Le Mékong I. Introduction.

En octobre 2008 le géographe Canadien Frédéric Lassere se posait la question de savoir si l’on verrait les pays s’affronter pour des problèmes liés à l’eau[1]. Le contexte actuel force en effet l’observateur à constater que 1) les risques de pénuries ou de stress hydrique augmentent partout et que 2) le nombre de conflits concernant l’exploitation des fleuves suit la même tendance. Ces risques sont d’autant plus intenses dans la région qui nous intéresse que l’Asie est devenu le continent qui consomme désormais le plus gros volume d’eau par an (environ 3500 km3 d’eau/an contre environ 2000 pour les autres continents[2]).

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Répartition de l’eau en 2009. On remarque que le Vietnam est classé comme nécessitant d’avantage d’investissement.
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Répartition des conflits mondiaux autour du partage des ressources des fleuves.

Par ailleurs l’eau est source de la vie, vie économique comprise. Ainsi en plus des activités agricoles et industrielles, l’eau peut également être une source énergique. Qui dit ressources économiques dit nécessairement accaparement et rivalité des nations dans ce cadre.

Géographiquement les fleuves structurent les espaces et son très souvent la source de la prospérité d’une civilisation à l’image du Pharaon égyptien tirant son pouvoir du Nil nourricier. Plusieurs auteurs comme Montesquieu[3] et Hegel[4] en feront même un objet d’étude.

Avec la fin des conflits indochinois par le règlement du cas cambodgien (1990) et le décollage général des économies asiatiques un fleuve particulièrement important sur le plan économique, social, géopolitique fait l’objet d’une actualité de plus en plus intense.

Fleuve « au passé turbulent et à l’avenir incertain »[5], le Mékong est le 12ème plus grand fleuve mondiale, s’étire sur 4350 km en traversant 6 pays (Chine, Myanmar, Laos, Cambodge, Thaïlande, Vietnam) et forme un bassin versant de 795 000 km2 permettant de faire vivre 60 millions de personnes (généralement pauvres) par le biais de l’agriculture, de la sylviculture, de l’aquaculture et de la pêche[6]. Le bassin du Mékong est également à la base du second écosystème le plus diversifié à la surface du globe[7]. Son nom vient du thaïlandais Mae Khong, signifiant « Mère de tous les fleuves », c’est dire son importance.

Dans le cadre de notre étude intéressant la géopolitique vietnamienne, il convient de préciser en quoi le Mékong est un facteur de domination chinoise (Le Mékong II).

Mais comme beaucoup de fleuves de cette importance (Nil, Danube), le Mékong est aussi un trait d’union entre les pays qu’ils traversent, ce qui donne lieu à la création d’une « diplomatie de fleuve » (Le Mékong III et IV).

Il convient également de préciser que la nouvel exploitation du fleuve par des projets de barrage massifs impact négativement les sociétés et les écosystèmes des pays traversés (Le Mékong V).

Pour finir j’illustrerai un fait évoqué plus haut (les fleuves comme source de prospérité) en évoquant la maitrise de l’eau des crues du Mékong par les khmers dans la légendaire cité d’Angkor (Le Mékong VI).

[1] Frédéric Lasserre, « Guerres de l’eau : paradigme des guerres du XXIe siècle ? », communication au Festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges, octobre 2008. http://fig-st-die.education.fr/actes/actes_2008/lasserre/article.html

[2] http://www.scienceshumaines.com/geopolitique-de-l-eau_fr_24012.html

[3]De l’esprit des lois, XVII, 5. En essayant de caractériser les espaces mondiaux et leur influence sur les régimes politiques, Montesquieu intègre les fleuves comme structurant les espaces et modelant la psychologie commune des civilisations et nations.

[4] Dans La théorie de l’essence, Hegel utilise le comportement physique et la structuration de l’espace d’un fleuve pour caractériser l’histoire de la pensée humaine.

[5] Milton E .Osborne, « The mekong :Turbulent Past, Uncertain Future », 2000.

[6] Michel Ho Ta Khanh, Les aménagements hydroélectriques sur le Mékong et ses affluents, 2011, p.2.

[7] Institut de recherche et de développement, « Mékong, la mère de tous les fleuves », 2010

Le Mékong II. Quand l’hydrologie devient géopolitique.

La longueur du cour du Mékong ainsi que ses multiples ramifications après Luang Prabang (Laos) engendre une divergence les points de vue donnés par les pays riverains à propos de son exploitation. Le Mékong est ainsi une ressource énergétique majeure pour la région chinoise du Yunnan, un moyen de désenclavement par le transport par le Laos, un atout stratégique pour le développement agricole du plateau du Khorat en Thaïlande, une ressource d’eau douce indispensable au Cambodge et enfin la raison d’être du « panier de riz » constitué par le delta du Mékong au sud du Vietnam.

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Rizière dans le delta du Mékong. Région de My Tho, Vietnam.

Par ailleurs le Mékong a été au centre des conflits qui ont ravagé la péninsule indochinoise de 1945 à 1990, date de règlement du cas cambodgien. Aujourd’hui encore le décollage des économies asiatiques et la transformation des relations internationales sur un schéma multipolaire engendrent une concurrence forte entre les pays riverains du fleuve dont chacun trouve dans les autres un partenaire et un rival.

De ce fait, le Mékong fait l’objet depuis les années 1950 d’une mise en valeur des ressources en eau en faveur du développement social et économique. Un volet environnemental sera rajouté au programme lors de sa relance en 1995 avec la fin de la crise cambodgienne et l’ouverture du Vietnam. Ce programme est promu depuis le début par les Nations Unies, les Etats-Unis et de nombreux bailleurs de fonds européens. Ce programme consiste en la mise en place d’un mécanisme institutionnel regroupant les pays du sous bassin du Mékong : Laos, Thaïlande, Cambodge, Viêtnam (Chine et Birmanie sont seulement observateurs).

