Fiche de Lecture #17 – Le Vietnam : une histoire des transferts culturels – Hoai Huong Aubert-Nguyen et Michel Espagne – Demopolis – 2010

Les auteurs :

L’ouvrage à l’étude est le fruit de la coopération de plusieurs auteurs, dans leur grande majorité des universitaires, sous la direction de Hoai Huong Aubert-Nguyen et Michel Espagne.

Photos de Hoai Huong Nguyen - Babelio.com

Hoai Huong Aubert-Nguyen est une romancière et poète vietnamienne de langue française. Doctorante en littérature comparée à Paris-X Nanterre (2005), elle fut également enseignante en lettres classique et comparées avant de se tourner vers la communication. En plus du livre qui nous intéresse aujourd’hui, Aubert-Nguyen a publié 3 romans et 2 recueils de poésie.

Les contributeurs | Patrimoines Partagés - France Vietnam

Michel Espagne est un historien français spécialisé dans le germanisme et l’histoire de la culture. Il s’est notamment spécialisé dans l’étude des transferts culturels entre la France et l’Allemagne via les universités et les échanges commerciaux entre le XVIII et le XIXème siècle. Il est aujourd’hui le directeur du laboratoire d’excellence (Labex) TransferS, un réseau de 14 unités mixtes de recherche concernant les transferts culturels rattachées à l’Ecole Normale Supérieure, au Collège de France ainsi qu’au CNRS. Son œuvre comprend la publication d’une quinzaine de livre, la direction d’une trentaine d’ouvrages collectifs ainsi que de nombreuses participations à l’écriture de revues spécialisées.

Le livre :

 

Le Vietnam - i6doc

              Le Vietnam : une histoire des transferts culturels est un recueil des contributions présentées lors d’un colloque tenu à l’Ecole Normale Supérieure et à la Bibliothèque Nationale de France du 4 au 6 juin 2014 à l’occasion de l’année France-Vietnam organisée par l’Institut français.

Afin de circonscrire leur champ de réflexion, les deux directeurs de publication posent un constat relativement simple concernant les représentations du Vietnam. Ces dernières se forment généralement autour de deux axes principaux et antagoniques qui seraient 1) la vision d’un pays onirique et magnifié constitué autour d’une civilisation ancienne et mystérieuse, sorte de succession de sensations entêtantes parfois tordues par l’exotisme colonial ou touristique et 2) les guerres d’indépendance et de réunification au cours de la seconde moitié du XXème siècle. A noter d’ailleurs que le deuxième axe est lui-même porteur de deux visions opposées : la première mettant en lumière l’héroïque combat anticolonialiste puis anti-impérialiste des insurgés communistes en occultant l’ensemble des dérives totalitaires qu’ils entrainèrent ; la seconde glorifiant les sacrifices faits dans le sens d’une société plus libre et démocratique mais moins regardante sur les liens de subordinations qu’ils impliquaient. Chacune de ces visions fut soutenue par une large palette de supports culturels, certaines œuvres ayant même forgé une mémoire dominante comme Apocalypse Now de Francis Ford Coppola ou L’amant de Marguerite Duras.

En plus de laisser peu de place à une perception proprement vietnamienne des événements, Aubert-Nguyen et Espagne estiment que cette historiographie contradictoire et conflictuelle masque un fait assez simple et facilement perceptible lorsque l’on ajuste notre focale sur le long terme. Pour eux, avant d’être un champ de bataille ayant cristallisé l’ensemble des antagonismes de la période de la guerre froide, le Vietnam fut un creuset civilisationnel complexe qui lui permit de constituer l’un des miroirs privilégiés des basculements du monde moderne. Ce qui expliquerait d’ailleurs pourquoi les luttes dont il servit de théâtre eurent un écho universel entre 1945 et 1979.

Hanoï : plongée au cœur de la capitale vietnamienne | The Beauty is in the  Walking
Le Musée d’Histoire Naturel d’Hanoï dans les anciens locaux de l’école française d’Extrême-Orient, témoin d’un style architectural proprement indochinois entre motif traditionnel vietnamien, style de toiture en lotus d’une part et méthode de construction française.

               Les auteurs de l’ouvrage se proposent donc de décloisonner l’histoire vietnamienne afin d’envisager celle-ci sous l’angle des rencontres dont elle fut témoin, en montrant à quel point, au-delà des luttes fratricides et des traumatismes qu’elles engendrèrent,  ces rencontres furent la matrice de formes et d’idées nouvelles qui contribuèrent non seulement à la définition de la culture vietnamienne moderne mais aussi à celle de la France et des autres pays occidentaux ou asiatique impliqués dans le processus. Ce processus suit quatre problématiques à travers l’ouvrage : Peut-on exporter le concept de transfert culturel, forgé pour étudier les passages d’une culture européenne à l’autre, aux relations entre la France et le Vietnam ? Et si oui, comment se sont élaborés les transferts culturels entre ces deux pays ? Comment ces relations culturelles s’inscrivent-elles dans les arts, la littérature, les sciences, l’histoire des idées, la société ? Comment ont-elles pu engendrer des idées et des formes nouvelles, à travers un mélange culturel ?

               Suivant ces fils directeurs, le propos de l’ouvrage suit une structure des thèmes du plus général au plus particulier. La première partie procède ainsi d’une mise en perspective théorique et historique des transferts culturels entre la France et le Vietnam, Michel Espagne les élevant au rang de « cas de figure paradigmatique » et Denis Papin, ancien directeur de l’Ecole Française d’Extrême Orient, en expliquant les ressorts géopolitiques, anthropologiques et historiques. Viennent ensuite les thèmes attachés à l’histoire de la pensée (Partie II) que cela soit d’un point de vue philosophique (importation des idées des Lumières au Vietnam et notamment de Rousseau) ou d’un point de vue métaphysique et religieux (implantation du catholicisme au Vietnam et création d’un bouddhisme vietnamien en France). Sur cette base, est envisagée dans la troisième partie la question de la construction des savoirs se focalisant sur les fleurs et les fruits que donnèrent les graines françaises plantées en terrain vietnamien dans les jardins de l’enseignement supérieur et de la médecine libérale. La partie IV réduit à nouveau la focale sur la question des arts et de la littérature en mêlant à la fois cadre théorique et étude en détails des œuvres de certains architectes, peintres ou auteurs français ou vietnamiens. La cinquième et dernière partie se plonge quant à elle dans la question des sources de cette histoire culturelle et notamment dans le fait que le fond documentaire de la Bibliothèque nationale de France est détentrice d’une part significative de la mémoire vietnamienne, qu’il s’agisse des premières photographies du pays ou des traces des manuscrits imprimés invitant à s’interroger sur le bouillonnement culturel et linguistique au Vietnam à la fin du XIXème et au début du XXème siècle.

Tiêng Dân, la voix du peuple sous la colonisation française - Le Courrier  du VietNam
Huynh Thuc Khang figure de proue du mouvement anticolonial des lettrés Duy Tan et un exemplaire de son journal en quốc ngữ . D’abord vu comme une instrument de domination des « maitres français », l’écriture vietnamienne romanisée est un bon exemple de « retournement des armes cuturels » par les Vietnamiens.

               Bien entendu, les auteurs ne prétendent à aucun moment à l’exhaustivité quant à l’ensemble du volume des échanges culturels dont le Vietnam fut le récepteur et/ou la source. Pour autant les pistes qui sont lancées au fil des lignes permettent à chacun de s’arrimer à certaines réflexions, ne serait-ce que par les représentations que l’on nourrit dans son for intérieur.  Aussi, que le lecteur soit d’ascendance vietnamienne ou un français familier des choses vietnamiennes, il trouvera certainement une part de familiarité dans l’ouvrage. Au-delà de références directes à des noms et événements connus, ce dernier mettra sans doute des mots sur des impressions ou une compréhension instinctive de certains phénomènes culturels vietnamiens pour ceux qui ont eu la chance de visiter le pays.

               Cet aspect est d’ailleurs renforcé par le fait que Le Vietnam : une histoire des transferts culturels est composé d’un canevas de texte aux styles très différents. On passe ainsi de développements d’un style proprement universitaire (Les transferts culturels franco-vietnamiens de Michel Espagne, p.15 à 29), à une revue de presse tenant à la fin de la guerre d’Indochine (L’ère dees tempêtes d’Alain Ruscio, p.187 à 201), à une enquête de terrain concernant la pagode géante d’Evry (Un bouddhisme vietnamien en France par Jérôme Gidoin, p.81 à 92) en passant par une collecte de témoignages des élèves vietnamiens dans les écoles françaises entre 1954 et 1975 (Sel, soufre et mercure, Thuy Phuong Nguyen, p.169 à 182). De ce fait, différents types d’exercices narratifs ou analytiques sont proposés pour le décloisonnement de l’histoire vietnamienne, comme autant d’invitations à s’approprier, au moins en partie, les propos du livre et à poursuivre personnellement sa démarche. De la même façon, le caractère pluridisciplinaire du recueil (histoire, sociologie, littérature, architecture, géographie, religion, etc.) garantit à chacun une prise sur les textes en fonction de ses propres goûts. Même les références culturelles et historiques traitées dans la quatrième partie, si elles peuvent être sans l’ombre d’un doute qualifiées de « pointues », invitent à la découverte d’artistes français ou vietnamiens que l’orage de feu et d’acier de la guerre a masqué de la vue du grand public.

               Par extension le caractère composite du livre, aussi bien d’un point de vue stylistique que disciplinaire, offre un large champ d’expression aux auteurs qui peuvent dès lors délivrer une réflexion riche, complexe et profonde sur des sujets parfois extrêmement spécifiques. Si l’on prend l’exemple de l’article concernant l’enseignement supérieur français en Indochine, l’enchainement des réflexions permet de saisir rapidement les divers intérêts et courants d’idées qui animèrent la question : l’utilitarisme de l’administration française ayant besoin « d’indigènes » qualifiés pour la colonie sans pour autant créer une élite qui pourrait contester son autorité (ce qui arrivera malgré tout), l’attrait des « Annamites » pour le savoir et l’esprit scientifique occidental avec toutes les questions identitaires que cela implique, le libre arbitre des professeurs français en porte-à-faux entre les exigences de l’administration et les aspirations de leurs élèves, et enfin l’appropriation des méthodes françaises par les Vietnamiens. Malgré la densité des informations dans ce genre de développement, les diverses références bibliographiques permettront aux plus curieux de creuser plus avant les sujets.

Dalat Vietnam – que voir et faire en 2 ou 3 jours ?
Avec ses faux airs de ville européenne, Dalat était la ville balnéaire de la bourgeoisie française en Indochine qui y fit construire des bâtiments typiques de certaines régions de France. Une originalité sous les latitudes tropicales d’Asie du Sud Est.

               L’ouvrage s’est donc donné les moyens de ses ambitions et pave la voie à une construction de représentations du Vietnam débarrassées des oripeaux sensationnalistes des propagandes opportunistes instillées par les parties prenantes de la guerre froide. Il se fait également l’écho de la nostalgie planante de l’Indochine que l’on peut trouver dans certains esprits français en donnant des outils et éléments d’analyse permettant de « digérer » le sentiment de familiarité qui peut se manifester lors d’une promenade dans le quartier français d’Hanoï, dans les rues de Dalat ou sur le parvis de Notre-Dame de Saïgon. Enfin, en permettant la participation de plusieurs auteurs Vietnamiens ou d’ascendance vietnamienne, Le Vietnam : une histoire des transferts culturels participe au mouvement de l’écriture de l’histoire du Vietnam par des Vietnamiens, pour des Vietnamiens en dehors des carcans imposés par le Parti Communiste Vietnamien. Dans la même veine, il contribue à panser les blessures laissées dans l’esprit des Vietnamiens de la diaspora par deux conflits qui, et cela est trop souvent omis, sont avant tout des guerres civiles.

               Au final, l’on recommandera la lecture de cet ouvrage à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à la culture vietnamienne sous ses différentes facettes, même si, désolé pour les gourmets, l’aspect culinaire n’est pas abordé bien qu’il soit lui aussi porteur d’échanges franco-vietnamiens. D’un point de vue pus général, Le Vietnam : une histoire des transferts culturels est indiqué pour toute personne intéressée par les questions des échanges culturels tant le pays fut et est un laboratoire dans le domaine. On notera néanmoins que la lecture complémentaire d’ouvrages traitant de l’économie ou des questions sociales et politiques en Indochine et/ou Vietnam est conseillée afin d’approfondir certaines réflexions ou de saisir la profondeur de certains phénomènes culturels.

Cycle Indochinois #7 – Roland Dorgelès – Partir… – Albin Michel – 1926

L’auteur :

Roland Dorgelès (auteur de Les Croix de bois) - Babelio

Roland Dorgelès, nom de plume puis nom officiel de Rolland Maurice Lecavelé, est né le 15 juin 1885 et meurt le 18 mars 1973 à Paris 6ème. Ecrivain et journaliste français, membre de l’Académie Goncourt de 1929 à 1973. Après des études d’architecture à Strasbourg, Dorgelès participera à bâtir la légende du Monmartre artistique et bohème à travers ses propres expériences et ses nombreux écrits, soit sous forme de romans, soit sous forme d’articles parus dans les journaux avec lesquels il collabore (Sourire, Fantasio, Le Paris-Journal). En 1914, il parvient à se faire engager – malgré deux refus – grâce au soutien du futur « Père de la Victoire » Georges Clémenceau, alors son patron au journal L’Homme libre. Il est d’abord incorporé à l’infanterie puis devient élève pilote en juin 1915. Une terrible chute le plongeant dans le coma pour plusieurs mois mettra vite fin à sa formation. C’est lors de sa convalescence qu’il commence la rédaction des Croix de Bois, série de portraits de Poilus dont il tire l’inspiration de ses propres expériences. Cependant, la censure veille et l’ouvrage ne pourra pas être publié avant la fin de la guerre. Quelque peu échauffé par ces déboires littéraires, il rentre en 1917 à la rédaction du Canard Enchainé dans lequel il publie plusieurs articles satiriques concernant la Grande Guerre, notamment le roman La machine à finir la guerre. Les profiteurs de la guerre, les politiciens et la police font notamment les frais de sa verve caustique. Les Croix de Bois sera finalement publié en 1919 et recevra un accueil élogieux de la part de la critique mais aussi et surtout des Poilus, trouvant une fonction cathartique au roman, voire des hauts gradés comme le Maréchal Foch.

Plaque commémorative en l’honneur de Dorgelès dans le square qui porte son nom à Montmartre

Le livre vaudra à Dorgelès le prix Fémina et ratera le prix Goncourt contre A l’ombre des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust, à 4 voix contre 6. Ce succès littéraire le conduit à entrer au Jury du prix littéraire la Renaissance en 1921. Il se marie ensuite avec Annette Routchine en 1923 puis part avec elle pour l’Indochine en 1924. Ce séjour lui permettra de développer le troisième axe de son expression artistique, à savoir l’Extrême-Orient. Il tirera de cette expérience Sur la route Mandarine en 1925 et Partir…, le livre qui nous intéresse ici, en 1926. Il intègre l’Académie Goncourt en 1929, dont il deviendra le président en 1954, puis continue à régulièrement publier jusqu’à sa mort en 1973. Notons qu’entre sa démobilisation en 1918 et sa mort il fut un membre actif de l’Association des écrivains combattants afin de rendre hommage aux 560 écrivains et hommes de lettre morts durant 14-18. A ce titre, c’est son nom qui sera choisi en 1995 pour baptiser le prix délivré aux professionnels de la radio et de la télévision « qui se sont particulièrement distingués dans la défense de la langue française ».

Le livre :

Achat Partir Dorgeles à prix bas - Neuf ou occasion | Rakuten

Partir… est le récit d’un voyage en paquebot reliant Marseille à Saïgon via Port-Saïd, Djibouti, Ceylan (aujourd’hui le Sri Lanka) et Singapour au début des années 20. On ne connait rien du narrateur si ce n’est que c’est son premier voyage, ce qui, associé à l’emploi systématique de la première personne, donne l’impression que l’ouvrage est en fait le journal de voyage de Dorgelès romancé. Dès lors, on ne sait pas si le livre fait état d’événements et de personnages réels. Ce flou est même volontairement entretenu par l’emploi tantôt de noms réels, tantôt de surnoms pour désigner les passagers, créant ainsi une relative confusion dans l’esprit du lecteur au début de l’histoire.

Le roman est rythmé par les pensées inspirées aux narrateurs par les paysages, les couleurs les sons et les interactions avec et entre les divers passagers, formant un échantillon bigarré des « Français d’outre-mer » d’alors : le banquier de Chine et son associé aux origines incertaines Prater, le cynique médecin du bord, des coloniaux indochinois de retour de vacances en métropole, des administrateurs et militaires nouvellement nommés en Asie, un promoteur de spectacle et sa troupe etc… Chacun de ces personnages à ses propres raisons de partir et un degré de familiarité à l’inconnu lointain permettant à Dorgelès d’introduire les différentes réactions des passagers (que nous verrons plus bas) à ce qui est donné à vivre à chaque étape du voyage.

Messageries maritimes — Wikipédia
Affiche de publicité pour les messageries maritimes (1928)

On assiste ainsi au tissage et à la rupture de relations et d’amitié au fil des pages, les plus expérimentés dans le voyage prenant souvent soin d’apporter leurs lumières aux néophytes. La vie à bord est décrite comme insouciante, dans la tradition du tourisme estivale à la française, et faite de distractions collectives. De ce fait un entourage récurrent se forme autour du narrateur, chacun apportant sa propre vision de l’Ailleurs ou de l’Autre compatible ou non avec les a priori des métropolitains. Le médecin, du haut de son flegme nihiliste, prend ainsi un malin plaisir à organiser une petite excursion de son cru pour touristes naïfs au milieu des lupanars miteux de Djibouti dans le but de leur offrir « un aperçu d’exotisme ». Un petit jeu social finit par se former entre le narrateur, le banquier de Shangaï et son associé, Manon et son amant Jacques Largy, premier chanteur de la troupe. Ces derniers, en tournée en Indochine Française, veulent croire à leur chance dans la colonie et s’y installer pour prospérer. Le financier, qui a des vues sur la jeune chanteuse, cherche à les décourager pour briser le couple et emmener Manon à Shangaï. A l’inverse, Prater, haï par son partenaire d’affaire mais irrémédiablement lié à lui par un sac de nœud juridique, vante les opportunités que peuvent offrir les territoires français d’outre-mer malgré la reconnaissance de difficultés suivant la première guerre mondiale. La trame narrative développée autour de ce triangle amoureux trouve un dénouement tragique à la fin de l’ouvrage lors de la tentative de fuite de Jacques, que l’on apprend être un fugitif suite à un crime de sang.

Pour ce faire, l’auteur se livre à une description fine de la vie à bord du « morceau de France » flottant qui l’emmène vers l’Orient et des lieux visités. Pour autant, et malgré les soupçons biographiques qui pèse sur le livre, le rendu ne porte guère les traits caractéristiques d’un documentaire ou de tout autre travail journalistique. Pour reprendre les termes de Emile Henriot, critique littéraire, dans son papier à propos de Les Croix de Bois en 1919 : « Et ceci est à la louange de l’écrivain : il est, proprement, un romancier. Un romancier des plus habiles, qui sait que la manière la plus sûre d’être éloquent, c’est d’être sobre. M. Dorgelès sait voir ; il sait sentir ; il sait attraper au vol, dans la conversation, le geste, l’intonation, le tic, le mot qui font trait, et ce trait, il le met à sa place, juste, incisif, brûlant de vérité, frémissant comme une flèche qui entre. ». L’ensemble de ces qualités permet à Dorgelès de brasser une quantité de sujets qui, bien qu’aborder de façon anodine dans le récit, raisonne d’une amplitude formidable lorsqu’on les replace dans leur perspective historique.

En effet, c’est la première fois que l’on aborde un livre paru durant l’entre deux guerre dans Cycle Indochinois (les autres chroniques touchant soit de la période de genèse de l’Indochine, soit de son crépuscule) et c’est sans doute la période la plus dense en termes de littérature « coloniale », quand bien même elle aurait existé en France.

Pour correctement soupeser l’importance de ces sujets, il faut bien comprendre que, comme le souligne Abdelkébir Khatibi[1], « la littérature coloniale était malade de la politique », et ce pour plusieurs raisons. D’abord comme nous l’avons déjà vu lors d’une précédente chronique, l’entreprise coloniale française fut le fait d’un groupe réduit d’individus et dans l’indifférence des masses, la révolution industrielle battant son plein en métropole. Aussi le lobby colonial fut il contraint de « vendre » une image de l’Autre et de l’Ailleurs palpitante faite d’aventuriers rois, de profits faciles, d’administrateurs roitelets, de sensualité, de beauté envoutante mais aussi de mystères impénétrables autour de l’opium, des peuples exotiques ou de civilisations inconnus. L’impact direct de ces préoccupations politiques sur la littérature réside dans la création d’un style marqué du sceau du réel travesti par des auteurs qui écrivent avant tout pour satisfaire les fantasmes du lectorat métropolitain. Le pittoresque et l’impénétrable sont enchevêtrés afin d’émouvoir, de divertir et de faire rêver. Dans cette veine émergèrent des spécialistes comme Pierre Loti qui deviendra même un immortel. On notera que dès 1909, procès est fait à l’exotisme du fait de son caractère purement fantasmagorique et de sa déconnexion avec le réel. La littérature coloniale se trouve ainsi considéré comme le prolongement du romantisme du XIXème siècle, quelque peu dépassé au début des années 1900.

