Raffinement macabre XII – Les « Divisions Navales d’Assaut » ou Dinassaut – Les flottes fluviales lors des deux premières guerres d’Indochine, Partie I.

Fruit de la rencontre entre la fée de la Terre et du Dragon de l’eau selon le mythe fondateur du pays, le peuple Vietnamien vit près voir sur l’eau. En effet, le pays, en plus d’être un véritable « balcon sur le Pacifique » de par sa géographie, est structuré autour des deltas de ses deux principaux cours d’eau que sont le Fleuve Rouge au nord et le Mekong au sud. Et pour cause, grâce à ceux-ci et aux canaux qui furent creusés au fil des siècles pour assurer l’irrigation des rizières, le Vietnam est aujourd’hui l’un des principaux exportateurs de riz au monde.

Le Delta du Mékong au Vietnam
Carte du delta du Mékong
Fleuve Rouge — Wikipédia
Le Cours du Fleuve Rouge

Militairement parlant, l’hydrographie fut également un élément déterminant dans l’histoire du Vietnam. On peut citer ici l’ancienne citadelle de Hoa Lu, stratégiquement située entre des montagnes et plusieurs bras d’eau, clé de la défense du Dai Viet contre les troupes chinoises de la dynastie des Song entre 1075 et 1077 et siège du gouvernement vietnamien avant la fondation de Hanoi. Au fil des lignes de ce blog nous avions déjà évoqué la bataille navale de Bach Dang au cours de laquelle le seigneur Tran Hung Dao avait défait l’armée sino-mongole de Kubilaï Khan, petit fils de Genghis Khan.

Hoa Lu Trang An Full Day Tour with Biking, Boating, Sightseeing from Hanoi
La citadelle de Hoa Lu au sein de l’actuel parc touristique de Trang An , près de Ninh Binh. On ne peut s’y déplacer qu’en bateaux, les formations montagneuses abruptées en « pain de sucre » n’offrant quasiment aucun accès terrestre aux assaillants.

               Au XIXème siècle, les Français se sont à leur tour vite rendu-compte de l’importance de la maitrise des eaux aussi bien sur le plan militaire qu’administratif ou économique. De fait, de nombreuses batailles se déroulèrent avec les soldats vietnamiens et les irréguliers chinois le long des côtes ou des rivières. Une fois le territoire sous contrôle, les nécessités administratives et surtout l’exploitation économique (autant le transport que la riziculture) de la toute nouvelle Indochine requéraient la maitrise des eaux fluviales[1]. En effet, malgré l’effort dans la construction des routes visant à relier les principales villes indochinoises, les deux deltas et leurs ramifications faisaient offices de véritables autoroutes et accueillaient une large partie de la population rurale du Tonkin et de la Cochinchine.

               Après le massacre des soldats français lors du coup de force japonais en mars 1945, Ho Chi Minh déclare l’indépendance du Vietnam le 2 septembre mais la France, en accord avec les Alliés, veut reprendre possession effective de sa colonie asiatique. Afin d’occuper ce territoire et de relever les troupes britanniques et chinoises en charge de désarmer les troupes nippones au sud et au nord du 17ème parallèle, l’armée française conduit une campagne en 3 étapes : se rendre maitre et établir des bases sur les principaux axes routiers et fluviaux ; établir plusieurs points de contrôle fortifiés pour empêcher l’accès Viet Minh aux ressources et à la population et, enfin, armer la population civile afin qu’elle puisse résister à la « terreur rouge » communiste. Comme au XIXème siècle et durant la période coloniale, le problème logistique se pose rapidement aux stratèges français

Paul ORTOLI
L’Amiral Paul Philippe Ortoli (1900 – 1979)

         S’inspirant des opérations navales de la fin de l’année 1945 ayant permis de déloger les partisans Viet Minh des villes de Can Tho et My Tho – deux villes majeures dans le sud du delta du Mékong -, Jacques-Philipe Leclerc, commandant en chef des forces armées françaises en Extrême-Orient, charge le capitaine François Jaubert de la formation d’une force fluviale. Le but, selon les mots du Vice-Amiral Paul Phillipe Ortoli (commandant des forces navales françaises en Indochine à partir de 1949), est de « nettoyer et contrôler le réseau de voies d’eaux intérieur constituant les principaux points d’accès à la vie du pays »[2]. Il s’agit ainsi de constituer des unités dont la spécialité était de pouvoir profiter des voies d’eaux pour débarquer une force d’intervention suffisante afin d’opérer en zone littorale. Par la suite, les Dinassauts seront également employées pour des missions d’évacuation d’urgence des postes isolés ou des missions de patrouille.

               Lors du rétablissement de l’autorité française sur le Sud, le Groupement Massu, en charge de reprendre My Tho à partir du 15 octobre, avait en effet été ralenti sur la voie terrestre par le sabotage des ponts ou les multiples obstacles dressés sur sa route par les insurgés. La compagnie Merlet (ancêtre de la « Brigade Marine d’Extrême Orient ») et le SAS Battalion furent alors embarqués sur un Landing Craft Infantry (LCI) de l’armée anglaise. A la faveur de la surprise ils reprirent en quelques jours My Tho (le 25 octobre), Vinh Long et Can Tho[3].

               Les flottilles fluviales, ancêtre des Division Navale d’Assaut ou Dinassaut (créées en 1947), étaient nées. Jaubert décide de la création de deux petites flottilles composées de vedettes, de barges et de deux jonques motorisées japonaises rebaptisées l’Arcachonnaise et la Lorientaise[4]. Ce dispositif est homogénéisé en décembre grâce à la mise à disposition de navires de débarquement britanniques en provenance de Singapour. Plusieurs vaisseaux de transport de troupes et de débarquement, à savoir des Landing Craft Assault (LCA), Landing Craft Mechanized (LCM) et landing craft vehicle & Personnel (LCVP), sont ainsi perçus[5], tous trois étant des barges de transports.

Landing Craft Vehicle & Personnel — Wikipédia
Un LCA anglais en route pour les plages de Normandie

               Dans le même temps, un atelier naval est installé à Phu My, en banlieue de Saigon, afin de procéder aux travaux visant à armer, renforcer et même construire les bateaux de la flottille fluviale. La base devient le QG de l’unité[6].

               En février 1946, l’unité est divisée en 2. La « 1ère Flottille fluviale de fusiliers marins » (1ère FFFM), pourvue des meilleures unités amphibies, est envoyée au nord pour opérer dans le delta du Tonkin tandis que la 2ème FFFM, composée des chaloupes et des barges restantes, est cantonnée à la Cochinchine.  La 1ère FFFM entre directement dans l’action le 6 mars 1946 lors du retour des Français au nord puis le long de la côte nord et enfin lors « des événements d’Haiphong » en novembre 1946.

              

Fichier:4e DINASSAUT.jpg — Wikipédia
Ecusson de la Dinassaut 4

Alors que la solution diplomatique meurt avec la fin des négociations à la conférence de Fontainebleau et que le conflit dégénère, les 2 FFFM sont dissoutes le janvier 1947 et laissent la place à la  « Force Amphibie de la Marine en Indochine » divisée en « Force Amphibie du Sud » et « Force Amphibie du Nord ». Mais, les combats allant en s’intensifiant, le printemps 1947 voit la création des fameuses Divisions Navales d’Assaut ou Dinassaut. On les compte au nombre de 10 : les n°1, 3, 5, 12 et « Haïphong » opèrent au Tonkin, tandis que les n°2, 4, 6, 8 et 10 opèrent au sud. Les détails des dates de création et des opérations auxquelles participèrent chacune de ces unités sont disponibles dans leur intégralité sur le site internet suivant : http://indochine54.free.fr/cefeo/dinassau.html#LCM

Leur composition évoluant avec le temps et les moyens alloués à la guerre en Indochine ne permettant pas l’homogénéité, je vous laisserai cliquer sur le lien suivant pour les étudier en détails : http://indochine54.free.fr/cefeo/dinassau.html#LCM. Pour autant, nous pouvons donner ici une organisation type. Une Dinassaut est en général composé d’un LCI pour le commandement et l’appui, d’un (LCT) pour le transport, de deux landing craft material (LCM) dédiés au transport et l’appui, de quatre landing craft vehicle & personnel (LCVP) servant aux patrouilles et au soutien, d’un LCVP ou un landing craft assault (LCA), servant pour la reconnaissance et la liaison. Des Landing Ship Supply Large (LSSL), des hydravions, et des troupes navales de commandos ou d’armée sont également incorporés aux Dinassaut. Comme pour la composition des unités, je laisserai les lecteurs désireux de se renseigner sur les caractéristiques techniques de ces machines sur la page web suivante : http://indochine54.free.fr/cefeo/boats.html#LCVP

Mémoires et Photos
Deux LCVP de soutien patrouillant dan le delat du Mékong, 1949.

Si les premiers vaisseaux furent fournis par les Britanniques, beaucoup d’entre eux, utilisés lors des campagnes américaines et anglaises en Asie lors de la seconde guerre mondiale, furent rachetés en mauvais état en Malaisie, aux Phillipines, à Singapour puis remis en état, armés et blindés au sein de la base de Phu My[7]. Paul J. Carnasses, ancien membre de la Dinassaut n°2, témoigne que plusieurs conseillers militaires de l’US Navy furent d’ailleurs surpris de l’ingéniosité avec laquelle les ingénieurs français avaient modifié ces bateaux pourtant peu polyvalents à la base pour les adapter aux combats fluviaux[8]. Cette prouesse est d’autant plus notable que le matériel était alors chichement distribué du fait d’une économie d’après-guerre encore fragile.

Le rôle de ces « Dinassauts » étant de transporter, de débarquer et d’appuyer l’infanterie ainsi que de surveiller les cours d’eau et de ravitailler les postes isolés, les bateaux qui les composaient devaient cependant remplir un certain nombre de critères pour  : présenter un faible tirant d’eau afin de remonter les cours d’eau sans problème, être pourvu de moteurs suffisamment puissants pour faire face à des courants de 5 à 6 nœuds lors de la saison des pluies, disposé d’un armement et d’un blindage résistant à la plupart des calibres utilisés par le Viet Minh[9].

Tout comme les navires, l’armement est plutôt hétérogène et varie d’une Dinassaut à une autre. Outre les armes « de base » (dans la description de chacun des navires), les navires de transports et de soutien d’infanterie pouvaient être équipés de mortiers de 81mm, de mitrailleuse lourde de 20 ou 40 mm, des lances-grenades ou de fusils mitrailleurs de calibre 30 ou 50.

Les marins servant dans ces unités amphibies constituent la « Marine en kaki » par opposition à la « Marine en blanc » qui est embarquée sur les bâtiments de haute mer. Du fait de cette spécialité, un autre sobriquet est né dans les rangs français pour désigner la marine fluviale « les chie dans l’eau »[10].

Il est à noter que les Dinassauts ne disposaient pas de leurs propres forces terrestres et ne faisaient office que de transporteurs et de soutiens. Evidemment, ces missions impliquaient à la fois une grande rapidité de manœuvre et des capacités de coordination éprouvées. Afin de vous en donner une idée, on peut présenter un assaut amphibie type comme suivant : les premiers éléments vérifient l’absence de mines marines ou les neutralisent, les éléments de soutien « arrosent » la zone de débarquement afin de tuer ou désorienter les défenseurs, l’infanterie d’assaut débarquent et sécurisent les rives dans le but de permettre au reste des troupes de débarquer[11]. Une fois les hommes débarqués, les navires virent de bord et se placent sur les côtés de la zone de débarquement afin de permettre le débarquement d’autres unités et d’appuyer les hommes déjà débarqué. En cas de coup dur, l’opération inverse est ordonnée[12].

C’est dans les rangs de ces unités spécifiques que vont s’épanouir les vocations de fusilier-marin et notamment les tous nouveaux Fusiliers Marins Commando. Créée en 1942 suite à l’entrainement des fusiliers marins du capitaine de corvette Philipe Kieffer par les Britanniques, la 1ère compagnie des fusiliers marins commandos sera la seule unité française à débarquer avec les alliés le 6 juin 1944 sur les plages de Normandie. C’est lors de cet événement que naquit la légende du mythique béret vert français.

Le Commando Kieffer
Une partie du Commando Kieffer au Royaume-Uni, 1943.

Suivant les évolutions de la doctrine militaire et aux vues des bons retours lors de la seconde guerre mondiale et les débuts du conflit Indochinois, 6 commandos sont créés entre novembre 1946 et 1948. 3 d’entre eux opéreront en Indochine, à savoir le commando Jaubert, le commando de Monfort et le commando François. Comme pour les unités parachutistes ou le commando des Tigres Noirs, il parait impossible de retranscrire par les mots l’aura que possédait ce type d’unité d’élite dans les rangs français comme dans les rangs Viet Minh et à quel point leur présence sur un champ de bataille pouvait compenser l’infériorité numérique coté contre-insurgés. A titre de symbole, c’est d’ailleurs le commando Jaubert qui sera la dernière unité française à quitter l’ex-Indochine le 31 mars 1956.

  

C'est arrivé le 11 janvier 1952 : la mort du maréchal de Lattre de Tassigny…
Jean de Lattre de Tassigny (1889 – 1952)

             Après ces descriptions, il nous reste à déterminer l’efficacité de ces Dinassauts. Comme les Groupements Mobiles, celles-ci servirent de fer de lance pour la contre-insurrection française en ce que leur létalité et flexibilité permettaient de contrer rapidement les attaques éclairs Viet Minh voir même de reprendre l’initiative sur les stratèges insurgés. On rappellera ici que, malgré des ajustements stratégiques durant le conflit, la tactique appliquée par Giap consistait essentiellement en une série d’embuscade, de coup de main et d’attaque-éclair sur des points faibles du dispositif de maintien de l’ordre français après concentration de ses forces. En évitant les assauts frontaux contre un ennemi mieux équiper et en choisissant quand et où attaquer, le Viet Minh gardait constamment l’initiative contre le CEFEO surtout concentrer sur l’occupation du territoire afin de sécuriser les points stratégiques et protéger les populations civiles des exactions communistes. Ainsi, le risque pour les troupes françaises consistait en un statisme autodestructeur, les mettant constamment en position passive. De ce fait le recours à des unités mobiles et disposant d’une puissance de feu conséquente permit de briser la dynamique guerrière Viet Minh. C’est le Général de Lattre de Tassigny qui s’illustrera le mieux dans l’application de cette tactique sur le théâtre Indochinois, avant que la mort de son fils en mars 1951 près de Ninh Binh et son âge avancé ne le pousse à la retraite.

               C’est d’ailleurs sous son commandement que les Dinassauts montrèrent toute l’étendue de leur capacité. En effet, lors du printemps 51, le Général Giap lança une série d’offensives visant à prendre contrôle de l’ouest du delta du Fleuve Rouge en forçant le triangle stratégique sanctuarisé par l’armée française. Après deux lourds échecs à Vinh Yen et Mao Khe, les troupes communistes se tournent vers la ville de Ninh Binh le 28 mai, située sur la rivière Day, au sud du Delta. Après avoir déjoué une embuscade et avoir dégagé la ville par l’acheminement de renforts, la Dinassaut 3 permit de lancer une contre-offensive victorieuse et de détruire le gros des troupes ennemies le 5 juin à Yen Cu Ha, réduisant à néant les prétentions de Giap sur le delta.

L'année de Lattre : de l'espoir... à la désillusion | Cairn.info
Carte représentant le plan d’attaque de Giap au printemps 1951. Ils’agissait de faire pression sur la ville d’Hanoï et éventuellement de couper son ravitaillement par la mer depuis Haiphong.

               Pour autant, si les Dinassauts furent efficace en bataille ouverte, elles le furent beaucoup moins lors des « parties de cache-cache » avec les insurgés. En effet, leur caractère amphibie rend leur déplacement prévisible et les opportunités d’embuscade multiples pour les guérilleros rompus à cet art. Ainsi, les unités du génie du CEFEO et les ingénieurs Viet Minh se menèrent une véritable guerre à travers leurs ruses réciproques, consistant la plupart du temps dans la mise en place de mines d’une part et la façon de les neutraliser d’autre part. De ce fait, l’utilité des Dinassauts fut plutôt limitée durant les phases de recherche des concentrations Viet Minh.


[1] Edward J. Marolda and R. Blake Dunnavent, Combat at Close Quarters – Warfare on the rivers and Canals of Vietnam, Naval History and Heritage Command, 2015

[2] Edward J. Marolda and R. Blake Dunnavent, Combat at Close Quarters – Warfare on the rivers and Canals of Vietnam, Naval History and Heritage Command, 2015

[3] Edward J. Marolda and R. Blake Dunnavent, Combat at Close Quarters – Warfare on the rivers and Canals of Vietnam, Naval History and Heritage Command, 2015

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Edward J. Marolda and R. Blake Dunnavent, Combat at Close Quarters – Warfare on the rivers and Canals of Vietnam, Naval History and Heritage Command, 2015

[8] Paul J. Carnasse, La Marine Fluviale en Indochine, Bulletin de liaison des anciens combattants d’Indochine d’Athis-Mons, de Paray-Vieille-Poste et de Morangis, n°23, Aout 2014.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Edward J. Marolda and R. Blake Dunnavent, Combat at Close Quarters – Warfare on the rivers and Canals of Vietnam, Naval History and Heritage Command, 2015

[12] Ibid.

Raffinement macabre XI – Les « death cards », un exemple de mauvaise guerre psychologique.

Ambiance musicale : Motörhead – Ace of spade

         Beaucoup d’entre vous se rappeleront  d’une scène qui permit, parmi d’autres, au film Apocalyspe Now de devenir légendaire et, à travers lui, à la guerre du Vietnam de posséder l’aura qu’on lui connait aujourd’hui. Après le raid sur un village tenu par les guérilleros vietnamiens au son de la Chevauchée  des Valkyrie de Wagner, un jeune marin voit des soldats jeter des cardes sur les cadavres ennemis :

Lance : « Hey Captain. What’s that? » (« Hé Capitaine. Qu’est-ce que c’est ? »)

Capitaine Willard : « Death cards » (« des cartes de mort »)

Lance« What? » (« Quoi ? »)

Capitaine Willard : « Death cards. So Charlie knows who did it. » (« Des cartes de mort. Pour que Charlie sache qui a fait ça. »)

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            Cette coutume macabre fait référence à une campagne de guerre psychologique qui est le fruit d’une initiative des soldats du rang et non du commandement ou des services spécialisés (renseignement et experts en guerre psychologique). Il s’agissait de laisser sur les cadavres ennemis un as de pique afin de « marquer le territoire » et d’instiller la peur dans les cœurs Viet Cong.

              La pratique repose sur une superstition supposée de la population vietnamienne : l’as de pique serait un signe de mort, de souffrance et de malchance. De plus, sur le jeu de carte en dotation dans les rangs de l’US, ladite carte affichait la « Lady Liberty », une particularité faisant écho à une autre croyance prêtée aux Vietnamiens et selon laquelle une représentation féminine en temps de guerre serait de mauvaise augure.

               Si les rapports de terrains font état de multiples utilisations entre 1966 et 1973 et que l’initiative fut portée au crédit d’autres, c’est au sein de la Compagnie C, 2ème bataillon, du 35ème d’infanterie stationné près de Pleiku qu’est née l’idée. Plus précisément, ce sont les 4 lieutenants Barrie E. Zais, Thomas R. Wissinger, Davis et Charles Brown qui, attablés devant un jeu de carte, dissertèrent à propos d’un article issu du magazine Stars and Stripes. Au fil des lignes, celui-ci exposait l’opinion du député de Californie, Craig Hosmer, qui croyait dur comme fer que l’as de pique et la représentation d’une femme était de mauvais augure aux yeux des Vietnamiens. Les officiers remarquèrent bien vite la présence de ces deux symboles dans le jeu de carte de la marque Bicycle. Ainsi, dès le mois de février 1966, les soldats sous le commandement des 4 lieutenants commencèrent à récolter le plus d’as de pique possible et à les semer le long des pistes, sur les cadavres ennemis ou à l’entrée des villages « nettoyés ». La mutation des 4 lieutenants dans d’autres unités entraina la propagation de la pratique.

               Evidemment, se présenta rapidement le problème du ravitaillement en carte. Certains Marines demandèrent à leurs familles de leur en procurer mais c’est le lieutenant Charles Brown qui, quasiment sur le ton de la plaisanterie, écrivit une lettre au directeur de la United States Playing Card Company, Allison F. Stanley, pour lui expliquer sa démarche et lui demander l’envoi d’as de pique. Absolument conquis par l’idée, que cela soit pour des motifs patriotiques (son fils était mort sur le théâtre européen durant la première guerre mondiale) ou commerciaux, ce dernier accepta et expédia plus de 1000 cartes au Sud-Vietnam.

Playing Cards Wiki: Bicycle
Les packs de 52 as de pique expédié au Vietnam sous l’appelation « Secret Weapon »

               Mieux encore, le lieutenant reçut une lettre de John B. Powers de l’agence publicitaire J. Walter Thompson de New York qui voulait exploiter l’idée avec son acolyte journaliste à la United Press International Bob Considine. Plusieurs journalistes vinrent donc interviewer le lieutenant et même voir sur les faits d’arme de la « guerre psychologique » sur le terrain. Au forceps, Powers parvint à vendre l’histoire de l’as de pique-carte de visite à plusieurs des plus grandes rédactions du pays. Le 10 juillet 1966, le New York Sunday News, un des magazines les plus tirés de l’époque, présentait l’as de pique comme un « symbole de mort pour le Viet Cong ». Les lettres de soutien et d’encouragement reçues par le lieutenant Browns se multiplièrent, beaucoup d’Américains croyant que la pratique en elle-même suffisait.

