Réponse aux lecteurs n°3. La forte influence sans assimilation de la civilisation chinoise sur le Vietnam – Chine et Vietnam sous domination: dilemme de la réforme ou du conservatisme confucéens et phénomènes révolutionnaires (1885 – 1949) (II).

III) Les lettrés réformistes chinois à la source du réformisme vietnamien.

Devant cette situation une élite venant de tous les horizons (monarchistes, républicains, communistes, réformateurs, révolutionnaires, etc…) vont tenter de conjurer la dissolution de leurs pays. Plusieurs organisations, partis, sociétés plus ou moins secrètes se forment dans le but de rétablir la situation du pays.

Ces mouvements n’apparaissent cependant pas de nulle part, il a fallu que plusieurs élites intellectuelles de tradition confucéenne fassent le pont entre l’ancienne culture politique et la culture politique moderne. Ils sont en cela de véritables éléments déclencheurs des événements politiques sans qui le sursaut du Vietnam et de la Chine n’aurait pas été aussi vivace.

Il convient ici de préciser que c’est d’abord en Chine que ce travail intellectuel se développe avant de s’exporter au Vietnam. Notre étude comprendra donc successivement les portraits des plus grands penseurs néoconfucéens d’abord concernant la Chine (A) puis concernant le Vietnam (B).

A)Les exemples chinois…

S’il est impossible de résumer ici l’ensemble des mouvements intellectuels constituant cette époque en ébullition on peut néanmoins s’en faire une petite idée au travers de plusieurs portraits des représentants les plus importants de chaque courants.

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Kang Youwei, maitre de Liang Qichao.

On peut ainsi citer le premier grand intellectuel chinois illustrant parfaitement la tension entre réformisme et conservatisme : Liang Qichao. Né en 1873, il suit une formation de mandarin qui n’aboutit pas puis rencontre son maitre Kang Youwei qui jeta les bases de sa pensée politique réformiste. Il commence à être connu quand il expose ses thèses dans Le journal des affaires contemporaines de Shanghai. Il refuse par la suite un poste officiel puis fonde une « école des affaire contemporaines » dans le Hunan afin de faire rayonner ses thèses. Il est à la base de la réforme constitutionnelle que l’impératrice ultraconservatrice Cixi[1] fait échouer en 1898, il bascule dès lors dans le camp révolutionnaire. Il s’exile alors

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L’impératrice ultraconservatrice Cixi. Elle mit violemment terme aux Cent Jours, mouvement réformiste officiel chinois

au Japon durant 14 ans, ce qui lui permet notamment de rencontrer nombre de savants et hommes politiques japonais ainsi que d’avoir accès à plusieurs classiques de la philosophie politique occidentale (il fut ainsi le traducteur en chinois du contrat social de Rousseau, ce qui le rendra accessible aux lettrés vietnamiens). Revenu en Chine il redevient réformiste conservateur, ce qui ne l’empêche pas de participer au gouvernement de Sun Yat Sen sur les questions d’éducation. Après un voyage aux Etats Unis, il est convaincu de la non qualification du peuple chinois pour se voir diriger par un régime démocratique. Il penche de ce fait pour une monarchie constitutionnelle. Il soutint néanmoins la République de Nankin mais se retira de la vie politique en 1917 lorsque la République finit d’être phagocyté par l’opportunisme et la corruption des anciens seigneurs féodaux et des nouveaux bourgeois devenus chef de guerre.

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Liang Qichao lors de sa jeunesse.

Malgré ses revirements et son dégout du politique à la fin de sa vie, Liang Qichao est central dans la Chine de cette époque pour son apport culturel. Il fut ainsi celui qui établit la notion de « caractère national » au début de la république de 1911. Cette notion est issue de la réflexion du lettré sur ce qui doit être conservé ou liquidé dans l’héritage culturel chinois afin que le pays s’occidentalise suffisamment pour renaitre mais que ce changement ne dénature pas le « caractère national » chinois. Celui-ci englobe les éléments de langage, de pensée, la religion, les coutumes, les rites et les lois. Selon une vision structuraliste, il estime que les institutions d’un pays doivent se conformer à ce caractère national mais aussi le faire évoluer, ne pas y demeurer prisonnier pour éviter la léthargie politique. Il contribue ainsi largement à trouver des passerelles et la pensée politique libérale occidentale et les écrits chinois de tradition confucéenne. Il s’oppose ainsi en cela au mouvement de la Nouvelle Culture prônant une occidentalisation intégrale[2].

Le « nettoyage » du confucianisme traditionnel par les lettrés chinois continua avec deux héritiers directs de Liang Qichao :

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Zhang Biglin.

D’abord Zhang Biglin, assez proche de la ligne de Qichao mais sur des bases différentes. Il est en cela beaucoup plus radical que lui dans le sens où pour lui seule la solution révolutionnaire est valable pour la nation chinoise. Cette position extrême est issue d’un travail de désacralisation virulent entamé en 1900 avec le  Livre des railleries  et le Traité du lettré opportuniste et sans scrupule en 1906. Si Qichao opère délicatement la distinction entre la culture chinoise et le traditionalisme immobiliste, Biglin nourrit la volonté affichée d’abattre l’orthodoxie confucéenne de Zhuxi et l’idéalisme autour de Mencius par une lecture pragmatique très influencée par le matérialisme scientifique et le darwinisme social de Yan Fu. Il préfigure en cela l’iconoclasme du mouvement du 4 mai 1919. Cette position intellectuelle est renforcée par un nationalisme anti Mandchoue farouche socle de son nationalisme ethnique (encore pratiqué aujourd’hui en faveur de l’ethnie majoritaire Han). C’est d’ailleurs pour avoir insulté l’empereur qu’il fut emprisonné pour 3 ans en 1903. Il s’exila au Japon où il fonde Le journal du peuple tout en continuant son activité d’agitation-propagande en Chine. Il se distingue également de Qichao en ce qu’il subit une influence bouddhiste très forte au Japon et qu’il théorisa la remise en mouvement des principes confucéens moribonds par le retour sur soit et la connaissance de la source des douleurs terrestres, 2 enseignements classique du Bouddhisme Zen[3].

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Liu Shipei.

Ensuite Liu Shipei, un des penseurs chinois les plus radicaux du fin XIXème/ début XXème et un des derniers à avoir reçu une éducation classique au grand centre des « études Han ». Egalement anti-Mandchoue radical, il ne fut jamais réformiste. C’est sans doute lui qui va le plus loin dans la remise en cause de l’orthodoxie confucéen puisque dans le Livre du rejet il rejette les trois liens hiérarchiques fondamentaux prônés par le maitre Confucius (obéissance de la femme au mari, des enfants aux parents, des hommes à l’empereur) et refuse de reprendre l’ordre international plaçant la Chine au centre du monde. Il cristallise sa pensée dans Explication générale du sens des termes de l’école du principe et dans Manuel d’éthique (1905) dans lequel il confirme renier ses sources confucéennes en adoptant la démarche morale occidentale visant à la création d’une culture morale intérieure (recherche de la vérité rompant avec la vertu communautaire) et extérieure (éloge de la volonté et rejet de la fatalité, du quiétisme au profit du militantisme). Il introduit même le néologisme japonais de « lunlixue » pour penser les rapports sociaux et éthiques selon une perspective historiciste et évolutionniste. Il adapte la pensée politique occidentale en opérant un glissement sémantique du vocabulaire confucéen.

Il complète sa pensée en publiant L’essentiel des idées chinoises sur le contrat social dans lequel il reprend à son compte le fameux Du contrat social de Rousseau. En ressort le concept de souveraineté populaire et de volonté général impliquant nécessairement la république et la démocratie. Liu cultive une attention constante à chercher des analogies entre les éléments de la culture politique occidentale et de la culture politique chinoise afin d’insister sur la non trahison des fondamentaux chinois. Ainsi la renaissance du pays ne passerait pas par un conservatisme mortifère ni une occidentalisation aliénante mais par une adaptation de la modernité politique et technique à l’essence nationale chinoise. Partant, est fondé en 1907 le journal de l’essence nationale à Shangaï.

Cependant ce qui tranche chez ce lettré, c’est la sensibilité sociale émanant sans doute de la lecture de Rousseau et des principes bouddhistes (il connu lui aussi sa période d’exil au Japon), tous deux étant relativement égalitaire et rejetant l’individualisme et l’utilitarisme alors très en vogue dans le monde anglo – saxon. Il développe dès lors une pensée radicale et antimoderniste le rapprochant à la fois des anarcho-socialistes japonais et de l’anarcho-mysticisme de Léon Tolstoï. Afin de propager ses thèses il fonda la Société pour l’étude du socialisme en 1907 à Shangaï[4].

B) … et la réception vietnamienne.

Bien que possédant une culture nationale propre, la doctrine et l’organisation politique vietnamienne traditionnelle – quasi copie conforme du système chinois – évoluait selon les tendances de son grand voisin du Nord. Néanmoins la collaboration bien que forcée de la dynastie Nguyen avec les autorités françaises provoque une sédition quasi instantanée parmi les mandarins – alors que l’institution impériale est maintenue en Chine.

La défaite du mouvement Can Vuong[5], emmené par les mandarins et écrasé par l’armée française lors de la bataille de Ba Dinh en janvier 1887[6], fait très vite comprendre aux lettrés l’impossibilité de s’échapper du joug français sans une profonde transformation de la société vietnamienne[7].

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Photos de préparation militaires durant la campagne de « pacification » contre le Can Vuong.

Dans les même temps les écrits des réformistes chinois parviennent au Vietnam par voies clandestines avec les ouvrages occidentaux de référence comme Le contrat social de Rousseau traduit en chinois – langue que tous les mandarins vietnamiens maitrisent tous. Ces idées trouvent une résonnance immédiate dans la société vietnamienne mais leurs applications se fontt attendre faute de liberté politique (droit de réunion, liberté d’expression, etc…) – problème moins prégnant en Chine où la domination est plus diffuse.

A noter que les Vietnamiens disposent d’une culture nationale de résistance à l’oppression qui place le patriotisme au rang de vertu tandis que la Chine, empire multinational, nourrit moins ce sentiment bien que la dynastie Mandchoue des Qing ait été une cause de soulèvement pour certains lettrés, pour beaucoup issus de l’ethnie des Han.

Une fois ces précisions faites penchons nous sur deux lettrés ayant été retenus comme les figures de proue du renouveau confucéen au Vietnam.

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Phan Boi Chau

On trouve d’abord un dénommé Phan Boi Chau (1867 -1940). Enfant prodige pour avoir passé avec succès les concours mandarinaux à 13 ans, il manifeste un patriotisme farouche en publiant dès ses 17 ans son Appel au peuple à la résistance. A 19 ans ils montent la branche intellectuelle du mouvement Can Vuong avec plusieurs de ses camarades dissidents.

Après l’écrasement dudit mouvement, il entame dès 1900 un voyage à travers tout le Vietnam afin de rencontrer d’autres élites patriotes. Il rencontre ainsi Phan Chu Trinh, le second lettré dont nous allons parlé, avec qui il fonde le mouvement Duy Tan en 1905 suite au coup d’éclat japonais lors de la bataille navale de Tsushima. Signifiant littéralement « pour le renouveau », l’association fonctionne selon la maxime « Khai dan tri, chan dan khi, dao tao nhan tai » soit « régénération physique et intellectuelle du peuple et de la nation ».

Cette coopération ne fit guère long feu étant donné que Phan Boi Chau part l’année suivante en Chine méridionale puis au Japon afin de trouver des soutiens afin de mener un mouvement de lutte armée, ce que Phan Chu Trinh réprouve, jugeant le militarisme nippon trop dangereux. Devant la réticence japonaise à fournir des armes, il décide de pousser les Vietnamiens à aller se former à la modernité en mettant en place un réseau de migration clandestine répondant au nom de « Dong Du » ou « voyage vers l’Est ». Grâce à ses résultats probants (environ 200 étudiants vietnamiens passé au Japon en 1908), un accord diplomatique franco-japonais met fin à l’expérience japonaise pour Phan Boi Chau en 1909.

C’est lors de cet épisode japonais que Phan Boi Chau va rencontrer Liang Qichao et à son contact être influencé par ses thèses. C’est le lettré chinois qui lui conseille la littérature comme moyen de transformation des consciences et sous cette impulsion que Phan Boi Chau écrivit plusieurs livres dont, certainement le plus célèbres, Histoire de la perte du Vietnam, dans lequel il livre une analyse lucide des facteurs politiques, économiques et sociaux de la décadence et de puissance de son pays et des nations dominantes. Il poursuit ses développements dans le non moins célèbre Livre écrit avec du sang à l’étranger dans lequel il décrit le schéma économique colonial, dépeint les Français comme se réjouissant de la stupidité du peuple et conspue l’arrivisme des mandarins non séditieux. Ecrivant toujours sans concession, il déclare ne pas vouloir que son peuple soit « faible » et « stupide »[8]. Plusieurs opuscules et tracts portant sa signature et traitant de ces sujets sont également saisis par la Sureté[9] à cette époque.

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Phan Boi Chau au Japon (2ème en partant de la droite, rang du bas).

Expulsé, il part pour la Chine méridionale afin de trouver des fonds et de faire du Siam – la Thaïlande d’aujourd’hui – un nouvelle base arrière pour former les étudiants vietnamiens et préparer des actions d’agitation-propagande révolutionnaires en Indochine Française. Le projet est mort-né puisque les autorités siamoises, soucieuses de ne pas provoquer la France, expulsent la cinquantaine d’étudiants attirer par l’aventure indépendantiste ainsi que le leader.

Il comprend dès lors que l’émigration sélective de jeunes vietnamiens afin de régénérer la société vietnamienne n’aboutira jamais ce qui le pousse dans un combat encore plus radical, le faisant passer de monarchiste réformiste à républicain révolutionnaire.

Phan Boi Chau continue alors ses activités anticoloniales en Chine du Sud où il devient républicain sous l’influence de l’installation de la République de Nankin par Sun Yat Sen. Il fonde pour celà le « Việt Nam Quang Phục Hội » ou « Association/Ligue pour la restauration du Vietnam » en 1912. Depuis le Yunnan chinois, cette structure organise un réseau paramilitaire axé sur l’action directe (fomentation de complots, attentat, assassinat ciblé de fonctionnaires français et « d’Annamites » collaborant avec les autorités coloniales, micro insurrection). 1913 voit de ce fait une série d’action violente se perpétuer au Vietnam et Phan Boi Chau et ses compagnons condamnés à mort par contumace pour la cas d’une attaque à la bombe ayant couté la vie à deux officiers français.

Il fait quelques années de prison en Chine, une affaire de trafic ne plaisant guère à un seigneur de guerre local, mais continue activement à alimenter la propagande et la lutte armée contre les Français.

Il est arrêté par la Sureté Française en 1925, amené à Hanoï afin d’y être rejugé et condamné à la prison à perpétuité – peine commuée en résidence surveillée. Alexandre Varenne, alors gouverneur général d’Indochine, lui propose même un poste dans l’administration afin de payer sa dette à la France. Il déclina cette proposition et vécut le restant de ses jours à Hué où les restrictions à propos de sa liberté de mouvement et d’expression ne lui permettent pas de continuer le combat. Il parvient néanmoins à tromper quelques fois la vigilance de ses gardes pour tenir des réunions secrètes. Ce fut lui qui présida la cérémonie funéraire de son ami Phan Chu Trinh à la mort de celui ci en 1926. Il meure à son tour à Hué en 1940.

phan chu trinhLa seconde icône de ce mouvement est Phan Chu Trinh (1872 – 1926). Egalement mandarin, il devient orphelin à l’âge de 13 ans après que son père, participant au mouvement Can Vuong ne soit exécuté par ses compagnons de route pour traitrise. Il poursuit néanmoins une carrière mandarinale de haut rang avant de démissionner de son poste en 1905 pour protester à la fois contre le système monarchique et l’occupation française. Il fonde par la suite le mouvement Duy Tan avec Phan Boi Chau. Phan Chu Trinh suivit d’ailleurs ce dernier au Japon lors de son premier voyage. Il se méfie rapidement du militantisme guerrier de son compère reposant sur les puissances étrangères en comprenant que celles-ci n’apporteront un soutien à la cause vietnamienne que dans la mesure où cela servirait leurs intérêts.

C’est à partir de ce moment qu’il fait le pari inverse de Phan Boi Chau : plutôt que de pencher vers l’activisme révolutionnaire pour chasser les Français en présupposant que les Vietnamiens ne sont pas prêts à se prendre en main dans une « démocratie moderne », Phan Chu Trinh va choisir de mettre la France devant ses contradictions coloniales – soutenues, rappelons-le, par le droit-de-l’hommisme de la « mission civilisatrice » de Jules Ferry – en investissant les petits espaces de liberté laissés par les colonisateurs et en « poussant les murs » pour obtenir graduellement des gages d’autonomie à tous les niveaux. En clair Phan Boi Chau veut l’indépendance avant l’autonomie alors que Phan Chu Trinh veut prouver les injustices et l’inutilité de la domination coloniale en prouvant par l’autonomie que la tutelle coloniale est inopportune et ainsi accéder pacifiquement à l’indépendance.

Ainsi alors que l’activiste cherche des soutiens à l’étranger pour former des révolutionnaires – aussi bien par le maniement des armes que des concepts et sciences occidentales – le réformiste reste au Vietnam en développant une sorte de désobéissance civile non violente. Cette prise de position apparaît clairement pour la première fois dans une lettre de 1907 de douze pages rédigée en caractère chinois et adressée au Gouverneur général d’Indochine Paul Beau dans laquelle il expose son programme de réforme profonde du système colonial (Đầu Pháp chính phủ thư).

Pour se faire, Phan Chu Trinh et ses partisans mettent en place un réseau officiel de coopératives agricoles et artisanales au sommet duquel trône l’Institut Bénévole du Tonkin (Dong Kinh Nghie Thuc) et ses émules à travers le pays. C’est sous l’impulsion de cette organisation que le Quoc Ngu[10], alors toujours considérée comme une langue d’asservissement, va servir à l’alphabétisation rapide des masses vietnamiennes, étant plus simple à apprendre que le Nôm basé sur les idéogrammes chinois. Cette campagne d’alphabétisation sert également à une éducation modelée sur les principes du Duy Tan : favorable à la démocratie républicaine pour l’émulation sociale et technologique que cette forme de gouvernement apporte, diatribe virulente contre le système mandarinale, condamnation de l’immobilisme confucéen et du colonialisme, progressisme social et technologique. Phan Chu Trinh et plusieurs de ses acolytes lettrés sont allés jusqu’à transgresser une règle millénaire interdisant aux mandarins de pratiquer une activité commerciale.

Mais le fer de lance de la mouvance de Phan Chu Trinh va très vite devenir l’expansion de la misère par le fait colonial et notamment à travers les impôts. En effet bien que beaucoup de lettrés n’aient qu’une connaissance superficielle des phénomènes économiques modernes, beaucoup saisissent le déséquilibre socio-économique et surtout des injustices qu’engendrent les procédés économiques apportés par les Français (monopole et consommation forcée de sel, d’alcool et d’opium; appareil de production tournée vers l’industrie métropolitaine engendrant la fin des complémentarités traditionnelles agriculture/artisanat; financiarisation des impôts provoquant l’endettement massif des paysans pauvres). De plus ce sujet faisant parti du quotidien des masses vietnamiennes et de leurs souvenirs douloureux (les premières réformes agricoles avaient provoqué une famine en 1897-1898), il est facile de mobiliser le peuple. L’humour populaire raillait d’ailleurs souvent l’administration coloniale en disant que le seul contact entre elle et l’administration coloniale était les milices chargées de récolter l’impôt de façon arbitraire pour le gouverneur d’Indochine.

La mouvance de Phan Chu Trinh, malgré son pacifisme, fut néanmoins inquiétée par la Sureté Française en 1908. Cette année correspond au refus de l’empereur Thanh Thai de collaborer avec les autorités coloniales et son exil forcé à Madagascar pour sédition. Le bannissement de l’empereur s’accompagne d’une volée d’actes administratifs visant à la fois à augmenter les corvées et les impôts mais aussi à prévenir toute rébellion. Malgré l’impopularité du souverain, ce énième coup de force français provoque une vive émotion dans le pays. Le Duy Tan tente d’en tirer profit en lançant une active campagne de conférences, d’affichages, de chansons populaires et de pamphlets à charge contre le système politique indochinois et notamment du point de vue de la fiscalité ainsi que contre les mandarins continuant à soutenir les colons par opportunisme. Les lettrés du Duy Tan appellent en substance à faire la « grêve des impôts ».

Dans la province du Quang Nam cet appel à la contestation trouve un écho particulier sur un chantier public où les corvées sont alourdies du fait du retard du chantier. Ce qui n’était qu’une manifestation comme tant d’autres se trouve relayée par les lettrés du Duy Tan et provoque par ce biais une contagion dans tous le pays. Les manifestations se transforment alors en émeute qui surprend à la fois les organisateurs et les pouvoirs de police. Toutefois le manque d’encadrement de ces rassemblements rendit la répression simplissime pour les pouvoirs français en ce que, ne sachant que faire et où aller, les émeutiers s’effrayaient à chaque troupe aperçue. Ainsi en disposant des hommes en armes à tous les point stratégiques des principales villes, la contestation fut réprimée aussi vite qu’elle est apparue.

