas de simples discours ou « sit-in », les étudiants prennent à partie les autorités à coup de cocktail Molotov, perturbent le trafic et se rassemblent autour des bâtiments officiels. Le maire de la ville de Kent, Leroy Satrom, ne pouvant juguler cette violence, décide en conséquence de fermer les bars, ce qui ne fera que faire grossir la foule des mécontents, et en appelle au gouverneur de l’état James Rhodes. La police réussit à repousser les manifestants vers le campus à la fin de la journée.

Pour autant, la situation ne se calme pas et la garde nationale accourt le 2 mai quand en fin de journée les insurgés incendient dans la bonne humeur plusieurs bâtiments du campus en empêchant les pompiers de faire leur travail. Les altercations et les arrestations se multiplient sur le campus.

Le 3 mai, malgré le calme apparent, la masse compacte et hostile des étudiants et des soldats de la garde fait davantage songer à des scènes de guerre qu’à un campus américain.

 

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L’université de Kent le 4 mai 1970

Dans ce climat de tension extrême, une manifestation prévue à 11 heures le 4 mai provoque le rassemblement d’étudiants et de manifestants anti-guerre sur le campus. Le directeur de l’université tente de « calmer le jeu » en interdisant la manifestation et 100 soldats de la garde équipés de fusils de guerre M-1 se déploient. Après un appel au calme et un ordre de dispersion auquel répondront les jeunes insurgés par des insultes, des cris et des jets de pierre, le général Canterbury, commandant en chef, fait tirer des gaz lacrymogènes et avancer la garde dans le parc afin d’éparpiller les manifestants.

Seulement, ceux-ci n’entendent pas se laisser faire et repousse les forces de l’ordre avec frénésie.

Les soldats battent en retraite et puis, soudain, 28 d’entre eux se retournent et laissent parler leurs armes. Certains tirent en l’air pour effrayer les poursuivants, d’autres directement dans la foule.

En 13 secondes, 70 coups de feu partent, faisant 4 morts et 9 blessés.

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Les 4 étudiants morts lors de la manifestation de l’université de Kent.

 

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John Paul Filo, prix Pullitzer 1970

On doit la photo à l’étude à un certain John Filo, étudiant et reporter-photo à mi-temps. Le cliché fut tellement marquant que l’Associated Press le mis en vedette et que le New York Times le fit paraître en première page. Le magazine Life couvrit également l’événement avec les clichés du jeune homme. Tout cela lui valût de gagner le prix Pullitzer en 1970[1].

Dans quel contexte cette photo a-t-elle été prise?

Nous avion vu dans le précédent article de la série[2] que le président Nixon s’était trouvé prisonnier d’une contradiction une fois arrivé au pouvoir: élu sur la base de sa promesse de retirer les « boys » du théâtre vietnamien, il devait tenir sa parole tout en ne cédant pas à la poussée communiste sur la péninsule indochinoise, Washington pouvant perdre en crédibilité et en prestige en abandonnant ses « alliés » saïgonnais. Notons que la « théorie des dominos », qui avait justifié l’intervention américaine en Asie du Sud Est dès le début de la guerre froide, était toujours présente dans les esprits. Notons que cette contradiction profonde trouvait son double symétrique dans la doctrine « négocier-combattre » de Hanoï à la table des négociations de Paris, raison pour laquelle elles ne progressèrent pas avant 1973[3].

Aussi, fut il décidé de « vietnamiser » la guerre, afin de procéder aux retraits des Marines et de gagner des points dans l’opinion public, et de procéder à des opérations aérienne d’envergures sur le Nord-Vietnam, la partie du Laos abritant la piste Ho Chi Minh et les sanctuaires Viêt Công situés à la frontière Vietnam-Cambodge afin de détruire le corps de bataille ennemi et de dissuader la poursuite de la guérilla communiste au sud du 17ème paralèlle.

Nous avions déjà vu précédemment que cette stratégie ne s’avéra guerre payante pour Nixon puisque Saïgon et Phnom Penh tomberont sous contrôle communiste en 1975, soit deux ans après le départ de l’US Army. Ce point de vue peut néanmoins être relativisé si l’on prend en compte le fait que l’unification vietnamienne et l’installation d’un régime brutal pro-chinois en pays khmer fut le moteur de la troisième guerre d’Indochine en 1979, événement que plusieurs historiens et commentateurs considèrent comme la première étape de l’effondrement du bloc communiste, 10 ans avant la chute du mur de Berlin.

Mais, du fait du sujet de cet articl, ce sont les effets de cette vision de la guerre sur le territoire américain qui nous intéresse davantage. Ayant fait campagne et ayant été élu avec une conception des « public relations » que l’on peut résumer avec la citation suivante: « l’ennemi c’est la presse », le 37ème président des Etats Unis était on ne peut plus conscient du risque qu’il prenait avec ce qui allait apparaitre aux yeux de ses administrés comme une énième escalade dans cette guerre que personne ne veut et un reniement de ses promesses de campagnes (malgré le début de retrait effectif des troupes en juin 1969).

Aussi ces opérations sont elles menées dans un secret des plus opaques, la puissance de la CIA d’alors permettant même de mettre « hors du coup » le Congrès américain qui autorise l’entrée en guerre et vote les budgets dans le système américain de séparation des pouvoirs[4]. Ainsi la défiance réciproque entre l’administration d’une part et la société civile et la presse d’autre part conduit à des tensions durables qui dissolvant les liens sociaux et laissant les Etats Unis profondément divisés et radicalisés.

L’annonce télévisée du 30 avril 1970 concernant l’intervention officielle des Etats Unis au Cambodge mit le feu à une poudrière bien plus importante que celle qui avait déjà explosé suite à l’offensive générale du Têt en 1968[5], la lassitude et le sentiment de trahison ressentis par les anti-guerres portant la situation vers toujours plus de colère et d’attrait nihiliste pour la violence.

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Richard Nixon lors de son intervention télévisée du 30 avril 1970

En quoi cette photo montre-t-elle l’évolution du conflit?

duc un regard allemandCette rupture profonde et violente au sein de la société américaine est un événement inédit dans l’histoire moderne du pays et apporte de nouveaux éléments de réponse à la question que se posait le reporter allemand Uwe-Siemon Netto dans Duc, un regard allemand sur le Vietnam, à savoir: « est-ce qu’une démocratie libérale qui garantie les libertés fondamentales (liberté de conscience et d’expression ou encore liberté de la presse) peut vaincre un groupe armée insurrectionnelle qui ne s’embarrasse pas de telles contraintes? »[6].

Le journaliste d’outre-Rhin avançait que le monolithisme politique et stratégique des groupes séditieux constituait un avantage non négligeable que toute force de frappe supérieure ne saurait déstabiliser[7]. On avait ainsi pu voir à l’occasion de l’article traitant des funérailles d’Ho Chi Minh que le camp communiste était extrêmement divisés en 1969, y compris au sein de la direction nord-vietnamienne. Pourtant les cadres du Parti ainsi que les deux « grands frères » faisaient corps autour d’une population qui, élevée dans l’utopie égalitaire de « l’homme nouveau » lavé de ses « péchés capitalistes », n’attendaient que la fin de la guerre pour récolter les fruits de leurs sacrifices.

En face, l’incompétence des généraux sud-vietnamiens pratiquant le putsch comme un sport national (8 entre 1963 et 1975[8]), l’incapacité à vaincre un ennemi invisible malgré des crédits et technologies toujours plus importants, la terrible désillusion médiatique et populaire quant à la fin prochaine de la guerre en 1968 ainsi que les diverses exactions américaines (sans tenir compte des exactions Viet-Cong) ont enfoncé un coin immense dans le moral de la population et des troupes.

En effet, il ne peut y avoir que corrélation entre ce climat de quasi guerre civile aux Etats Unis et l’état des troupes sur le théâtre vietnamien. Ainsi, il faut bien garder en tête qu’au delà de la masse des étudiants utopistes, anti-militaristes par principe, le gros des forces anti-guerre du Vietnam sont des vétérans eux-mêmes qui, frappés par l’absurdité[9] de cette guerre infernale, veulent y mettre un terme par solidarité avec leurs camarades.

Et la plupart du temps ils n’attendent pas d’être démobilisés pour faire connaître leur mécontentement : en 1970, après l’incursion au Cambodge, campagne particulièrement violente, les armées sont en état de quasi mutinerie et les hommes s’adonnent à une nouvelle distraction que l’on nomme en anglais « fragging ».

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Caricature du « fragging » en se basant sur le personnage de « Baleine » dans Full Metal Jacket de Stanley Kubrick.

Le principe est simple : un conseil de section/compagnie/régiment « met un billet » sur la tête d’un de leurs officiers ou sous-officiers réputés comme trop zélés ou trop peu soucieux de la vie de leurs hommes et le soldat qui tue ou blesse ledit supérieur hiérarchique touche la récompense. La plupart du temps, les Gis utilisaient des grenades à fragmentation (d’où le terme « fragging ») pour infliger des blessures sérieuses mais non létales afin d’éviter une enquête de la police militaire.

Si le procédé n’est pas nouveau durant la seconde guerre d’Indochine, les années 1969 et 1970 connaitront des pics important. La situation est préoccupante au point de provoquer une enquête officielle du Sénat Américain. Les conclusions furent présentées en avril 1971 par le sénateur démocrate Mike Mansfield et sont sans appel : en 1969, 96 cas de « fragging » étaient recensés, en 1970, 333. Le sénateur du Montana assured’ailleurs que le décompte n’est pas complet étant donné que certaines situations sont litigieuses ou que les soldats profitent des périodes de combats pour régler leurs comptes, brouillant ainsi les pistes. L’historien américain Richard Holmes avance d’ailleurs qu’environ 20% des gradés américains tués durant le conflit vietnamien le furent des mains de leurs propres troupes[10].

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Une manifestation anti-guerre. La pancarte reprend la phrase de Mohammed Ali lorsqu’il refusa son incorporation pour le Vietnam: « Aucun Vietnamien ne m’a jamais appellé nègre »

Cette ambiance d’insoumission radicale des conscrits se répercute directement « au pays » où elle va se mélanger avec une atmosphère toute aussi radicale s’agissant des troubles raciaux avec les assassinats de Malcom X et Martin Luther King[11] et avec l’utopisme confus des étudiants opposés à la fois à la guerre et à la politique sociale de Nixon, jugée réactionnaire.

Ce cocktail détonnant de radicalité et de confusion exacerba les tensions et provoqua un climat de défiance et de paranoïa dont les morts de l’Université de Kent sont les meilleurs exemples.

Quel a été son impact ?

Immédiatement après la diffusion des événements de Kent, des rassemblements spontanés s’organisent autour et dans l’état de Washington D.C et l’ensemble des établissements universitaires sont fermés. Une grande manifestation est prévue pour le 9 mai sur l’esplanade national (national mall), centre du pouvoir national et, de ce fait, haut lieu symbolique du pays.

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Sur les dents, les autorités mobilisent la totalité des forces de l’ordre présentes dans la ville ainsi que 5000 soldats déployés autour de la Maison Blanche. La 82ème brigade aéroportée, une unité d’élite, protège l’enceinte de la résidence présidentielle.

C’est en ce début de matinée que le président Nixon eut l’idée – plutôt étrange, vous en conviendrez – de montrer à son valet cubain, Manolo Sanchez, le mémorial de Lincoln au petit matin, ce qui implique de sortir du périmètre de sécurité de la Maison Blanche barricadée et de se mêler aux manifestants. Après une tentative de dissuasion de son service de protection personnelle, le voilà au pied du mémorial, au milieu des jeunes contestataires[12].

Le 37ème président américain tentent alors de justifier sa politique – plus proche de la realopolitik que d’une lutte idéologique primaire contre le bloc de l’est, le rapprochement avec Pékin en 1972 en étant certainement la preuve la plus parlante – espérant en cela ne pas voir la haine de la guerre, qu’il déclare comprendre, se transformer en « une haine amer de tout le système, de notre pays et de toutes ses réalisations et valeurs ». Pourtant, le président discute de tous les sujets, laissant une impression assez bizarre à ses jeunes interlocuteurs : « Nous voilà à Washington du fait de la fermeture de nos universités, et quand nous lui disions d’où nous venions, il parlait de l’équipe de football universitaire » déclarèrent des étudiants au Washington Post.

 

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Même dans l’entourage du président, on se questionne sur ce comportement erratique, son directeur de cabinet, H.R Haldeman, se disant même préoccupé par sa condition physique et psychologique en estimant cet épisode comme le plus étrange moment qu’il ait put vivre avec Richard Nixon[13].

Sans doute le locataire de la Maison Blanche avait-il intériorisé la fracture profonde de la nation dont il avait la charge et était perturbé par le fait ne pas pouvoir trouver une sortie honorable au conflit à la fois en retirant au plus vite les contingents américains d’Asie du Sud Est et en assurant la survie du Sud-Vietnam et du Cambodge…

Le 9 mai ne connut aucun incident majeur[14].

Avec le temps le cliché à l’étude devint iconique de part son symbolisme non seulement s’agissant de la rupture profonde dans la société américaine durant la guerre du Vietnam mais aussi, et surtout, comme un exemple de révolte populaire pour toutes le jeunesses contestataires de la planète.

Si le premier point semble incontestable, le second, en revanche semble quelque peu contradictoire puisque, bien qu’étant sans aucun doute la manifestation la plus importante du conflit en termes de répercussions, les événements de Kent mirent en lumière le paradoxe intrinsèque au mouvement non violent une fois confronté aux forces de l’ordre. Ainsi, certains manifestants remirent très vite en perspective ce que le mouvement anti-guerre avait accompli depuis ses débuts, provoquant en cela un fort sentiment de désillusion pour beaucoup d’entre eux[15].

[1] http://100photos.time.com/photos/john-paul-filo-kent-state-shootings

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/12/guerre-des-images-11-30-avril-1970-larmee-americaine-intervient-officiellement-au-cambodge-richard-nixon-ouvre-la-boite-de-pandore-khmere/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/05/guerre-des-images-10-12-septembre-1969-funerailles-dho-chi-minh-un-repit-inespere-dans-la-confrontation-sino-sovietique/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/12/guerre-des-images-11-30-avril-1970-larmee-americaine-intervient-officiellement-au-cambodge-richard-nixon-ouvre-la-boite-de-pandore-khmere/

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/12/10/guerre-des-images-0-en-guise-dintroduction-guerre-du-vietnam-et-medias/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/21/defi-30-jours30-articles-24-strategies-politiques-et-militaires-pendant-les-deux-premieres-guerres-dindochine-monolithisme-vietnamien-et-flottement-francais-puis-americain/

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/01/05/guerre-des-images-1-11juin-1963-limmolation-du-moine-thich-quang-duc-et-la-fin-de-la-stabilite-de-la-republique-du-vietnam/

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/

[10] Yochi Dreazen, The invisible front : love and loss in an era of endless war, Crown/Archetype, 2014, p.37

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/02/18/guerre-des-images-5-20-juin-1967-cassius-clay-alias-mohamed-ali-condamne-pour-avoir-refuser-de-partir-au-vietnam-le-refus-de-la-conscription-et-le-mouvement-des-droits-ci/

[12] https://blogs.weta.org/boundarystones/2015/04/23/nixons-weirdest-day#footnote-marker-1-1

[13] Idem.