               Faisant lui-même le bilan de la « mode » qu’il lança, Browns dit simplement : « Est-ce que ça a marché ? Je n’en suis pas sûr. Est-ce que cela a renforcé notre morale ? Sans l’ombre d’un doute. ».

               Et ces constats ne sont pas loin de la réalité de terrain…

               En effet, les supposées superstitions vietnamiennes concernant l’as de pique associé à des représentations de femmes étaient de purs fantasmes, une transposition de croyances purement occidentales.

               Sans rentrer trop avant dans les détails, l’as de pique est un symbole néfaste depuis longtemps en Europe pour plusieurs raisons. Probablement importées de Chine via le Moyen-Orient au Xème siècle de notre ère, les cartes à jouer connurent divers développements en fonction des époques et des lieux. La standardisation du jeu de 52 cartes que nous connaissons aujourd’hui s’opéra au XVème en France. Le symbole germanique de la feuille debout sur sa souche fut associé au nom italien spatha, mot repris au Latin et faisant référence à une arme ou à un objet long et plat, pour devenir le pique en français et le « spade » en anglais. Nul besoin de préciser que le nom français fait directement référence à une longue arme à deux mains, tandis que le nom anglais peut faire référence soit à une arme, soit à une pelle, outil depuis toujours associer à la profession de fossoyeur, et donc à la mort. Autre symbolique associé au tarot et au paganisme : il y a 52 cartes, une pour chaque semaine ; les 4 symboles représentent les 4 saisons ; les 13 cartes de chaque couleur représentent les treize mois de l’année lunaire ; les symboles rouges représentent la féminité, la chaleur, la positivité tandis que les 2 noirs sont attachés à la masculinité, au froid, à la négativité, etc… Dans ce contexte, l’as de pique est associé à la semaine de Yule, soit la semaine du 21 décembre, la première de l’Hiver, période particulièrement crainte par les paysans européens car synonyme du rationnement – par extension de la famine –, de la maladie et de la mort. Il pourrait également représenter un cœur percé.

Lucky Luciano — Wikipédia
Lucky Luciano (1867 – 1962). Il parviendra à convaincre les parrains de la mafia italienne de s’unir pour la prospérité de tous.

                A ce titre, la carte fut utilisée à pour symboliser la mort, notamment dans le cadre de la criminalité organisée. De la fin du XVIIème au début du XIXème, il fut notamment utilisé dans la piraterie pour marquer les corps des traitres exécutés. On le retrouve également sur les cadavres des victimes de la mafia sicilienne. Outre-Atlantique, le meurtre de Salvatore Maranzano permettant à Lucky Luciano (qui inspira très largement les livres et films Le Parrain) d’unifier les familles mafieuses fut signé de l’as de pique, une pratique reprise à plusieurs reprises par le bras armé du syndicat du crime organisé, la Murder Incorporated.

               En bref, l’as de pique est un symbole néfaste seulement pour les populations d’ascendance européenne. Et encore, plusieurs contre-exemples existent… Lors de la seconde guerre mondiale, le 1er aéroporté américain l’utilisait comme un porte bonheur. De la même façon, plusieurs véhicules furent marqués de ce symbole lors des premières et deuxièmes guerres mondiales, les signes des jeux de cartes étant facile à identifier au sein d’une organisation militaire.

Death Cards - Psychological Operations
Un blindé anglais flanqué de l’as de pique.

               Comme le résume Robert W. Chandler dans War of Ideas : The US propaganda Campaign in Vietnam paru en 1981: “Toutes ces approches (de guerre psychologique) n’était pas efficace. Une des plus grandes méprises naquit en 1966 lorsque des soldats américains commencèrent à répandre des brochures et cartes à jouer présentant l’as de pique comme un mauvais présage dans les territoires sous contrôles communistes. Une enquête ultérieure de la United States Information Agency révéla néanmoins que l’as de pique ne faisait pas partie du jeu de cartes vietnamien classique. Par conséquent, hormis quelques tribus Montagnardes des hauts-plateaux, la plupart des populations présentes sur le théâtre des opérations ignorait complètement la symbolique de l’as de pique. ». Ces affirmations furent d’ailleurs rapidement confirmées par plusieurs intellectuels et professeurs d’université sud-vietnamien, et ce dès que le phénomène fut connu du commandement américain et des divisions PSYOP qui interdirent rapidement le marquage à l’as de pique. Il fut néanmoins mis à l’épreuve lors d’opération de guerre psychologique officielle et de grande ampleur, à l’instar de l’opération Cedar Falls, que nous avions déjà étudiée à l’occasion de l’article sur les tunnels de guerre vietnamiens.

Death Cards - Psychological Operations
Brochure lancée par la 246ème compagnie PSYOP lors de l’opération Cedar Falls.  La phrase en vietnamien signifie « Attention Viet Cong. Cecci est le symbole de la mort. »

               Dans ce cas, comment se fait-il que la pratique vit le jour et perdura jusqu’au départ des « boys » ?

               S’agissant de son apparition, on peut souligner que Pleiku, où était stationnés les 4 lieutenant à l’initiative du mouvement, est une zone où habitent précisément les minorités Montagnardes familières avec le jeu de carte occidental et la signification de l’as de pique. En effet, comme nous avions déjà pu le souligner dans deux articles précédents, les tribus locales, en guerre séculaire avec l’ethnie Kinh/Viet (majoritaire au Vietnam), s’étaient alliés avec plusieurs administrateurs coloniaux locaux puis avec l’armée française pour éviter la conquête de leur territoire par les Viets. Ces populations furent donc plus perméables à ce genre d’aspect culturel amené par les Français. Ils durent ainsi conforter les présupposés des 4 officiers américains. On notera également que plusieurs exemples prouvant l’efficacité de l’as de pique comme symbole de mort furent rapportés par des vétérans. L’un d’entre eux le testa ainsi en plein Saïgon au restaurant ou au bar et fit fuir les badauds, les serveuses, les marchands ambulants, etc… Un autre, servant sur un bateau de patrouille dans le delta du Mékong, décrit comment la peinture de ce symbole permettait de faire fuir les enfants qui avaient tendance à monter sur les embarcations quand celles-ci étaient à quai. Un dernier explique avoir vu l’activité Viêt Cong largement baissé de manière durable dans un secteur que lui et ses frères d’arme marquèrent de l’as de pique.

               Plus concrètement et plus probablement, le procédé fut sans aucun doute une « béquille psychologique » pour les soldats américains, qui, dans le contexte de la guerre du Vietnam, en avait bien besoin. Comme le soupçonnait le lieutenant Browns, le fait de signaler ainsi sa présence à l’ennemi, et ce de façon intimidante, permettait aux Marines d’équilibrer, au moins dans leur esprit, la pression psychologique qu’ils subissaient continuellement dans la jungle. La pratique devait également permettre de manifester une sorte de vengeance.

               Pour autant malgré ce « boost » au moral, le marquage des cadavres ou de certaines zones avec un as de pique comme opération de guerre psychologique restait contre-productif pour les forces armées anti-communistes. Un rapport du JUSPAO (Joint United States Public Affairs Office) de Saïgon en date du 10 Mai 1967 et traitant des directives en termes de PSYOP prévenait : « L’échec de ce type d’opération peut amener à ridiculiser ou discréditer la réputation des opérations de guerre psychologique en général. C’est une arme à utiliser avec parcimonie et avec un maximum d’habileté et de compétence. Il ne peut y avoir aucune excuse à l’échec. ». Plusieurs assertions prémonitoires, étant donné que, comme l’imitation de voix de morts pour effrayer les combattants Viet Cong (opération Wandering Soul), les « deaths cards » devinrent des « gimmicks », des trucages grossiers témoignant du désespoir des Américains et des Sud-Vietnamiens à trouver des solutions efficaces pour desserrer l’étaux psychologique que leur imposait la tactique de guérilla ennemie. Ainsi, les opérations de guerre psychologique deviennent inefficaces auprès de l’ennemi. Comme le rapport la PSYOP/POLWAR Newsletter de février 1971«  Des activités de cette nature ont prouvé leur inefficacité et leur caractère contreproductif, provoquant quasi-systématiquement l’augmentation de la vigilance ennemi et sa capacité à se rendre insensible aux opérations de guerre psychologique ».

               En conclusion, l’utilisation des « deaths cards », assimilée dans l’inconscient collectif à la guerre du Vietnam, est un exemple de mauvaise guerre psychologique qui révèle en creux l’échec américain dans leur tentative de contrer la pression morale des guérilleros.

Raffinement macabre X – Les fusils d’assaut AK-47 et M16 durant la guerre du Vietnam – Partie 2

III) Impact des armes sur le déroulement de la guerre

  1. Le M16 à l’épreuve du feu

Comme pour la première partie, il ne s’agit pas ici de verser dans la balistique mais de comprendre en quoi les deux armes ont influé sur le conflit. On se bornera ici à renvoyer les curieux vers les caractéristiques techniques des deux armes afin d’avoir un ordre d’idée en tête. Pour plus de détails, le clique sur les deux liens suivant est de bon aloi : https://www.diffen.com/difference/AK-47_vs_M16_Rifle et http://www.military-today.com/firearms/m16_vs_ak47.htm .

Dans les faits, les deux seules caractéristiques qui vont nous intéresser ici seront la fiabilité de l’arme et, par extension, son influence sur le moral des troupes.

En effet, du fait de la stratégie de guérilla « frapper fort et disparaitre » sous le couvert forestier pratiquée par le Viêt Công, la guerre du Vietnam fut essentiellement une guerre de fantassin, raison pour laquelle l’armement individuel y revêtit une importance particulière, tant au niveau de la létalité que de l’appréhension des combats par leurs protagonistes.

C’est dans ce contexte que se forgèrent les légendes respectives de l’AK-47 et du M16/AR-15 qui allaient se cristalliser avec le temps et s’affronter dans l’imaginaire collectif mondial comme une extension directe de l’opposition entre les démocraties libérales du Bloc de l’Ouest et les régimes marxistes-léninistes du Bloc de l’Est. D’ailleurs, même si ce dernier disparut à la fin du XXème siècle, les descendants directs des deux armes continuent d’alimenter chez les tireurs et les militaires les antagonismes nés dans la jungle vietnamienne entre les années 60 et 70.

Or, cette bataille mémorielle et/ou de réputation repose essentiellement sur le fait qu’à partir de l’engagement massif des Américains au Sud-Vietnam, une série de facteurs viendront impacter les performances du M16 en termes de fiabilité. Combiné avec le fait qu’il prenait à rebours les a priori dont nous avons parlé dans la partie précédente (structure en polymère, petit calibre), il ne tarda d’ailleurs pas à se voir affublé d’un surnom humiliant : le « Mattel Gun » (Mattel étant, hier comme aujourd’hui, une célèbre marque de jouets).

Mais reprenons là où nous en étions restés. Lorsque le M16 fut perçu par l’armée (1964), le contingent américain au Vietnam (conseillers militaires et techniques, forces spéciales) représentait entre 15 000 et 21 000 personnes. La stratégie suivie par Washington demeurait alors les « black ops », désignant des opérations devant demeurer secrètes afin de ne pas provoquer d’escalade avec l’URSS et consistant la plupart du temps en des opérations d’intensité limitée, et l’entrainement des troupes sud-vietnamiennes à la contre-insurrection. Dans ce contexte, le M16, dans les mains de professionnels opérant sur un théâtre d’opération restreint, remplissait correctement son office dans les rangs américains.

 La réputation du fusil va néanmoins changer avec la croissance progressive de l’implication de l’US Army à partir d’aout 1964, date à laquelle les attaques simulées des navires américains USS Maddox et USS Turner en baie du Tonkin fournirent au président Johnson un casus belli.

Robert Mac Namara, détaillant « l’attaque » de l’USS Maddox par des torpilleurs nord-vietnamien à la télévision américaine le 4 août 1964. L’ouverture des archives a démontré que cette attaque était fausse, une « fake news » comme on dirait aujourd’hui.

Chaque mois, toujours plus de jeunes américains furent contraints de partir pour le Vietnam par la conscription, et ce à tel point qu’en janvier 1966 l’armée américaine avait déployé pas moins de 200 000 hommes, chiffre qui sera doublé l’année suivante. Cette augmentation soudaine du volume de troupes conduira logiquement à l’accélération de la production du M16 et à la généralisation des incidents de tir lors des contacts avec l’ennemi. Notons qu’au maximum de ses capacités de production Colt pouvait sortir 45000 fusils par mois.

Evidemment, trouver des statistiques précises à ce sujet est un défi sérieux, même avec internet, et reviendrait à une controverse de chiffres et de sources plutôt stérile. On se bornera à constater que les problèmes de fiabilité du fusil d’assaut ne tardèrent pas être connu au plus haut niveau de la sphère politique américaine. Ainsi, en mai 1967, James J. Howard, député de l’état du New Jersey présenta au Congrès une lettre d’un Marine narrant la bataille de la Colline 881 (en marge d’une attaque de la base aérienne de Khe Sanh par le Viet Cong et l’ANV), particulièrement meurtrière pour les Américains en partie en raison du mauvais fonctionnement des armes. Plusieurs rapports militaires relatant l’augmentation du nombre de cadavres de Gis retrouvés prêt de leur arme enraillée ou de leur kit de nettoyage en plein combat fuitèrent quasiment au moment, interpellant de plus en plus l’opinion publique. Le tout est corroboré par les nombreux soldats et vétérans du Vietnam qui témoigneront, auprès de leur proche ou en public, de la mort de leur camarade en raison des disfonctionnements de leur fusil d’assaut. Ces phénomènes iront d’ailleurs en empirant après que l’offensive du Têt 1968 et Walter Cronkite aient fait basculé l’opinion publique américaine dans le camp antiguerreet que les manifestations de vétérans contre la guerre se multiplièrent.

Dès lors diverses enquêtes et études furent menées par le Congrès américain, l’armée et Colt afin de trouver une solution à ce problème. Sans rentrer dans les détails techniques et/ou institutionnels ainsi que dans les polémiques qui émergèrent aussitôt à ce propos, on se bornera ici à indiquer que le manque de fiabilité du M16 était principalement dû à un problème d’extraction de la douille : une fois la balle partie, celle-ci était coincé lors de son éjection de la chambre, empêchant le tir de la munition suivante. Un consensus fut vite trouvé quant aux raisons de ce problème :

  • D’abord, de par son fonctionnement même, le M16 était sujet à un encrassement rapide. De fait, le système de rechargement par emprunt de gaz utilisé par Stoner permettait de récupérer les gaz de combustion de la poudre afin de pousser la culasse vers l’arrière, d’extraire la cartouche usagée et de placer une nouvelle balle dans la chambre rapidement. Aussi pratique qu’il puisse être, ce système impliquait qu’en même temps que la gaz une partie des déchets de la combustion était également récupéré et pouvait provoquer dépôt et corrosion. L’AK-47 était également pourvu de ce système, mais la simplicité de sa conception et sa rusticité lui permettait de fonctionner avec moins de problème que le M16, qui, lui, accumulait les défauts.
  • Pour des raisons de couts et afin d’accroitre la vélocité de la balle, l’armée avait choisi la poudre IMR 4475 pour remplacer le WC846 initialement prévu. Problème : la nouvelle poudre était beaucoup plus sensible à l’humidité, un fait non négligeable au regard du climat tropical du Vietnam. Ainsi, certaine munition pouvait gonfler sous l’effet de l’humidité et donc provoquer des problèmes d’extractions. Mais, combiné à d’autres caractéristiques techniques de l’arme (dont nous parlerons juste après), l’augmentation de la cadence de tir (de 700-800 coups/minute à 1000) provoquait un encrassement plus rapide de l’arme.
  • Ce problème fut exacerbé par le choix (économique) de ne pas chromer la chambre du fusil. Dépourvu de cette protection, l’arme est bien plus sujette à la corrosion et à la rouille du fait de l’humidité et des résidus de combustion de la poudre. Même constat pour la carcasse du fusil, initialement composée d’aluminium 7075 T6 mais remplacée par du 6061 T6, davantage sujet à la corrosion.
  • Le tout était sublimé par un manque cruelle de nettoyage de l’arme par les soldats, et ce malgré les conditions extrêmes de son utilisation. En effet, une des caractéristiques avancées par Colt lors de ses démarches auprès de l’armée fut le faible entretien que nécessitait l’arme comparé à son concurrent, le M14. Cet argument publicitaire fut tant exagéré que bientôt naquit dans la tête des soldats comme des officiers l’idée selon laquelle l’arme était auto-nettoyante, ce qui, évidemment était faux. Cette impression fut d’ailleurs renforcée par le fait que l’armée ne fournissait que très peu de kit de nettoyage au sein des unités, certains Marines devant même s’en faire envoyer par leur entourage. Ajoutons que le fait que le gros du contingent américain soit composé de conscrits à partir de 1966 permit largement la prolifération de cette rumeur, les hommes entrainés aux métiers de armes étant, de fait, moins facile à berner sur ce point.

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Un extrait de la BD distribuée aux Marines présents au Vietnam. à partir de 1969 Elle détaille comment  effectuer les opérations de maintenance de son M16.

Fin 1967, Colt a réuni suffisamment d’éléments pour remédier aux défauts de ses fusils et commence à produire des M16 modifiés. Ceux-ci n’arriveront sur le champ de bataille qu’à la fin de l’année 1968, année fatidique pour la guerre puisque l’opinion publique américaine est massivement hostile à l’intervention américaine au Vietnam suite aux événements du Têt 1968. Toujours est-il qu’en 1970, une dernière version de l’AR-15 – le M16A1 – est produite en série, une version dépourvue de tous les problèmes précédemment cités.

Au final, si on devait trancher la question de savoir si l’AR-15/M16 a rempli sa mission durant l’engagement américain au Vietnam entre 1964 et 1975, on pourrait conclure en disant que le fusil d’assaut est à l’image de la guerre durant laquelle il fit son apparition : il témoigne d’une relative supériorité technologique par l’utilisation de matériaux nouveaux et d’une vision du combat novatrice pour la fabrication d’un fusil, celles-ci entrainant une sorte de confiance excessive qui se verra rapidement taillé en pièce par la dure réalité du combat. En avance sur son temps mais souffrant encore de mauvais réglages, les disfonctionnements de l’AR-15, qu’ils fussent issus de raisons budgétaires ou purement technique, participèrent à la chute du moral des troupes américaines au cours du conflit. Ils ajoutèrent une dose supplémentaire d’absurdité dans le quotidien des soldats, les empêchant en partie de se figurer les raisons de leur présence aussi loin de chez eux. Imagine-toi, cher lecteur, être un conscrit dans la jungle vietnamienne – où les températures dépassent aisément les 40 degrés C et les 95% d’humidité relative durant la saison des pluies – et passer plusieurs heures – voire plusieurs jours – en mission « search and destroy » parmi la faune locale et les « boobytraps » pour finalement tomber dans une embuscade et se rendre compte que ton fusil de dotation fonctionne mal… De quoi remettre sérieusement en cause les motivations de sa participation à une guerre et militer contre la guerre si l’on rentre au pays entier…

Never Again | Vietnam protests, Vietnam veterans, Vietnam
Une manifestation de vétéran du Vietnam contre la guerre. Philadelphie, 1969.

         2. Une « victoire » à la Pyrrhus pour l’AK-47 au Vietnam ?

Il faut également souligner que les mauvaises performances du M16 entre 1966 et 1968 puis la réputation d’inefficacité qu’il conservera durant les années suivantes du fait du retrait américain  tiennent largement au fait qu’en face, le camp communiste, caractérisé par une absence totale de transparence et un dogmatisme idéologique monolithique, n’a jamais communiqué quant aux performances des armes de la gamme AK, notamment quant à leur fiabilité.

Par le biais de la propagande, il fut ainsi assez facile de poser et de répandre le fallacieux syllogisme suivant : AK-47 = victoire vietnamienne = arme de référence. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’arme connut un succès commercial bien supérieur à celui de son rival américain. On estime aujourd’hui que 70 à 100 millions d’AK-47 sont en circulation dans le monde contre … seulement 7 millions de M16[1]. Raison pour laquelle, lors de certains conflits, la « Kalach’ » se trouvent être l’arme principale des deux factions. A noter que même les Etats-Unis en font commerce auprès de leurs alliés, par exemple suite à la guerre en Afghanistan où l’oncle Sam a fourni pas moins de 15 000 de ces armes à la nouvelle armée afghane. L’entrainement au maniement de l’AK-47 est même de rigueur dans les rangs de plusieurs armées de première importance, dont la France.

Pour reprendre une formule utilisée dans un article publié en novembre 2010 dans le magazine Wired « Aujourd’hui, l’AK est presque partout, et il a bouleversé en profondeur les règles de la guerre moderne, donnant à des bandes de combattants moyennement entraînés et n’ayant que peu de ressources le pouvoir d’affronter, et de vaincre certaines des armées les plus riches et les mieux équipées du monde. Le fusil de Staline est devenu, et demeure, l’arme de monsieur tout le monde, une réussite – et un fléau – qui est sûr de durer encore longtemps au XXI° siècle ».  C’est pourtant cette réputation à l’internationale qui va montrer les limites de l’arme.