Le nom de l’organisme chargé de ce programme est la Mekong River Commission (MRC), elle repose sur le Mekong Agreement signé en 1995 qui prévoit les règles et procédures à observer au sein de la structure. Dans le texte la fonction de la Commission est un organe intergouvernemental de coopération visant à assurer une utilisation optimale et diversifiée pour garantir les bénéfices mutuels de tous les partis et de minimiser les effets négatifs sur les populations de ces activités (article 1 MRC Agreement). L’attention de l’organisation se focalise sur la quantité des eaux, notamment en saison sèche (article 5 et 6 Mékong Agreement).

Si la MRC a le mérite d’exister et bien qu’il soit indéniable qu’un « Esprit Mékong » existe[1] , dans les faits les considérations éthiques attachées à la gestion des eaux du bassin reste principalement portée par des associations pro-environnement et des bailleurs de fonds extra régionaux. Ainsi le Mékong représente toujours un fort objet de divergence en terme de sécurité régionale, de coopérations et surtout de représentation[4] (suivant les états concernés et les types d’acteurs considérés) et ce depuis les années 60. Ainsi les décisions de constructions hydrauliques sur le fleuve et ses affluents demeurent des décisions unilatérales des états.

Un exemple flagrant de ces divergences et de l’inefficacité de la MRC est l’incapacité à infléchir les positions chinoises s’agissant de la construction de barrages en amont du fleuve. Pire encore la faiblesse de la MRC a été patente s’agissant du lancement de la construction du barrage de Xayaburi au Laos[5], ce pays étant partie prenante de la Commission.

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Barrage de Xiaowan, le plus grand barrage chinois sur le haut cour du Mékong.

Ainsi le Mékong devient un foyer de tension où la Chine cumule des atouts au détriment des pays en aval : population écrasante, position en amont du fleuve, puissance économique et potentiel hydroélectrique important[6].

Le Mékong devient l’instrument d’une volonté chinoise de rayonnement et de profondeur stratégique mise en place avec le Xème plan quinquennal chinois (2000-2005). Par ce biais des investissements conséquents ont été réalisés dans la région du Yunnan pour la construction d’un chemin de fer, le dragage du fleuve pour faciliter le transport fluviale et la mise en place d’installations hydroélectriques sur le fleuve afin de créer « un Rhin asiatique sous dominance chinoise[7] ».

D’un point de vue intérieur à la Chine, l’ouverture économique a provoqué la chute de l’idéologie dominante comme source de légitimité et son remplacement par la progression constante de l’élévation du niveau de vie comme critère d’évaluation. S’en suit un relâchement du contrôle de l’Etat sur les autorités locales (en matière fiscale, de contrôle administratif, d’application de la loi) en échange de la paix et de la fin des revendications sociales[8]. Ainsi les prérogatives au niveau de l’aménagement et de la gestion de l’eau reviennent en grande partie aux autorités locales[9]. Ce pacte est particulièrement important s’agissant de la région du Yunnan encore relativement pauvre et constituant un réservoir migratoire que le gouvernement désire contrôler pour juguler l’exode rural massif vers les villes de la « Chine bleue ».

Pour la Chine l’ouverture du pays sur la péninsule indochinoise permet de relier les isolats industriels du Centre et Sud Chinois aux marchés extérieures et de les transformer ainsi en complexe industriel viable à terme. La Chine renoue en cela avec le tropisme millénaire vers les mers du Sud qui avait pris fin avec la prise de pouvoir par Mao en 1949[10].

Par ailleurs les divisions et rivalités au sein de la péninsule indochinoise empêchent une cohésion entre les pays en aval pour pouvoir adresser une réponse politique franche. En effet Laos et Cambodge (premier bénéficiaire de l’aide au développement chinois) voient en la Chine un moyen d’échapper aux emprises séculaires thaïlandaises et vietnamiennes[11]. De la même façon le Myanmar fait partie des satellites chinois dans la région.

Au final la gestion du Mékong demeure, malgré sa tentative d’internationalisation, tributaire du bon vouloir des états. Cette situation conforte la puissance chinoise et accroit les tensions déjà existantes sur le plan régional en mer de Chine.

Vu du Viêtnam cette situation peut devenir à terme critique en raison de sa vulnérabilité générée par sa position en aval du fleuve. En effet le delta du Mékong abrite la création de 25% du PIB vietnamien (dont la capitale économique Ho Chi Minh Ville, ex-Saïgon) ainsi que 50% de ces récoltes de riz[12]. Une partie de l’agriculture vietnamienne serait durement touchée par une baisse trop importante de l’eau dans le delta du Mékong, alors que précisément la culture toujours plus importante du riz est une obsession pour Hanoï[13].

Afin de lutter contre la domination chinoise et son isolement dans la région le Vietnam mise sur une stratégie de revers consistant en une alliance plus poussée avec l’Inde, la Russie, mais aussi et surtout avec les Etats Unis (au travers du traité transpacifique notamment).

[1] Nakayama M, « Mékong spirit as an applicable concept for internet river systems », actes du Séminaire SIWI, 19 aout 2000, Stockholm.

[1] Milton E .Osborne, « The mekong :Turbulent Past, Uncertain Future », 2000.

[2] Michel Ho Ta Khanh, Les aménagements hydroélectriques sur le Mékong et ses affluents, 2011, p.2.

[3] Institut de recherche et de développement, « Mékong, la mère de tous les fleuves », 2010

[4] Bastien Affeltranger, Le Mékong : de l’hydrologie à la géopolitique in Le monde dans tous ses Etats, Presse de l’Université du Québec, 2011.

[5] http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/11/08/au-laos-le-chantier-du-barrage-controverse-sur-le-mekong-relance_1787739_3244.html

[6] Michel Ho Ta Khanh, Les aménagements hydroélectriques sur le Mékong et ses affluents, 2011

[7] Emmanuel Lincot, http://www.realpolitik.tv/2013/10/le-mekong-un-enjeu-strategique-pour-six-nations/

[8] Tanner, « Cracks in the Wall: China’s Eroding Coercive State », Current History, September 2001.