Le fait que cette agitation se produisit en même temps que la police découvrit un complot visant à empoisonner la caserne principale d’Hanoï – complot qui sera imputé à Phan Boi Chau à travers ses partisans – donna aux autorités française un prétexte pour réduire cette classe de réformistes dissidents dans laquelle il ne faisait d’ailleurs aucune différence entre partisan de l’activisme dur et du militantisme réformiste. Aussi les lettrés dissidents, quelque soit leur bord politique, furent exécutés ou envoyés au bagne de Poulo Condore. Phan Chu Trinh fut lui aussi arrêté et envoyé à Poulo Condore mais fut relâché en 1910 après que plusieurs de ces amis français membres de la Ligue des Droits de l’Homme aient fait pression sur le gouvernement français.

Il est néanmoins contraint à l’exil en France avec son fils. Il prend le temps de publier avant de partir  Un nouveau Vietnam suivant l’alliance Franco-Vietnamienne  (Pháp-Việt liên hiệp hậu chi Tân Việt Nam) dans lequel il exhorte les Français à tenir leur promesse civilisatrice – notamment en construisant des écoles et en rompant le lien de vassalité avec la Chine. A Paris il s’établit comme photographe mais continue son travail de propagande et d’éducation en attirant de plus en plus d’étudiants vietnamiens en métropole. Phan Chu Trinh forme alors le groupe parisien dit des « 5 dragons » avec Nguyen An Ninh, Nguyen Tat Thanh (celui qui n’est pas encore Ho Chi Minh et pas encore communiste d’ailleurs), Nguyen The Truyen et Phan Van Truong. Ledit groupe est célèbre pour avoir inspirer Les revendications du peuple Annamites lors du Congrès de Versailles de 1919 soldant la première guerre mondiale. Il se fend également d’une lettre à l’empereur Khai Dinh lors de la visite de celui ci à Paris en 1922. Il n’oublie pas ses camarades de prison et rédige une note à l’intention de la Ligue des droits de l’homme pour dénoncer les conditions de détention affreuses à Poulo Condore.

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Les « 5 dragons » de Paris. A gauche le futur Ho Chi Minh sous le pseudonyme de Nguyen Ai Quoc. Cette photo montre bien à quel point les mouvements néoconfucéen et révolutionaire sont imbriqués dans la lutte pour l’indépendance vietnamienne.

Il connaît de nouveau la prison dès le début de la première guerre mondiale pour « inclinaison pro-allemande » mais est relaché au début de l’année 1915. Il retourne au Vietnam en 1924, lassé de ne pas être écouté et en partie à cause de sa santé fragile, grâce au libéralisme certain des « Cartels de gauche » alors au pouvoir en France. De retour au Vietnam il soutient son compagnon de Paris, Nguyen An Ninh, activiste politique dont nous parlerons dans le prochain article. Il milita également pour l’amnistie de Phan Boi Chau, une fois celui ci incarcéré.

Il s’éteint en le 24 mars 1926, le même jour que l’arrestation de Nguyen An Ninh, victime de la tuberculose. Son compagnon de lutte, Phan Boi Chau, qui préside la cérémonie funéraire résume assez bien la différence entre leurs deux visions : « Il voulait renverser la monarchie en se basant sur les droits du peuple et avec le soutien de la France. Mais je maintiens que les Français doivent être chassés et l’indépendance nationale obtenue avant de pouvoir parler d’autres choses. Il a suivit la voie de la confiance en la France pour abolir la monarchie et obtenir l’autonomie alors que je choisis de chasser les Français pour restaurer le Vietnam. C’était la différence entre nous deux. »

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L’enterrement de Phan Chu Trinh à Saigon en 1926. Celui-ci fut l’occasion de nombreux boycott et manifestation notamment de la part de la jeunesse universitaire.

 

En guise de conclusion du paragraphe :

Bien que très proches sur un plan intellectuel du fait de l’influence chinoise, les mouvements néoconfucéens qui forment la charnière idéologique fin XIXème/début XXème en Chine et au Vietnam prennent deux formes différentes principalement en raison de la configuration politique des deux pays.

Les lettrés des deux pays ont ainsi en partage la remise en cause de la hiérarchie confucéenne traditionnelle, un darwinisme social poussant au progrès culturel et technique, un patriotisme fougueux acceptant l’adaptation mais refusant le dévoiement, une fascination pour le Japon moderne et même – avec le début des études du système de production capitaliste – la naissance d’une conscience sociale matérialiste préfigurant le marxisme-léninisme triomphant dans les deux pays.

Seulement, en Chine les lettrés restent principalement dans le domaine conceptuel et ne participe pas directement aux mouvements révolutionnaires. Leurs confrères vietnamiens au contraire sont au combat dès 1885 et cristalliseront les premières tendances révolutionnaires utilisant la littérature comme arme de combat pragmatique et s’attardant moins sur des considérations à propos des canons confucéens classiques. Il aura fallu néanmoins qu’ils aient accès à la littérature politique occidentale à travers l’œuvre de traduction depuis le japonais vers le chinois par les lettrés chinois.

De ce fait les lettrés vietnamiens dissidents ont eu d’avantage d’impact politique au Vietnam qu’en Chine et ce malgré un travail de réflexion pure plus aboutit des lettrés chinois. On en veut pour preuve le fait que suite à l’arrestation de Phan Boi Chau (1925) et à la mort de Phan Chu Trinh (1926), les fondamentaux qu’ils prêchaient étaient parfaitement assimilées par une jeunesse en ébullition n’hésitant plus à partir à l’étranger (Chine, France et URSS notamment), à s’organiser politiquement ou à entrer dans la clandestinité). Cet engagement se manifesta directement dans la rue dès la mort de Phan Chu Trinh.

Ainsi si l’expérience du Duy Tan avait été un échec, la liquidation de la classe des lettrés à partir de 1908 – les dissidents étant mort ou en prison et les « loyalistes » étant définitivement discrédités auprès du peuple – permit l’avènement d’une scène politique sortie de sa léthargie post colonisation. En Chine en revanche, la survivance de la classe des lettrés permit l’éclosion d’une société semi-féodale après la révolution de 1911. En effet celle ci, bien qu’ayant fait forte impression au niveau mondial, permit l’installation durable de seigneurs de guerres sur un modèle néoféodal. Il faudra attendre 1949 pour voir le mouvement de réunification aboutir en Chine.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/10/01/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-iii-la-situation-revolutionnaire-en-chine-fin-xixeme-debut-xxeme/

[2] http://sinopolis.hypotheses.org/158

[3] http://www.leconflit.com/article-philosophie-politique-chinoise-entre-reformisme-et-revolution-xixe-siecle-123392450.html

[4] http://www.leconflit.com/article-philosophie-politique-chinoise-entre-reformisme-et-revolution-xixe-siecle-123392450.html

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/09/defi-30-jours30-articles-12-can-vuong-lultime-mouvement-de-resistance-patriotique-de-la-monarchie-vietnamienne-face-aux-francais/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/27/defi-30-jours30-articles-ba-dinh-symbole-de-la-resistance-patriotique-vietnamienne-et-de-lutilisation-optimum-des-facteurs-locaux-pour-la-guerre/

[7] http://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1985_num_72_268_2476

[8] http://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1985_num_72_268_2476

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/18/defi-30-jours-30-articles-21-surete-generale-indochinoise-la-cia-indochinoise-protectrice-et-fossoyeure-de-lindochine-francaise/

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/15/defi-30-jours30-articles-18-le-quoc-ngu-de-lagression-culturelle-francaise-au-ciment-de-la-nation-vietnamienne/

Réponse aux lecteurs n°3. La forte influence sans assimilation de la civilisation chinoise sur le Vietnam – Chine et Vietnam sous domination: dilemme de la réforme ou du conservatisme confucéens et phénomènes révolutionnaires (1885 – 1949) (I).

Nota Bene : la date de 1885 correspond à l’année de signature du traité de Tietsin par lequel la Chine reconnaît la souveraineté française sur le Tonkin et à l’année où s’est établit l’Indochine Française. Quant à 1949, il s’agit de la date de passage de la Chine dans le camp communiste et donc de l’aide de celle ci au Viet Minh. Bien que la déclaration d’indépendance du Vietnam ait eu lieu 4 ans plus tôt, la prise de pouvoir par Mao va être déterminante dans la conduite de la première guerre d’Indochine autant sur le plan militaire (fourniture d’arme et formation d’officier) que sur le plan diplomatique (Pékin est la première puissance à reconnaître la République Démocratique du Vietnam, Moscou et les démocraties populaires lui emboite le pas rapidement).

 

Rappel : cet article est la suite d’une série d’articles tendant à démontrer la proximité civilisationelle entre le Vietnam et la Chine. Pour voir les articles précédents : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/05/reponse-au-lecteur-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques/

 

A l’occasion d’un précédent article (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/18/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-leffondrement-de-la-chine-e/ ) et de la fiche de lecture concernant Fernand Braudel (https://vinageoblog.wordpress.com/2016/10/01/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-iii-la-situation-revolutionnaire-en-chine-fin-xixeme-debut-xxeme/ ) nous avons pu voir les raisons pour lesquelles les empires chinois et vietnamiens s’étaient effondrés face à l’arrivée des nations occidentales.

            Il s’agit maintenant de saisir la réaction des populations face à ces formes de dominations extérieures.

            Force est de constater que si les superficies et les démographies de la Chine et du Vietnam n’ont pas engendré une forme de domination identique et que, de ce fait, la fortune politique n’a pas été la même, les réactions intellectuelles et politiques au Vietnam sont étroitement liées à celles ayant eu lieu en Chine peu avant.

            Le but de la présente série d’article à ce sujet aura de ce fait pour but de démontrer cette proximité. A des fins de clarté devant la masse d’information à prendre en compte, cette démonstration sera divisée comme suivant : le présent article pose les bases historiques nécessaires à la compréhension des mouvements d’émancipation en Chine et au Vietnam, le deuxième article (à paraître dans une semaine) portera sur le sujet du dilemme conservatisme/réformisme/révolution face à l’oppression étrangère dans les cercles des lettrés confucéens, et enfin le troisième article (dans deux semaines) établira la ressemblance des scènes politiques chinoises et vietnamiennes à la même époque.

 

I)Chronologie des événements.

  • 1858 : premier traité de Tietsin clôturant la seconde guerre de l’opium (1856 -1860). La France, le Royaume Uni, la Russie et les Etats Unis. Ces pays imposent au gouvernement chinois : 1) des délégations étrangères permanentes, 2) 11 ports chinois sont ouverts au commerce, 3) les bateaux étrangers peuvent naviguer sans contrôle sur la rivière Yangtse, 4) la liberté de circulation sans restriction est promise à tous les ressortissants des 4 pays, 5) la Chine doit payer des réparations aux marchands anglais et français, 6) l’opium est légalisé en Chine.
  • 1861 : Second traité de Tietsin qui étend les avantages précédents à la Prusse et à la Confédération Germanique.
  • 1885 : Traité de Tietsin (ou Tianjin), l’empire chinois reconnaît la souveraineté française sur le Tonkin[1]. Dissolutions des « Pavillons noirs[2]».
  • 1887 : création de l’Union Indochinoise regroupant les 3 pays vietnamiens et le Cambodge.
  • 1893 : le Laos rejoint l’Union Indochinoise qui devient l’Indochine Française.
  • 1898 : le gouvernement britannique reçoit Hong Kong en concession pour une durée de 99 ans par le « Bail des nouveaux territoires ».
  • 1899 – 1901 : révolte dite des « des Boxeurs ». Une petite élite guerrière et conservatrice soutenue par l’impératrice Cixi veut chasser les délégations étrangères de Chine. Victoire des puissances étrangères.
  • boxers
    Des membres des milices « Boxer » en attente d’être exécuté, Pékin, 1900
  • 1905 : le 27 mai la marine impériale japonaise détruit la flotte russe du Pacifique à Tsushima. C’est la première fois qu’une puissance non occidentale défait une puissance occidentale dans l’histoire moderne. Le Japon obtient un territoire conséquent dans le sud de la Mandchourie russe et chinoise.
  • 1908 : le mouvement des lettrés du Duy Tan déclenche plusieurs insurrections dans le centre du Vietnam. Le mouvement est vite réprimé et l’organisation dissoute.
  • 1910 : La Corée sort de la sphère de domination chinoise au profit du Japon.
  • 1911 : Révolution mettant fin à la dynastie des Qing, instauration de la République de Chine par Sun Yat Sen.
  • 1912 : création du Kuomintang.
  • 1er gouv rep chine
    Gouvernement de la République de Chine ou République du Nankin en 1912. On peut apercevoir le leader Sun Yat Sen au centre et au premier plan. 
  • 1919 : Discours d’Albert Sarraut sur la collaboration Franco-Annamite pour réformer le statut de la colonie en faveur des indigènes. Les élites vietnamiennes formées à l’école française entre en dissidence, voyant leurs espoirs déçus[3].
  • 1919 : les puissances étrangères imposent des concessions industrielles à la Chine. Dans ces concessions le gouvernement chinois n’a plus qu’une souveraineté très réduite.
  • 1921 : création du Parti Communiste Chinois à Shangaï.
  • 1927 : début de la guerre civile chinoise entre le Kuomintang de Tchang Kaï Tchek et le Parti Communiste Chinois de Mao Zedong.
  • 1930 : révolte de Yen Bay. Des tirailleurs annamites assassinent leurs officiers français. Avant d’être exécutés, les mutins crièrent « Vive le Vietnam », ce fut la première utilisation moderne de ce nom[4].
  • 1930 : Création du Parti Communiste Indochinois à Shangaï
  • 1934 : 15 octobre, Mao débute la « Longue Marche ».
  • Longue Marche (Bari)
    Récapitulatif de la situation en Chine à la veille du début de la seconde guerre mondiale.
  • 1937 : le Japon attaque la Chine, trêve dans la guerre civile chinoise.
  • 1940 : Accords Darlan-Kato : après la défaite française en Europe et la mise en place du gouvernement de Vichy, l’Amiral Decoux accueil les « alliés » nippons. Occupation du Tonkin par l’armée impériale. L’appareil de production Indochinois est entièrement tourné vers l’effort de guerre japonais par la force.
  • 1942 : les japonais attaquent Pearl Harbor. Les Américains entre dans la seconde guerre mondiale.
  • 1945 : 9 mars, coup de force japonais, les troupes françaises et annamites sont désarmées, les officiers massacrés[5].
  • 1945 : 2 septembre : déclaration de l’indépendance du Vietnam par Ho Chi Minh à la suite de la défaite japonaise[6].
  • 1946 : septembre : conférence de la dernière chance à Fontainebleau. Elle tourne rapidement court du fait que personne ne veut faire de concessions sur la question de l’indépendance.
  • modus_vivendi_hcm-ky-voi-moutet
    Ho Chi Minh, chef du Viet Minh, et Georges Bidault, président du gouvernement provisoire français, signant le « Modus Vivendi » en octobre 1946 suite à la conférence de Fontainebleau. Le texte est un  consensus mou qui ne règle pas le problème de l’indépendance en Indochine.
  • 1946 : novembre : les Français bombardent les positions Viet Minh à Haï Phong. Début de la première guerre d’Indochine.
  • 1949 : défaite du Kuomintang, instauration de la République populaire de Chine dirigée par Mao.

II) Les effets similaires de la domination étrangère.

 La Chine et le Vietnam ne souffrent pas de la même forme de domination : la Chine est occupé pour certains territoires sur le base d’accords (forcés) et de concessions (à partir de 1919) suite aux deux guerres de l’opium tandis que le Vietnam est divisé en trois (Cochinchine, Annam, Tonkin), la Cochinchine annexée et le Tonkin et l’Annam placés sous protectorat. Ainsi le gouvernement chinois existe encore en substance alors que l’empereur de Huê est totalement soumis aux autorités françaises.

concession française Shangaï
Entrée de l’ex concession française dans la ville de Shangaï. L’architecture particulière de l’endroit est prisé par les touristes chinois ou étrangers.

Pourtant, cette différence est négligeable considérant la similarité des impacts de cette domination. Au début les diplomates étrangers ne demandaient guère que l’octroi de quelques avantages commerciaux mais ceux ci se muèrent en présence continue suite aux guerres de l’opium. La venue des occidentaux et japonais dans le sillage britannique provoque une arrivée massive de capitaux en Asie Orientale sous domination afin de développer les capacités de production et de cheminement de marchandise suivant les intérêts des pays « avancés ». Les économies sont ainsi dans les deux cas tournées vers l’exportation au profit des hommes d’affaires européens – également américains et japonais pour la Chine – mais également de la bourgeoisie compradore[7]. Les matières premières sont directement gérées par les trusts étrangers. L’artisanat traditionnel est brisé par les imports forcés de marchandise depuis les métropoles. L’opiomanie se répand à grande vitesse de par les ventes forcées par le monopole français au Vietnam et les importations britanniques depuis les Indes vers la Chine.

Dans les deux cas la fiscalité explose du fait des guerres et de la privation par les nouveaux venus des sources de revenus les plus importantes pour les gouvernements. Ce manque à gagner provoque la ruine de l’Etat et l’explosion des impôts directs comme indirects. Dans le même temps les douanes ne sont plus sous la maitrise des empereurs de Pékin et de Hué.

Evidemment ces débâcles commerciales et militaires ont profondément touchées le domaine culturel plaçant l’éducation confucéenne au centre de la civilisation et toutes les autres cultures dans le camp de la barbarie. Ainsi plusieurs Chinois et « Annamites » se convertissent au Christianisme. Mais au delà du domaine purement religieux c’est surtout l’organisation traditionnelle du monde qui est bouleversée dans les deux pays.

Très rapidement ces secousses vont plongé les têtes pensantes des deux pays dans un dilemme de résolution de cette crise civilisationelle soit par le conservatisme, soit par l’adaptation aux sciences physiques et sociales issues des civilisations occidentales mais aussi et surtout de l’exemple du Japon ayant parfaitement réussi cette adaptation.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/18/divers-poudieres-en-mdc-le-vietnam-la-ou-saccrochent-les-empires-ile-monde-eurasiatique-contre-thalassocratie-dans-la-theorie-globale-du-grand-jeu/

[2] Mercenaires et soldats irréguliers sous commandement chinois dans le Tonkin formant les ennemis de l’armée française lors de la seconde guerre franco-chinoise entre 1881 et 1885

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/03/defi-30-jours30-articles-6-collaboration-franco-annamite-la-tentative-dessouffler-lessor-nationaliste-en-indochine/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/indochine-ou-vietnam-christopher-e-goscha-vendemiaire-edition-2015/

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/09/02/actualite-declaration-dindependance-vietnamienne-que-sest-il-passe-le-2-septembre-1945/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/09/02/actualite-declaration-dindependance-vietnamienne-que-sest-il-passe-le-2-septembre-1945/

[7] La bourgeoisie compradore désigne la bourgeoisie issu de la classe des marchands ayant fait fortune en servant d’intermédiaires entre un pays d’outre mer donné et le pays d’origine. Il tire sa richesse du commerce maritime de longue distance. Le terme est issu de la langue portugaise suite à la domination lusitanienne sur les mères au XVIème siècle.

Raffinement macabre (HS) / Réponses aux lecteurs IV : Pourquoi parler des armes et de leurs histoires ?

« La guerre produit des hommes forts, les hommes forts engendrent la paix, la paix produit des hommes faibles, les hommes faibles amènent la guerre »

Proverbe chinois

« C’est trop facile quand les guerres sont finies / d’aller gueuler comme si c’était la dernière / amis bourgeois vous me faites envie / vous ne voyez donc point vos cimetières ? / Tais toi dont, Grand Jacques / laisse les donc crier / laisse les pleurer de joie / toi qui ne fût même pas soldat. »

Jacques Brel – C’est trop facile

 

“Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre.”

Marc Aurèle – Pensées pour moi même.

 

Ambiance musicale :

            Si, dans l’ensemble, mes articles de la rubrique « raffinement macabre » sont plutôt bien reçus, il s’est trouvé quelques détracteurs sur le net pour critiquer la démarche au motif que cela témoignait d’une « fascination morbide pour les instruments de mort », essayant de disculper l’armée française avec l’article n°2[1], me rapprochant des groupes militant pour la création d’autodéfense en France et me classant donc dans la catégorie « fachos » (appellation symptomatique du manque d’arguments s’il en est).

            Bien que je ne me sente guère contraint de m’expliquer sur ce genre de (non) arguments putassiers, il m’est revenu la phrase d’Albert Camus selon laquelle « mal nommer les choses c’est contribuer aux malheurs du monde ». Partant, je me suis dit que rebondir sur ce désagrément était l’occasion d’approfondir la problématique de la rubrique, la petite introduction de l’article raffinement macabre n°1 étant bien trop courte[2]. Si le thème du blog concerne essentiellement les armes utilisées durant les conflits vietnamiens, je vais m’autoriser quelques digressions dans les développements suivants pour parler de la Guerre en général.

            Un prochain hors-série « raffinement macabre » sera par ailleurs consacré à la législation internationale sur les armes afin d’apporter quelques précisions dans la confusion que les articles semblent susciter.

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Bertrand Russel (1872-1970), philosophe, écrivain et mathématicien britannique.