[14] Idem.

[15] https://www.history.com/topics/kent-state-shooting

Guerre des images #11 – 30 Avril 1970 – L’armée américaine intervient (officiellement) au Cambodge : Richard Nixon ouvre la boîte de Pandore khmère.

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Que montre la photo ?

            On peut voir Richard Nixon, 37ème Président des Etats-Unis, expliquer à ses administrés depuis son bureau de la maison la décision de faire intervenir les militaires au Cambodge, alors que des campagnes de bombardement secrètes y sont menée depuis mars 1969, lors d’un message télévisé à la nation. Se trouvent inscrites sur une carte les principales cibles de l’aviation et des troupes au sol[1].

            Dans le discours qu’il prononce, Nixon expose les raisons de cette attaque : alors que des négociations se sont ouvertes à Paris concernant la guerre au Vietnam, il s’agit de dégager la région du delta du Mékong de la pression exercée par les « sanctuaires » Viet Cong présents sur le sol cambodgien tout en dénonçant la duplicité des meneurs communistes vietnamiens ayant opté pour la solution « négociation-combat » à la fois pour ménager les Soviétiques et les Chinois et pour signer un accord en position de force[2]. Notons également qu’il s’agit pour la Maison Blanche de faire la promotion de l’armée sud-vietnamienne qui devra prendre le relai à mesure que les Gis vident la place[3].

            Comme il sait que les mouvements anti-guerre et les médias ont forcé son prédécesseur à renoncer à briguer un second mandat[4], décision est prise de garder les détails des opérations, notamment aériennes, secrets. En effet, si le double jeu de Hanoï est patent, Nixon sait pertinemment que le paradoxe négociation/retrait des troupes et élargissement du théâtre d’opération vietnamien au Cambodge ne manquera de créer un mécontentement populaire retentissant.

            Aussi, très peu de personne connaît l’étendu des activités américaines au Cambodge que cela soit à Washington ou sur le terrain. Afin d’échapper au contrôle du Congrès, l’opération aérienne « Menu » (déclenchée en mars 1969) est lancée dans le plus grand secret. Les contrôleurs radars ont ordre de transmettre de nouvelles coordonnées de bombardement, évidemment situées au Cambodge, aux pilotes tandis que seuls les coordonnées inscrits dans les ordres de missions ( et correspondant au territoire sud-vietnamien) remontent au niveau central.

Dans quel contexte la photo a-t-elle été prise ?

       Pour être comprise, cette campagne de bombardement ainsi que l’intervention américaine au sol sur le territoire du royaume khmer doivent être restituées dans la trame de la guerre du Vietnam, dont le Cambodge est devenu un théâtre parallèle.

       Evidemment, les développements suivant n’ont pas vocation à être exhaustif mais plusieurs sujets ont déjà été traités à l’occasion d’articles précédents. Je laisserai donc le soin aux lecteurs curieux de cliquer sur les liens concernés.

        On avait déjà vu précédemment que la guerre américaine au Vietnam pouvait être considéré comme une guerre d’Indochine n°2 étant donné l’histoire commune des trois pays indochinois sous le giron français, la porosité des frontières dans la péninsule et la stratégie des belligérants.

       Du point de vue historique d’abord, nous avions pu voir dans Indochine ou Vietnam ? de Christopher Goscha[5] qu’alors que se mettaient en place les réseaux communistes coiffés par le Komintern, via notamment les cadres formés à Canton, Paris ou Moscou, les maîtres soviétiques avaient imposé aux révolutionnaires vietnamiens de mettre en place un Parti Communiste Indochinois, les forces communistes devant combattre les « impérialistes » en épousant leur frontière administrative[6].

         Seulement, les circonstances locales l’exigeant, les « camarades » vietnamiens avaient décidé de passer outre les commandements du Kremlin en créant le Viet Minh. Pour autant, les Vietnamiens, plus nombreux et mieux formés au sein du mouvement indochinois, n’ont pas cessé de s’ériger en tuteur des deux « Partis frères » : le Pathet Lao et les Khmers Issarak.

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Après s’être libérés du joug chinois à la fin du Xème siècle de notre ère, les Vietnamiens vont entreprendre une campagne d’annexion des territoires Cham et Khmer sur le modèle d’assimilation chinois. C’est la « Nam Tien » ou la « Marche vers le Sud ».

       Ce rapport de force hiérarchisé au sein de la rébellion contre le système colonial est d’ailleurs le double symétrique de la vision française de la colonisation en Indochine. En effet, en conflit larvé avec le Siam (actuelle Thaïlande) sous influence anglaise à ses frontières, l’administration coloniale française a fondé son action sur un partenariat Franco-Annamite, les Khmères et les Laotiens étant considérés comme moins industrieux et énergiques que leurs voisins « Annamite ». Il s’agissait dès lors d’exploiter la vision traditionnelle vietnamienne tenant tous les pays culturellement éloignés du modèle confucéen pour des barbares, vision qui avait déjà connue un franc succès à mesure que les Viêts s’étendaient vers le sud de la péninsule indochinoise au détriment des royaumes Chams et Khmers[7]. Il s’agissait alors de former un bloc compact autour du poids démographique vietnamien et de l’administration française afin de neutraliser le bloc d’influence thaï. Partant, de nombreux colons vietnamiens, ancêtres des actuels Vietnamiens du Cambodge ou du Laos, sont incités à s’établir des deux côtés des frontières Vietnam-Laos et Vietnam-Cambodge[8].

         Cette présence vietnamienne offre un atout non négligeable à qui pourra l’utiliser et le Viet Minh puis le Viet Cong saura en tirer avantage en termes de stratégie, comme nous pourrons le voir au travers des développements suivants.

         On notera d’ailleurs que ce privilège accordé aux élites « annamites », notamment en terme d’éducation à la française, sera à l’origine de la naissance des principaux milieux révolutionnaires des années 30 et de l’après guerre, les « indigènes » ainsi formés en métropole ayant découvert le deux poids, deux mesures appliqué par le Gouverneur d’Indochine quand venait le moment de trouver un emploi ou de garantir des libertés publiques pour ceux-ci.

         S’agissant des frontières ensuite, on avait déjà évoqué le fait qu’en plus de ces détachements de travailleurs/colons vietnamiens, le territoire vietnamien et indochinois était structuré autour d’une division entre les plaines occupées par l’ethnie majoritaire des Kinh (ou Viêt) et les montagnes occupées par des ethnies minoritaires (54 dans le Vietnam actuel) majoritairement issues des peuplades sous influence culturelle indienne. Notons d’ailleurs que plusieurs de ces groupes minoritaires sont des nomades, rendant les mouvements humains et les trafics de tout poil (notamment l’opium et aujourd’hui l’héroïne[9]) nettement plus faciles

          Cette fracture territoriale et ethnique, associée au fait que les frontières se trouvent très souvent difficiles à atteindre car situées dans des endroits montagneux recouverts de jungle épaisse, prend un tour radical lors des guerres, les intérêts locaux comptant parfois davantage que les prises de position idéologiques ou tout autre considération abstraite. A noter, qu’en plus, la création de plusieurs entités plus au moins autonomes suite à la deuxième guerre mondiale (la secte des caodaïstes[10] ou du bouddhisme réformé Hoa Hao[11] par exemple) et la mauvaise gestion du Vietnam par le président du tout nouveau président Sud-Vietnam Ngo Dinh Diem[12] allaient rendre la situation encore plus compliquée pour les Américains lors de leur intervention.

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Léopold Sabatier, administrateur de la province de Dak Lak entre 1914 et 1926, s’était opposé au lobby colonial français prônant le partenariat Franco-Annamite

           On avait ainsi pu voir que Français et Américains avaient utilisé un sentiment communautaire créé par un administrateur colonial français du nom de Sabatier hostile au partenariat franco-vietnamien au détriment des ethnies minoritaires[13]. De la même façon, l’incapacité passée (et présente) à contrôler ces frontières avait provoqué la première débâcle française lors de la première guerre d’Indochine lors de la bataille de la RC4.

            Au final les limites administratives des états souverains sont très souvent peu consistantes sur le terrain, disqualifiant toute séparation nette entre eux. Le meilleur exemple de cet état de fait étant le tracé de la piste Ho Chi Minh, permettant à Hanoï de ravitailler les maquis du sud.

            Enfin, si Nixon décide le bombardement des maquis communistes vietnamiens au Cambodge, c’est parce qu’il connaît bien la stratégie des guérilleros : la guerre révolutionnaire, sorte de mélange entre les tactiques traditionnelles de résistance nationale et la guérilla de type maoïste[14].

            Il s’agit pour les insurgés d’éviter de se faire tailler en pièce par un ennemi jouissant d’une puissance de feu nettement supérieure. La lutte se concrétise donc par des embuscades, des coups de main audacieux, d’actions directs de type terroriste et de contrôle des populations par n’importe quel moyen efficace. Pour ce faire, les partisans communistes doivent frapper vite et fort afin de causer un maximum de dégât à l’ennemi avant de s’évanouir dans la jungle en distançant les forces dépêchés en soutien. C’est dans cette dernière phase stratégique que les sanctuaires Viet Cong à proximité de Saïgon et à cheval sur la frontière vietnamo-khmère, pour les raisons que nous avons développées précédemment, trouvent toute leur importance pour Hanoï.

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Emplacement des principales cibles Viet Cong à la frontière Sud-Vietnam – Cambodge.

            C’est même l’existence de ces refuges qui empêche la disparition pure et simple des guérilleros lors du déclenchement de l’opération Phoenix, contre-attaque sud-vietnamienne et américaine après que l’ensemble de la structure opérationnelle des guérilleros se soit découvert à l’occasion de l’offensive générale du Têt 1968[15].

            Ces bases opérationnelles, en plus d’offrir un répit aux combattants communistes, répit dont les contre-insurgés ne semblent pas pouvoir jouir en raison du harcèlement constant de leurs troupes, menacent directement Saïgon et la région du delta du Mékong.

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La piste Ho Chi Minh, voie de ravitaillement de la guérilla sud-vietnamienne, profite de la porosité des frontières pour contourner le 17ème paralèlle en traversant le Laos et le Cambodge.

          Aussi, Washington s’étant engagé à négocier suite à sa défaite politico-médiatico-psychologique lors du Têt 68 et Nixon ayant été élu sur la base d’une promesse de retrait les « boys » du théâtre vietnamien, l’US Army veut pouvoir se dégager sans pour autant abandonner ses alliés sud-vietnamien.

            La solution s’impose donc d’elle même pour obtenir une « paix dans l’honneur » : il faut mettre la pression sur le Nord-Vietnam en bombardant ses installations stratégique et les voies de ravitaillement vers le sud du 17ème parallèle (la piste Ho Chi Minh) tout en neutralisant toutes les forces vives menaçant le régime de Saïgon, c’est à dire les sanctuaires Viet Cong au Cambodge.

            Ainsi, devant compter avec les conséquences de la construction politique coloniale (porosité des frontières et maitrise des terrains cambodgiens et laotiens par les insurgés) et la « guerre révolutionnaire » communiste, décision est prise d’intervenir dans un Cambodge faisant de fait involontairement partie au conflit.

En quoi cette photo montre-t-elle l’évolution du conflit vietnamien ?

            La stratégie et les intérêts défendus détaillés par le 37ème président américain dans son discours télévisé sont le prélude à deux phénomènes majeurs intéressant la guerre du Vietnam : la « vietnamisation » de la guerre et l’élargissement de la guerre du Vietnam vers le Cambodge.

            Comme nous avions déjà parlé du premier phénomène du point de vue Nord Vietnamien à l’occasion de l’article sur les funérailles d’Ho Chi Minh, quelques mots suffiront à ce stade du développement pour l’expliquer du point de vue américain et sud-vietnamien.

            Ainsi, si la « vietnamisation » du conflit côté communiste prend les traits d’une recherche d’autonomie du PCV vis-à-vis des « grands frères » socialistes chinois et soviétique[16], côté américain cette logique répond avant tout à des problématiques de politique intérieure comme les flambées de violence raciales ou les soulèvements étudiants contre la conscription[17]. Richard Nixon, élu sur la base du retour des troupes au bercail, avait parfaitement compris que l’implication de l’armée sud-vietnamienne était une condition sine qua none à la réussite de ce désengagement et à la baisse des pertes américaines au sud du 17ème parallèle. Ayant bien vu la mise à mort politique de son prédécesseur par la presse quasi intégralement anti-guerre après la rupture psychologique que constitue l’attaque du Têt 1968, le locataire de la Maison Blanche d’alors savait que les opérations nécessaires à l’autonomisation de l’armée de Saïgon, notamment celles du Cambodge, devaient rester secrètes jusqu’à ce que des résultats viables soient obtenus, et ce au risque de voir l’affaire tailler en pièce sa popularité.

           On peut également supposer que, conscients de l’aspect « agresseur » de l’engagement américain direct (que les partisans communistes vietnamiens ne manque jamais de rappeler), l’Etat Major de l’US Army a compris qu’avec l’ouverture des négociations de paix à Paris, leur présence en force aux côté des hommes du régime de Saïgon pouvait pénaliser ces derniers face au « bloc » communiste (constitué des représentants d’Hanoï et du Viet Cong), ce qui minait leur légitimité déjà chancelante du fait des coups d’Etat à répétition depuis 1963 dans la capitale sud-vietnamienne.

         S’agissant du Cambodge ensuite.

         Si le but des bombardements et du nettoyage au sol était de faire disparaître la menace communiste sur le delta du Mékong et sur Saïgon, force est de constaté que l’opération « Menu » et toutes les missions y étant attaché ont failli à leur objectif et précipité le royaume khmère dans une spirale de violence intense qui culminera avec le génocide perpétré par le régime des khmers rouge et la guerre sino-vietnamienne et khmers rouges- Vietnam en 1979.

          La raison en est relativement simple : devant l’ampleur des bombardements, les insurgés vietnamiens déplacent progressivement leur campement vers l’intérieur du pays, y attirant de ce fait les bombes américaines.

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Carte présentant l’ensemble des zones ayant fait l’objet d’un bombardement américain.
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Norodom Sihanouk lors de son couronnement en 1941

          Ce déplacement des opérations des périphéries au centre du Royaume du Cambodge pose alors un problème d’une autre nature aux stratèges américains : le positionnement neutraliste du Roi du Cambodge Norodom Sihanouk.

          Pour comprendre ce positionnement du souverain il faut remonter à l’époque où le Cambodge était encore un protectorat géré par l’administration française.

          Sihanouk, formé à l’école française, avait très bien compris que le coup de force japonais d’aout 1945 avait hypothéqué l’avenir de la France dans cette partie du monde et qu’une période d’instabilité pouvait naître de cette situation troublée. Aussi, afin d’éviter les ingérences thaïlandaises, Viet Minh, chinoise ou américaine et de subir les nouveaux rapports de force sur la péninsule, cet indépendantiste convaincu est le premier représentant indochinois à cautionner la nouvelle construction coloniale française qu’est l’Union Indochinoise, système pensé comme une confédération d’états fortement autonomes au sein d’une union économique et politique placé sous l’égide de Paris.