[9] Skinner et al., « Social and environmental regulation in rural China: bringing the changing role of local government into focus », Geoforum 34 (2003).

[10] Christian Taillard, « La Thaïlande au centre de la Région du Grand Mékong », Annales de Géographie, 2010, Armand Colin/Dunod. http://www.cairn.info/revue-annales-de-geographie-2010-1-page-52.htm

[11] http://www.lse.ac.uk/IDEAS/publications/reports/pdf/SR015/SR015Guan_.pdf

[12] Voir le Dessous des cartes, « le Mékong, Cartographie politique », https://www.youtube.com/watch?v=eMBK4dfJlkg

[13] http://www.ladepeche.fr/article/2015/03/29/2076710-vietnam-dope-production-riz-aussi-problemes-environnementaux.html

Le Mékong III. La Sous-Région du Grand Mékong (Greater Mekong Subregion ou GMS en anglais)

Avec la fin de la guerre froide et la fin des séparations entre économie de type soviétique et économie libérale sur la péninsule indochinoise, la Banque Asiatique de Développement (BAD) a proposé en 1992 une initiative de coopération régionale pour l’Asie du Sud Est continentale. Si l’intitulé du programme mentionne le fleuve c’est à titre symbolique : toute la péninsule indochinoise est prise en compte.

L’approche de l’intégration se base sur la vision en « triangle » et en « quadrilatère » promue dans les années 80 comme méthode de recherche de complémentarité économique entre pays voisins (le triangle de croissance Singapour – Johor en Malaisie – Batam, sur l’île indonésienne de Riau, dit également triangle « Si-Jo-Ri » est le plus connu de ces triangles). Avec l’ouverture des économies de types socialistes et le décollage de toutes les économies de la région, l’ensemble de l’Asie du Sud Est s’est retrouvé constellé de zones de croissance transfrontalières[1].

Le président de la BAD (au moment du lancement du projet), Mitsuo Sato, a présenté le projet de la façon suivante : « le Mékong n’est plus un facteur de division mais un trait d’union, symbole d’un nouvel esprit de coopération ». Il s’agissait de récréer dans les faits les routes commerciales préexistantes à la colonisation et aux trois guerres d’Indochine qui ont fragmenté l’espace indochinois à travers une série de projets visant au développement des rapports transfrontaliers des pays[2].

La symbolique du Mékong en effet témoigne de l’histoire du fleuve qui a et qui continue de diviser l’Asie du Sud Est Continentale mais qui doit se transformer en un trait d’Union. Guy Faure insiste même sur le fait que c’est d’un événement tragique qu’a émergé la solution matérialisée par le projet GMS[3].

Aujourd’hui le projet connaît un certain succès auprès des pays membres : Thaïlande, Laos, Cambodge, Vietnam, Myanmar et deux provinces chinoises le Yunnan et le Guangxi. Cette réussite vient même concurrencer (voire dépasser) les projets issus de l’ASEAN et de la MRC[4].

Ce succès provient du pragmatisme de la démarche permettant aux pays membres d’ajuster leur économie à l’échelle régionale après plusieurs années de séparation et de pratique de l’économie de type soviétique pour certains. Ainsi l’ouverture des économies Vietnamienne, Laotienne, Chinoise, le réajustement de l’économie thaïlandaise et la fin de l’occupation vietnamienne du Cambodge après le génocide Khmer Rouge avaient besoin d’un cadre souple pour ne pas échouer. On notera que cette structure a même survécu à la crise financière asiatique qui secoua l’ensemble de ces pays en 1997.

La structure est très simple : les représentants des pays membres se rassemblent lors de la tenue de forums sectoriels annuels ou biannuels. La gestion directe par la réunion multilatérale des pays membres sans la création d’une bureaucratie régionale témoigne une fois de plus de cette approche pragmatique. Certains auteurs insistent même sur le fait que cette forme de structure et de gestion est le principal biais de réussite du GMS par rapport à la MRC. (voir sup. n°4).

Par ailleurs, le caractère plus impartial de l’organisation du fait de son financement par des acteurs locaux (Japon notamment, au lieu de bailleurs de fonds occidentaux) pousse d’avantage les états à porter leur confiance dans le projet[5].

Concrètement cette vision se traduit par une stratégie de structuration de l’espace, par le soutien de projets formant des corridors sur lesquels les efforts doivent être concentrés. L’un des exemples les plus emblématiques de cette stratégie est l’amélioration de l’axe Est-Ouest entre Phnom Penh et Ho Chi Minh Ville (ex-Saïgon).

GMS
En se basant sur les routes commerciales préexistantes et sur la complémentarité des céonomies de la région du Mékong, le projet GMS a permis une structuration efficace de l’espace du Mékong et constitue à ce jour u bon exemple d’intégration économique.

La planification stratégique de ces opérations est contenue dans le « GMS Strategic Framework (2012-2022) ». On peut résumer ces stratégies de la façon suivante : les corridors économiques (matérialisés par les routes, voies de chemin de fer, réseaux électriques et de télécommunication) doivent être renforcés dans un logique de développement durable pour pouvoir permettre la promotion du tourisme et le transport de marchandises au sein de la région. Ce développement est soutenu par des actions sociales (lutte contre le VIH et la Malaria) et environnementales (financement d’installation durable, campagne de reboisement)[6].

Au final le projet GMS est en passe de réussir son pari d’apaisement des tensions dans la région du Mékong par l’interconnexion des économies par sa stratégie des corridors.