           Afin de clore le sujet à propos de l’élément déclencheur de cet article, j’aimerai dire que la rubrique suit directement la liste des armes condamnés par le philosophe britannique et prix Nobel de Littérature en 1950 Bertrand Russel dans son petit livre « War crimes in Vietnam » de 1966. C’est la publication de ce livre qui a engendré la création du Tribunal Russel pour les crimes de guerres, tribunal d’opinion chargé d’enquêter sur les crimes de guerres américains au Vietnam. Depuis ce type de tribunal s’est tenu pour différentes situations impliquant des crimes de guerre : Tribunal Russel pour le Congo en 1982 (à propos des exactions de Mobutu dans l’ex Zaïre), celui à propos de l’Irak en 2003 (à propos des victimes de l’embargo américain en Irak suite à la première guerre du golfe ou encore l’utilisation de munition à uranium appauvri par les Américains), celui à propos d’Israel en 2009 (notamment à cause de l’utilisation des bombes à fléchettes et de phosphore blanc). Il apparaît que l’un des points centraux de l’argumentation de Russel et de Sartre à propos de la guerre du Vietnam sont les armes utilisées par Washington sur les populations civiles vietnamiennes. Je ne fais donc que marcher humblement dans les pas des premières élites contestataires de la guerre du Vietnam en détaillant l’arsenal de l’armée US dans mes articles.

            Par ailleurs, ayant vu –de part le nombre de « clics » sur l’article concernant le complexe militaro industriel – que le mot « conspiration » dans la citation de Kennedy au début des développements avait effrayé une grande partie du public dans notre monde où les procès d’intention semblent remplacé l’esprit critique grâce (merci le prêt-à-penser médiatique), j’aimerai te réinviter, cher lecteur, à le lire pour bien saisir la dynamique dans laquelle les articles « raffinement macabre » sont écrits : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/22/defi-30-jours-30-articles-25-complexe-militaro-industriel-et-guerre-du-vietnam-la-paix-nest-definitivement-pas-rentable/ )

            Une fois cela réglé, voici le fruit de ma réflexion sur le sujet qui nous intéresse.

Clausewitz
Carl Von Clausewitz (1780 – 1831), général prussien et théoricien de la guerre.

            Depuis que je suis au Vietnam, l’un de mes livres de chevet est le fameux Art de la Guerre de Sun Tsu. Dans cet ouvrage, le bon maître établit des principes concernant la guerre quelque soit sa nature ou son ancrage temporel. Or l’ensemble de l’œuvre, la période dans laquelle elle a été élaborée (période des royaumes combattants en Chine[3]) et la vision cyclique chinoise de l’Histoire permettent de dire, sans possibilité d’erreur, que la guerre est ressentie comme une fatalité dans les sociétés humaines, conception à laquelle je souscris entièrement. Ainsi l’obsession de Sun Tsu dans son illustre traité est, entre autres, d’éviter les guerres dites « totales » ou « absolues » bien trop couteuses en hommes et en ressources et pouvant menacer le pouvoir du souverain déclenchant la guerre et atteindre la stabilité de l’Etat. On notera que la vision européenne de la guerre, théorisée par le stratège prussien Carl Von Clausewitz, ne partageait guère cette obsession et que c’est principalement en Europe qu’ont eu lieu les deux conflits mondiaux, chacun correspondant à un « suicide » européen. Etant moi même né dans la tristement célèbre ville de

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53 millions d’obus furent tirés en 10 mois de batailles à Verdun.

Verdun (« Vero Dunum » ou « Vrai Forteresse » en latin), mon histoire familiale et ma curiosité historique m’ont fortement imprégné de ce « suicide » qu’est la première guerre mondiale. Pour le cas du Vietnam, on notera que les coûts engendrés par la guerre contraint le gouvernement américain à mettre fin au système de Bretton Wood – prévoyant la convertibilité dollar/or – afin de pouvoir s’endetter. De ce fait, le dollar n’est plus de nos jours qu’une monnaie de singe dont le cour est artificiellement maintenu par la menace militaire américaine[4].

            Dans cette vision les armes employées lors des conflits, surtout depuis la période industrielle, sont centrales dans la qualification et l’intensité des guerres (totales ou non) notamment au regard de leurs effets sur les populations civiles et l’environnement. C’est donc assez naturellement que celles qui contribuent le plus au « pourrissement » des zones de conflits soient bannies par les traités internationaux. Néanmoins, le droit international public se définit par le fait que les états s’y soumettent volontairement et que, partant, son efficacité laisse à désirer du fait même qu’il n’existe aucun tribunal pour juger les nations et rendre le droit obligatoire. Le domaine des armes est particulièrement sensible dans le sens où il représente à la fois une manne financière importante pour de nombreux pays ainsi qu’un atout stratégique permettant de se constituer de solide alliés sur le plan diplomatique[5].

            Par conséquent, c’est bien souvent par le rapport de force que le recours aux armes « interdites » est jugé, ce qui induit nécessairement une forme d’arbitraire. Or dans ce domaine la maitrise des médias de masse est un levier puissant dans le sens où il permet l’information ou la désinformation des populations ainsi que leur mobilisation. C’est pour cette raison qu’en France plusieurs empires médiatiques sont détenus par des fabricants d’armes (Lagardère et Dassaut notamment). Posez vous la question : pourquoi des marchands d’armes investiraient à perte dans un secteur qui ne survit que grâce aux subsides de l’Etat (quand bien même les dits journaux plaident pour une concurrence forcenée dans les autres domaines économiques et fustigent les « profiteurs »[6]) si ce n’est pour assurer la pérennité de leurs entreprises ?

De la même façon la nature de certaines armes ont été et sont encore des prétextes fallacieux poussant à la déstabilisation de régimes au Moyen Orient : on pense bien sur au numéro de cirque de Colin Powell devant le conseil de sécurité de l’ONU par lequel il a convaincu le monde de l’existence de « preuves » de possession d’armes de destruction massive par le régime de Saddam Hussein. On sait aujourd’hui que si la preuve était bidon, les armes de destruction massives irakiennes avaient été fabriquées avec l’aide du Pentagone lorsque Saddam Hussein était le champion des américains contre l’Iran[7].2-colin-powell-WMD-Samantha-Power-Syria On ne peut aujourd’hui que constater les conséquences gravissimes que subissent les Irakiens du fait de l’intervention américaine. Par le même tour de passe – passe, les tenants de la rhétorique va-t-en-guerre prétextent l’utilisation d’armes au gaz Sarin par Damas afin d’intervenir militairement et de remplacer le « vilain » Al Assad par un chaos teinté d’islamisme de bazar sponsorisé par « nos alliés », l’Arabie Saoudite[8] et le Qatar[9]. Sans oublier bien sûr que lesdits régimes mènent actuellement une guerre cruelle pour les populations civiles au Yémen dans un silence médiatique international assourdissant[10] et –cerise sur le gâteau – avec des armes françaises[11] !

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            Ainsi écrire sur les armes et sur leurs histoires permet d’introduire le principe de relativité dans un système d’information hiérarchisant clairement les faits et donnant dans un sensationnalisme et un voyeurisme écœurant. Cette instantanéité de l’information ainsi que la tendance à réduire les faits à leurs dimensions sentimentales au détriment de leur signification critique – permettant la formation d’un avis au plus haut degré d’objectivité possible – nous ferait presque oublier que la nation au centre de ce cyclone propagande – à savoir les Etats Unis – est responsable d’un nombre de mort civil pendant et après la seconde guerre d’Indochine (de par l’utilisation « d’armes sales » comme les bombes à sous munitions[12] ou l’Agent Orange[13]) bien supérieur aux régimes qu’elle incrimine (en plus d’être la seule nation à avoir utilisé la bombe nucléaire en conditions réelles).

            Le corolaire à cette façon de penser proscrit le pacifisme béat qui consiste à se désintéresser de la chose martiale selon la rhétorique infantile « les armes ça fait mal et le mal c’est pas bien ». Pour donner un petit point Godwin, je suis de l’avis de Daladier, qui, surpris de se faire acclamer pour avoir laisser l’Allemagne Nazie se réarmer suite aux accords de Munich[14], dira « les cons, s’ils savaient » à propos des pacifistes lui faisant triomphe.

            Est ce à dire que la guerre à outrance doit être encouragée ? Si tu as correctement lu les développements précédents à propos de Sun Tsu, tu as déjà compris, lecteur à l’œil affuté, que la réponse est non. Tomber dans un relativisme absolu à propos des conflits armés revient à appliquer un point de vue similaire à des situations différentes, ce qui correspond plus ou moins à refuser d’utiliser son intelligence. Le pacifisme des jeunes américains des années 60 se comprend aisément de par l’absurdité de la guerre du Vietnam et de l’aléatoire des règles de la conscription, idem pour la France de la même époque après les guerres d’Indochine et d’Algérie (cette dernière ayant même été le théâtre d’un putsch « d’un quarteron de généraux à la retraite »[15]). Aurait-t-il été salvateur lors de la boucherie de 14-18 ? Certainement. Aurait-il été responsable lors de la Révolution Française ou de la deuxième guerre mondiale ? Je ne crois pas.

            Loin de moi l’idée d’imposer quoi que ce soit à quiconque mais l’indifférence de l’opinion publique quant aux questions de défenses est clairement en train de saper les fondations de l’indépendance de notre nation[16] – indépendance préserver de haute lutte par De Gaulle après la débâcle de 1940 – et contraint l’armée française à être sur engagée dans des conflits clairement menés contre l’intérêt du pays et de ses citoyens (la Lybie et la Syrie étant surement les meilleurs exemples). Je ne peux réprimer un sentiment de révolte lorsque le racket bancaire par la dette – servi par notre banquier de président – conduit des jeunes hommes de mon âge à mourir pour des guerres ne correspondant pas aux intérêts français.

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Le président Macron et l’ancien chef d’Etat Major, Pierre de Villiers, démissionaire du fait de l’annonce d’une nouvelle réduction de budget pour l’armée française. Depuis plusieurs années la « Grande Muette » (surnom de l’armée française) semble sortir de son mutisme.

            C’est sur ce point que j’aimerai conclure en citant une phrase d’Antoine de Saint-Exupéry – lui même mort pour les Forces Françaises Libres en 1941 – dans Terres des Hommes : « Le soldat n’est pas un homme de violence, il porte les armes et risque sa vie pour des fautes qui ne sont pas les siennes. Son mérite est d’aller sans faillir au bout de sa parole tout en sachant qu’il est voué à l’oubli. ». La détestation de la guerre ne doit pas vous rendre insensible au sort de ceux qui la font.

Alors les Jean-Michel Mou-Du-Bulbe, arrêtez de vous prendre pour des objecteurs de conscience et de brasser de l’air sur les réseaux sociaux(-pathes ?) parce que vous vous referez à Gandhi –sans même entrevoir la profondeur de son idéologie – et parce que vous avez lâché trois clics sur internet. Réalisez que guerres et paix se succèdent selon une mécanique subtile pour faire tourner la roue de l’histoire et que la fin des guerres signifierait la fin de l’histoire induisant une société sans passé, ni futur c’est à dire sans alternative (voir 1984 d’Orwell, assez terrifiant…), ce que les tenants de l’ultralibéralisme semblent nous promettre[17]

J’aimerai également rappeler à Jean Michel Révolutionnaire-De-Gauche, à qui le trotskysme de bas étage a appris la détestation a priori des flics et de l’armée, que la prise de pouvoir par la force a été possible à la condition sine qua none que les « bidasses » refusent de tirer sur la foule et que parfois même ils ont été précurseurs d’insurrections[18].

Quant aux Jean Michel MMA fantasmant la violence parce qu’ils ne l’ont pas ou peu pratiquée, l’histoire regorge de jeunes idiots ne comprenant rien aux conflits dans lesquels ils prennent part et dans lesquels on les poussent parfois de façon criminel (comme Clément Méric peu taillé pour la violence et en rémission de leucémie) . Appeler à la guerre civile est irresponsable : on sait toujours quand elle commence mais jamais quand elle finit et l’étude critique de l’histoire montre qu’une guerre civile sert toujours les intérêts de puissances extérieures.

 

Pour ne pas finir sur ces propos transpirant rancœur, révolte, lassitude et fatalisme (en bref un panel d’émotions super positive); je voudrai t’inciter, cher lecteur, à « creuser » le sujet par toi même et à bien comprendre que les présents développements n’est qu’un fruit de réflexion à ne pas ingurgiter ou vomir bêtement selon une logique oui/non. Comme l’exercice de l’article ne me permet pas d’être exhaustif sur les sujets abordés, il serait sage de le compléter pour forger un avis indépendant. J’aurai également aimé parler de bien d’autres sujets connexes : la création de l’écriture par la chasse et la guerre, en quoi les guerres ont accélérer le développement technologique, pourquoi la noblesse est liée à la guerre, etc…

Dans ce but la lecture de l’Art de la Guerre de Sun Tsu ainsi que De la Guerre de Carl Von Clauswitz semble indiquée. De la même façon les classifications des guerres réalisées par Carl Schmitt dans la Théorie du partisan. Evidemment les traités stratégiques ou essais théorisant la guerre déjà cités dans les articles précédents sont bons à lire : Vincent Desportes Lettre aux Français qui croient encore être défendus, David Galula, Contre Insurrection : Théorie et Pratique, etc…

Enfin quelques petites références plus légères s’imposent :

  • La chaine youtube « La forge d’Aslak » qui m’a donné l’idée de la rubrique « raffinement macabre ». Un viking fascinées par les armes en tous genre vous partage sa passion en apportant des détails techniques et hisoriques dans des vidéos courtes et plutôt bien faites. La chaine : https://www.youtube.com/channel/UCqJmbIy4EIxonGjXzntcemg
  • Les deux vidéos de la chaine Epic Teaching of the History sur les armes insolites de la premières et seconde guerre mondiale. Si tu aimes l’Histoire et les anecdotes insolites, RaAak, un renard complètement taré, t’apporteras un grand nombre d’informations sur des sujets divers et variés. Les vidéos : https://www.youtube.com/watch?v=OzS7yqFUdv4 et https://www.youtube.com/watch?v=9mi2aObeZMQ

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/25/raffinement-macabre-n2-les-bombes-haillazy-dogs-laide-americaine-a-fin-de-test-darmement-durant-la-premiere-guerre-dindochine/

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/04/26/raffinement-macabre-1-puff-the-magic-dragon-sulfateuse-de-haute-volee/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[4] https://www.amazon.fr/secrets-R%C3%A9serve-F%C3%A9d%C3%A9rale-Eustace-Mullins/dp/2355120315 et http://www.lejardindeslivres.fr/666.htm

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/20/poudrieres-en-mer-de-chine-x-et-voila-les-francais/

[6] http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=194641.html

[7] http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/irak-le-pentagone-a-cache-la-decouverte-d-armes-chimiques_1611909.html

[8] https://www.theguardian.com/world/2010/dec/05/wikileaks-cables-saudi-terrorist-funding

[9] https://www.youtube.com/watch?v=OPa8rF9XPxs

[10] https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2015/09/yemen-the-forgotten-war/

[11] http://www.france24.com/fr/20160823-vente-armes-yemen-arabie-saoudite-france-usa-royaume-uni-control-arms

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/07/09/raffinement-macabre-iii-les-bombes-a-sous-munitions-la-seconde-guerre-dindochine-continue-au-laos/

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/

[14] https://www.herodote.net/30_septembre_1938-evenement-19380930.php

[15] https://www.youtube.com/watch?v=Nn3_5m5vALg

[16] http://droite.tv/larmee-est-fascisante-a-terme-elle-doit-disparaitre-si-nous-ne-voulons-pas-revivre-les-pires-epreuves-cette-jeune-macroniste-est-une-veritable-synthese/

[17] https://www.amazon.fr/fin-lhistoire-dernier-homme/dp/2081219026

[18] https://www.youtube.com/watch?v=Gg8jcQ1vCkw

Réponse aux lecteurs n°3. La forte influence sans assimilation de la civilisation chinoise sur le Vietnam-Partie I : Introduction et perspectives historiques. L’effondrement de la Chine et du Vietnam face à l’arrivée des occidentaux : le cas de la colonisation française du Vietnam (XVIème siècle -1885).

D) L’effondrement de la Chine et du Vietnam face à l’arrivée des occidentaux : le cas de la colonisation française du Vietnam (XVIème siècle -1885). 

            Il s’agit à ce stade de l’exposé d’étudier comment les deux pays dont nous étudions les relations réagissent aux premiers contacts – d’abord marchands puis religieux puis militaires – avec les puissances européennes en général et française dans le cas particulier du Vietnam. Il est nécessaire dans ce cadre de préciser que la Chine et le Vietnam constituent, en raison de leur éloignement, l’étape ultime du processus colonial européen (1). Ensuite il faudra dérouler les étapes de la conquête du Dai Viet par la France pour en dégager la similitude de comportement des gouvernements impériaux chinois et vietnamiens (2). Pour finir il faudra insister sur les raisons communes de la déliquescence des Etats vietnamiens et chinois ainsi que sur la liaison intime des deux pays que la démarche coloniale révèle (3)

1.La période des « Grandes découvertes » : Vietnam et Chine « terminus » de la route des épices et ultime terrain de conflit des puissances coloniales.

La présence européenne en Asie commence par l’achèvement de la « reconquista » chrétienne de la péninsule ibérique et la prise de l’enclave maure de Ceuta en 1415. Une fois l’envahisseur repoussé, Espagnols et Portugais veulent pousser leurs avantages en captant les terminus des caravanes marchandes sillonnant le désert Saharien et transportant des denrées rares d’Asie et d’Afrique subsaharienne. Seulement les ports du Maghreb sont trop exposés à des contre attaques pour en faire des ports de commerce viables et les routes caravanières sont déviées par les royaumes musulmans.

Aussi les puissances ibériques vont être amener à partir à la découverte des océans

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Route de l’Inde ou « Carreira da India » de Vasco de Gama en 1499

inexplorés pour se placer et découvrir l’étendu des terres contrôlées par les « maures ». Ainsi, avant la découverte du continent américain en 1492, les Portugais découvrent et prennent possession des îles vierges de l’Atlantique Nord (Madère, les Açores, le Cap Vert). Suite à la mise au point de la caravelle[1], l’exploration s’accélère et bientôt les Portugais contrôle le Golfe de Guinée et reçoivent le monopole d’exploitation de leurs découvertes par deux bulles papales ( Dum Diversas en 1452 et Romanus Pontifex en 1455). Ils contournent ainsi progressivement le continent africain pour atteindre l’océan indien et Vasco de Gama marque le début de la « Carreira da India »[2] en reliant la métropole et Goa en 1499 avec un plein chargement d’épice.

Semant des comptoirs commerciaux sur la côte africaine puis en Asie, le Portugal se rend maître de l’Océan Indien en écrasant les flottes des états ottomans, mamelouks et du sultanat de Gujarat entre 1500 et 1511 et en contrôlant les points stratégiques (Détroit d’Ormouz et de Malacca, Goa). Par ailleurs le Traité de Tordesillas en 1494 confère aux Portugais le monopole de la navigation et du commerce à l’Est d’un méridien établi en Amérique Latine (voir carte). Tout Etat enfreignant ce monopole est durement réprimé par la flotte portugaise. L’empire Portugais d’Asie est créé.

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Répartition des possessions coloniales espagnoles et portugaises après le « partage » de Tordesillas en 1494

            L’apogée est atteinte lorsque Jorge Alvares établi la première ambassade européenne à Canton (Chine) en 1517. Le Japon est atteint en 1543.

            La route est tracée et la manne financière provenant du commerce des épices (poivre, clou de girofle, noix de muscade, cannelle, entre autre) assoit la puissance lusitanienne mais ne manque pas d’aiguiser la convoitise des autres nations européennes attendant le moment propice pour briser le monopole portugais.

            Cette occasion se présenta en 1578 lorsque la bataille dite des « trois rois »[3] porte un coup décisif à l’hégémonie portugaise en Europe mais aussi en Asie. Les Hollandais puis les Anglais s’engouffrent dans la brèche et s’établissent eux aussi sur la route des Indes et en Extrême Orient, n’hésitant pas à prendre les possessions portugaises (Ormouz, Malacca, Moluques, Ceylan). Si l’empire portugais reste une source de revenu importante, celui ci connaît un déclin continu et s’amincit à mesure que le temps passe.

            Dès lors, profitant de l’effacement de l’Espagne après la guerre de Trente ans[4], ce sont les puissances néerlandaises et britanniques qui dominent les voies commerciales vers l’Asie. La réussite de ces deux empires résident dans la formation des sociétés par action permettant un financement plus facile des expéditions coloniale. Ainsi la Compagnie Anglaise des Indes orientales et la Compagnie Hollandaise des Indes orientales sont fondées respectivement en 1600 et 1602[5]. Disposant d’un système financier plus performant mais d’un ancrage continentale faible, les Hollandais sont contraint au compromis à la suite des trois guerres anglo-néérlandaises[6] . Un accord est conclu entre britanniques et néerlandais : les premiers reçoivent le monopole du textile tandis que les seconds se réservent le commerce des épices. A terme le thé et le coton supplante le commerce des épices : les anglais prennent l’avantage en Asie vers 1720.

            L’hégémonie anglaise sur le monde colonial européen est quasi totale lorsque la France est défaite durant la guerre de Trente Ans et après l’épisode révolutionnaire et napoléonien.