En effet, grâce à cette réputation forgée notamment dans le feu du conflit vietnamien, à son faible cout, à sa manipulation et son entretien facile, l’AK-47 et sa version modernisée (l’AKM) sont devenus les armes de référence lors des conflits asymétriques opposant une armée régulière et professionnelle à des insurgés pratiquant la guérilla pour arriver à leur fin. Très facile à fabriquer et rustique (donc réputé très fiables), ces fusils d’assaut furent produits et exportés en grand nombre par l’URSS et tous ses satellites européens, un moyen pour le bloc de l’Est de consolider son image « anti-impérial », notamment auprès des insurgés marxisants issus des pays du Tiers-Monde. Sa première utilisation dans le rang d’organisation non directement affiliée à Moscou fut la guerre du Liban en 1978. L’imagerie romantique du combattant de la liberté à Kalachnikov était alors partout.

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Des rebelles lybiens entrainés au maniement de l’AK-47. L’ouverture des arsenaux lybiens suite à la chute de Muhammar Kadhafi a permis d’armer dans l’opacité la plus totale les organisations criminelles ou politico-militaire en AK, destabilisant toute la bordure sahélienne (Mali, Centrafique, Niger notamment)

Paradoxalement, c’est cette notoriété et cette omniprésence sur les champs de bataille du globe qui vont révéler les défauts des AK-47. En effet, comme le M16 au Vietnam, le prêt-à-penser selon lequel « la Kalach’ » n’avait pas besoin d’entretien, et ce, quel que soit les caractéristiques du champ de bataille, impacta rapidement la fiabilité de l’arme. De la même façon, le fait qu’elle soit la plupart du temps dans les mains d’utilisateurs non professionnels ne garantit pas un entretien optimal.

Dans la même veine, la nécessité de produire et d’armer les troupes du Pacte de Varsovie et les guérilleros alliés aux Soviétiques va conduire à une production en masse de l’arme au milieu des années 50 en Union Soviétique ainsi que dans l’ensemble du bloc de l’Est sous licence. De ce phénomène vont émerger des ersatz d’AK-47 de qualité variable, allant de la très bonne Chermak CZ SA Vz.58 tchèque à la relativement mauvaise Pusca Automata model 1963 (PM md.63) de fabrication roumaine en passant par la copie pure comme le Type-56 d’origine chinoise. On estime ainsi que 90% des AK-47 et des AK-74 en circulation sur le globe à l’heure actuelle ne sont pas de fabrication russe. Ainsi, la plateforme AK, bien que toujours renommée et reconnue, prit un coup au prestige. En cherchant sur internet, il n’est d’ailleurs pas rare de trouver des vidéos d’utilisateurs de plateforme AK voir leur arme tomber en morceau entre leur main tant certaine sont mauvaises.

Le plus gros revers que connu la réputation de l’arme n’est pourtant pas sur le plan technique. L’omniprésence de l’AK-47 sur le marché de l’armement et leur fabrication en quantité massive en ont fait l’arme préféré, outre des guérilleros communistes durant la guerre froide, des groupes terroristes, des gangs, des cartels sud-américains, des pirates somaliens, etc… Par extension, elle est devenue l’arme la plus meurtrière au monde et connut plusieurs heures de gloires sanglantes. On peut ici citer l’exemple de Claudia Ochoa Felix alias l’Impératrice de l’Antrax, chef du gang Los Antrax, qui en fit son arme fétiche dans sa guerre contre le Cartel Sinaloa, s’affichant même avec son modèle personnalisé couleur fuchsia. Du fait de sa simplicité d’utilisation, on la retrouve également assez souvent dans les mains des enfants soldats comme lors des guerres qui déchirèrent et continuent de déchirer l’Afrique des Grands Lacs. Dans une certaine mesure, la réussite écrasante de l’AK-47 s’est transformée en fléau à l’échelle mondiale qui ne sera certainement pas stoppé au XXIème siècle.

Sur un autre plan, l’AK-47, bien qu’en avance sur son temps et bien plus au point que l’AR-15 lors de la guerre du Vietnam, connu une évolution qui rapprochera sa « progéniture » ( les différentes armes postérieures dans la gamme AK) de son rival.

IV) Epilogue : perfectionnement, consécration et pop-culture.

  1. Le M16 comme pionnier de tous les fusils d’assaut modernes.

Si l’AK-47 écrasa littéralement le M16 en termes de vente et de renommée, il faut néanmoins prendre en compte le fait que ce fut ce dernier qui marquera le plus l’avenir de la conception mondiale des fusils d’assaut.

En effet, depuis l’avènement de l’AR-15 et de l’AK-47, si ce n’est le système dit « Bullpup », peu de réelles nouveautés virent le jour dans le domaine des fusils d’assaut : les armes sont de plus en plus modulables et polyvalentes grâce à l’ajout de rails picattiny, le poids et la longueur des armes ont été réduits, la fiabilité a augmenté.

French FAMAS F1 – Forgotten Weapons
Le FAMAS G1 est un fusil d’assaut doté du système bullpup. Celui-ci se caractérise par le déplacement de la chambre,  du mécanisme de mise à feu et du chargeur à l’arrière de la gachette. Cela permet notamment de réduire la longueur totale de l’arme sans réduire celle du canon.

Cette relative harmonisation des performances des fusils d’assaut modernes est en grande partie dû à l’utilisation généralisée de polymères pour les fabriquer. Dès l’arrivée du M16 sur le champ de bataille, la quasi intégralité des pays, y compris ceux du bloc communiste, lancèrent leur propre programme de développement d’armes similaires. De nos jours, ces armes sont même désignées sous l’appellation « black rifle » (« fusil noir ») en référence à la couleur noire des polymères dont ils sont constitués.  Les deux plateformes les plus connus dans cette catégorie restent évidemment l’AR-15 et l’AK.

L’AR-15 ne connut que des modifications mineures depuis la fin de sa mise au point en 1983 sous sa version M16A2 (adoptée par l’armée américaine en 1986) et suite aux modifications nécessaires à sa commercialisation sur le marché civil (retrait du mode automatique notamment), contrairement à la gamme AK qui, elle, fut transformée en profondeur à mesure du temps. Ainsi, en plus du changement de calibre lors de la production en série de l’AK-74 (du 7,62*39mm au 5,45*39mm), le bois et l’acier furent très vite abandonnés pour la carcasse des armes. Le dernier né de la gamme AK (2018) et nouvelle arme de dotation dans l’armée russe, l’AK-12 dans sa version 5,45*39mm ou AK-15 dans sa version 7,62*39mm, est ainsi intégralement constituée de polymères malgré la conservation du mécanisme d’origine de l’AK.

Kalashnikov Evolution: AK-12 & AK-15 - YouTube
Les derniers nés de  la gamme AK.

Comme nous l’avions vu dans la première partie, en plus d’avoir été les figures de proues des fusils d’assaut d’un point de vue historique, aussi bien sur le plan technique que commercial, les deux armes restent liées à l’actualité.

       2.Deux armes toujours au centre des actualités

Dans une des parties précédentes nous nous étions appliqués à expliquer l’omniprésence de l’AK-47 sur les champs de bataille et dans les rangs du crime organisé, nous n’en reparlerons donc pas ici.

 Il faut néanmoins préciser qu’aujourd’hui les produits de la firme Kalachnikov, en situation de monopole sur le marché national des armes de petits calibres, comptent parmi les principales exportations de la Fédération de Russie. Ironiquement, les Etats-Unis représentaient la principale destination d’exportation en 2019 avec 200 000 fusils civils vendus. Sauvé de la faillite en 2003 par des capitaux privés – suite à une demande expresse de Mikhaïl Kalachnikov auprès de Vladimir Poutine –  puis restructuré à partir de 2013, le groupe Kalachnikov a été privatisé en février 2017, la part de l’Etat passant de 51 à 25% (minorité de blocage). Alexeï Krivoroutchko, nouveau PDG du groupe, explique : « En 2013, les pertes du groupe s’élevaient à près de deux milliards de roubles (31 millions d’euros). Après un certain nombre de transformations importantes menées par le groupe, le changement de la direction et l’arrivée d’investisseurs privés, nous avons ensemble permis à la société de revenir à des résultats financiers positifs, renouveler ses capacités et conquérir de nouveaux marchés ». Et pour cause, depuis lors, la firme affiche des résultats positifs dans tous les domaines et a même commencé à travailler sur les drones. A noter qu’au-delà de la diversification des activités industrielles et commerciales, le principal chantier de l’équipe de direction fut de changer l’image du groupe afin de banquer sur la réputation déjà établie de ses armes. De cette façon, l’entreprise s’est lancé dans la production de textile afin de faire la promotion de sa marque. La cerise sur le gâteau reste cependant l’ouverture de la boutique Kalachnikov au sein de l’aéroport international de Moscou en 2016, où, évidemment, seuls des répliques souvenirs des plus célèbres AK sont en vente.

Kalashnikov abre una tienda en el aeropuerto con más tráfico de Rusia
La boutique Kalashnikov au sein du complexe aéroportuaire moscovite.

Etant donné son importance stratégique, la firme occupe également une place centrale dans les programmes de défense de la Russie. Créé en 2003 par le président russe (c’est-à-dire en même temps que le sauvetage de la firme), le Consortium Kalachnikov est le fer de lance du programme massif de réarmement russe. En ce sens, le groupe s’est vu alloué un budget de 500 milliards d’euros entre 2013 et 2023 pour la production de 28 sous-marins, 50 navires de surface, 600 avions, 1 000 hélicoptères, des centaines de missiles, des satellites militaires et l’AK-12.

S’agissant de l’AR-15/M16 ensuite, on peut dire que la page noire des années 66 à 68 est tournée, l’arme étant devenue la référence sur le marché américain. Deux raisons peuvent ici être invoqué. D’abord, d’un point de vue technique, l’AR-15 a atteint un niveau de modularité sans précédent en restant simple et abordable, le destinant ainsi aussi bien à la chasse qu’à la défense personnelle ou au tir sportif. Il doit également sa popularité au Federal Assault Weapons Ban de 1994 destiné à limiter les crimes violents aux Etats-Unis. De fait, cet acte législatif sortira l’AR-15 de sa catégorie « arme de niche » pour en faire le symbole de la liberté de porter des armes aux Etats-Unis. Le fusil connu son âge d’or lorsque l’interdiction expira en 2004, c’est-à-dire juste avant l’élection présidentielle, et que, de peur de voir le candidat démocrate John Kerry prolonger l’interdiction, le public américain s’est rué dans les magasins afin de se procurer un AR-15. Cette figure iconique du fusil dans la sphère politique américaine n’a pas faibli depuis puisque suite à une fusillade survenue en 2017 dans le lycée de Parkland (Floride) et ayant fait 17 morts, une campagne internet portée par le hashtag OneLess voyait des détenteurs d’AR-15 – arme impliquée dans la fusillade – détruire leur fusil, souhaitant voir les tueries cesser outre-Atlantique.

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Scott Pappalardo, défenseur du port d’arme aux Etats-Unis, fut celui qui lança la campagne OneLess sur les réseaux suite à la tuerie de Parkland

 

Du point de vue de l’armement militaire, l’AR-15/M16 dut attendre 1994 pour être remplacé par son « neveu » le M4, version « carbine » (raccourci) du M16A2, arme de dotation de l’armée américaine entre 1983 et 1994.  A noter que si Colt reste le fabriquant historique de l’AR-15 et le producteur principal du M4, la fin des droits exclusifs de la firme concernant la fabrication et la commercialisation de l’arme en 1977 a provoqué la multiplication des concurrents, poussant la Colt Company a abandonné la commercialisation de l’AR-15, ne parvenant pas à s’aligner sur les prix du marché.

               Avant de conclure, un petit tour du côté de la pop-culture nous permettra de comprendre à quel point les deux armes ont infusé dans l’imaginaire collectif global.

          3. Quelques références pop-culture

Comme pour le volet commercial de la rivalité M16/AK-47, c’est le fusil d’assaut de Mikhaïl Kalachnikov qui semble avoir l’impact culturel le plus fort, devenant d’ailleurs, au même titre que le ballet ou les matriochkas, un véritable symbole de la Russie. La diversification des produits Kalachnikov, comme la vodka ou les T-shirt, a d’ailleurs renforcé cet aspect.

A ce titre, étant donné le réflexe hollywoodien de faire du Russe le méchant du film malgré la fin de la guerre froide, il est difficile d’imaginer celui-ci dormir sans son AK-47 sous l’oreiller. Aussi, l’arme a-t-elle submergée l’industrie cinématographique. Elle fut même parfois portée au pinacle par certains films comme Lord of War mettant en scène un immigré ukrainien joué par Nicolas Cage faisant fortune en profitant de la confusion de l’effondrement de l’URSS pour racheter à prix vil des stocks entiers d’armes de la plateforme AK pour les revendre partout sur le globe.

Encore plus fort, l’AK-47 est présente sur le drapeau ou les écussons de plusieurs pays africains comme le Mozambique, le Timor-Oriental et le Burkina Faso et forme un motif populaire une fois associée à la houe. Le Hezbollah libanais l’arbore également sur son drapeau, comme une réminiscence de l’imagerie romantique révolutionnaire des combattants de la liberté.

Le seul média où la représentation des deux armes semble équilibrée reste sans doute les jeux vidéo de type First Personnal Shooter (ou FPS pour jeu de tir à la première personne) qui, comme les films, sont trop nombreux pour être énumérés ici.

En guise de conclusion :

               En avance sur son temps, efficace, rustique et bon marché, l’AK-47 se tailla la part du lion sur le marché des fusils d’assaut suite à la guerre du Vietnam et se révéla être une pièce maitresse pour des types de combat pour lesquels elle n’était pas prévu à la base. D’arme initialement prévue pour des combats « classiques » comme ceux qu’avait connu Mikhaïl Kalachnikov, la « Kalach’ » s’imposa largement via des conflits non-conventionnels, au premier rang desquels la guérilla vietnamienne. La simplicité de son utilisation et sa réputation lui permettra de devenir un symbole populaire au quatre coins du monde et un instrument de « soft-power » pour l’URSS puis pour la Russie de Vladimir Poutine. Cette bonne image ne sera guère altérée par les défauts de fiabilité constatés sur le modèle original ou ses copies sous licences une fois dans les mains de combattants non directement rattachés à Moscou. Même si de nos jours les organisations criminelles ou insurrectionnelles lui préfèrent des fusils d’assaut plus modernes quand elles disposent d’un budget suffisant, la quantité astronomique de fusils produits, en plus de lui conférer une triste réputation, laisse augurer le fait que l’humanité n’en sera pas débarrassée avant longtemps.

               De l’autre côté, l’AR-15/M16, bien que ne constituant pas la raison principale de l’échec américain au Vietnam, apporta son lot de frustration et de démoralisation au cours des 2 années d’escalade du conflit en raison de cadence de production trop rapide et de choix douteux quant à sa conception, et ce, pour des motifs économiques (chromage de la chambre, poudre, aluminium). Les modifications supprimeront ses problèmes de fiabilité et, même si cela ne renversera pas le court de la guerre, en feront une arme compétitive face à l’AK-47. Minée par une compétition commerciale au sein même du bloc de l’Ouest et une réputation entachée par ses défaillances vietnamiennes, il fut largement dominé d’un point de vue symbolique et purement économique. Malgré tout, le fusil su trouvé sa place à la fois dans les rangs de l’armée américaine (le modèle M16A2 ne sera abandonné qu’en 1994 au profit d’un fusil d’assaut en découlant directement, à savoir le M4) et sur le marché civil américain qui est – y’a-t-il besoin de le préciser ? – le premier marché au monde s’agissant des armes civiles.  Sa plus belle réussite reste sans doute d’avoir pu imposer les standards des fusils d’assaut modernes, à savoir un calibre intermédiaire et le recours à des matériaux plastiques légers, standards qui ne semble pour le moment pas en passe d’être abandonnés malgré l’application des dernières technologies à la conception des armes de nouvelles générations.

[1] Killicoat, Phillip. 2007. Weaponomics : the global market for assault rifles. Policy, Research working paper ; no. WPS 4202; Post-Conflict Transitions working paper ; no. PC 10. Washington, DC: World Bank. http://documents.worldbank.org/curated/en/2007/04/7537683/weaponomics-global-market-assault-rifles.

Raffinement macabre X – Les fusils d’assaut AK-47 et M16 durant la guerre du Vietnam – Partie 1

En plus d’avoir été un véritable « bac à sable » pour la recherche en matière d’armement, de stratégie ou de communication en temps de guerre, le conflit vietnamien fut le creuset dans lequel fut forgée une rivalité martiale et symbolique entre deux armes : le M16 américain et l’AK-47 soviétique, arme de base des insurgés communistes.

The AK-47 vs. the M16 During the Vietnam War - Warfare History Network

Comme nous le verrons plus bas dans l’article (III), l’utilisation de ces deux armes sur les champs de bataille du Sud-Vietnam eut un impact non négligeable sur l’évolution du conflit, tant sur les combats en eux-mêmes que sur le moral des soldats engagés.

Encore palpable aujourd’hui, cette opposition permit l’avènement et le perfectionnement d’un type d’arme que les avancées technologiques n’ont pas encore réussi à surpasser : le fusil d’assaut. D’invention récente, celui-ci s’est imposé dans toutes les armées du monde comme arme de base pour l’infanterie. Il n’en fut pas toujours ainsi… Dans les développements suivants, nous nous appliquerons à démontrer que par leur définition même (I), les fusils d’assaut restent un objet d’étude relativement complexe. De la même façon, la mise au point de leurs deux figures de proues historiques que sont le M16 et l’AK-47 n’eut rien d’une évidence à l’époque (II).

C’est pourtant le développement de ces deux armes qui structurèrent et structurent encore aujourd’hui cette branche de l’armement tant au niveau civil que militaire. Leur influence symbolique a d’ailleurs un tel poids qu’elles sont aujourd’hui passées dans l’imaginaire collectif mondial via le cinéma, les jeux-vidéos, l’opposition idéologique capitalisme/communisme, etc… (IV)

Commençons d’abord par éclaircir les termes généraux de notre sujet.

I) Définition d’un fusil d’assaut

S’il ne s’agit pas ici de faire un historique du développement des fusils d’assaut, comprendre la dynamique qui agita leurs premiers concepteurs est nécessaire pour saisir l’impact de leur arrivée sur le champ de bataille et leur contribution à l’Histoire de la guerre.

La problématique ici tient au fait qu’au grès des définitions retenues et de l’époque, certaines armes acquirent le statut de fusil d’assaut pour ensuite le perdre du fait d’une nouvelle acception. De ce fait, on ne saurait ici faire une présentation classique de la chronologie en indiquant le premier fusil d’assaut, le dernier en date, les évolutions, etc…

Afin de cheminer jusqu’à l’époque qui nous intéresse et de nous consacrer à l’AK-47 et au M16, on retiendra donc comme critère le fait qu’une arme permette  ou non de monter à l’assaut, délaissant ainsi plusieurs critères techniques qui, à eux seuls, ne permettent pas de retenir la qualification de fusil d’assaut (tir automatique, portée, calibre des munitions, etc…).

On peut ainsi considérer que l’arme qui posa les bases de ce que devait être l’arme idéale pour le combat d’infanterie fut le pistolet mitrailleur Thompson M1 : une arme courte et aussi légère que possible, un mode automatique (si possible), une munition relativement faible mais efficace à courte portée, un chargeur modulaire de grande capacité. Il s’agit en fait de trouver l’équilibre entre un fusil classique à munition puissante (donc à recul important) pourvu d’un chargeur de faible capacité et un pistolet mitrailleur fonctionnant avec des munitions d’armes de poing (donc faibles et de courte portée) mais nécessitant un important emport de munition sur le théâtre des opérations ou une chaine logistique sûre du fait de la rapidité de la consommation de munition.

Thompson M1
Le M1-Thompson

Dans l’optique de saisir la confusion régnant autour de la classification des armes à feu on peut citer le M1 Garand, réputé pour être le premier fusil d’assaut dans les rangs de l’armée américaine. Il tomba dans la catégorie fusil d’assaut à l’époque de sa conception du fait de son chargeur modulaire et de son mode automatique. Seulement, celui-ci posa rapidement un problème quant à sa consommation de munitions et à son imprécision. Il fut donc reclassé en fusil de précision et même remis au gout du jour grâce à l’emploi de matériaux modernes dans sa conception sous la forme du M-14 Enhanced Battle Rifle qui, suivant son emploi et la munition utilisée peut se classer en tant que fusil de précision ou Designated Marksman Rifle (DMR), catégorie englobant les fusils d’assaut à gros calibre et polyvalents pouvant faire office de fusil de précision.

Oui, c’est compliqué… Notons d’ailleurs qu’outre-atlantique, la qualification légale de « fusil d’assaut » est un cassse-tête constant pour les législateurs et les juges.

Pas étonnant donc que, suivant les interlocuteurs, la désignation du premier fusil d’assaut varie : certains retiendront le Federov 1916, d’autres le Thompson M1 (aujourd’hui classé pistolet mitrailleur), d’autres encore le BAR (alors qu’il est plutôt considéré comme un fusil mitrailleur léger). Sans répondre à la question, on notera néanmoins que l’appellation fusil d’assaut provient d’une arme allemande qui aurait pu changer le cours de la 2ème guerre mondiale : le Sturmgewehr 44 ou STG 44 (en allemand Sturm = assaut et Gewehr = fusil).

Fedorov Avtomat - Wikipedia
Le Federov Avtomat 1916. Bien que très en avance sur son temps, il fut délaissé par l’armée tsariste au profit du Mosin-Nagan, de conception plus simple.

Notons d’ailleurs que ce dernier inspirera fortement Mikhaïl Kalachnikov pour sa propre arme.