Seulement si la stratégie est bonne, les tensions sensibles en Asie du Sud Est peuvent également se faire sentir sur le projet GMS. En effet, rappelons que la BAD a été pendant longtemps un pré carré japonais (qui a pu fournir jusqu’à 60% des fonds de la Banque en 2001)[7]. Or en tant qu’instrument du « soft power » japonais, le projet GMS ne semble pas pressé de structurer le grand corridor Nord-Sud reliant la Chine au reste des autres pays, provoquant la colère de Pékin. Si la tendance venait à se confirmer, le GMS serait une stratégie de « contre-feu » japonais au rayonnement chinois qui bénéficie de conditions favorables économiques et géographiques.

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M. Takehido Nakao, actuel président de la banque asiatique de développement. Il a succédé à Harukiko Kuroda en 2013.

Seulement la participation de la BAD aux projets de barrage sur le Mékong implique nécessairement une convergence des stratégies nippones et chinoises. La Chine consciente de la frayeur qu’elle peut inspirer à ses voisins entreprend en effet une stratégie de « soft-power » qui peut s’apparenter à la stratégie japonaise, dans la mesure où l’accord de libre-échange ASEAN-Chine et le GMS est un pilier de développement des régions pauvres du Sud/Sud Ouest Chinois. Partant les dirigeants chinois n’ont aucun intérêt à provoquer des tensions pouvant mener à des conflits sérieux[8].

[1] Guy Faure, « La banque asiatique de développement et l’intégration régionale en Asie », Etudes internationales, volume 38, numéro 2, Juin 2007, p.22-249.

[2] http://www.adb.org/countries/gms/main

[3] Il s’agissait ici d’échanges de tirs entre Thaïlandais et Laotien en 1983 à l’endroit où le fleuve forme la frontière entre les deux états, alors même que cette zone est la plus active en terme de transport de marchandises. La poursuite, malgré ces tirs, de projets de production hydroélectrique au Laos à destination de la Thaïlande montre la relation de dépendance entre les deux pays. Guy Faure, « La banque asiatique de développement et l’intégration régionale en Asie », Etudes internationales, volume 38, numéro 2, Juin 2007, p.22-249

[4] Christian Taillard, « La Région du Grand Mékong : un espace transnational péninsulaire en Asie du Sud-Est continental », Résumé d’une conférence sur les intégrations régionales à Paris, 2004.

[5] En effet il se trouve que certains auteurs dénoncent l’organisation de la MRC comme étant une entreprise d’influence américano-thaïlandaise, voire Christian Taillard, « La Région du Grand Mékong : un espace transnational péninsulaire en Asie du Sud-Est continental », Résumé d’une conférence sur les intégrations régionales à Paris, 2004

[6] http://www.adb.org/documents/greater-mekong-subregion-economic-cooperation-program-strategic-framework-2012-2022

[7] Rappelons également que la décision de la création de la BAD en 1963 ouvre le capital à toutes les nations voulant bien investir, or à cette date le Japon est le seul pays asiatique industrialisé et doit trouver des débouchés pour ses produits, des terrains d’investissement, des sources de matière première. Depuis cette date le Japon détient la majorité des voies au CA de la Banque et traditionnellement le directeur de la BAD et les postes clés sont réservés à des japonais.

[8] Guy Faure, « La banque asiatique de développement et les jeux d’influence chinois et japonais », revue Transcontinentales, Volume 6, 2008.

Le Mékong IV. La Mékong River Commission (MRC)

(Note : toutes les informations sans note de bas de page sont issues du site officiel de la Commission : http://www.mrcmekong.org (en anglais))

Historique:

Le projet international concernant le Mékong voit le jour en 1959. Alors Mekong Committee, c’est un projet onusien visant au financement et à la gestion des ressources hydrauliques du Mékong. Le fleuve était alors « sauvage » dans le sens où aucun projet de mise en valeur ne l’avait affecté. Une équipe d’experts s’emploie dès lors à étudier le bassin du fleuve s’agissant de sa morphologie, de son comportement, de ses ressources en poisson, de son potentiel hydroélectriques etc…

mrc LogoLa MRC prend le relais en 1995 après le règlement du conflit cambodgien et de 50 ans de guerres et tensions dans la péninsule indochinoise. Le but de cette commission reste à peu de chose près la même qu’auparavant mais l’accent est mis sur le développement durable dans le MRC Agreement qui entérine la création de la Commission.

L’institution n’est plus supervisée par l’ONU mais par ses pays membres (Laos, Thaïlande, Cambodge, Vietnam). Les deux autres pays riverains du fleuve (Chine et Myanmar) ne sont qu’observateurs. Plusieurs organisations internationales ont également le statut d’observateur : la Banque Asiatique de Développement, l’ASEAN, l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature, le PNUD et WWF.

Vision et mission:

La politique de la MRC est la suivante : la MRC doit être une institution internationale financièrement autonome au service des pays du Mékong pour promouvoir une gestion du fleuve prospère et socialement et environnementalement responsable. Cet objectif doit être atteint par une « gestion par bassin » impliquant une coordination des états membres et des bénéfices mutuels.

La MRC détaille ses stratégies et projets dans deux documents de 2011 : l’Integrated Water and Related Ressources Management (IWRM) et le Plan Stratégique 2011-2015. S’il ne s’agit pas de détailler l’ensemble de leur contenu, ces deux textes se répondent dans le sens où l’IWRM expose les différents programmes mis en place ou à mettre en place à terme (Agriculture et irrigation, Programme de gestion intégré, gestion de la sècheresse, adaptation au changement climatique, environnement, pêche, gestion intégrée des constructions, gestion des informations et des connaissances, navigation) et que le Plan en détail la mise en place de ces programmes.

La MRC est également une grande source d’informations sur le Mékong en produisant des enquêtes et des études en lien avec ses compétences.

Organisation et fonctionnement:

Tous les ans les ministres chargés de l’environnement et de l’eau des quatre pays membres se rencontrent pour envisager toutes les questions apparues depuis la dernière réunion. Ils forment ainsi le Conseil des Membres de la Commission et émettent des avis et conclusions devant être mis en place d’ici à la prochaine rencontre.