            Seulement au début du XIXème siècle l’Asie orientale est relativement épargnée par le colonialisme européen et les Anglais, désireux de maintenir leur empire commercial, lorgnent de plus en plus vers la Chine qui continue à concentrer le commerce en refusant l’ouverture de tous ses ports. Ainsi après avoir pris le contrôle de Singapour (1819), de Malacca (1824) puis de la Birmanie (1826), la surpuissante Compagnie anglaise des Indes orientales entame en Chine un trafic d’opium depuis l’Inde condamné par la dynastie Qing en 1729. La saisie de 1000 tonnes d’opium par la Chine en 1839 engendre un conflit ouvert avec la Grande Bretagne qui ouvre les ports chinois au commerce de l’opium à grand coup de canon lors de la première guerre de l’opium (1839-1842). La course pour l’implantation en Chine est lancée[7].

            La seconde guerre de l’opium (1856 – 1860) éclate et voit la France, la Russie, le Japon et la Chine se joindre aux Anglais pour ouvrir d’avantage le commerce en Chine et traiter directement avec Pékin pour leur implantation. Peu après l’empereur Xianfeng meurt (1861) et est remplacé par Tongzhi, âgé de seulement 5 ans. C’est le début de la décadence chinoise et de la domination européenne en extrême orient[8].

            C’est dans cette optique de ruée vers la Chine que le projet colonial français prend forme au Vietnam.

 2.Les Français en Indochine : le dernier rempart vietnamien fut chinois.

Même si le premier empire colonial français est d’avantage constitué de possessions africaines et américaines et que la France demeure une puissance coloniale tardive ne disposant que de quelques comptoirs en Inde, elle néanmoins dirige des missions catholiques sur la péninsule indochinoise afin de gagner en influence. Elle profite en cela de la disgrâce papale des Portugais et des Espagnols à propos des missions catholiques extra européenne, ces deux puissances ayant cédé devant les protestants Hollandais et Anglais désormais hégémoniques en Asie[9].

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En bleu clair le premier empire colonial français constitué essentiellement de possessions africaines, américaines et de quelques comptoirs sur la route des Indes et en Chine.

La première mission catholique prend pied dans la péninsule indochinoise grâce aux lignes commerciales portugaises après avoir été chassée du Japon en 1612. Les prêtres catholiques ont tolérés en Cochinchine mais les mandarins vietnamiens, inquiets de l’influence catholique devant les milliers de conversions opérées par si peu de légats, finissent par obtenir leur expulsion en 1628. Les missions continuent néanmoins dans la clandestinité avec le concours des chrétiens locaux.

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Le missionaire Alexandre de Rhodes.

L’un deux dénote à la fois par son implication dans l’évangélisation de l’Indochine et par l’héritage culturel qu’il laisse : Alexandre de Rhodes. Maitrisant à la perfection les dialectes utilisés par la population annamite, il est en effet l’inventeur du système de transcription quôc-ngu, alphabet romanisé et phonétique de la langue viet (adopté officiellement par le Vietnam à l’indépendance), jusqu’alors basée sur les idéogrammes chinois. Il est également un membre très actifs des missions catholiques : il s’évertue à répandre la parole du Christ (il recevra le surnom de Dâc Lô : celui qui fait gagner le bon chemin) jusqu’à son expulsion définitive en 1645. En tant que témoin privilégié de la persécution des chrétiens, il est celui qui a plaidé la cause asiatique devant l’Eglise en 1649. Il réclame la nomination de deux évêques (un pour le Tonkin et un pour la Cochinchine) afin de former un clergé autochtone pour saper le padroado (patronage) portugais[10] néfaste à l’évangélisation car trop lié à leur commerce en déclin[11].

Il faut bien saisir que cette époque est marquée par la Réforme protestante et par la Contre-Réforme catholique. Le pape Grégoire XV a créé dans ce contexte la « Congrégation pontificale pour la propagande de la foi » aussi appelé « Propagande » en 1622. La mission n’est autre que d’envoyer des missionnaires catholique dans les Partibus Infidelium (territoires infidèles) pour contrer l’éventuel influence des Hollandais et des Anglais. Lorsqu’Alexandre de Rhodes expose la situation à la Propagande, il est suivi et obtient l’autorisation de trouver fonds et personnels pour mener à bien sa mission.

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Bâtiment des Missions Etrangères de Paris de nos jours.

Il se tourne vers la France, « le plus pieux des royaumes du monde », et recrute deux

vicaires (Mgr Pallu et de la Motte Lambert) chargé respectivement du Tonkin et de la Cochinchine en 1659. Ces deux prélats proviennent tous deux de la Compagnie du saint sacrement qui forma la structure de l’institution des Missions Etrangères de Paris[12] établie par décret royal en 1663 avec pour mission l’évangélisation des pays qui n’ont pas encore été en contact avec le christianisme. Colbert fonde la Compagnie française des Indes l’année suivante[13]. Ecarté après les plaintes répétées de la Couronne portugaise, Alexandre de Rhodes sera envoyé en mission en Perse où il mourra en 1660.

Débute alors une période de relative prospérité pour le christianisme français en extrême orient. Basé au Siam (ancêtre de la Thaïlande actuelle), la mission française parvient à s’établir au Vietnam et à créer des communautés dynamiques permettant aux religieux de participer à la vie économique et politique du pays.

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Portrait du Prince Canh héritier du futur empereur Gia Long exécuté sur la demande de Marie-Antoinette. Musée de l’armée

Ainsi en 1787, en pleine guerre civile, Mgr Pigneaux de Béhaine, vicaire de Cochinchine prends sur lui de soutenir l’héritier de la dynastie Nguyen, mise à mal sur son territoire par la rébellion des Tay Son[14]. Nguyen Anh, dépossédé de ses biens, n’a d’autres choix que de se rallier à la France s’il veut sauver son titre. Il donne tout pouvoir à Pigneaux de Béhaine pour négocier une aide française auprès du Roi de France et confie son prince héritier à ses bons soins. Seulement la Révolution française et le ralliement de la Compagnie des Indes à la Révolution empêchent l’application de ce traité. Le vicaire-diplomate recrute tout de même quelques centaines de volontaires et parvient, grâce à la supériorité technique, à apporter une aide décisive à Nguyen qui réussit à unifier le Vietnam sous sa coupe. Sous le nom de Gia Long il honore la dette qu’il doit à son ami personnel et promeut une politique de tolérance religieuse à l’endroit des chrétiens[15].

Cette période ne sera que de courte durée puisqu’à la mort de Gia Long il ne faudra que 16 ans pour que la pression européenne sur l’Asie orientale rapproche les cercles traditionnels chinois et vietnamiens et que la présence de prêtre européen ne soit punit de mort en Chine et au Vietnam. La persécution des chrétiens par les cercles confucéens aux abois alla dès lors crescendo jusqu’au règne de l’empereur Tu Duc en 1852, date à laquelle les appels des communautés chrétiennes d’extrême orient firent échos à la cour de Napoléon III[16].

Ainsi après la montée en puissance des forces navales françaises et anglaises, la Seconde guerre de l’Opium éclate en 1856. Les forces françaises se positionnent également devant Tourane (aujourd’hui Da Nang). Les forces coloniales enchainent les succès en Chine et au Vietnam. Après la mise à sac de Pékin en 1861, le corps expéditionnaire français se concentre sur la Cochinchine et profite de la position de faiblesse de l’empereur pour établir une colonie sous administration directe en 1863 par le traité de Saïgon. La même année un protectorat est imposé au Cambodge. A la suite d’une période trouble faite de négociation, « action coup de poing » française, de soulèvement populaire contre l’un ou l’autre des protagonistes, la Cochinchine passe entièrement sous contrôle français en 1867[17].

La ligne de mire est le marché chinois, que les Français veulent atteindre avant les Anglais. Il s’agit de pénétrer au cœur du territoire par voie navale pour éviter le chemin de terre nécessitant une implantation à long terme seulement le Mékong s’avère vite impraticable : la tête de pont cochinchinoise vers la Chine est insuffisante, il faut donc trouver un autre moyen[18].

Cet autre moyen ce sera le Tonkin et le Fleuve rouge qui le traverse. Deux hommes vont alors sceller la destinée coloniale française en Indochine : Francis Garnier et Jean Dupuis. Le premier est l’assistant de l’amiral Dupré- également gouverneur générale de Cochinchine – et le second un homme d’affaire/explorateur établi à Hankou (actuellement Wuhan) familier de la Chine et intermédiaire indispensable des autorités françaises dans le Sud chinois et le Nord vietnamien. Rencontrant Garnier en 1868 à Hankou il assure à celui ci que la liaison Yunnan -Tonkin est possible par le Fleuve Rouge. En 1872 Dupuis s’installe (militairement) au Tonkin à l’occasion d’une livraison d’armes dont il a la charge. Devant les protestations des autorités viêt et française, l’amiral Dupré envoie Garnier négocier son départ contre l’ouverture du Fleuve Rouge et l’ouverture des ports mais ce dernier une fois à terre « s’allie » à son complice et prend la citadelle d’Hanoi avant d’être tuer par les Pavillons Noirs[19] .

Exploitant cet incident, Dupré fait chanter l’empereur Tu Duc et offre le retrait des troupes françaises du Tonkin contre de grandes facilités commerciales pour la France : c’est le second traité de Saïgon en 1874[20].

Cependant, considérant les traités passés avec la France comme temporaires, le souverain vietnamien continue à alimenter le conflit en faisant appel aux Chinois et le second traité de Saïgon entraine un conflit d’une ampleur jusqu’alors inégalé pour le maintien de l’intégrité de l’ « Annam » : c’est le début de la guerre franco-chinoise.

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Image d’Epinal de la victoire française Son Tay.

Au début cette guerre consiste essentiellement dans des escarmouches et dans l’attaque des bateaux de commerce français entre la Chine et le Vietnam. En Juillet 1881 Jules Ferry fait voter les crédits pour la constitution d’un corps expéditionnaire chargé d’assurer la sécurité des intérêts français devant la mauvaise fois/ l’impuissance de la Couronne vietnamienne. Le 18 aout 1883 l’amiral Courbet impose le traité Harmand établissant un protectorat sur le Nord et le Centre vietnamienne : les Chinois, ne participant pas encore officiellement, franchissent la frontière. Les victoires françaises de Son Tay, Bac Ninh et de Hung Hoa signe le succès de l’aventure coloniale du gouvernement Ferry et le 9 Juin 1885 le traité de Tien Tsin acte de la mainmise totale de la république française sur les affaires « annamites »[21].

Malgré le manque de contrôle effectif sur l’ensemble du territoire et des révoltes épisodiques, l’Union Indochinoise Française est créée en Octobre 1887[22].

De l’arrivée des missionnaires à la lutte armée, il est à noter que Chine et Vietnam obéissent à une logique que les deux pays partagent et qui vont sceller leur destin.

 3. Décadence sino-vietnamienne : immobilisme confucéen et tyrannie de la géographie.

Si un livre entier pourrait être consacré à ce sujet il est néanmoins nécessaire de mettre en lumière les principales raisons de la perte de vitesse et de la mise sous tutelle des deux pays qui nous intéressent : l’immobilisme du système confucéen et le nécessaire lien géographique entre les deux pays.

Il convient également de préciser que si la domination étrangère sur les deux pays diffèrent dans le sens où le Vietnam, plus petit, connaît une colonisation directe alors que la Chine connaît « seulement » une domination par le biais de concessions, elle reste de nature similaire et provoqueront, comme nous le verrons dans le prochain article, quasiment les mêmes effets révolutionnaires.

D’un point de vue géographique le Vietnam devait subir de plein fouet la ruée vers la Chine. En effet, comme nous avons déjà pu le voir[23], la Chine n’est guère accessible que par le désert à l’Ouest et au Nord, les montagnes au Sud ou par la mer à l’Ouest. Si Marco Polo a réussi à relier la Chine par la terre, c’est bien par la mer que la Chine est la plus accessible. Evidemment cet accès n’est possible que par l’océan indien pour qui vient de l’Ouest.

Aussi le Vietnam avec ses quelques 3260 km de côte du Nord au Sud est un véritable « balcon sur le pacifique »[24] et offre des disponibilités maritimes commerciales et militaires stratégiques déterminantes dans le cadre de la recherche d’un accès à la Chine.

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La baie de Cam Ranh au centre du Vietnam est un bon exemple des facilités maritimes offertes par la géographie vietnamienne. Bien protégé cette base navale fut un accès privilégié à la Mer de Chine pour les soviétiques à la suite du partenariat stratégique signé en 1979. Aujourd’hui encore cette base signe le retour de la Russie dans la zone et a même été visité par des navires de guerres américains en 2012

Evidemment le Nord du Vietnam est coupé de la Chine par une chaine de montagne mais offre un accès décisif à l’intérieur du pays par l’intermédiaire du Fleuve Rouge.

Ainsi, pour les Français, devancés par les Anglais qui tentent d’infiltrer la Chine par leurs empires des Indes, le choix de la prise de position sur la côte annamitique se révèle indispensable pour la construction d’un empire commercial maritime entre la métropole et la Chine.

Le Vietnam est en cela victime de sa position de langue de terre côtière prolongeant la côte chinoise. Cette position en fait un lieu « où s’accrochent les empires mondiaux » pour le professeur Christopher Goscha[25] ce qui est déterminant dans la compréhension de la situation actuelle en Mer de Chine[26].

Bien que ne se voyant pas comme une puissance navale, la Chine connaît cette prédisposition vietnamienne et entends gérer le problème de la percée occidentale au Vietnam comme faisant partie intégrante de sa stratégie de défense contre la prédation coloniale : le lien de vassalité entre le « Sud pacifié » et la Chine se renforce. Il faut noter que dans ce cas la hiérarchie dans les relations internationales asiatiques joue entièrement[27]. En face, le Vietnam d’abord divisé en deux puis en proie à une longue guerre civile pour être enfin réunifié grâce à l’intervention française (que nous venons de voir) n’a d’autres choix que de s’en remettre à son puissant voisin pour assurer sa défense mais également prendre des mesures de rétorsion face à la poussée chrétienne et marchande des occidentaux.

En effet la « tyrannie de la géographie »[28] a déjà placé le Vietnam dans la mire de la poussée chinoise vers le Sud et créé une proximité de culture, notamment sur le plan administratif avec le système des mandarins, qui transforme la menace pesant sur l’un une menace pesant sur l’autre[29]. Et c’est précisément sur ce point que la Chine et le Vietnam ont joué leur avenir.

Nous avons déjà pu voir dans un article précédent que le modèle impériale chinois repose sur les bases d’un système traditionnel cristallisé par Confucius/Kong Fu Tsé et mettant en avant le rôle des lettrés[30]. Leur rôle était essentiellement administratif mais, d’un point de vue symbolique, ils empêchaient bourgeoisie commerçante et seigneur de guerre de menacer le pouvoir impérial. S’il a prouvé sa valeur par sa longévité, ce système connaît néanmoins des failles expliquant sa submersion rapide et violente.

D’abord, après avoir connu un élan de fraicheur avec le mouvement néo-confucéen (XIIIème siècle)[31], la doctrine confucéenne s’est enfoncée dans un immobilisme intellectuel mortifère alors même que l’apparition des premiers bateaux occidentaux amenaient des éléments nouveaux auxquels il aurait fallu s’adapter et ce d’autant plus que l’Extrême Orient était déjà informé du déroulement des opérations de commerce dans l’Océan Indien. Il faudra dans les deux pays une révolution violente pour que cette transformation se fasse par le biais du marxisme-léninisme puis de l’ouverture économique.

Ainsi, la rencontre du traditionalisme chinois sans sève et sans souffle avec le monde chrétien, lui en pleine dynamique du fait de la concurrence des nations protestantes et catholique, a très vite tournée en défaveur du premier. Ainsi, comme le bouddhisme avant lui, le christianisme s’est très rapidement répandu du fait qu’il apportait une proposition de salut individuel dans une société traditionnelle à la hiérarchie rigide et étouffante pour l’individu[32]. Par exemple ans la province du Thanh Hoa et de Nghe An au Vietnam il y a quasiment une église par village symbole de l’âge d’or du christianisme au Tonkin[33]. Bien sûr cette expansion menaçait directement les fondations des privilèges des mandarins qui préférèrent la persécution à la réforme pour se protéger. La violence appelant la violence le martyr, des missionnaires fut un des prétextes à l’intervention armée européenne en Extrême Orient.

De la même façon cet immobilisme fut néfaste à la Chine et au Vietnam sur le plan commercial. Rappelez vous, dans un article précédent nous avions vu que le système confucéen méprisait le commerce et que certaines familles négociantes furent obligées de s’exiler devant les violentes répressions impériales[34]. La constitution de ce réseau commerçant outre-mer couplée à la volonté européenne de commercer et celle de la Chine de maitriser ce flux entrainent l’enrichissement et l’épanouissement de réseaux de commerces plus ou moins clandestins et de la piraterie, sapant l’autorité impériale et provoquant l’émergence de riches entrepreneurs se comportant alors en seigneurs de guerre et ajoutant à l’anarchie ambiante. C’est particulièrement le cas au Nord du Vietnam où les montagnes formant la frontière sino-vietnamienne servent de sanctuaire aux bandes chinoises pillant et rançonnant les provinces du Sud chinois et du Tonkin[35]. C’est d’ailleurs cette image de « pillards/pirates » qui resteront dans le crâne des français de métropole et d’Indochine du fait de la propagande de la « mission civilisatrice »[36].

Il est par ailleurs à noter que sans l’intervention des européens, l’immobilisme de la matrice confucéenne mécontentait déjà les populations chinoises. En effet la dynastie Qing a connu une explosion démographique notamment grâce à l’introduction d’une sorte de riz donnant 3 récoltes/années. Mais si la nourriture suffisait, l’interdiction du commerce sclérosait la production artisanale/proto-industrielle et empêchait la production de richesse suffisante pour assurer le minimum requis à la population. Aussi, devant cette vague de main d’œuvre les progrès techniques, étaient inutiles étant donné que tout se faisait à bras d’homme[37]. Ainsi plusieurs révoltes éclatèrent contre la dynastie Qing et ce notamment après la première guerre de l’opium, la plus célèbre étant la révolte des Taïping qui aura pour conséquence l’intervention contre eux à la fois des conservateurs et des européens. Le Vietnam quant à lui était plongé dès 1527 (c’est à dire à peu près au même moment que l’arrivée des européens) dans une guerre civile qui s’éternisera et qui affaiblira considérablement ses capacités à se défendre même après l’unité retrouvé sous le règne de Gia Long (1802)

Ce manque de progrès technique touche directement les capacités à se défendre quand les européens décide de forcer le pays à l’ouverture à la fois au Vietnam et en Chine. Ironique pour le pays inventeur de la poudre à canon et des premières armes à feu[38].

[1] La caravelle est un navire révolutionnaire en son temps créé par les portugais. Sa haute taille, son fort tonnage ainsi que son faible tirant d’eau en fait un bateau parfait pour la navigation en haute mer. Voir l’article de la bibliothèque nationale de France à ce sujet : http://expositions.bnf.fr/marine/arret/04.htm

[2] La Carreira da India désigne la route des Indes portugaises reliant l’ensemble des comptoirs et facilités portuaires le long de la cote Ouest africaine et dans l’océan Indien. Voir sur le sujet l’article de Hugues Didier sur le site spania.org : A carreira da Índia, entre Lisbonne et l’Asie, l’éloignement et les dangers.

[3] La bataille des « trois rois » ou bataille de Ksar el-Kébir ( 4 aout 1578) figure parmis les plus hauts faits militaires du Maroc et constitue une des plus grandes tragédies portugaise. Le roi du Portugal désir prendre pieds au Maroc et s’allie avec un ancien roi chassé du pouvoir par le sultan Abd el-Malik Saâd. Durant cette bataille les trois protagonistes meurent et une crise de succession s’ouvre au Portugal, crise dont les Habsbourgs d’Espagne vont profiter pour asseoir leur autorité sur leur voisin ibérique. Voir l’article sur le site Hérodote : https://www.herodote.net/4_aout_1578-evenement-15780804.php

[4] La guerre de Trente Ans (1618 à 1648) constitue sans aucun doute le premier grand conflit des temps modernes. Elle voit l’Europe se déchirer sur fond de lutte religieuse catholique/protestant, de guerre d’indépendance entre Pays Bas et Habsbourg d’Espagne et de lutte française contre l’hégémonie européenne de ces derniers. C’est un conflit dévastateur et général qui affaiblira pour longtemps l’Espagne, l’Allemagne et l’Italie. Voir l’article sur Hérodote : https://www.herodote.net/1618_a_1648-synthese-56.php

[5] Voir l’article sur le site du Musée de la compagnie des Indes de Lorient : http://musee.lorient.fr/musee/les-compagnies-des-indes/anglais-et-hollandais-creent-les-premieres-compagnies-des-indes/

[6] Voir l’article sur le sujet sur le site Hérodote : https://www.herodote.net/9_octobre_1651-evenement-16511009.php

[7] Voir l’excellent article d’Alain Roux pour le Monde Diplomatique « Les guerres de l’Opium revisité », octobre 2004, p.14 : https://www.monde-diplomatique.fr/2004/10/ROUX/11590

[8] Idem.

[9] Eric Deroo, Dossier Indochine, Les Chemins de la mémoire, n°229, Septembre 2012, p.8.

[10] Le padroado correspond au privilège accordé au Roi du Portugal par le Pape Nicolas V par la bulle Dum Diversas de 1452 : puisque le Roi du Portugal a entrepris la conquête des terres d’Afrique du Nord pour la gloire de la foi chrétienne, il lui est accordé un droit de propriété exclusif sur les terres païennes et musulmanes découvertes. Ce droit est étendu à l’Asie par la bulle Romanus Pontifex en 1455.