II) Conception et arrivée sur le champ de bataille

Une fois ces précisions faites, intéressons-nous aux armes en elles-mêmes et au contexte dans lequel elles furent développées.

  1. L’Avtomat Kalachnikova 1947

AK47 Designer Dies – Mikhail Kalashnikov, if i had someone in my ...
Mikhaïl Kalachnikov (1919-2013)

L’histoire de cette arme commence en 1919, lorsque Mikhaïl Kalachnikov naquit dans les confins de la Sibérie russe qui forment aujourd’hui la république de l’Altaï. Issu d’une famille déportée par Staline car soupçonnée d’être des « koulaks », Mikhaïl s’échappe de son goulag à 17 ans et parvient à se faire embaucher dans un dépôt ferroviaire de Novossibirsk. A 19 ans, il fait son service militaire à Kiev à l’école des conducteurs de char où il se fait remarquer en participant à l’amélioration de diverses armes : arme de poing, tourelle de char, réservoir de motos, etc… Devant ces prédispositions étonnantes, le Maréchal Joukov lui-même l’envoie étudier la mécanique spécialisée pour la fabrication de chars d’assaut.

En 1941, lors d’une contre-offensive destinée à briser l’avance allemande sur Moscou, il est blessé suite à la destruction de son char. Ayant du temps à tuer sur son lit d’hôpital, il tente de comprendre le fonctionnement des armes allemandes, beaucoup plus élaborées que les armées soviétiques selon lui. Il cherche alors à dessiner une arme courte, efficace à mi-distance et fiable afin de la présenter au Général d’artillerie Nikolaï Voronov. Impressionné par les premiers plans du blessé, celui-ci décide de soutenir Kalachnikov dans son projet, lui permettant ainsi d’étudier le STG 44 allemand sous toute ses coutures en 1946. Il en reprendra la mécanique général en l’adaptant à une munition développée par les Allemands puis par les Soviétiques, respectivement pour leurs KAR-98 et leurs Mosin-Nagant : la 7.62 mm courte dont découlera la 7.62 *39 mm chez les Russes.

Sturmgewehr 44 — Wikipédia
Un STG 44

En plus d’un cout de fabrication moindre, cette munition à l’avantage de trouver un équilibre entre une munition de fusil à longue portée mais n’offrant qu’une petite capacité de chargeur (5 coups pour les deux fusils précités), et une munition de faible portée comme le 9mm utilisé par les Allemands dans leur MP-40 ou le 7,62*25 mm utilisé par les Soviétiques dans leur PPsH. La plupart des combats se déroulent alors à des distances de 200-300 m maximum, permettant à cette nouvelle munition de donner un avantage certain à son utilisateur s’agissant du rapport portée/puissance/capacité de chargeur.

En 1947, le projet est finalement arrivé à terme et est présenter à l’état-major soviétique qui l’adoptera en 1949. La suite du développement verra plusieurs améliorations comme la réduction du poids et l’apparition d’une crosse rétractable pour les pilotes de chars et les parachutistes en 1949, ou l’ajout d’une baïonnette et d’un coupe-barbelé en 1953. L’arme sera modernisée en 1959 avec l’AKM après l’adoption de la tôle emboutie comme matériaux principal en remplacement de l’acier fraisé pour des raisons de cout de fabrication. C’est cette arme qui équipera les troupes du Pacte de Varsovie. La même année voit la mise au point du RPK, version lourde de l’AKM. En 1963, elle sert à nouveau de base pour la création du fusil de précision Dragunov et se voit équipée de nombreux accessoire : compensateur de recul, silencieux, lance-grenade GP-25 tirant du 40 mm, baïonnette modernisée. Il faut attendre 1974 pour voir l’AK-47 transformé en AKM (AK modernisée), déjà par l’utilisation de la munition 5.45*39 mm mais surtout par l’utilisation des premiers plastiques, et notamment de la bakélite.

My Holy Trinity of Soviet firepower. - airsoft
De droite à gauche: un AK-47, un RPK et un Dragunov. Comme un air de famille…

Rustique et simple d’utilisation, l’AK-47 plut aux stratèges soviétiques à la fois parce qu’elle était clairement en avance sur son temps mais aussi parce qu’elle était simple à produire et à manier, collant ainsi parfaitement avec la doctrine de « guerre totale », nécessairement massive, développée autour de la vision marxiste-léniniste de la guerreet à partir des propres expériences des officiers supérieurs soviétique à la faveur de la seconde guerre mondiale.  Elle permettait en effet d’équiper et d’entrainer rapidement des soldats non professionnels, raison pour laquelle on la trouvera dans les rangs de la plupart des guérilleros révolutionnaires marxistes, au premier rang desquels le Viet Cong. Seconde conséquence, l’AK-47 fut produite en quantité massive sous licence dans tous les pays du bloc de l’Est, ce qui impactera d’ailleurs durement sa réputation sur le long terme (voire IV). On notera d’ailleurs que les insurgés vietnamiens reçurent de « vrais » AK-47 en provenance d’URSS mais aussi du Type 56, la copie chinoise rivet-pour-rivet.

 2. L’AR-15 / M16

Côté américain, la dynamique menant à la création du M-16 est similaire mais se développe dans un contexte différent. A l’aube de la guerre froide, L’U.S Army affichait un retard relatif en termes d’armement individuel en ce que le M-14 (issu du M1 Garand utilisé durant la deuxième guerre mondiale), premier fusil d’assaut en dotation dans, l’armée américaine montra rapidement ses limites. En effet, d’abord conçu comme substitut du M1-Garand, du M3A1 (pistolet mitrailleur), de la carabine USM1 et du fusil mitrailleur léger Browning BAR 1918, le M14 souffrit d’un manque de cohérence dans sa conception. Chambré en 7,62*51mm et doté d’un tir automatique, l’arme était trop légère et n’offrait pas assez de capacité de chargeur pour faire office de fusil mitrailleur, était trop lourde et trop peu maniable pour remplacer un pistolet mitrailleur et s’avérait trop peu précise en mode automatique pour être efficace à mi-distance. Le mode automatique fut donc rapidement bridé afin de revaloriser le M14 en fusil de précision sous sa version M21 puis même en DMR comme nous l’avons vu précédemment. Un million trois cent mille exemplaires seront néanmoins produits et distribués dans les rangs de l’armée américaine entre 1959 et 1964, date à laquelle le M16 arrivera progressivement dans les mains des Gis.

M1 Garand vs M14 (M1A) - YouTube

Conscient de ce problème et échauffé par la guerre de Corée ainsi que par la reprise de la guérilla vietnamienne en 1960, l’état-major américain repris en 1963 le projet AR développé par  l’entreprise Armalite, spécialisée dans la fabrication d’armes de petit calibre, qui avait concurrencé le M14 pour le remplacement du M1 Garand.

Pour ce faire, la firme avait recruté en 1954 Eugene Stoner, déjà connu pour ses travaux dans le domaine aérien, afin de gagner en crédibilité et surtout de profiter de sa maitrise des premières matière polymères. Il avait alors conçu l’AR-10, un fusil d’assaut également chambré en 7,62*51mm mais présentant une innovation décisive pour l’avenir : l’utilisation d’aluminium et de fibre de verre pour la structure de l’arme. Se heurtant aux a priori des officiers et des soldats pour qui un fusil devait être composé d’acier et de bois et accusant un retard de conception pour sa présentation aux décideurs de l’armée en 1955, il se verra éclipsé par le M14. L’arme était néanmoins fiable mais souffrait du même défaut que le M14 quant à sa précision. Le HK-G3 lui font donc préféré à l’étranger.

Eugene Stoner - Alchetron, The Free Social Encyclopedia
Eugene Stoner présente son AR-15 au président américain John Fitzgerald Kennedy (1963)

Malgré tout, Eugene Stoner avait fait sensation et reçu le soutien du général Willard Wyman qui parvint à le convaincre en 1957 de continuer ses travaux en les finançant en échange de la cession des droits de production. A noter que l’intérêt du général pour l’AR-10 est à mettre en rapport avec sa conception novatrice des combats d’infanterie, largement modifié par le recours croissant aux troupes aéro- ou héliportées sur le champ de bataille et devant ainsi se concentrer sur une cadence de tir maximale à courte-moyenne portée. Il fut d’ailleurs à l’origine de l’adoption du Trainfire programm dans les rangs de l’armée américaine.

Armalite et Stoner reprirent ainsi le travail et furent capable de présenter l’AR-15 en 1958. Cette version améliorée de l’AR-10 présentait une seule différence avec celui-ci : le calibre de la munition. En effet, afin de régler le problème de stabilité lors du tir en mode automatique, fut créé le calibre 222 Special (223 Remington pour l’armée ou 5,56*45mm selon le système métrique). En plus de réduire le recul du fusil, cette nouvelle balle permit à la fois d’économiser quant aux couts de fabrication des munitions mais également un emport de munition bien plus important par les soldats, celle-ci étant plus petite et plus légère. Cette munition succédera à la 7.62*51mm comme standard OTAN.

Which round does more damage, 7.62 or 5.56? - Quora

Pourtant, malgré ces avantages conséquent, l’AR-15 subit un des autres a priori alors en vogue dans l’armée américaine : les fusils devaient être chambrés avec du gros calibre. Combiné avec sa carcasse en matériaux polymères qui l’assimilait à un jouet dans la tête des militaires, ce préjugé créa une résistance lors des essais du fusil et entraina l’adoption du M14 en 1959. Le Dr Frederick Carten, spécialiste en balistique pour le compte de l’armée, en fut d’ailleurs le principal artisan. Pour autant, cette mauvaise foi palpable fut battue en brèche quasi instantanément par un faisceau d’événements marquants

D’abord, Fairchild (le groupe possédant Armalite) fit faillite et se trouva dans l’obligation de vendre les droits de production de fabrication et de vente de l’AR-15 à la Colt’s Patent Firearms Manufacturing Compnay pour 75 000 dollars et 4,5% des ventes en février 1959. Colt conclu immédiatement un accord marketing avec la Cooper-MacDonald company à hauteur de 250 000 dollars et de 1% des ventes à un acheteur déniché par la firme.

Ensuite, sans lien logique apparent, fit surface en mai 1959 (soit 3 mois après l’adoption du M14) un rapport du Combat Developments Experimentation Center (Fort Ord, Californie) montrant la supériorité catégorique de l’AR-15 sur le M14 lors de plusieurs simulations de combats et concluant à la nécessité de remplacer le deuxième par le premier. L’implication de Colt dans cet événement reste à ce jour inconnu, toujours est-il que l’entreprise fit signer une pétition visant à réétudier l’arme de dotation des Gis par plusieurs personnes d’importance dans le milieu afin de l’envoyer au service responsable des achats dans l’US Army, l’Ordnance Corps. La demande de Colt fut rejeté mais…

Curtis LeMay — Wikipédia
Curtis Le May (1906-1990)

Au début de l’année 1960,une démonstration de l’AR-15 impressionna le général Curtis LeMay (dont nous avons déjà parlé lors d’un article consacré au napalm), alors numéro 2 de l’armée de l’air, qui cherchait à doter ses soldats d’armes de service puissantes et légères. Passé numéro 1 durant l’été 1961, il décida d’allouer 2 millions de dollars à l’achat de 80 000 AR-15 sur 5 ans. Après plusieurs péripéties d’ordre administrative Le May obtint l’accord du Congrès  le 15 mai 1962.

En 1958, le Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) – une agence étudiant l’impact des nouvelles technologies sur l’armement, vit le jour et lança en 1961 le projet AGILE visant l’identification, l’amélioration et le développement de l’arme la plus efficace pour les opérations spéciales en Asie du Sud-Est. 10 AR-15 furent ainsi envoyés auprès des conseillers militaires américains à Saigon la même année à des fins de test. Ceux-ci ayant été concluant, 1000 autres y furent expédiés et accueillis avec enthousiasme par leurs utilisateurs.

Devant tant d’éléments,le secrétaire à la défense Robert McNamara décida l’arrêt du programme M14 pour l’armée et l’adoption de l’AR-15 comme arme de dotation pour tous les services en janvier 1963. Il dut néanmoins connaitre près de 130 modifications avant d’arrivé dans les mains de ses utilisateurs sous l’appellation M16, et ce alors que la guerre du Vietnam se déchainait.

Raffinement macabre IX – Les « boobytraps » et la dyssymétrie technologique durant la guerre du Vietnam

« Point de combat. Des embuscades, des guet-apens ; un coup de fusil jailli d’une haie ; une sentinelle égorgée sans cri dans sa guérite. Les soldats s’énervaient à cette lutte contre un ennemi sans corps. »

Claude Farrère dans Les Civilisés (1905)

 

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Mao Zedong fondateur de la République Populaire de Chine

             En reprenant à leur compte les méthodes de la guerre révolutionnaire telle que théorisée par Mao dans Stratégie de la guerre révolutionnaire, les guérilleros vietnamiens se livrent à des combats auxquels l’armée américaine n’est pas préparée, et ce malgré le précédent Indochinois.

              Ce n’est plus l’affaire de deux armées étatiques de métier séparées par une ligne de front et ravitaillées par l’arrière. Il s’agit pour les insurgés de dissoudre les forces ennemies dans une unité (communiste) retrouvée. Les facettes idéologiques et politiques deviennent donc primordiales dans la conduite de la guerre étant donné qu’elles déterminent à la fois la volonté guerrière de l’arrière et le moral des troupes sur le terrain. Pour comprendre la portée de ces deux aspects il suffit de mesurer à quel point l’offensive général du Têt 1968 fut une victoire politique et idéologique pour le Nord-Vietnam et le Viet Minh en ce que, malgré une cinglante défaite militaire, elle permit (avec le concours d’autres facteurs) de retourner l’opinion publique américaine contre la guerre au Vietnam.

              Le moral des soldats prend même une importance décisive dans le contexte où la guerre du Vietnam est essentiellement une guerre de fantassin, et ce pour des raisons stratégiques. En effet, la guerre révolutionnaire évolue comme suivant : 1) fonte de la guérilla dans la population grâce à une activité de propagande intense, action de guérilla de petite envergure 2) montée en puissance des attaques sur les cibles militaires et institutionnelles, concentration des armes et des hommes 3) combat conventionnel massif. Durant la première phase les partisans doivent par conséquent se mouvoir dans la population comme « un poisson dans l’eau », pour reprendre l’expression du Grand Timonier, et ainsi harceler continuellement l’ennemi en infligeant un maximum de dégâts à moindre risque dans une perspective d’usure. Etant donné le rapport de force, il est vital pour le Viet Minh d’éviter toute bataille rangée et de limiter l’ampleur des engagements.

         En face, l’objectif des forces de contre-insurrection est donc d’isoler la guérilla communiste (soit en déplaçant les populations, soit en l’armant pour l’autodéfense) et de traquer et de détruire ses noyaux durs. Le mot d’ordre de l’intervention américaine sera donc dès 1964 « search and destroy » (chercher et détruire).

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Très souvent les opérations « search and destroy » se résumait à la localisation d’une zone présentant des concentrations de guérilleros élevées, à l’évacuation des civils puis à l’incendie des habitations, celles-ci devenant des « opérations zippo ».

            Dès lors, la physionomie du conflit vietnamien est généralement la suivante : suite à une action de guérilla ou à un signalement des positions rebelles par les services de renseignements, de petites unités se déploient afin de contre-attaquer ou d’anéantir le dispositif militaire ennemi. Plus facile à dire qu’à faire… Profitant du couvert de la forêt et de leur maitrise du terrain, les insurgés parviennent à fuir, à se dissimuler ou à tendre des embuscades meurtrières.

         Dans le dernier cas, les guérilleros sont passés maitres dans l’art de tendre toute sorte de pièges que les Gis surnommeront « booby traps » (« attrape nigaud » en français). S’il ne s’agit pas ici d’en dresser une liste exhaustive (que vous pouvez néanmoins trouver ici : https://www.army.gov.au/sites/default/files/min_bay_do_viet_cong_mines_and_booby_traps_used_by_the_viet_cong_1965.pdf), en voici quelques-uns :

  • exemple de piègeLes « punji stick » consistant simplement en une fosse hérissée de pieux en bambous. Les pointes étaient souvent enduites d’urine ou d’excrément afin d’accélérer l’infection des plaies du piégé. Une version améliorée utilise le même dispositif mais avec des pieux métalliques terminés en harpon empêchant le malheureux de dégager son pied immédiatement et infligeant encore plus de dégâts au retour qu’à l’aller.
  • Les pièges à cartouche. Il s’agit d’une cartouche placée dans une gaine en bambou et armée grâce à un clou placé entre la douille et le fond de la pièce en bambou. Le piège est déclenché lorsqu’une pression est exercée sur la balle.Résultat de recherche d'images pour "cartridge trap"
  • Les drapeaux ou trophées de guerre piégés. Comme dans toutes les armées, les soldats américains aimaient emportés divers objets (fusils, couteaux, emblème de l’unité vaincue,etc..) comme trophée ou souvenir de guerre. Aussi en vidant les lieux devant une attaque les insurgés n’avaient qu’à laisser en évidence et piéger d’éventuels trophée avec une grenade ou une mine pour espérer blesser ou tuer un soldat trop imprudent.

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  • Les pièges « du dessus » (« from above »). Ce dispositif procède d’un mécanisme similaire : il s’active via une corde qui une fois tendue ou rompue libère un poids placé en hauteur qui, sous l’effet de la gravité, basculait pour frapper le piégé avec force. Dans le cas d’un piège à tigre, ce sont des planches hérissées de pointes et liées entre elles pour toucher toutes les parties du corps et dans le cas d’une masse, un poids présentant des pics. Ces pièges étaient généralement placés dans des passages réduits comme des portes ou des chemins passant dans des défilés étroits.

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  • Le fouet de bambou. Une tige en bambou terminée par une planche armée de pointes est retenue par une corde. Lorsque le piège est déclenché, le bambou se redresse et frappe durement le malheureux à la manière d’un fouet.Résultat de recherche d'images pour "mace trap vietnam"
  • Les pièges à grenade ou à mine. Dispositif classique, les mines sont plutôt placées sur le bord des routes et utilisées pour de l’antimatériel ou de l’antipersonnel tandis que les grenades sont utilisées pour tous les pièges à l’aide de cordes.

booby-trap

           A noter que, afin de renforcer le désarroi des contre-insurgés et de maximiser les dégâts, des tireurs embusqués pouvaient très facilement prendre pour cible les soldats tentant de sortir leur camarade d’un piège. L’armée américaine estime qu’à eux seuls, ces pièges sont la cause directe de 17% des pertes subies (58 318 « Killed in action » et 153 303 « Wound in action ») entre 1960 et 1975 (soit 9 914 et 26 061 ). Malgré l’expérience accumulée au fil des années et les retours de l’armée française, l’état-major américain ne trouvera jamais de réelles parades à ces dispositifs si ce n’est un entrainement militaire ou une préparation de terrain au défoliant, à la bombe ou au napalm permettant de gommer tout traquenard sur le terrain. Mais au-delà de ces effets purement tactique et militaires, les « attrapes nigauds » offraient de nombreux avantages dans le cadre d’un conflit aussi politisé que la guerre du Vietnam.

     En effet, de par leur nature même, les boobytraps remplissent une fonction psychologique et, par extension, politique s’avérant être décisive par la suite.

      Ainsi, leur omniprésence et leur dissimulation sont une preuve concrète de la maitrise du terrain par les insurgés qui, quand ils sont temporairement délogé d’une zone, finissent toujours par revenir, transformant les opérations américaines en œuvre de Sisyphe. Ils finissent donc par s’ajouter à la longue liste de dangers guettant les Gis (tir de sniper dans les fourrées ou les arbres, jet de grenades par des civils, animaux sauvages, climat et maladie), les plaçant en état de tension constant et développant leur paranoïa. Ajouter à cela la fatigue des longues marches dans la jungle dans une humidité et une chaleur toute tropicale, la frustration de subir des dommages sans jamais rencontré un seul ennemi et le fait que de plus en plus de soldats seront issus de la conscription, vous obtiendrez ainsi une chute dramatique du moral des troupes. Si vous suivez le blog régulièrement, vous savez déjà que la situation dans certaines unités se dégradera au point que certains hommes pratiqueront le « fragging », pratique consistant à éliminer un officier ou sous-officier trop téméraire. La guerre du Vietnam verra même un record établi dans cette catégorie avec jusqu’à 333 cas répertoriés en 1970. L’historien américain Richard Holmes avance d’ailleurs qu’environ 20% des gradés américains tués durant le conflit vietnamien le furent des mains de leurs propres troupes. L’usage massif de stupéfiant durant le conflit (avec tous les comportements irresponsables que cela implique en temps de guerre) sera également une conséquence directe de cette situation. Ce mauvais cocktail sera sans doute celui qui produira des tragédies comme le massacre du village de My Lai.

Le 16 mars 1968, une unité de l’armée américaine massacre la population du village de My Lai suite à un accrochage avec le Viêt Cong.

          En plus de produire de mauvais résultats d’un point de vue purement opérationnel, le chaos moral du Vietnam impactera directement la société américaine et effritera rapidement la légitimité des mobiles avancés par les autorités pour justifier l’intervention armée.

        Déjà, d’un point de vue symbolique, un conflit avec une telle physionomie ne pouvait pas offrir de mort héroïque en faveur d’une Amérique qui venait de connaitre près de 20 ans de propagande patriotique contre les Japonais et les Nazis puis contre les communistes coréens. Ainsi même les vétérans des précédentes guerres, qui avaient pourtant également connu la conscription, finiront par se ranger du côté des antiguerres et de sacrifier leurs enfants pour le Sud-Vietnam.