Ces décisions sont prises en charge au niveau administratif par les chefs de département des ministères en présence, réunis dans le Comité Conjoint de la MRC qui répartit le travail aux échelons techniques.

Les Secrétariats (sis à Vientiane et à Phnom Penh) coordonnent l’action de ces échelons techniques et des partenaires institutionnels de la MRC (Groupe des donateurs de l’organisation, société civile, agence et comités nationaux). A l’intérieur de l’organisation les échelons techniques sont les suivants : division du planning, division environnement, division de support techniques, division des opérations.

La MRC emploie actuellement 150 personnes à temps plein.

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La question de l’exportation du développement durable et de la gestion par bassin comme « impérialisme vert »:

En fait, la problématique de l’efficacité de la MRC repose sur un de ses principes fondateurs : la gestion par bassin versant.

Cette vision a vu le jour suites aux conférences de Dublin et de Rio en 1992 et fait partie intégrante des principes de gestion lié au développement durable. Ces principes sont inscrits dans l’Agenda 21 au Chapitre 18. Dans ce dernier texte, les caractéristiques de l’approche sont posées : démarche holistique, participative, l’eau demeure un bien économique devant être rentabilisé.

Le caractère holistique de la démarche dépasse le cadre exclusif de l’hydrologie etde l’hydraulique pour intégrer l’écologie, l’aménagement, la question sociale et politique (induisant le caractère participatif).

Seulement cette définition même se heurte à la forte contradiction entre l’unité hydrologique du fleuve et les divisions politiques et ethnico-culturelles alimentées par le fait que les ressources deviennent des enjeux en cas de forte concurrence nationale[1] . Par ailleurs, l’approche participative est rejetée par quasiment tous les Etats sauf quand cela leur est profitable[2] et elle ne fait de toute façon pas partie de la culture politique des populations locales[3].

Les études sur le sujet révèlent ainsi que la gestion par bassin n’est pas économiquement viable ni réaliste à court terme[4] et qu’une approche par sous bassin est préférable[5].

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Bassin versant du Mékong. Considéré un espace comme celui ci comme d’un seul tenant sans prendre les nations en considération les nations rencontre une vive résistance

Le problème d’adaptation et du peu de coopération des Etats provient essentiellement du fait que la MRC et la gestion par bassin versant est principalement supportée par les Nations Unies et des ONG occidentales et que ce type de gestion est une condition sine qua non de l’aide au développement dans le bassin du Mékong. Or les soutiens économiques et techniques sont imbriqués dans des considérations culturelles et politiques propres aux bailleurs de fond de ces aides. L’aide au développement fait partie du « soft power » des états donateurs qui « imposent » par ce biais leur représentation aux receveurs de l’aide.

Ainsi des économistes et des écologistes des pays en développement en sont venus à parler d’impérialisme « écologiste[6] ». De ce fait, sans remettre en cause le bien fondé des démarches environnementales, l’ « impérialisme vert » est montré du doigt comme instrumentalisant les problèmes environnementaux pour renforcer les exigences environnementales sur l’économie et ainsi procéder à la mise en place de barrières non tarifaires freinant le développement des économies les plus pauvres. L’écologie procède, du fait de l’aide au développement, d’une logique protectionniste des pays développés[7]. Cette logique « impériale » provoque une méfiance extrême des pays riverains du Mékong qui ont quasiment tous été sous domination coloniale et où la fierté nationale peut être souvent mal placée.

En réponse à ces arguments certains auteurs insistent sur le fait que le déplacement de la conversation sur le terrain politique empêche d’aborder la question sous l’angle technico écologique de certains projets. C’est particulièrement le cas de la Chine s’agissant des barrages : déplacer la conversation sur le thème de l’ « impérialisme vert » permet de cacher les conséquences sociales et environnementales qui sont de fait défavorables à la Chine.

Si les raisonnements sur l’ « impérialisme vert » découlent d’arguments logiques et qu’ils sont en cela recevables, il n’en demeure pas moins que le Mékong représente un foyer de tension important et dont la sauvegarde environnementale dépend la survie d’une frange importante des populations vivant dans son bassin.

Il semble ainsi que la coopération demeure la meilleure solution pour empêcher ces tensions et l’appauvrissement du fleuve. La vraie question est de savoir à quels degrés cette coopération doit être menée entre les Etats.

Les limites patentes de la MRC:

Derrières les déclarations de principe et les formules quelque peu naïves, se cache une impuissance patente de l’organisation qui ne peut empêcher les aménagements qu’elle n’a pas approuvés du fait de sa faiblesse politique. Le cas le plus explicite demeure le lancement des travaux du barrage de Xayaburi au Laos : malgré la suspension demandée des travaux par la Commission pour complément d’information s’agissant de l’étude d’impact du projet, la construction du barrage a été lancée[8].

La réalisation du programme de la MRC est dans l’ensemble un échec et la tendance ne risque pas de s’inverser avec la montée en puissance de la Chine et la poursuite du climat ultra concurrentielle entre les nations en Asie du sud-est.

[1] Pruvost Giron, C., 2000, « Limites administratives, limites historiques et limites perçues ? », Communication, Mars 2000

[2] Affeltranger, B., 2002, « User-based design of socially efficient flood warnings: concept paper for the Lower Mekong Basin », Mekong River Commission Expert Meeting, Phnom Penh, February 2002

[3] Affeltranger et Lasserre, « La gestion par bassin versant : du principe écologique à la contrainte politique- le cas du Mékong », Vertigo, Volume 4, N°3, décembre 2003.

[4] Waterbury, J., 1997, « Between unilateralism and comprehensive accords: Modest steps toward cooperation in international river basins », Water Resources Development, Vol. 13, No. 3

[5] Fischhendler, I., 2003, « Can basin management be successfully ignored: the case of the US-Canada transboundary water », SOAS Water Issues Study Group, Occasional Paper No. 52, School of Oriental and African Studies / King’s College London, University of London, May 2003, 28 p.