           La bataille de Dien Bien Phu marque cependant la fin de la présence française en extrême-orient. Les accords de Genève de 1954 reconnaissent la souveraineté et la neutralité et garantissent l’intégrité territoriale du royaume khmer mais imposent également la tenue d’élection démocratique, prorogeant ainsi les obligations de la constitution que les Français avaient imposée au Cambodge[18].

          Conscient de la précarité de sa situation de monarque à l’aune des résultats des élection précédentes, Sihanouk abdique au profit de son père Norodrom Suramarit pour s’ériger en tant que Prince du Cambodge et chef de fil de son propre parti politique le Sangkum Reastr Niyum (Communauté Socialiste Populaire en khmer). Cette manœuvre lui permet de remporter les élections de 1955 au grand dam de ses opposants[19].

          Le pays est en effet très divisé quant à l’attitude à adopter concernant la guerre froide en général et la guerre du Vietnam en particulier. Toujours dans l’intérêt de son peuple et de son pays et selon une rhétorique à la fois anti-américaine et anti-communiste, le chef d’état khmer va poursuivre une politique de neutralité afin de ne pas impliquer le Cambodge dans cette guerre à ces frontières, craignant de se retrouver au centre de luttes d’influence entre des forces bien plus importantes qui pourrait alors broyer le pays. Cette vision neutraliste repose en partie sur l’héritage de la conférence de Bandung mais suit également les grandes lignes du neutralisme prôné par De Gaulle en France. Celui-ci sera même reçu en grande pompe à Phnom Penh en 1966[20] afin de donner corps à cette position de non-aligné[21].

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Le discours de De Gaulle en mars 1966 à Phnom Penh

          Mais soutenir cette position du « juste milieu » ne vaut à Sihanouk que l’accroissement du nombre de ses ennemis, qu’ils soient pro-américain ou pro-communiste. En effet, ceux qui devaient devenir plus tard les khmers rouges avaient déjà protesté lorsque Sihanouk avait menacé de faire bombarder les positions Viet Minh au Cambodge en 1953 et avaient d’ailleurs commencé à se regrouper à l’Est du pays dès les résultats des élections 1955. De la même façon Phnom Penh refuse de collaborer avec les Etats Unis alors qu’il commence déjà à s’enliser dans le conflit vietnamien : en 1963, Sihanouk met fin au programme d’aide économique militaire américain, fait fermer l’ambassade américaine à Phnom Penh et exige le départ de tous les nationaux américains[22].

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Lon Nol, ex-premier ministre de Sihanouk.

           Autant dire que Washington n’hésitera pas longtemps à soutenir ses opposants pro-américains, à savoir son premier ministre Lon Nol et son cousin le prince Sirik Matak, en mars 1970 afin d’avoir l’assentiment aux bombardements sur les positions communistes dans le centre du pays.

           Le déclenchement de la guerre civile au Cambodge est immédiat. Elle oppose les partisans pro-américains de Lon Nol (nouveau maître du pays), les neutralistes de Sihanouk et les futurs Khmers Rouges de Pol Pot soutenus par Hanoï et les Chinois. Seulement coupé de ses bases et exilé en Chine, l’ex-Roi ne peut entretenir à lui seul une force armée et appel ses partisans à rejoindre les rangs communistes. La violence de la guerre portée par les américains et le ralliement de Sihanouk provoquent une montée en puissance des Khmers Rouges qui, après une ultime campagne de bombardement en 1973[23], finiront par prendre le pouvoir à Phnom Penh en 1975 et deviendront célèbre pour la brutalité avec laquelle ils imposeront un régime marxist-léniniste extrêmement dur. Ils ne seront chassés du pouvoir qu’en 1979, lorsque l’armée vietnamienne intervient militairement. Rappelons que le régime des Khmers Rouges fit, entre 1975 et 1979, environ 1,5 millions de victimes, soit 20% de la population khmère d’alors[24].

             Avec ces éléments en tête, force est de constater que la stratégie américaine ayant sous-tendue les interventions américaines au Cambodge n’ont pas permis d’atteindre les objectifs fixés : non seulement les guérilleros vietnamiens ne seront pas délogés mais en plus l’exportation de la guerre en territoire khmer provoquera le débordement de l’emprise communiste sur le Cambodge, pire hantise des stratèges américains dont la rhétorique se fonde toujours sur la « théorie des dominos ».

Quel a été son impact ?

            Pour les « anti-guerre » tout comme pour les électeurs de Nixon, l’annonce d’un effort de guerre vers le Cambodge apparaît comme une nouvelle étape dans l’escalade de la guerre du Vietnam et les réactions sont épidermiques aux Etats Unis.

            En effet, 10 jours après avoir annoncé le retrait de 150 000 hommes du théâtre vietnamien, l’intervention télévisée de Nixon confère à un reniement de sa promesse d’accalmie et ce d’autant plus que l’opinion publique américaine se sent manipulée car elle n’apprendra l’ampleur des opérations au Cambodge que lorsque Bill Clinton fera ouvrir les archives en 2000.

            Aussi dans la foulée, s’organisent de nombreux soulèvements populaires, notamment sur les campus, pour conspuer cette position jusqu’à atteindre une flambée de violence causant 4 morts dans le camp des révoltés à l’université de Kent State[25].

          Ces mouvements de contestation formant les développements du prochain article, nous nous en tiendrons donc à cette courte conclusion.

[1] https://blogs.weta.org/boundarystones/2015/04/23/nixons-weirdest-day

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/05/guerre-des-images-10-12-septembre-1969-funerailles-dho-chi-minh-un-repit-inespere-dans-la-confrontation-sino-sovietique/

[3] http://www.mekong.net/cambodia/nixon430.htm

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/12/10/guerre-des-images-0-en-guise-dintroduction-guerre-du-vietnam-et-medias/

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/indochine-ou-vietnam-christopher-e-goscha-vendemiaire-edition-2015/

[6] Christopher Goscha, Indochine ou Vietnam ?, Vendémiaire, 2015, p.82 à 92

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[8]Christopher Goscha, Indochine ou Vietnam ?, Vendémiaire, 2015 , p.13 à 49

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/07/defi-30-jours30-articles-10-opium-source-de-linstallation-des-occidentaux-en-extreme-orient-et-fleau-en-asie-du-sud-est-en-general-et-au-vietnam-en-particulier/

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/04/defi-30-jours30-articles-7-la-religion-cao-dai-saint-victor-hugo-et-sainte-jeanne-darc-au-vietnam/

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/05/defi-30-jours30-articles-8-hoa-hao-le-bouddhisme-vietnamien-reforme/

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/01/05/guerre-des-images-1-11juin-1963-limmolation-du-moine-thich-quang-duc-et-la-fin-de-la-stabilite-de-la-republique-du-vietnam/

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/17/defi-30-jours-30-articles-20-front-de-liberation-montagnard-et-front-unitaire-de-liberation-des-races-opprimees-flm-et-fulro-lheritage-du-pays-montagnard-du-sud-indochinois-du/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/16/defi-30-jours30-articles-19-pays-montagnard-du-sud-indochinois-pmsi-la-mobilisation-politique-montagnarde-durant-la-premiere-guerre-dindochine/

[14] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[15] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/04/29/guerre-des-images-7-1er-fevrier-1968-saigon-execution-debuts-de-loperation-phoenix-et-sensationnalisme-contre-information/

[16] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/05/guerre-des-images-10-12-septembre-1969-funerailles-dho-chi-minh-un-repit-inespere-dans-la-confrontation-sino-sovietique/

[17] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/02/18/guerre-des-images-5-20-juin-1967-cassius-clay-alias-mohamed-ali-condamne-pour-avoir-refuser-de-partir-au-vietnam-le-refus-de-la-conscription-et-le-mouvement-des-droits-ci/

[18] Laetitia Battisti, Bombardements américains sur le Cambodge (1965-1973)- Le rôle du travail de mémoire artistique, Institut d’étude politique de Toulouse, 2015, p.17 à 32.

[19] Idem.

[20] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/24/defi-30-jours-30-articles-27-le-discours-de-de-gaulle-a-phnom-penh-1er-fevrier-1966-discours-de-fin-dempire-colonial-en-ex-indochine-francaise/

[21] Laetitia Battisti, Bombardements américains sur le Cambodge (1965-1973)- Le rôle du travail de mémoire artistique, Institut d’étude politique de Toulouse, 2015, p.17 à 32.

[22] Idem.

[23] Idem.

[24] https://www.youtube.com/watch?v=qf5BaTs9ICo

[25] https://blogs.weta.org/boundarystones/2015/04/23/nixons-weirdest-day

Guerre des images #10 – 12 septembre 1969 – Funérailles d’Ho Chi Minh : un répit inespéré dans la confrontation sino-soviétique.

funéraille ho chi minh

« Un peu de patriotisme éloigne de l’internationalisme, beaucoup de patriotisme en rapproche »,

Jean Jaurès, L’armée nouvelle, 1911

Que montre la photo ?

        On peut voir la dépouille d’Ho Chi Minh reposant dans un cercueil de verre alors qu’il est entouré des quatre hommes forts du Politburo du Parti des Travailleurs Vietnamiens (nom du parti communiste vietnamien à partir de 1960), de gauche à droite on trouve : Le Duan, premier secrétaire du Parti ; Ton Duc Thang, vice-président ; Truong Chinh, membre éminent du Politburo et idéologue majeur et Pham Van Dong, premier ministre.

            Bien que le défunt ait rendu l’âme le 2 septembre, soit 24 ans jour pour jour après la déclaration d’indépendance sur la place Ba Dinh[1], la nouvelle du décès de l’oncle Ho ne fut rendue publique que le lendemain pour ne pas perturber les festivités de circonstance[2].

Dans quel contexte la photo a-t-elle été prise ?

           1969 est une année particulièrement critique pour le Nord Vietnam pour au moins 3 raisons.

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Nikita Khrouvtchev (1894-1971)

D’abord c’est l’année de l’acmé des tensions sino-soviétiques. En effet, suite à la mort de Staline en 1953, son successeur au poste de secrétaire général du PCUS Nikita Khrouvtchev lance la déstalinisation du régime soviétique lors du XXème Congrès du PCUS. Sur le plan intérieur il s’agit de rompre avec les méthodes brutales de gouvernement de « l’Homme de Fer », ce qui se traduit sur le plan extérieur par une accalmie sur le plan diplomatique en période de guerre froide soutenu par l’idée selon laquelle les blocs communiste et capitaliste peuvent vivre côte à côte sans conflit frontal : c’est la « coexistence pacifique ». Sur le plan idéologique et dogmatique, cette modération apportée à la « Révolution Prolétarienne », établie comme nécessairement violente et absolue par les marxistes « orthodoxes », devait valoir au nouvel homme fort d’URSS d’être taxé de « révisionnisme bourgeois».

 

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Eduard Bernstein (1850-1932)

Comme il ne s’agit pas ici de faire un cours traitant de l’histoire des idées marxistes, on notera seulement que ce terme fait référence à une controverse ancienne : à la fin du XIX siècle, un social-démocrate allemand répondant au nom d’Eduard Bernstein avait dans Présupposé du Socialisme pris le contrepied des thèses de Marx dans le Manifeste du Parti Communiste s’agissant de l’évolution du capitalisme et en avait déduit qu’avec plusieurs lois sociales fortes, la Révolution s’avérait non nécessaire. Cet abandon de la logique révolutionnaire fut violemment attaqué par les « orthodoxes » comme Rosa Luxembourg, Klara Zetkin et Karl Kautsky. Ce dernier, ayant développé la critique la plus « solide » de Bernstein, vit ses thèses reprises par Lénine qui s’en servit en 1918 pour justifier la suppression des libertés individuelles type Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, considérées comme un héritage « bourgeois » contrevenant aux nécessités de la «Révolution Prolétarienne »[3].

 

        Si coté soviétique cette position se justifie par des besoins de réformes intérieures et de désescalade nucléaire, Mao compte utiliser ce prétexte pour prendre la tête du mouvement communiste mondial et évincer un Khrouvtchev déconsidéré pour son statut d’apparatchik, jugé inférieur à celui de meneur d’homme et de chef de guerre du n°1 chinois. Pour se départager, les rivaux marxistes vont choisir un des point les plus « chauds » de la guerre  froide : l’Indochine, au sein de laquelle le Vietnam et le Laos[4] connaissent un regain de tension continu. Après la crise des missiles de Cuba en 1962 (à la suite de laquelle le retrait des missiles soviétiques fut conspué par le PCC), l’entrée en guerre de Washington contre la guérilla communiste vietnamienne en 1964 entrainera le soutien de Moscou mais la méfiance de Pékin vis-à- vis de Hanoï. Comme nous le verrons plus loin, cette situation poussera les « camarades » vietnamiens à vouloir « vietnamiser » la guerre en diminuant l’influence chinoise sur le cours de la guerre.

     Des litiges frontaliers viennent mettre le feu à la poudrière idéologique et personnelle : en mars des troupes sont déployées de chaque côté de la frontière commune et l’armée soviétique prend une position contestée en tuant 30 soldats chinois. Peu après Moscou réfléchit à des frappes ciblées au cœur même de la Chine populaire, en réponse Pékin se rapproche rapidement mais officieusement de Washington (le rapprochement officiel aura lieu en 1972 avec la visite de Nixon à Pékin)[5].

        Ensuite, par extension, c’est également l’année du conflit durant laquelle les relations entre Hanoï et Pékin seront les plus exécrables, préparant en cela le terreau sur lequel prospèrera la guerre sino-vietnamienne de 1979.

           S’il ne s’agit pas de refaire l’historique des relations entre le PCC et le PCV, il faut néanmoins poser quelques jalons permettant d’éclairer la situation. Grossièrement, la Chine voyait dans la partition du Vietnam par les Accords de Genève de 1954, sur lesquels ils ont lourdement pesé, un moyen de gérer le départ des Français sans voir les armées « impérialistes » américaines au contact direct de leur frontière. Comme la Corée du Nord, dont le sort fut réglé lors des mêmes conférences à Genève en 1954, la République Socialiste du Vietnam est considérée comme une zone tampon dans un contexte de Guerre Froide.

           Aussi lorsqu’en décembre 1960 fut créé le Front National pour la Libération du Sud Vietnam afin de reprendre la guérilla communiste au sud du 16 ème parallèle, « Hô à la volonté éclairée » avait dû arracher des deux grands frères socialistes un soutien de principe et matériel pour ses combattants, ménageant par là le chou soviétique adepte de « la coexistence pacifique » avec la chèvre chinoise partisane de la « guerre révolutionnaire contre les réactionnaires ».

       Seulement, une fois passée l’escalade du conflit avec l’intervention direct de l’US Army à partir de 1964 et le paroxysme de la brutalité guerrière de l’offensive du Têt 1968 (que Pékin avait ouvertement désapprouvé), Washington entend négocier et des pourparlers de paix sont organisés à Paris dès février 1968.

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Ouverture de la conférence de Paris en février 1968. Les négociations resteront au point mort jusqu’en 1972, chaque parti voulant signer un accord en position de force.