Les joueurs de Skat d’Otto Dix, 1920. La représentation de mutilés de guerre allemands hors des canons de peinture classique et présentant les germes de mouvements picturaux tels que le futurisme, l’expressionisme ou le dadaïsme forme un bon exemple du traumatisme européen que fut la première guerre mondiale, tant sur le plan corporel que psychique, et de sa traduction directe dans les arts.

Cette emprise idéologique se poursuivra mais changera de nature après le choc traumatique de la 1ère guerre mondiale. Le clinquant de l’exotisme laisse la place à une vision plus réaliste dépassant la superficialité des premières approches en tentant de parler au mieux de la situation réelle dans les colonies. Elle porte la marque des inquiétudes du jour, certains voyant l’entreprise coloniale comme la régénérescence de l’Occident suite à la « guerre des bouchers ». Pour citer Paul Valéry, celle-ci a entrainé une « crise de l’esprit[2] » en Europe qui se traduira notamment par l’émergence de mouvements picturaux comme le dadaïsme ou surréalisme. Dorénavant, le monde n’est plus à interpréter mais à transformer pour les artistes et, concernant la littérature coloniale, il s’agit de réinvestir le champ de réflexion pour rebâtir une doctrine coloniale sur des bases morales. En effet, à l’époque de l’annexion des territoires et de la mise en place de l’appareil administratif motivée par « la mission civilisationnelle » succède celle de la gestion sur le long terme et de l’émergence des premières élites. Quelques soit l’orientation politique de ces dernières, le même constat paradoxal émerge : le processus colonial revient à armer – physiquement comme mentalement – les sujets coloniaux contre soi-même. L’idéal républicain égalitaire amené par la IIIème République contraste alors avec la pratique administrative discriminatoire empêchant l’épanouissement des notables vietnamiens et des métis, nourrissant leur rancœur à l’endroit de la France. En Indochine, la situation est d’autant plus préoccupante qu’une opposition armée de faible intensité mais omniprésente continue d’agiter les actualités (voir notamment les actions de Hoang Hoa Tam). Dès lors, il s’agit pour les auteurs de mettre en avant l’œuvre colonial et l’idéal impérial bâtisseur afin d’alimenter le mythe de la renaissance de la France dans cet ailleurs lointain où tout est à construire. Le comble de ce paradoxe sera sans doute le fait que la propagande autour de l’Empire colonial Français atteindra son apogée – exposition coloniale de 1931 – au moment même où il se lézardera en Indochine (mutinerie de Yen Baï soulèvement communiste au centre Vietnam en 1930).

Aussi, le style de la littérature coloniale va connaitre à ce moment une mutation importante en ce que le style romanesque va se confondre avec le style journalistique. Les fioritures ornementales laissent place à un style plus direct et épuré, sans pour autant faire disparaitre la surprise, le rêve et l’attrait pour l’Orient. Et c’est ici que se place Dorgelès avec Partir… et Sur la route Mandarine (que j’espère bientôt chroniquer sur le blog).

Il reprend en effet un certain nombre de recettes de l’exotisme ancien mais assène un traitement bien moins caricatural ou intéressé, se contentant de laisser parler ses personnages sans rien affirmer. A ce titre, le médecin de bord blasé et sa délectation à briser les certitudes des passagers permet, par sa névrose déconstructrice, de remettre à plat des idées préconçues qui pourraient être façonnées par la propagande coloniale. De la même façon, les passes d’arme entre le banquier de Shangaï et son associé sur la situation des affaires en Indochine, bien que motivées par la mauvaise foi, éclaire le couple d’amoureux et le lecteur sur l’état de la colonie.

Le cas Jacques Largy rentre assez peu dans les canons littéraires du colon vertueux du fait de ses actes criminels en métropole et de sa vision de l’Indochine comme terre de seconde chance. Evidemment, cette vision du colon français partant outre-mer du fait de son statut de paria avait déjà été soulevé auparavant – notamment dans Les Civilisés de Farrère – mais ne formait guère la majorité des représentations d’alors. Et, encore une fois, le flou entretenu autour de la véracité de cette histoire par le style employé par l’auteur empêche le lecteur de déterminer si l’auteur se joue de lui ou si cette histoire est présente dans le livre à dessein. Le lien avec la Grande Guerre dans le passé du jeune homme, permet également d’en parler sans aucune forme de jugement moral ou politique.

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Voulant pousser les Français à découvrir les territoires d’Outre-Mer, les autorités coloniales inviteront les métropolitains à voyager et à dépasser les illusions exotiques dans les années 20.

Si l’on s’intéresse à l’attitude de l’auteur dans son rapport à l’Autre et à l’Ailleurs dans Partir… , on peut souligner la complexité des rapports présents dans le livre du fait du foisonnement d’anecdotes significatives. Que cela soit voulu ou non, l’ouvrage offre un panel d’émotions faites ; outre de surprise, de rêve, de déception que nous avons déjà entrevue ; de crainte, d’émerveillement, d’hostilité, d’empathie de préjugés ethniques mais aussi d’attractions et de répulsions réciproques avec les « indigènes ». Notons ici que, malgré l’omniprésence des occidentaux dans l’entourage direct du narrateur, on sent que ce dernier tente d’adopter le point de vue des autochtones ou des passagers qui ne sont pas Européens, une relative nouveauté dans la littérature coloniale d’alors. Dans les yeux des néophytes, certains lieux et peuples passent ainsi de la carte postale à une source d’inquiétude, tel Port-Saïd pour Manon. L’île de Ceylan voit même les passagers débattre de sa nature de « Paradis sur Terre » tant pour ses paysages que pour ses habitants, témoignant en creux des doutes quant à la supériorité européenne dans l’esprit des passagers. La vision exotique ainsi offerte, si elle ne prétend pas à l’exhaustivité, semble en définitive être un témoignage délivré de bons nombres d’arrières pensées morales ou commerciales, ce qui fait toute sa fraicheur et son intérêt.

En conclusion, Partir…, de par sa nature de roman-documentaire, est un instantané d’un monde colonial en pleine mutation qui parvient à faire état de dynamiques profondes avec une simplicité agréable à la lecture là où des écrits historiques/sociologiques pourraient paraitre indigestes et obscurs. Il n’oublie de ce fait pas sa dimension narrative, offre une trame dramatique riche et des personnages complexes et attachants procurant au lecteur pléthore de sensations. En somme, on peut dire que les trois points de suspension du titre remplissent admirablement leur fonction de suggestion, de séduction et de marque de trouble en ce que Dorgelès laisse au lecteur le soin de tirer ses propres conclusions de l’histoire qui lui est donner à lire, de l’enrichissement que lui semble avoir retirer de son expérience mais aussi de la plate réalité qu’il décrit, loin des « pays des merveilles » de la propagande coloniale.


[1] Abdelkébir Khatibi (1938-2009) est un romancier et sociologue marocain, spécialiste de la littérature maghrébine francophone, notamment récompensé par le Grand Prix de l’Académie française (1994) et fait Chevalier de l’ordre français des Arts et Lettres en 1997. A propos des idées du monsieur concernant la littérature coloniale : https://journals.openedition.org/carnets/5445

[2] https://www.cairn.info/revue-etudes-2014-6-page-75.htm

Actualité – Saïgon 1975, Kaboul 2021 : bis repetita pour Washington ?

Cet article est dédié à la mémoire des 90 soldats français tombés en Afghanistan entre 2004 et 2013 ainsi qu’à celle d’Ahmed Massoud.

« Il n’y aura pas de situation où vous verrez des gens se faire exfiltrer en hélicoptère depuis le toit de l’ambassade américaine en Afghanistan. Ce n’est pas du tout comparable. » avait martelé en juillet dernier Joe Biden, 46ème président des Etats-Unis d’Amérique, en répondant à la question d’un journaliste suggérant un parallèle entre le retrait final des troupes américaines du théâtre afghan et les scènes de chaos à Saïgon en 1975.

Et pourtant… Après une campagne éclair de 2 semaines, les Talibans se sont rendus maitre de Kaboul, provoquant des vagues de panique au sein de la population qui ne se faisait aucune illusion quant au programme politique que les « étudiants de la foi » allaient appliquer une fois au pouvoir. On a même eu l’occasion de voir un hélicoptère de transport Chinook exfiltré du personnel américain et afghan depuis le toit de l’ambassade américaine, infirmant manifestement les dires du président.

En haut, l’évacuation de l’ambassade américaine de Saïgon en 1975, en bas, l’évacuation de l’ambassade américaine de Kaboul en août 2021.

On a pu dès lors fleurir une série de publications dans la presse ou sur les réseaux sociaux comparant allègrement la situation afghane avec la défaite du régime sud-vietnamien, 2 ans après le départ des troupes américaines. Chacun y allait de sa remarque tenant tantôt à l’impact de ce revers pour l’équilibre des forces mondiales, tantôt à l’attitude de Biden vis-à-vis de la population afghane voire même à la nécessité pour ce dernier de démissionner au vu de cet échec. Si vous suivez des pages communautaires vietnamiennes sur la toile, qu’elles soient francophones ou anglophones, une émanation de relents amers forme l’esprit général des commentaires qui pourraient amenés à une conclusion reprenant en substance une phrase prononcée par « Madame Nhu », belle-sœur du premier président de la république du Sud-Vietnam après la mort de ce dernier lors d’un coup d’état organisé avec l’aval de Washington : « Quiconque a les Américains pour alliés n’a pas besoin d’ennemis ».

Pourtant, s’il ne s’agit pas de remettre en cause le fait que les événements comparés constituent un revers humiliant pour l’Oncle Sam – s’agissant notamment du volet politique des conflits (I)- une analyse plus profonde des conflits vietnamien et afghan montre assez rapidement les limites de ce rapprochement quant à son dénouement et à ses conséquences directes (II).

I) Les mêmes causes pour les mêmes effets : les échecs du « nation-building » à l’américaine.

Si l’analogie entre la guerre du Vietnam et d’autres conflits opposants des puissances majeures à des groupes armés irréguliers de moindre importance émerge de manière aussi spontané – parfois même de façon abusive –  c’est parce que les tactiques utilisées par les guérilleros vietnamiens se sont répandues de par le monde après leur victoire à Dien Bien Phu. Grâce à celles-ci, une faction politique émergente pouvait prétendre faire valoir ses revendications par la contrainte malgré le déséquilibre des rapports de force en place. D’abord théorisé sous forme de « guerre révolutionnaire » par les maoïstes lors de la guerre civile chinoise, le concept s’étoffera avec le temps et l’évolution des moyens martiaux pour être baptisé « guerre asymétrique » ou « insurrectionnelle ». On en trouve de nombreux exemples émaillant la seconde moitié du XXème siècle (guerre de décolonisation, guérilla marxiste en Amérique Latine, guerre en Tchétchénie en 1993). Rappelons d’ailleurs ici que l’invasion ratée de l’Afghanistan par l’URSS (1979-1989) reste considéré comme le « Vietnam soviétique ».

David Galula, le Clausewitz de la contre-insurrection - Bigmammy en ligne
David Galula (1919 – 1967) lors de son entrée à Saint-Cyr.

Ce seront les stratèges français qui devront avant les autres trouver des contre-mesures à ces combats d’un tout nouveau genre. En effet, le conflit n’oppose plus deux armées émanant d’Etats-Nations et ne prend plus fin par l’anéantissement des forces armées ou la prise de la capitale. Il consiste en un bras de fer mêlant intimement le politique et le militaire au travers duquel les insurgés vont chercher à dissoudre les forces ennemies en une unité retrouvée, dans le cas de la première guerre d’Indochine celle d’un Viet Nam indépendant et débarrassé des troupes étrangères sous la bannière du marxisme-léninisme. En face, la menée d’une guerre contre-insurrectionnelle doit se focaliser sur la dispersion des moyens militaires rebelles, la sécurisation de la population et la mise en place d’un appareil politique viable capable de rivaliser avec celui vanté par la propagande ennemie. La plus célèbre de ces doctrines restent celle établies par le saint-cyrien David Galula dans son ouvrage Counterinsurgency : theory and practice (paru en 1964, originellement en anglais) en raison de sa grande expérience pratique et d’un cadre théorique dépassant le contexte de la guerre froide.

Reprenant la défense du « monde libre » à la suite du départ des Français, les Américains ne firent pas grand cas des expériences de leurs prédécesseurs et préférèrent appliquer une doctrine de guerre issue de leur propre retour d’expérience de la seconde guerre mondiale puis de la guerre de Corée : « choc et effroi ». Celle-ci consiste à rechercher la domination rapide d’un ennemi afin de saper en lui toute motivation de combattre. Comme il s’agit de frapper fort et vite, l’application de cette doctrine sur le théâtre vietnamien conduisit à des destructions massives n’épargnant pas les civils ainsi qu’à une surenchère de moyens disproportionnés face à des ennemis ne disposant pas de matériels militaires avancés.  Second corollaire de cette vision :  le volet militaire de la guerre prime largement sur son aspect politique. L’importance du moral des militaires et des civils mais aussi et surtout de la propagande est de ce fait largement sous-estimé.

La suite nous est déjà connue : l’US Army déploie une myriade de moyens militaires de pointe afin de subjuguer les guérilleros communistes (napalm, défoliant, matériel de détection technologique, bombardement massif, etc) mais échoue à briser l’élan réunificateur patiemment nourri par Hanoï et donc à protéger leur allié sud-vietnamien de l’invasion communiste.

Ngô Đình Diệm est mort à 62 ans, il y a 58 ans
Ngo Dinh Diem (1901-1963), premier président de la République du Vietnam. Conscient des lacunes américaines quant à la connaissance de la société vietnamienne, il lutta jusqu’au bout pour éviter un déploiement américain massif dans son pays.

Et pour cause… Après avoir appuyé le coup d’état destituant le premier président de la République du Vietnam Ngo Dinh Diem, le commandement américain va faire puis défaire 8 chefs d’état entre 1963 et 1975. En plus de cette instabilité, leur connaissance parcellaire de la société vietnamienne et de sa vie politique empêchèrent les Américains de totalement comprendre la portée de leur choix et des antagonismes qu’ils créèrent, antagonismes qui émousseront largement les résultats sur le champ de bataille. Enfin, la toute-puissance de Washington sur le régime de Saïgon alimentera la propagande communiste du « régime fantoche » à l’international tandis que l’influence (voire l’emprise) de Pékin et de Moscou sur le « petit frère nord-vietnamien » se fit bien plus discrète bien qu’elle fut bien réelle.

De cette façon, il devenait difficile pour les décideurs et officiers supérieurs américains d’exposer clairement leur engagement sur le terrain si ce n’est par la très chimérique – voire même caricaturale de nos jours – défense de la démocratie et de liberté face à « l’ogre soviétique ». On le sait aujourd’hui ce manque de consistance politique impacta durement le moral des soldats américains qui plongèrent dès lors dans la drogue ou s’adonnèrent au « fragging » (assassinat d’un officier ordonnant une mission trop dangereuse). Pire encore, ce mobile, d’ascendance philosophique purement occidentale, ne fit l’objet de quasiment aucune adaptation concrète auprès de la population, rappelons-le principalement paysanne, là où Ho Chi Minh et ses compagnons s’étaient échinés à adapter les principes marxistes-léninistes à la mentalité du Vietnamien moyen et à ses aspirations profondes depuis les années 20. Conséquence concrète : en voyant les Gis se livrer à des destructions massives et disproportionnées, les décideurs politiques de Saïgon changés au grès des besoins américains et les « Viêt Công » issus des milieux ruraux se battre « contre l’agresseur impérialiste » pour la création Vietnam unifié, un nombre croissant de sud-Vietnamiens finirent par se convaincre que le camp socialiste était le meilleur parti pour eux et allèrent grossir les rangs des partisans communistes.

Il est intéressant de souligner le fait que le gouvernement américain tenta de pallier ces insuffisances en mettant en place en 1967 (présidence Johnson) l’Office of Civils Operations and Revolutionary Development Support (Bureau des Opérations Civiles et d’Appui au Développement Révolutionnaire) en charge de former du personnel américain et vietnamien spécialement dédié à l’administration efficace et surtout légitime du pays. Bien que dotée d’une organisation rationnelle (plan annuel, tous les niveaux et domaines de l’administration étaient pris en compte), la structure s’appuyait sur une base idéologique instable. En effet, la vision sous-tendant ce programme voyait les pays « en voie de développement » comme incomplets, manquant de profondeur et de complexité, des surfaces vierges pouvant recevoir directement un greffon d’administration et de fonctionnement politique à l’américaine. En plus d’infantiliser le peuple allié, cette vision empêche les conseillers politiques et militaires de pouvoir correctement jauger l’efficacité de leurs actions et donc d’y apporter des ajustements. Notons d’ailleurs que quasiment aucun ne maitrisait la langue vietnamienne et que, de toute façon, un tel programme d’apprentissage aurait nécessité une préparation bien plus longue. Le projet se transforma assez rapidement en une machine à reproduire les stéréotypes et la suffisance à un niveau industriel. On peut citer comme exemple des cours intitulés « Le paysan vietnamien : son système de valeur » ou un formulaire en 64 questions qui permettait à un conseiller d’établir le profil psychologique d’un homologue vietnamien. La « vietnamisation » de la guerre dès l’arrivée au pouvoir de Nixon (1969), si elle semble émanée un diagnostic pertinent, arrive malheureusement trop tard pour corriger la situation. Elle apparut surtout comme le signe du désengagement des Américains du Sud-Vietnam, renforçant davantage la patience et la détermination de Hanoï malgré les bombardements massifs.

Digital History
Une manifestation anti-guerre du Vietnam à Wichit (Kansas) en 1967. Les deux protagonistes caricature le régime sud-vietnamien comme marionette de l’impérialisme américain.

En définitive, une fois cette situation mise en place, le temps joua en faveur des guérilleros du fait que leur stratégie de communication politique permit de toucher non seulement la population sud-vietnamienne et les soldats américains mais aussi et surtout la population américaine après l’attaque du Têt 1968.  Celle-ci fut dès lors instrumentalisée en tant que partie prenante de la guerre et ajouta à la pression sur l’US Army.

Pour Andrew J. Gawthorpe, professeur spécialisé en histoire américaine à l’Université de Leiden et auteur de To build as well as destroy – American Nation Building in South –Vietnam, les Américains ont commis les mêmes erreurs en Afghanistan. Si « l’expérience est une lanterne qui éclaire seulement le passé », il semble que l’administration Bush n’ait même pas tenté de décrypter ce que le conflit vietnamien pouvait offrir comme enseignement à son intervention. La reconstruction de la nation afghane ne fut quasiment pas planifiée et confiée tardivement aux autres forces de l’OTAN participant à l’intervention menée par Washington. Pire encore, l’externalisation des services assurés auparavant par l’Etat eu pour résultat le déploiement de forces de sécurités privées (avec tout ce que cela comporte comme problème éthique et politique ou comme dérive) mais aussi et surtout la prise en charge du domaine civil par une myriade d’associations et d’ONG avec une efficacité variable. Atiq Rahimi, artiste afghan réfugié en France depuis 1984, conclue d’ailleurs de la façon suivante : « on a donné le destin de l’Afghanistan dans les mains des associations ». Le seul point qui ne semble pas avoir été négligé en comparaison avec le conflit vietnamien est la maitrise de la communication et des journalistes, art bien peu maitrisé dans les années 60/70.

Il faut dire que pour mener cette guerre Georges W. Bush Junior bénéficiait du soutien idéologique des deux camps politiques américains : les conservateurs sur un axe sécuritaire « guerre du terrorisme » et les libéraux (dont Joe Biden) sur un axe « droit de l’homme ». De quoi renforcer la confiance des néo-conservateurs dans le bon vieux crédo des Américains porteurs de liberté et donc dans la certitude qu’une fois la population libérée du joug taliban elle formerait, avec le temps et les dollars, une société calquée sur leurs homologues occidentales. Cette vision eut d’ailleurs pour corollaire direct de conforter les officiers américains accros à la puissance de feu dans leurs convictions, émaillant de ce fait la guerre d’Afghanistan de nombreuses « bavures » sur les civils.

De ce fait, les réalités humaines du pays furent quasi tout simplement ignorées lorsque les opérations militaires furent mises sur pied, ce qui est fatal à un prétendant à l’occupation de l’Afghanistan, souvent surnommé « le tombeau des empire ». Et pour cause : c’est une région de convergence entre les chaînes montagneuses turques, iraniennes et centre-asiatique au sein de laquelle les basses terres des vallées forment environ 10% de la surface totale. De ce fait le pays est géographiquement compartimenté et offre de nombreux sanctuaires difficiles d’accès, et ceux d’autant plus que cavernes naturelles existent et que les différentes factions du pays y ont aménagés des tunnels. Ajoutons que la chaine montagneuse formant la frontière est avec le Pakistan forme une zone difficilement contrôlable et poreuse, permettant aux Talibans d’y établir des appuis logistiques.