     Par ailleurs les retours d’expérience des soldats rentrés au pays et l’escalade progressive du conflit (envoi constant d’un contingent plus important, recours à des armes de plus en plus destructrice) chasseront rapidement l’idée d’une victoire rapide dans la tête des Américains pour faire du Vietnam le bourbier militaire que l’on connait aujourd’hui.

        Ensuite, les troubles sociaux et raciaux nés des déceptions s’agissant des mesures sociales mises en place par Johnson et du début de la lutte pour les droits civiques par les afro-américains relègueront au second plan l’intérêt pour la guerre du Vietnam vus comme un foyer de dépense inutile comparé aux besoins internes. Ajoutons d’ailleurs que la fin de la guerre du Vietnam verra la toxicomanie exploser aux Etats-Unis jusqu’à devenir la première priorité de l’administration Nixon.

         Le contexte international finira de laminer la « théorie des dominos » en ce que la crise des missiles de Cuba de 1963 générera la mise en place de la Détente et placera donc Washington en contradiction avec ses engagements internationaux à mesure de son implication au Vietnam.

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Selon la théorie des dominos, si un pays tombait dans l’escarcelle communiste d’autres suivraient, ce qui n’était pas  acceptable pour les Américains

       Enfin on notera, en guise de conclusion, que les autorités nord-vietnamiennes chercheront constamment à utiliser à des fins de propagande l’enlisement américain au Sud-Vietnam malgré l’asymétrie des moyens matériels des deux camps (équipement rudimentaire, bois, ficelle, bambous pour les premiers contre napalm, défoliant, hélicoptères, bombe à fragmentation, etc…) comme un révélateur de leurs faillites morale et politique ainsi que de celles de l’état Sud-Vietnamien. En contraste, la détermination et le dévouement des guérilleros à la lutte apparaissent comme « pure », justifiant la guérilla communiste, et permettant de passer sous silence « la terreur rouge » nécessaire au maintien de cette discipline militaire et politique ainsi qu’à la « maitrise » des populations civiles. Dans Contribution à l’histoire de Dien Bien Phu par Giap issue des Etudes vietnamiennes n°3 de 1966, le Général Vo Nguyen Giap résume ainsi le rapport de force que l’état-major nord-vietnamien parvint à créer avec le Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient puis avec l’US Army : « Ce qui manquait aux colonialistes, ce n’étaient pas les armes. Ils disposaient sur ce plan d’une supériorité absolue. Il leur manquait surtout des hommes et des hommes qui voulaient combattre. De Lattre de Tassigny comme Navarre, avaient voulu former une armée fantoche pour pallier cette pénurie d’effectifs, mais la valeur combative d’une armée ne se réduit pas à une simple question numérique. Si vous voulez encore une preuve, voyez les Américains au Sud Vietnam : ils ont cru trouver des solutions avec des hélicoptères, des chars amphibies, des moyens de télécommunications ultramodernes, toutes sortes d’armes nouvelles, y compris les produits chimiques toxiques. Où en sont-ils maintenant au Sud Vietnam? Leur situation est encore plus précaire que celle du Corps expéditionnaire français il y a dix ans. ».

Raffinement macabre VIII – Les tunnels de guerre vietnamiens durant la guerre du Vietnam

« Personne n’a jamais démontré une capacité à cacher ses installations comme le Viêt Cong, ce sont de vrais hommes-taupes » General William Westmorland, commandant en chef du corps expéditionnaire américain entre 1964 en 1968

Véritable symbole de la guerre asymétrique entre armée professionnelle et guérilleros/armée de partisan (guerre URSS-Afghanistan ou actuellement entre le Hamas et l’armée israélienne[1]), les tunnels jouèrent un rôle déterminant dans la guerre qui opposera l’armée américaine et sud-vietnamienne aux guérilleros Viet Cong.

S’ils furent déjà utilisés dans l’histoire des guerres modernes– notamment pour les opérations de sapes de tranchées durant la première guerre mondiale[2], par les Japonais durant la seconde[3] ou par les communistes coréens durant la guerre de Corée[4] – la guerre du Vietnam (1960-1975) fut le premier conflit de l’Histoire à voir un de ses belligérants s’enterrer à un tel point[5].

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« Mémoires de nos pères  » et « Lettres d’Iwo Jima » de Clint Eastwood présente la bataille d’Iwo Jima du point de vue américain et japonais. En infériotité numérique et matériel, l’armée nippone avait cherché à pousser son avantage défensif en truffant l’île de tunnels divers.

A noter que dans le cas du Vietnam, le recours aux tunnels et aux cavités pour des usages martiaux font partie intégrante de la « stratégie du faible au fort », telle que théorisé par Tran Hung Dao[6]. Le vainqueur des Mongols avait utilisé les grottes de Dau Go afin de dissimuler les pieux et les troupes qui serviront à la victoire de la rivière de Bach Dang[7]. A noter que chaque vietnamien connait cet épisode de l’histoire du pays puisqu’il est enseigné à l’école.

Les tunnels étaient déjà de mise contre les Français durant la guerre d’Indochine, mais ils ne jouèrent par le même rôle[8]. En effet, la débauche de moyens américains, notamment l’aviation et le nombre de combattants, ainsi que la réduction de la zone de combat au sol (l’Indochine entière entre 45 et 54 contre le sud du Vietnam entre 60 et 75) obligèrent les partisans communistes à dissimuler une grande partie de leur logistique et de leurs installations.

En plus de protéger des bombardements et d’éviter les batailles rangées, les réseaux de tunnels et les installations sous-terraines font office de véritable fort permettant les appuis d’infanterie et les attaques surprises, c’est-à-dire l’articulation de l’attaque et de la défense en toute discrétion en dans un environnement peu vulnérable. En conséquence, ils permettent de fixer les places fortes ennemis. Bien que celles-ci soient généralement lourdement armées, elles sont de véritables gouffres financiers et font souvent appel à des travailleurs locaux pour leurs besoins logistique. D’où la troisième fonction des tunnels : la gestion des civils et le renseignement. Les allées et venues discrètes des agents Viêt Cong permettent ainsi d’exfiltrer les déserteurs ennemis, de punir les « traitres », d’encadrer la population (pour l’instruction générale et l’éducation politique), bref la symbiose entre les combattants et la population selon les principes de la guerre révolutionnaire[9].

Afin de répondre au mieux à ces usages, la gestion des tunnels était entièrement laissée aux officiers locaux, le commandement central n’intervenant jamais[10]. Pour autant, dans le but de maximiser leur efficacité, leurs caractéristiques techniques étaient uniformisées : les tunnels étaient disposés en zig-zag avec des angles de 60 à 120 degrés (afin de ne pas créer de grandes lignes de tir et de faciliter les destructions en cas d’invasion) et consistaient en un réseau de galeries de 80 à 120 cm de largeur et de 80 à 180 cm de hauteur[11]. La distance minimum entre deux espaces de vides (deux galeries ou galerie-surface) devait être de 1,5 mètre pour être solide, les endroits porteurs étaient renforcés avec des étais en bois[12].

En général, les équipes chargées du creusage étaient composés de 2 personnes chargées de creuser en se relayant ainsi que de 2 à 4 personnes évacuant les gravats[13]. Afin de ne pas révéler la présence des tunnels, ceux-ci étaient évacués de différentes façons : jetés dans les torrents, utilisés pour les mottes de terres nécessaires à la culture des patates douces, les sacs de protection ou les fondations des maisons[14]. On estime que, chaque jour, un creuseur pouvait traiter 1m3 de terre. Après plusieurs bombardements « tapis de bombes » de B-52 visant à détruire où à découvrir les tunnels, les galeries prirent des formes coniques, plus résistantes à l’impact des bombes[15]. Des puits étaient creusés tous les 100 mètres environ afin de parer les attaques au gaz et réguler les éventuelles inondations[16]. Même si l’argile latéritique qui caractérise le sous-sol permettait une relative aération de par sa nature (en plus d’être naturellement très résistante une fois mouillée puis séchée), plusieurs prises d’airs, inclinées pour éviter les pluies de la mousson et créer des courants d’airs dans les tunnels, permettaient la ventilation du tout[17].

De la même façon, les trappes relevaient d’une conception similaire. Il s’agissait de deux plaques en bois entre lesquelles était collé une feuille de plastique épais qui, avec les joint, assuraient l’étanchéité du dispositif, non seulement à l’eau, mais aussi au feu, aux défoliants et aux gaz de combat. Un cadre en métal renforcé sur la trappe ainsi qu’à l’entrée du tunnel garantissait la solidité de l’entrée, y compris aux véhicules blindés. Le dessus de l’ouverture est recouvert de cire et de caoutchouc dans le but de simuler la consistance du sol. Le tout était camouflé par des branchages, des plantes ou de feuillages, renouvelés tous les 3 jours. Les sorties étaient toujours constituées de 3 trappes espacées de 40 à 50 mètres afin que les combattants ne soient jamais acculés dans les tunnels et puissent disparaitre plus facilement en cas de poursuite[18].

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Pouvez vous distinguer la trappe d’accès présente sur cette photo?

Les complexes souterrains étaient systématiquement piégés par des « booby-trap » ou « attrape-nigauds » qui évolueront en fonction des stratégies adoptées par les Américains. Dans ce domaine, les guérilleros donnent dans le classique : pieux, grenade déclenchée par un fil, boites remplies de scorpions ou de serpents venimeux[19]

On sait aujourd’hui que si ces infrastructures furent décisives concernant l’évolution de la guerre, les conditions de vie y étaient extrêmement difficiles, notamment concernant l’hygiène. L’environnement chaud, humide, sans toilettes et avec des accès raréfiés à un oxygène pur engendrait diverses maladies dermatologiques, digestives ou infectieuses[20]. Selon les statistiques de l’armée nord-vietnamienne, la malaria à elle seule fit autant de victime que les blessés par balle. De la même façon, la vie prolongée sous terre a engendré de nombreux problèmes de santé lié à des carences, notamment chez les enfants y étant nés[21].

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La piste Ho Chi Minh permettait de ravitailler les maquis Viet Cong depuis le Nord-Vietnam.

Suite à cette description sommaire, appliquons-nous à mieux comprendre comment et à quel point les tunnels influèrent sur le cours de la guerre à travers l’exemple du complexe sous-terrain de Cu Chi, le plus grand du conflit.

Ceux-ci était situés au nord-ouest de Saigon et reliaient l’extrémité sud de la piste Ho Chi Minh (Cambodge) aux faubourgs de la capitale sud-vietnamienne. Ils furent creusés à cet endroit afin de 1) permettre l’approvisionnement des maquis communistes en toute discrétion, 2) occuper un secteur stratégique, le district de Cu Chi étant sillonné de plusieurs routes nationales d’importance, 3) être capable de menacer directement Saigon[22]. En plus de cette position stratégique, la zone, sillonnée par plusieurs cours d’eau, est en majeur partie composée de sols latéritiques et couverte de jungle[23].

 

 

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Carte des installations souterraines Viet Cong présentée au public sur le site touristique des tunnels de guerre. La partie en rouge correspond aux zones à forte densité de galeries, celle en bleu (au centre) correspond à la base américaine de Cu Chi. On peut voir au nord le Cambodge et au sud-est la ville de Saigon.

Déjà utilisés lors de la première guerre d’Indochine, les tunnels seront étendus de 48 à 250 km (longueur maximum en 1968) dès la reprise des hostilités entre le Nord et le Sud en 1960. Ils se concentreront principalement dans un périmètre de 65km2 baptisé le « triangle de fer » (« iron triangle ») en raison de sa dangerosité pour les Gis[24]. Ces installations seront mises en place sur 4 niveaux et comprendront tout ce dont une armée en campagne a besoin et ce dans l’ordre suivant (en général) : 1) premier niveau (ras de terre) : postes de tir pour des tireurs d’élites (2 ou 3 par postes), cuisines (pour évacuer les fumées de cuisine), salles à manger, salles de réunion pour recevoir des émissaires, assurer l’instruction politique et militaire, permettre le divertissement ; 2) deuxième niveau (environ 6m en dessous du sol) : entrepôts pour la nourriture, les médicaments, les armes et les munitions et ateliers de réparation et de confection de mines, de pièges, de munitions et d’explosifs ; 3) troisième niveau (-8m) : postes de secours et 2 hôpitaux de campagnes ; 4) quatrième niveau : dortoirs[25].

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Conscient du fait que cette stratégie avait déjà été utilisée contre les Français, les Américains ne prennent pourtant pas la menace souterraine au sérieux et négligent complètement la mise en place de contre-dispositifs[26]. La découverte des premiers réseaux, la mortalité très élevée des soldats volontaires pour inspecter les tunnels pousseront néanmoins les officiers supérieurs à revoir leurs positions[27].

Ainsi, une première opération « search and destroy » (« chercher et détruire ») fut mise en place : l’opération « Crimp ». Durant les premiers jours de janvier 1966, plusieurs bombardiers B-52 déversèrent 30 tonnes d’explosif sur les réseaux connus de la zone afin de révéler leurs entrées. 8.000 hommes de la première division d’infanterie, de la 173ème Brigade Aéroportée ainsi que du 1er bataillon du Royal Australian Regiment inspecteront la zone à la recherche d’activités ennemies[28]. Malgré une bonne exécution, l’opérations se révéla rapidement infructueuse faute de renseignements suffisant. En effet, pauvre en expérience dans les galeries Viet Cong, plusieurs tunnels demeurèrent inconnus des Australiens et des Américains soit en raison de la trop forte présence de pièges, soit parce que les trappes connectant les réseaux souterrains entre eux demeurèrent dissimulées, les soldats n’étant pas conscient de devoir les chercher. Pour autant, 3 Field Troop (unité australienne spécialisé en ingénierie de guerre) parviendront à explorer un complexe durant 4 jours et à trouver des signes de vies ennemis (radio, munitions, nourriture, armes, matériel médical, etc…), ceux-ci s’étant évaporés par d’autres voies souterraines[29].

  Ce fut une découverte précieuse pour la Contre-Insurrection, dans la mesure où personne dans ce camp ne mesurait la portée des tunnels dans le déroulement de la guerre. Partant, elle permit également aux Américains et à leurs alliés de réaliser qu’il leur fallait développer une nouvelle approche pour gérer la menace. La base militaire de Cu Chi fut donc installée début 1966 afin de devenir un laboratoire des combats souterrains en même temps que le QG de la 25ème division d’infanterie US. Suivant l’appellation que trouva le Capitaine australien Sandy McGregor pour ses hommes puis déformé par un journaliste[30], le nouveau programme d’entrainement « tunnel rats » (« rats des tunnels ») vit le jour…

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Un « tunnel rat » en inspection

Cette formation est relativement simple. Il s’agit d’entrainer une troupe de sapeurs d’élite de moins de 5 pieds 5 pouces (soit un peu plus d’1m60) à l’inspection des tunnels et à leur destruction, ce qui implique un sang-froid à toute épreuve et l’application stricte de consignes pour réduire la mortalité des « rats ». Ceux-ci étaient en général équipé d’une arme de poing – d’abord le colt 1911 qui fut rapidement troqué contre des revolvers comme le .38 spécial, plus rustique et moins aveuglant -, d’un couteau et d’une lampe électrique, voire d’un masque à gaz en cas de préparation à la descente du sapeur. Cette dernière technique fut néanmoins abandonnée rapidement étant donné son peu d’efficacité et le fait que les « rats » n’aimaient guère porter un masque à gaz réduisant leur vision et leur ouïe. Leur seul contact avec la surface était une radio ou une ficelle qu’ils tiraient en cas de problème. Malgré cet entrainement, l’expérience primait et coutait cher : le taux de mortalité parmi ces combattants spécialisés s’élève à 33%, ce qui, même dans le cadre de la guerre du Vietnam, est élevé.

Le deuxième volet de la nouvelle stratégie consistait également en une étude géologique des sols afin de trouver un moyen de détecter facilement les tunnels. Deux géologues de la Research Analysis Corporate (RAC) Survey, Jim Burns and Perry Narten, arrivèrent à Saigon avec pour mission de compiler les relevés géologiques des « tunnels rats » afin de 1) trouver une éventuelle corrélation entre l’emplacement des tunnels et leur environnement géologique et 2) de créer des instruments de détection efficace. Ils conclurent rapidement que les tunnels se trouvaient dans les zones d’argile latéritique et que, au vu de la solidité de ce type de sol en période sèche, les guérilleros devaient creuser durant la saison des pluies (juin à septembre)[31]. Bien que ne pouvant trouver exactement où étaient implantés les tunnels, les travaux des deux géologues permirent de faire des avancées quant au système de détection utilisant la résonnance afin de localiser les souterrains[32].

Grâce à ces progrès, une seconde opération « search and destroy » de grande ampleur fut monté afin de neutraliser les bastions enterrés du triangle de fer : l’opération Cedar Falls. Elle débuta le 8 janvier 1967 par l’évacuation des populations civiles de la zone puis par le bombardement de la zone et l’épandage de défoliant. Plusieurs blindés et bulldozer finirent la déforestation et le périmètre fut déclarer « free strike zone » (toute personne n’appartenant pas aux armées américaines ou sud-vietnamienne était abattu à vue). En raclant le sol, plusieurs entrées furent découvertes permettant la capture de combattants. Afin de repérer les autres issues, les bulldozers trainaient des arbres afin de laisser de la sciure sur le sol. Il suffisait ensuite d’attendre la nuit puis de suivre les traces de pas pour repérer les trappes et « nettoyer » les tunnels. L’opération cessa le 26 janvier sans que le QG de la Zone Militaire Viet Cong IV, objectif premier, n’ait été trouvée[33]. Bien que présentant des résultats encourageant concernant l’efficacité du nouveau dispositif anti souterrain, les insurgés réinvestiront la zone quelques mois plus tard, juste à temps pour permettre la préparation de l’offensive général du Têt 1968[34].

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Une préparation de terrain dans le cadre de l’opération Ceddar Falls

Suite à cet épisode qui changea le cours de la guerre, le renseignement américain parvint à trouver le QG Viet Cong de Saïgon conservant des cartes des tunnels dans la région de Cu Chi. Pourvu de ces précieuses informations et ne voulant plus risquer la vie des soldats devant le mécontentement massif de l’opinion publique américaine[35], la dernière action qui sera tenter contre les tunnels de Cu Chi sera une campagne de bombardement dit « en tapis » (« bombing carpet ») à partir de 1969[36]. Elle permettra de mettre hors d’état une grande partie des galeries soit en les révélant, soit en les faisant s’effondrer. Mais, cette opération fut bien tardive, les tunnels avaient déjà fait leur œuvre en ce que Nixon s’était fait élire sur la promesse de mettre un terme à la guerre au Vietnam[37].

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En guise de conclusion, on peut dire que les tunnels Viet Cong, notamment ceux de Cu Chi, furent une constante source de frustration pour les Américains du début de la guerre à leur départ en 1973. Bien que finalement sévèrement endommagé en 1969, le réseau du triangle de fer permit aux insurgés de choisir où et quand avaient lieux les affrontements en permettant la dissimulation des troupes ainsi que leur ravitaillement à la fois depuis le Cambodge et depuis le Nord-Vietnam via la piste Ho Chi Minh, ce qui sera déterminant lors de l’offensive général du Têt 1968. Les tunnels de Cu Chi sont le parfait exemple à la fois de la capacité des guérilleros à tirer tous les avantages du terrain et de la négligence américaine dans la préparation du conflit du fait de leur supériorité technique.

Aujourd’hui, les 120km de tunnels restant sont conservés par le gouvernement vietnamien et forment le complexe de Ben Dinh un lieu de mémoire ainsi qu’une destination touristique[38]. Certaines galeries sont praticables, ayant été préalablement élargies et sécurisées. Il est également possible de visiter les salles de réunions afin de s’immerger au mieux dans l’ambiance des souterrains. Les stands à la surface présentent les scènes de la vie quotidienne des soldats, les différents pièges utilisés dans les tunnels et même un champ de tir ouvert aux amateurs. Un incontournable pour qui visite Ho Chi Minh-Ville ou ses alentours.

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Une visite des tunnels de Cu Chi.

[1] https://www.lopinion.fr/blog/secret-defense/combats-soldats-dans-tunnel-23196

[2] http://guerre1418.org/html/thematiques_mines.html

[3] https://www.dailymotion.com/video/xm706y?retry

[4] https://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/en/article.php?laref=139&titre=battles-of-twin-tunnels-and-chipyong-ni

[5] Régis Pouget, La guerre souterraine au Viet Nam, Les tunnels de Cu Chi (1959-1975), Académies des sciences et lettres de Montpellier, conf. N 2796, Bull. 22, pp.29-42 (1993)

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/27/defi-30-jours-30-articles-30-tran-hung-dao-celui-qui-defit-les-armees-sino-mongoles-de-linvincible-kubilai-kahn/

[7] http://www.croisierebaiedhalong.com/attractions/la-grotte-des-bouts-de-bois-hang-dau-go.html

[8] Régis Pouget, La guerre souterraine au Viet Nam, Les tunnels de Cu Chi (1959-1975), Académies des sciences et lettres de Montpellier, conf. N 2796, Bull. 22, pp.29-42 (1993)

[9] Ibid.

[10] https://web.mst.edu/~rogersda/umrcourses/ge342/Cu%20Chi%20Tunnels-revised.pdf

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] https://www.youtube.com/watch?v=-jNx4Gcm54c

[20] https://www.la-croix.com/Monde/Vietnam-quand-vie-organisait-tunnels-pleine-guerre-2018-01-30-1300910010

[21] Ibid.