   Dans cette situation la volonté d’autonomie vietnamienne se heurte au problème diamétralement inverse à celui de 1960 : alors que les Soviétiques soutienne la stratégie conciliatrice de Hanoï, les Chinois fustige cette approche « diplomatique », craignant de voir son allié vietnamien en position de faiblesse lors des tractations et donc les frontières chinoises compromises par des concessions trop importantes. Si en apparence Mao accepte le compromis « négociation-combat » de Hanoï, sur le terrain les soldats chinois affectés à la logistique ou à la défense anti-aérienne des positions stratégiques du Nord Vietnam (1707 avions américains abattus, 1608 endommagé, 42 aviateurs capturés en 4 ans) sont démobilisés à partir de novembre 1968, en 1969 toutes les batteries de DCA chinoises ont évacué et en juillet 1970, il n’y a plus aucun soldat chinois au Nord Vietnam. Dans le même temps l’aide chinoise de 1969 diminue de 20% par rapport à son niveau de 1968 et de 50% en 1970. En face, c’est le début du « retrait tactique » des « boys » : la « vietnamisation de la guerre » est en marche, les « parrains » sino-soviétique d’une part et américain d’autre part se mettent en retrait, laissant Sud et Nord Vietnam face-à-face[6].

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Affiche de propagande nord-vietnamienne. On peut y voir la tête de Nixon sur une bombe et le slogan « Nixon doit payer la dette du sang »

Pour autant, Washington ne compte pas laisser le Vietnam se réunifier sous la bannière communiste et, troisième point marquant de 1969, reprend sa campagne de bombardement massif du nord du 16ème parallèle à partir du 5 juin. L’armée américaine se prépare également à intervenir au Cambodge pour déloger les « sanctuaires » des guérilleros communiste malgré les premiers retraits de troupe à partir du 8 juin. Le Nord Vietnam, déjà durement touché par 3ans de pilonnage intense (1965-1968), subit un déluge de feu et vit essentiellement des désormais maigres ravitaillements chinois et de ceux envoyés par Moscou mais qui rencontre parfois des problèmes de transits à travers le territoire chinois. Rappelons qu’entre 1964 et 1972, l’aviation américaine aura déversé 7,4 millions de tonnes de bombes sur le Nord Vietnam alors que l’ensemble des bombardements de la deuxième guerre mondiale (1941-1945) n’avait vu « que » 3,3 millions de tonnes de bombes larguées par l’oncle Sam sur les théâtres européen et asiatique[7]. Autant dire que le choc est brutal pour la République Démocratique du Vietnam et sa population…

 

En quoi cette photo montre-t-elle l’évolution du conflit vietnamien ?

              Etant donné la richesse des éléments de contexte cités plus haut ainsi que ceux du prochain paragraphe, cette partie sera volontairement réduite au fait que, dans ce balai d’alliances idéologiques/pratiques, la direction du Parti Communiste Vietnamien connut diverses orientations politiques et militaires, faisant et défaisant les carrières des cadres et officiers supérieurs. 1969 est une année charnière en ce que, même si la mort d’Ho Chi Minh aura offert une accalmie dans les tensions sino-soviétiques, la direction du Parti bascula lentement mais surement en faveur des Soviétiques. Il faudra attendre 1989 pour que le Vietnam normalise ses relations avec son grand voisin du nord, après une guerre-éclair (17 février-16 mars) ayant fait environ 200 000 morts dans les deux camps.

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Mao Zedong rencontre Richard Nixon en juin 1972 à Pékin. Les Vietnamiens, venant de subir une ultime campagne de bombardement intensif avant le départ des troupes américaines, nourriront une rancune certaine à l’égard du PCC pour ce qu’il juge être une trahison.

            Tout Ho Chi Minh qu’il fut, le père de la révolution lui même dut subir les conséquences de ces divers renversements d’alliance et de pouvoir, au point de n’avoir plus qu’une influence symbolique à partir de 1955. En effet, en 1955 le Parti, via les « conseillers » militaires et politiques envoyés par Pékin dès 1949, étaient sous la direction d’une classe de meneurs maoïstes « durs » recrutés sous impulsion chinoise davantage pour leur disposition au fanatisme idéologique du fait de leur extraction paysanne (forcément signe d’honnêteté et de légitimité pour les communistes chinois) et à la brutalité que pour leurs capacités réels. Ainsi en 1955, le chef de la police politique vietnamienne, un certain Tran Quoc Hoan, aurait fait assassiner la maîtresse cachée d’Ho Chi Minh à la fois parce que celui-ci était jugé trop pro-soviétique et pour maintenir l’aura de sainteté du leader. Depuis le triste sir à disparu de l’histoire officielle[8]. On notera que le général Vo Nguyen Giap connaîtra la même forme d’isolement, son prestige militaire suite à Dien Bien Phu et à la chute de Saïgon ainsi que ses positions pro-soviétiques étant jugés trop important par les caciques du Parti.

Quel a été son impact ?

            La mort du père de la Révolution Vietnamienne est quasiment un non événement en terme d’influence sur le cours de la guerre. En effet, les services de renseignement américain était parfaitement au fait qu’Ho était un gros fumeur[9] (pour l’anecdote, il avait la réputation de ne fumer que des cigarettes américaines, une prouesse dans un Vietnam sous embargo) et qu’il connaissait des complications respiratoires depuis plusieurs années puisque, très malade et sentant sa fin proche, ce fils de mandarin s’était rendu en « pèlerinage » sur la tombe de Confucius en 1965[10].

            Par ailleurs et dans la même veine, alliés et ennemis du Nord Vietnam savaient que l’oncle Ho, bien qu’occupant une fonction symbolique dans son pays, n’avaient quasiment plus aucune influence sur les décisions du Parti au moment de sa mort. Comme nous venons de le voir les diverses orientations des dirigeants vietnamiens, et les purges qui s’en suivirent, avaient déjà fini de transférer le pouvoir de Ho dans les mains du Politburo.

            C’est donc d’un point de vue purement symbolique que la mort d’Ho Chi Minh eu un impact.

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Le jeune Ho Chi Minh lors du Congrès de Tours de 1920 qui vit la naissance du Parti Communiste Français.

Sur le plan extérieur d’abord et comme le titre de l’article le laisse entendre, la figure du vieux révolutionnaire était suffisamment prestigieuse et respectée pour mettre en sourdine les rivalités entre frères ennemis marxistes. Lui le révolutionnaire « Rouge » pur et dur, témoin et participant à la fondation du parti communiste français, l’homme du Komintern ayant survécu aux purges staliniennes des années 30, l’exilé durant plus de 30 ans, le chef de guerre contre les Français ayant pris le maquis à 55 ans, l’infatigable diplomate tentant (en vain) de mettre en sourdine les divisions entre « camarades » dans l’intérêt de son peuple, le vénérable « oncle » dans la plus pur tradition du gentilhomme confucéen, incarnait une vision quasi religieuse et romantique du communisme moderne avec tout ce que cette vision implique de sacrifice, de gloire, d’ascèse ou d’épreuve. Ainsi, malgré les tensions, maoïstes et soviétiques firent le déplacement pour lui rendre hommage.

 

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Alexis Kossyguine (1904-1980)
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Chou En Lai  (1898-1976)

Même si les représentants chinois, menés par le premier ministre chinois Chou En Lai et le maréchal Ye Jianying (principal artisan du rapprochement sino-américain), ne restèrent qu’une journée à Hanoï, les Vietnamiens réussirent à organiser une rencontre secrète entre ceux-ci et la délégation soviétique ; emmené par Alexis Kossyguine, Président du conseil des ministres d’URSS ; le 11 septembre à l’aéroport de Pékin[11]. Dernier service rendu par Ho, les relations sino-soviétiques et sino-vietnamienne en sortiront nettement améliorées[12] jusqu’à ce que le rapprochement Pékin-Washington de 1972 viennent détruire l’ensemble…

 

            Sur le plan intérieur, la mémoire du défunt fut évidemment au centre de tous les jeux de pouvoirs du moment. Ainsi, comme le culte de Lénine fut principalement le fait d’un Staline en quête de légitimité et au mépris des dernières volontés du père de la Révolution bolchevique, les cadres du Parti des Travailleurs Vietnamiens organisèrent le culte d’Ho Chi Minh en publiant une version tronquée de son testament. Il fallut attendre 1986 et la politique du « Doi Moi » (ou « Renouveau ») pour voir d’autres versions émergées. On trouve d’abord celle publiée par le journal Tîen Phong le 9 mai 1989 et datée du 10 mai 1968 dans laquelle les Vietnamiens apprirent notamment que l’oncle Ho voulait être incinéré et était tout à fait opposé à l’idée d’un culte posthume et d’un mausolée « à la Lénine ». Cinq jours après c’est le journal Nhan Dan, quotidien du Parti, qui publie une version datant de 1965 et complétant le texte précédemment publié. Le Parti lui-même publiera une version définitive des testaments en y ajoutant les photographies d’origines des textes écrits de la main de Ho lui même[13]. Depuis, comme chacun le sait, la figure du révolutionnaire vietnamien est omniprésente dans son pays et il est en passe de devenir un génie tutélaire du Vietnam pour son rôle pionnier de libérateur et d’unificateur du pays. Pour ce faire, un temple lui est dédié sur une haute colline de Ba Vi, près de Hanoï.

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Autel dédié à Ho Chi Minh dans le temple de Ba Vi. Le message sur le fronton rappel une phrase du révolutionnaire « Rien n’est plus précieux que l’indépendance et la liberté ».

            En guise de conclusion, intéressons nous au contenu de ces testaments qui permettent d’éclairer la vision qu’avait Nguyen Le Patriote de son œuvre passée et des mots qu’ils voulaient léguer à la postérité.

            Fidèle à sa réputation de militant chevronné n’ayant jamais voulu être doctrinaire ou idéologue (fonction dévolu à Truong Chinh depuis la création du Parti Communiste Indochinois), l’Oncle Ho s’est adonné à un style est plutôt plat, sans sensibleries, ni envolées lyriques (pourtant assez souvent répandues dans les textes marxistes) et faisant ressortir les deux caractéristiques principales qui formèrent l’originalité de son combat : le national-communisme[14].

            En effet, si cette contradiction absolue peut s’avérer confuse pour un observateur occidental des choses vietnamiennes calfeutrer dans des catégories inconciliables, Ho Chi Minh a réussi à la tenir tout au long de sa vie. Comment ? Par la primauté accordée à l’action prochaine, à la situation vécue, à la « praxis », pour jargonner selon l’école de pensée marxiste, qualité que même ses plus féroces détracteurs ne sauraient lui nier. On en veut d’ailleurs pour preuve la rapidité de l’attaque : « Dans la lutte patriotique contre l’agresseur américain… ».

            A l’écrit cela se traduit à la fois par un constant rappel aux idées de la IIIème Internationale bolchevique, à la volonté de voir le mouvement ouvrier international prospérer, à la recherche de filiation avec Lénine et Marx, à sa vision du Parti tel qu’il le souhaite mais aussi par une familiarité et une bonhomie dans le ton ainsi que par des références culturelles quasi folkloriques ou tenant à la beauté des paysages vietnamiens.

            Le texte prend ainsi la tournure d’une dernière leçon (les termes revenant le plus souvent étant ceux de « moralité révolutionnaire ») délivrée par un aïeul respectable à une famille étendue que serait le peuple vietnamien.

             Si ce type de relation filiale dans la vie publique peut faire sourire en prenant des airs de coquetterie de vieillard ou crier à la supercherie d’un paternalisme héroïque dérivant d’un culte de la personnalité longtemps caractéristique d’un fanatisme marxiste-léniniste produit d’un lavage de cerveau dès l’enfance, il n’en est rien. Cette conception du pouvoir est profondément ancrée dans la société vietnamienne de par ses traditions multiséculaires. Malgré les ruptures qu’avait provoquées la colonisation française puis la révolution marxiste, la famille et le village restait et reste encore aujourd’hui les deux foyers d’une vie publique conçue comme un principe d’association hiérarchisé selon les préceptes de Confucius. Aussi l’appellation « oncle » ou « bac » en vietnamien (désigne l’oncle plus vieux que son propre père), auquel Ho Chi Minh tenait beaucoup, créait un lien de solidarité tellement fort au sein de la population vietnamienne que même le déluge de bombes américaines ne put le briser. Elle constituait également le sceau de la réussite et de la légitimité populaire du vieux leader alors même que son influence disparaissait peu à peu du processus de décision au sein du Parti.

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L’oncle Ho en visite dans un village de la proche de Hai Duong, 1964.

             La perte de vitesse de l’idéologie marxiste-léniniste orthodoxe dans le Vietnam d’aujourd’hui a conduit le gouvernement d’Hanoï à faire la promotion de la « Pensée Ho Chi Minh[15] » pour la direction des affaires publiques. Si les contours de cette idéologie restent flous, on peut supposer que son usage légitime et permet de résoudre par voie de « praxis » et de pragmatisme le paradoxe (un autre) qui caractérise le régime vietnamien actuel : « l’économie de marché à orientation socialiste[16] » inaugurée lors des réformes du Doi Moi.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/09/02/actualite-declaration-dindependance-vietnamienne-que-sest-il-passe-le-2-septembre-1945/

[2] http://www.nydailynews.com/news/world/minh-north-vietnam-president-dies-79-1969-article-1.2345741

[3] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.290 et 291

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/01/14/guerre-des-images-2-20-septembre-1965-le-pilote-et-la-milicienne-le-laos-au-centre-de-la-deuxieme-guerre-dindochine-le-nord-vietnam-sous-les-bombes-et-le-prisonnier-le/

[5] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.337

[6] Idem, p.314 à 336

[7] voir http://www.landscaper.net/timelin.htm#VIETNAM%20WAR%20STATISTICS et http://www.angelfire.com/ct/ww2europe/stats.html

[8] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.267 à 278.

[9] http://www.nydailynews.com/news/world/minh-north-vietnam-president-dies-79-1969-article-1.2345741

[10] Claude Gendre, La Franc-maçonnerie mère du colonialisme – Le cas du Vietnam, L’Harmattan, 2011, p.122

[11] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.338

[12] Idem, p.338 à 341.

[13] Alain Ruscio, Ho Chi Minh – Textes 1914-1969, L’Harmattan, p.209 à 217

[14] Jean Lacouture, Sur le testament d’Ho Chi Minh. In: Tiers-Monde, tome 11, n°42-43, 1970. Le Vietnam entre la guerre et la paix. pp. 265-268. https://www.persee.fr/doc/tiers_0040-7356_1970_num_11_42_1701

[15] http://vovworld.vn/fr-CH/chronique-du-jour/la-pensee-de-ho-chi-minh-base-et-ferment-de-toute-vie-sociale-440121.vov

[16] https://www.lecourrier.vn/perfectionner-leconomie-de-marche-a-orientation-socialiste/116831.html

Guerre des images #9 et actualités – « Le salut venant du ciel », zones économiques spéciales vietnamiennes et décès de Jean-François Parot.

Comme le contexte guerrier de 1968 a déjà été longuement abordé dans les articles « Guerre des images » précédents et que, art graphique oblige, la photo d’aujourd’hui parle d’elle-même dans ce qu’elle met en scène et dans son utilisation cinématographique , cet article ne suivra pas le plan habituel en quatre questions.