Carte simple de l'Afghanistan
Carte topologique et politique de l’Afghanistan (Source Larousse).

Sur cette base topologique s’est sédimentée une société tribale composée de 32 ethnies éparses issues des contrées environnant le pays et parfois très différente entre elles. Ces groupes humains, vivant indépendamment les uns des autres dans des conditions difficiles, furent, sont et seront en rivalité constante pour le contrôle de territoires ou de ressources. Si le Sud-Vietnam pouvait prétendre être administré par un gouvernement central malgré sa diversité ethnique, il est clair que cela ne peut être le cas en Afghanistan.

En plus de cette mosaïque ethnique, les autorités américaines n’avaient pas anticipé la croissance démographique poussée que leur présence et la relative accalmie qui en découle allait provoquer un doublement de la population afghane entre 2000 et 2020. Cette pression sur les vallées a provoqué un exode vers les faubourgs de Kaboul sans que l’économie du pays n’ait décollé si bien que les couches de la population arrachées à leur vallée par la pauvreté côtoyèrent les couches fortunées (parfois via la corruption) et occidentalisées, créant de ce fait un sentiment de frustration et de rejet des étrangers.

Comme pour les guérilleros du « Viêt Công », le temps jouait donc en faveur des Talibans qui, cachés dans leurs confins parvenaient à convaincre des pans de plus en plus large de la population du bienfondé de leur démarche. Ce phénomène s’est d’ailleurs accéléré avec le pivot vers l’Asie de l’administration Obama qui impliquait un désengagement progressif de l’US Army d’Afghanistan dont le point d’orgue fut certainement, outre le retrait définitif de cet été, le traité de paix négocié par Trump sans consultation du gouvernement afghan. Un remake des accords Kissinger-Le Duc Tho…

Fichier:David H. Petraeus.jpg — Wikipédia
David Petraeus, commandant en chef des forces armées américaines en Irak de 2003 à 2010 puis en Afghanistant de 2010 à 2011.

On notera que Washington prit néanmoins conscience du problème fondamental que constituait cette dynamique et tenta de pallier le problème en nommant en juin 2010 le Général David Petraeus, commandant en chef en Irak depuis 2003, à la tête des forces armées américaines sur place. Fin connaisseur du conflit vietnamien et des théories de contre-insurrection françaises durant la première guerre d’Indochine, Petraeus chercha à créer un point de concorde pour toute les forces politico-militaires en créant des « conditions favorables au progrès », notamment en se focalisant sur la sécurité des civils. Malheureusement pour les Américains, Petreaus quitta le théâtre des opérations en aout 2011 pour devenir directeur de la CIA et le système d’alliance qu’il avait cherché à mettre en place se transforma en gimmick dépourvu d’efficacité. En effet, l’aide américaine à la défense (88 milliards de dollars entre 2001 et 2021), en plus de servir à l’équipement de l’armée afghane, devait servir à s’assurer la loyauté des chefs tribaux. Seulement, une fois Petreaus parti, ce système ne fut plus intégré à un plan politique global et revint trivialement à louer les services des seigneurs de guerres. Ces derniers, comme tout bon mercenaire et dans la logique tribale afghane, n’hésitèrent ainsi pas une seul seconde à retourner leurs alliances en faveur des talibans à mesure que ceux-ci croissaient en influence et en force et que les forces armées américaines se retiraient du pays. La surprise de l’administration Biden devant la rapidité de la campagne talibane d’aout dernier montre bien à quel point les plus hautes sphères décisionnaires de Washington étaient ignorantes des réalités de terrain, ce qui explique sans doute le retrait trop rapide de l’armée.

Une fois ces parallèles posés entre le Vietnam et l’Afghanistan, il convient de nuancer notre propos en expliquant en quoi ces revers, bien qu’issus des mêmes causes, ne sont en rien comparable quant à leur dynamique stratégique et à leur impact sur le long terme.

II) Les Américains abandonnent l’Afghanistan parce qu’ils n’ont plus rien à y faire (et non parce qu’ils y sont contraints).

Interrogé quant aux raisons du retrait des troupes d’Afghanistan, le Secrétaire d’Etat Anthony Binken,  répond que les Américains ont fait leur devoir en restant vingt ans en Afghanistan, pour « régler le compte de ceux qui nous ont attaqués le 11 septembre 2001 ». De son côté John Kirby, porte-parole du Pentagone, précisait à l’AFP : « Nous ne supprimons pas totalement notre présence diplomatique sur place. Personne n’abandonne l’Afghanistan. Nous ne faisons que ce qui est nécessaire au bon moment, pour protéger notre peuple. ». Joe Biden, quant à lui, avait déclaré ne pas regretter le retrait des troupes et que les objectifs avaient été remplis, tout en précisant que le « nation-building » n’en avait jamais été un. Il a également complété sa pensé en précisant ne pas vouloir faire combattre de jeunes Gis alors que les afghans ne se battaient pas pour leur liberté

               Evidemment ces éléments de langage sont préparés pour créer un récit limitant les dégâts de la décision et cherchant à préserver – tant bien que mal – la crédibilité du gouvernement américain. Sur le plan sécuritaire, on se demande bien comment les Talibans d’aujourd’hui pourraient être moins en mesure de menacer les Etats-Unis qu’en 2001 suite à ce succès, à l’instabilité du proche Orient et à la multiplication des organisations islamistes radicales… Dans les faits, la situation est tout autre. Si l’administration Bush s’était lancée dans l’invasion afghane au prétexte de la sécurité des Etats-Unis suite aux attentats du 11 septembre 2001, entrainant avec lui les libéraux pour lui donner un vernis « droit-de-l’hommiste », l’objectif à long-terme était purement géostratégique.

               Si vous suivez ce blog régulièrement, vous êtes au fait que la pensée stratégique américaine est fortement imprégnée de la « Théorie du Grand Jeu ». S’il ne s’agit pas de la réexposer ici, on précisera que selon celle-ci la dynamique de l’histoire mondiale est alimentée par les conflits opposants les forces continentales cherchant à avoir accès aux mers aux forces thalassocratiques animées quant à elles par le désir contraire de contenir et de repousser les puissances terrestres vers l’intérieur des terres (pour un exposer plus détaillé voir : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/18/divers-poudieres-en-mdc-le-vietnam-la-ou-saccrochent-les-empires-ile-monde-eurasiatique-contre-thalassocratie-dans-la-theorie-globale-du-grand-jeu/ ). A l’heure actuelle, cette confrontation se joue essentiellement autour des moyens de communication et de transport permettant de structurer l’espace en zone d’influence, d’où, à titre d’exemple, le projet des pharaoniques routes de la soie chinoises. Dans ce « Grand Jeu », les oléoducs et gazoducs forment, outre les réseaux de télécommunications ou les voies navigables, les principales artères d’influence.

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Caricature de l’opposition géostratégique entre l’ours soviétique et l’oncle Sam durant la guerre froide. Le premier s’étend du continent vers les mers tandis que le second tente de le repousser dans le sens inverse.

Or, l’Afghanistan se trouve à la frontière d’un pays central dans ce contexte : le Tukménistan, 4ème réserve mondiale de gaz avec 7 504 milliards de m3, derrière (le Qatar, les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite). Ex-république soviétique d’URSS, le Turkménistan, sous la coupe de son ex-président tout puissant Saparmut Niyazov, chercha à se détacher de l’orbite russe suite à l’effondrement soviétique notamment en neutralisant Gazprom, mastodonte russe des énergies, qui détenait alors le monopole sur les pipelines d’exportation du pays. Le modèle communiste étant obsolète, Niyazov ouvre le pays à la concurrence économique en 1992 afin d’équilibrer la pesanteur russe. On notera d’ailleurs que plusieurs entreprises françaises, et notamment Bouygues, profiteront énormément de cet appel d’air. Un mémorandum de coopération pour la construction d’un pipeline entre le Turkménistan et le Pakistan voit le jour en 1995 afin de de désenclaver le pays et de diversifier sa clientèle. Pour ce faire est créé en aout 1996 le consortium Central Asia Gas Pipeline, Ltd (CentGas) avec à sa tête la firme américaine Unocal. Un an plus tard le consortium signe avec Ashgabat un accord formel pour la construction du pipeline. Ce dernier devant passer par l’Afghanistan, les Talibans, alors maitres du pays, sont démarchés afin de pouvoir procéder à la construction des infrastructures sur leur territoire. Ils finissent par choisir CentGas au détriment de l’argentin Bridas Corporation mais les travaux sont très vite suspendus suite aux attaques des ambassades américaines à Nairobi et Dar es Salaam en aout 1998. Les Américains soupçonnent en effet Oussama Ben Laden d’avoir fomenté les attaques, or ce dernier s’était vu auparavant officiellement offrir l’hospitalité par le Mollah Omar, chef des Talibans. Le projet sort de l’immobilité suite à l’invasion américaine, faisant elle-même suite aux attentats du 11 septembre, avec la signature d’un accord tripartite Turkménistan-Pakistan- Afghanistan le 27 décembre 2002. Le projet s’est depuis poursuivi avec le concours de l’Inde s’étant engagé à acheter une partie du gaz Turkmène, prenant ainsi le nom de projet TAPI pipeline (Turkmenistan-Afghanistan-Pakistan-India). A noter, que les Talibans s’étaient déjà déclarés favorables à ce projet sur les terres qu’ils controlaient en 2018 et qu’aujourd’hui encore ils entendent coopérer.

bne IntelliNews - Unidentified gunmen kill five TAPI project-affiliated  workers in Afghanistan
Tracé prévisionnel ou déjà réalisé du TAPI (Reuters, 2018)

Pour autant, les lignes diplomatiques ont entre-temps bougé. Le Turkménistan, quoiqu’ayant cherché à ouvrir son économie pour sortir de l’emprise impériale soviétique, est déterminé à garder un modèle politique aux antipodes de celui prôné par les démocraties occidentales. Aussi, ses leaders, certainement anxieux de l’influence occidentale libérale sur leur légitimité politique et leur pouvoir, se sont-ils rapprochés des régimes de Pékin et de Moscou. Mais c’est sans doute la politique russe de la carotte et du bâton qui a propulsé à nouveau le Turkménistan dans l’orbite de Moscou. En effet, la position de neutralité longtemps prôné par Ashgabat ne semble plus pouvoir tenir face au retour de la Russie dans la région après environ 20 ans de repli et surtout face à l’émergence économique de la Chine. En bref, le Turkménistan n’a longtemps vendu son gaz qu’à 3 pays : l’Iran, la Chine et la Russie. Or, suite à l’explosion d’un pipeline russe sur son territoire en 2009 dans un contexte de conflit quant aux quantités et prix du gaz acheté par Moscou avait entrainé la rupture des relations. Les achats avaient repris en 2011 mais les quantités échangées chutèrent jusqu’à atteindre 0 en 2016. L’année suivante, prétextant le non-paiement d’une dette à hauteur de 1.8 milliards, Ashgabat coupe le flux de gaz en direction de l’Iran. Reste donc Pékin, mais ce dernier, créancier du gouvernement turkmène, entend voir sa dette payée en gaz. Conséquence : la principale manne financière du pays s’est tarie, plongeant le pays dans le marasme économique et la société dans la pauvreté. De ce fait le gouvernement turkmène n’eut d’autres choix que de renouer avec la Russie non seulement sur le plan économique, avec la reprise des achats de gaz en 2019, mais aussi sur le plan militaire. En plus de son levier économique, Moscou exploite en effet les troubles au nord de l’Afghanistan pour inclure plus avant le Turkménistan au sein du Commonwalth of Independent States (CIS), une organisation intergouvernementale rassemblant les ex-républiques soviétiques (hormis les pays baltes et l’Ukraine). Arguant de la menace à la tranquillité des pays membres en cas de débordement du conflit sur le Tadjikistan et le Turkménistan, Moscou et ses alliés font pression sur Ashgabat afin que celle-ci rejoigne la coopération, c’est-à-dire une alliance militaire supervisée par la Russie. Il semble que Gurbanguly Berdimuhamedow, l’actuel président du pays, ne soit pas en mesure de pouvoir dire non aux demandes pressantes de son homologue Vladimir Poutine.

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Vladimir Poutine et son homologue turkmène à Sotchi le 1er novembre 2016 pour discuter de la coopération d’Ashgabat au CIS.

Il faudrait ainsi interpréter le départ soudain des Américains comme la confirmation que le Turkménistan a officieusement rompu ses vœux de neutralité et d’autonomie sous la pression géostratégique. Entretenir des troupes sur places et garantir à l’armée afghane les moyens de sa défense seraient dès lors devenu trop couteux devant la probabilité décroissante de voir Ashgabat sortir de l’orbite russo-chinoise. Cette décision de retrait, pour des raisons de pure Realpolitik, expliquerait ainsi la rapidité de l’échéance et le cynisme avec lequel Joe Biden reporte la faute sur les soldats et le peuple afghan. Beaucoup d’observateurs du conflit, dont le Général Petreaus, ont même fait état de leur surprise devant cette célérité qui ne se justifiait ni sur le terrain, ni sur le plan de la politique intérieure (même si 60 à 70% des Américains se disaient favorable à un retrait).

Ajoutons ici que l’on peut soupçonner le gouvernement américain de s’être d’abord fié aux études que les Soviétiques avaient menées dans la région et de vouloir exploiter le sous –sol afghan riches de plusieurs types de minerais. Seulement, si les ressources semblent belles et bien exister, les diverses études de faisabilité qui furent publiées entre le milieu et la fin des années 2000 aboutirent à peu ou prou la même conclusion : leur exploitation nécessiterait la mise en place d’infrastructures couteuses et longues à construire, si, bien entendu, les chantiers n’étaient pas menacés soit par les Talibans, soit par les chefs de clans, soit par des vendettas privées. Se pose également le problème de la main d’œuvre, qu’elle soit qualifiée ou non. En définitive, il faudra certainement attendre plusieurs dizaines d’années avant de voir l’exploitation des minerais afghans devenir rentable en raison de la raréfaction des minéraux, et ceux à la condition que la sécurité des installations soient assurée sur le long terme.

Map showing Afghanistan's mineral wealth
Carte des ressources minérales afghanes prouvées. Le relief très accidenté, le climat, l’insécurité latente, les problèmes de main d’oeuvre et le manque d’infrastructure rendent l’exploitation du sous-sol afghan très difficile.

Ce qui permet à l’administration américaine en place de soutenir que les scènes de panique dans les rues de Kaboul ne pouvaient être mises en parallèle avec celles de Saïgon tient au fait que les premières sont le fruit d’un choix délibéré de la part de Washington tandis que les secondes résultent d’une impuissance politique et militaire orchestrée par les propres institutions américaines (suite au retrait des troupes au sol en 1973, le Congrès avait constamment refusé d’autoriser l’intervention ne serait-ce que de l’aviation pour soutenir le régime de Saïgon).

Et c’est sans doute sur ce point que la plus profonde différence avec la guerre du Vietnam émerge : lorsque Washington se retire du théâtre Indochinois c’est principalement en raison du mécontentement de la population catalysée par le bouillonnement social et culturel des années 60 qui engendrera le mouvement hippie ainsi que celui des mouvements civiques regroupés sous le vocable de contre-culture. La conscription déclarée par Johnson ainsi que la détresse de certains vétérans de retour au pays avaient ajouté au mécontentement ambiant. Rappelons ici que les manifestations contre la guerre du Vietnam furent parfois le théâtre de violences civiles comme lorsque la garde nationale tire dans la foule à l’Université de Kent le 4 mai 1970. Lorsque Nixon est élu en 1969, c’est en grande partie sur sa promesse de faire rentrer les boys au bercail et le redoublement de violence qui s’en suivra avec les bombardements massifs du Nord ne se fit que dans l’optique de desserrer l’étreinte d’Hanoï sur Saïgon avant le départ, trahissant au passage l’impuissance d’un gouvernement aux abois.

Il faut bien comprendre que c’est aussi la façon dont le conflit vietnamien fut couvert par les journalistes et la relation du gouvernement américain avec ces derniers qui créa ce ressentiment contre le conflit. Car la seconde guerre d’Indochine fut spéciale en ce qu’elle fut le premier conflit a etre couvert avec une telle ampleur. Dans son ouvrage Duc, un regard allemand sur le Vietnam, le reporter allemand Uwe Siemon-Netto a expliqué à quel point la démocratisation de la télévision et le développement de la presse partisane servis par des journalistes plus enclin à donner dans la dramaturgie que dans les faits avait massivelent produit de l’absurdité. Cette machine à fabriquer du non-sens était alimenté par le service de presse de l’US Army qui avait basé sa communication sur le décompte des morts/blessés des insurgés comparé aux pertes américaines et alliés, la différence, favorable à ces derniers étaient censé démontrer le succès des opérations de contre-insurection. Evidemment, cette réthorique prêtait le flanc à la critique politque en ce que ses angles morts étaient facilement exploitables par la propagande ennemies relayées par les journalistes. Aussi très rapidement, les soldats sur place tout comme les citoyens américains perdirent le sens de cette guerre et finirent par se laisser convaincre par le martelage médiatique du camp communiste. Siemon-Netto développe également le point de vue selon lequel les démocraties libérales garantissant la liberté d’expression ne se battaient pas à armes égales sur le terrain de la propagande politique avec des organisations monolitiques car totalitaires, qu’elles soient de nature marxiste-léninistes ou islamistes-radicales. Tandis que la presse libre permet la remise en cause du narrative par ses adversaires internes qui n’hésitent pas à user de procédés réthoriques malhonnêtes et malveillant, la propagande insurrectionnelle forme un bloc d’affirmation péremptoire qui ne peut être contredit dans son propre camp. C’est ainsi, pour reprendre un exemple déjà cité, que Ngo Dinh Diem fut longtemps considéré comme une marionette des Américains alors qu’une des raisons de son assassinat fut précisémment son manque de docilité envers eux. Il est à noter ici que l’emploi de compagnies de sécurité privée pour certaines opérations en Afghanistan permit de limiter le nombre officiel de victimes dans les rangs de l’armée américaine, chose qui avait monté la société américaine contre la guerre au Vietnam. On peut ainsi au moins reconnaitre le mérite des gouvernements américains successifs d’avoir appris à bien mieux maitriser le storytelling pour ménager l’opinion publique nationale et internationale, notamment concernant le dossier afghan, évitant ainsi une crise de confiance comparable à celle du désastre vietnamien.

Avatars de Napalm Girl, June 8, 1972 (Nick Ut) : variations autour d'une  icône de la Guerre du Vietnam
Certains clichés de la guerre du Vietnam sont devenus instantanément iconiques à l’échelle mondiale.

Ajoutons que le marasme succédant à la défaite au Vietnam fut d’autant plus profond qu’il s’inscrit dans un contexte de guerre froide dans laquelle chaque camp se faisait concurrence. Or ce revrs, associée à la victoire des Khmers Rouges au Cambodge ainsi qu’aux premiers soubresauts visibles des chocs pétroliers (désindustrialisation, explosion de la toxicomanie) voyaient le modèle capitaliste faire pâle face à un modèle communiste en expansion et surtout à la prospérité apparente de l’URSS de l’ère Brejnev. Le leadership idéologique mondiale était alors en jeu.

Aussi, la faillite de Washington sur la péninsule indochinoise marqua une génération au fer rouge et Hollywood tenta plusieurs fois d’exorciser la blessure du bourbier vietnamien, laissant une trace immanquable dans la culture populaire américaine et mondiale. Comme illustré dans le premier Rambo, les vétérans du Vietnam étaient fuis comme ou malmené car il portait la trace du déshonneur et de l’humiliation sur eux. Il est peu probable que cela n’arrive jamais suite au renoncement américain en Afghanistan malgré les assertions quelque peu outrageuses de l’opposition politique à Joe Biden.

De la même façon, si le retour des Talibans constitue un revers sans appel pour Washington, la résonnance de ce dernier dans le monde multipolaire qui est le nôtre sera sans doute moindre que durant l’ère soviétique. Peut-être même après un temps d’accalmie verra-t-on la Maison Blanche traiter avec les Talibans si ces derniers parviennent à maintenir sur les rails le projet TAPI.

Conclusion :

A la lumière de l’ensemble des développements précédents, on peut comprendre l’élan visant à associer spontanément les événements afghans dont nous avons été récemment les contemporains au dénouement tragique de la guerre du Vietnam il y a un peu moins de 50 ans. Il semble même que les mêmes erreurs y aient été commises pour défaire l’insurrection à ceci près que l’encadrement des journalistes et la meilleure maitrise du storytelling associé à l’emploi de contractuels, limitant donc les pertes dans les rangs de l’US Army à proprement parlé, permit de ménager l’opinion public.