[22] https://web.mst.edu/~rogersda/umrcourses/ge342/Cu%20Chi%20Tunnels-revised.pdf

[23] https://www.scirp.org/html/2-1660400_74005.htm#txtF2

[24] https://web.mst.edu/~rogersda/umrcourses/ge342/Cu%20Chi%20Tunnels-revised.pdf

[25] Ibid

[26] https://www.scirp.org/html/2-1660400_74005.htm#txtF2

[27] Ibid.

[28] Ibid.

[29] Ibid.

[30] Ibid.

[31] Ibid.

[32] Ibid.

[33] https://web.mst.edu/~rogersda/umrcourses/ge342/Cu%20Chi%20Tunnels-revised.pdf

[34] https://www.scirp.org/html/2-1660400_74005.htm#txtF2 et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/?fbclid=IwAR0bsQ49gBjEv1DVCjkAO3zLFfhcUKIMQjvu1mtZCc0t2cUNPR3qurbQAWo

[35] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/12/10/guerre-des-images-0-en-guise-dintroduction-guerre-du-vietnam-et-medias/

[36] https://www.scirp.org/html/2-1660400_74005.htm#txtF2

[37] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/12/guerre-des-images-11-30-avril-1970-larmee-americaine-intervient-officiellement-au-cambodge-richard-nixon-ouvre-la-boite-de-pandore-khmere/

[38] https://generationvoyage.fr/visite-tunnels-cu-chi-saigon-ho-chi-minh/

Guerre des images #4/Raffinement macabre VI – 24 janvier 1966 – Opération Masher: la guerre du Vietnam sous le signe des hélicoptères.

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Que montre le cliché?

        Sur la pellicule apparait un groupe d’hélicoptères de ravitaillement et de combat (faisant parti des 50 appareils mobilisés) venus se ravitailler à une centaine de kilomètres au nord de Saigon alors qu‘ils participent a l’opération « Masher » qui a la particularité d’être la première opération américaine de “search and destroy” d’une telle ampleur et usant de tant de moyen héliportés (42 jours, 50 hélicoptères et 20 000 soldats américains, sud-vietnamiens et coréens).

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Henri Huet lors de la guerre du Vietnam

       Le cliché à l’étude est l’œuvre du photojournaliste francais Henri Huet (1927-1971) travaillant alors pour l’Associated Press. Métis “Franco-Annamite”, il parle parfaitement les langues françaises, vietnamiennes et anglaises, lui permettant ainsi d’être plus réactif que ses collègues. Reconnu pour son caractère intrépide conférant parfois à l’inconscience – Horst Faas, auteur du cliché du moine qui s’immole: https://vinageoblog.wordpress.com/2018/01/05/guerre-des-images-1-11juin-1963-limmolation-du-moine-thich-quang-duc-et-la-fin-de-la-stabilite-de-la-republique-du-vietnam/ , dira de lui qu’il va a la guerre comme on va au bureau” – il couvre la deuxième guerre d’Indochine à partir de 1965 jusqu’à ce qu’il trouve la mort lors de la campagne américaine au Laos en 1971. Il laisse derrière lui plusieurs photos marquantes du conflit (http://www.lepoint.fr/culture/henri-huet-la-guerre-du-vietnam-en-images-24-03-2011-1311038_3.hp) et son ancien patron et ami Horst Faas lui a rendu hommage en collaboration avec Helene Gedouin au travers du livre Henri Huet, j’étais photographe de guerre au Vietnam.

Dans quel contexte cette photo a-t-elle été prise?

 A l’occasion du dernier article de la série (https://vinageoblog.wordpress.com/2018/01/21/guerre-des-images-3-18-juin-1965-war-is-hell-les-germes-de-la-defaite-psychologique-et-politique-du-tet-68-et-les-breches-vietnamiennes-dans-le-concept-ame/ ), on avait déjà évoqué le fait qu’en avril 1965 le Nord Vietnam avait mobilisé son armée régulière pour renforcer les maquis Viet Cong après que les Américains aient commencé a intervenir directement sur le théâtre d opération. A la suite de la décision de Hanoi, Washington avait répondu par une surenchère de ressources militaires, hommes comme armes.

    Soucieux de circonscrire les maquis communistes par une guerre d’attrition foudroyante, le commandement américain décide de frapper fort: c’est le début de l’opération Masher (Broyeur en anglais).

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La province de Binh Dinh, théâtre de l’opération « Masher.

   Sur le terrain l’objectif est de dégager la province de Binh Dinh et plus particulièrement la ville de Quy Nhon. En effet, son emplacement géographique, proche des hauts plateaux du centre, en fait une position parfaite pour la guérilla communiste, passée maitresse de l’art de l’évaporation en cas de rapport de force désavantageux. La région donne par ailleurs d’excellente récolte de riz a même de ravitailler les Boi Doi (les GIs vietnamiens). La position est à ce point avantageuse pour les insurgés que l’endroit était déjà un sanctuaire Viet Minh contre les Français et qu’une école d’officier a été installée afin d’organiser des manœuvres d’entrainement. En outre la province se voit traversée par un axe de circulation cruciale: la route nationale 1. En bref la position est hautement stratégique[1].

   Afin de briller, l’US Army prévoit une opération “search and destroy” d’une ampleur jusqu’alors jamais atteinte: la coalition (Etats Unis, Sud Vietnam, Corée du Sud) aligne environ 20 000 hommes (y compris les renseignements et les équipages des hélicoptères) contre les 6 000 combattants de la 3ème division Viet Cong[2].

     Sur le plan technique et opérationnel, les Américains entendent jouer une carte maitresse pour remporter une victoire décisive: la 1ere division de Cavalerie, spécialisée dans l’assaut héliporté.

     Le combat se déroula sur 42 jours et se solda par une victoire sans appel des forces coalisées sur les communistes: en plus de remplir tout ses objectifs, l’opération détruit plus du tiers du corps de combat adverse (2389 morts, 600 blesses et 500 Chieu Hoi[3]) en limitant les dégâts (298 mort et 990 blessés). Pourtant, et ce sera le problème des Américains sur toute la longueur de la guerre, du fait qu’aucune troupe ne tienne la zone, la présence en force des insurgés est établie pas moins de 2 mois après la fin de l’opération « Masher »[4].

    Notons que le président Johnson, portant déjà l’engagement américain à bout de bras, avait profiter du lancement de cette opération “coup de poing” pour présenter au Sénat et a ses administrés un mémorandum dans lequel il estimait devoir porter a 400 000 le nombre de “boy” en Asie du sud est, alors qu’il avait déjà fait exploser les effectifs américains au Vietnam de 24 000 a 185 000 hommes entre décembre 1964 et décembre 1965. Devant les apparents succès des opérations aéroportées sur le terrain sa vision fut acceptée[5].

Pourquoi cette photo est elle représentative de l’évolution du conflit vietnamien?

    1966 est un virage central dans la guerre du Vietnam aussi bien du point de vue tactique qu’opérationnel dans les deux camps. Après une période de montée en puissance de la guérilla communiste depuis 1960, l’intervention massive des Américains a partir de 1964 et l’escalade de la guerre – notamment avec les débuts de la campagne “Rollin Thunder” – à partir du début de 1965, le conflit atteint une intensité qui ne variera guère avant son terme (à l’exception des grandes offensives communistes de 1968 et 1972). C’est le début du grand jeu de cache-cache entre l’insurrection et la contre insurrection: afin de reprendre initiative sur les guérilleros qui “frappent dur” puis se fondent dans la population ou disparaissent dans la jungle, l’état major américain, fort du succès de l’opération “Masher”, va miser sur les assauts héliportés à grande échelle, les précipitant dans les erreurs stratégiques que nous détaillerons plus tard.

       Plusieurs facteurs expliquent l’adoption de cette tactique par l US Army.

    Le plus simple reste le fait qu’un hélicoptère en lui même est facile, rapide, polyvalent (observation, transport, attaque) et peu couteux à produire, que les pilotes peuvent également être entrainés en un court laps de temps et que ce type d’appareil seul est capable d’aborder certains théâtres d’opération spécifiques à un pays comme le Vietnam (hauts plateaux sans routes, jungles denses, certaines parties du delta du Mékong). Par ailleurs, s’ils ne permettent pas de former une base de position défensive comme les blindés, leur potentiel en terme de puissance de feu (voir suite de l’article) en font de solides appuis aériens, permettant par balayage une couverture meurtrière de l’infanterie au sol. Pour toutes ces raisons, Washington mis en service pas moins de 11 827 hélicoptères de tout types (précisions techniques et opérationnelles à propos hélicoptères dans la suite de l article)[6].

    Une raison moins évidente réside également dans les intrigues politico-militaires des Etats Unis post seconde guerre mondiale. En effet, a partir de 1947 le National Security Act scinde l’armée américaine en deux branches: l’US Army (marine et armée de terre) et l’US Air Force. A partir de ce schisme les deux services vont se livrer une guerre intestine afin d’attirer un maximum de crédits dans leurs escarcelles respectives. Le concept de mobilité aérienne, au travers des hélicoptères, va dès lors permettre a l US Army de s’attirer les faveurs des décideurs politiques alors que l’armée de l’air est absorbée toute entière dans la campagne de bombardement sur le Nord Viêtnam.

   Ce concept est a l’époque tout nouveau étant donne que lors du second conflit mondial et de la guerre de Corée les hélicoptères n’avaient servis qu’à l’évacuation sanitaire de faible ampleur[7].

   Se préparant a une guerre frontale contre les Soviétiques a partir de la crise de Berlin en 1948 et dans un contexte dans lequel il existe un véritable culte du commando parachutiste, la piste héliportée se développe rapidement avec un principe simple: volant en dessous des radars, l’hélicoptère permet une projection rapide en territoire ennemi afin de s’occuper de cibles stratégiques difficiles a atteindre pour l’aviation pour des raisons diverses. Après quelques tribulations administratives et règlementaires les stratèges et logisticiens de l’armée de terre établissent le U.S. Army Tactical Mobility Requirements Board: Final Report du 20 août 1962 prévoyant les besoins matériels et le rôle tactique et opérationnel d’escadrons de chocs héliportés. mel gibsonDans la foulée la 11th Test Air Brigade est formée afin de concrétiser le concept de « mobilité aérienne ». Après plusieurs simulations concluantes et à l’occasion du conflit vietnamien, le groupe test devient la 1ère division de cavalerie aéroportée et est engagée a la mi-novembre 1965 dans la bataille de la vallée Ia Drang laquelle fut un succès (statistiques): 634 pertes dans le camp ennemi contre 79 côté américain[8]. On notera que le mélange entre le prestige des troupes d’élites aéroportées avec l’image romanesque de la cavalerie traditionnelle inspirera le film (encore un) We were soldiers avec Mel Gibson en colonel Hal. Moore.

      Victoire indiscutable, Ia Drang est considérée comme “un classique”, c’est à dire un modèle à suivre dès le 7 janvier 1966 à la prestigieuse école de stratégie américaine West Point[9]. Sur cette base se construit l’opération Masher au travers de laquelle les assauts héliportés vont devenir le pilier opérationnel des guerres modernes, même si la généralisation actuelle des drones semble bouleverser cette alchimie[10].

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Prenant exemple sur la tactique héliportée américaine, le grand rival soviétique utilisera massivement les hélicoptères de combat lors de la guerre d’Afghanistan entre 1979 et 1989. Ici un « MI 47 » soviétique au décollage à Kaboul.

     Pourtant derrière cette phase historique dans l’histoire martiale se dissimulait déjà un problème de taille que les hélicoptères en eux même ne pourraient contrer : après l’incursion fracassante des troupes d’élites pour briser le corps d’armé communiste, aucune troupe n’assurait la garnison dans la zone, réduisant de fait chaque assaut à un coup d’épée dans l’eau.

     Pire, la réussite de cette tactique plongera l’état major américain dans une cécité l’empêchant de voir et de combler ses lacunes stratégiques. Misant tout sur la technologie et la puissance de feu, l’US Army néglige sa doctrine politique. Le général Nord-Vietnamien Giap résuma la situation par cette formule dans Contribution à l’Histoire de Dien Bien Phu, Etudes Vietnamiennes n°3, 1966 : « Ce qui manquait aux colonialistes, ce n’étaient pas les armes. Ils disposaient sur ce plan d’une supériorité absolue. Il leur manquait surtout des hommes et des hommes qui voulaient combattre. De Lattre de Tassigny comme Navarre, avaient voulu former une armée fantoche pour pallier cette pénurie d’effectifs, mais la valeur combative d’une armée ne se réduit pas à une simple question numérique. Si vous voulez encore une preuve, voyez les Américains au Sud Vietnam : ils ont cru trouver des solutions avec des hélicoptères, des chars amphibies, des moyens de télécommunications ultramodernes, toutes sortes d’armes nouvelles, y compris les produits chimiques toxiques. Où en sont-ils maintenant au Sud Vietnam? Leur situation est encore plus précaire que celle du Corps expéditionnaire français il y a dix ans. ». Pour Greg Palmer, historien , cette vision borgne de la guerre du Vietnam conduisit les généraux américains a considérer que la seule stratégie valable était la recherche d’une utilisation optimale de la puissance de feu de la machine de guerre américaine, marginalisant le facteur humain et les conséquences néfastes que cette conception du combat eu sur les GIs[11] ( https://vinageoblog.wordpress.com/2018/01/21/guerre-des-images-3-18-juin-1965-war-is-hell-les-germes-de-la-defaite-psychologique-et-politique-du-tet-68-et-les-breches-vietnamiennes-dans-le-concept-ame/ ).

     A noter que certains stratèges américains mirent même en doute l’efficacité de la stratégie héliportée en soulignant le taux de perte incroyablement élevé des engins américains: sur les 11 827 machines engagées, 5 086 furent abattus (soit 43% de perte)[12].

Interlude technique :

            Comme le présent article est en partie considéré comme faisant partie de la rubrique « Raffinement Macabre », il convient de s’appesantir sur les modèles d’hélicoptères peuplant à coup sur votre imaginaire si vous avez déjà regardé un long métrage à propos du conflit vietnamien.

            Précisons d’abord que plusieurs missions étaient dévolues aux hélicoptères dans le cadre du concept d’assauts héliportés : transport de troupes, attaques, observation et transport lourd. La liste suivante n’est pas exhaustive, pour une étude technique plus complète je vous conseille le reportage suivant : https://www.youtube.com/watch?v=_mE5stttVSI .

            Dans la première catégorie on peut trouver le modèle le plus répandu au Vietnam, la  « monture » de la cavalerie américaine moderne : le Bell UH-1 Huey. Décliné en plusieurs versions, ce furent les modèles UH-1D et H qui occupèrent le plus les rangs américains. Ces appareils pouvaient transporter 12 soldats debout ou 6 blessés couchés et étaient souvent pourvu de mitrailleuses lourdes ou de miniguns à tribord et à bâbord afin de couvrir les troupes débarquant. Si la zone d’atterrissage se trouvait en zone de jungle dense, les Huey pouvaient transporter une bombe à retardement qui, une fois larguée, était déclenchée à quelques mètres du sol afin de coucher au sol toute la végétation.

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Un Bell UH-1 Huey au Vietnam

            Très polyvalent, le Huey fut même pensé pour l’attaque dans sa version Cobra disposant de pléthore d’instruments de mort: 2 miniguns, un canon de 7,62 mm, un lance grenade XM-75 et deux lances roquettes totalisant 76 munitions. Chargés de la couverture au sol et du balayage, les Cobra furent également truffés d’appareils de détection divers et très avancés pour l’époque. Très efficace contre une forte concentration d’ennemi, le Cobra est sans doute, avec Puff, the Magic Dragon[13], le meilleur exemple de la stratégie « tout pour la puissance de feu » de Washington.

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Version d’attaque du « Huey »: le Cobra.

            Egalement utilisé pour l’attaque mais se tenant la plupart du temps à un rôle d’observation et parfois de commandement des tirs d’artillerie ou des raids aérien, on trouve l’hélicoptère-œuf Hugues 0H-6A Cayuse. Plus petit, plus rapide et plus maniable, celui-ci précédait souvent les Huey lors des grandes vagues d’assauts héliportés à des fins de repérage et de couverture. Ils furent en ce sens les engins disposant de la plus grande gamme de détecteurs de l’époque afin de prévenir les embuscades et repérer la concentration des troupes ennemies. Ils étaient la plupart du temps équipés d’un minigun et d’un lance grenade.

l’hélicoptère-œuf Hugues 0H-6A Cayuse

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L’hélicoptère Hugues 0H-6A Cayuse

            Enfin s’agissant du transport lourd on trouve les hélicoptères Boeing CH47 Vertol Chinook, avec une charge utile de 6800kg et utilisé pour le transport de pièces d’artillerie légère et de véhicules légers, et le Sikorsky CH-54 Tarhe pouvant soulever jusqu’à 18 000 kg très souvent utilisé pour le transport des blindés et surtout des bulldozer et autres engins de terrassements nécessaire à l’installation des postes avancés.

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Le Tahre fut le premier hélicoptère de transport suffisamment puissant pour effectuer des missions d’hélitreuillages d’hélicoptères ou d’avions.

Quelle a été son impact?

            Ayant fait la « Une » du très estimé magazine Life, la photo fut certainement le dernier symbole de l’Amérique industrialisée et triomphante lors de la guerre du Vietnam, provoquant alors un élan de confiance et de patriotisme qui, se heurtant rapidement à l’absurdité du conflit vietnamien, provoquera en refluant une vague de désamour voir de haine à l’endroit des Etats Unis et de ses corps constitués.

            Elle symbolise également la situation des décideurs politico-militaires américains piégés dans la logique mathématique du « body count » et la surenchère technologique à défaut de trouver des solutions politiques au conflit.

 

[1] http://www.laguerreduvietnam.com/pages/operations/operation-masher-white-wing-24-janvier-1966-au-6-mars-1966.html

[2] Idem.

[3] Le Chieu Hoi est le nom du programme émanant du gouvernement de Saïgon prévoyant la grâce et un soutien financier aux guérilleros communistes changeant de camp.

[4] http://www.laguerreduvietnam.com/pages/operations/operation-masher-white-wing-24-janvier-1966-au-6-mars-1966.html

[5] Isaac Keister, Technology and strategy. The war in Vietnam, History Department Senior Thesis Western Oregon University, 1er juin 2016.

[6] Vietnam helicopter pilot association, Helicopter Losses During the Vietnam War, 1995.

[7] Isaac Keister, Technology and strategy. The war in Vietnam, History Department Senior Thesis Western Oregon University, 1er juin 2016.

[8] Idem.

[9] Idem.

[10] http://theconversation.com/drones-de-combat-et-ethique-de-la-guerre-le-debat-est-politique-1-57759

[11] Isaac Keister, Technology and strategy. The war in Vietnam, History Department Senior Thesis Western Oregon University, 1er juin 2016.

[12] Idem.

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/04/26/raffinement-macabre-1-puff-the-magic-dragon-sulfateuse-de-haute-volee/

Raffinement macabre V – Les chiens de guerre durant la première et deuxième guerre d’Indochine.

Même si l’utilisation des chiens de guerre remonte au début de l’humanité, ceux –ci vont trouver une place tout à fait spéciale lors des deux guerres d’Indochine. En effet la pratique de la « guerre révolutionnaire » de type maoïste et des tactiques de guérilla de tradition vietnamienne (comme théorisées par Tran Hung Dao[1]) poussa largement les armés française et américaine à s’équiper en chien de guerre pour plusieurs raisons.

            D’abord, face à la tactique « frapper fort puis disparaître » sous couvert de la forêt, les chiens furent utiliser pour le pistage des guerilleros à travers la dense forêt vietnamienne où l’on peut difficilement voir et entendre, représentant alors 2/3 de la surface totale du pays.

            Ensuite, le facteur politique étant déterminant pour les insurgés, les chiens, dressés pour flairer les explosifs et les intrus, constituaient des détecteurs précieux pour la défense des points sensibles, aussi bien militaires que civils.

            Enfin, les pièges et mines en tout genre tenant une place centrale dans la tactique de démoralisation des soldats français et américains, les chiens permettaient d’ouvrir les marches dans des zones à risque.

            Si les aspects de ce type de guerre sont rapidement survolés ici c’est parce vous pourrez trouver d’avantages de détails à ce propos dans les articles suivants : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/21/defi-30-jours30-articles-24-strategies-politiques-et-militaires-pendant-les-deux-premieres-guerres-dindochine-monolithisme-vietnamien-et-flottement-francais-puis-americain/ , https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

Une petite parenthèse technique s’impose à propos des rôles des chiens de guerre dans l’histoire :

  • Le chien sanitaire : premier rôle connu du chien militaire (Egypte des Pharaons). Le chien sanitaire ou chien infirmier à pour but de repérer les blessés et de lécher leurs plaies, la bave de chien étant antiseptique[2].
  • Le chien de patrouille, de pistage et de garde : il s’agit de profiter des qualités sensorielles du chien à des fins de détection d’intrus sur un théâtre d’opération où les sens des soldats sont inefficaces (nuit, végétation dense, ennemi proche, etc…)
  • Le chien de traits ou porteur : tout est dans l’appellation, il s’agit d’utiliser les chiens comme moteurs. La mécanisation rendit rapidement les chiens obsolètes pour cette fonction.
  • Le chien démineur : il s’agit d’exploiter les qualités olfactives du chien pour détecter des matériaux explosifs.
  • Le chien messager.