[11] Jean Lacouture, « Un avignonnais dans les rizières » pages 362-395 in Jésuites, une multi biographie. 1 – Les conquérants, Seuil 1991

[12] Site de Mission étrangère de Paris : http://www.mepasie.org/rubriques/haut/qui-sommes-nous

[13] Voir l’article du Musée de la compagnie des Indes de Lorient : http://musee.lorient.fr/musee/les-compagnies-des-indes/la-compagnie-des-indes-en-france/

[14] Voir mon article Réponse aux lecteurs n°3. La forte influence sans assimilation de la civilisation chinoise sur le Vietnam-Partie I : Introduction et perspectives historiques. De l’indépendance à l’arrivée des Français sur Vinagéo : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[15] Eric Deroo, Dossier Indochine, Les Chemins de la mémoire, n°229, Septembre 2012, p.8.

[16] Idem

[17] Idem

[18] Idem

[19] Idem

[20] Idem

[21] Idem

[22] Idem

[23] Voir mon article : Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie II: analyse de l’Extrême Orient et de la Chine classique.   https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[24] Patrice Morlat, Indochine années vingt : le balcon de la France sur le Pacifique. Une page de l’histoire de France en Extrême-Orient, Paris : Les Indes savantes, 2001

[25] Christopher Goscha, La géopolitique vietnamienne vue de l’Eurasie : quelles leçons de la troisième guerre d’Indochine pour aujourd’hui ?, dans Les enjaux géopolitique du Vietnam, Hérodote, 2ème trimestre 2015, n°157, p.23. Si dans ce cas l’auteur parle de l’affrontement sino-soviétique ayant lieu en 1979 à l’occasion de l’invasion vietnamienne du Cambodge, la configuration peut être étendu à la période coloniale mais aussi à la situation actuelle en Mer de Chine.

[26]Voir notamment mon article sur Vinagéo : Poudrières en MDC IV. La MDC au centre de la mondialisation : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iv-la-mdc-au-centre-de-la-mondialisation/

[27] Dans le monde asiatique, à la différence du monde occidental, les relations entre les pays répondent à une hiérarchie (plus formelle qu’effective) garantissant stabilité : en échange d’une perte plus ou moins grande d’autonomie, l’état vassalisé doit recevoir des avantages compensant cette subordination. Voir l’excellente note de Justine Colognesi, Le système tributaire chinois sous les dynasties Ming et Qing (1368 – 1911) : Une illustration historique de la hiérarchie dans les relations internationales, Note d’analyse 22, Chaire Union Européenne – Chine, Université catholique de Louvain, Juin 2012.

[28] Carlyle Thayer, « The tyranny of geography : Vietnamese strategies to constrain China in the South China sea », International Studies Association, Montréal, mars 2011.

[29] Voir mon article Réponse aux lecteurs n°3. La forte influence sans assimilation de la civilisation chinoise sur le Vietnam-Partie I : Introduction et perspectives historiques : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/05/reponse-au-lecteur-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques/

[30] Voir mon article : Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie II: analyse de l’Extrême Orient et de la Chine classique.   https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[31] Voir l’article de Régine Pietra « Le néo-confucianisme chinois » sur le site Cheminde traverse de la philosophie : https://cheminstraverse-philo.fr/le-n%C3%A9o-confucianisme-chinois

[32] Voir mon article sur Vinagéo Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie II: analyse de l’Extrême Orient et de la Chine classique : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[33] Dans un rapport à la Mission étrangère de Paris Mgr Pallu écrit : « Elle (l’Eglise) était comme un paradis de délices, note un missionnaire, dans lequel les chrétiens vivaient dans une innocence si grande qu’elle ravissait même les idolâtres et leur faisait avouer que la loi que les Pères prêchaient était trop sainte pour être méprisée. »

[34] Voir mon article « Réponse aux lecteurs n°2. Le rayonnement civilisationnel chinois en Asie Orientale. Partie 2: le commerce, l’usure et l’exemple japonais »: https://vinageoblog.wordpress.com/2016/11/19/reponse-aux-lecteurs-n2-le-rayonnement-civilisationnel-chinois-en-asie-orientale-partie-2-le-commerce-lusure-et-lexemple-japonais/

[35] Daha Chérif BA, Pirates, Rebelles et ordre colonial en Indochine française au XIXe siècle, Revue algérienne d’anthropologie et de sciences sociales n°62, 2013, p.11 -43, https://insaniyat.revues.org/14268?lang=en

[36] Eric Deroo, Dossier Indochine, Les Chemins de la mémoire, n°229, Septembre 2012, p.10.

[37] Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, Champs Histoire, édition de 1993, p.286 à 309.

[38] Voir la vidéo de la chaine Youtube Pour La Petite Histoire « Aux origines des armes à feu » : https://www.youtube.com/watch?v=ajn8lGW_L0I&t=46s

Réponse aux lecteurs n°3. La forte influence sans assimilation de la civilisation chinoise sur le Vietnam-Partie I : Introduction et perspectives historiques. De l’indépendance à l’arrivée des Français.

C) Après l’indépendance : naissance et développement de l’Etat vietnamien, « Marche vers le Sud » et relation tributaire envers les Chinois.

1) Le Dai Viet après son indépendance : résistance aux Chinois, dynamique politique centre/périphérie et conception bouddhiste et confucéenne du gouvernement.

Suite à l’indépendance, les élites vietnamiennes portées au pouvoir par l’insurrection de Ngo Quyen doivent montrer leur capacité à gérer les affaires touchant à la population. En effet l’introduction du « contrat social » chinois dans la personne de l’empereur peut justifier une destitution par la population.

Mais les premières années du nouvel Etat vietnamien sont marquées par de nombreux troubles internes et externes. Apparaissent ainsi, dès l’indépendance, deux constantes de l’histoire politique vietnamienne (encore visible de nos jours) : sur le plan interne une lutte entre les forces centralisatrices impériales et les périphéries autonomistes/séparatistes menées par des chefs de guerre féodaux (causant plusieurs guerres civiles au Vietnam), sur le plan externe la menace du grand voisin du Nord (chaque dynastie aura a combattre au moins une fois une tentative de domination chinoise). Ces deux constantes sont à l’époque les forces motrices orientant l’organisation de l’Etat selon une démarcation philosophico-religieuse basée sur la pensée bouddhiste ou confucéenne.

Soumis à ces deux déterminants Ngo Quyen, le leader du mouvement ayant défait les Chinois, passe ses 6 ans de règne à tenter vainement d’étouffer le féodalisme de ses seigneurs. C’est peine perdue, le pays est divisé en 12 seigneuries

Cette division ne sera que passagère puisqu’à nouveau la Chine des Song se fait menaçante. Les seigneuries sont alors contraintes d’établir une autorité centrale pour organiser la défense.

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Statue du premier empereur du  Dai Viet Đinh Bộ Lĩnh. (Temple de la littérature)

Après un conflit de succession autour de l’héritier des Đinh, âgé de 6 ans, le général Lê Hoàn est appelé au pouvoir devant les nouvelles menaces d’intervention chinoises. Il prend le nom de règne de Lê Đai Hành et fonde la dynastie des Lê antérieurs (980- 1009). Une fois les armées chinoises et chams[2] défaites, il poursuit l’œuvre centralisatrice de ses prédécesseurs en construisant routes et canaux et en frappant la première monnaie viêt. Il impose également la religion bouddhiste en réaction aux conceptions trop chinoise du confucianisme et du taoïsme. Ce choix politique correspond à un sentiment de défiance des dirigeants viêt vis à vis d’une bureaucratie encore trop empreinte de culture chinoise (et par extension confucéenne). De fait à ce moment la structure de l’état du Đại Việt, malgré le maintien du mandarinat, correspond d’avantage à un gouvernement aristocratique plutôt qu’à une administration bureaucratique : c’est par hérédité et recommandation des nobles et des bonzes que les fonctionnaires sont recrutés. Par ailleurs le pouvoir est patrimonial, ainsi les leviers de commande et les propriétés foncières stratégiques sont confiés à des proches de l’empereur[3].

Seulement ce mode de dévolution du pouvoir porte en lui même les germes des volontés sécessionnistes des autres seigneuries. En effet ce type de gouvernement favorise largement la constitution de clientèles politiques dont le soutien permet de s’affranchir de la tutelle centrale. Cette source de trouble est immédiatement vérifiée à la mort de Lê Đai Hành (1009) : après avoir partagé le royaume entre ses fils une guerre de succession éclate et le vainqueur de cette guerre ne tiens que 4 ans.

Devant la menace chinoise toujours pressante, l’élite vietnamienne, tout en continuant à soutenir la base religieuse bouddhiste de l’Etat, place au pouvoir un mandarin en 1009 : Lý Thái Tổ, fondateur de la dynastie des Lý (1009-1125), première dynastie viêt durable.

Dans les grandes lignes les Lý poursuivent la politique centralisatrice de leurs prédécesseurs : établissement d’une administration centrale coordonnée et efficace, création d’une armée de métier, développement de l’infrastructure pour l’agriculture, le commerce interne et les communications. Ils sont également à l’origine du déplacement de la capitale vers l’ancêtre de l’actuelle ville d’Hanoï : Thăng Long (Dragon volant en vietnamien).

Nous verrons plus loin qu’ils sont également à l’origine de l’amorce de la fameuse « Marche vers le Sud ».

La dynastie des Lý, malgré le fait que son fondateur soit un produit de l’école bouddhiste, tenta d’équilibrer la prépondérance bouddhiste facteur d’instabilité par l’instauration d’examens administratifs pour les fonctionnaires et les religieux. A cet

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Entrée du Van Mieu, première partie et coeur du temple de la littérature d’Hanoï. Cette porte est le symbole de la ville.

effet le Van Miêu (ou « temple des lettres » ), première édification de l’actuel temple de la littérature, est fondé en 1070. Bien qu’expressément dédié à l’étude de Confucius, ce temple/université d’inspiration nettement chinoise, sert à recruter les fonctionnaires confucéens mais également les prêtres bouddhistes et taoïste, rompant ainsi avec la tradition chinoise. Par ailleurs le petit nombre de concours organisés témoigne du fait que le rôle de l’instruction dispensée était bien différent de celui des Chinois : les examens étaient réservés à l’aristocratie maitrisant le Nho puis le Nôm, et le concours n’était pas en lui même nécessaire pour parvenir à un poste administratif[4].

Il convient ici de préciser qu’à partir de ce moment les principaux composants du pouvoir des souverains vietnamiens sont posés et façonneront le pays. Ainsi la succession des dynasties ne modifiera guère la substance de l’Etat vietnamien.

En effet les grands projets comme la marche vers le Sud fut une constante de l’Histoire vietnamienne de son commencement au milieu du XIème siècle à son achèvement en 1802. Il est même à noter que l’idéologie sous jacente à la marche vers le Sud connaitra une certaine influence dans les milieux vietnamiens nationalistes voir fascisant à l’arrivée des Français et dans le bouillonnement politique indépendantiste[5]. Malgré tout, les différents stades de cette marche influencèrent les décisions à propos de la méthode d’administration en ce sens que l’extension du territoire, l’explosion démographique dès les Lý et l’objectif de « vietnamiser » les royaumes Cham et Khmer entrainèrent la conscience de la nécessité d’une administration forte et efficace gommant petit à petit la prédominance du bouddhisme au profit du confucianisme.

Cette alchimie entre les deux mouvements évolua au cours du temps de la façon suivante : le bouddhisme prédomina jusqu’à ce que la dynastie des Lê (1428 – 1788) ne fasse basculer la monarchie aristocratique en système bureaucratique après que les divisions internes du temps de la dynastie des Trần (1225-1400) et des usurpateurs Hô (1400-1407) ne conduisent à une nouvelle domination de la Chine des Ming et à une nouvelle guerre d’indépendance mené par le futur empereur Lê Loi (de 1418 à 1427). Le système de recrutement est fondé sur le mérite lors des examens et ceux ci ne sont plus réservés à l’aristocratie. De la même façon la cadence des examens est accélérée, la capitale ne concentre plus l’ensemble des examens (examen dans les provinces, doctorat à la capitale et au Palais royal tous les trois ans contre un examen tous les 16ans à Hanoi sous les Ly et les Trần ) et à partir de 1477 le statut des fonctionnaires civiles et militaires est établi. Seul la famille royale peut être titulaire de droits fonciers et de charges héréditaires. Peu à peu les « lettrés fonctionnaires » néo-confucéens s’imposent au sommet de l’Etat et permettent – grâce à l’idéologie confucéenne, rationnelle, cohérente et totale – la stabilité des institutions jusqu’à l’abdication de l’empereur Bao Dai en 1945.

D’un point de vue religieux et culturel les trois grands mouvements (bouddhisme, confucianisme et taoïsme) subissent les aléas de l’histoire politique et leurs apports diffèrent suivant les époques. Ainsi les premiers temps du Vietnam indépendant voient une cohabitation entre le bouddhisme devenu religion d’Etat et un confucianisme a minima pour permettre à l’administration de fonctionner. Peu à peu le bouddhisme vietnamien entre en décadence (fin XIIIème – début XIV) car de plus en plus liés à des phénomènes de corruption sur une base religieuse communautaire[6] et infiltré de toute part par la superstition et la bigoterie. A cela s’ajoute également les attaques répétées de l’intelligentsia confucéenne considérant le bouddhisme comme antisocial et anticivique. Reprenant l’avantage, le mouvement confucianiste, après avoir permis environ deux siècles de stabilité institutionnelle et d’efficacité administrative, tombe également en décadence au XVIIème et devient sous l’influence du Zhuxisme[7], un mouvement de systématisation confucéen sans souffle ni sève car devenant dogmatique et creux (comme en Chine d’ailleurs[8]) . Par ailleurs le décalage de plus en plus flagrant entre l’élite bureaucratique confucéenne sinisée et le peuple se creuse et la fonction tombe dans une logique népotique parfois liée aux liens trop étroit que les mandarins entretiennent avec les milieux d’affaire plus ou moins légaux

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Couverture d’un traité de 1926 sur le syncrétisme des religions taoïste, bouddhiste et confucéenne.

(voir mon article précédent[9]) . Cette décadence profite au bouddhisme qui refleurit. Mais au final cette confrontation perpétuelle des grands mouvements religieux, fortement emprunt de culture chinoise, aboutit à un syncrétisme typiquement vietnamien au cours des XVII et XVIIIème siècle : la théorie de la « commune origine » et du « commun corps » des trois religions (« tam giáo » en vietnamien). Sous cette impulsion de nombreux lettrés se font moines et la triple religion va irriguée la société vietnamienne en empruntant à chacun des mouvements un certain nombre d’idées et de pratiques dont l’impact sera relatif suivants la couche de la société considérée.

Si la religion fut un moyen d’éducation des masses pour le respect de l’ordre établi par la menace religieuse (châtiments des péchés pour le bouddhisme) ou par le dogme conceptuel (supériorité de la pensée confucéenne aboutissant à un immobilisme cancérigène), elle fut également pensée comme un biais d’humanisation des mœurs et des lois. C’est dans ce contexte qu’elle a suscité des chefs d’œuvres architecturaux, temples et stupas permettant l’expression de l’équilibre des formes et des couleurs mêlant symbolisme et classicisme chinois et éléments d’ornementation d’inspiration typiquement indochinoise (voir article suivants).

2) La marche vers le Sud et la guerre civile au Dai Viet.

Si la thématique de la guerre civile peut s’apparenter à l’opposition centre/périphéries que nous venons de voir, elle apparaît être une conséquence directe de la « Marche vers le Sud » (MVS) ou « Nam tien » en vietnamien en étendant le territoire à partager administrativement et en éloignant les provinces de l’autorité centrale.

a)Le mécanisme chinois de conquête et d’assimilation

En effet il apparaît que la MVS, considérée comme l’élément le plus structurant de l’histoire du Vietnam avec l’indépendance du pays au détriment des chinois[10], résulte, dans les grandes lignes, d’une répétition à moindre échelle de la stratégie impériale chinoise.

La vision chinoise du monde était basée sur un système spatial d’auréoles concentriques de contrôle décroissant allant du pouvoir central impérial aux mondes inconnus en passant par des périphéries plus ou moins sous contrôle militaire ou sous influence culturelle chinoise.

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Représentation de la Chine impériale en cinq zones concentriques telles que définies dans le « système tributaire de Yu » (du nom de son inventeur le mandarin Yu Gong). Le centre représente le domaine royale, les deux espaces suivants les Etats feudataires ou vassaux, le 4ème représente les Etats semi civilisés payant tribut et le dernier le monde barbare trop loin de la civilisation.

Cette optique s’est cristallisée après la période dite des « Royaumes guerriers » (voir mon article précédent sur l’expansion territoriale chinoise[11]) sous la dynastie des Qin puis des Han. Or c’est également à cette période que l’empire chinois, une fois réunifié, cherche à agrandir son espace territoriale et s’étend très rapidement au Sud dans l’immense bassin versant du Si Kiang offrant une aire agricole formidable pour l’empire. En plus d’affirmer sa puissance et de sanctuariser son assise géographique, le but de ces campagnes militaires était également d’asservir ou de maitriser les royaumes non chinois qui étaient intervenus dans la guerre civile chinoise[12].

Les opérations obéissaient à une application mécanique du « Hua », visant à produire un changement de comportement que l’on pourrait qualifier de « civilisationnel » des peuples vaincus militairement par leur apprentissage des rituels chinois au travers d’une éducation présentée comme émanent d’une autorité morale supérieure bienveillante[13].

Le processus se décompose en 3 mouvements distincts :

  1. La phase que l’on pourrait appelé « bride relâchée » : après les succès militaires les élites indigènes sont maintenues (quand c’est possible) moyennant allégeance au « Fils du Ciel » et contre paiement d’un tribut en Or, Argent, corvées et céréales. La phase d’acculturation ne commence que par contact.
  2. Ensuite, une fois prête, ce sont les élites indigènes éduquées à l’école chinoise (et donc intégrées à l’appareil administratif impérial) qui dirigent. Le tribut reste le même (même si sa valeur peut augmenter) et l’administration centrale peut réquisitionner de la main d’œuvre ou des combattants. Cette fois la sinisation se fait  « par le haut », c’est à dire par les élites. A mesure que le temps passe de plus en plus de soldats/agriculteurs chinois s’installent aux points stratégiques (près des forteresses ou dans les zones fertiles) et forme des maillons de colonies agricoles ou de postes militaires de diverses fonctions et tailles (de l’avant poste frontalier à la forteresse). Le but est sur le long terme de fragmenter les territoires indigènes pour les dissoudre totalement dans le système administratif.
  3. Enfin, une fois la densité de ces colonies suffisamment importante et les populations acculturées, les élites indigènes étaient déposées puis remplacées par la bureaucratie chinoise[14].

Il est arrivé plusieurs fois dans l’histoire chinoise que tous les éléments ne soient pas réunis pour la phase finale. Par exemple quand les terrains à couvrir étaient trop étendus ou que les populations à soumettre fonctionnaient sur une logique culturelle ou métaphysique trop incompatible avec les enseignements chinois (populations nomades des steppes d’Asie centrale ou royaume du Tibet).

En revanche cette tactique a fonctionné à merveille lors de l’annexion du Sud de l’actuel territoire chinois où les Han intègrent successivement les royaumes du Min Yue et du Nan Yue, qui nous l’avons vu (voir article précédent[15]) est l’ancêtre de l’actuel Vietnam.

Il est nécessaire de rappeler ici que la période Han est le premier âge d’or de la civilisation chinoise et que le pays dispose d’une avance conséquente dans de nombreux domaine touchant aussi bien à l’art de la guerre que la philosophie (voir un autre article du blog[16]).

b) Une poussée vers le Sud dans un contexte de guerre civile prolongée.

Dès lors le Đại Việt, pour l’avoir subit, connaît les rouages de cette mécanique et est imprégné de ce mouvement vers le Sud de ses anciens maitres chinois. C’est d’ailleurs pendant la période d’occupation chinoise que le delta du Tonkin, alors cœur de la province, subit des raids chams (plutôt de faible intensité).

Si les chinois ne marquent guère leur volonté de progresser plus au Sud en raison de la taille de l’empire et de l’agitation des tribus nomades sur ses frontières Ouest – Nord Ouest[17], les souverains vietnamiens verront dans cette progression vers le Sud un moyen de s’affirmer par les armes vis à vis des chinoise, de donner au pays une profondeur accrue en cas d’attaques du Nord et enfin de soulager le Delta du Tonkin qui, bien qu’idéal pour la riziculture ne permet pas (à terme) de nourrir toute la population viêt[18] .

Ainsi la Nam Tiên vietnamienne, loin de constituer un mouvement général exécuté en une seule fois, consiste en une progression s’étendant sur 8 siècles au gré des attaques chinoises, des différents territoriaux, des troubles intérieurs au Đại Việt et à la vitalité des peuples lui faisant face.