[6] Et non « écologique » qui renvoie à l’introduction non contrôlée d’éspèces étrangères dans des écosystèmes de pays colonisés lors de la phase de développement des économies coloniales (Curtin, 1997)

[7] Sidhva, S., 2001, « La défense de l’environnement : stade ultime de l' »impérialisme ? » , Courrier de l’UNESCO, Avril 2001

[8] http://multinationales.org/La-Compagnie-nationale-du-Rhone

Le Mékong V. Les impacts géopolitiques des dangers sociaux et environnementaux encourues par le Mékong.

Le Mékong est la base d’un des écosystèmes les plus diversifiés au monde. S’étirant sur 4350 km et formant un bassin versant de 795 000 km2 sur 6 pays (Myanmar, Chine, Cambodge, Vietnam, Laos, Thaïlande), le Mékong est également une source de vie pour les 60 millions de personnes qui vivent sur son cour. Il permet notamment de pratiquer des activités agricoles, forestières, l’aquaculture et la pêche.

Avec le Xème plan quinquennal chinois (2000), la fin des troubles au Cambodge (1995) et l’ouverture du Vietnam sur le monde (1986), le Mékong et au centre de divers projets de mise en valeur notamment sur le plan hydroélectrique.

Une série de barrages ont été ou sont en passe d’être construits, notamment en Chine et au Laos, où le relief montagneux offre de très bonnes perspectives énergétiques[1]. Ainsi en 2013 pour ces deux seuls pays 9 barrages étaient déjà construit sur le Mékong (soit 6 pour la Chine et 3 pour le Laos) et 17 en planification ou en cours de construction (8 pour la Chine et 9 pour le Laos)[2]. L’objectif affiché de Vientiane est même de devenir une sorte de « batterie électrique » pour la péninsule indochinoise (notamment à destination de la Thaïlande)[3].

carte barrage 2015
Carte de répartition des barrages sur le Mékong et ses affluents en 2013.

Seulement l’ampleur de ces travaux inquiète les populations, les états et les ONG environnementales occidentales, et ce à plusieurs propos :

(Note : devant les arguments essentiellement idéologiques, et partant de mauvaise foi, que cela soit du côté étatique ou du côté des activistes environnementaux, les points envisagés ci-après seront alimentés le plus qu’il est possible par des études de faisabilité scientifiques)

  • Le contrôle du flux de l’eau : le nombre et la taille des barrages entrainent la retenue de fort volume d’eau pouvant entrainer la dérégulation des crues du fleuve pouvant entrainer une diminution des flux pendant la saison humide et partant la productivité biologique des petites plaines inondables . Par ailleurs le retard et la durée plus courte des crues pourraient également avoir pour effet une dérégulation de la productivité des écosystèmes  et notamment sur lac de Tonle Sap au Cambodge (il fera l’objet d’un autre article).

Par ailleurs l’absence de concertation dans le relâchement des eaux peut entrainer des inondations dommageables pour les populations et les équipements en aval[4].

  • La migration des poissons. C’est certainement sur ce point que les impacts seront les plus forts. Le Mékong accueille 1300 espèces de poissons, dont 35% nécessitent des migrations, parfois de près d’un millier de kilomètre, pour la reproduction. Le renouvellement de ces espèces de poisson serait fondamentalement affecté par les barrages[5], ce qui pourrait même conduire à la diminution voire à l’extinction de certaines espèces[6].Des systèmes de passages à poissons existent, mais leurs critères de conception sont empiriques[7] et, à l’heure actuelle, les données scientifiques sur les caractéristiques des poissons du Mékong ne sont pas suffisantes pour envisager la mise en place de tels systèmes.
barrage pour poisson
Exemple de prototype de barrage « migration friendly ».
  • Les problèmes d’érosion tenant à la circulation des sédiments. Les barrages influent fortement sur la circulation des sédiments et partant sur la géomorphologie d’un fleuve. L’effet typique d’un barrage sur un cours d’eau est la retenue de sédiments au niveau du barrage et l’érosion du fleuve en aval. Comme pour la migration des poissons, l’impact réel de la construction des barrages sur le Mékong est actuellement indéterminable du fait du manque de données scientifiques[8].
  • Aspect socio-économiques : impact sur les populations. L’ensemble des impacts environnementaux précités entrainera des répercussions sur la pêche, l’agriculture et les activités forestières.
  • La pêche dans le Mékong : la population totale vivant de la pêche dans le bassin du Mékong est estimée à 12 millions de foyers[9]. Par ailleurs cette activité joue un rôle central dans l’apport en protéine de cette même population (entre 50% et 80% de l’apport protéique[10]). Aussi la diminution du nombre de poissons par l’effet du blocage de la migration entrainerait une perte de source de subsistance et de revenus pour ces familles. Rappelons que les prises dans le Mékong représentent 25% du volume de prises en eau douce au monde[11].
  • De la même façon la modification de l’ampleur et de la régularité des crues du fleuves entraine l’implication d’un changement, long et couteux, des techniques de pêches des populations riveraines du fleuve.
  • Agriculture et sylviculture : à l’heure actuelle 10 millions d’hectares sont dédiés à la culture du riz dans le bassin du Mékong, représentant 75% de l’apport calorique journaliers des habitants[12]. Avec les incertitudes liées au débit du fleuve il apparaît que la salinisation des eaux du delta et l’appauvrissement des terres du fait des nutriments constituent une menace crédible. Le couvert forestier risque également de subir des effets négatifs du fait de la déforestation lié directement aux travaux et de la probable érosion du fleuve. Cette diminution de la forêt entrainera une érosion plus forte et augmentera les risques d’inondations. De plus les ressources tirées par les populations de la forêt iront en diminuant (fruits, gibier)[13].