Je vous propose donc de le compléter avec le traitement de deux actualités liés au Vietnam et que je n’ai pas pu ou ne peux pas traiter via le format des articles que comporte ce blog. Partant, nous parlerons des remous causés au Vietnam par l’installation de Zone Economique Spéciale  et de la disparition de Jean-François Parot, diplomate et homme de lettre français s’étant illustré à propos du Vietnam.

« Le salut venant du ciel » – 1er avril 1968- Le martyr du soldat américain durant la guerre du Vietnam

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On doit le cliché à l’étude au photographe américain Art Greenspon. La scène immortalisée montre Tim Lickness, du 502ème régiment d’infanterie de la 101ème  division aéroportée, les bras tendus vers le ciel afin de guider les hélicoptères de secours

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Art Greenspon en 1968

dans leur mission de sauvetage.

Ladite section américaine se trouve alors dans une embuscade Viêt Cong dans la vallée de Ashau, tout près de Hué. Le contexte de ce début d’année 68 ayant déjà été traité en profondeur à l’occasion des derniers articles,on se bornera ici à signaler que le but des forces armées américaines et sud-vietnamiennes était de traquer les compagnies Viêt Công après la reprise de Hué et de couper une ramification de la piste Ho Chi Minh ravitaillant les environs de l’ancienne capitale impériale vietnamienne[1].

La photo est ici suffisament explicite pour se voir résumer en une phrase : les deux pieds dans « l’enfer vert » et ses multiples châtiments, la position quasi christique du soldat Lickness traduit toute la détresse du moment.

C’est pour cette raison que ledit cliché, en plus de son impact originel, servit de modèle pour la production du film Platoon, sorti en 1986. Oliver Stone, le réalisateur du long-métrage, est lui-même un vétéran du Vietnam puisqu’il s’était porté volontaire auprès de l’US Army.

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Le jeune Oliver Stone lors de la guerre du Vietnam

Il s’avère important de le préciser étant donné que le récit se focalise sur le jeune Chris Taylor (Charlie Sheen), lui-même engagé volontaire qui déchante rapidement après avoir compris l’infamie de la guerre et son coût humain. De l’aveu même du réalisateur, le film tente, tant bien que mal, de retranscrire ce qu’il avait ressenti au Viêtnam alors que le pays lui-même finissait de digérer son trop plein de propagande de toute sorte pour dresser un bilan humain de ce qu’avait été l’implication de Washington au côté du régime de Saïgon.

Ainsi le film s’inscrit dans une série de films américains sortis dans les années 80 et traitant des traumatismes des  GI’s et de leur statut de victime du conflit, alors que la propagande marxiste les considérait au mieux comme des « impérialistes » et au pire comme des bouchers qui méritaient dans tous les cas la mort civile. On peut citer ici le premier Rambo (Ted Kotcheff, 1982), L’échelle de Jacob (Adrian Lyne, 1990),  ou même Full Metal Jacket (Stanley Kubrick, 1987).

Ajoutons que le personnage qui reprend la gestuelle de la photo de 1968 n’est autre que le sergent Elias (William Defoe) qui aurait été, selon Taylor, victime des machinations du sergent-chef Barnes (Tom Berenger, no spoil) après une altercation concernant des civils vietnamiens soupçonnés de complicité avec les guérilleros communistes.

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Malgré sa brutalité, Platoon fut récompensé par 4 oscars l’année de sa sortie en salle.

Le film montre alors, en plus de la cruauté de la guerre (dont nous avons déjà traité s’agissant de son histoire dans le dernier article en date : https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/03/guerre-des-images-8-16-mars-1968-le-massacre-de-my-lai-comment-ecrire-lhistoire-de-la-guerre/ ), les dilemmes moraux des combattants sur place et l’absurdité ambiante qui caractérisa la guerre du Vietnam. Par ricochet, Oliver Stone montre avec ce plan le martyr du soldat américain et ce quelque soit ses motivations premières en mettant en scène des épisode de sa propre vie[2].

On notera que le traumatisme du Vietnam fut si fort pour le réalisateur que son film d’école, alors qu’il était en classe avec Scorsese, portait déjà sur le conflit. Le scénario brut de ce qui devait être Platoon plusieurs années plus tard est ainsi né en 1976 mais se vit refuser à la fois pour sa brutalité crue et du fait que la guerre était encore trop fraîche dans les esprits outre-atlantique. Il lui fallut par conséquent devenir l’un des scénaristes les plus influents d’Hollywood (avec Midnight Express puis Conan le barbare, Scarface ou encore L’année du Dragon) pour pouvoir réaliser ce projet personnel et rédempteur[3]. Art Greenspon lui-même se penchera sérieusement sur le cas des vétérans de guerre américain une fois arrivé l’âge de la retraite.

Les zones économiques spéciales dans l’œil du cyclone populaire vietnamien.

Par définiton, les zones économiques sépciales (ZES), sont des espaces bénéficiant d’un cadre juridique particulier qui les rend plus attractives pour les investisseurs. On doit le concept à la Chine post-collectiviste de Deng Xiaoping qui, afin de mettre à profit la main d’œuvre bon marché du pays, avait accordé un certain nombre de privilèges aux entreprises étrangères sur son territoire à partir de 1979. L’expérience connut un succès particulièrement retentissant notamment s’agissant de la ville de Shenzen[4] mais aussi de toutes les villes côtières formant aujourd’hui le moteur économique du pays aussi appelé « la Chine bleue ».

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Les ZES furent la première étape de l’ouverture économique chinoise amorcée en 1976

Le Vietnam, connaissant une ouverture économique doublée d’un conservatisme politique à l’instar de son grand voisin du nord, est assez sensible à ce mode opératoire étant donné qu’il permet d’attirer des investissements massifs tout en contournant les pesanteurs et la corruption endémique propre à la bureaucratie qu’implique un régime marxiste-léniniste. Ainsi décision fut prise en 1997, lors du IVème  plénum du Comité central du PCV, VIIIème exercice , de développer à titre expérimental 3 zones économiques spéciales au sein de région littoral : Van Don (province de Quang Ninh, au Nord), Van Phong (province de Khanh Hoa, au Centre) et Phu Quoc (province de Kien Giang, au Sud)[5].

Ainsi, les lieux dits connaissent depuis lors des phases de préparation à leur spécialisation. Si on ne peut pas dans le cadre de cet article s’attacher à décrire exhaustivement tous les projets en chantier, il faut retenir que les ZES du nord et du sud devraient se focaliser sur l’activité touritsique, celle du centre devrait quant à elle se destiner à l’industie lourde et auxiliaire. Bien que toujours en construction, les ZES semblent répondre aux attentes des dirigeants vietnamiens en termes d’attrait d’investissement : la ZE de Van Don compte, par exemple, 79 projets, dont un casino et un aéroport international, représentant un investissement national et étrangers d’environ 9 400 milliards de dôngs (soit près de 376 millions d’euros)[6]. De la même façon, après expiration des privilèges accordés (exemption de droits de douanes durant 7 ans, exonération d’impôts sur les sociétés sur 4 ans, réduction de taxe de 50% pendant 9ans puis de 10% pour une durée indéterminée, entre autres), le gouvernement nourrit l’espoir de collecter en 2020 des recettes fiscales à hauteur de 4 milliards de dollars à Van Don, de 2,2milliards à Bac Van Phong et de 3,3milliards à Phu Quoc[7].

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Les ZES vietnamiennes

Ainsi, devant cette perspective florissante, la Vème session de la XIV législature de l’assemblée nationale vietnamienne, en cours à l’heure ou ces mots sont écrits, est le théâtre de la production d’une loi portant sur les régles administratives spécifiques qui seront appliquées lorsque lesdites zones spéciales seront déclarées aptes à devenir autonomes.

Or une des dispositions de cette loi fait polémique au Vietnam, y compris dans les rangs du PCV : la durée de 99 ans des baux administratifs accordés aux investsisseurs étrangers. Rappelons qu’au Vietnam, le Parti est seul propriétaire des biens fonciers et que les citoyens ne jouissent que d’un droit de location sur des laps de temps allant de 50 à 99 ans.

Mais au-delà de la limite de temps des droits accordés, c’est l’origine des investissements qui pose problème : les ZES, surtout celle de Van Don, sont investis par des projets  venant de Chine.

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La ville de Van Don, district du même nom

Si vous êtes lecteur régulier de ce blog vous connaissez déjà la situation délicate dans laquelle se trouve l’équipe dirigeante vietnamienne : il existe une animosité générale vieille de quelque 2500 ans à l’égard de « l’empire du milieu » au Vietnam mais le gouvernement, à la fois via la « tyrannie de la géographie » et la parenté de régime politique, se voit obliger de ménager Pékin, se plaçant de fait en porte à faux avec ses administrés.

 Dès lors, le gouvernement vietnamien est régulièrement accusé de « copinage » avec son homologue chinois, provoquant une colère populaire générale. Rappelons ainsi les manifestations antichinoises massives en 2014 à l’occasion de  l’affaire de la plateforme pétrolière dans les eaux territoriales revendiquées par le Vietnam[8], les événements subversifs à l’occasion de l’empoisonnement des eaux vietnamiennes suite à un accident industriel au sein d’un complexe chimique détenu par une société taïwanaise en 2016[9] ou encore la levée de bouclier à laquelle avait officiellement participé le général Giap et Nguyen Thi Binh en 2009 suite à l’octroi d’un droit d’exploitation d’une mine de bauxite à l’entreprise chinoise Chinalco[10]. Afin de saisir l’hostilité populaire, quelques images trouvées sur les réseaux sociaux vietnamiens restent ce qu’il y a de plus explicite :

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Les ZES caricaturées comme prostituées en costume colonial attendant l’arrivée des Chinois représentés par le N°1 du PCC, Xin Jinping.
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Le Vietnam: « Pour quelles raisons m’aimes tu depuis 4000 ans? »  La Chine:  » Pour ton innocence »
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Carte récapitulant les principaux intérêts chinois au Vietnam

Plusieurs manifestations ont eu lieu dans plusieurs villes et provinces à l’annonce de ces informations, malheureusement peu d’informations fiables sont disponibles à ce propos, nous nous garderons donc de tous commentaire.

Notons que, pour gérer cette remise en cause de sa légitimité et ces expressions de l’hostilité populaire, Hanoï dispose d’un arsenal répressif à la hauteur de son pragmatisme. En effet, l’ampleur de ces mouvements ne permet guère aux autorités de les contrer brutalement et ce d’autant plus que ces positions antichinoises se retrouvent dans les rangs du PCV et qu’elles trouvent leur base sur la notion d’indépendance nationale sur laquelle repose une grande partie du régime. Pourtant, le gouvernement ne saurait toléré une remise en cause totale de son pouvoir, surtout en sachant qu’une bonne part de cette contestation est alimentée par les communautés vietnamiennes d’outre-mer ( les Viêt Kieu) plus ou moins liées au gouvernement de l’ex Sud-Vietnam et donc par définition hostiles à la nature communiste du régime. Aussi, si des éléments concrets l’indiquent, les agents contestataires de près ou de loin liés aux formations « contre-révolutionnaire » et « réactionnaire » sont emprisonnés tandis que les meneurs des révoltes ayant tous les attributs de la loyauté envers le Parti sont plus ou moins intégrés au débat ou connaissent de légères mesures répressives[11].

Décès de Jean-François Parot

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Dans la nuit du 22 au 23, Jean- François Parot (1946-2018), diplomate français et écrivain à succès, est décédé à l’âge de 1971 à Missillac (Loire Atlantique). Tenant d’une tradition française de diplomate-écrivain, à l’instar de Chateaubriand ou Morand, l’homme se destina, après des études d’ethhnologie, d’anthropologie et d’histoire, aux relations diplomatiques en enchaina les postes à partir de 1974 : Zaïre, Qatar, Djibouti, Burkina Faso, Grèce, Bulgarie, Tunisie pour finir amabassadeur de Guinée-Bissau entre 2006 et 2010[12].

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Monseigneur Pigenau de Béhaine, vicaire apostolique de Cochinchine

S’il mérite une chronique sur ce blog dédié au Vietnam, c’est parce qu’il y fut en poste en 1982 lors de la réouverte du consulat général de France à Saïgon. Il prit ainsi à sa charge le rapatriement des cendres de Mgr Pigneau de Béhaine, l’évêque d’Adran, qui avait aidé le roi vietnamien Gia Long à reprendre le pourvoir en 1789 suite à la révolte des Tay Son. L’éclésiaste avait ainsi tenu la promesse de soutien du Roi de France Louis XVI faite à la famille des Nguyen, future et dernière dynastie ayant régnée au Vietnam, et ce malgré les troubles de 1789 et l’avénement de la République. A noter qu’une chronique sur cette époque charnière est déjà disponible sur le blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/18/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-leffondrement-de-la-chine-e/

En tant que diplomate dans un Vietnam qui n’avait alors pas connu sa période de Renouveau (1986), il fut un témoin privilégié de ce que fut le pays avant de devenir ce que l’on connait aujourd’hui. Connu pour en parler par grande tirade, il répond : «Comment ne pas se souvenir de cette terre lointaine avec laquelle les Français entretiennent des liens souvent charnels?»[13].

Lui-même négligé puis abandonné par son père, il adopta son fils Edouard au Vietnam.

Notons également que la carrière littéraire de l’homme avait connu un succès certain avec ses 14 livres, impliquant aussi bien un succès de librairie en France ou à l’international que des adaptations à la télévision.  Ce succès est en grande partie dû au personnage principal de ses hisoires : Nicolas Le Floch, commissaire de police de Châtelet et « chargé des affaires extraordinaires du Roy ». Grâce à ce limier l’auteur met en scène la France du siècle des Lumières avec une efficacité redoutable, fruit de sa fascination

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Le portrait en couverture du dernier ouvrage de Parot n’est autre que celui du Prince Canh réalisé à la demande Marie-Antoinette lors du passage de l’enfant à Versailles.

pour l’histoire, de son besoin continuel de prendre des notes et de sa passion pour les documents d’archive. On trouve ainsi mêlé enquête policière, reconstitutions historiques scrupuleuses, recettes de ripailles de ces héros (Parot étant lui-même une « fine gueule »), la légèreté des cours de Louis XV et XVI et la misère du peuple[14].

 En novembre dernier paraissait le 14ème volume de cette saga intitulé Le Prince de Cochinchine en référence à l’envoi à Versailles du prince Canh en1787, héritier du Roi Gia Long, pour plaider la cause de son père.

Avec lui s’éteint donc un érudit, un homme de lettre et de cutlture, incarnant lui-même le panache et le courage de son héros, un témoin des profonds liens entre la France et le Vietnam ainsi que des changements singuliers de la politique libérale prônée par Hanoï depuis la fin des années 80.