S’il semble que certains officiers et homme politique américains aient compris les lacunes politiques dans leur doctrine de guerre asymétrique, les récents exemples irakiens et afghans démontrent à quel point les changements semblent compliqués à mettre en place. Cela nécessiterait en effet un changement radical dans la façon dont les responsables politiques américains conçoivent leur propre pays et le reste du monde. Espérons pour le prochain peuple ou pays « aidé » par l’Oncle Sam, que son « Nation Building » soit plus au point…

News – Vietnam in the top 10 expat’s favourite destinations

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For the seventh time in its history, InterNations, the most important expat community in the world with around 4 million members, has published the Expat Insider survey ranking the countries depending on their attractiveness for foreign workers. Between the 7th and the 31st of January 2021, 12 240 foreign workers coming from 174 nations were questioned about 37 criteria that can be gathered in the following categories and sub-categories:

  • Quality of life including leisure options, personal happiness, travel and transport, health and well-being, safety, digital life, quality of the environment.
  • Finance associated with cost of life.
  • Ease of settling  in composed of the feeling to be at home, friendliness of the locals, finding friends and language barrier.
  • Working abroad with career prospects, work and leisure, economy and job security.

The results are collected and balanced with the question “What’s your satisfaction level living abroad?” to state the overall mark. To be included in the ranking, the host country must welcome at least 50 asked people.

Because the goal of this article is less methodological than analytical , every reader that would like to know more about the survey’s creation conditions is invited to read the survey on InterNations website: https://www.internations.org/e xpat-insider/?ref=fo_exi . In the same way, the following paragraphs are not meant to make a list of the data regarding Vietnam but rather to put it into perspective. Therefore, a list of Vietnam’s raw rankings is available at the end of the article for  ease of reading.

This year’s survey has given the 10th rank to Vietnam on the 59 countries analysed, behind (in the decreasing order) Taiwan, Mexico, Costa Rica, Malaysia, Portugal, New Zealand, Australia, Ecuador and Canada.

Though the overall result is below the 2nd place of 2019[1], it is still honourable and within  the average performance of the country since the leap up of 2016 (from 36 in 2015 to 12). It has to be noticed that 2021’s survey takes the COVID 19 economic consequences and uncertainty into account.

If one takes a look at the details of this statement, it appears that Vietnam benefits from the same assets and suffers from the same weak points as in the previous years. In the following paragraphs we’ll then explain that the country manages to be very attractive for expats thanks to its economic dynamism and the friendliness of its people to attract foreign workers while most of its weaknesses are structural.

I) Vietnam, a financial paradise and source of personal happiness.

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The Vietnamese market is not only affordable and dynamic but also very competitive.

Like all the South-East Asian countries ranked in the first half of the Expat Insider Report (Malaysia #4, Singapore #13, Thaïland #14, Philippines #26, Indonesia #31), Vietnam enjoy the benefits of the regional economic growth to offer an economic environment particularly advantageous for the expats. The country is then at the first place  in the subcategories regarding the cost of living and the personal finance, and so since 2014. 90% of the survey participant loestimate that they earn enough or more than enough to live in Vietnam (against 77% gobally). This performance is mainly based on the low price of the real estate market due to a massive offer in the most important urban centres. Same observation applies regarding  the food.

Another consequence of this economic dynamism, Vietnam is in the top 10 both in terms of easing working abroad (#9) especially in terms of job perspectives (#4). However, the economic backlash of the global pandemic seems to have impacted the performances in this matter, generally badly

Indeed, following its policy of “0 case” in its struggle against the COVID 19, Hanoï hardened its migratory policy in order to avoid the infections, especially the foreigners from bordering countries (Lao, Cambodia, China). Thus, if until now getting a visa against some bills was easy, authorities seem to close the eyes no longer regarding this practices. As a consequence, the companies must from now on start tedious administrative procedures regarding their foreign employees work permit. A new obligation often crippling for some structures like language centres, a big provider of job for foreigners. Whence a relative decrease of the Vietnamese results regarding the categories “economy and job safety” (from #11 to 14 between 2019 and this year) and the overall marks “working abroad” (from #1 to #9 on the same period) and “Easing to settle” (from #15 to #25).

Taking another look at jobs , some domestic economic branches are harshly hit by the diverse sanitary restrictions. It is particularly the case for the touristic sector within which the domestic demand doesn’t cover the extinction of foreigner tourists. Thus, some foreign investors and owners in tourism dependent Vietnamese localities have suffered, are suffering and will suffer from money loss.

It has to be observed that, for the moment, the quite successful management of the sanitary crisis of the Vietnamese government allows the country to keep a certain political and economic stability while the pandemic was shaking the whole world. This resilience and the good economic results that followed – 2.7% of annual growth for 2020, the only positive rate in South-East Asian – even led some international analysts to call Vietnam the next “Asian miracle”. However, that mustn’t hide the fact that some weaknesses have been revealed by the sanitary crisis, like it’s too important dependency to foreign investments or the domestic consumption contraction. As we already treated this topic on the blog, the readers wishing to know more are invited to click the following link for more precisions: https://vinageoblog.wordpress.com/2021/02/14/news-the-xiiith-congress-of-the-vietnamese-communist-party-in-search-of-stability-in-times-of-a-health-crisis-or-a-conservative-stiffening/  . Il est néanmoins à retenir que le Vietnam devrait continuer à . Based on this data, it can be foreseen that Vietnam will be able to ensure a favourable economic environment that would like to settle down there – an attractive country despite a mediocre quality of life.

In addition to this economic and social advantages come the ones related to the generally friendly welcome from the population or to the elements allowing the foreigners to feel home or enjoy the country (exotism, food, local culture, climate, safety, etc…). In this matter also Vietnam seems to have kept its numerous assets despite an overall contraction of the Expat Insider 2021 results (cf. Vietnam raw results list). However, the comparison with the previous numbers allow one to state a relative consistency at the top of the ranking, and this, despite the worst mark since 2014 for the category “Personnal Happiness”. Keep in mind that these categories are based on feeling and that, as a consequence, can widely vary from one group to another in the same condition.

Bia Hoi Junction - Guide Vietnam
It’s always hard to describe the feeling of an atmosphere. If you have any chances to visit Hanoi, go enjoy the cheapest beer on earth (30 cents of euro) on Ta Hien street, in the old quarter, in order to understand the affection of the foreigners for this place.

As a start of explanation for this friendliness, let’s put in perspective the recent history of Vietnam. The disclosure of the country known as “Doi Moi” (“Renewal” or “Revival”) was partly launched to break the isolation of the country after the intervention of the Vietnamese army overthrow the Khmer Rouge regime in Cambodia and the war with China in 1979. Then, for the power – cruelly dependent from USSR and its satellites – as well as for the people – kept away from the world in a North-Korean way – the rupture with the war years and the 11 years of catastrophic collectivist economic policies between the reunification of the country in 1975 and the Doi Moi (1986) has been lived as a relief. This heavy trend has been confirmed with the revelation of the country economic potential with the years, especially regarding tourism. In a same way, Hanoi relies on foreign grey matter contribution – including the Vietnamese diaspora – to make up its technological delay or its educational system flaws (especially for foreign language). As a consequence, the government deployed and is deploying a very energetic diplomatic activity in order to flatten the obstacles to foreigner settling.

Though it doesn’t appear in the raw data of the report since 2017, the language issues have never been crippling for the foreigners to be able to live in Vietnam. Since the new generation of Vietnamese is learning English, you can get access to all the services and goods you need. 72% of the asked people then think that living in Vietnam without mastering the local language[2].

 All of these elements makes  life pretty pleasant in Vietnam. This “seduction power” is even more surprising that everyone seems to agree on the fact that the quality of life is quite bad.

II) An attractive country despite a quality of life assessed mediocre.

As reminded before, the current prosperity of Vietnam is following a period made of austerity, of deprivation, of shortage, of administration manipulated and prohibitively priced black market, of the corruption of the bureaucratic machine and of mass poverty. This situation was both the result of Hanoi diplomatic isolation after the Chinese-vietnamese war of 1979 (doubled with the China-USSR rivalry) and inefficient economic choices.

As a result, the country is suffering from severe lack  of infrastructures , directly impacting the quality of life of the people, especially in town, place of living for most of the expat. It then brings a paradox that characterizes Vietnam so well: the country is at the bottom of the ranking regarding the expat quality of life (#53) but, as we’ve already seen, got a good mark about being a source of personal happiness (#15).

The main pitfall remains the air pollution level in the two main Vietnamese cities: Hanoi and Ho Chi Minh-City. The first one even regularly reach es the top 10 of the global most polluted cities in June when the temperature is rising but the rainy season is not there to dissipate the exhaust gas and when the peasant burns the rice paddy around the city. 3 on 5 people asked (around 63%) by InterNation assessed the air quality as “bad” (against 20% globally). This is the direct consequence of the domestic deficiency in terms of public transport (#51 on 59 in the Expat Insider ranking) leading to the massive use of individual transports. Paired with the raising of the number of urban citizens – which means the raise of the density of habitation -, it ensues a growing traffic pressure in big cities every year.

Hanoi residents worry about air pollution | Environment | Vietnam+  (VietnamPlus)
The smog on the city of Hanoi during a particulary high pollution episod. Like Beijing, the Vietnamese capital city had only known 37 of clean air in 2020.

The authorities are aware of the situation and have already launched some building programs in order to step up. However, the stranglehold of the administration on the real estate management as well as the endemic corruption among the offices in charge of this management has resulted in a series of scandal delaying the construction[3]. The most symbolic example of this chaos is the 13km of the hanoian air-train line 2A between Cat Linh and Ha Dong quarters. Financed by the Chinese government development aid up to 552,86 millions of dollars and given to the China Railway Company (public), the construction started in October 2011 and were supposed to be achieved at the end of 2013. But operational and administrative issues arose from the problems of financing finalization bringing the total amount to 868 millions of dollars[4]. The extra cost has been financed by preferential rates loans granted by the Import-Export Bank of China. Then the bulk construction was done only during the third trimester of 2018 before the COVID 19 outbreak and the hardened migratory rules it brought prevent the French consultant team of Apave-Certifier-Tricc (ACT) from executing their control mission. Once done, this mission showed some serious security problems needing 6 months to be fixed[5]. Thus, the date of April 2021 announced by the Vietnamese government for commercial public opening of the line 2A has already passed. Besides the Vietnamese administration being (one more time) discredited for its bad economic affair management in the eyes of the population, the “line 2A case” is feeding the ancestral resentment of the Vietnamese toward their northern neighbours. Some even call out the collusion between some civil servants from the Hanoi People Committee and the Ministry of Transport with the Chinese project manager to make money on the construction delays and their extra costs. It has to be noticed that the bad management of the work has harshly hit the city on 1) the logistic matter due to the road degradation or congestion by the machine at some important traffic knots; 2) the economic matter, many small shops near the construction site suffering from the noise and dust pollution and 3) the urban plan, the delay of the line 2A leading to the delay of 20 more projects depending on it[6]. In comparison, the constructions led by the Japanese companies have taken place without major incident and delays[7]

Vietnam protesters attack China over sea dispute - BBC News
In 2014, the installation of an chinese offshore oil rig in the territorial waters claimed by Vietnam ensued a anti-Chinese feeling peak among Vietnamese people. Here a demonstration in Hanoi.

This type of causal relations between deficient infrastructure and the quality of life degradation can be spread both to the sanitation and water distribution system[8] and the waste treatment circuit. The Expat Insider 2021 is echoing the worries of 42% of the asked regarding the water cleanliness in urban zones[9] and the plastic waste pollution along the coast. Let’s remind ourselves here  that the previous point depends on the domestic management as well as on the international recycling organisation as detailed.

Since 2018, the InterNation’s report includes the “digital life” criteria in order to assess to what extent the country is using the informatics tools to ease the expat’s life. In this matter, Vietnam got one of its worst mark (#54) with half of the expats’ sample estimating the dematerialized public services hard to access[10]. For one fourth of them the payment solution out of cash are still not good enough. This is just one  more paradox in a country of young people who are  fond of technology and online services[11].

All these previously detailed aspects lead without surprise to mediocre results for Vietnam about the categories “Health and wellness” (#46) and “Quality of environment” (#57). If the ranking about the health issues is the best since 2014 thanks to the slow but sure improvement of the services (health staff and infrastructures), it is clear that, based on the current data, no radical change is to be expected from Hanoi on the ecological side.

Conclusion: as you maybe have already understood, the Expat Insider 2021 portrays Vietnam as a country in need of qualified foreign workforce ready to ready to offer a wealthy environment. Though burdened by its history, its political system and its developing country status, Vietnam has some certain assets to give anyone a good reason to settle down on its territory despite a bad quality of life. During the year 2021, it remains to be seen how the coronavirus crisis will impact the financial performance of the country.


[1] Because of COVID 19 outbreak, the 2020’s survey focused on sustainable development and cities ranking.

[2] InterNation, Expat Insider 2021 : The Year of Uncertainity, mai 2021, p.60

[3] https://www.theguardian.com/cities/2016/jul/18/long-wait-hanoi-metro-vietnam-motorbike

[4] The contracts renegociation following the financing issues results in a retention of the safety reports by the chinese company because it didn’t feel bound anymore: https://asia.nikkei.com/Business/Transportation/Vietnam-s-China-built-metro-line-falls-2-years-behind-schedule

[5] https://ezydict.com/hanoi-metro-set-to-miss-yet-another-deadline-12868141 and https://tienphongnews.com/ministry-affirms-cat-linh-ha-dong-metro-line-certified-as-safe-by-french-consultant-175261.html/amp

[6] https://asia.nikkei.com/Business/Transportation/Vietnam-s-China-built-metro-line-falls-2-years-behind-schedule

[7] https://www.scmp.com/week-asia/business/article/2104149/vietnams-tale-two-metros-one-built-japanese-and-other-chinese

[8] https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/1087724X18780045

[9] InterNation, Expat Insider 2021 : The Year of Uncertainity, mai 2021, p.60

[10] Ibid.

[11] https://www.temasek.com.sg/en/news-and-views/stories/future/generation-v-how-vietnams-youths-are-powering-the-e-conomy


Uchronie #1 – Et si Ngô Đình Diệm n’avait pas été assassiné ? – Partie III : Dans un monde alternatif.




Comme nous l’avons déjà évoqué, Nguyễn Hữu Thọ, commandant en chef du Viêt Công en 1963, évoqua « un cadeau du ciel » en parlant du coup d’état ayant renversé Ngô Đình Diệm. Avant d’imaginer une chronologie alternative au sein de laquelle il n’aurait pas été assassiné, tentons de récapituler les conséquences qu’eurent sa disparition :

  • Morcellement du pouvoir réparti entre les notables qui avaient cherché à entraver l’action de l’ancien président et à éloigner son frère du pouvoir.
  • Les gouvernements successifs seront éphémères.
  • La ligne politique claire énoncée par les frères Ngô ne trouve pas de remplaçante, l’action du gouvernement se limitant à l’expédition des affaires courantes. De ce fait, l’agitation sociale se poursuit car personne n’est réellement satisfait.
  • La contre-propagande saïgonnaise manque de fermeté et de clarté face à celle venue de Hanoï en même temps que l’attention portée à la sécurité de la population décline. A mesure du déroulement, le facteur psychologique, prisé par Diệm, est marginalisé.
  • Le manque d’unité politique se répercute dans les rangs de l’armée qui peine à contenir l’élan de la guérilla communiste, provoquant l’arrivée en masse des forces armées américaines à laquelle aucun chef sud-vietnamien ne peut s’opposer faute de légitimité.
  • L’implication croissante des Etats-Unis dans la guerre vassalise de facto le régime de Saïgon, faisant les choux gras de la presse communiste ou pro-Nord Vietnam.
  • Après l’attaque générale du Têt 68, la guerre bascule en ce que la classe moyenne américaine découvre qu’elle ne comprend pas cette guerre lointaine et ne la soutient plus. La jeunesse se révolte et les manifestations contre la guerre et la conscription se mélange aux troubles causés par le mouvement pour les droits civiques.
  • Elu sur la base du retrait des troupes du Vietnam, Nixon intensifie les raids aériens sur le Nord Vietnam et ouvre la boite de Pandore khmère en faisant bombarder les sanctuaires Viêt Cong au Cambodge et en déposant le Roi Sihanouk. Cet épisode aura pour conséquence directe l’arrivée au pouvoir des tristement célèbres Khmers Rouges en 1975.
  • Le retrait américain en 1973 après la « vietnamisation » de la guerre aboutira à la défaite finale du régime de Saïgon et à la réunification du pays au profit du Nord.

A préciser ici que le scénario alternatif qui suit aurait été très peu probable en raison de la multiplicité des facteurs à prendre en compte pour comprendre l’évolution d’un conflit idéologique au sein de la guerre froide. Il en ressort que la chronologie qui suit sera volontairement facilitée afin de maximiser les conséquences à l’international et aussi parce qu’un changement radical est beaucoup plus intéressant dans le cadre de notre exercice de style.

Assassinat du président sud-coréen Park Chung-Hee | Événements |  Perspective Monde
Park Chung Hee (1917-1979)

Tâchons désormais de définir à quel moment se produisit le point de divergence de notre chronologie alternative. Ici, les Américains, moins confiants en leur puissance de feu et ayant étudié les retours d’expérience du Corps Expéditionnaire Français en Extrême Orient, comprennent la solidité et durabilité du régime mis en place par Ngô Đình Diệm et surtout le vide idéologique qu’il laisserait après son départ. Ils s’accommodent des entorses à la démocratie que se permettent les frères Ngô comme ils s’accommodent du pouvoir du très autoritaire Park Chung Hee en Corée du Sud. De plus, le gouvernement Américain change l’équipe diplomatique au Sud Vietnam pour placer un pragmatique qui n’interfère dans les affaires du pays que pour des raisons militaires. Les notables Sud Vietnamiens qui viennent demander à Washington de faire pression sur le président sont poliment éconduits. Aussi les Américains ne soutiennent-ils pas le coup d’état contre Diệm et, mieux encore, ils le préviennent, renouvelant ainsi l’entente avec ce dernier en échange de l’abandon du rapprochement avec le Nord.

Se sentant épaulé par ses alliés Américains, Diệm poursuit la répression des émeutes confessionnelles, plus spécifiquement contre les bouddhistes de la mouvance Ấn Quang, et décapitent l’équipe de conspirateurs dans l’armée. Dans un discours à la Nation en date de novembre 1963, Diệm annonce la démission de son frère Nhu, qui gardera malgré tout la main sur la police secrète et le Parti présidentiel, et une ouverture de son gouvernement à divers notables dont le but réel est moins la sauvegarde du pays que l’accession au pouvoir. Par un habile jeu d’alliances opportunistes, il parvient à les neutraliser en les dressant les uns contre les autres pour des questions d’intérêt personnel tout en parvenant à les manœuvrer via une administration à ses ordres. Enfin, une seconde campagne de dénonciation des communistes est lancée dans les villes afin de déraciner les réseaux d’agitation-propagande dans les milieux intellectuels, étudiants et artistiques et d’unifier le pays.

Même impulsion dans les campagnes. Sur la base des dires des réfugiés du Nord-Vietnam, une nouvelle campagne de propagande portant sur les échecs de la réforme agraire menée par le PCV entre 1952 et 1956 est mise en place à destination de la paysannerie sud-vietnamienne afin de la mobiliser dans les Agrovilles. La mythologie historique de la dynastie des seigneurs Nguyễn triomphant de leurs rivaux Trịnh du Nord sert de trame à la promotion d’un récit glorifiant la défense du territoire nationale contre une armée de pantins aux ordres de Pékin. La sécurité relative des zones périphériques empêche l’infusion des idées communistes en leur sein, faisant barrage au guérilleros se mouvant dans la population comme « un poisson dans l’eau ». Aussi, les dispositifs souterrains communistes, véritables forteresses, ne s’implantent que de façon très minimes et empêchent les embuscades ou attaques éclairs dans la région de Saïgon.

Montagnard (Vietnam) - Wikiwand
Des miliciens Montaganrds

Dans la même veine, une inflexion dans la lutte armée contre le FLNSV est décidée afin de soustraire la population rurale à l’influence communiste. Comme dans la chronologie « classique », les minorités ethniques des hauts-plateaux sont mobilisées dans le but de mener des missions de sabotage et de renseignements dans les maquis communistes du Cambodge et du Laos, permettant de les réduire et ainsi d’éviter les concentrations de troupes. Des mercenaires sont engagés dans leur rang afin de porter les combats sur les arrières des maquis communistes, notamment au Laos près du 17ème parallèle. A la manière des méthodes communistes, des campagnes d’assassinats ciblés sont commandités en secret par la présidence contre les notables ayant pris volontairement fait et cause pour le régime d’Hanoï . Avec l’équipement fourni par les Américains et la coopération de la paysannerie locale, l’armée sud-vietnamienne parvient à neutraliser la logistique du Nord et à la rendre extrêmement couteuse en homme et/ou en moyens, rendant le rapport risque/bénéfice négatif. Des raids aériens sud-vietnamiens sur des points stratégiques du Nord suivent chaque attaque Viêt Cong.