La première phase (début XIème siècle – fin XVème) est plutôt de faible intensité et correspond à la mise en place d’un rapport de force triangulaire, actant la fin de la domination chinoise, entre le Đại Việt, les royaumes Cham et l’empire Khmer alors hégémonique sur la péninsule. En effet les troupes viêt doivent faire face au puissant voisin chinois qui n’a pas encore admis la perte de sa province et ce en 938-972, 1075, 1257, 1285 (Chine mongole) et 1406-1426. Par ailleurs des troubles internes freinent les volontés d’expansion : il faut attendre 1011 pour que la dynastie (durable) des Ly se mette en place, puis elle décline au XIIIème siècle pour déboucher sur une

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Carte de progression de la colonisation viêt du XI au XIXème siècle

guerre civile en 1225. Au début cette période les conflits surviennent avec les Chams en raison d’une colonisation viêt plutôt désordonnée faisant apparaître des tensions frontalières récurrentes nécessitant l’intervention de l’armée. C’est ainsi qu’en 1069 Lý Thường Kiệt, futur vainqueur des chinois, défait une coalition Cham-Khmer et annexe les premières parties du territoire Cham. Entrant alors en décadence et morcelé du fait de la tradition indienne, les Chams sont lentement absorbés par les Vietnamiens jusqu’à l’annexion de leur territoire et la prise de la capitale Vijaya en 1471.

La deuxième phase s’ouvre par la décadence de la dynastie des Lê et une intense guerre civile. Malgré les futur troubles, l’après 1471 est central car combinant à la fois l’entrée en décadence de l’empire Khmer d’Angkor (futur ennemi du Đại Việt), la chute des royaumes Cham et surtout la transformation totale de l’appareil d’Etat vietnamien avec la mise en place d’une bureaucratie mandarinale d’avantage centrée sur le modèle chinois. Ce mouvement centralisateur acte à la fois d’une baisse de pression militaire des chinois sur le pays[19] et de la colonisation du centre de l’actuel Vietnam au détriment des Cham, le but étant de conforter l’assise de l’institution impériale contre l’influence des famille détenant titres, troupes et propriété foncière importante dans les nouveaux territoires. Ainsi Lê Thánh Tông (régnant de 1460 à 1497) publia son code légal, le code « Hong-duc », définissant tous les rapports sociaux de la société vietnamienne sur une base conceptuelle chinoise mais adapté à la réalité sociale. Cela n’empêchera pas le déclin des Lê et les tentatives de coup d’état des seigneurs de guerre ayant réussi à obtenir des charges héréditaires.

C’est à ce moment qu’il faut maintenant centrer le propos sur le déroulement de la guerre civile en elle même.

La dynamique guerrière de la Nam Tiên et le répit laissé par les Chinois associés à la déliquescence du pouvoir impérial après une succession de mauvais suzerain suite à la mort de Lê Hiên Tông en 1504, déplace la réalité du pouvoir dans les mains des seigneurs de guerres.

Ainsi après plusieurs années parsemées de révoltes populaires, Mạc Đăng Dung, capitaine de la garde impérial, prend le pouvoir au détriment des Lê en 1527[20]. L’héritier de la dynastie est cependant soutenu par un mandarin du nom de Nguyễn Kim et parvient à retrouver une assise à son pouvoir dans la province de Thanh Hoa. Dès lors deux dynasties se font face et c’est le début de la guerre civile. Les Mạc perdent progressivement l’avantage devant les forces armées du mandarin Nguyễn Kim et de son gendre le général Trịnh Kiểm. Il faut attendre 1592 pour que les Mạc soient définitivement chassés du pouvoir. Ils tiendront tout de même un réduit dans les montagnes au Nord du Vietnam (province de Cao Bang) jusqu’en 1677 avec le soutien de la Chine des Ming.

Derrière cet objectif commun, les rivalités apparaissent entre les deux familles loyalistes. En 1545 l’instigateur de la révolte contre les Mạc, Nguyễn Kim, et son fils sont assassinés dans des circonstances floues ce qui permet au leader de la famille Trịnh de prendre la tête des armées royales. Ainsi la famille Trinh accroit son influence à la cour impériale et vide de substance l’autorité des Lê et ce jusqu’à obtenir le titre de « généralissime, administrateur suprême de l’Etat », charge héréditaire et patrimoniale, que l’on peut comparer au Shogunat japonais[21]. L’héritier de la famille Nguyễn, Nguyễn Hoàng, obtient en 1558 le gouvernement des provinces à l’extrême Sud du Day Viet d’alors. Jusqu’à la déroute des Mạc les ressentiments entre les deux familles ne sont pas exposés au grand jour mais bien que dirigeant leurs portions de territoires respectives au nom des Lê ils assoient leur autorité sur leur domaine respectif. La rupture n’est définitivement consommée que lorsque Nguyễn Hoàng, alors homme influent à la Cour, fomente un coup d’état qui échoue et qui le contraint à s’exiler sur « ses terres » où il prend le titre de roi et rompt tous rapport diplomatique avec les Trinh en 1600. S’en suit alors une guerre de plus de 73 ans entre les deux familles jusqu’à la signature d’un traité entre les deux parties établissant la délimitation de leur territoire à la rivière Linh correspondant furieusement à la ligne de séparation entre le Nord et le Sud Vietnam après 1954.

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A gauche la carte de répartition des territoires entre la famille Trinh en marron et la famille Nguyen en jaune. Le réduit des Mac est en rose et le dernier royaume Cham en vert. A droite la carte de partition du Vietnam après les accords de Genève de 1954. Dans les deux cas la séparation se trouve un peu au Nord de Quang Tri.

Cet équilibre Nord-Sud sera bouleversé par une série de révoltes populaires des deux cotés menant au soulèvement des frères Tây Sơn en 1771. La capitale des Trinh est capturée en 1776 et le dernier héritier de la dynastie Nguyễn est contraint à l’exil en 1785. Les frères Tây Sơn se divisent le pays et rendent hommage aux Lê. Seulement un différent territorial entre l’empereur et un des frères Tây Sơn mène à une invasion de la Chine des Qing en soutien de la dynastie Lê. Devant les exactions chinoises la masse vietnamienne rallie le frère Tây Sơn en question qui se déclare roi sous le nom de Quang Trung et inflige une défaite totale aux Chinois lors de l’attaque du Têt 1788.

Le retour des Nguyễn au pouvoir étant attaché à l’arrivée des français, cette partie fera l’objet du prochain article.

C’est à cette époque que les particularismes régionaux prennent une grande part de leur contenance actuelle et forme le moteur de la dynamique géographique du Vietnam sur de nombreux plans (psychologie collective, économie). Le compartimentage français avec la création des 3 états vietnamiens ne fera que renforcer ces particularismes.

Ne pouvant défaire l’armée du Nord, les Nguyễn vont, dès 1558, commencer à s’étendre vers le Sud en phagocytant le reste des royaumes Cham puis en commençant la colonisation des territoires Khmers du Mékong en 1622. A terme les territoires formant le Vietnam actuel passe progressivement sous la coupe des souverains viêts jusqu’à l’annexion pure et simple des régions du delta du Mékong en 1802.

c) La spécificité symbolique de la méthode de conquête et d’assimilation vietnamienne.

Comme on a pu le constater le processus de conquête viêt répond aux standards impériaux chinois de par sa forme (colonisation par des paysans/soldats fragmentant l’espace) et de par sa doctrine politique (tendance au confucianisme). Mais d’un point de vue symbolique les vietnamiens inaugurent une forme d’assimilation « indochinoise » particulière (distinct des concepts chinois).

Plusieurs auteurs insistent sur le fait que la colonisation des terres Cham et Khmer n’a pas mobilisé une quantité de soldat suffisamment significative pour que le fait militaire (et son corollaire administratif) soit suffisant à expliquer à lui seul l’assimilation réussie des populations[22] . Certains des auteurs de cette mouvance insistent également sur le fait que la progression coloniale viêt soit relativement lente (la frontière avançant seulement de quelques kilomètres par an[23] .)

En fait certaines études montrent que la Nam Tiên est une colonisation du Centre par le Nord puis du Sud par le Centre[24]. En effet, en plus de la logique impériale provenant du centre administratif (Hanoï), les élites locales cherchent à conforter leur pouvoir personnel sur les communautés qu’ils dominent par une récupération religieuse de la cosmologie Cham et Khmer.

Ainsi le système religieux autochtone fonctionne sur une base hindouiste et sous la forme d’une relation triangulaire entre population, prêtres et divinité des sols. La fonction symbolique de cet ordre cosmologique est d’assurer le repos des âmes des défunts et la place des ancêtres défunts dans une logique dynastique[25].

En arrivant sur place les colons Kinh connaissent le dérèglement cosmique auquel ils correspondent pour les Chams ou les Khmers et ceux même en s’installant sans violence. Ils connaissent également leur éloignement du centre névralgique de la politique vietnamienne. Pour finir beaucoup des colons envoyés par les autorités viêt sont des parias dans leur village d’origine, où la pression démographique oblige un déplacement de population. Aussi la colonisation viêt est anxiogène à plusieurs niveau et nécessite une « régulation » religieuse au niveau local afin de respecter le « droit foncier » religieux [26].

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Aujourd’hui encore on peut admirer les temples Cham dans la partie Centrale du Vietnam. Cette photo représente un temple dédié à Shiva à My Son. En plus de faire partie du patrimoine classée de l’Unesco, ces temples sont au centre d’un programme de restauration dans le cadre de la promotion de la culture vietnamienne.

Ainsi les pratiques cultuels ne sont pas interdites mais encadrées par le pouvoir impérial avec les mise en place d’un cadastre religieux autochtone et la délivrance de certificats impériaux a posteriori autorisant les pratiques religieuses. Il s’agit dans ce sens d’une récupération religieuse allant jusqu’à une refonte toponymique vidant de sens le nom de lieux importants pour les autochtones. De même la vénération de certaines divinités locales est introduite pour les viêt[27].

A mesure que le temps avance des chefferies locales Kinh se mettent en place. Loin du centre de l’empire ces chefs fondent leur pouvoir sur le soutien des élites locales (Kinh ou autochtone) formant une clientèle politique. Comme dans beaucoup d’autres civilisations, ces unions politiques prenaient la forme de mariage mixte et d’enfantement de métis (expliquant l’hétérogénéité de l’héritage génétique des vietnamiens du Sud par rapport à ceux du Nord, voir article suivant). Or il se trouve que dans les cultures Cham et Khmer, la souveraineté du sol provient d’un lignage matrilinéaire. Ainsi de nombreux notables Kinh épousèrent des filles de l’aristocratie locale pour contrôler les lieux de cultes régulant la vie quotidienne des autochtones et se retrouver au centre des réseaux religieux concentrant les matrilignages réglant le droit du sol[28] .

Ainsi les éléments indigènes féminisés sont attelés aux génies masculins (plutôt sino-vietnamien) apportés par les Kinh. De fait cette association ouvre la porte à de nombreux mouvement religieux originaux dont sont issues les sectes actuelles de l‘extrême Sud du Vietnam comme les Hoa Hao ou les Caodaïstes. En outre, moins en cherchant à se distinguer des chinois qu’à étendre pacifiquement leur influence, les viêt sont à l’origine d’une forme de religiosité indépendante des canons chinois en intégrant beaucoup d’éléments féminins (Hai Ba Trung, Ba Trieu, etc…). A ce sujet il faut noter que cette particularité vietnamienne a été largement mise en valeur dans le programme et la propagande des communistes vietnamiens. Certains auteurs vont jusqu’à dire que le Đại Việt a intégré une forme de religion spécifique à l’Asie du Sud Est appelée asien et regroupant en son sein toutes les pratiques s’apparentant à ce que l’on vient d’énoncer[29] .

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Intérieur du temple caodaïste de Da Nang. La religion Cao Dai est un mélange du syncrétisme des trois religions Est asiatique (Bouddhisme, taoisme, confucianisme) et du christianisme.

3) La vassalité à géométrie variable du Đại Việt envers la Chine.

Cette question est éminemment épineuse dans le sens où suivant les périodes concernées et sous l’effet de différents facteurs, la relation entre les deux états varie très fortement. En fait il n’y a aucune ambigüité sur le fait qu’il y ait une relation de vassalité[30] entre la Chine et l’ancêtre du Vietnam. Seulement la teneur de ce lien évolue au grès de la situation intérieure des deux pays et est souvent tributaire de la santé des dynasties au pouvoir.

Il est capital de rappeler que dans le modèle Civilisation c./ Barbarie hérité des chinois, l’indépendance vietnamienne n’a de sens que s’il est intégré au système culturel chinois[31]. Ainsi même en cultivant une personnalité propre, l’Annam est le plus indépendants des dépendants à la culture chinoise en Asie Orientale. Pour les Chinois le Viêtnam (et ses diverses formes historiques) est considéré comme un vassal turbulent à rappeler à l’ordre régulièrement, ce qui est par exemple le motif de l’intervention chinoise au Vietnam après l’invasion par celui ci du Cambodge[32] (et ce bien que l’institution impériale ait disparu).

Il est ainsi établi qu’après deux tentatives de reconquêtes infructueuses en 980 et en 1075 (lors desquelles les généraux/rois vietnamiens victorieux ménagèrent la susceptibilité des puissants ennemis), la Chine des Song confère le titre de Roi à Ly Anh Tong en 1174 (seulement). Dès lors la diplomatie Kinh prend un caractère double en fonction de son interlocuteur : avec la Chine et les autres pays d’Asie Orientale (sous influence chinoise) l’Annam est un pays vassal de la Chine, en revanche pour les voisins indochinois de l’Annam c’est un empire de type chinois devant dominé ses voisins non sinisés (au nom de la supériorité de la Civilisation sur la Barbarie. Cette situation dura jusqu’à la prise en main des affaires vietnamiennes par les Français au XIXème siècle[33]. Le souverain annamite en tant que tel continua à verser tribut jusqu’en 1880[34].

La décadence de la dynastie des Song et leur naufrage face à l’envahisseur mongol ne changea guère les intentions chinoises dans le sens ou la Chine mongole souhaitait à la fois se venger des refus viêt de les laisser passer au Sud pour attaquer la Chine des Song à revers en 1257 puis pour sécuriser la route maritime des épices en 1285 une fois la Chine conquise. Cette dernière guerre se solda par un anéantissement de la flotte mongole et une victoire éclatante des forces vietnamiennes.

La situation retrouve une certaine stabilité jusqu’à ce que la décadence de la dynastie des Tran en Annam. Le pays est alors rétrogradé en protectorat sous administration chinoise directe par les souverains Ming qui occupent le pays pendant 20 ans avant qu’une nouvelle révolte victorieuse conduise les Lê au pouvoir (1428).

L’aventure des Mạc va à nouveau voir les Chinois tenter de déstabiliser son voisin en intervenant en faveur des putschistes. Ils permettront ainsi au Mạc de tenir le réduit de Cao Bang jusqu’en 1677 (après avoir été évincé du pouvoir en 1592).

Pour finir la Chine des Qing envoya une armée pour soutenir l’empereur Lê Chiêu Thống souhaitant profiter des troubles causés par les Tây Sơn . Cette expédition se solda par une victoire du futur empereur Quang Trung durant le Têt 1789.

Au final chaque victoire vietnamienne provoqua un retour au type de vassalité accordé après l’indépendance. Le but étant de ménager les Chinois pour éviter toute humiliation et ne pas nourrir les esprits de revanche.

[1] « Đại » est un mot chinois signifiant « grand », « Cồ » un mot vietnamien ayant la même signification et « Việt » le terme désignant le nom du peuple formant l’Etat. En 1054 le nom sera simplifié en « Đại Việt » ou « Grand Viet ».

[2] Au moment de la crise de sucessio au trône du Đại Việt, l’empire Cham avait tenté d’interférer en procédant à des raids sur les territoires viets.

[3] Thành KHÔI LÊ, Introduction à l’Histoire et à la culture du Viêt-nam, Magazine Polytechnique n°525, Mai 1997 http://www.lajauneetlarouge.com/article/introduction-lhistoire-et-la-culture-du-viet-nam#.WFewYCOLT-n

[4] Idem

[5] Voir Céline Marangé – Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin ( https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/celine-marange-le-communisme-vietnamien-1919-1991-construction-dun-etat-nation-entre-moscou-et-pekin/ )ou encore Christopher E. Goscha, Indochine ou Vietnam ? (https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/indochine-ou-vietnam-christopher-e-goscha-vendemiaire-edition-2015/)

[6] Thành KHÔI LÊ, Introduction à l’Histoire et à la culture du Viêt-nam, Magazine Polytechnique n°525, Mai 1997 http://www.lajauneetlarouge.com/article/introduction-lhistoire-et-la-culture-du-viet-nam#.WFewYCOLT-n

[7] Le Zhuxisme est un mouvement néoconfucéen issu du maitre chinois Zhu Xi (1130-1200). Il est connu pour avoir codifié ce qui est toujours aujourd’hui considéré comme le canon du confucianisme. Cette codification systématisa la pensée de Confucius en une doctrine de moins en moins critiquable et poussant ainsi à un immobilisme mortifère.

[8] Voir mon article sur Grammaire des Civilisations de Fernand Braudel, https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[10] Jean Chesnaux, Le Vietnam (Etudes de politique et d’histoire), Maspero, 1968, p.18

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/11/08/reponse-aux-lecteurs-n2-le-rayonnement-civilisationnel-chinois-en-asie-orientale-partie-1-un-empire-conquerant-et-culturellement-raffine/

[12] Idem

[13] Wade G., 2000 – The southern chinese borders in history. In : Evans G., Hutton C. et Kuah Khun Eng – Where China meets Southeast Asia, social and cultural change in the border regions. Copenhagen and Singapore : Nordic Institute of Asian Studies, p. 28-50

[14] Michel Bruneau, Les logiques chinoise et vietnamienne d’expansion et d’intégration territoriales : une relation fractale ?, Les cahiers d’outre mer, 253-254, Janvier-Juin 2011 : Chine, regards croisés, p.209 – 232

[15] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/05/reponse-au-lecteur-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques/

[16] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/11/08/reponse-aux-lecteurs-n2-le-rayonnement-civilisationnel-chinois-en-asie-orientale-partie-1-un-empire-conquerant-et-culturellement-raffine/

[17] Idem

[18] Piere Brocheux, Histoire du Vietnam contemporain, Fayard, 2011, p.12.

[19] Michel Bruneau, Les logiques chinoise et vietnamienne d’expansion et d’intégration territoriales : une relation fractale ?, Les cahiers d’outre mer, 253-254, Janvier-Juin 2011 : Chine, regards croisés, p.209 – 232

[20] Il faut préciser que s’il ne prend le pouvoir qu’en 1527, il est à l’origine de l’accession au trône du prince Xuan, jeune frère de l’empereur en fuite Lê Chiêu Tông parti rejoindre le Sud devant la menace d’un coup d’état.

[21] Au Japon la charge de Shogun correspond, après la fin de la guerre de Gempei, à celui de dirigeant de fait du pays, l’empereur n’étant dès lors considéré que comme une autorité spirituelle et culturelle. Ce glissement de pouvoir correspond à la prépondérance de la caste guerrière dans la société japonaise d’alors.

[22] Jacques Nepote, “Champa. Propositions pour une histoire de temps long (deuxième livraison)”, Péninsule, XXIVe année, n°27, 1993, p. 53-188

[23] “Carte de l’implantation de l’armée régulière et des milices, vers 1770” in YANG, Baoyun, Contribution à l’histoire de la principauté des Nguyên au Vietnam méridional (1600-1775). Genève, Olizane, 1992, p. 198.

[24] G.M-G., Eléments pour une relecture symbolique de la « marche vers le Sud » ou Nam Tiên, Péninsule n°48, 2004, p.135 et 136

[25] Idem, p.128

[26] Idem

[27] Ainsi par exemple la déesse Po Inu Nagar dont le culte est centrée sur l’ancêtre autochtone de la ville de Nha Trang a directement été intégré dans la culture vietnamienne en l’introduisant dans le culte des divinités tutélaires. Aujourd’hui encore une statue, appelée la Dame Jade, est dédiée à son culte près de Phan Thiêt.

[28] G.M-G., Eléments pour une relecture symbolique de la « marche vers le Sud » ou Nam Tiên, Péninsule n°48, 2004, p.135

[29] Idem, p.136

[30] La vassalité en Europe est très fortement marquée par la période du Moyen Age où elle représente la base du système féodale. Dans le cas qui nous intéresse il consiste essentiellement en la reconnaissance d’un roi indépendant en Annam par les Chinois qui doit rendre hommage à l’empereur et payer un tribut.

[31] http://blog-comptes.rendus.amis-musee-cernuschi.org/2014/03/31/les-relations-historiques-du-vietnam-avec-la-chine-jusquau-debut-du-xixe-apercu-et-hypotheses/

[32] G.M-G., Eléments pour une relecture symbolique de la « marche vers le Sud » ou Nam Tiên, Péninsule n°48, 2004, p.121

[33] Keat Gin Ooi, Southeast Asia : A historical encyclopedia, from Angkor Wat to East Timor, Volume 1, 2004, ABC Clio.

[34] http://blog-comptes.rendus.amis-musee-cernuschi.org/2014/03/31/les-relations-historiques-du-vietnam-avec-la-chine-jusquau-debut-du-xixe-apercu-et-hypotheses/

Réponse aux lecteurs n°3. La forte influence sans assimilation de la civilisation chinoise sur le Vietnam-Partie I : Introduction et perspectives historiques.

« La France a fait les Français ; il faut plutôt expliquer le Vietnam par les Vietnamiens » Paul Mus dans Sociologie d’une guerre, Seuil, 1952.