[1] http://www.famouspictures.org/vietnam-no-13/

[2] http://www.famouspictures.org/vietnam-no-13/

[3] http://gagneralaroulette.over-blog.com/pages/Platoon-8115423.html

[4] https://www.persee.fr/doc/receo_0338-0599_1983_num_14_3_2451

[5] http://vovworld.vn/fr-ch/economie/des-zones-economiques-speciales-au-vietnam-pour-dynamiser-leconomie-234219.vov

[6] http://vovworld.vn/fr-ch/economie/des-zones-economiques-speciales-au-vietnam-pour-dynamiser-leconomie-234219.vov

[7] http://vovworld.vn/fr-CH/economie/bientot-une-loi-pour-developper-les-zones-economiques-speciales-596433.vov

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mer-de-chine-vii-la-schizophrenie-vietnamienne-attraction-et-repulsion-chinoise/

[9] https://www.la-croix.com/Religion/Monde/Au-Vietnam-lEglise-defend-victimes-dune-grave-pollution-2017-01-08-1200815521

[10] http://www.lefigaro.fr/international/2009/07/22/01003-20090722ARTFIG00290-au-vietnam-le-dernier-combat-du-general-giap-.php

[11] Pierre Journoud, Les relations ambivalente entre l’état-parti vietnamien et les Vietnamiens de l’étranger dans Les enjeux géopolitiques du Vietnam, Hérodote numéro 157, 2ème trimestre 2015, p.82-96

[12][12] http://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2009/03/28/01006-20090328ARTFIG00169–jean-francois-parot-jusqu-a-l-excellence-.php

[13] Idem

[14] https://www.ouest-france.fr/europe/france/deces-de-jean-francois-parot-ancien-diplomate-et-auteur-des-aventures-de-nicolas-le-floch-5779251

Guerre des images #8-16 mars 1968 – Le massacre de My Lai: comment écrire l’histoire de la guerre ?

 

 

Que montre la photo ?

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La province de Quang Ngai

On peut voir des cadavres de villageois, principalement des femmes et des enfants, abattus en groupe sur le chemin menant au hameau de My Lai, une subdivision du village de My Son, province de Quang Ngai.

Ce groupe ne montre qu’une partie de ce qui fut appelé le massacre de My Lai, au cours duquel la compagnie Charlie du premier bataillon, 20ème  régiment d’infanterie, 11ème brigade d’infanterie, liquida de 304 à 500 personnes (304 étant le nombre retenu par la suite dans les enquêtes et la presse américaine, 500 représentant l’estimation Viêt Công) entre 7h30 et 11h le 16 mars 1968. A noter que le capitaine Medina, commandant la compagnie Charlie, fit passé tous les habitants du village pour des soldats Viêt Cong dans son rapport à ses supérieurs.

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Le sergent Ron Haerbele

On doit la photographie à l’étude au Sergent Ron Haeberle, un photographe du service de presse de l’armée américaine attaché à la compagnie Charlie. Couvrant l’événement pour l’armée, ce cliché n’est pas issu de son appareil de service (en noir et blanc, qui servit à montrer qu’officiellement il s’agissait d’un interrogatoire « classique ») mais de son appareil personnel (couleur) qui permit de dépeindre ce qu’il s’était passé en ce matin de mars 1968. Mais nous en reparlerons plus tard en évoquant les péripéties de cette affaire.

Dans quel contexte la photo a-t-elle été prise ?

En cette mi-mars, Huê vient seulement d’être arrachée par les forces américaine et sud-vietnamienne à l’occupation communiste acquise à la faveur de l’attaque du Têt 68 (voir les articles « Guerre des images » précédents : https://vinageoblog.wordpress.com/2018/04/22/guerre-des-images-special-retrospective-pour-les-50-ans-de-loffensive-general-du-tet-1968/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2018/04/29/guerre-des-images-7-1er-fevrier-1968-saigon-execution-debuts-de-loperation-phoenix-et-sensationnalisme-contre-information/ ) et le Viêt Cong, après avoir adopté la stratégie classique de guerre rangée, retrouve ses habitudes de guérillas et évite tout contact frontal avec l’ennemi. De leur côté, les  forces contre-insurectionnelles sont aux abois : il faut débusquer et « neutraliser » au plus vite les insurgés, combattants et non combattants, afin de détruire le « gros » de l’organisation opérationelle ennemie.

C’est à cette fin que fut employée la 11ème Brigade d’Infanterie. Fraîchement arrivée au Vietnam, à savoir en décembre 1967, le moral de ses troupes est encore bon et les « boys » veulent en découdre avec « Charlie le Viêt Cong ». A partir de l’attaque du Têt 68, la compagnie Charlie, issue de cette brigade, fut affectée, avec deux autres compagnies, à la localisation et à la destruction (« search and destroy ») du corps de bataille du 48ème bataillon insurgé qui venait de durement frappé la ville de Quang Ngai.

Cependant , le guérilleros avaient depuis longtemps fait des zones rurales et forestières de la province leurs repères. Aussi, la traque à laquelle se livrait la compagnie Charlie se vit semée de « booby trap », ces pièges artisanaux que nous avions déjà eu l’occasion de croiser (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/ ), et de mines qui firent des douzaines de morts et de blessés. Et le plus frustrant de tout : aucun engagement avec l’ennemi.

Peu avant le 16, le renseignement américain croit savoir que le 48ème Bataillon a trouvé refuge autour de My Son et particulièrement My Lai en raison de sa forte densité de population capable « d’absorber » sans problème un bataillon et de cacher les armes des combattants. Il s’avèrera, après le massacre, que l’unité ennemie était en fait à ce moment là près de 60km à l’ouest[1].

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Le capitaine Ernest Medina

Lors de la réunion à la veille de « l’attaque », le capitaine Ernest Medina est claire avec ses hommes : la préparation d’artillerie et les multiples sommations n’ont laissé dans le village que des soldats ennemis et, partant, la règle d’engagement prévoit d’abattre toute personne dans le hameau[2]. Ajoutons que, situation classique d’une mission de « search and destroy », la troupe avait pour mission de détruire toutes les facilités qui pourraient profiter à l’ennemi.

La frustration des hommes devant un ennemi invisible et la forte densité de piège à l’approche du village fera le reste…

Pourquoi cette photo montre-t-elle l’évolution du conflit vietnamien ?

Le tragique événement chroniqué ici est sans aucun doute le point d’orgue de la défaite stratégique, psychologique et morale de l’US Army au Vietnam et dans l’opinion publique mondiale.

S’agissant de la facette stratégique, bien que l’ayant déjà évoquée à de nombreuses reprises (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/), on rappellera brièvement ici que la guerre d’attrition mise en œuvre par le général Westmorland avait déclenché l’offensive du Têt en 1968, l’état-major Viêt Công engageant la phase 3) de la guerre révolutionnaire prématurément de peur de voir son corps de bataille anéanti[3]. En plus de ne pas avoir tenu compte des signes annonçant les ravages de ladite attaque générale[4], les officiers américains et sud-vitenamiens ont clairement faillit à la protection des populations civiles, notamment en milieu rural. Ce qui produira de lourds effets moraux et psychologiques.

 Le guérilleros communiste devant se mouvoir au sein de la population « comme un poisson dans l’eau » selon les préceptes de la guerre révolutionnaire maoïste, la confusion volontairement mise en place par les insurgés entre combattants et non-combattants associée à un constant harcèlement (pièges, embuscades, attaque éclair et repli immédiat, etc…) entraine fatalement la lassitude, une extrême tension nerveuse et une paranoïa exténuante pour les G.Is[5].

Par ailleurs, ceux-ci, croyant venir au Vietnam pour aider les populations civiles, se heurtent parfois à l’hostilité d’une partie d’entre-elles allant jusqu’à des attaques à la grenade par des femmes et des enfants. De plus, ces attaques inatendues intervienent entre deux missions « zippo », lassante et répétitive, consistant à patrouiller pour chercher ce diable d’ennemi invisible, contrôler les activités des populations civiles et détruire par le feu toute ressource ou abris pouvant servir à l’ennemi.

Ajouté à cela, la propagande (freudo-)marxiste « au pays » qui les traite comme des bouchers et qui ne relève que leurs exactions sans dire qu’elles constituent la stratégie classique d’intimidation des civiles par les ennemis[6], les conditions extrêmes de la jungle (chaleur, humidité, serpents, araignées, sangsues, etc…), les trahisons des petites amies, la flambée de violence raciale dans plusieurs villes des Etats Unis et une conscription inéquitable et, fatalement, l’absurdité de la situation provoque la baisse du moral des troupes et l’instabilité de leur équilibre mental[7]. L’ensemble de ces facteurs mène à la brutalité aveugle d’un triste épisode comme My Lai.

Rappelons d’ailleurs que selon les statistiques même de l’armée américaine, un tiers du corps expéditionnaire américain au Vietnam souffrait de problème d’addiction à la drogue, notamment à l’héroïne qui, contrairement à la marijuana, excite les hommes qui mettent alors en péril leur propre vie ainsi que celle de leurs camarades[8]. Beaucoup de vétérans souffriront de traumatismes longtemps après leur départ du théâtre d’opération. Ainsi, nombreux seront ceux qui iront gonflé les rangs des anti-guerres une fois démobilisé.

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De par cette relation de cause à effet, les lacunes stratégiques américaines au Vietnam furent une des sources de la rupture psychologique et morale que fut l’attaque du Têt 68 et la vague de contestation qui s’en suivit.

 La photo à l’étude, son histoire et surtout les enquêtes et procès qui s’en suivirent n’en furent que les symptomes visibles…

Quel a été son impact ?

Si la photo et le cas de My Lai sont très connus aujourd’hui, ils n’apparurent pas directement au grand jour.

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Hugh Thomspn

Pour remonter à l’origine des péripéties de notre affaire, il nous faut parler de l’adjudant Hugh Thompson, pilote d’hélicoptère chargé du soutien de la compagnie Charlie alors qu’elle était censée être au prise avec le 48ème bataillon Viêt Cong. Celui-ci, et ses deux hommes d’équipage, se rendirent vite compte de la folie meurtrière dont ils étaient témoins et tentèrent de sauver quelques personnes. Comptant sans doute sur l’autorité de l’officier en charge de « l’attaque », le lieutenant William Calley, pour calmer la situation, il s’entendit répondre par celui-ci, alors qu’il demandait l’autorisation d’évacuer quelques villageois, que tout ce qu’il ferait c’est de leur lancer une grenade. Prenant l’initiative, le pilote entreprit de sauver le groupe en se posant entre lui et ses camarades pris de frénésie, après avoir donner l’ordre à ses tireurs de braquer leurs fusils-mitrailleurs de gros calibre sur quiconque tenterait d’empêcher le sauvetage[9].

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Le lieutenant Calley

Encore abasourdi par ce dont il fut le témoin, il fit son rapport en rentrant à la base. On lui décerna la Distinguished Flying Cross mais sans aucune citation, un moyen d’acheter son silence … Une enquête est ouverte et, malgré le rapport des autorités sud-vietnamiennes établissant le fait que la population civile fut exécutée et une grande partie du village de My Son rasée, le compte-rendu à propos de My Lai fait officiellement état d’un succès, même si le 24 avril suivant 20 civils furent déclarés accidentellement abattus dans le chaos de la mélée. L’adjudant Thompson fut alors assigné à des missions de plus en plus dangereuses et sans couverture appropriée, raison pour laquelle il fut « descendu » à 5 reprises. A noter que le 5ème crash l’handicapera à vie[10].

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Ronald Ridenhour

Mais dans le même temps, Ronald Ridenhour, tireur embarqué avec Thompson, profita de sa familiarité avec les hommes de la compagnie Charlie (il s’était entrainé avec eux) pour mener sa propre enquête en « sous-marin » et récolter un maximum de témoignage. De retour au pays et libéré de ses obligations envers l’armée, il envoya le tout au Congrès et au Pentagone, ce qui entraina le début d’une enquête officielle  sur le massacre en lui-même et sur sa couverture par les officiels. Partant, en septembre 1969 le lieutenant Calley, le capitaine Medina, un autre officier et 9 soldats furent accusés du meurtre de 109 civils[11].

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Seymour Hersh. Son travail sur le procès de Medina et de Calley lui valut le prix Pullitzer en 1970

Si ce fut déjà un bon début pour galavaniser les anti-guerre, c’est l’enquête du jounaliste Seymour Hersh et les photographies du massacre par Haerbele publiées dans le très célèbre magazine Life qui fit éclater l’affaire à la face du monde. Inutile de décrire à quel point l’opinion publique américaine et mondiale, déjà perplexes face à la guerre américaine et surprise de l’attaque du Têt 68, fut émue par cette histoire. Les mouvement anti-guerres utilisèrent dès lors systématiquement le cas de My Lai pour conspuer l’intervention américaine au sud du 17ème parallèle.

Notons que le procès civil ne vit que le lieutenant Calley condamné à la prison à vie pour le meurtre de 22 civils vietnamiens mais il fut libéré sur parole en 1974. L’acquittement du reste des prévenus et la liébration sur parole du lieutenant se base sur une défense consistant à dire qu’il n’ont fait que suivre les ordres, ce qui fut d’ailleurs coroborer par l’enquête militaire.

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Le lieutenant-général Peers. Il donna son nom à la commission d’enquête font il eut la charge à propos du massacre de My Lai.

En effet, sans vouloir faire un cour de procédure juridique, il faut souligner que la couverture de ce massacre par l’état-major provoqua des remous au sein même de l’armée à propos de la défectuosité du commandement et des cas avérés d’indiscipline que ce fait sous-tendait. De ce fait, le lieutenant-général William Peers fut mandaté le 16 Novembre 1969 pour faire la lumière sur l’étendu des problèmes de la chaine de commandement. Le rapport qu’il rendit le 14 mars 1970, après une enquête à marche forcée, est sans appel : si on ne sait pas qui a ordonné le « tir-à-vue » le 16 mars 1968, l’ensemble du commandement est impliqué dans la couvreture du drame, de la compagnie (lieutenant) à la division (général de division). 30 personnes, dont 14 officiers, furent passées en cours martiale pour ne pas avoir rapporter les événements de My Lai. Aucune ne fut condamnée.

Notons que bien peu d’Américains connaissaient l’histoire de l’adjudant Thompson avant l’interview qu’il donna à la BBC en 1988 et qu’une campagne de soutien public ne lui permette de se voir décerner la Soldier’s Medal en 1996[12].

L’enquête n’est d’ailleurs pas clause étant donné que le 50ème anniversaire de l’événement cette année provoquera l’ouverture des archives des services de renseignement de l’armée américaine et que plusieurs éléments pourraient apporter d’autres perspectives à l’affaire. Les principales problématiques soulevées sont ici  de savoir si d’autres « My Lai » ont eu lieu et si certains d’entre eux furent utilisés pour gonfler le « bodycount » qui permettait à l’US Army de prouver l’efficacité de son action et la fin prochaine du conflit. Ce sujet méritant un article en lui-même de par sa richesse et sa complexité, j’implore les interéssés de bien vouloir faire preuve de patience.

Au dela du battage médiatique et de l’huile que le cliché des massacrés de My Lai jeta sur le brasier des oppositions pro- et anti-guerres, sujet que nous avons déjà en partie évoqué dans l’article d’introduction (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/12/10/guerre-des-images-0-en-guise-dintroduction-guerre-du-vietnam-et-medias/ ), c’est surtout concernant l’écriture de l’histoire militaire américaine que la tragédie que nous chroniquons provoque une rupture inédite.