D’une manière plus globale, le soutien discret des Etats-Unis, à hauteur du soutien de l’URSS ou de la Chine Populaire au Nord-Vietnam, donne peu de matière à la propagande communiste soutenant que le pays est envahi par une puissance étrangère. De ce fait, si la population sud-vietnamienne se radicalise contre le gouvernement, elle rentre les rangs des diverses organisations religieuses ou politiques non-communistes. Aussi, les actes de sabotage et de terrorisme se raréfient dans les villes.

Le choix de ne pas s’engager de façon massive sur le théâtre indochinois et de laisser le conflit se dérouler par procuration, permet aux Etats-Unis de laisser sa population profiter de l’opulence industriel des années 60. Même si les idées progressistes prospèrent et que la jeunesse rompt avec la génération de ses parents, le non-recours à la conscription ne mènent pas à une remise en cause profonde des fondements moraux et politiques aux interventions américaines de par le monde. Les révoltes raciales ont malgré tout lieu aux Etats-Unis mais la contestation de la guerre du Vietnam ne cristallise pas l’ensemble de ces revendications sociétales. Sur la scène internationale, Washington se tient à la ligne « coexistence pacifique » mise en avant par Gorbatchev après la déstalinisation et se contente de contenir les poussées communistes en Amérique Latine. C’est même l’URSS qui se retrouve pointer du doigt après l’écrasement du Printemps de Prague en août 1968.

50 ans après, que reste-t-il du Printemps de Prague ? | Le Club de Mediapart
Un Pragois bloque les chars soviétiques venus écrasés les vélléités réformatrices du gouvernement tchéquoslovaque en aout 1968.

Autres changements profonds, le gouvernement américain n’est pas contraint en 1971 de mettre fin à la convertibilité or/dollar sur laquelle reposait le système de Bretton-Woods mis en place après le second conflit mondial. Il s’ensuit que les crises économiques dues au flottement du dollar, comme le choc pétrolier de 1973 ou la crise des monnaies asiatiques des années 90, n’auront pas lieu.

Malgré son opposition à cette ligne « révisionniste », Mao ne peut se permettre de pousser plus avant le conflit, le pays devant se remettre du cinglant échec du « Grand Bond en Avant » (1958-1960) avant de se jeter dans la non moins tragique « Révolution Culturelle » (1966-1968). Pékin essaie néanmoins de faire concurrence à l’URSS en soutenant les Partis Communistes de la péninsule indochinoise. Il s’assure en cela la loyauté de Hanoï, alors que dans la chronologie « classique » le PCV est constamment obligé d’équilibrer ses relations entre Pékin et Moscou. Cette proéminence de la Chine communiste dans l’aide militaire et économique à la guérilla vietnamienne accroit l’influence chinoise sur le régime d’Hanoï, réveillant en cela le ressentiment séculaire des Vietnamiens contre leur voisin du Nord. Par ailleurs, le soutien de Pékin aux communistes laotiens, cambodgiens et thaïlandais crée une concurrence avec les guérilleros du Viêt Công. Des échauffourées se produisent au Cambodge en marge des bases vietnamiennes, contraignant Pékin à arbitrer les conflits. C’est le point de rupture entre Pékin et Hanoï, qui, au vu de ses faibles avancées au Sud et de l’abandon progressif de sa souveraineté, préfère traiter avec Saïgon afin d’élaborer un cessez le feu convenable que de s’enliser dans ce conflit. Celui-ci est signé le 20 juillet 1968 par Diêm et Hồ Chí Minh à Paris, 14 ans après la signature des Accords de Genève prévoyant l’indépendance et la division du Vietnam. Dans la foulée, l’ensemble des promoteurs de la « ligne dure » – c’est-à-dire la ligne chinoise – au sein du PCV est limogé et dépossédé de tous ses biens. Plusieurs d’entre eux s’enfuient en Chine.

La Grande Révolution Culturelle Prolétarienne
Affiche de propagande datant de la « Révolution Culturelle » en Chine.

La signature des Accords de Paris est également la date choisie par Ngô Đình Diệm pour démissionner et dissoudre la première République du Vietnam. Dans la foulée, des élections générales sont organisées au Sud et offrent le pouvoir au poulain de l’ancien président. La seconde république du Vietnam est proclamée à la fin de l’année 1968. Un régime similaire à la Vème République française émerge. Le Nord ayant déposé les armes, la liberté d’expression ainsi que celle de la presse sont élargies.

Une première occasion de former l’unité avec le Nord survient aux frontières même du pays. La concurrence entre le régime d’Hanoï et les émules communistes de Pékin au Laos et au Cambodge va provoquer un conflit aux frontières avec les deux Vietnam, menaçant à la fois la stabilité du régime neutraliste du Roi Sihanouk à Phnom Penh et le régime communiste pro-Hanoï à Vientiane. Les armées sud- et nord-vietnamienne se portent alors aux frontières pour déloger les maquis guérilleros prochinois. Pékin, en plein marasme politique après la Révolution Culturelle et au vu des retombées négatives pour Moscou de la répression du coup de Prague, ne peut intervenir qu’à une échelle réduite et toujours de façon indirecte. Aussi, l’offensive des deux Vietnam est amplement et rapidement victorieuse, tenant, pour le moment, tête aux Chinois. Une campagne de propagande articulée de chaque côté du 17ème parallèle ravive un patriotisme commun et offre la première perspective de réconciliation entre les deux pays.

Les « grands frères » américains et soviétiques voient d’un bon œil l’accalmie du conflit vietnamien, permettant à chacun de se concentrer sur ses propres troubles intérieurs tout en contenant l’influence chinoise. Les Accords de Paris permettent de faire disparaitre les apories des Accords de Genève de 1954. Chacun des hégémons fournit moyens et savoir-faire à son protégé afin d’améliorer ses performances dans tous les domaines de la vie civile : ce n’est pas parce que les armes sont déposées que la concurrence entre capitalisme et communisme a disparu. Le niveau de vie de chacune des parties du pays augmente rapidement malgré les défauts intrinsèques à chaque système économique. Sur cette base de prospérité partagée, un premier accord de coopération économique est signé au milieu de l’année 1969 : le Sud fournit du riz au Nord qui, en retour, procure houille et charbon.

Peu de temps après survient la mort de Ho Chi Minh à Hanoï. L’ouverture de son testament est l’occasion de mettre en scène cette concorde retrouvée : « l’Oncle » voulant être incinéré puis dispersé aux quatre coins du pays, une procession de plusieurs mois est organisée sur l’ensemble des deux territoires. Quoique les frontières ne soient pas encore ouvertes, chacune des deux parties se méfiant encore trop de l’autre pour s’accorder sur la libre circulation des personnes, l’hommage populaire connait un franc succès au sein de la population. Evidemment, durant les festivités l’accent est mis sur la facette patriote du révolutionnaire et le trajet de la procession, menée par les premiers fidèles de l’Oncle, prend soin de passer par tous les sanctuaires ou lieux de mémoire lié à la défense du pays contre l’envahisseur : le lac de l’Epée Restituée à Hanoï, le temple dédié à Bà Triêu dans la Province de Thanh Hóa, la sépulture de Phan Chu Trinh à Saïgon, etc… Encore une fois, le ressentiment contre la Chine, quoique volontairement mis en sourdine au cours des cérémonies, offre un point de convergence pour les populations.

Pour autant, Pékin n’a pas dit son dernier mot et profite de certains passages du testament de Hồ pour relancer les hostilités sur le territoire de son voisin du Sud. En effet, Hồ avait renouvelé sa confiance dans le socialisme et rendu hommage à Lénine dans son testament politique tout en appelant de ses vœux l’unité du pays. Sur cette base, plusieurs excommuniés du PCV soutenus par le PCC et emmenés par Lê Duan dénoncent la paix entre Hanoï et Saïgon, taxant les dirigeants nord-vietnamien de « révisionnisme petit bourgeois » et d’« impérialisme » en référence à l’intervention conjointe au Cambodge. Se réclamant de la véritable « pensée Hô Chi Minh », ils fondent en janvier 1970 la Ligue Vietnamienne Communiste des Travailleurs (LVCT) ainsi que la République Démocratique de Hà Giang, du nom de la province vietnamienne à la frontière avec la Chine. Ils appellent au soulèvement de la population contre la trahison de la mémoire des soldats Viêt-Minh mort pour l’indépendance. Plusieurs officiers et soldats du rang désertent, soit par conviction, soit parce qu’ils savent leurs intérêts directement menacés par une paix durable avec le Sud. Le Nord-Vietnam est alors au prise avec une guérilla utilisant les mêmes stratégies que durant la guerre d’Indochine et la guerre avec le Sud mais sur une base théorique Maoïste.

King Norodom Sihanouk of Cambodia sitting in his throne wearing... Photo  d'actualité - Getty Images
Le Roi Norodrom Sihanouk (1922-2012)

Ne voulant pas alimenter le moulin doctrinal de ces insurgés, Hanoï suspend les accords de coopération avec le Sud et mobilise en masse. Après plusieurs mois de combats, Hanoï se retrouve dans la même situation que les Français une vingtaine d’année auparavant : grâce à des attaques éclairs et à un repli rapide au-delà de la frontière chinoise, les soldats sino-vietnamiens se rendent maitre des campagnes et zones montagneuses du Nord du pays. La population y habitant est soumise à une propagande intense et à une élimination systématique des opposants. Plusieurs attentats à la bombe frappent la capitale nord-vietnamienne malgré les prouesses du renseignement nord-vietnamien et le renfort de quelques officiers sud-vietnamien expérimentés en guerre contre-insurrectionnel. Le Sud n’est d’ailleurs pas épargné, la Chine ayant patiemment réapprovisionné les maquis Khmers Rouges en matériels et étant parvenu à mobiliser les mécontents du régime neutraliste du Roi Sihanouk en dénonçant sa soi-disant complaisance envers la domination du pays par les Vietnamiens. La région des Hauts-Plateaux, difficiles à contrôler en raisons de frontières poreuses, est particulièrement en proie au chaos, les Montagnards cherchant à acquérir leur indépendance.

Le général Võ Nguyên Giáp, en grand spécialiste de ce type de guerre, arrive rapidement à la conclusion que malgré ses meilleurs efforts sur le champ de bataille, la seule issue viable au conflit est de nature politique. Malheureusement pour lui, Moscou, son plus proche allié entretien une relation exécrable avec Pékin. Les deux pays ont même frôlé le conflit armé en octobre 1969 le long de leur frontière commune. Aucun débouché de ce côté, il faudra trouver autre chose. La ligne soviétique bouchée, Phạm Văn Đồng, Secrétaire Général du PCV, reprend à son compte la théorie cubaine du « front anti-impérialiste », en retire l’inspiration maoïste insufflé par Che Guevara pour ne pas embarrasser le gouvernement soviétique et débute une campagne de propagande internationale pour faire pression sur Pékin et faire cesser les hostilités au Nord-Vietnam. Son attention se porte évidemment vers les pays nouvellement décolonisés qui n’ont pas pris radicalement fait et cause pour Pékin. Malgré tout épaulés par Moscou, les diplomates vietnamiens jouent non seulement sur la fibre tiers-mondistes mais peuvent également traiter en négociant une aide soviétique directe ou indirecte. La France du général de Gaulle, tenante d’une position non-alignée/neutraliste depuis sa sortie du commandement intégré de l’OTAN en 1966, profite de la sollicitation de Hanoï pour redorer son image dans la région. Le réseau francophone internationale dans son intégralité pour soutenir la paix au Vietnam. L’Inde joue également la carte nord-vietnamienne en montrant du doigt les visées impérialistes chinoises qui motivèrent la guerre sino-indienne de septembre 1962.

Pendant ce temps, le Sud-Vietnam, en accord avec Hanoï, soutien discrètement l’effort de guerre au Nord, profitant de la lutte entre communistes pour y accroitre son influence par le commerce. Plusieurs attaques revendiquées par la LCVT frappent les campagnes mais les attaques dans les villes sont déjouées. Le gouvernement doit néanmoins contenir les élans anti-Chinois et anti-communiste d’une partie de la population, de l’intelligentsia et de la presse. Certains groupes politiques, notamment ceux liés à des religions persécutées par le Viêt Minh auparavant, profitent de la guérilla au Nord pour faire pression sur le nouveau président en demandant que l’aide envoyée soit conditionnée à l’abandon progressif d’un état soviétique par Hanoï. Le régime temporise, conscient qu’une implication accrue de sa part dans les conflits à sa frontière ne pourrait que rendre plus difficile le processus visant à trouver leur trouver une issue diplomatique. Devant la reprise des combats aux frontières cambodgienne et laotienne, l’état d’urgence est déclaré le 14 février 1970, l’armée est mobilisée et la liberté de la presse contrôlée afin d’éviter tout débordement polémique. La propagande d’état oriente l’opinion publique vers la glorification de la lutte vietnamienne contre les invasions étrangères.

Organisation du traité de l'Asie du Sud-Est — Wikipédia
Drapeau de l’OTASE (SEATO) en anglais. L’organisation fut fondé en 1954 et dissoute en 1977.

Même son de cloche côté américain : les conservateurs veulent davantage d’implication aux côtés de Hanoï en échange de la libéralisation du pays tandis que les libéraux soutiennent une solution de paix avec la bénédiction de l’ONU. Profitant du conflit sino soviétique, le président Kennedy entame son troisième mandat en promettant la démilitarisation des rapports avec Moscou, perpétuant ainsi l’esprit de la « détente ». Un premier Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires est signé le 5 mars 1970 puis l’accord quadripartite concernant le statut de Berlin le 3 septembre 1971. Pour autant, les pouvoirs et les crédits accordés à l’Organisation de l’Asie du Sud-Est augmentent sensiblement afin d’impliquer un maximum de pays autour du conflit et d’isoler davantage la Chine sur la scène internationale. De petites unités néo-zélandaises, australiennes, sud-coréennes, philippines et thaïlandaises sont ainsi déployées afin d’assurer des missions logistiques, de conseil et de reconstruction dans les zones sinistrées du Sud-Vietnam.

En face, la Chine se voie cruellement isolée sur la scène internationale et n’entretient de rapports cordiaux qu’avec la Corée du Nord et quelques états d’Amérique du Sud encore sous le charme des idées impulsées lors de la Révolution Culturelle. Même l’influence considérable du maoïsme sur les milieux de gauche occidentaux – notamment en France avec la révolte de Mai 1968 – s’estompent rapidement, les résultats concrets de cette campagne ayant chassé les mirages de la propagande. De plus, avec la fin de la troisième guerre indo-pakistanaise, Pékin est la seule puissance mondiale à être engagé directement dans un conflit armé, faisant sonné ses accusations d’impérialisme envers Moscou comme une mauvaise plaisanterie. Bien que craignant de voir un Vietnam réunifié sous la bannière capitaliste émergée à sa frontière Sud, Mao et son gouvernement comprennent que le temps joue contre eux et que malgré le génie vietnamien pour la guerre révolutionnaire, le ressentiment de ce peuple contre la Chine empêche toute victoire définitive de ses intérêts. La Chine étouffe économiquement à la fin de l’année 71 : l’industrialisation forcée du pays n’a pas permis l’émergence d’une capacité de production convenant aux plans de Mao – tant au niveau de la qualité que de la quantité –  et les troubles de la Révolution Culturelle ont fait renaitre le spectre de la Grande Famine qu’avait entrainé le Grand Bond en Avant. Définitivement, le Vietnam n’en valait pas la peine mais ne perdait rien pour attendre…

Une réunion entre Deng Xiaoping, chef de file des réformistes du PCC, et Lê Duan, leader la LCVT, est organisée en 1972 à la frontière chinoise afin de mettre fin à la guerre. Dans la foulée, la République Démocratique de Hà Giang annonce un cessez-le feu unilatérale et des négociations sont ouvertes à Paris et rassemblent des représentants de la Chine Populaire, de la LCVT, les deux Vietnam, du Cambodge, du Laos et des Etats-Unis. Pékin avait cherché à volontairement éloigner Moscou des pourparlers pour éviter d’ajouter la rivalité sino-soviétique au règlement de la situation au sein de la péninsule indochinoise. Cette demande fut rapidement rejetée pour 3 raisons : 1) en tant que soutien direct de Hanoï et du gouvernement Laotien, l’URSS était partie prenante du conflit ; 2) en cas de négociations fructueuses, Washington désirait voir Pékin – devenue puissance nucléaire en 1964 – adhérer aux accords sur la limitation des armes nucléaires ; enfin 3) Mao entend monnayer la paix contre la reconnaissance de la légitimité de la Chine Populaire face à la République de Chine de Taïwan, ce qui implique un siège au conseil de sécurité de l’ONU et donc la nécessité de l’aval des Soviétiques.

Trop contents de trouver un levier d’action dans la rivalité sino-soviétique, les Américains se montrent conciliants avec les Chinois et soutiennent d’emblée la reconnaissance de la Chine de Mao en échange de la paix et de la mise en place d’une commission de contrôle visant à garantir l’application des éventuels accords de paix émergeant de la réunion. La délégation américaine laisse également entendre à leurs homologues maoïstes que des accords commerciaux pourraient être signés dans la foulée. Les Soviétiques, bien que moins tendres que les Américains, ont à cœur de ne pas laisser le camp communiste dans son intégralité souffrir de l’échec retentissant de l’aventure chinoise au Nord-Vietnam et ne chargent pas Pékin outre mesure. Ils soutiennent donc la proposition américaine et se répandent en propagande de par le monde afin de reprendre les rênes de l’International communiste. Hanoï obtient des réparations – qui officiellement n’en sont pas – ainsi que la mise en place d’un no man’s land sous contrôle internationale le long de sa frontière nord. Les échanges commerciaux sont autorisés mais restent limités. Des manifestations violentes éclatent dans les centres urbains du Vietnam Communiste et des comptes se règlent au sein de la population sous prétexte de sinophilie. Le Laos est neutralisé mais reste en sous-main sous influence nord-vietnamienne. Le Sud-Vietnam profite de la limitation du commerce avec la Chine pour asseoir sa prééminence commerciale sur le Nord ainsi que sur le Cambodge. Les ethnies minoritaires qui avaient reçues le soutien de Pékin sont expulsés du territoire et leurs terres confisquées au profit des paysans pauvres.

La situation se stabilisent lentement mais surement entre les deux Vietnam. La coopération culturelle, sportive et artistiques vient renforcer la symbiose entre les deux pays sur fond d’affirmation de l’identité vietnamienne en réaction à la Chine. Un accord tacite entre les gouvernements permet d’éviter les sujets fâcheux telles que les guerres passées ou les questions religieuses. La population, encore empreinte des tours de guerre civiles que prirent les deux premières guerres d’Indochine et la guerre inter-communiste du Nord, jouit de la paix et reste hermétique à l’agitation anti-communiste ou anti-capitaliste. Les actions politiques violentes qui éclatent çà et là sont plutôt mal vues par l’opinion dans les deux pays. Cela n’empêche pas quelques groupes religieux du Sud-Vietnam de chercher à acquérir pouvoir, richesses et influence en contournant, interprétant ou violant les lois concernant les libertés religieuses.

Des deux côtés du 17ème parallèle, la lutte n’a pourtant pas cessé. Chacun tente de vanter les mérites de son système politique lors des événements conjoints, offrant un instantané de la concurrence Est/Ouest à l’échelle d’un pays. Les meilleurs experts des deux camps sont mobilisés dans tous les secteurs pour construire, en coulisse, une image idéalisée de leur idéologie. La ville de Dalat, sur les Hauts-Plateaux (Sud-Vietnam), est souvent choisie pour ces manifestations en raison de ses capacités hôtelières, de son climat et de son statut d’ancienne ville de vacance pour les Français d’Indochine qui l’ont fondé. A mesure de l’évolution des événements qui émaillent la chronologie de la guerre froide, le lieu devient le théâtre de toutes les rencontres informelles entre émissaires/espion en temps de crise. Le coup d’état au Chili en 1973 puis en Argentine en 1976, les guerres d’indépendances des ex-colonies portugaises en 1975, la crise nicaraguayenne ainsi que l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1979 seront autant de crises qui occasionneront des entrevues tendues dans les hôtels de la localité sud-vietnamienne.

C’est également à travers ces rencontres que la Chine Populaire redore son blason diplomatique auprès de son voisin du Sud et de la communauté internationale. La mort de Mao en 1976 ayant vu le triomphe de la frange réformatrice du PCC, Deng Xiaoping, nouvel homme fort du pays, fait feu de tout bois pour briser son isolement diplomatique, moderniser le pays et fortifier son économie. Les relations se normalisent avec le Nord-Vietnam même si Moscou garde la faveur du PCV. Richard Nixon, fraichement élu, se rend à Pékin en 1974 afin d’afficher sa volonté de mettre un terme à la mise au ban de la Chine Populaire pour son implication au Vietnam. Evidemment, c’est un moyen pour l’occupant de la Maison Blanche de jouer les émissaires de la paix tout en jouant sur la concurrence sino-soviétique au sein du monde communiste.