            (Note : le sujet à l’étude est bien trop important en terme de masse d’information pour en faire une analyse exhaustive dans l’exercice de l’article. Partant, voyez les développements suivants comme des pistes lancées pour tenter d’apporter un point de vue et non comme une tentative d’approfondir le savoir académique.)

            Il s’agit donc ici d’étudier à quel point la Chine a influencé le Vietnam à travers les moyens que nous avons envisagé dans les deux articles précédents (voir les articles Réponse aux lecteurs n°2). Le but est de comparer deux groupes humains et leurs interactions réciproques.

            Cependant, se limiter aux perspectives militaires, culturelles et économiques pour parler de l’influence chinoise est au Vietnam est insuffisant : il faut tenter d’embrasser l’anthropologie plus largement.

            Pour rappel l’anthropologie est l’étude scientifique de l’Homme et des groupes humains sous tous leurs aspects aussi bien sur le plan des sciences physiques que sociales. Ainsi sont étudiés les traits physiques de l’homme en ce qu’il appartient au règne animal et à la nature physique (par l’intermédiaire de l’anthropologie physiologique, hématologique, biologique, morphologique, etc…) et l’homme sous le rapport de sa nature individuelle ou de son existence collective, sa relation physique ou spirituelle au monde, ses variations dans l’espace et dans le temps (anthropologie économique, culturelle, religieuse, etc…).

            Ainsi l’article suivant sera agencé de la façon suivante : il faut d’abord placer la relation sino-vietnamienne dans une perspective historique à long terme permettant d’aborder les aspects militaires, sociaux, politiques et religieux (I) pour ensuite apporter des précisions d’ordre ethnique, linguistique et culturel sur une base actuelle (II) afin de terminer avec le sujet brulant des liens économiques entre les deux pays (III).

            J’insiste également pour rappeler que cette perspective anthropologique a été essentielle pour le Vietnam à la fin de la IIème guerre d’Indochine après la prise de Saïgon en 1975. En effet, débarrassé de la présence américaine et ayant réunifié le pays , le Vietnam a du à la fois se placer dans le conflit idéologique sino-soviétique attisé par Washington et panser les blessures des deux guerres civiles qu’il venait de subir par l’instauration d’un roman national unitaire/multiethnique et mythique. Après avoir gagner la guerre il fallait gagner la paix.

            La combinaison de ces deux éléments et l’éternelle crainte vietnamienne de voir le « grand frère » chinois dominer le pays a donc produit une histoire nationale radicalement antichinoise à tous les niveaux  et qui est bien résumé par les mots du Général Vo Nguyen Giap en 1978 : « Le peuple vietnamien a une histoire plurimillénaire d’édification et de sauvegarde du pays. A la différence d’autres nations, dont la formation est liée à l’effondrement du régime féodal et à l’extinction du capitalisme, la nation vietnamienne commença à se former dans des temps très anciens suivant un processus de lutte contre la nature et de lutte contre l’invasion. La coterie des féodaux chinois avec leur politique d’expansion a toujours été l’ennemi de la nation vietnamienne. Ils ont procédé à l’assimilation culturelle et raciale au point d’annihiler la nation[1]».

     Avec l’aide des soviétiques qui assuraient depuis longtemps la formation des vietnamiens en science sociale, l’obsession des archéologues /historiens /ethnologues /linguistes fut dès lors la séparation anthropologique pure et simple des Kinh (ethnie majoritaire du Vietnam) et des Han (ethnie majoritaire de Chine). Le but étant sur un plan historique de présenter un Vietnam uni, détacher de la Chine et forgé par la lutte contre ses tentatives d’invasion.

            Si cette vision se base sur certains éléments concrets il faut néanmoins la nuancer.

            Commençons d’abord par rappeler l’ambivalence des relations sino-vietnamiennes au travers d’une perspective historique sur le long terme. Devant l’importance des éléments à évoquer cette partie du développement sera divisée en deux phases distinctes : d’abord l’étude de la période précédent la domination chinoise du Vietnam (A) puis la phase de domination chinoise en elle même (B).

I) L’impact de la civilisation chinoise sur le Vietnam : perspectives historiques. 

 A)  Avant la conquête chinoise : mythe fondateur et civilisation Dong Son.

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Séparation des ancêtres fondateurs du Vietnam Lac Long Quan et Au Co. Chacun des deux époux emporte 50 enfants. Ce mythe fondateur traduit l’existence du peuple vietnamien entre la mer et la montagne.

Selon la mythologie, les vietnamiens descendent d’un dragon du nom de Lạc Long Quân (littéralement dragon seigneur de Lac) fils des dragons des mers et d’une fée du nom de Au Co héritière du royaume des montagnes. De leur union va naitre 100 enfants. Mais étant trop opposés pour vivre en harmonie du fait même de leur nature, les deux époux se séparèrent pour rejoindre chacun leur élément respectif en emportant 50 de leurs enfants chacun. Tantôt sous forme humaine ou fantastique, les personnages de Lac Long Quan et de Au Co enseignent les rudiments de la civilisation chacun dans leur domaine de prédilection : le premier enseigne la navigation et la pêche aux 50 enfants qui l’ont suivi tandis que la seconde forme les siens à l’agriculture et à l’irrigation.

            D’un point de vue historique ce mythe fondateur apparaît sur papier au XIVème siècle dans Lĩnh Nam chích quai ( soit Sélection des étranges histoires de Linh Nam) et dans Đại Việt sử ký toàn thư ( soit Annale complète du Dai Viet en français) au XVème siècle. Ces deux ouvrages sont le fruit d’un travail de compilation entrepris dès le XIIème siècle (notamment sur la base des restes du très fragmentaire Đại Việt sử lược ) et faisant suite à la tentative de destruction du particularisme vietnamien par la dynastie chinoise des Ming[1]. Il apparaît que ce type de mythe fondateur existait déjà 3000 années avant JC par voie de transmission orale et que l’influence de la culture écrite chinoise a entrainé une mise sur papier aux environ de -300[2].

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La baie d’Halong au Nord du Vietnam. Selon le mythe, les formations rocheuses dites en « pain de sucre » du site sont interprétées comme étant le résultat d’une bataille entre un seigneur dragon issu de l’eau et le seigneur des montagnes lors d’une querelle de succession à la dynastie des Hongs

Sujet à de nombreux niveaux de lecture, le récit de la fondation mythique traduit de façon évidente la situation du foyer de peuplement vietnamien dans le delta du fleuve Rouge coincé entre la mer à l’Est, les montagnes de la cordillère annamitique au Nord et à l’Ouest et les plateaux du centre Vietnam actuelle au Sud. Ainsi, en plus de constituer la fierté de certains vietnamiens aimant rappeler qu’ils sont des descendants d’un dragon, ce mythe traduit les rapports harmonieux (riziculture inondée à haut rendement dans le delta du Mékong) ou chaotique (typhon, mousson) qu’entretiennent les éléments en terre vietnamienne selon les saisons. C’est en bref une parabole définissant la matrice ayant produit les premières civilisations sur le sol vietnamien.

            En effet le mythe se rattache rapidement à une réalité historique, certes mythifiée, mais tangible d’un point de vue « scientifique ».

            Ainsi le fils ainé de Au Co et Lac Long Quan, Hùng Vương fonda la dynastie des Hồng Bàng en même temps que le royaume dit Van Lang (le pays des hommes tatoués) en 2879 avant JC. La légende ne céda totalement le pas à l’Histoire qu’en -258 lorsque le royaume du Van Lang est conquis par un autre peuple issu des Cent Viet pour intégrer un royaume élargi dit Âu Lạc. Le leader des conquérants, de son nom de règne An Duong, est considéré comme Vietnamien au Vietnam et Chinois en Chine. Il s’avère en fait que la vérité peut être un mélange des deux dans le sens où l’unité de la Chine et son ancrage territoriale et culturel ne se confirme qu’en -221 sous la dynastie des Qing.

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Le royaume du Van Lang en 500 avant JC. Le petit royaume se distingue par une structuration plus rapide que ses voisins offrant une identité quasi nationale précoce.

            Ce sont les habitants de ces territoires que les chinois appelleront les « Cent Yue » ou « Bach Viet » traduit en Vietnamien. Il faut noter que pour les Chinois les Yue correspondent, selon une vision ethnocentrée, aux peuples non Chinois vivant au Sud du Fleuve Bleu/Yang Tse Kiang. Passant du statut de réservoir de mercenaires, à puissance menaçante durant la période des royaumes combattants (Vème siècle avant JC), les Yue finissent par migrer vers devant la poussée de la Chine pré impériale et implantent leur royaume jusqu’à la frontière du royaume Au Lac.

            Trop faible pour résister, l’Etat Yue bien que subsistant devient vassal de la Chine des Qin. En cette qualité ce sont les Yue qui constituèrent le gros des forces d’attaques chinoise et ainsi le général Zhaou Tuo (Triệu Đà pour les vietnamiens), profitant de la chute de la dynastie des Qin, rompit les liens de vassalité avec la Chine et se proclama roi d’un nouveau royaume appelé le Nan Yue ou Nam Việt en -206[3].

nan-yue
Frontières estimées du royaume du Nan Yue en 200 avant JC.

               C’est à partir de cette sécession que la Chine à proprement parler finira par envahir le territoire correspondant au Nord Vietnam. En effet les Han, refusant l’existence de ce royaume rival sur sa frontière sud, annexèrent le Nan Yue en -111.

Commençèrent alors 1000 années de domination chinoise.

       Bien que peu renseignée, cette période est une période clé dans la longue histoire vietnamienne dans le sens où elle atteste d’une forme de civilisation forte et antérieure à la domination chinoise.

          En effet l’ère de peuplement correspondant au Nord du Vietnam c’est à dire plus ou moins les anciens royaumes du Van Lang et d’Au Lac fut la seule entité au Sud du Yang Tse Kiang à subir une longue domination chinoise sans s’assimiler (contrairement aux anciennes provinces du Nan Yue qui forment encore aujourd’hui l’espace sanctuarisé des 18 provinces depuis les Han[4]).

          Les raisons avancées sont multiples : système économique autonome permettant de financer une armée relativement puissante, ancienneté de la dynastie légendaire des Hồng Bàng restée très populaire[5], forte structure villageoise concentrant l’âme de la nation [6].

           La découverte de la civilisation dite Dong Son, du nom du village vietnamien où les vestiges de cette civilisation furent retrouvés dans les années 20, fournit une preuve matérielle de la force de la civilisation précédant la domination chinoise[7]. En effet, du fait des problèmes de source écrite évoqués plus haut et de la nature mythique des premiers rois du delta du fleuve rouge, la découverte d’objets remontant (au moins) à la moitié du dernier millénaire avant JC conforte l’idée que le Vietnam est à la base, bien différent de la Chine. De fait, l’étude des objets découverts rattache les ancêtres des Vietnamiens à une famille ethnique très différente de celle des Chinois ( voir articles suivants).

 Les éléments représentant la culture dite Dong Son sont omniprésents dans les productions artistiques servant la propagande nationale pendant la période moderne. Ici le centre du tambour Dong Son (image de gauche) est repris dans le fond (en haut à gauche ) de l’affiche à droite.

B) 1000 ans d’occupation chinoise au Vietnam : naissance de l’esprit national et captation des avancées chinoises.

1) Déroulement chronologique.

            Dans les faits ces 1000 années correspondent à trois grands mouvements de domination chinoise entrecoupés de heurts fréquents à l’intérieur du pays :

  • Le premier débute en -111 et prend fin en 40. Le territoire viet devient une province chinoise organisé en 7 commanderies militaires. La mise sous administration directe du pays ainsi que l’envoi massif de colons des plaines des fleuves jaunes et bleus dans un but de sinisation par le sang entraine la révolte de la population sous la bannière des sœurs Trung en 37. Elles sont également suivies par les notables viêt contraint à des postes sans avenir dans l’administration chinoise et perdant des pans entiers de leur domaine foncier au profit des chefs de guerre, des colons ou des légats chinois. Après une série de campagne victorieuse et la prise de plusieurs forteresses, les meneuses se proclament reines du Nam Viet mais ne purent résister à la contre offensive chinoise.
  • Le second s’ouvre avec la défaite des sœurs Trung devant la répression du général Ma Yuan. Devenu gouverneur militaire, il sinise la province à marche forcée en imposant des magistrats chinois dans tous les échelons de l’administration (sauf les villages), fait du chinois la langue officielle, établit ses soldats colons dans des zones fertiles et près des forteresses qu’il construit. La province est bien sur fondue politiquement dans le système impérial chinois mais aussi physiquement par la construction de routes. Pour finir l’afflux de main d’œuvre chinoise force l’entreprise du creusement de plusieurs canaux pour l’irrigation. Les seigneurs féodaux viet ne sont pas éliminés mais façonnés par les autorités chinoises afin de les transformer en lettrés sur le modèle des mandarins pour administrer ainsi que pour en faire des relais du
    tem-ba-trieu-1
    Timbre de la poste vietnamienne de 2008 célébrant la mémoire de Ba Trieu.

    rayonnement culturel chinois : c’est le début de la culture sino-viet. Cette période est régulièrement émaillée d’une série d’insurrection populaire outrée par le comportement des fonctionnaires chinois, de l’impôt finançant l’autorité centrale ou tentant de profiter d’un affaiblissement dynastique. La plus connue de ces révoltes est sans doute celle menée par Triệu Thị Trinh ou Dame Trieu (Ba Triệu) en 248. Le futur Vietnam vie au rythme des péripéties de l’empire chinois, des révoltes et des répressions. Dans ce contexte la province, en périphérie de l’empire, parvient à faire émerger une certaine autonomie et ce d’autant plus que certains gouverneurs chinois assoiffés de pouvoir s’affranchissent de certaines de leurs obligations envers l’empereur en basant leur pouvoir sur la noblesse locale.

  • Ces péripéties mènent, en 544, à la victoire d’une révolte menée par le magistrat Lý Nam Đế qui fonde la dynastie des Ly antérieurs basant son pouvoir sur les seigneurs viet et célébrant la volonté d’indépendance indigène (construction d’un temple à Triệu Thị Trinh notamment). Cet état resta indépendant pour seulement quelques décennies : les chinois reviennent dès 602. Après une période trouble et de division, la dynastie des Tang réunifie l’empire et offre à l’empire du milieu son second âge d’or (le premier correspondant à la dynastie des Han). C’est aussi une période de réorganisation militaire pour les Tang, deux nouvelles menaces apparaissent au Nord Ouest et à l’Ouest de l’empire : les Turcs des steppes et les Tibétains qui opèrent des raid en territoire chinois et poussent les royaumes fraichement conquis par les chinois à la sédition. Aussi l’empire se dota de « marches » servant d’état tampon avec d’éventuelles menaces, le Vietnam devint l’une de ces marches. Si la présence militaire chinoise restait forte, la sinisation ne parut guère vouloir être approfondie par les occupants chinois, les viêt ayant par ailleurs déjà intégrée la culture chinoise sans pour autant s’assimiler. La province prend dès lors le nom d’ « An Nam » (soit « sud pacifié »). La pression fiscale sur l’Annam est la plus forte qu’elle ait jamais connu
    an-lushan-rebellion
    Carte de la guerre civile chinoise suite à la rébellion du général An Lushan (de 755 à 763). En rouge les zones occupées par les rebelles. Certains historiens estiment le nombre de perte humaine de cette guerre à 35 millions. Si cela semble peu probable, le chiffre offre au moins un aperçu de l’extreme violence du conflit et son impact sur la chine impériale des Tang.

    du fait des campagnes des Tang, ce qui évidemment produit de nombreuses révoltes dans les villes et dans les campagnes. Mais ces soulèvements ne sont jamais suffisants pour inquiéter les chinois. Cependant un basculement s’opère en Chine avec la révolte  d’An Lushan[8] en 755. Le soutien intérieur aux rebelles par des généraux cherchant à s’émanciper de la tutelle centrale avec le soutien de leur clientèle politique ainsi que la nécessité pour les troupes loyalistes d’avoir recours à des mercenaires Ouïghours pour vaincre créa une vague de rébellion larvée pendant laquelle l’autorité centrale et la figure de l’empereur furent contestées à la fois par ses fonctionnaires non loyaux, par des états jusque là clients (Corée, populations turques des steppes d’Asie centrale) et par les pays extérieur qui profitèrent du chaos pour s’enrichir (Tibet). A partir de cette date rien ne put empêcher la dégénérescence de la dynastie des Tang : après une énième révolte en 868 l’autorité centrale acta le dépeçage matériel de l’empire en 907 : c’est la fin des Tang et le début de la période des Cinq Dynasties et des Dix Royaumes. C’est dans ce contexte que Ngo Quyen défait les armées chinoises en 932 et proclame l’indépendance du Vietnam.

 2) Impact de la domination chinoise

        On pourrait facilement résumer cette période par la phrase du sinologue français Henri Maspéro : « Si l’Annam, après s’être libéré, a pu pendant des siècles résister à la puissance de la Chine, alors que tous les autres États voisins ont peu à peu succombé, c’est parce que, seul d’entre eux, il avait été pendant des siècles soumis à l’administration chinoise, et que celle-ci, brisant les institutions particularistes et les groupes locaux, et introduisant les idées et les formes sociales chinoises, lui donna une cohésion et une force qui manquèrent toujours à ses voisins. »[9]. Bien qu’ayant placé le Vietnam dans son sillon civilisationnel par la domination militaire et la subjugation par le raffinement culturel, la Chine a provoqué la construction d’une identité nationale vietnamienne qui lui est hostile tout en lui fournissant le « savoir faire » pour se développer.

               Ces éléments les plus importants sont ceux détaillés ci après :

 a) La destruction de l’organisation féodale viet et son remplacement par le système administratif chinois : le métissage sino-viet.

           La destruction du système féodale et la mise en place de l’efficace administration chinoise sur la base du mandarinat permirent après l’indépendance une bonne gestion du royaume. Il est d’ailleurs nécessaire de préciser que parmi les pays qui furent directement sous contrôle chinois pour un long moment, le Vietnam fut le seul à conserver un système mandarinal quasi identique à celui des chinois. Il faut cependant mentionner que la structure et les modes de gestion des villages furent maintenus. Certains auteurs insistent sur le fait que cette autonomie villageoise fut à la base de la construction psychologique vietnamienne en réaction à la domination chinoise et ce même si la doctrine étatique chinoise a renforcé cette autonomie [10].

               Au sommet de cette administration trône non plus un roi mais un empereur qui est également le « fils du ciel » héritier d’un mandat céleste selon ses vertus pour diriger. L’institution impériale chinoise se retrouve quasi intégralement dans son homologue vietnamienne, y compris dans le conception architecturale de la cité impériale d’Hué[11].

(Hué)
Portail d’entrée de la cité impériale de Hué.

 

          Cette organisation administrative va de paire avec une sinisation par la pensée et c’est certainement dans ce domaine que les Chinois ont le plus subjugué les Viet. Après la destruction des institutions des royaumes précédents les chinois procédèrent à l’implant de leur propre système par la formation d’une élite métisse viet-han ayant reçue une éducation chinoise bien plus avancée que celle des royaumes précédents. Ainsi le confucianisme et le taoïsme furent introduits par les Han et le bouddhisme arriva au Ier et IIème siècle grâce à des missionnaires venu de Birmanie et d’Inde. Très tôt l’élite viêt, bien que formée à l’école chinoise, compris qu’elle était bloquée par les chinois dans son ambition de diriger le pays, d’une part parce que les plus hautes fonctions administratives dans la province était chasse gardée des fonctionnaires chinois et d’autre part parce que leurs domaines foncier étaient à la merci de l’arbitraire de ces mêmes fonctionnaires. Ainsi l’aristocratie viet fut toujours à l’affut d’un signe de faiblesse chinois pour lever l’étendard de la « révolte juste » (« khoi nghia »). Lors de ces révoltes ces élites viet surent très bien exploiter la dualité du confucianisme à propos du mandat du ciel et de son retrait[12]. Ainsi les valeurs de Justice (« nghia ») et d’Humanité (« nhân ») confucéenne furent systématiquement interprétées par les élites dans un sens favorable aux viêts en justifiant la révolte : l’humanisme impose la nécessité de chasser les cChinois rompant le précepte en accablant leur sujets viêts d’impôts et de corvées toujours plus lourds et la justice commande de délivrer le peuple de cette tyrannie brisant l’harmonie[13].

       Nous verrons dans les articles suivants que l’influence du système administratif chinois, du fait de l’utilisation de la langue chinoise et de tous les classiques littéraires qu’elle introduit, va fortement impacter la sphère linguistique et culturelle du Vietnam.

 b) Le caractère dual de la société viet sous la domination chinoise et l’émergence du particularisme national vietnamien.

       Le métissage sino-viet évoqué précédemment ne comprend en fait que les élites aristocratiques viet voulant garder une part du pouvoir sous le joug chinois en sachant que la stratégie du conquérant est leur assimilation afin de prévenir toute révolte.

            Ainsi c’est seulement une petite partie de la population viet qui se retrouve formée à l’école chinoise. Le restant de la population, certes influencée par l’art et l’organisation chinoise, n’est pas incluse dans l’osmose sino-viet  faute d’accès à l’éducation. La langue chinoise reste ainsi la langue administrative peu accessible à la masse qui de ce fait ne sera pas touchée par la littérature chinoise ou seulement bien plus tard avec la mise en place du système d’écriture quoc ngu.