Effectivement, il faut bien garder à l’esprit que les Etats-Unis, au fil de leur courte histoire, furent longtemps isolationnistes et quand bien même ils participèrent (tardivement) à la première guerre mondiale, le comportement des nations européennes après le traité de Versailles (notamment s’agissant du remboursement de l’aide de guerre) leur fit regretter leur participation. Il fallut attendre Pearl Harbor pour voir les militaires et politiques « Yankee » vouloir sortir de leur frontière et de leur pré-carré sud américain à nouveau.

Cette visions du monde couplée à la chronologie que nous venons de détailler implique nécessairement une vision mythifiée de la guerre dans le sens où, en l’absence de précédents historiques conrairement aux armées du vieux continents, il fallait bien trouver un moyen de mobiliser psychologiquement les masses, combattantes ou non.

Aussi, si les orgies de violence et de cruauté contre les civils furent, sont et seront toujours le corolllaire des guerres et qu’au final celles-ci tomberont toujours sous les coups de la définition retenue en droit international  pour les crimes de guerre[13], c’est le traitement de ces violences qui permettent de percer ou non le récit mythifié de la guerre[14].

Or, à partir de 1942, on remarque qu’il fut constant pour l’armée américaine de mentir par ommission pour lier la chose martiale et politique. Que les plus pro-américains d’entre vous se rassurent, ce procédé est commun à toute les nations du monde. Là où l’oncle Sam se distingue, c’est par l’intensité des violences que cachaient les euphémismes propres au langage stratégique (dégats collatéraux, marge d’erreur, neutralisation, etc…). Rappelons ici que nous avions déjà parler de la doctrine de bombardement des populations en haute altitude, de l’emploi de l’arme atomique ou encore, pour se rapprocher du sujet vietnamien, de l’agent orange[15] et du napalm[16] en dans des proportions gigantesques.

Cette représentation de la guerre asseptisée, sanitaire, « propre » et « morale » – comme pourrait le dire les militaires israëliens[17] – néglige ou ne veut pas voir la cruauté et la bestialité de l’être humain. On peut d’ailleurs y ajouté la spécificité américaine qu’est Hollywood, fabriquant à la chaîne des héros pour chaque guerre menée par le Pentagone.

Le mythe ne peut perdurer que si le public auquel il s’adresse y croit, s’il se voit percé tout ce qui fut refoulé ressurgit.

C’est précisément ce qui se passa au cours de la guerre du Vietnam et plus particulièrement à l’occasion de My Lai.

La traversée du miroir fut d’autant plus douloureuse pour les Etats Unis que les journalistes couvrant les événements au Vietnam n’allaient guère sur le terrain et que, partant, s’ils avaient adhérés à la vision technique de l’état-major américain, le trouble apporté jusque dans leur confort urbain par l’attaque du Têt 68[18] les fit tomber dans les maladies cancéreuses du journalisme que sont le sensationalisme et le voyeurisme.

Dès lors, et comme nous l’avions déjà évoqué, le cours de la guerre du Vietnam avait basculé : elle ne pouvait se justifier moralement ou créer de héros.

Côté communiste, on s’empressa bien sûr d’exploiter la nouvelle,  même si, en réalité, le scandale fut si intense outre-Pacifique que s’en était devenu inutile. Notons néanmoins que dès 1976 un mémorial fut élevé à l’endroit où le massacre fut perpétré. Avec le temps, le site, devenu le « Son My Vestige Area », s’enrichit d’un musée, de stèles indiquant les charniers, de jardins et d’autels à la mémoire des civils abattus. Le hameau fut même partiellement reconstruit pour décrire le plus fidèlement possible la tragédie.

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Le mémorial de My Lai

Pourtant, malgré les 50 ans de cet événement il y a un peu plus d’un mois, les commémorations furent relativement discrètes comparées à ce que fut l’éclatement de l’événement à l’époque.

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La reconstitution du massacre de My Lai dans le musée étant dédié à sa mémoire.

Comme pour les 100 ans de la Révolution Bolchévique (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/11/12/actualites-les-100-ans-de-la-revolution-bolchevique-au-vietnam/ ), ceci s’explique en grande partie par la stratégie vietnamienne consistant à internationaliser les tensions qui oppose Hanoï à son grand voisin du nord, ce qui inclut nécessairement une relative entente avec Washington et d’autres pays ayant participé à la guerre du Vietnam à ses côtés (Corée du Sud et Japon notamment)[19].

A ceci s’ajoute le fait que le pays reste toujours profondément divisé quant à la mémoire de la seconde guerre d’Indochine en général et de cet épisode en particulier. Ainsi, ni la mémoire collective produite par le PCV, ni les mémoires individuelles, extrêmement hétérogènes entre nord et sud, ne paraissent satisfaire les besoins de la population vietnamienne quant à la création d’un roman national permettant de s’extraire de l’aliénation du combat fratricide entre deux camps servant d’intermédiaires aux hégémons américain et soviétique que fut finalement la guerre du Vietnam[20].

Notons que pour se faire, il faudrait démystifier la guerre et objectiviser son analyse. Comme le PCV base de moins en moins sa légitimité sur les deux premières guerres d’Indochine au profit de sa capacité à apporter un développement économique florissant au pays, il est clair que le processus semble aller dans le bon sens, même s’il apparait comme évident que cela prendra du temps.

[1] https://www.britannica.com/event/My-Lai-Massacre

[2] Idem

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[6] Idem

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/07/defi-30-jours30-articles-10-opium-source-de-linstallation-des-occidentaux-en-extreme-orient-et-fleau-en-asie-du-sud-est-en-general-et-au-vietnam-en-particulier/

[9] https://www.courrierinternational.com/article/1998/03/26/my-lai-une-orgie-de-massacres

[10] https://www.courrierinternational.com/article/1998/03/26/my-lai-une-orgie-de-massacres

[11] https://www.britannica.com/event/My-Lai-Massacre

[12] https://www.courrierinternational.com/article/1998/03/26/my-lai-une-orgie-de-massacres

[13] http://www.ohchr.org/Documents/Countries/CD/Fiche2_crimes_FINAL.pdf

[14] https://thediplomat.com/2018/03/the-my-lai-massacre-and-how-to-write-about-war/

[15] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/

[16] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/08/20/raffinement-macabre-n4-le-napalm-de-pilier-a-mouton-noir-de-la-strategie-americaine-au-vietnam/

[17] https://www.investigaction.net/fr/Le-mythe-de-l-armee-la-plus-morale/

[18] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[19] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/04/21/poudrieres-en-mdc-viii-strategie-vietnamienne-en-mer-de-chine-internationalisation-des-conflits-et-deni-dacces/

[20] https://thediplomat.com/2015/05/vietnam-war-understanding-not-celebrating/

Guerre des images #7 – 1er février 1968 – « Saïgon exécution » : débuts de l’opération Phoenix et sensationnalisme contre information.

Saigon execution Murder of a Vietcong by Saigon Police Chief, 1968

Que montre la photo ?

On peut voir le général Nguyen Ngoc Loan, n°1 de la police nationale du régime de Saigon, abattre le capitaine Viet Cong Nguyen Van Lem d’une balle dans la tête après que celui–ci ait été capturé suite à l’offensive général du Tet 1968.

On doit le cliché à un photographe américain de l’agence Associated Press, Eddie Adams. Ce dernier remporta d’ailleurs le prix Pullitzer 1969 grâce à celui–ci.

Dans quel contexte la photo a-t-elle été prise?

En ce 1er février, l’offensive générale du Tet 1968 (débutée la veille) fait toujours rage dans la capitale sud vietnamienne et les forces loyalistes «nettoient » les zones contrôlées par les insurgés communistes. Bien sur, ces derniers ont tenté d’occuper des points stratégiques dans Saïgon : les bâtiments de la radio et de la télévision publique mais aussi les bases militaires. En plus de chercher la maitrise desdits lieu – pour des raisons militaires purs – les troupes rebelles avaient pour objectif la chasse des «traitres » et le soulèvement de la population par tous les moyens (ce qui se résuma la plupart du temps à la terreur étant donné que la population vietnamienne au sud du 17ème parallèle ne se joignit que très peu aux « libérateurs »).

Le capitaine Nguyen Van Lem fut un soldat affecté à cette charge : il conduisait un commando de choc Viet Cong pour un assaut sur le dépôt de blindé de Go Vap et devait « s’occuper » des officiers sud-vietnamiens qui y résidaient. Les insurgés ne s’étant jamais essayé au pilotage de ces engins, Lem voulut forcer le lieutenant– colonel Tuan à leur apprendre les bases. Devant le refus de celui–ci, il finit par l’abattre froidement et par égorger sa femme, ses 6 enfants et sa mère. Il fut capturé un peu plus tard dans la journée avec son escadron de la mort près d’une fosse commune comptant les corps de

Eddie_Adams_Cameras
Eddie Adams, 1968, faubourg de Hue.

34 civils vietnamiens désarmés. L’assassin ne chercha pas à nier les charges retenues contre lui et s’est même dit fier d’avoir exécuter des traîtres[1].

Amené auprès du chef de la police, ami intime du lieutenant-colonel Tuan, celui-ci ne chercha pas à confronter le meneur de l’unité Viet Cong, il leva lentement son 38 spécial et envoya le jeune homme « auprès de ses ancêtres ». Non impressionné par la présence des journalistes (Adams et une équipe de la NBC TV), il fixa ensuite l’objectif et déclara simplement « ce type a tué beaucoup de nos gens et des vôtres (Américain), je pense que Bouddha me pardonnera » avant d’ajouter « si on hésite, si on ne fait pas son devoir, les hommes ne vous suivent pas »[2].

Pourquoi cette photo montre-t-elle l’évolution du conflit vietnamien?

La brutalité de la photo fait d’abord mentir l’état-major américain en ce que selon lui la situation était largement maitrisée au Sud-Vietnam et que de fait l’engagement de Washington allait bientôt trouver son terme. Sur le terrain, on est pourtant pas loin de ce qui vient d’être dit : c’est parce que se sachant acculés que les généraux Viet Cong vont ordonner l’offensive général contre ce que préconise normalement la guerre révolutionnaire[3]. Le but fut de saper le soutien de l’opinion publique américaine qui, malgré les soubresauts pacifistes, est davantage occupé par des sujets de politiques intérieurs. Carton plein ! Accompagnée de la myriade de photos qui forment déjà l’article précédent[4], « Saïgon execution » montre que la problématique vietnamienne est loin d’être réglée. Notons que c’est à la fin de l’année 1968 (octobre) que le contingent américain au Vietnam atteint son maximum : 536 000 soldats[5].

Par extension, l’opinion publique américaine faisant volte-face, le cliché augure de la future stratégie sud-vietnamienne/américaine, remplaçant la guerre d’attrition du général Westmorland. Puisque le déchainement de la puissance de feu de l’oncle Sam ne saurait contrer les maquis communistes, décision est prise de copier les tactiques des insurgés afin de contrôler les positions de forces lorsque la propagande ne suffit plus (intimidation, assassinats ciblés d’informateur ou d’officier Viet Cong, terreur « blanche » Phoenix_Program_(edit)contre terreur « rouge » par référence à la guerre civile russe de 1917, torture) : c’est le début de l’opération Phoenix.

Bien que la CIA soit devenu le coordinateur de ce programme au travers du Civil Operations and Revolutionary Development Support (CORDS), c’est à l’initiative du gouvernement de Saigon que le redéploiement des efforts de la contre-insurrection eut lieu en décembre 1967 sous le nom de code « Phuong Hoang » ou « Phoenix », en référence à l’oiseau mythique symbole de la tradition vietnamienne[6].

tran ngoc chau
Tran Ngoc Chau en 1968

On peut même aller jusqu’à dire que l’initiative a été impulsée par un seul homme : Tran Ngoc Chau, ancien partisan Viet Minh contre les Français ayant viré de bord en 1954 lorsqu’il refusa d’adopter l’orthodoxie du PCV. Connaissant à la fois les tactiques insurrectionnelles de ses anciens frères d’arme et la contre-insurrection française, il développe son propre réseau de renseignement dans la province de Kien Hoa à laquelle il fut assigné par le gouvernement de Diem en 1962. Connue pour être « le berceau du communisme » dans le delta du Mékong (car ayant vu la première rébellion anti-Diem en 1961), le nouveau lieutnant-colonel met en place le programme « census-grievance » (recensement-grief) qui consiste dans le déploiement d’espion dans les zones contrôlés par le gouvernement afin de 1) mettre à jour l’infrastructure du « gouvernement fantôme Viet Cong », 2) recueillir un maximum d’information sur les opérations et l’armement des insurgés et 3) remplacer les militaires et fonctionnaires jouant sur les deux tableaux en fonction de leurs intérêts personnels (et Dieu sait qu’à cette époque ils furent nombreux au Sud-Vietnam). Malgré ses bons résultats et l’influence qu’il eut sur le renseignement de son pays et des Etats Unis, il fut écarté du programme Phoenix du fait des intrigues politiques putschistes qui prirent appui sur son passé Viet Minh pour le décrédibiliser. Ayant plaidé en faveur de la négociation après le Têt 68 il sera arrêter pour «menée pro-communiste » puis passera des geôles de Saïgon à un camps de rééducation communiste en 1975 avant de parvenir à atteindre les Etats Unis en 1978[7].

            Faisant en fait la synthèse de l’ensemble des programmes de renseignement et de contre-insurrection au Sud-Vietnam, l’opération Phoenix ne débutera officiellement qu’à la fin de l’année 1969. Par exemple le fer de lance de cette opération, les Unités de Reconnaissance Provinciale (UPR) ou unité de choc sud-vietnamienne regroupant les forces MIKE (forces spéciales sud-vietnamiennes) et des Chieu Hoi (ex soldats Viet Cong retournés.), fut institué en mai 1967. Opérant par groupe de 10 ou 20 en coopération avec les forces spéciales américaines, leur mode d’opération était proche de celui de celui des Tigres Noirs de Vandenberghe[8].

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Des soldats américains lors d’une opération dans le cadre de l’opération Phoenix.

Cette formule plaisait énormément aux généraux américains pour plusieurs raisons : 1) la tendance était à la réduction des effectifs et à la « jaunissement » des effectifs de la contre insurrection, 2) après le Tet 68 toute « l’infrastructure » Viet Cong avait immergé et permettait une contre attaque rapide et redoutable et 3) il était facile d’obtenir des budgets toujours plus conséquents lorsque une nouvelle opération était mise en branle. On notera que, dans une certaine mesure, cette transformation de la stratégie américaine/sud vietnamienne peut être rattaché aux changements de l’époque de Lattre après le désastre de la RC4 s’agissant de la première guerre d’Indochine.

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William Colby, responsable de l’opération Phoenix.

Le programme fut relativement efficace puisque l’on estime qu’en 1972 toutes les zones non frontalières (c’est à dire sans « sanctuaire » Viet Cong au Cambodge ou au Laos) étaient nettoyées. William Colby, responsable du programme, argua même que la période 68 – 72 fut la plus difficile pour le camp communiste qui multiplia les campagnes de propagande contre l’opération Phoenix et les assassinats ciblés sur les informateurs de Saigon. La CIA estime ainsi que lors de la période précitée 81 740 suspects furent neutralisés et 26 369 tués[9].