Comme on pouvait s’y attendre, le gouvernement nord-vietnamien vit rouge mais n’avait clairement pas les moyens de s’opposer au retour en grâce de son ancien ennemi dans le concert des nations. De plus, les changements économiques amorcés par les réformateurs chinois vont créer un schisme au sein du PCV, certains pontes voulant, malgré le passif entre les deux pays, étudier la méthode chinoise afin d’éventuellement l’appliquer au Vietnam. La majorité des membres du PCV parviennent néanmoins à maintenir la ligne soviétique.

Cette période ne durera pas : la mort de Leonid Brejnev en 1982 puis celle de Iouri Andropov en 1984 va ouvrir une période de trouble politique pour l’URSS. Mikhaïl Gorbatchev, protégé d’Andropov et nouveau secrétaire général du PCUS, récupère un pays vermoulu par les 20 ans d’immobilisme brejnevien. Le pays est en retard dans tous les domaines et fonctionne selon une organisation plus bureaucratique que jamais. Décidé à ne pas laisser mourir l’URSS, le nouveau secrétaire général lance la Perestroïka (Reconstruction) dont les maitres mots sont Accélération (Ouskoreniye), Démocratisation (Demokratizatsiya), Transparence (Glasnost) ». Le drame de la centrale Lénine de Tchernobyl (Ukraine) en 1985 du fait d’insuffisances de conception – déjà pointées du doigt par Andropov alors qu’il était à la tête du KGB – et de la lenteur de l’administration va ternir la réputation soviétique en révélant toutes les insuffisances de son système. L’échec de la campagne soviétique en Afghanistan face à la guérilla moujahid soutenue par Washington finit de décrédibiliser Moscou. La suite est connue : l’URSS explose le 26 décembre 1991 et la période post-soviétique voit l’appauvrissement des peuples qui étaient sous le joug communiste, l’éclatement de plusieurs conflits armés une fois la main de fer rouge impuissante et le dépeçage du pays via la « thérapie de choc » prônée par le FMI.

Perestroïka — Wikipédia
Timbre vantant la Perestroïka

S’en suit un nouveau dilemme pour les communistes vietnamiens dès le début des réformes de Gorbatchev : faut-il prendre un virage conservateur au risque de voir le péril chinois réapparaitre ? ou abandonner le projet socialiste de l’Oncle Hô pour réaliser l’unité du pays sous la bannière du Sud ? La population ne leur laissa guère de marge de manœuvre. Heurtés par la tentative de manipulation de la figure de Hô Chi Minh par les communistes sino-vietnamiens, les Nord-Vietnamiens préfèrent le capitalisme de leur compatriote du Sud à un communisme qui serait synonyme d’immixtion étrangère, chinoise qui plus est. Des manifestations massives mais pacifiques submergent le pays. Les manifestants scandent « Nguyen Ai Quoc ! Nguyen Ai Quoc ! » (Nguyen le Patriote), pseudonyme de l’Oncle Hô avant la seconde guerre mondiale, et « A bas l’impérialisme chinois ». Policiers et militaires fraternisent avec la population à tous les niveaux de la hiérarchie. Ne voulant pas suivre l’autoritarisme chinois qui s’illustra place Tienanmen en 1989, décision est rapidement prise à la tête du Poliburo d’entamer des négociations avec le gouvernement du Sud. A l’instar de la Russie, les Bureaucrates se muent en Bourgeois et s’insèrent dans l’économie sud-vietnamienne et internationale en faisant main basse sur les moyens de production jusqu’alors détenus par l’Etat.  

Le régime de Saïgon ménage les dirigeants du Nord afin d’assurer une transition en douceur et, suivant le dicton « embrasser pour mieux étouffer », d’éviter les troubles que pourraient causer les nostalgiques du communisme ou les pro-chinois. L’acte d’union est signée à Huê, nouvelle capitale du pays, le jour du Nouvel An Lunaire – le Têt – 1992, soit le 10 février.

North And South Vietnam Unification Flag : vexillology

Fiche de lecture #13 – Vietnam, l’éphémère et l’insubmersible – Jean-Claude Pomonti – Collection l’âme des peuples – Edition Nevicata

L’auteur :

Jean-Claude Pomonti - Babelio            Jean-Claude Pomonti est né en 1940. Sortie de l’Institut d’Etude en Science Politique de Paris puis de l’Inalco, il couvre la guerre du Vietnam depuis Bangkok pour Le Monde entre 1968 et 1974. Cela lui vaudra le prix Albert Londres en 1973 et une interdiction de séjour au Sud-Vietnam ainsi qu’au Cambodge. Il est ensuite transféré à Nairobi en tant que correspondant puis occupe le desk Afrique du journal entre 1979 et 1985. Jean-Claude Pomonti occupe le poste de chef adjoint du service étranger en charge de l’Asie avant de repartir en tant que correspondant à Bangkok en 1991. Il publiera de nombreux ouvrages sur l’Asie du Sud-Est et l’Afrique tout au long de sa carrière.

Le livre :

UEVI - Librairie               Dans Vietnam, l’éphémère et l’insubmersible, l’auteur dresse le portrait du pays en ouvrant grand les portes de l’histoire, des cultures, des religions, de l’économie et de la géographie. L’ouvrage se veut comme un décodeur du pays, un media permettant de ressentir les passions et les luttes vietnamiennes, passées comme présentes.

          La concision et l’efficacité de l’écriture (88 pages, petit format) ainsi que la tendresse et le goût de Pomonti pour le Vietnam permettent de faire passer un maximum d’informations tout en évitant les clichés qui ont pu être véhiculés lors de la guerre froide, que cela soit à travers Hollywood ou la propagande communiste. Il débute d’ailleurs le livre en affirmant que « le Vietnam n’est pas une guerre mais un pays. J’y suis arrivé en 1965, comme coopérant, et voilà donc un demi-siècle que j’y retourne régulièrement, souvent plusieurs fois par an. Ce pays représente une grande partie de ma part de rêve. ». De fait, le résultat peut faire penser à un carnet de voyage romancé à propos d’un Vietnam-passion subtilement et intimement dépeint.

         Aucun sujet n’est épargné : la guerre d’indépendance, la Chine, le caractère vietnamien, les pesanteurs socialistes dont souffrent l’économie, la période coloniale, les paysages bucoliques, etc… Ils sont tressés en suivant la trame paradoxale éphémère/insubmersible soulevée dans le sous-titre de l’ouvrage.

               Si le second qualificatif fait évidemment référence aux trois guerres d’Indochine, il permet surtout d’introduire toute la complexité des relations sino-vietnamiennes – 1000 ans de domination, tentatives d’invasion répétées, guerre de 1979 – et leur impact sur la psyché collective (combativité, vitalité culturelle et religieuse, romantisme, nationalisme, propension au pardon) ainsi que sur l’identité unique du pays. « Le Vietnam n’est pas seulement un simple réduit méridional de la culture chinoise. Son héritage khmer et indien permet une confection unique à la fois si similaire à la civilisation de la Chine et si différente », rappelle l’auteur en citant l’historien américain Robert Kaplan.

          L’adjectif éphémère vient d’ailleurs appuyer la vulnérabilité du pays face à son voisin du nord, qu’il s’agisse des tensions autour de la « mer orientale » («la mer de Chine du sud » pour les Vietnamiens) ou de la proximité idéologique des régimes en place à Pékin ou à Hanoï.  Il fait également référence à la rapidité avec laquelle le pays vit sa transformation post-Doi Moi (fin de l’économie planifié au profit d’une économie de marché) suite au lancement de la Glasnost par Gorbatchev et la fin des subventions pour les « avant-postes du communisme international ».

            Il faut dire que le Vietnam, et c’est ce qui fait son charme si particulier, est pétri de ce type de contradiction. Si on prend l’exemple de l’époque coloniale, il est à noter que l’attitude que le pays a adoptée vis-à-vis de l’influence française fut ainsi faite d’autant résistance farouche au pouvoir colonial que d’accueil favorable de divers éléments culturels tels que le quoc ngu, une certaine idée d’égalité et de liberté issue des lumières ou le romantisme. De la même façon, c’est de l’ancienne élite révolutionnaire (avec tout ce que cela implique en termes de propagande communiste antioccidental, d’esprit sectaire ou de répression) que provient la jeune génération d’entrepreneur ouverte sur le monde souhaitant vivre dans le confort occidental. On peut également citer la fierté nationale affichée en permanence par les Vietnamiens et la persistance d’une forme de « complexe du colonisé » les portant souvent à décrier voire mépriser les productions ou services nationaux au profit de produits étrangers.

Hanoi Opera House - Hanoi Local Tour
L’opéra d’Hanoi dans le quartier français. Depuis quelques années, plusieurs riches vietnamiens cherchent  à copier l’architecture coloniale française pour leur propre demeure.

         La fluidité de la transmission de ces éléments historiques, politiques, culturel ou économique est assurée par une narration les mêlant à des scènes vécus, des propos échangés avec des inconnus ou des proches ou encore à la description de certains paysages marquant du pays. Le croisement de tous ces flux permet ainsi de trouver un équilibre délicat entre l’intimité qu’entretien Jean-Claude Pomonti avec le Vietnam, la synthèse du savoir académique nécessaire au décodage qu’il propose à travers le livre et l’accessibilité des informations pour le lecteur. Le tout produit une ambiance subtile dans le corps du texte qui facilite voire même encourage sa lecture. A noter également, que, carnet de voyage oblige, la dernière partie de l’ouvrage donne la parole à Nguyen Quang Dy (ancien diplomate) puis à Bui Tran Phuong (fondatrice et directrice de l’université Hoa Sen à Ho Chi Minh-Ville) permettant de multiplier les points de vue et de traiter de sujets complexes par un jeu de question/réponse rapide, facilitant encore une fois l’appropriation de l’ouvrage par le lecteur.

       En définitive, la promesse de M. Pomonti d’offrir un décodeur à ceux qui veulent découvrir le Vietnam est tenue.  Il permettra même aux curieux de trouver plusieurs pistes pour approfondir leur connaissance du pays meme si l’on regrette une liste de références plutôt maigre en fin de livre dans ce cas. Il est vivement conseillé de lire l’ouvrage d’une traite plusieurs fois pour le « laisser infuser » et pouvoir apprécier toutes ses qualités.

Actualité/ Mer de Chine XII – Se rapprocher de Washington sans braquer Pékin : le nouveau Livre Blanc de la Défense vietnamien.

Le 25 novembre dernier était organisée à Hanoï une cérémonie rassemblant les principaux représentants du gouvernement et du Parti pour la publication du Livre Blanc de la Défense (2019), le 4ème depuis 1998. Comme ses trois prédécesseurs, le LBD de 2019 est un document permettant au Vietnam d’afficher son désir de transparence à l’endroit de ses partenaires régionaux en déclarant publiquement sa politique en matière de défense en réaction aux menaces extérieures qu’il identifie. C’est également l’occasion pour le Vietnam de faire la promotion de son propre narratif et de la place qu’il s’attribue dans son environnement stratégique régionale. Il est ainsi traditionnellement composé de 3 parties : 1) contexte stratégique et politique de défense, 2) cadre de la construction de la défense nationale (budget notamment) et 3) l’Armée Populaire du Vietnam (APV) (son histoire, ses fonctions, ses missions, l’organisation du ministère de la Défense et développement de ses forces). Le tout est truffé de références historique, politique et doctrinale.

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Le vice-ministre de la défense Nguyen Chi Vinh présentant le nouveau LBD vietnamien le 25 novembre 2019. (Source VoV)

Bien que qu’enveloppé dans un vocabulaire marxiste-léniniste- avec toutes les subtilités et les ambiguïtés que cela implique-, la version 2019 du LBD ne fait aucun mystère quant aux inflexions apportées par les stratèges vietnamiens depuis 2009. En effet, comme nous allons le voir dans les développements suivants, la nouvelle stratégie vietnamienne semble lancer un avertissement à la Chine (I) : si elle ne change pas de comportement en Mer Orientale (Mer de Chine pour les Vietnamiens), Hanoï pourrait se rapprocher de Washington (II) sans pour autant remettre en cause intégralement l’équilibre qu’il a créé auparavant (III) alors que 2020 sera une année décisive pour la diplomatie vietnamienne (IV)

Un avertissement pour Pékin

               Nous avions déjà pu le constater auparavant, les relations entre le Vietnam et son grand voisin du nord sont empreintes d’une certaine forme de schizophrénie. Ainsi, celles-ci alternent entre coopération (conclusion d’un partenariat stratégique en 2008, construction du métro de Hanoï, etc…) et conflit (affaire du Haiyang Dhizi 8 ou de la plateforme pétrolière en 2014), impliquant de fait un pragmatisme doctrinal.

               Cela se traduit dans le LBD de 2019 par un rappel des principes ayant constamment guidé la politique externe du pays depuis le Doi Moi, à savoir une politique de coopération basée sur le respect de l’indépendance, de la souveraineté, de l’intégrité territorial et le bénéfice mutuelle avec toute les nations et en accord avec le droit international. Pour autant, comme l’a rappelé le vice-ministre de la défense Nguyen Chi Vinh lors de la cérémonie du 25 novembre, « le Vietnam cherchera constamment à régler les conflits par des moyens pacifiques basés sur le droit international, tout en ayant recours à toutes les mesures nécessaires lorsque la souveraineté et les intérêts nationaux seront menacés. ». Ces positions ont abouti à la politique dite des « 3 nons » afin de garantir au pays une relative neutralité permettant une ouverture diplomatique tous azimut : non à toute base étrangère sur le territoire vietnamien, non à une alliance militaire et à une association dirigée contre un Etat tiers.

               A noter également qu’à ce titre, la guerre sino-vietnamienne de 1979, qui avait pourtant enfoncer un coin massif dans le bloc communiste et fait près de 100 000 morts en seulement 1 mois, est totalement passée sous silence dans les rappels historiques du LBD.

               Ce maintien des classiques de la stratégie vietnamienne a pourtant subi des changements notables à au moins deux niveaux.

               D’abord, alors que la Chine n’était citée qu’à 4 reprises fois le LBD de 2009 pour vanter les succès de la relation bilatérale (délimitation des zones maritimes dans le golfe du Tonkin notamment), elle apparait à 8 reprises dans la mouture de 2019, dont 3 pour se voir incriminer en raison de son comportement déstabilisateur en Mer Orientale (Mer de Chine pour les Vietnamiens). Il est clair que l’épuisement des « voies diplomatiques privilégiées » entre Partis Communistes ainsi que la faiblesse des réactions sur la scène internationale lors de l’affaire du Hayiang Dhizi 8 l’été dernier ont dû changer l’état d’esprit de l’état-major vietnamien.

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L’été dernier, le Hayiang Dhizi 8, navire d’exploration pétrolière chinois, était entré dans le récif de Vanguard, récif faisant parti de la Zone Economique Exclusive Vietnamienne. Hanoi en avait pour la première fois appelé à la communauté internationale pour régler le conflit. (Source: Asie Pacifique).

               Ensuite, il semble qu’Hanoi ait étendu sa politique des 3 nons en y ajoutant le fait que le Vietnam est « contre l’emploi de la force ou de la menace du recours à la force dans le cadre des relations internationales ». En première lecture, on peut penser à une récitation naïve d’un principe totalement évident en relations internationales. Pourtant remis dans les contextes des deux dernières crises majeures entre Hanoi et Pékin, l’apparition de ce principe semble 1) servir la rhétorique victimaire du Vietnam et, 2) par voie de conséquence, pointer du doigt le comportement chinois pour 3) faire comprendre à tous les éventuels partenaires de la région que le Vietnam ne cherche pas le conflit avec la Chine.

               Ces nouvelles mises en cause directes des actions chinoises menaçant la sécurité vietnamienne amènent la seconde originalité du LBD : une opportunité de rapprochement avec les Etats-Unis.

Une porte ouverte pour les Etats-Unis

               Normalisées en 1995, les relations entre Hanoi et Washington n’ont cessé de s’améliorer au fil des années, les derniers points culminant étant la visite de Barack Obama à Hanoï en (visite qui verra d’ailleurs la levée de l’embargo américain sur les armes stratégiques) et le choix de la capitale vietnamienne pour la deuxième rencontre entre Donald Trump et Kim Jong Un.

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Le No. 1 nord-coréen et le président américain à Hanoi le 27 février 2019. (Source: La Croix)

               D’un point de vue stratégique et dans le contexte de l’émergence de la Chine en tant que puissance globale, le Vietnam est même devenu un allié de poids. En effet, la modification des flux commerciaux a vu l’alignement stratégique prévalant depuis la seconde guerre mondiale (le système de San Francisco) de pays comme le Japon, la Corée du Sud ou l’Australie s’altérer en fonction de leurs intérêts nationaux, de leur géographie et/ou de leurs relations avec la Chine. Ainsi, les Etats-Unis ont-ils cherché à lier de nouvelles alliances ou à les renforcer via le pivot vers l’Asie de l’administration Obama (2009).

               Naturellement, le Vietnam, fruit d’une histoire qui le voit très régulièrement affronter ou être le rival de la Chine, a saisi l’occasion de desserrer l’étaux chinois et de profiter d’un ordre militaire régional toujours régi par l’US Navy sans le soutenir ouvertement. A noter d’ailleurs que l’affaire du Dayiang Dhizi avait permis de voir le Vietnam donner le feu vert à la prorogation d’exploitation de la plateforme japonaise Hakuryu-5 par un consortium russo-vietnamien le 29 juillet dernier (en pleine crise l’opposant à Pékin), soit peu après que Morgan Ortagus, porte-parole du département d’état américain, ait fermement condamné les provocations chinoises « menaçant la paix et le statu quo dans la région » et « mettant en danger la liberté de navigation et de survol dans la région » mais ait aussi accusé Pékin de menacer « la sécurité énergétique dans la région et d’affaiblir le marché de l’énergie libre et ouvert du bassin indo-pacifique »

               Aussi, s’inscrivant dans cette dynamique, le LBD 2019 affiche-t-il ouvertement son soutien au concept d’espace Indo-Pacifique principalement porté par Washington et ses alliés et prônant la liberté de circulation au sein des espaces marins en opposition à une Chine prônant le déni d’accès dans les zones qu’elle contrôle. A noter que la notion avait déjà été évoqué par l’ex président Tran Dai Quang alors qu’il était en visite en Inde en 2018, ce qui n’est pas innocent étant donné que le Vietnam est une pièce maitresse dans la stratégie « Look East » de New Delhi visant à concurrencer la Chine.

Le Vietnam se dit en effet « prêt à participer à plusieurs mécanismes de coopération (…) comprenant également les mécanismes de sécurité et de défense en région Indo-Pacifique ». Le LBD 2019 ajoute d’ailleurs ensuite qu’« en fonction des circonstances et de conditions spécifiques (ce passage est souligné par les auteurs du texte), le Vietnam fera le choix du développement de relations stratégiques nécessaires et appropriées ». Le LBD de 2009 soulignait déjà la nécessité pour le pays de développer ses relations bilatérales, mais l’ajout et la mise en avant du passage en italique indique clairement le lien qui sera fait entre la détérioration de la sécurité externe du Vietnam et les nations qui seront choisies pour l’approfondissement des coopérations en matière de défense.

Difficile donc de ne pas voir ici la chancellerie vietnamienne avertir Pékin que toute bravade de sa part pourrait être favorable aux Etats-Unis ou à leurs alliés…

              

Un équilibre régional à préserver

               Pour autant ne nous méprenons pas sur la portée de ce changement : il ne s’agit pas pour le Vietnam de renverser les lignes directrices de sa politique extérieure. Les « 3 nons » (les 4 ?) demeurent sacro-saint et en aucun cas la nouvelle mouture du LBD 2019 donne le feu vert à la constitution d’une alliance ou d’une association contre la Chine. Par exemple, la probabilité de voir Hanoi rejoindre le QUAD demeure nulle.

               En effet, avec un art consommé du pragmatisme, les stratèges vietnamiens ont choisi comme objet de ces modifications la lutte contre les menaces non traditionnelles (cyber-attaque, terrorisme, piraterie, changement climatique, catastrophe naturelle), la coopération entre les marines de guerre et la coopération multilatérale. La concentration sur ces trois domaines permet ainsi le rapprochement avec des antagonistes de la Chine sans pour autant la provoquer et déclencher un conflit.

 Sans rentrer trop avant dans les détails, quelques mots sur ces trois domaines permettront d’y voir plus clair quant aux intentions vietnamiennes.

               S’agissant des menaces non-traditionnelles d’abord, il est à noter que celles-ci, désignées comme des enjeux « majeurs » dans le LBD de 2009, sont devenues des « défis aigues pour la paix, la sécurité, la stabilité et la coopération pour le développement dans la région » dans la mouture de 2019. Partant, le Vietnam « donne la priorité » à la collaboration dans ce domaine « avec tous les pays de la région ou du monde (…) peu importe le régime politique et le niveau de développement ». En plus de permettre au Vietnam de régler plusieurs problèmes récurrents (cybersécurité et gestion de l’environnement maritime notamment), l’invocation de la lutte contre les menaces non-traditionnelles devraient permettre de lier des partenariats rapidement. On pourrait ainsi voir Hanoi et Washington coopérer dans le cadre humanitaire ou de la gestion des catastrophes naturelles au sein du Pacific Partnership ou du programme Pacific Angel.