            Afin de comprendre l’histoire et le rôle de ces corps d’armée cynophiles durant les deux première guerres d’Indochine je vous propose une petite étude historique d’abord du côté du Corps Expéditionnaire Français d’Extrême Orient (CEFEO) puis de celui de l’armée américaine.

            Lors de l’avènement de la guerre d’Indochine, les Français sont très en retard concernant le dressage de chiens de guerre et leur utilisation tactique.

            En effet un préjugé négatif persistant dans l’armée française depuis le début de la mécanisation, le chien étant jugé obsolète face au progrès technologique, empêche toute action massive et laisse les initiatives à des particuliers (comme le centre de dressage du général Lyautey à Lille).

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Charlot, le chien décoré de la croix de guerre pour bravoure en 1919.

            Pourtant le chien de guerre avait fait ses preuves durant la première guerre mondiale. Ainsi il faut attendre 1915 pour que Millerand, ministre de la guerre, commence à amorcer le développement public des chenils militaires devant les besoins des armées (agacées de la lenteur de leur ministre de référence) : un centre de dressage est fondé en décembre 1915 (seulement pour des chiens de guerre « sanitaires ») et il faut attendre 1917 pour voir le « Service des Chiens de Guerre » institutionnalisé. Malgré les résultats probants et la décoration d’un chien de la croix de guerre (plus haute distinction militaire de l’époque), la démobilisation des chiens de guerres en 1919 et leur envoi dans des chenils de la SPA ou auprès des particuliers signa, après des débuts laborieux, la fin de l’idée d’utiliser des chiens en permanence sous les drapeaux.

            Aussi lorsque la seconde guerre mondiale éclate, l’armée française est, encore une fois, dépourvu d’effectifs notables en chien de guerres alors que les Allemands, ayant tiré les leçons de la première guerre mondiale, en aligne près de 200 000 (contre quelques centaines côté français). Les retours d’expérience des maquisards français ainsi qu’un état major moins bouffi de suffisance après la défaite de 1940 conduisent l’armée à reprendre les projets cynophiles après la fin de la deuxième guerre mondiale.

            Le début de la guerre en Indochine voit donc une volonté affirmée par les Français de se doter sérieusement en chien de guerre. Seulement le peu de base technique et de chiens utilisés durant la seconde guerre mondiale posent un problème opérationnel. Aussi les premiers chiens envoyés en Indochine furent des chiens pris à la Wehrmacht après sa défaite. Il faut attendre 1949, c’est à dire avec l’entrée en guerre de la Chine communiste sur le théâtre indochinoise, pour que le Service Vétérinaire de l’Armée fonde le 10ème groupe vétérinaire de Linx, issu d’un ex chenil militaire allemand en zone occupée par les Français. Ce centre modèle fut la base du développement des chiens de guerre dans l’armée française[3].

            Malgré tout l’utilisation des chiens de guerre en Indochine ne fut pas optimum en raison des difficultés techniques (dressages) et logistiques (temps et équipements). Ainsi les chiens furent cantonnés à des tâches sanitaires ou de gardes.

Il faudra attendre 1951 pour que les chiens deviennent pisteurs et/ou éclaireurs dans les « cynocommandos opérationnels légers » opérant au Tonkin avec une certaine efficacité malgré leurs sous effectifs évident. Les officiers français avaient dans ce cadre étudier la méthode des Américains lors de la guerre du Pacifique ainsi que celle des Waffen SS lors de la guerre de partisan qui les opposèrent aux guérilleros communistes de Tito en Yougoslavie. Composées d’un groupe de maximimum 6 personnes, ces unités étaient chargés du « nettoyage » de certaines zones soit par eux même soit de la localisation des groupes ennemis à neutraliser. Elles étaient composées d’au moins un chien de pistage, d’un officier (généralement français) et de troupes locales connaissant bien le terrain. Armés uniquement de matériels légers et de vivre en quantité importante, il s’agissait d’assurer une occupation optimale du terrain, d’empêcher les replis rapides de l’ennemi ou de ramener des renseignements sur les caches d’armes très souvent enterrées[4].

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Insigne d’un commando cynophile en Indochine.

C’est dans ce souci de rapidité et d’adaptation dans la course contre la montre avec le Viet Minh que l’armée française innova malgré tout avec le premier chien parachutiste. Les Français furent même pionniers étant donné que c’est Pierre Blanchard qui eut l’idée de tester son parachute avec un chien depuis son dirigeable en 1785, le chien ne fut jamais retrouvé… A vrai dire la France se distingue par les premiers parachutages de chien réussis, les américains ayant tenté l’expérience sans succès en Normandie. Le premier test réussi eut lieu à l’école de saut de Meucon en 1949 pour être ensuite directement utilisé sur le terrain[5].

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Un chien parachutiste français. 

 

            Du fait du manque de temps pour créer un véritable cheptel et affiner les techniques de dressage les chiens démineurs ne seront pas utilisés en Indochine, il faudra pour cela attendre 1959 et la guerre d’Algérie où ils s’avéreront très efficaces.

            Au final le manque de temps associé au retard accumulé par l’armée française en la matière ainsi que la désorganisation de l’armée suite au raz de marée nazi ne permirent pas aux troupes cynophiles de fonctionner à plein potentiel, malgré des résultats sur le terrain très encourageant (réduction de 60% des pertes en patrouilles, des centaines de milliers de dollars d’équipement, augmentation du moral des troupes en présence d’un chien, « nettoyage de sanctuaire Viet Minh[6]).

            Ainsi l’impossibilité de sélectionner les races précisément par défaut d’expérience et le manque d’effectif dans chaque race poussa les militaires à une diversité rendant l’efficacité et les possibilités de dressage aléatoires. Ainsi, sur les 1500 chiens (environ) déployés au côté des armées, furent utilisés depuis la métropole : le Berger allemand (majorité du cheptel, principalement issus des chenils de guerre allemand), le Braque, le Bleu d’Auvergne, le Pointer, le Fox Terrier à poils ras ; venant d’Afrique : le Sloughis ; venant de Chine : le Chow-Chow ; provenant des races de chien locales : le chien de Phu Quoc, le Méo, le chien Annamite à poil ras, le chien de Dalat[7].

            De la même façon le dressage rudimentaire des premiers chiens les rendaient extrêmement agressifs et de nombreux cas de morsures accidentels ont été recensés durant le conflit. Par ailleurs la compréhension limitée du chien, aussi bien dûe au dressage qu’à l’intelligence de la race de chien en elle même, le rendait difficile à commander lors de certaines missions commando nécessitant discrétion, synchronisation et rapidité[8]. De ce fait le rôle principal des chiens de guerre durant la guerre d’Indochine fut la patrouille et la sentinelle.

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Un commando cynophile dans la région de Guelma (Algérie), 1959.

            A titre de symbole le premier mémento « sur les conditions d’utilisation et d’entretien des chiens de guerre en Indochine » ne sera publié qu’en juin 1954[9], soit environ un mois après la défaite de Dien Bien Phu. Par extension la vocation cynophile de l’armée française se matérialisera pleinement lors de la guerre d’Algérie où, ayant affiné les techniques de dressages et la synchronisation entre les sections cynophiles et les sections classiques, les chiens se révèleront beaucoup plus utiles et efficaces dans la traque (frontière marocaine et régions montagneuses), le renseignement (découverte de cachette, identification de suspect par le flair) et la détection d’explosif.

            Quant aux américains, la position isolationniste qu’ils tenaient avant la seconde guerre mondiale les éloigna des conflits modernes et donc de l’élevage des chiens de guerre. Malgré tout, ils firent connaissance avec ces méthodes lors de l’envoi d’un contingent pour participer à la première guerre mondiale du côté de la triple entente (Russie, France, Royaume Uni) en 1917. Leurs connaissances se limitaient alors aux chiens sanitaires, aux chiens messagers et, du fait de la conquête de l’Ouest, aux chiens de patrouille ou de chasse.

            Ce retard fut néanmoins très rapidement comblé lorsque l’attaque surprise de Pearl Harbor par l’aéronavale nippone plongea les Etats Unis dans la seconde guerre mondiale en 1942. Suite à la capture de plusieurs officiers allemands survivant d’un naufrage de sous marin, l’US Army se dota en masse en chien de patrouille et sentinelle. Le département « K-9 » (s’approchant phonétiquement du mot « canine » en anglais) fut mis en place décembre 1942 avec l’objectif, quelque peu fantasque, de dresser 125 000 chiens de guerre, principalement pour les théâtre d’opération dans la jungle des îles du Pacifique. Bien que les techniques de dressages fussent également très rudimentaires chez l’oncle Sam et que les conditions tropicales rendaient l’efficacité de leur travail aléatoire, les chiens de pistage et de patrouille utilisés comme chien éclaireur pour ouvrir la marche des colonnes firent des coups d’éclats. C’est le cas notamment du chien Heil durant la très éprouvante bataille de Guadalcanal qui sauva une compagnie entière en détectant une force armée nippone dans la jungle. Utile dans la jungle dense où les combats sont rapprochés, les chiens de guerre ne furent guère utilisés par les américains en Europe – si ce n’est pour le déminage – du fait de l’échelle des champs de bataille et de la rapidité des mouvements de troupes d’infanterie ou de blindés.

            1500 d’entre eux furent également déployés lors de la guerre de Corée mais, comme en Europe la forme du conflit, principalement basé sur des assauts rapides et des raids aériens, cantonna la fonction des chiens à la garde et à la patrouille[10].

            Le début de la guerre du Vietnam/ seconde guerre d’Indochine marqua un réinvestissement de l’armée américaine dans les chiens de guerre. En 1965 beaucoup étaient déjà déployés sur les bases aériennes américaines où ils stoppèrent de nombreuses vagues d’infiltrations (notamment à Pleiku, Bien Hoa, Phan Rang, Ban Me Thot).

Cependant, l’intensité de la guerre allant croissante, la tactique de guerre d’attrition du général Westmorland[11] requit des moyens de traque plus efficace que les balbutiantes technologies de détection d’alors.

Aussi l’US Army prit conscience que former des chiens se cantonnât à la surveillance de certains périmètres ne suffisait plus. L’Etat Major américain prit donc contact avec l’armée anglaise qui défit des insurrections communistes en Indonésie et en Malaisie à l’aide de chiens ayant subit un dressage à la traque extrêmement pointu pour l’époque (les chiens savaient ainsi suivre leurs « proies » à une distance de 50 mètres en étant équipé d’un radiotransmetteur donnant au renseignement la position en temps réel. Les britanniques avaient mis sur pieds des groupes cynophiles tactiques légers, à l’image des Français en Indochine, mais avaient poussé beaucoup plus loin la démarche en fondant une école de dressage modèle à Johor Bahru (Malaisie). Ainsi, bien que l’Etat Major britannique fût gêné par la demande américaine – le Royaume Uni et la Malaisie avaient signé une convention de non intervention dans le conflit indochinois – il consentit à faire don de 14 chiens de traque, des labradors noirs parfait pour l’obscurité de la jungle, et à entrainer en cachette quelques maitres chiens américains[12]. Ainsi furent fondé les « Combats Trackers Team » sur le modèle anglais : un officier, un maitre chien, un mitrailleur et deux « Kit Carlson scouts[13] » capable, avec la détection du chien, de déterminer le nombre d’homme en déplacement, leur équipement ainsi que leur vitesses de déplacement. A la base conçues pour opérer seules, ces formations furent rapidement intégrées à des sections d’infanteries plus vastes afin de détruire rapidement les sanctuaires des guérilleros communistes. A noter d’ailleurs que durant la période de présence américaine sur le théâtre indochinois, les chiens de traque furent les quasi seuls moyens pour les américains de détruire ces sanctuaires. Un maître chien vétéran raconte même que les insurgés mettaient très souvent des récompenses sur la tête des chiens de traque durant le conflit[14].

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Un cynocommando américain durant la guerre du Vietnam.

Après l’attaque du Têt 1968, 1400 chiens de traques étaient mobilisés (l’armée américaine n’avait pas tenu les comptes avant cette date) et les activités redoublèrent. Seulement les soldats du Front de Libération du Sud Vietnam trouvèrent petit à petit des parades aux chiens de traques et l’efficacité de ceux ci diminua rapidement avec le temps[15].

Avec le perfectionnement des techniques, les Américains tentèrent une astuce chimique pour améliorer la détection en pulvérisant la substance appelée squaline, une hormone présente dans la sueur et à laquelle les chiens sont très sensibles. Il s’agissait de pulvériser cette substance sur une zone donnée pour pouvoir pister quiconque y passerait. Bien que les informations sur ces opérations ne soient pas encore déclassifiées, il semble que cette méthode ne connut pas d’utilisation à grande échelle, la squaline étant difficile à produire en quantités industrielles[16].

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Croquis d’exemple de « piège à tigre ».

En plus de la traque, les chiens de guerre de la seconde guerre d’Indochine se distinguèrent de par leur efficacité à prévenir les divers pièges laissés en immense quantité par la guérilla communiste (mine, « booby trap/attrape nigaud », « pièges à tigre » consistant en des fosses hérissées de bambous acérés couverts d’excrément pour que la plaie s’infecte, les « portes pièges » consistant en une grille de bambou se relevant soudainement pour crucifier le piégé). On estime que 15 à 20% des pertes américaines sont directement liées à ces pièges (soit entre 8700 et 11 600 hommes)[17]. Et cela aurait pu être bien pire sans les chiens. En plus de constituer des armes meurtrières, les « surprises » communistes sapaient à la fois le moral des troupes et l’opinion publique américaine.

Aussi le « Limited Warfare Laboratory » (le laboratoire de guerre restreinte) d’Aberdeen mit rapidement au point une technique de dressage de chien de déminage – ou « M-dog » – très efficace dans la détection des mines, booby traps, piège à tigre, tunnels et caches d’armes ennemis. Ils dépassèrent même les espoirs de l’armée en se révélant capable de détecter les explosifs auxquels ils n’avaient pas été entrainés. Ils pouvaient détecter des mines enfouies sous le sol entre 20 cm et 4 m ainsi que les booby traps suspendus et les fils déclencheurs à une distance comprise entre 1 et 5 mètres. Une fois repérer, ils s’asseyaient près de l’emplacement à moins d’un mètre. Ils furent surtout utilisés lors des patrouilles mais aussi pour dégager le chemin de colonnes imposantes ou de forces de reconnaissance importantes. Les équipes cynophiles ouvraient la route suivi de près par des fantassins lourdement armés, venaient ensuite les démineurs équipés de détecteur de mine « poêle à frire » puis parfois des camion poussant d’immense cylindre faisant explosé les mines restantes[18].

Enfin le rôle moral des chiens dans les unités combattantes a été fondamental bien qu’insuffisants pour décrocher une victoire. Toujours est il que selon les sondages réalisés dans l’armée américaine lors du conflit pas moins de 85% des soldats des unités combattantes estimaient que la présence des chiens avaient accrus sensiblement la sécurité en patrouille contre 12% étant peu impressionnés et 3% les jugeant défavorablement. Et pour cause, toujours selon l’US Army, la présence des chiens durant la seconde guerre d’Indochine auraient permit de sauver pas loin de 10 000 vies[19].

Cet attachement des soldats aux quelques 4000 chiens de guerre ayant servi dans l’armée américaine s’est surtout ressenti à la fin du conflit lorsque les chiens furent démobilisés et confiés à l’armée du Sud Vietnam qui, ne maitrisant pas leur utilisation militaire, les euthanasièrent pour leur grande majorité. Ceci est également en partie dut au fait que les chiens furent considérés par les supérieurs de l’armée américaine comme des équipements obsolètes, négligeant la fonction « humaine » des canidés.

L’association des anciens maitres chiens rapporta que plusieurs vétérans du Vietnam, en plus d’être horrifiés par cette pratique, avaient souffert d’un syndrome de stress post traumatique directement lié à l’abandon de compagnons de combat à quatre pattes qui, en plus de leur sauver la vie dans beaucoup de cas, leur avaient dispenser une affection sans condition, véritable phare dans l’épaisse absurdité de la seconde guerre d’Indochine[20].

C’est d’ailleurs après ces évènements que la « United States War Dogs Association » fût fondée afin de faire reconnaître les mérites des chiens de guerre par l’Etat et l’opinion publique mais également de leur assurer une « démobilisation » honorable. Ces revendications furent solidement appuyés par une série de documentaires vidéos et de livres visant à glorifier ces « héros trahis et abandonnés du Vietnam ». Voir notamment le documentaire de Jeffrey Benett « War Dogs : America’s forgotten heroes » et le livre de Michael Lemish, vétéran du Vietnam et spécialiste en hitsoire des chiens de guerre, « Forever forward : K-9 operations in Vietnam ». Concrètement ces revendications ont abouti dans les années 2000 lorsque le président Bill Clinton promulgua une loi prévoyant la réhabilitation civile des chiens de guerre américains mais surtout autorisa l’établissement de monument au mort en l’honneur des chiens tombés au combat. On en dénombre actuellement 3 aux Etats Unis : le premier et le second furent fondés grâce aux dons à l’association respectivement au Musée de l’armée de l’Air March Field à Riverside (Californie) et le second à Fort Benning en Géorgie ; le troisième fut implanté par l’armée elle même à San Antonio au Texas en 2013, chose impensable une dizaine d’année auparavant[21]. A noter qu’un projet de mémorial canin jouxtant le mémorial des vétérans du Vietnam à Washington est actuellement à l’étude outre-atlantique. Ainsi, les guerres en Afghanistan puis en Irak réactivant les besoins en chien de guerre de l’US Army, les chiens militaires sont devenus de véritables figures angéliques à partir de l’intervention américaine au Vietnam[22].

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En plus des 3 mémoriaux nationaux actuels, beaucoup d’initiatives locales contribuent à honorer les mémoires des chiens de guerre américains. Ici le mémorial des chiens et maitres-chiens du New Jersey.

En guise de conclusion on peut estimer que les deux conflits indochinois furent l’occasion aussi bien pour l’armée française que pour l’armée américaine de développer les acquis de la seconde guerre mondiale pour les adapter aux conditions de la « guerre asymétrique » pratiquée par les partisans communistes vietnamiens.

Cette pratique de la guerre fait directement écho aux guerres auxquelles sont confrontés les soldats français et américains sur les théâtres afghans, irakiens, centrafricains, maliens, etc… Aussi ; bien que le chien de guerre actuel diffère grandement de celui utilisé durant la première et la seconde guerre mondiale de par son entrainement, ses capacités et la façon dont il évolue dans le système d’arme homme-chien; il semble que ses tâches n’aient guère changées (garde des installations sensibles, appui d’infanterie, chien sanitaire, patrouille, déminage) mais que certaines fonctions se distinguent à l’heure actuelle (lutte contre les trafics de drogue, lutte contre le terrorisme).

Il apparaît par ailleurs que le chien, malgré sa rusticité, résiste à l’obsolescence que pourrait engendrer les avancées technologiques considérables et s’insère parfaitement dans un rôle qui leur est complémentaire. Raison pour laquelle on peut estimer sans trop de risque que le chien de guerre a encore un bel avenir devant lui.

A titre d’information, la maison mère de la cynotechnie militaire française est le 132ème Bataillon ou Groupe Cynophile de l’Armée de Terre (132ème G.C.A.T) sis à Suippes à quelques kilomètres de Châlons-en-Champagne (51). Ce chenil militaire est le plus grand d’Europe et demeure une référence en matière de formation de maitres-chiens[23].

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Le 132ème C.G.A.T de Suippes lors du défilé du 14 juillet 2016.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/27/defi-30-jours-30-articles-30-tran-hung-dao-celui-qui-defit-les-armees-sino-mongoles-de-linvincible-kubilai-kahn/

[2] http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5613332n

[3] Sébatsien Polin, Le chien de guerre – utilisations à travers les conflits, Thèse pour e doctorat vétérinaire, Ecole Nationale Vétérinaire d’Alfort, 2003, p. 44

[4] Idem.

[5] Idem, p. 63 ?

[6] US Military Review – n°4 –juillet 1953.

[7] Ministère des armées, Memento sur les conditions d’utilisation et d’entretien des chiens de guerre en Indochine , 1954, p.22

[8] Général Paul Ely, Les enseignements de la guerre d’Indochine (1945-1954), Tome 1.

[9] http://laguerreenindochine.forumactif.org/t2192-memento-sur-l-utilisation-du-chien-de-guerre-en-indochine

[10] Sébatsien Polin, Le chien de guerre – utilisations à travers les conflits, Thèse pour e doctorat vétérinaire, Ecole Nationale Vétérinaire d’Alfort, 2003, p.44-46.

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[12] https://medium.com/war-is-boring/the-u-s-army-had-secret-war-dogs-in-vietnam-67a98311a734

[13] Du nom de Christopher « Kit » Carson célèbre trappeur et explorateur américain ayant par la suite intégré l’armée du Nord lors de la guerre de sécession. Il fut le premier explorateur à systématiquement enrôler des indiens dans ces expéditions afin de pas être surpris par les conditions naturelles ou les tribus autochtones. Son nom fut repris pour désigner les Vietnamiens anciennement soldats du Viêt Cong ralliés aux américains.

[14] http://edition.cnn.com/2010/LIVING/02/12/war.dogs/index.html

[15] Sébatsien Polin, Le chien de guerre – utilisations à travers les conflits, Thèse pour e doctorat vétérinaire, Ecole Nationale Vétérinaire d’Alfort, 2003, p.47

[16] Sébatsien Polin, Le chien de guerre – utilisations à travers les conflits, Thèse pour e doctorat vétérinaire, Ecole Nationale Vétérinaire d’Alfort, 2003, p.47

[17] Idem, p.54.