Malgré cette efficacité apparente, la campagne Phoenix constitue sans doute l’opération la plus controversée de la CIA, si ce n’est de l’ensemble des forces armées américaines. En effet aux méthodes d’infiltration et de fichages s’est rapidement couplés l’usage de la torture. Par ailleurs, sous certains aspects, l’opération Phoenix se résume parfois à une campagne d’assassinat ciblé, ce qui choqua aux Etats Unis.

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Robert Thompson en 1943 en Birmanie contre les troupes japonaises. Il se distingua au milieu des années 50 en réprimant la guérilla communiste en Indonésie et Malaisie.

Au delà des considérations morales dont je laisserai le lecteur seul juge, attachons nous à voir en quoi cette opération peut être considérée comme contre productive. La remarque la plus redondante depuis le début du programme émane de l’ex lieutenant colonel Tran Ngoc Chau : en accord avec la conception de Sir Robert Thompson dans Deafeating the Communist Insurgency, l’officier Sud Vietnamien avait braquer son attention certes sur la collecte d’information mais aussi et surtout sur la protection des populations civiles afin de les préserver des représailles communistes et de l’engrenage de la violence. Si sa méthode contre insurrectionnelle était également basée sur l’intimidation, la brutalité et l’assassinat (rappelons nous tout de même que c’est la guerre), il savait mieux que quiconque en tant qu’ancien Viet Minh l’aspect « guerre civile » qu’implique les insurrection communistes de type Maoïste[10]. Il critiquait donc en cela l’aspect uniquement répressif de la tactique américaine ne laissant pas de place à une solution politique viable et surtout ne rapportant aucun soutien populaire. Au fait des écrits contre insurrectionnels des officiers français comme Trinquier ou Galula[11], il compara l’opération Phoenix à la bataille d’Alger en 1957 qui fut une victoire militaire mais une impasse politique. Rappelons d’ailleurs que les officiels américains estimaient beaucoup les méthodes françaises en la matière et que certains n’ont pas caché l’inspiration qu’ils avaient tirée de l’école française[12].

galula
Le général Petraeus, chef d’état major américain en Afghanistan et en Irak a fait de Galula sa référence doctrinale pour la contre insurrection.

En bref plutôt que de « pacifier » définitivement la population, l’opération Phoenix plongea le sud du 17ème parallèle dans une guerre civile aggravée où très souvent la vengeance après un raid américain/sud-vietnamien ou une bombe Viet Cong tient lieu de motivation aux partisans des deux camps, bien avant toute considération idéologique.

Ajoutons par ailleurs que si cette nouvelle stratégie américaine reprend celle des milices Viet Cong afin de contrôler la population (comme les commandos français en leur temps), seul le camp Saïgon/Washington connut les remontrances des opinions publiques mondiales. Cette vision borgne de la réalité, dont nous avions déjà parlé à l’occasion de l’article  https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/ , est au delà même de la propagande communiste un problème intrinsèque aux démocraties de marché et à son système d’information. A des fins d’illustration étudions donc l’impact du cliché qui nous intéresse.

Quel a été son impact?

Afin d’expliciter les développements précédents, prenons donc l’exemple du premier intéressé : Nguyen Ngoc Loan, l’homme au revolver sur la photo.

Après la campagne de reprise de Saïgon, il est envoyé à Hué afin de soutenir la contre insurrection et surtout, étant natif de la ville, de rassembler les populations et d’assurer leur sécurité lors de la reconstruction de la ville.

A la fin de l’année il doit se faire amputer de la jambe gauche après avoir été fauché par une rafale de mitrailleuse lourde. Réformé, il tente d’entrer aux Etats Unis après la chute de Saïgon en 1975 mais subit une campagne en faveur de sa déportation. Devant la pression populaire, les services de l’immigration américains, plutôt en faveur de son renvoi dans un Vietnam communiste ou les camps de rééducation politique (voir pire) l’attendent, ont appelé le photographe Eddie Adams afin de le faire témoigner contre lui, ce qu’il ne fait pas à la surprise générale.

L’ex-policier vietnamien ouvre la pizzeria « Les Trois Continents » à Burke en Virginie et coule une vie paisible jusqu’à ce que son identité soit révélée en 1991 et que des menaces de mort commencent à affluer. Loan meurt des suites d’un cancer en 1998[13].

loan
Le général Loan et sa femme dans son établissement aux Etats Unis.

Pour reprendre les propos du photographe à propos du cliché qui a fait sa gloire : « Le général a tué le Viet Cong ; j’ai tué le général avec mon appareil. Les photographes restent l’arme la plus puissante au monde. Les gens les croient, mais les photographes mentent, même sans manipulation. Il n’existe que des demi-vérités. Ce que le photographe ne dit pas c’est « qu’auriez vous fait si vous étiez le général à ce moment et à cet endroit, en ce jour particulièrement mouvementé où vous capturez un homme dont on sait qu’il a tué plusieurs innocents et soldats américains ? »[14].

Tout est là.

La brutalité de la photo qui laisse apparaître un homme en uniforme exécuter sommairement un jeune homme en tenue civile sans explication du contexte (c’est à dire les assassinats ciblés dont il est l’auteur) fit de Loan un méchant iconique représentant la sauvagerie de la guerre du Vietnam et de l’insurgé une victime innocente alors que, comme toujours, les guerres ne sont jamais aussi manichéennes. Mais ça, la propagande de la « New Left » américaine ne s’en soucie guère, préférant, comme toujours, flatter les petits défauts de la condition humaine par le sensationnalisme et l’émotionnel.

Eddie Adams ira même jusqu’à regretter d’avoir pris cette photo[15].

duc un regard allemandJe ne détaillerai pas ici plus avant cette piste de réflexion étant donné qu’elle forme le principal axe de développement du livre de Uwe SIEMON-NETTO, Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965-1972), déjà chroniqué sur le blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/ .

Comme mon tableau de bord WordPress me souffle qu’au final peu de lecteurs cliquent sur les liens proposés, un résumé s’impose.

L’auteur expliquait que l’infusion culturelle de la gauche non marxiste/nouvelle gauche dans la société américaine, et particulièrement dans les médias, avait fabriqué une caste médiatique « d’experts profiteurs » s’écartant volontairement de la déontologie journalistique pour « prêcher, pontifier, menacer » alors même qu’il est établi qu’environ 70% des reporters de guerre occidentaux restaient confiner dans les villes. Ce serait, selon l’auteur, les raisons pour lesquelles la brutalité et la terreur communiste furent passées sous silence alors même que les procédés similaires dans le camp américain sont montés en épingle.

Dans l’édition de 2010, SIEMON-NETTO pousse la réflexion en ajoutant une autre raison à cette vision biaisée : les démocraties libérales qui garantissent un certain nombre de libertés publiques seront toujours en position de faiblesse d’un point de vue psychologique et symbolique lors d’une guerre du fait que l’opinion publique y joue rôle prépondérant comparé à des blocs idéologiques monolithiques ne garantissant pas la liberté d’expression (la guérilla communiste hier, le terrorisme islamique aujourd’hui).

[1] https://cherrieswriter.wordpress.com/2015/08/03/the-story-behind-the-famous-saigon-execution-photo/ et https://rarehistoricalphotos.com/saigon-execution-1968/

[2]https://rarehistoricalphotos.com/saigon-execution-1968/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/04/22/guerre-des-images-special-retrospective-pour-les-50-ans-de-loffensive-general-du-tet-1968/

[5] https://www.histoiredumonde.net/Chronologie-de-l-engagement-militaire-americain-au-Vietnam.html

[6] https://www.nytimes.com/2017/12/29/opinion/behind-the-phoenix-program.html

[7] https://www.nytimes.com/2017/12/29/opinion/behind-the-phoenix-program.html

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/04/15/charles-henry-de-pirey-vandenberghe-le-commando-des-tigres-noirs-indochine-1947-1952-indo-editions-2003/

[9] https://thevietnamwar.info/the-controversy-of-phoenix-program/

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[11] https://www.ttu.fr/david-galula-et-roger-trinquier-perceptions-croisees-de-la-contre-insurrection/

[12] Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, 2008

[13] http://100photos.time.com/photos/eddie-adams-saigon-execution

[14] https://rarehistoricalphotos.com/saigon-execution-1968/

[15] https://rarehistoricalphotos.com/saigon-execution-1968/

 

Guerre des images # spécial – Rétrospective pour les 50 ans de l’offensive générale du Tet 1968.

En suivant le déroulement chronologique de cette série d’articles, il me fallait parler de l’offensive générale surprise du Front de Libération du Sud Vietnam lors du nouvel an vietnamien de l’année 1968. Mais comme c’est un sujet qui a déjà fait l’objet de développement sur le blog et pour éviter les répétitions, la structure traditionnelle des articles « Guerre des images » se verra modifier.

Dans le meme temps, cet épisode de la guerre du Vietnam ayant fait l’objet de nombreuses clichés, décision fut prise de transformer ladite structure en compilation de photographies afin d’offrir une vision plus globale et moins académique de l’événement.

Il est néanmoins recommandé de lire ou relire les articles traitant du Tet 1968 déjà en ligne:

Avant d’aborder cette rétrospective, il est à noter que l’année 2018 fut l’occasion du 50ème anniversaire de l’offensive. A cette occasion, Hanoi opta, comme pour les 100 ans de la révolution bolchevique l’année dernière: https://vinageoblog.wordpress.com/2017/11/12/actualites-les-100-ans-de-la-revolution-bolchevique-au-vietnam/ , pour une célébration plutot discrète et tout en retenue sur le plan de politique intérieure et extérieure. Cela s’explique en partie par 1) le fait que l’offensive générale de 1968 fut un échec militaire cinglant dont l’armée vietnamienne n’est guère fière, 2) qu’une grande partie de la population dans le sud de l’actuel Vietnam voit cet épisode comme le paroxysme de la guerre civile et de la cruauté des troupes communistes, 3) la volonté diplomatique du pays d’ouvrir les relations avec un maximum de partenaires afin de contrer l’influence chinoise.

Khe Sanh:

Base aérienne proche de la zone démilitarisée, Khe Sanh fut attaquée le 21 janvier 1968 afin de fixer les troupes américaines et sud vietnamiennes. Encerclé, le site subit un siège de 77 jours (jusqu’au 8 avril) qui se solda par un victoire américain sur le fil.

ke sanh
Soldats américains sur les hauteurs dominant la vallée entourant le plateau sur lequel est situé la base aérienne de Khe Sanh.
ke sanh assaut
Vague d’assaut sur la position américaine.
ke sanh avion
Un bombardier détruit à coup de mortier.
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Les soldats américains au repos attendant la prochaine vague d’assaut.
VIETNAM WAR U.S. MARINE QUOTE
Un soldat américain reprend le commentaire ironique du magasine Newsweek à propos du siège de Khe Sanh: « Attention: être un Marine à Khe Sanh peut-être dangereux pour votre santé ».
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Un char T-34 de fabrication soviétique embourbé près de la base de Khe Sanh. Ce fut la première utilisation de blindés au combat par les guérilleros communistes, ce qui ne manqua pas de marquer les consciences dans l’armée et l’opinion publique américaine. Photo Nord Vietnamienne.
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Dernier avion évacuant Khe Sanh.
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Photo aérienne de Khe Sanh après évacuation.

Hue:

Hue constitue un théatre particulièrement sanglant du Tet 68: la ville est occupée par le Viet Cong du 31 janvier au 3 mars (28 jours). Retranchés dans la citadelle impériale, les insurgés communistes ne seront délogés qu’après le pilonnage massif de la ville.

fuite civil
Les civils fuient la rive gauche de Hue, en proie aux attaques Viet-Cong. L’offensive générale, qui devait provoquer un soulèvement de la population contre « les impérialistes et l’armée fantoche », fut, tout comme le volet militaire, un échec critique pour l’état-major insurgé.
68 blessé
Un soldat américain tire vers lui un de ses camarades blessé aux jambs.
hue mark bowden assaut
Les Marines et soldats sud-vietnamiens donnent l’assaut contre le Q.G ennemi, installé dans la cité impériale de Hue à la faveur du relâchement de la surveillance avant la fete du Tet.
200 assassinats ciblé
Lors de 28 jours d’occupation de la ville de Hue par les troupes communistes environ 200 notables de la ville, plus ou moins « compromis » avec les Américains ou le régime de Saigon, furent exécuté. Ici les familles des victimes venues identifier les corps après la fin des combats.
hue citadel après
Porte Sud de la citadelle de Hue suite aux combats. Sur la cinquantaine de batiment composant la cité interdite de Hue, seuls 6 sont encore debout aujourd’hui.
hue citadel
Mur d’enceinte Est de la citadelle.

 

efugiés
Habitants de Hue bivouaquant en attente de la fin des combats.
m50 driver 68
Un conducteur de char type M-50 endormi à la suite des terribles combats quasi ininterrompus pour la reprise de Hue.
fin off tet
Une sentinelle sud-vietnamienne devant les batiments branlants de la citadelle de Hue

Bien Hoa:

quy nhon
Poste de commandement insurgé dans la ville de Bien Hoa.
khe sanh
Une section de G.I  dépechée en soutien à Bien Hoa.

Saigon:

Décidés à porter la guerre dans les villes, les guérilleros profitent de la surprise pour investir les centres névralgiques de la capitale, ont l’ambassade Etats Unis. Les affrontements vont durer 34 jours.

American-embassy
L’insigne de l’ambassade américain à Saigon décrochée par le commando Viet resté maitre du bâtiment durant 4 jours.
Saigon-ambassade-USA-LIFE Feb 9 1968
La double page consacrée par le magasine Life à l’attaque des bâtiments officiels américains Saigon.
vc ambassade
La police militaire américaine après la capture d’un insurgé.
an quang pagoda, quartier de saigon
Pagode de An Quang, QG Viet Cong durant l’attaque, quartier extérieur de Saigon.
cholon marché tet
Le marché de la ville de Cholon, contigue à celle de Saigon.
cholon 68
Une rue de Saigon après la fin des combats.
saigon post 68
Idem.
blesséééé
L’armée du régime de Saigon panse ses plaies.
Cholon_after_Tet_Offensive_operations_1968
Les habitants du quartier de retour dans ce qu’il reste de leur foyer après l’offensive.

Tan Son Nhat:

Actuel aéroport d’Ho Chi Minh Ville, Tan Son Nhat était à l’époque l’aéroport militaire américain principal dans le delta du Mékong.

tan-son-nhut-air-base-during-the-tet-offensive
Les Marines montent la garde à l’entrée de la base aérienne de Tan Son Nhat après la première vague d’assaut qui entraina la destruction de plusieurs appareils au sol.
tan son nhat 68
Les cadavres du commando communiste ayant tenté de prendre d’assaut la base de Tan Son Nhat.
bien hoa air base 68
Un G.I devant la carcasse d’un hélicoptère d’attaque détruit par une grenade défensive.

Commandos nord vietnamien

vietcong-1
Photo de groupe d’un commando Viet Cong avant les débuts des combats.
commando vc
Une colonne Viet Cong se dirige vers le front pour l’attaque général du Tet 1968. On remarquera la « touche » propagande dans le sourire arboré par les soldats.
irregulier vc
Les miliciens communistes au combat dans les faubourgs de Saigon.