               Ensuite, le LBD 2019 assure que « le Vietnam veut accueillir dans ses ports des navires des marines, garde-côtes, garde-frontières et organisations internationales pour des visites ordinaires ou de courtoisie ou encore des nécessités techniques et le ravitaillement, ou, enfin, se protéger des catastrophes naturelles ». Il ne serait donc pas étonnant de voir les législateurs vietnamiens amender le Décret 104, entré en vigueur en 2012 et portant les règles régissant les visites de navires étrangers dans les ports du pays. L’élargissement des conditions d’accueil permettraient ainsi d’augmenter le rythme des visites ainsi que la taille des armadas autorisées à mouiller dans les ports. Cette justification permettra ainsi au Vietnam de calibrer au mieux ses réponses en cas de coup de force chinois en accueillant notamment les navires américains en mission de « freedom of navigation patrol » ou des missions d’initiation comme la mission française Jeanne d’Arc.

Mission Jeanne d’Arc : Rencontre franco-vietnamienne dans le nouveau port de Cam Ranh
Les officiers de la mission Jeanne d’Arc 2016 accueillie par les responsable militaires et politique de la baie de Cam Ranh. (Source: Marine Nationale)

               Enfin, l’emphase nouvelle sur la coopération multilatérale s’explique dans une large mesure par le fait que 2020 verra le Vietnam accéder à la présidence tournante de l’ASEAN et ainsi conduire l’exercice naval multilatéral de l’ASEAN en 2020 (AMNEX 2/2020), le second exercice de ce type après celui de 2017 en Thaïlande. A noter d’ailleurs que le LBD 2019 indique pour la première fois dans sa partie annexe la liste des événements militaires de l’ASEAN auxquels Hanoï participera (Réunion des ministres de la défense, Réunion des ministres de la défense des pays associés à l’ASEAN, le Forum Regional de l’ASEAN notamment). L’ensemble de ces éléments paraissent attester de la volonté du Vietnam de se servir de cette opportunité pour convaincre ses partenaires d’Asie du Sud-Est du bien-fondé de sa démarche et de s’aligner sur sa position sur le plan international.

                Ce dernier point est d’autant plus important que 2020 revêt une importance particulière pour Hanoï.

2020, année charnière pour la diplomatie et la direction vietnamienne

               En plus de la présidence de l’ASEAN, le Vietnam occupe depuis le début de cette année un siège non-permanent au conseil de sécurité de l’ONU. Aussi, la diplomatie vietnamienne compte bien maximiser les effets de ses participations aux institutions globales et régionales pour se prémunir contre toute nouvelle bravade chinoise. Le pays a d’ailleurs pour cela plusieurs arguments à faire valoir : le pays est au centre de plusieurs stratégies régionales du fait de sa position géographique, l’APV est l’une des principales force armée du Sud-Est asiatique, le Vietnam est l’un des plus gros importateurs d’armes, la guerre commerciale sino-américaine pourrait voir divers intérêts économiques être transférés de Chine vers le Vietnam, etc…

               Au-delà de ces aspects purement extérieurs permettant au pays de faire rayonner une certaine forme de soft-power, les résultats de ces politiques auront une incidence directe sur la direction des affaires vietnamiennes.

En effet, le début de l’année 2021 verra la tenue du 13ème Congrès du Parti Communiste Vietnamien et, à cette occasion, un éventuel changement de la direction du pays. Or, comme nous avions déjà pu le souligner à plusieurs reprises, les relations Hanoï-Pékin revêtent une importance tout à fait particulière quant aux affaires internes du pays. Et pour cause… La population vietnamienne entretien une hostilité sourde à l’égard d’une Chine contre laquelle le pays dût se battre régulièrement au cours de son histoire pour assurer son indépendance et sa souveraineté. Comme nous l’avions déjà indiqué plus haut, la dernière guerre opposant les frères ennemis eu lieu en 1979 et constitue aujourd’hui un tabou que les leaders du PCV doivent gérer avec finesse. Il faut dire que la diaspora vietnamienne anti-communiste, réunie au sein du parti Viet Tan, accuse régulièrement le gouvernement d’être trop conciliant et de brader le pays à la Chine au nom de la solidarité marxiste-léniniste.

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En 2014, l’installation de la plateforme pétrolière chinoise HD-981 dans les eaux vietnamiennes avaient provoqués des émeutes dans les principales villes vietnamiennes, faisant 1 mort et plusieurs centaines de blessés.

De ce fait, on peut voir dans le LBD 2019 un moyen pour l’actuelle direction de signaler à ses administrés sa ferme volonté de résister aux coups de boutoir chinois tout en garantissant un environnement international sûr permettant le développement et la prospérité du pays. Une façon pour elle de consolider son pouvoir, de prévenir toute déstabilisation en préparation du Congrès et d’éviter des troubles intérieurs d’une ampleur comparable à ce de 2014.

Cycle Indochinois #4 : Un barrage contre le Pacifique – Marguerite Duras – Gallimard – 1950

« Ecrire toute sa vie, ça apprend à écrire. Ça ne sauve de rien », Marguerite Duras dans C’est Tout, 1995

Ambiance musicale: Nul ne guérit de son enfance – Jean Ferrat

L’auteur :

Résultat de recherche d'images pour "marguerite duras"        Marguerite Duras, de son vrai nom Marguerite Donnadieu, est une écrivaine, dramaturge, scénariste et réalisatrice française née le 4 avril 1914 à Gia Dinh (banlieue de Saigon) en Indochine Française et décédée le 3 mars 1996 à Paris.

           Retracer sa vie est difficile à tel point que sa biographe Laure Adler parlait d’elle en ces termes lors de la sortie de son livre : « Les documents sont là, on n’est plus dans ce rêve réinventé qu’elle a sans arrêt fabriqué tout au long de sa vie, jusqu’à édifier sa propre statue, à ne plus parler d’elle qu’en disant « Duras ». À la fin de ce jeu de miroirs permanent, elle ne savait plus qui était Duras, qui était Marguerite, qui était Marguerite Duras… ».

        Il faut dire que la romancière porte une histoire personnelle particulièrement sombre : un père mort alors qu’elle n’avait que 4 ans et demi, une enfance pauvre en Indochine Française, une mère adorée et honnie tombée sous la coupe de son fils drogué et violent qui la « vendra » au fameux « amant » de ses romans, un premier mari survivant à sa déportation à Dachau, les déceptions post-mai 1968…

            Cette facette sombre, son « noyau noire » ou « l’ombre interne » comme elle aimait dire, fut néanmoins le carburant de sa plume une fois mélangée à l’alcool qu’elle consommait sans modération (elle passera une partie de sa vieillesse avec Yann Andréa, buvant avec lui de 6 à 8 litres de vin par jour ce qui lui vaudra un coma de 8 mois), lui permettant ainsi d’avoir signé pas moins de 47 œuvres (romans, pièce de théâtre, films).

             Mention doit être également faite de sa trajectoire politique, passée du pétainisme au PCF, et de ses engagements qui se coupleront dans une large mesure avec sa vie amoureuse, le tout formant ce que Laure Adler appelle « son corps-à-corps avec la vie ». En effet, après avoir quitté l’Indochine en 1932 puis entamé un cursus juridique, Marguerite Donnadieu rédige en 1941 pour le compte du Ministère des Colonies l’Empire Français avant de travailler comme secrétaire de la Commission de contrôle du papier, sous étroite surveillance de l’envahisseur allemand. On la retrouve néanmoins en 1944 comme agent de liaison dans le réseau Morland (nom de code pour Mitterrand) pour le compte du PCF jusqu’à l’arrestation de son mari Robert Antelme. Elle nouera par la suite

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Marguerite Duras et Maurice Clavel embarqués par les forces de l’ordre lors des émeutes de Mai

une relation ambiguë avec un certain Charles Delval, agent de la Gestapo, afin d’obtenir des informations sur son sort, ce qui lui vaudra d’ailleurs de se faire exclure du parti en 1950 (bien que les raisons soient encore aujourd’hui obscures). Viennent ensuite les événements de mai 68 auxquels elle participe avec passion à travers le Comité d’Action Etudiants-Ecrivains. C’est notamment elle qui écrira le fameux slogan « interdit d’interdire ». Elle déchantera ensuite rapidement et se plongera à nouveau dans l’écriture, la mise en scène et la réalisation de ses films.

            D’un point de vue littéraire, Marguerite Duras s’est illustré comme l’un des auteurs majeurs du XXème siècle en France par son style quelque peu décousu, rompant avec la vision traditionnelle du roman centrée sur les personnages ou une chronologie linéaire et obscurcissant volontairement sa narration afin de laisser le champ libre aux interprétations. Cette démarche forme le pendant littéraire de la pensée structuraliste réinvestie par d’éminents universitaires de l’époque comme Claude Levi-Strauss en anthropologie, Jacques Lacan en psychanalyse ou encore Michel Foucault et Louis Althusser en philosophie. Il s’agit en fait d’abolir l’interprétation de l’histoire ou des personnages afin de produire un objet nouveau dans lequel repose une sorte de silence nourri de la signification : c’est le mouvement dit du « Nouveau roman ». Si les connaisseurs ne s’accordent pas toujours sur l’appartenance de Duras à cette forme d’expression, il est néanmoins certain qu’un ouvrage tel que le Ravissement de Lol V.Stein entre dans cette définition. La triple profondeur de l’auteure (livre, scène, cinéma), sa tendance à traiter plusieurs fois la même histoire ainsi que sa mégalomanie couplée aux arrangements qu’elle prend avec la réalité contribue néanmoins à multiplier les flux d’informations et à former son style si particulier.

               Une « patte » littéraire sans doute issue de son expérience indochinoise…

Le livre :

       « Pourquoi écrit-on sur les écrivains ? Leurs Livres devraient suffire » s’étonnait Duras. Et pour cause… Un barrage sur le Pacifique dépeint les jeunes années de la romancière en Indochine Française, une sorte de tragédie à huis-clos mettant en scène une famille de « petit blancs » victime de la cupidité de l’administration coloniale : la Mère, sa fille Suzanne et Joseph, le fils chasseur.

        Dans les faits, sa mère, Marie Legrand (veuve Donnadieu, le père de Marguerite étant mort lors de sa prime enfance) avait cru à la propagande coloniale et dépensé 10 ans d’économie sur son maigre salaire d’institutrice pour s’offrir des parcelles desquelles elle espérait faire fortune… Problème : lors des grandes marées annuelles, l’eau salée brûle tout sur son passage, rendant la terre stérile et les ambitions de la mère vaines.

Marie Donnadieu, Marguerite et ses deux frères au Cambodge dans les années 20.

           C’est à dessein que le cadastre colonial avait assigné cette terre à la veuve. En effet, à l’époque, il était d’usage (obligatoire) d’offrir un bakchich aux fonctionnaires afin d’accéder à la propriété foncière, chose que l’institutrice ignorait… La rumeur vietnamienne voudrait que la corruption endémique de leur administration ait pris racine dans ces usages…

       N’en démordant pas, la mère s’obstine à vouloir cultiver sa terre en faisant construire des barrages censés contenir le feu de la mer. Mais, faits de bois et de terre, ceux-ci cèdent à chaque fois. Il aura fallu trois années à l’institutrice pour la voir renoncer à ses projets. A noter d’ailleurs que son rêve est devenu réalité puisqu’aujourd’hui la plaine de Ream (sud-est du Cambodge) est doté d’un système de canaux, de digues et de barrages permettant la riziculture et l’élévation du niveau de vie des paysans locaux.

File:Nature of Cambodia. Ream National Park. Tropical rain season.jpg
La plaine de Ream aujourd’hui. La partie boisée de la zone est devenu un parc national en 2005

             A ce drame humain s’ajoute également une intrigue « amoureuse » entre Suzanne et un certain M. Jo, fils de bonne famille de peu de prestance, duquel la mère tentera de tirer profit en monnayant la virginité et la main de sa fille en l’utilisant comme appât. Bien qu’il soit difficile de démêler l’écheveau de la vie de l’auteure, son biographe Laura Adler est formelle : c’est un véritable évènement tiré de la vie de Duras. Comme expliqué précédemment à propos de son énergie noire et de sa façon d’écrire, cet épisode obscur fut tellement marquant qu’elle battra ce fer à deux autres reprises, la première fois pour L’Amant – qui lui valut le Goncourt en 1984, et L’Amant de la Chine du Nord en 1992.

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Marguerite Duras lors de sa jeunesse en Indochine et « l’Amant de la Chine du Nord »

               En bref, Un barrage sur le Pacifique est le récit de la fatigue et de la souffrance d’une mère dans sa lutte ardente contre la nature invincible, l’administration coloniale parasite et omnipotente vivant de prébendes, contre ses propres enfants désirant quitter le domaine pour aller vivre en ville et enfin contre elle-même… Cette figure maternelle, s’épuisant à rassembler toutes les énergies pour maintenir son monde débout contre toutes les forces centripètes qui l’assaillent, est également la matrice des divers thèmes qu’abordent l’auteur au fil de l’ouvrage autant que du style qu’elle applique dans son écriture.

                En effet, tout dans la vie de Marguerite la ramène à cette mère sans tendresse qu’elle ne parvient pourtant pas à détester et à qui elle rend, malgré tout, hommage dans ce livre et qui par ses diverses déclinaisons permettra l’inauguration de plusieurs figures féminines récurrentes dans les romans de Duras, contribuant d’ailleurs à son militantisme féministe.

               C’est elle qui est le sommet du triangle d’amour absolu qui lie les personnages de par son désir de faire pousser quelque chose dans sa concession et de sortir les locaux de la misère ainsi que d’apporter le bonheur à ses enfants. Pourtant, sa lucidité quand l’incapacité de parvenir à ces buts transforme cette affection en haine, d’où l’ambivalence qui transparait sous la plume de Duras quant à sa mère. L’absolu de cet amour lie également le frère et la sœur et sa rupture symbolique, Suzanne en outrepassant les ordres de son frère par l’accès aux avances d’Agosti et Joseph en niant simplement l’existence de sa mère et de sa sœur pour prendre Lina comme maitresse, ainsi que la mort de la mère en fin de roman pour qu’il se reporte, pour l’un dans sa nouvelle relation avec une femme plus âgée faisant office de figure maternelle et pour l’autre dans « l’ailleurs », dans le fait même de partir de ce lieux de malheur.

               Dans ce roman d’ailleurs, tous les personnages sont en quête d’amour : Suzanne attend la voiture qui passera par hasard et l’emmènera, Joseph guette la femme aux cigarettes de luxe, M.Jo une fille vierge qui puisse l’aimé…

               En l’utilisant comme femme-appât selon un processus mesuré visant la captation des richesses par le dévoilement de son corps de jeune femme, la mère contribue à l’initiation de sa fille quant à la sensualité, au désir, au jeu de manipulation-domination qui s’en suit et à la sensation puissante d’exister dans l’aura du désir d’un homme. Ce versant est complété en creux par la vie sentimentale de Joseph qui, en plus de la fixer sur la valeur de sa virginité, livre par la multiplicité de ses conquêtes – d’abord avec les filles de la plaine puis en ville – la sensualité masculine présentée comme brutale, égoïste et inéquitable, raison pour laquelle elle finira par partir avec un homme ayant le même caractère que son frère.

             Ce double rapport de complément et d’opposition dans les relations entre Yin mâle et Yang femelle se retrouve également dans une opposition de figures féminines sensibles à la précarité des êtres, aux souffrances des miséreux et des malades et portant la religion de la désespérance – le singulier du titre ramenant nécessairement le projet de la mère à une chimère –  à des figures masculines portant en bannière leur inaptitude à la souffrance, même perdu dans leur gout trop prononcé pour l’alcool et les femmes, mais prolixe quand il s’agit de faire souffrir.

            Dans le roman, ces relations sentimentales sont conditionnées par la place de chacun dans ce qui est dépeint comme une société extrêmement hiérarchisée. Ces rapports d’infériorité ou de supériorité sont constamment rappelés soit par l’évocation des liens entre les personnages, soit par la description des lieux.  Dans le premier cas on pense au marchandage de la main de Suzanne tandis que le second trouve essentiellement sa matière dans l’opposition entre le bungalow, où la famille est unie, et la ville, lieu inhabituel qui brise le cadre familial et laisse la Mère semblable « une sorte de vielle putain qui s’ignorait, perdue dans la ville » alors que Suzanne sent, par les regards des « grands blancs », le décalage entre sa vie médiocre d’adolescente de la campagne et les résidents des villes se comportant en tout-puissants insouciants. Ce décalage mène Suzanne à l’autodénigrement conférant au désir de mourir dans un cheminement identitaire s’inscrivant dans l’existentialisme sartrien : accéder à la pleine conscience de soi implique la nécessaire confrontation entre la conscience de soi et le regard des autres qui « chosifie ».

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Si Marguerite Duras ne donne aucune indication quant à la ville dont elle parle dans le livre, il y a fort à parier que la ville modèle fut Kampot (Cambodge) et/ou Saigon.

          Partant, tous les protagonistes de cette histoire sont en proie à l’asservissement à l’argent, l’auteure présentant le fonctionnement de la société coloniale des années comme une sorte de prostitution généralisée, une machine à exploiter et à fabriquer de la misère. La fortune du père de M.Jo découlant de la spéculation et de la location de « compartiment malsains » , l’administration toute-puissante organisant le racket des concessionnaires, les gains issus de l’exploitation des hévéas ou les banques qui soutiennent l’ensemble, tout dans Un barrage contre le Pacifique fait mentir la propagande du lobby colonial et ternit l’image de la société coloniale des années 20-30. Bien que ne tombant pas dans la caricature de la Saïgon décrite par Farrère, il est clair que l’ensemble donne une impression pathétique et malsaine. Cette impression est renforcée par le recours à une ironie grinçante (les fous rires de la Mère ou de Joseph) ou à une brutalité lucide augurant la violence du conflit indochinois, contemporain à la parution du livre (« C’était la grande époque. Des centaines de milliers de travailleurs indigènes saignaient les arbres des cent mille hectares de terres rouges, se saignaient à ouvrir les arbres des cent mille hectares de terres qui par hasard s’appelaient déjà rouges avant d’être la possession des quelques centaines de planteurs blancs aux colossales fortunes. Le latex coulait. Le sang aussi. Mais le latex seul était précieux, recueilli, et, recueilli, payait. Le sang se perdait. On évitait encore d’imaginer qu’il s’en trouverait un grand nombre pour venir un jour en demander le prix. »)

           La description des tenants et aboutissants de cet asservissement passe également par la réaction des protagonistes, à leur adaptation à ce système. Certains indigènes tentent de tirer parti du système en formant la milice réprimant les bagnards œuvrant à la construction ou les travailleurs désertant les plantations et les « petits blancs » survivent en s’adonnant à divers trafics. La mère ne parvient pas se départir de l’illusion coloniale même si elle devient peu à peu lucide à mesure qu’elle s’éteint, et ce, sous l’effet du comportement de Joseph.

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Isabelle Huppert joue le rôle de la Mère dans l’adaptation au cinéma de l’histoire de Duras par Pity Ranh (2007)

         Si, autobiographie oblige, le narrateur se confond parfois avec Suzanne, Duras presse à la révolte contre le système colonial – ce pour quoi elle militera à la fois lors du conflit indochinois et algérien – à travers Joseph et sa réaction à la lettre que la Mère écrit au cadastre pour demander une faveur aux agents. Celle-ci transpire l’indignation et le désespoir traduits par des insultes, un désir manifeste de vengeance et plusieurs questions rhétoriques concernant la mortalité des enfants et le manque de structures sanitaires font le procès du système colonial. Elle entretient donc la mémoire des souffrances de la mère, l’absurdité de ses rêves et, par extension, la colère de son fils qui décide alors de prendre sa vie en main. Ce rejet du tragique passe par une certaine forme de cruauté – « il était préférable pour lui et pour Suzanne, que la mère meure » – et par la volonté de se construire autour d’une image idéale de soi, une image de force, de résistance à l’injustice, de virilité. Avant de quitter définitivement la concession, il laissera même quelques fusils aux paysans pour qu’ils « s’occupent » des agents du cadastre. On notera que Duras reprend ici le triple mouvement de la philosophie existentialiste : 1) découverte de l’Absurde (les illusions maternelles), 2) suivie de la révolte qui conduit à 3) la liberté de la construction de soi.

             Cette libération ne manque pas de déteindre sur Suzanne, même si celle-ci n’est pas le centre de cette partie du récit. Elle est associée à son frère dès le début lorsqu’est évoqué la mort de la mère. Son rôle de précurseur dans la libération est transcrit dans le texte par les références répétées à ses conseils et un champ lexical à connotation religieuse : « comme Joseph disait qu’il fallait le faire », « ce qu’elle admirait chez Joseph était d’elle aussi », « elle les écoutait religieusement comme le chant même de la virilité et de la vérité ». Après son départ, Joseph est néanmoins évoqué avec une certaine distanciation, laissant ainsi sa sœur se libérer par ses propres moyens et se construire elle-même.