[18] Idem.

[19] Idem.

[20] http://edition.cnn.com/2010/LIVING/02/12/war.dogs/index.html

[21] http://www.reuters.com/article/us-usa-military-dogs/u-s-military-dedicates-first-national-monument-to-combat-dogs-idUSBRE99S00120131029

[22] http://www.rfi.fr/hebdo/20150313-etats-unis-passion-americains-chiens-soldats-guerre-afghanistan-vietnam

[23] http://www.defense.gouv.fr/terre/l-armee-de-terre/le-niveau-divisionnaire/1re-division/132e-bataillon-cynophile-de-l-armee-de-terre

Raffinement macabre (HS) – L’histoire derrière la photo « Accidental Napalm ».

            Le cliché connu sous le titre d’ « Accidental Napalm » a été pris par Nick Ut le 8 juin 1972, publié dans le New York Time et a assuré la reconnaissance du photographe en lui valant le prix Pullitzer de 1972.

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« Accidental napalm » par Nick Ut, 1972.

            En plus de d’incarner crûment la cruauté de la seconde guerre d’Indochine durant laquelle des civils furent délibérément pris pour cible, la photo a été érigée comme « icône publique » traduisant l’horreur de la guerre.

            Si elle a fait sensation aux Etats Unis, il convient néanmoins de noter que le raid précédent la course des enfants a été exécuté par les soldats sud vietnamiens – évidemment entrainés et pourvus en armes par les américains – et que le village frappé par le napalm n’était pas la cible visée par les pilotes, d’où le nom de la photo « accidental napalm ». Les victimes sont en grande partie des soldats sud vietnamiens et des civils. Une preuve retentissante de l’absurdité de la guerre américaine au Vietnam, du gouvernement fantoche de Saïgon et de la prise pour cible volontaire des civils durant le conflit.

            C’est la petite fille au milieu de la photo, répondant au nom de Kim Phuc, qui est au centre de l’attention étant donné qu’elle a été grièvement brulée. Réfugiée dans un temple alors que des combats se déroulent non loin, la petite et sa famille voient un avion de reconnaissance passer puis un bombardier larguer ses bombes. Mortellement brûlée et ayant dû arracher ses vêtements enflammés, elle court sur la route n°1 où elle croise un groupe de journalistes internationaux dont fait partie Nick Ut, l’auteur de la photo.

            Malgré une douche à l’eau par le reporter britannique Christopher Wain, la petite fille est en danger de mort du fait de ses brûlures. Le même Nick Ut et son équipe la conduisent à l’hôpital. Pendant que la photo se propage, la vie de la petite ne tient qu’à un fil en raison du sous effectif et du sous équipement de l’hôpital où elle est soignée. Mais Wain, voulant raconter l’histoire de celle qu’on appelle déjà « la fille de la photo », remue ciel et terre afin qu’elle soit transférée à la clinique Barsky pour les grands brûlés. Dans la biographie de Kim Phuc par Denise Chong, on peut apprendre que l’étape la plus difficile pour le journaliste britannique fut d’obtenir la permission de transfert par les autorités sud vietnamiennes, celles-ci craignant une très mauvaise publicité pour l’armée et le gouvernement. Après 14 mois de soins – dont 40 jours dans un état critique et 17 opérations – elle finit par rentrer chez elle, hors de danger. Elle rencontre un peu plus tard le journaliste allemand Perry Kretz qui lui permet d’aller se faire opérer en Allemagne de l’Ouest afin de soigner les douleurs qui la hantent encore.

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Kim Phuc à l’aéroport de Bangkok avec le journaliste allemand Kerry Pretz, 1984.

            Après la chute de Saïgon, le gouvernement communiste du Vietnam réunifié voie le potentiel de la « fille de la photo » pour devenir le symbole de la brutalité impérialiste américaine. Elle devient donc un outil de propagande très commode pour Hanoï qui la fait tourner dans plusieurs films de propagande et lui fait rencontrer plusieurs journalistes du bloc de l’Est à l’occasion de conférence « anti impérialiste ». Elle est ensuite envoyée étudier la pharmacologie à Cuba où elle rencontre son actuel mari, lui aussi étudiant vietnamien à La Havane. Ils « s’évadent » en 1992 à l’occasion de leur voyage de noce les conduisant en URSS. Pour ce faire les deux jeunes mariés profitent de l’escale à Terre Neuve pour quitter l’avion en douce et pénétrer sur le territoire canadien avec la bénédiction des autorités locales.

            Kim Phuc devient citoyenne canadienne, fonde une famille avec son compagnon et devient ambassadrice de bonne volonté de l’Unesco pour la paix[1]. Incapable de lever correctement le bras gauche et souffrant à chaque changement de saison, « la fille de la photo » bénéficie de plusieurs opérations lasers à Miami en 2015, une occasion pour retrouver Nick Ut qui réalise un reportage sur sa vie[2].

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Kim Phuc en train de se faire soigner par Jill Waibell.

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John Plummer et Kim Phuc en 1996 lors du Veteran’s day.

            Il est à noter qu’entretemps Kim Phuc va renouer avec la propagande – même si l’euphémisme néolibréale préfère le vocable « relations publiques » – en participant à une campagne de l’armée américaine voulant contrecarrer les effets destructeurs de la photo « accidental napalm ». Une rencontre fut ainsi organisée par l’US Navy pour le « Veteran’s day » devant le monument au mort de la guerre du Vietnam entre elle et un certain John Plummer, censé faire partie de la chaine de commandement qui donna lieu au bombardement de napalm qui blessa la petite fille d’alors (dans les faits il n’avait rien à voir avec l’événement et l’armée le savait[3]). Bien que le symbole soit fort, il ne contrebalancera jamais l’effet dévastateur de la photographie de 1972.

            Elle explique sa participation à ce programme : « J’ai longtemps voulu fuir cette petite fille plongée dans le chaos de la guerre du Vietnam. Mais la photo m’a toujours rattrapée. De partout des gens surgissaient en disant : « C’est bien vous ? Quelle horreur ! » » Et j’avais l’impression d’être doublement victime. Et puis j’ai décidé que ce qui m’apparaissait comme une malédiction avait aussi été ma chance. Et qu’il me revenait de choisir le sens à donner à cette photo. » Elle illustrait l’épouvante de la guerre ? « Je deviendrai une ambassadrice de la paix. » Elle montrait la barbarie ? « Je parlerai d’amour et incarnerai le pardon. » Elle évoquait la mort ? « Je montrerai la vie ! Elle ne m’a guère épargnée, mais c’est elle qui triomphe. La tragédie n’a jamais anéanti l’espoir. Des anges gardiens sont sans cesse apparus sur mon chemin. Et c’est bien cela le miracle ! ».           

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Détournement de la photo « accidental napalm » par Banksy, 2006.

[1] http://www.unesco.org/new/fr/goodwill-ambassadors/kim-phuc-phan-thi/

[2] https://www.theguardian.com/us-news/2015/oct/26/vietnam-wars-napalm-girl-kim-phuc-has-laser-treatment-to-heal-wounds

[3] Patrick Hagopian, The Vietnam War in American Memory : Veterans, Memorials, and the Politics of Healing, University of Massachusetts Press, 2011.

Raffinement macabre n°4 – Le napalm : de « pilier » à « mouton noir » de la stratégie américaine au Vietnam.

« J’aime l’odeur du napalm au petit matin »                                                                        Capitaine Kilgore dans Apocalypse Now

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Louis F Fieser (1899- 1977), professeur de chimie organique à Harvard.

Le napalm est une matière incendiaire créée en 1942 dans les laboratoires de Louis F. Fieser à Harvard (Etats Unis) afin de palier à l’inefficacité relative des bombes incendiaires et des lance-flammes apparus pendant la première guerre mondiale. Le principal problème résidait dans le fait que l’essence brulait trop vite pour être efficace contre les bâtiments où les soldats. Aussi fut elle mélangée avec du caoutchouc afin de s’épaissir, de bruler moins vite et surtout de coller à la peau. Lors de leur entrée en guerre dans le pacifique, les Etats Unis étaient en manque de cette matière première, l’Asie étant en guerre depuis le milieu des années 30, il a fallu trouver un moyen de substitution de synthèse. Le nom de la substance vient d’ailleurs des additifs chimiques mis dans l’essence pour la fabriquer : les acides NAphthenique et PALMitique. L’ « agent incendiaire fait d’essence gélifiée » appelé napalm était né.

            Le napalm est opérationnel à la fin de la 2ème guerre mondiale pour être utilisé pour la première fois dans un lance flamme contre les Japonais en Papouasie Nouvelle Guinée le 15 décembre 1943. Il fut par la suite utilisé sous forme de bombe dans le Pacifique le 15 février 1944 et six mois plus tard en Europe.

            Remarqué pour ses qualités (grande élasticité, pas d’inflammation spontanée donc manipulation facile, grande capacité à enflammer d’autres matériaux inflammable) et sa puissante force de frappe, le napalm se généralise jusqu’à être largué en masse sur Tokyo le 9 mars 1945, ravageant un quart de la ville et tuant entre 85 000 et 100 000 civils. S’en suivent dès le lendemain les bombardements de 64 villes japonaises[1]. Le désastre humanitaire issu de ces raids ne sera éclipsé que par les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Au total 14 000 tonnes de napalm seront utilisées sur les deux théâtres de guerre.

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Photo aérienne de Tokyo suite aux bombardements au napalm. A l’époque les villes japonaises étaient surtout construites en bois.

            Utilisé en petite quantité par les américains durant la guerre civile grecque et par les Français durant la première guerre d’Indochine, le napalm réapparait dès le 26 juin 1950 – premier jour de la guerre de Corée – pour être utilisé en masse contre les troupes communistes coréennes. Dès octobre 1950 le New York Herald Tribune titrait « Napalm, l’arme numéro 1 en Corée. ». Et pour cause ! On estime que 32 357 tonnes d’essence gélifiée se sont abattues sur la Corée du Nord[2].

            Entre les guerres de Corée et du Vietnam (1953 – 1961) deux utilisations – non reconnues officiellement – sont à recenser : les Français en Algérie entre 1954 et 1962 et à Cuba entre 1956 et 1961. Si ils furent moins massifs qu’auparavant, les bombardements incendiaires furent pensés de façon de plus en plus stratégique pour détruire les infrastructures, les ressources et démoraliser les « rebelles ».

            A propos du Vietnam à proprement parler, le napalm fut utilisé par l’armée sud vietnamienne pour la première fois le 27 février 1962. En 1966 le napalm était devenu un pilier de la stratégie de bombardement avec les défoliants. Sa composition a été optimisée en 1964 afin de bruler plus longtemps. Son pic d’utilisation se situe en avril 1972 afin de préparer le retrait des troupes en accentuant la pression sur les cadres nord vietnamiens et Viet Cong[3]. Au total 388 000 tonnes (!) de napalm américain ont été déversées sur l’Indochine entre 1963 – 1973[4]. Le napalm, et avec lui l’Amérique, avait perdu sa première guerre.

            Pourtant dans les années 2000, le napalm, sous la forme modifiée de la bombe MK77, a été employé durant les guerres d’Afghanistan et d’Irak. Comme dans les faits il ne s’agit que d’une légère modification des intrants chimiques – l’armée américaine parlant elle même d’ « une nouvelle forme de napalm »[5] – on peut déduire deux choses : 1) le napalm fait encore partie des pensées stratégiques à l’heure actuelle, 2) l’usage de napalm doit être dissimulé car il est honteux.

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Des bombes incendiaires Mk 77 dans un arsenal américain en Irak.

            Dans les faits cette contradiction est issue de la doctrine stratégique autour du bombardement aérien à l’avènement du napalm et après la seconde guerre d’Indochine.

            Lorsque l’aviation militaire se développe à partir de la première guerre mondiale deux visions émergent sans s’exclure l’une, l’autre : la stratégie d’usure et le bombardement de précision[6].

            La recherche de l’usure de l’ennemi induit dans la doctrine de base, outre le bombardement des éléments militaires, le bombardement des civils en maximisant l’effet de destruction afin de briser le moral des civils et de les pousser à la révolte ou à la désertion. Les bombardements doivent être tournés vers les moyens de fabrication des matières premières permettant la poursuite de la guerre[7].

            L’école de la précision quant à elle critique cette position destructrice en ce qu’elle estime que l’emploi d’armes puissantes sur des cibles civiles, au lieu de son but démoralisateur, renforce la combativité de la population du fait des dommages collatéraux[8].

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Le général d’armée Curtis Le May (1906 -1990). Il fut chargé des campagnes de bombardements au napalm et du largage des deux bombes atomiques sur le Japon. Convaincu que le monde ne pourrait éviter une guerre nucléaire, il fut partisan farouche de la guerre brutale partout où les Etats Unis furent impliqués, ce qui en fera un ennemi de Kennedy durant la crise des missiles de Cuba.

           Au début de la seconde guerre d’Indochine, les américains sortent de deux conflits majeurs, la seconde guerre mondiale et la Corée, dans lesquels les enjeux militaires résidaient principalement dans la force de frappe et l’exploitation maximale du potentiel de guerre industriel. Même si la Corée correspond d’avantage à un « match nul », la stratégie d’usure pratiquée par l’US Army a plutôt fonctionné. Alors pourquoi changer contre des paysans vietnamiens ? Comme le rappel l’ultra belliqueux général Curtis Le May – chargé du bombardement au napalm de Tokyo et grand « fan » de napalm – « tout l’objectif de la guerre stratégique consiste à détruire le potentiel de guerre de l’ennemi. »

            Seulement si cette vision peut être efficace dans une guerre « classique », la guerre révolutionnaire de type maoïste menée par « Charlie le Viêt Công » (surnom des soldats du Front de Libération National du Sud Vietnam) induit un volet diplomatique, politique et psychologique supplémentaire (pour plus d’informations à ce sujet voir : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/ ). Or dans cette nouvelle configuration les dommages collatéraux civils induits par de lourdes frappes renforcent d’avantage l’ennemi en lui donnant la vertu morale du résistant, la sympathie de l’opinion mondiale et attirant la curiosité de l’ONU. Par ailleurs la dimension morale de la guerre menée par les Etats Unis en faveur de la « démocratie » et contre le « péril rouge », appelations déjà vagues et rendant à terme les absurdes pour les soldats, est largement fracturée par l’emploi d’armes comme le napalm mais aussi comme l’agent orange (ça tombe bien un article à ce propos existe déjà sur le blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/ ).

            Ce sont d’ailleurs les soldats américains qui ont été les premiers « symptômes » de ce péril moral américain. Beaucoup étaient dégoutés par l’odeur de chaire brulée, certains même la rapportant même chez eux. Quelques pilotes volant suffisamment bas pour voir le carnage de feu sont même rentrés, ne pouvant supporter la scène, baignant dans leur vomi[9].

            Si le napalm n’est pas passé de la « normalité » au début de la guerre au statut d’horreur tout à coup, l’attaque du Têt 1968, en montrant l’inefficacité de la guerre d’attrition (d’usure) que menait alors le général Westmorland, a exposé au monde entier l’absurdité et la brutalité de la stratégie américaine[10]. Le consensus autour de l’utilisation du napalm dans l’armée, miné par les rapports de terrains, devait ne pas y résister. De la même façon, l’opinion public et notamment le tribunal d’opinion Russel pour le Vietnam[11] propageait l’indignation au niveau international. Ainsi on passe de la « guerre d’attrition » à la tactique « search and destroy » (« trouver et détruire ») laissant penser à un changement en faveur de bombardements précis ne visant plus à terroriser les populations.

NAPALM STRIKE
En plus d’être dévastateur dans ses effets, le napalm est une substance touchant une large zone ce qui le rend peu précis. Ici un mur de flamme de napalm après largage d’une bombe.

            Pour autant son utilisation n’en fut pas suspendue, Nixon espérant obtenir des concessions de la part du Nord Vietnam dans les négociations en redoublant l’intensité des bombardements. Cette persistance ne fût que la réitération des mêmes erreurs et fut sanctionnée par les mêmes conséquences. A noter que c’est en juin 1972 que parut une photographie qui a fait le tour du monde et montrant des enfants vietnamiens fuyant leur village aspergé au napalm, une « bavure » de plus (la photo s’intitule « Accidental Napalm »). A partir de ce moment et comme la bombe atomique auparavant, le napalm fait partie des rares armes étroitement liée à une représentation brutale et frappante dans la conscience collective, érigeant le cliché au rang d’ « icône publique ».

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« Accidental napalm » par Nick Ut, 8 juin 1972.

            Ce passage de l’indifférence à l’indignation dans l’opinion publique américaine provoqua une lame de fond de protestation et d’agitation aux Etats Unis mais également dans le monde. Le napalm et tous ceux qui y étaient associés, comme la société le produisant Dow Chemicals (produisant également l’agent orange[12]) ou son inventeur (qui décida de retirer la création du napalm de sa biographie après avoir reçu tous les honneurs scientifiques et politiques pour sa découverte), inspiraient dès lors crainte, révolte et répugnance dans l’imaginaire américain et mondial. Pour beaucoup cette arme incendiaire prenant les civils pour cible était devenu le symbole de l’impérialisme brutale et immorale[13]. Les vétérans du Vietnam sont parmi les premiers à sensibiliser l’opinion en ramenant des photos d’enfants victimes ou racontant leurs expériences dans lesquelles, suite à des largages approximatifs, certains de leurs camarades avaient été touchés[14].

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Manifestation devant une usine chimique de Dow Industries contre la guerre du Vietnam et l’utilisation du napalm à outrance sur les population civiles (1971)

            A vrai dire les effets du napalm, autant sur ceux qui sont touchés que sur ceux qui sont témoins de la souffrance des victimes, ont largement contribué à ces soulèvements. Le napalm inspire une terreur par la gravité des blessures qu’il inflige : brûlure des chairs jusqu’à l’os mais sans hémorragie externe, les victimes meurent d’hémorragie interne d’asphyxie ou de la gravité des brûlures. Ces caractéristiques, en plus d’en faire une arme auquel il est très difficile d’échapper une fois touché, rapproche le napalm des armes chimiques et biologiques.

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U Thant (1909-1974), homme d’état birman et secrétaire général de l’ONU entre 1961 et 1971.

            C’est précisément l’impopularité mondiale du napalm et sa parenté avec les armes biologiques qui vont pousser les Nations Unies, rendues muettes à propos du Vietnam par le truchement de la dynamique de la guerre froide, à agir en la personne de son secrétaire général, U Thant. Alerté des pratiques américaines anti civiles avérées lors de la conférence de Téhéran (1969), il cherche à impulser un mouvement menant à l’élaboration de textes internationaux limitant les armes menaçant civils et environnement, avec en ligne de mire les exactions américaines au Vietnam constituées par l’emploi du napalm et de l’agent orange. C’est son successeur, Kurt Waldheim, qui présenta le mémorandum devant le conseil de sécurité, ce qui allait provoquer le rassemblement de l’Assemblée Générale des Nations Unies lors de la Commission du désarmement le 22 septembre 1972. Les discussions qui s’en suivent aboutissent le 10 octobre 1980 à l’adoption de la Convention sur l’interdiction de Certaines Armes Classiques (CCAC). Le napalm est l’arme principalement concernée. Signée par 50 états le jour même de son adoption, la convention est entrée en vigueur le 2 décembre 1983. Aujourd’hui 121 états y sont partis, y compris les Etats Unis depuis 2009 à la condition de pouvoir utiliser le napalm « 2.0 » au cas où l’utilisation d’une autre arme ferait plus de dégâts parmi les populations.

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Les stocks de napalm dans l’arsenal de Fallbrook ,Californie. Ceux ci furent solennellement détruit en 2001 afin de permettre à Washington d’adhérer à la CCAC.

[1] http://www.liberation.fr/planete/2015/03/09/la-nuit-ou-les-tokyoites-ont-ete-bouillis-et-cuits-a-mort_1217244

[2] Stockholm International Peace Research Institute, Incendiary Weapons, A SIPRI Monograph. Cambridge, Mass: MIT Press, 1975.

[3] Robert Neer, Napalm, an American Biography, Novembre 2015

[4] Stockholm International Peace Research Institute, Incendiary Weapons, A SIPRI Monograph. Cambridge, Mass: MIT Press, 1975.

[5] En réaction à un rapport d’Al-Jazeera du 14 décembre 2001 accusant les États-Unis d’utiliser du napalm lors de la bataille de Tora Bora, le général Tommy Franks a répondu : « Nous n’utilisons pas le vieux napalm à Tora Bora. »

[6] https://www.cairn.info/revue-herodote-2004-3-page-17.htm

[7] Idem

[8] Idem

[9] http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2014/10/22/31006-20141022ARTFIG00141–men-and-war-l-impossible-reinsertion-des-soldats-revenus-du-front.php

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/07/23/raffinement-macabre-hs-reponses-aux-lecteurs-iv-pourquoi-parler-des-armes-et-de-leurs-histoires/

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/

[13] Bernadette Rigal-Cellard, La guerre du Vietnam et la société américaine, Presses Univ de Bordeaux, 1991, p.69

[14] Dans Napalm, an American Biography, Robert Neer livre le témoignage d’un certain James Ransone : « Là où le napalm avait brûlé la peau jusqu’à ce qu’elle éclate, elle se mettait à peler sur le visage, les bras, les jambes – on aurait dit des chips. Les hommes suppliaient qu’on les achève. Je n’ai pas pu. »