Au final l’ensemble de ces phénomènes entraineront un exode rural massif vers les villes où des problèmes d’emploi et donc de conflit sociaux peuvent être à craindre.

En définitive de nombreuses menaces pèsent sur le Mékong du fait des barrages et l’absence de données sur le fleuve rend les prises de décision hasardeuses en matière d’environnement et de société. Par ailleurs les tensions entre les pays riverains conduisent à des initiatives unilatérales alors que les retombées sont quasi systématiquement subies par plusieurs pays, la solution concertée semblerait donc être la meilleure option à travers la MRC.

Seulement le lancement du barrage de Xayaburi au Laos témoigne de cet état de fait. En effet, le Laos est passé outre la décision de la MRC prônant une étude d’impact avant réalisation des travaux et plusieurs études de faisabilité mensongères ont été produites par des cabinets d’experts finlandais, thaïlandais et français. Le partage de données scientifiques était encore une fois absente[14]. Rappelons que la Chine ne partage aucune de ses informations avec le reste de ses partenaires indochinois.

xayaburi
Travaux de construction du barrage de Xayaburi au Laos.

Vu du Vietnam, cette situation peut être critique en raison de sa position en aval et de l’importance de son activité agricole dans le delta. C’est dans ce sens que les positions d’Hanoi sur ce sujet visent au renforcement politique de la MRC.

Il est à noter que la modernisation des techniques de culture dans le delta et les constructions d’ouvrages en conséquences peuvent être jugés aussi dangereux que les effets des barrages en amont sur le Mékong[15].

[1] Michel Ho Ta Khanh, Les aménagements hydroélectriques sur le Mékong et ses affluents, 2011

[2] L’année 2013 est le seul référent pertinent par le fait que c’est la dernière année où la Chine a bien voulu communiquer ses projets avec le reste des riverains du Mékong.

[3] http://www.tresor.economie.gouv.fr/8810_le-secteur-de-lhydro-electricite-au-laos

[4] En 2013 une ouverture soudaine des vannes d’un barrage chinois avait provoqué des inondations violentes dans le Nord de la Thaïlande et du Laos, faisant 23 morts et endommageant une grande partie de la flotte de pêche.

[5] ICEM (International Center for Environmental Management), “MRC SEA for Hydropower on the Mekong mainstream” Fisheries Baseline Assessment Working Paper., Hanoi, 2010

[6] Orr S., Pittock J., Chapagain A., Dumaresq D., “Dams on the Mekong River: Lost fish protein and the implications for land and water resources” Global Environmental Change, 2012

[7]Baumanna P., Stevanellab G. “ Fish passage principles to be considered for medium and large dams: The case study of a fish passage concept for a hydroelectric power project on the Mekong mainstem in Laos”, Ecological Engineering, 2012

[8] Kummu M., Varis O.” Sediment-related impacts due to upstream reservoir trapping, the

Lower Mekong River “, Geomorphology 85, 2007

[9] Affeltranger B., “Le contrôle de la vérité : (géo)politique de l’information hydrologique – Le cas du bassin du Mékong”, Thèse, 2008

[10] Hortle et al., Consumption and the yield of fish and other aquatic animals from the lower Mekong Basin, MRC technical paper, 2007

[11] Voir le Dessous des cartes, « le Mékong, Cartographie politique », https://www.youtube.com/watch?v=eMBK4dfJlkg

[12] Pearse-Smith S., “The Impact of Continued Mekong Basin Hydropower Development on Local Livelihoods”, The Journal of Sustainable Development, 2012

[13] Wyatt, A., & Baird, I. G. (2007). Transboundary Impact Assessment in the Sesan River

Basin: The Case of the Yali Falls Dam. International Journal of Water Resources Development 23

[14] http://multinationales.org/La-Compagnie-nationale-du-Rhone

[15] Michel Ho Ta Khanh, Les aménagements hydroélectriques sur le Mékong et ses affluents, 2011

Le Mékong VI. Le lac de Tonlé Sap au Cambodge

 En écrivant les articles précédents, il m’est apparu que le lac du Tonlé Sap au Cambodge était le meilleur exemple de l’importance du fleuve Mékong dans la vie d’un pays et même d’une civilisation.

tonlé sap carte

Ce grand lac (le plus grand d’Asie du Sud Est), a la caractéristique hydrologique d’être alimenté dans sa plus grande partie par la pluie des moussons (d’environ début juin à début septembre), période durant laquelle le lac voit sa superficie multipliée par cinq pour atteindre 16 000 km2. Un phénomène de « réversibilité hydraulique » permet au Tonlé Sap d’absorber les crues dangereuses du Mékong en saison des pluies puis d’alimenter à nouveau le fleuve en période de saison sèche au niveau de la capitale Phnom Penh.

Le Tonlé Sap a été le centre névralgique de l’empire khmer qui a dominé la péninsule indochinoise entre le IXème la fin du XIV ème siècle avec la mise à sac de la cité d’Angkor par les armées siamoises (futur peuple Thaï) en 1432.

carte empire khmer

Parfois appelée la « cité hydraulique », la capitale khmère d’Angkor témoigne des sérieuses capacités en aménagement hydraulique des ingénieurs d’alors. Utilisant les crues du lac et l’eau des moussons, des bassins de rétention, appelés « barray », ont été construits autour de la cité au fil des siècles. Les techniques d’aménagement génialement simples de ces ouvrages ont permis la mise en place d’une architecture correspondant à la représentation spatiale issue de la cosmogonie brahmanique[1], faisant d’Angkor une cité touchée par le divin.

Cette maitrise de l’eau a permis la survie d’une cité d’Angkor qui a pu accueillir jusqu’à près de 1 million d’habitants à l’apogée de la cité selon B-P Groslier[2].