             La triple dimension – roman d’initiation, quête d’identité et pamphlet anticolonial – de ce roman est servie par un style quasi inédit pour l’époque, flirtant, comme nous l’avons déjà vu en introduction, avec le Nouveau Roman.

Image associée
Affiche du film de 1957 adapté du roman de Duras.

           En effet, le récit est construit en entremêlant des flux d’informations parfois plus évocateurs que l’intrigue ou les dialogues entre les personnages. Ainsi, il n’y a que très peu d’indications de temps dans le roman : seulement une date – 1899, année de départ de la Mère pour l’Indochine – et quelques indications de durées parmi lesquelles le 8, image de l’infini ouvrant sur l’espoir, est récurrent. Lorsqu’il s’agit de Suzanne, parfois confondu avec l’auteurs, le temps est encore plus flou, laissant penser que ce procédé intentionnel permet à l’auteure de parler d’elle sans trop de précision, comme si elle restituait les faits sans vouloir les inscrire dans une réalité temporelle. Par ailleurs, si la narration est linéaire, elle n’en est pas moins constamment interrompue par des retours en arrière explicatif (histoire de la mère avant l’achat de la concession) soit par des anticipations annonciatrice du futur ou plongeant le lecteur dans le monde du rêve. De la même façon le rythme de la narration est utilisé pour transcrire les sensations des personnages : il est plutôt lent lorsqu’ils sont au bungalow mais accélère en ville.

         De même pour les lieux, présentant un monde constamment menacé par les éléments naturels. La mer, toujours présente mais jamais vue, est ainsi signe de misère et de mort tandis que la forêt, bien que décrite comme dangereuse, semble être un éden systématiquement associé au bonheur des personnages (Joseph pour la chasse, Suzanne et Agosti à la fin du récit). Comme lieu intermédiaire on trouve la piste, symbole du système colonial et donc l’horreur de l’exploitation des bagnards y ayant travaillé « seize heures par jour, enchaînés les uns aux autres, quatre par quatre, en rangs serrés » mais aussi source d’espoir d’évasion pour Suzanne et Joseph. Dans la ville honnie existe une « oasis » qu’on ne saurait omettre étant donné la carrière de l’auteure : le cinéma. C’est le lieu de l’imaginaire et du rêve permis par « la nuit […] démocratique, la grande nuit égalitaire », protégeant la jeune femme des rigueurs de la société coloniale qui l’écrase. Le film romantique à la mode dans les années 20-30 qui y est projeté, avec son héroïne « femme fatale » et son « brun ténébreux », apporte une forme de pureté naïve qui constitue une thérapie, une revanche du rêve sociale de Suzanne. Revanche d’autant plus pertinente que la Mère, pianiste dans un cinéma quand sa paie d’institutrice ne suffisait plus, n’y a vu aucun film. Pour autant, connaissant les engagements politiques et artistiques de Duras par la suite, on peut déceler une forme d’ironie dans la caricature de film d’amour qu’elle offre et dans lequel Suzanne s’identifie. En plus d’indiquer par la perfection de l’intrigue amoureuse l’échec de la relation entre la jeune femme et M.Jo, le film, bien qu’immédiatement ressenti comme bienfaisant, semble illusoire et onirique. Une sorte de « nouvel opium du peuple » …

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Marguerite Duras et Jeanne Moreau sur le plateau de tournage de Nathalie Granger

Entretien #1 / Interview #1 – Marko Nicolic: le premier romancier étranger en langue vietnamienne / Marko Nicolic: the first foreign novelist in Vietnamese.

Nota bene:

L’entretien suivant a été réalisée selon la méthode suivante: 1) envoi des question en français, 2) réponse en anglais (l’ami Marko n’étant plus très à l’aise avec le français à l’écrit) et 3) traduction en français puis publication. Les objectifs des développements ci-dessous est de faire la promotion d’une première dans la littérature en langue vietnamienne, de donner de la visibilité à un ami méritant et d’encourager l’apprentissage du vietnamien auprès des étrangers vivant sur son territoire. Ne pouvant lire le livre en question en raison de mon niveau de Vietnamien, merci aux lecteurs de bien vouloir excuser l’éventuelle superficialité des questions.

Résultat de recherche d'images pour "marko nikolic vietnam"Peux-tu te présenter et nous dire comment tu es arrivé au Vietnam ?

Je vis au Vietnam depuis 5 ans. Comme la plupart des expatriés, je suis arrivé ici un peu par hasard et ne voulait pas y faire mon trou initialement. A cette époque, je sillonnais les routes d’Asie du sud-est et le Vietnam m’a semblé très accueillant et correspondant plutôt bien tant à ma personnalité qu’à mon style de vie. Après une rapide délibération, j’ai pris un aller simple pour tenter ma chance dans le delta du Mékong. Je suis resté là-bas un an et demi avant de déménager pour la capitale où je demeure actuellement.

Tu viens de publier Phố nhà thờ (Rue de l’église en vietnamien), pourrais-tu nous en donner les grandes lignes ?

C’est une histoire d’amour mettant en scène un Français habitant au Vietnam. Je décris sa vie, ses hauts et ses bas, ses joies et ses peines, ses combats et ses difficultés. J’ai surtout eu le souci de tisser la narration selon la vision qu’il se fait du Vietnam et des Vietnamiens à travers le temps.

Je vois également ce livre comme une chronique du Hanoï moderne : à travers ces 40 chapitres, je pose comme toile de fond les lieux caractéristiques de la capitale, ses allers, ses coins de rues, ses parcs… J’adore cette ville pour l’âme qui en émane. La cité semble évoluer autour du ressenti de Nicolas comme si elle avait la capacité d’éprouver de la compassion à son égard.

Résultat de recherche d'images pour "pho nha tho"Comment t’es venu l’initiative de ce livre et quelles idées voulais-tu y sublimer ?

J’ai décidé d’écrire cette histoire pour deux raisons. D’abord, j’avais dans l’idée de présenter une sorte de vérité concernant la vie des expatriés à Hanoï. Je tente de décrire la communauté occidentale fidèlement que possible, selon ma propre expérience de ces milieux. Ensuite, je voulais transcrire mes propres sentiments : les peurs, les efforts, les défis, l’amour et l’égocentrisme. Ce livre est un recueil de piste de réflexion aux questions existentielles dans nos vies : pourquoi nous échouons, quels éléments font que nous ne sommes pas totalement heureux… Il s’agissait de mettre sur papier mes propres conclusions et de les diffuser auprès du plus grand nombre.

En combien de temps l’as-tu écrit ?

Il m’a fallu une année pour le préparer et une autre pour l’écrire. Le processus fut long du fait des difficultés tenant à la langue : il me fallait 2-3 heures pour remplir une feuille A4 tout en consultant plusieurs dictionnaires ou texte de référence pour m’assurer de la justesse de mes propos et de mon ton naturel.

A ma connaissance, ton livre est l’un des rares ouvrages écrit directement en vietnamien par un étranger. Comment expliques-tu cette situation ?

Je suis fier de pouvoir dire que je suis le premier étranger à avoir publier un roman en Vietnamien, les autres productions déjà disponibles dans cette catégorie se limitant aux nouvelles, à la prose ou aux articles de blogs. C’est un accomplissement en soi bien que je ne me borne pas à cette dimension. Je pense vraiment que les valeurs véhiculées dépassent le simple fait que l’auteur soit un « Tây » (l’équivalent du « gringo » en langue vietnamienne) ou toute potentielle valeur-ajoutée qu’on pourrait par conséquent attribuer à mon travail. D’ailleurs, les premières réactions du public et de la presse m’ont conforté dans cette idée. Après un mois, le roman a été relayé dans la plupart des médias papiers et télé au Vietnam pour se vendre à 1400 exemplaires environ.

Quelles difficultés as-tu rencontré lors de l’écriture de ce livre ?

Ecrire un bon roman est déjà un défi en soi, mais le faire dans une langue que l’on a commencé à apprendre que 3 ou 4 années auparavant corse encore plus l’affaire. J’ai dû sacrifier une grande part de mon temps libre et de ma concentration à cette œuvre. Il m’a fallu une grosse période de réflexion et une recherche constante de l’amélioration de ma maitrise du Vietnamien par la lecture de douzaine de livres. C’est d’ailleurs à ce jour le projet le plus appliqué de ma vie et je suis satisfait de pouvoir dire que ces efforts ont payé, ne serait-ce que par le nombre de Vietnamiens ayant apprécié mon travail.

Un dernier mot ?

Vous pouvez en apprendre advantage à mon propos ou concernant mon livre sur mon site personnel : www.marko.vn. Vous pouvez également me contacter via Facebook ou commander le livre sur Tiki.


English version

Nota bene:

The following interview has been made through the following process: 1) the questions were sent in French, 2) then answered in English (the fellow Marko not been that confident in his fluency in French writing) and 3) translate in French. The aims of the following paragraphs are the promotion of a premiere in the Vietnamese literature, the increasing of his visibility on the internet and encouraging the foreigner in Vietnam to learn Vietnamese. As I’m not able to read the book due to my level in Vietnamese, thanks to the reader to apologize for the eventual superficiality of the questions.

Résultat de recherche d'images pour "marko nikolic vietnam"Can you introduce yourself and tell us what brings you to Vietnam?

I’ve been living in Vietnam for the past 5 years. Like most other expats, I ended up here by chance and didn’t initially plan to stay for long. At that time, I was backpacking around Southeast Asia and found Vietnam to be very welcoming and suitable for my personality and lifestyle.  Without much thinking, I decided to buy a one-way ticket and try out my luck in the Mekong Delta. After living there for a year and a half, I moved to the capital where I am still today.

You just published the novel Phố nhà thờ (Church street in Vietnamese), could you tell its headlines?

It’s a romantic story featuring life of a French man in Vietnam.  I describe his life here, his ups and downs, joys and disappointments, struggle and challenges. I especially focus on how his perception of Vietnam and Vietnamese people change over time.

My novel is also a piece on modern Hanoi: through 40 chapters, I describe various landscapes in the city – street corners, lanes, cafés with good views and green parks.  I love Hanoi and I found Hanoi has a soul. The city seems to go along with the main character Nicolas through his emotions, ups and downs in his life as if the city had the capability to sympathize with him.

Résultat de recherche d'images pour "pho nha tho"How did the initiative of this book come and what ideas do you want to pass through it?

I decided to write the story for two reasons. Firstly, I want to tell the truth about the life of expats in Hanoi. I describe the western community in an honest and realistic way. I share what Vietnamese haven’t known or misunderstood about us, what we dislike in Vietnam. My second reason to write is to share my feelings: fears, efforts, challenges, love, and selfishness. I wrote to find answers to essential questions in our life: why we lose, why we are not completely happy…I wrote it to find out solutions and share them with my readers.

How much time did you need to achieve this artwork?

I spent around a year planning and another year writing it. The process took a lot of time due to language limitations: I would need 2-3 hours just to write one A4 page, and I would need to consult several dictionaries at the same time in order to make sure the language I use is accurate and natural.

As far as I know, your book is one of the rare pieces of literature directly written in Vietnamese by a foreigner. How would you explain this situation?

There have been others before me, but they only wrote prose, short stories and blogs. This is the first novel in Vietnamese written by a foreigner. This is an achievement by itself. But I haven’t stopped there. I really believe that its value goes beyond the fact that its author is  »Tây » and that it has its inherent artistic value (e.g. the psychology of its characters,  the message I try to convey, the realistic way of depicting modern Vietnam…). And the first reactions have confirmed my hopes: the novel has been warmly welcomed by both the readers and the press.  During the first month after its publication, the novel was featured in most TV and newspaper outlets in the country and more than 1,400 copies have been sold.

What difficulties did you face during the writing process?

Writing a good novel is a challenge in itself, but doing that in a foreign language that I’ve been learning only for the past 3-4 years is really challenging. I had to sacrifice a lot of time and effort to write,  I had to spend a lot of time reflecting on it and also improving my Vietnamese by reading dozens of books. It was the biggest project in my life so far, and now I can say that the effort has paid off because so many Vietnamese readers are really enjoying the book.

One last word?

You can find out more about myself and my novel by visiting my personal website: http://www.marko.vn. You can also get in touch with me via Facebook or order my book on Tiki.

News – Global recycling crisis: South-East Asia doesn’t want to be the world’s plastic dump. – Part I

Industrialized countries of Europe, North America, and Asia won’t be able to send their non-recyclable plastic waste to signatory countries of the Basel Convention and not a member of OECD. That’s basically the main consequence of the inclusion of plastic wastes in the scope of the Basel Convention on the initiative of Norway through a conference about dangerous wastes organized in Geneva from the 29th of April to the 10th of May 2019.

As we’ll see later in detail, this decision is the result of a quite short process started by the refusal of the Popular Republic of China to continue to welcome huge amounts of plastic wastes coming from all around the world (I). Then, the recycling and treatment activities of plastic wastes have naturally been reported to South East Asia, most of the time under the direction of Chinese companies delocalizing their factories. As a result, social and environmental conditions in which these “professionals” operate quickly provoked the angriness of local populations and of the civil society. Social troubles were so intense that their government didn’t have the choice to strongly react (II).

Beyond the fact that the evolution of the Basel Convention’s terms in this way was predictable (III), this juridical and diplomatic new deal shows the crisis of the recycling industry (IV) but also the efforts of the lobbies to hide this situation (V).

Due to the amount of data, this article will be divided into 2 parts in order to guarantee reading comfort.

I) At the beginning of the crisis: the “National Sword of China” operation.

In July 2017, Beijing notified to the World Trade Organization that from the next 1st of January China will drastically reduce its recycling importation of 24 kinds of dangerous solid wastes (including some categories of paper and textile, but mostly plastic one) in order “to protect China, its environment et its citizen”: it’s the National Sword of China.

The effect is immediate: from more than 600 000 tons of plastic wastes imported by month in 2016, China only gets 30 000 tons a month since 2018. “ It was like an earthquake”, Arnaud Brunet, director of the International Recycling Office (Bruxelles, Belgium) explained to AFP, “China was the first market for plastic wastes and this limitation created a shock all over the world”[2].

La Chine absorbe presque les trois quarts des exportations de déchets plastique mondiaux. © Amy L. Brooks et al., Science Advances
Map of China’s plastic waste imports before the 1st of January 2018. © Amy L. Brooks et al., Science Advances

Diverse reasons led to that position. First, it has to be noticed that this decision is linked to others purchasing the same goal. Indeed, the Chinese government already acted in the energy sector by reducing the rate of coal in the national mix and by preferring green energies (even if it quickly came back on that decision despite the good results); in the Résultat de recherche d'images pour "plastic China"automotive industry by forcing the country to buy electrical vehicle; in the mining sector by shutting down 6000 sites not conforms to norms; some regiment of the Chinese army also received the mission to plant trees. Terminated the 10 000 recycling factories hiring 300 000 people with terrible working conditions (reported by the very good documentary “Plastic China” of Wang Jiuliang), closed without warning and in a very coercive way, typical of Popular China.

Though, improving its environmental performances and its image through ecology is not the only objective of Beijing. In fact, it seems clear that this decision is a boost for the Chinese recycling sector in order to allow it to upgrade to a higher range, on the first hand because the Chinese gluttony for raw material would forbid to cut this source of plastic and on the other hand for the simple reason that the main actors of the industry are close to the Chinese Communist Party. It has to be added that most of the factories ruled by this new law moved their activities to other countries while keeping their clients. Finally, for Thibaut Petithuguenin, communication director of Paprec Group (3rd recycling group in France), this drastic change is a tool for the government to improve the quality of the wastes imported in China in order to raise the profits, the most expansive step during the recycling being the selection of the wastes depending on their type and their cleanness (see paragraph IV).

Then, by deduction, you understood, dear reader, that only low added value activities have been transferred from China to South East Asia.

II) The report of the flow to South East Asia and first reactions.

If the imports of plastic wastes were redistributed between all the countries of the region, 3 countries are particularly concerned: Thailand, Indonesia, and Malaysia.

Of course, those imports for treatment are not new but their amount impacted these nations, both by degrading landscapes but also by affecting directly people’s life.

Indeed, treatment methods (if existing, most of the wastes having to be buried at the end) are problems.

The following developments will attempt to describe the recycling cycles generally witnessed and reported by NGO GAIA (Global Alliance for Incinerator Alternatives) only including the 3 countries previously quoted (the report could be found on the following website: https://wastetradestories.org/ ). It’s evident that the situation is variable from a country to another and that, as a consequence, the aim here is less to be exhaustive than to show the problematics the South East Asian countries have to face during this plastic waste crisis.

Most of the time, the garbage (plastic or paper/carton) are imported by “professionals” of recycling (the GAIA report detailed that, for example, in Malaysia, on 200 centers, 139 weren’t in accordance with the national environmental regulations in February 2019), hiring peasant communities around in order to pick up the last valuable pieces after refining. Let’s point out that, in fact, some garbage imported is stamped recyclable when it’s not. For energetic purposes, some wastes could be “valorized” as fuel in the incinerators.

Keep in mind that in the “grey economy” already, the wastes generally make the fortune of local mafias (i.e the Napolitano Camorra), that, in exchange for money, are in charge of the last step consisting in burying it.

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A plastic dump near Kuala Lumpur.

In addition to this violence and these threats, locals have to face the extreme pollution coming from the dump or from the incinerators. If this topic will be detailed in paragraph IV, it can be mentioned here that the combustion’s smokes provoke chronic respiratory problems and acid rains full of heavy metals while the disintegration, even slow, of the wastes, released endocrine disruptors. Those micro-elements then pass in the eco-system, contaminating plants, animals, and then humans, and provoking cancers, hormonal perturbations, and nervous troubles. Many elements leading to the fury of people exposed taking local and governmental representatives as responsible, that have to quickly react to prevent riots.

This is how Indonesian and Malaysian civil societies were the most influential actors of the Norwegian amendment to the Basel Convention. Among the militants that were in Geneva for the conference to support the proposition, could be found Prigri Arisandi (from Indonesian association Ecoton) and  Mageswari Sangaralingam (from the Malaysian branch of Friends of Earth/Sahabat Alam Malaysia and also representative of GAIA). On their impulsion, an online petition to warn the international public opinion reached about one million signatures.

More « splash » happened in the region. On the last 15th of May, the sulfurous Philippino President Rodrigo Duterte called back his ambassador in Canada after promising a “plastic war” to Canadian prime minister Justin Trudeau. It was the result of an ultimatum thrown by Manilla to Ottawa: within 5 years starting in 2013, Canada had to take back a hundred containers supposed to contain recyclable wastes (spoiler: it wasn’t) sent by Bolloré Logistics Company under penalty of diplomatic retaliation. Duterte even threatened to spread the garbage in the territorial Canadian waters. Even if it tried stopping the Canadian companies to send their rubbish to South East Asia in 2016, the government of Ottawa wasn’t able to solve the problem. Though, it accepted to take back the containers on the 23rd of May in 2019. This diplomatic crisis was the occasion for many NGOs and local community representatives to show up and ask for the ratification of the Norwegian amendment to Basel Convention, which the government isn’t hostile a priori. Reynaldo San Juan, general executive of NGO Ban Toxics, though deplore that the Canadian case is only a drop in the ocean by reminding that 1400 tons of plastic waste have already been sent back to South Korea in 2018.

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Besides the diplomatic move of Manilla, many demonstrations have been organized in Philippine et in Canada in order to pressure on Justin Trudeau’s government.

As this blog is Vietnam-centred, few lines about its situation would be relevant here. Already facing plastic wastes treatment issues because of its own inner production due to the people consumption raise (1,8 millions of tons every year according to the NGO Keep Vietnam green and clean) and the disorganization of the collecting, selecting and treatment system, Vietnam almost get into the same situation than Malaysia or Indonesia. Importations of plastic wastes then reached the pic of 100 000 tons/month in the middle of 2017 before progressively bringing back 16 000 tons/month at the end of 2018 thanks to tougher legislation and a strengthen watch in seaports. It has to be mentioned that Vietnamese people, often disinclined to discuss political issues due to the Communist Party monopoly, are particularly sensitive to the environmental issues in general and plastic wastes in particular. For example, in 2015 demonstrations happened in Hanoi after the publication of the decision of the  People Comity to cut down the trees of the capital city in order to sell the wood and urban planning. Same after the marine pollution in Ha Tinh Province. Thus, the «#Trashtag challenge» on social networks, initiated by the Algerian citizen Younès Drici Tani on the 5th of March 2018, meet a frank success among the Vietnamese youth (even in the rank of communist youth organization) and the nation has even been a pioneer by replacing some current consumption plastic articles with a green surrogate (packing and straw in particular).

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A beach in Ha Tinh province (Center) before and after the cleaning in response to the « Trashtag Challenge ».

Though, endemic corruption (especially in the customs) and the involvement of local administration in some juicy traffic (heroin/opium coming from the golden triangle and ivory), in addition of a typical Marxist-Leninist opacity of the public management of the waste (while Vietnam is the closest country to China in the region), allow observers to wonder about the real situation of the country.