Si l’utilisation de l’eau pour l’agriculture est contestée, il paraît évident que la possession d’une telle masse d’eau servait les besoins de la capitale khmère. Tout en restant connecté au lac, le système hydraulique permettait un approvisionnement régulier en eau propre et une évacuation des eaux usagées[3].

plan angkor
Cette reconstitution du site d’Angkor montre les formidables capacités hydrauliques des ingénieurs et le maillage de canaux permettant l’irrigation et de de répondre aux besoins en eau douce de la population.

La majorité des auteurs s’accordent à dire que cette maitrise hydraulique a permis aux khmères de produire du riz en grande quantité, ce qui constituait à l’époque LA richesse. En plus du surplus exportable, les rendements permettent de nourrir un grand nombre de personnes non productrices de riz et ainsi diversifier les activités permettant l’emploi d’une forte main d’œuvre pour la construction, l’armée et l’artisanat. C’est sur cette base que s’est fondée la puissance de l’empire khmère selon B-P Groslier[4].

Si la chute de l’empire est en grande partie due à la pression de l’empire du Siam, il semble également que des problèmes de gestion d’eau et l’abus de l’exploitation de l’écosystème y étant attachés soient pour partie responsable de l’affaiblissement d’Angkor[5]. Jared Diamond, père du concept d’ « écocide[6] », argue même que le phénomène de fond de la chute khmer est le dérèglement de l’écosystème, affaiblissant la ville d’Angkor et ouvrant le champ libre aux siams[7].

Aujourd’hui encore le Tonlé Sap est le lac nourricier qu’il fut autrefois : son eau est indispensable à la riziculture environnante et les poissons du lac fournissent à eux seules 50% des apports protéiques des cambodgiens à l’heure actuelle[8].

A l’échelle régionale le Tonlé Sap possède deux vertus majeures :

  • Il permet la régulation du bassin inférieure du Mékong en stockant les eaux de pluies trop abondantes pouvant conduire à des inondations en aval et en relâchant ses eaux en saison sèche pour éviter les sécheresses.
  • Le lac est également un centre névralgique pour la migration et la reproduction des poissons du Mékong.

Mais cette source de vie s’essouffle à mesure de la surpêche dans le lac qui diminue les ressources halieutiques et entraine le dépérissement du style de vie des pêcheurs, de plus en plus contraints à l’exode « sur terre [9]». (chhnork trou comme exemple photo). Par ailleurs, la Loi de 2001 sur la propriété foncière a permis le rachat forcé (et parfois violent) et à très bas prix de terrains près du lac dans le cadre du plan quinquennal 2015 -2019 visant le développement du tourisme[10] .

tonlé sap village flottant
Un des villages flottants du Tonlé Sap.

Jusqu’en 2012 le modèle de pêche prévalant était la pêche « industrielle » ou « de concession », dans lequel de grands propriétaire se voyaient confier une grande zone de pêche qu’ils exploitaient le plus possible et qu’ils protégeaient par des gardes privés armés pouvant tirer à vue sur d’éventuels contrevenants. Ce mode d’exploitation provoquait un phénomène de surpêche important[11].

De la même façon, le développement économique aux abords du lac a un impact direct sur l’écosystème du lac : les eucalyptus de la firme Pheapimex (lié à Hun Sen, premier ministre du Cambodge depuis 2003) risquent s’assécher les abords du lac et la déforestation liée au forage gazier pétrolier va très certainement ravager les abords du lac[12].

Le gouvernement multiplie les gestes à l’égard des communautés locales : en 2001, 56% des zones de pêches sous contrôle gouvernemental sont rendues aux pêcheurs ne disposant pas de concessions, en 2012 la pêche industrielle était interdite.

Seulement, de la bouche même du gouvernement l’application de ces dispositions se retrouve menacée par la corruption qui permettra aux anciens propriétaires de passer outre cette nouvelle loi. Des phénomènes similaires avaient déjà été constatés sur 35 concessions qui s’étaient vu retirer leur droit de pêche[13]. Sur le Tonlé Sap corruption rime avec surpêche[14].

[1] Religion alors dominante avant de se faire évincer par le bouddhisme dans le courant du XV ème siècle.

[2] B-P Groslier, « Angkor, Hommes et pierres », (1968). B-P Groslier est un archéologue français qui sera chargé des fouilles, de la recherche et de la restauration du temple d’Angkor entre 1959 et 1972. Il est l’inventeur des concepts de « cité hydraulique » et d’ « empire agricole » à propos d’Angkor. Paris sur la même époque ne dépassera jamais 200 000 habitants.

[3] Henri Sterlin, « Angkor », 1970, office du livre, Fribourg.

[4] B-P Groslier, « Angkor, Hommes et pierres », (1968)

[5] Le dessous des cartes – Civilisations : changer ou disparaître ? https://www.youtube.com/watch?v=ZQhyvXb_A0Y

[6] Un écocide est un acte de destruction ou d’endommagement important d’un écosystème, notamment par l’exploitation excessive de celui-ci.

[7] Jared Diamond,  » Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie « , 2009, Folio essais.

[8] Vinh Phong, « Le grand lac Tonle Sap et le delta du Mékong – Impacts des aménagements hydro-électriques sur la région du Mékong et une idée de son amélioration », 2011.

[9] http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140228.AFP1159/cambodge-l-exode-menace-les-villages-flottants-du-plus-grand-lac-d-asie-du-sud-est.html

[10] http://www.alterasia.org/201510122548/cambodge-un-village-flottant-expulse-du-tonle-sap/

[11] http://www.cambodgepost.com/2315-la-peche-industrielle-sur-le-tonle-sap-est-interdite/

[12] http://www.courrierinternational.com/article/2002/03/28/le-tonle-sap-si-beau-et-menace . Un projet de forage off shore sur le lac par une compagnie japonaise est même à l’étude actuellement.

[13] voir note 42

[14] http://www.voacambodia.com/content/on-tonle-sap-collusion-corruption-mean-overfishing-cambodia/1791021.html