         La conséquence directe de cette différence d’accès à la source écrite des principaux mouvements politico-administratifs (confucianisme) et religieux (taoïsme, bouddhisme) importés par les chinois provoqua une rupture dans la société vietnamienne d’alors : d’un coté la couche sino-viet de la société ayant parfaitement assimilé la culture chinoise et de l’autre la masse de la population adaptant les apports chinois à ses propres croyances et habitudes[14].

        Cette division de la société est d’ailleurs renforcée par l’importation du modèle chinois de société basé sur le confucianisme : lettré, agriculteur, artisan, commerçants.

             Ainsi, en parallèle de la doctrine chinoise réinterprétée par les élites viet, émerge un esprit populaire nourris de la vie et des travaux dans les champs, des croyances aux ancêtres et esprits protecteurs, de la célébration de héros militaires ou des bienfaiteurs ayant introduit un métier. Cet esprit transparait dans une littérature orale riche faites de proverbes, poèmes, fables et contes au travers desquelles la population exprime joies et peines, ses idées et sa morale. La spontanéité et la profonde humanité de cette forme d’expression offre, bien plus que la littérature savante étrangère, l’exact reflet de la vie populaire vietnamienne constituant « l’âme du peuple » symbolique sur laquelle se construit l’esprit national en réaction aux Chinois.

          En effet la morale confucéenne enserre l’individu dans une logique de respect des rites et de hiérarchie sociale stricte. Or la réalité de la vie de la masse viet ne correspond pas avec ces critères. Dès lors la population occupée aux travaux des champs va prendre des libertés avec la hiérarchie sociale imposée par les chinois à travers un gout pour la caricature et la satire n’épargnant pas la classe des lettrés (ainsi les agriculteurs viet raillent l’inutilité des lettrés en période de disette et se considèrent plus important qu’eux : « Premier le lettré, second le paysan, mais quand il n’y a plus de riz et qu’il faut courir après, premier le paysan, second le lettré ! » (Nhât si nhì nông, hêt gao chay rông, nhât nông nhì si).

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Estampe traditionnelle du village de Dong Ho près d’Hanoi. Bien que produite dans le cadre de la propagande au moment de l’ouverture économique du pays en 1986 (Đổi mới ou Renouveau), le régime vietnamien utilise une culture de l’image bucolique traditionnelle et un slogan se rapprochant des poèmes rappelant ceux de l’époque de lutte contre l’empire de Chine pour intensifier la production à une époque de crise économique et alimentaire. (« Partageons les efforts et travaillons en commun. Soyons productifs et la musique pourra se faire entendre dans la campagne »).

De la même façon cette grande liberté de pensée dont jouit la population se traduit par la place des femmes dans la société agricole vietnamienne et sa traduction dans la tradition et la littérature. Dans la campagne vietnamienne, femmes et hommes sont quasiment égaux au regard des travaux dans les champs et des obligations vis à vis de l’Etat (impôt). Les femmes se sont même illustrées à plusieurs reprises à l’occasion des phases de lutte armée  et, quand elles ne combattent pas,elles se sont rendues indispensable à la survie de la société en l’absence des hommes partis combattre. Cette proximité homme/femme dans les champs est la source d’une grande quantité d’histoires, de poésies et de chansons d’amour conférant, encore aujourd’hui, aux vietnamiens un goût prononcé pour le romantisme. On est ici loin des canons confucéens de la triple soumission des femmes à leurs pères, maris et fils en cas de décès du mari. Rappelons qu’au Vietnam, la société demeure matrilinéaire[15] contrairement à la Chine.

 

      Malgré tout son dynamisme, ce « bon sens paysan », fondateur de l’identité vietnamienne par rapport aux Chinois, ne rejette pas automatiquement les valeurs introduites par les classiques de l’envahisseur. Dans  Vietnam-L’éphémère et l’insubmersible[16], Jean-Claude Pomonti insiste sur une constante vietnamienne face à la domination étrangère en utilisant la citation de Paul Mus « (face à la domination française les Vietnamiens ont manifesté) un singulier mélange d’intolérance et d’adaptation, intolérance au fait de domination et adaptabilité, au contraire, au fait de culture, s’il se présente avec une valeur universelle »[17]. Ainsi les valeurs universelles confucéennes exaltant l’Humanité, la Justice, le Loyalisme sont parfaitement intégrées dans la morale collective des masses vietnamiennes. Ces valeurs serviront même de liaisons entre les masses et les élites sino-vietnamiennes s’adonnant à une interprétation en faveur du peuple vietnamien comme nous venons de le voir.

           Partant les deux sphères sociales vietnamiennes (élite assimilée par les Chinois par la culture et la masse influencée mais conservant l’âme du peuple descendant du Dragon et de la Fée) entretiennent des relations complémentaires permettant une alternative à la direction chinoise lors de la déclaration d’indépendance : le pays bénéficie de l’efficacité administrative et de la culture classique chinoise tout en cultivant un instinct national d’insoumission basée sur un particularisme culturel fort.

 c) Construction de l’identité vietnamienne et naissance d’une volonté d’expansion.

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Répartition des territoires sur la péninsule indochinoise au moment de la fin de la domination chinoise (Xème siècle).

             L’impact chinois sur le Vietnam tient également dans la façon dont la nation viet se perçoit dans « le concert des nation ». Ainsi l’élite viet, influencée par le déplacement vers le Sud du centre de gravité de la Chine impériale, développe une doctrine analogue à la progression chinoise.

             En effet l’intégration de la région de l’actuel Nord Vietnam dans l’empire chinois par voie de terre ou par voie de mer l’a exposé au commerce international et aux multiples influences culturels que celui ci véhicule (la province accueillera ainsi des marchands arabes et mêmes européen )[18]. Ce placement international a forgé l’identité vietnamienne en faisant prendre conscience aux Viet du danger que peuvent représenter les Cham et la possibilité de s’étendre au Sud à leurs dépens pour donner plus de profondeur au pays en cas de retour des chinois. Partant, l’idéologie chinoise de division civilisation/barbarie joua beaucoup dans le processus des luttes contre le royaume Cham. De fait la gestion de l’expansion vers le Sud du foyer de peuplement viet va correspondre directement aux stratagèmes chinois de gestion d’empire[19][20].

            Ainsi l’introduction de l’araire en fer et les techniques chinoises de culture du riz provoquèrent une progression démographique soutenable à long terme permettant l’entretien d’une force militaire d’invasion[21].

            Ces deux éléments ouvriront la voie à la « marche vers le Sud » du peuple viet après son indépendance. Cette partie de l’Histoire vietnamienne ne sera pas développé ici mais dans un article ultérieur.

[1] Pozner Paul. Le problème des chroniques viêtnamiennes, origine et influences étrangères dans Bulletin de l’Ecole française d’Extrême-Orient. Tome 67, 1980. pp. 275-302

[2] Idem

[3] https://leminhkhai.wordpress.com/2014/10/25/the-yueviet-migration-theory-and-the-hidden-network-approach/

[4] voir mon article : « Réponse aux lecteurs n°2. Le rayonnement civilisationnel chinois en Asie Orientale. Partie 1: un empire conquérant et culturellement raffiné « sur //vinageoblog.wordpress.com/2016/11/08/reponse-aux-lecteurs-n2-le-rayonnement-civilisationnel-chinois-en-asie-orientale-partie-1-un-empire-conquerant-et-culturellement-raffine/

[5] http://ambassade-vietnam.com/index.php/fr/information-vietnam/181-tourisme/patrimoines-du-monde/824-le-culte-des-rois-hung-a-phu-tho

[6] Patrick Gubry et autres, Population et développement au Vietnam, Karthala et CEPED, 2000, p.29 à 39

[7] http://blog.vietnam-aujourdhui.info/post/2016/01/25/Culture-de-D%C3%B4ng-Son,-les-racines-du-Vietnam

[8] An Lushan est un général chinois d’origine turque incorporé par les Tang après la mise sous protectorat du Turkestan actuel. L’empire le plaçât gouverneur militaire de ces grands espaces sous l’influence de sa favorite lais contre l’avis du cousin de celle ci qui occupait le poste chancelier. Il entra en rébellion contre ce dernier et menaça la capitale impériale. L’empereur prit la fuite et An Lushan se proclama empereur mais fut tué par son fils ce qui permit aux Tang de reprendre l’avantage militairement en 763avec le soutien des Ouïghours.

[9] Henri Mapséro, « Le Protectorat d’Annam sous les Tang. Essai de géographie historique », BEFEO, 1910

[10] Pierre Brocheux, Une histoire économique du Viet Nam 1850-2007, Les Indes savantes, 2009. En évoquant l’organisation traditionnelle du village vietnamien p. 128 et 129, l’auteur évoque le renouveau des justifications de l’organisation villageoise offert par les morales bouddhistes et confucéennes.

[11] Michel Bruneau, Les logiques chinoises et vietnamienne d’expansion et d’intégration territoriales : une relation fractale ?, dans les Cahiers d’Outre Mer, Janvier – Juin 2011,p.209 -232, disponible en ligne : https://com.revues.org/6250

[12] voir mon article : « Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie II: analyse de l’Extrême Orient et de la Chine classique » https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[13] http://www.lajauneetlarouge.com/article/introduction-lhistoire-et-la-culture-du-viet-nam#.WDvn2COLT-k

[14] http://www.lajauneetlarouge.com/article/introduction-lhistoire-et-la-culture-du-viet-nam#.WEOMyyOLT-n

[15]  Dans un système de descendance matrilinéaire, un individu est considéré comme appartenant au même groupe de filiation que sa mère

[16] Jean-Claude Pomonti, Vietnam- L ‘éphémère et l’insubmersible, Collection l’âme des peuples, 2015

[17] Idem, p.62

[18] Joël Luguern, Le Viêt-Nam, Karthala, 1997, p.63 à 67

[19] voir mon article sur les frontières chinoises : « Poudrières en MDC V. L’ambigüité des revendications maritimes chinoises : les difficultés de la « merritorialisation » et la notion chinoise des frontières » .https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-v-lambiguite-des-revendications-maritimes-chinoises-les-difficultes-de-la-merritorialisation-et-la-notion-chinoise-des-frontieres/

[20] Michel Bruneau, Les logiques chinoises et vietnamienne d’expansion et d’intégration territoriales : une relation fractale ?, dans les Cahiers d’Outre Mer, Janvier – Juin 2011,p.209 -232, disponible en ligne : https://com.revues.org/6250

[21] http://www.lajauneetlarouge.com/article/introduction-lhistoire-et-la-culture-du-viet-nam#.WDvn2COLT-k

[1] Dang Nghiem Van, Essai sur la formation de la nation socialiste cité par Céline Marangé dans Le communisme vietnamien, 2012, Presse de Science Po, p. 480

Réponse aux lecteurs n°2. Le rayonnement civilisationnel chinois en Asie Orientale. Partie 2: le commerce, l’usure et l’exemple japonais.

I) Les chinois d’outre mer en Asie Orientale : le commerce et l’usure.

L’influence chinoise en Asie orientale passe également par les contacts commerciaux et l’établissement de chinois outre mer.

L’extension de la zone de négoce chinoise est le fait, très souvent, de la fuite des commerçants chinois de l’empire en raison d’une politique répressive à leur encontre. En effet dès les Zhou, l’autorité centrale comprend que sa stabilité politique et financière dépend du contrôle des zones agraires et que l’activité commerciale concentre les richesses dans des mains potentiellement rivales. Cette opposition fondamentale entre un régime agraire sous contrôle militaire et les velléités purement mercantiles d’une poignée de possédants d’accéder au pouvoir va former la matrice de l’Histoire économique de la Chine impériale[1].

Seulement l’avènement des royaumes combattants (-770 à -256) et la multiplication des postes administratifs qui s’en suit vont créer la volonté chez les commerçants d’accéder au pouvoir politique et chez les politiques de devenir aussi riche que les commerçants. De ce fait la charge politique prend un tournant commercial dans l’inconscient collectif et la corruption ainsi que la cooptation prennent des proportions exceptionnelles durant cette période[2].

Témoin de ce chaos, Confucius place les commerçants tout en bas de l’échelle sociale avec les brigands et les criminels parce qu’ils tiraient leur richesse du travail des autres[3] (qu’ils récoltaient là où ils n’avaient pas semé[4])

La mise en place du confucianisme comme doctrine d’état par les Han (-202 à 220) puis son reflux ou son redéploiement forge la destinée des commerçants chinois. Ils fuient en général le Nord très teinté de confucianisme orthodoxe car siège des premières grandes villes chinoises. Mais fuir au Sud n’était pas suffisant : il fallait disparaître, être invisible selon la stratégie de Sun Tzu. Aussi parfois l’expatriation était une bonne solution. Selon les époques et la répression plus ou moins dure du régime, une certaine collusion naquit néanmoins entre mandarin et commerçant pour certains services comme la récolte des impôts, la surveillance douanière ou tout simplement quand les autorités publiques avaient besoin de l’argent des commerçants[5].

Cette migration fut d’abord terrestre puisque des documents attestent la connaissance par les chinois de la « route du jade » reliant Chine et Inde par la Birmanie et le Siam dès le IIIème siècle avant JC ou encore les routes menant en Asie Centrale où l’explorateur Chang Chien rencontra les descendants grecs des campagnes asiatiques d’Alexandre le Grand en -139[6].

Elle fut ensuite maritime. La boussole et le gouvernail avaient été inventés sous les Han et la mer de Chine forme quasiment une méditerranée facilement navigable. Mais, du fait de la politique impériale, les réseaux commerciaux maritimes chinois ne furent pas vraiment exploités, seule la route de la soie l’était. Seuls quelques fugitifs venus d’une principauté conquise ou d’une dynastie déchue vinrent se réfugier aux Phillipines, au Japon, en Malaisie[7]. Malgré des avantages commerciaux importants (exclusivité de la soie) le commerce maritime chinois ne fut pas exploité à plein potentiel.

Il faut ainsi attendre les Song du Sud (1127 à 1279) [8] et leur installation à Hangzhou sur l’embouchure du fleuve Yangtze en 1127 pour que la Chine encourage réellement le commerce. Avec la plupart des voies terrestres du Nord en proie aux raids mongols, le ravitaillement maritime, plus sur, s’avère une nécessité à cette époque.

L’arrivée des hordes mongoles sonna comme une libération pour les commerçants chinois dans les sens où les envahisseurs étaient beaucoup moins confucéen que les empereurs précédent. Ils ne considéraient donc en rien l’activité de commerce comme quelque chose de répréhensible ou de dangereux. Au contraire, profitant de l’efficacité de l’administration chinoise, les mongols mettent en place un réseau dense de relais de poste et de transport à l’intérieur de la Chine mais également en direction des territoires contrôlés alors par les mongols (c’est à dire en direction de l’Asie centrale, de la Mongolie, de la Russie et dans une perspective plus grande, de l’Europe). Les voies maritimes vont également êtres exploitées et, en plus de l’encouragement à commercer outre mer, les empereurs mongols envoient un corps expéditionnaire à Java (actuelle Indonésie/Malaisie) qui ne rentrera jamais puisque l’ile est accueillante[9].

Vint ensuite la politique duale des Ming (1316 à 1644) qui utilisèrent d’abord l’argent des commerçants chinois pour lever des armées pour libérer le pays du joug mongol et stabiliser le pays pour ensuite procéder à une répression arbitraire des commerçants selon leur richesse et leur mauvaise foi supposée à vouloir coopérer avec l’autorité centrale. L’époque des Ming fut également l’apogée du néo confucianisme et la morale de l’époque réprouve de plus en plus fortement le négoce. S’en suivit une migration massive de familles commerçantes chinoises fuyant la répression et les représailles, le commerce étant assimilé peu à peu avec un trafic illégal. Devant cette fuite de capital et de personnes, les Ming iront même jusqu’à considérer l’émigration comme un acte de sédition à l’empire. Dès lors les chinois d’outre mer devinrent des expatriés permanents et n’eurent d’autre choix que d’essayer de se fondre dans leur pays d’accueil [10].

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L’amiral chinois Zeng He (1371 – 1433). En plus de son rôle en faveur du rayonnement chinois, il représente également les capacités d’assimilation de la Chine impériale puisqu’il est issu des minorités musulmanes chinoises du Sud Ouest chinois

C’est alors que les Ming, devant ce gâchis de ressources, comprennent qu’ils doivent
tenter de contrôler ces communautés chinoises en leur faisant admettre que leur isolement linguistique/ethnique/culturel étaient un handicap pour elles et qu’elles devaient s’inscrire dans un réseaux commercial plus ou moins sous contrôle impérial. Il s’agit en fait de renouer avec une tradition très chinoise de sociétés secrètes issues de l’organisation des nombreuses sectes taoïste du pays[11]. Ainsi les 7 expéditions de Zeng He dont nous avons déjà parlé[12], ont entre autre pour mission de mettre ces communautés chinoises en relation et ce sous la bénédiction impériale mais contre tributs. L’opération commerciale fut un franc succès en mer de Chine Sud où le maillage de ces communautés chinoises était dense en raison de la proximité des voies commerciales terrestres (Yunnan – Indochine) et du goulet du détroit de Malacca dont nous avons également déjà parlé[13]. Ainsi Zeng He est encore aujourd’hui un personnage adulé par les Chinois de Thailande, d’Indonésie, de Malaisie et dans une moindre mesure des Phillipines[14]. Seulement jugées comme trop couteuses ces expéditions furent stoppées.

Dans le même temps, la criminalisation du commerce sur le long terme entraine la

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La « reine des pirates » Ching Chih (1775 -1844), capitaine de la flotte du pavillon rouge et terreur des mers de Chine au XIXème siècle.

formation d’une piraterie très abondante et très dangereuse. Ainsi malgré la légalisation du commerce maritime en 1567, ce sont les pirates qui tiennent les passages commerciaux importants où ils ont établis un réseau de contrebande et de marché noir parasitant, court circuitant ou attaquant le commerce légal. En effet un peu avant 1500, la demande européenne pour les produits d’Asie Orientale explose et l’appareil de production chinois, tourné vers la production intérieur, ne peut répondre. De ce fait le négoce au marché à prix fort alimente cette piraterie jusqu’à la mise sous tutelle de la Chine par les puissances occidentales[15]. On citera par exemple la très vaste flotte rouge ( 1600 bateau, 17 000 combattants et 80 000 milles complices à terre le plus souvent issus des réseaux commerciaux chinois) de la pirate Ching Shih qui ne sera démanteler qu’avec l’amnistie de celle ci et l’octroi d’un titre de noblesse[16]. Par extension la piraterie engendre également un important phénomène de corruption et même l’éclosion d’une révolte ouverte dans le Zheijang[17].

L’arrivée des Mandchous, nomade partiellement sinisé, entraine d’ailleurs un clivage encore plus important entre les commerçants/pirates/chinois d’outre mer et l’autorité centrale considérée comme « étrangère ». A tel point que beaucoup de pirates et de commerçants se rallièrent à Coxinga (1624-1662)  qui mena une guerre de résistance contre le pouvoir mandchou qu’il estimait non légitime car non chinois en alliance avec la plupart des princes du Sud restés fidèles aux Ming. Il assiégea Nankin en 1658 par voie de terre et de mer avec une flotte estimée à quelques milliers de bateaux. Défait, il reprend Taiwan aux hollandais en 1661 et fonde un Etat chinois indépendant de la Chine mandchou sur l’île de Taiwan où il est encore aujourd’hui considéré comme un père fondateur[18].

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Statue de Koxinga à Tainan (Taïwan).

La répression des Qing (mandchou) sera terrible face aux seigneurs du Sud et aux pirates entrés en rébellion contre eux. Des larges pans de la population des provinces côtières sont déportés, les familles commerçantes poursuivies et le commerce maritime sévèrement contrôlé. Mais cette politique, par ses résultats catastrophique et la peur qu’elle engendre, ne fit que produire plus de départ des chinois en général et des commerçants en particulier, renforçant les sociétés secrètes d’outre mer et la piraterie[19].

La mise sous tutelle progressive de la Chine mandchoue par les puissances occidentales et le Japon, ainsi que leur mainmise sur le commerce et l’avancement de leur marine de guerre met un terme à la piraterie mais ne parvient pas à dissoudre les réseaux plus ou moins secrets des chinois d’outre mer, ceux ci étant même parfois largement associés aux autorités occidentales dans une logique du divisée pour mieux régner.

Loin de se désintéresser des affaires du pays, les communautés chinoises d’outre mer ont fourni des leader de premier plan aux mouvements révolutionnaires de tout bord. On peut citer ici Sun Yat Sen, considéré même par les autorités chinoises actuelle comme le père de la nation chinoise moderne.

Aujourd’hui on estime le PIB cumulé des chinois d’outre mer à environ 450 milliards de dollars US[20].

Si l’on ne peut détaillé l’influence de ces chinois d’outre mer dans tous les pays où ils sont présents on peut néanmoins y apporter quelques généralités.

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Caricature vietnamienne de 1978. Les chinois sont représentés (de bas en haut) comme directeur de fumerie d’opium, escroc, proxénète et on leur reproche d’avoir collaborer avec les pouvoirs français puis américains et de dissimuler des marchandises pour alimenter les pénuries alimentaires et s’enrichir par l’augmentation factice des prix.

D’abord l’habileté des commerçants chinois dans le négoce, leur lien avec les rares produits chinois, leur capacité d’entraide et l’importance de leur communauté leur a permis de fonder des structures très secrètes et très efficaces sur le plan commercial .Ainsi avant l’arrivée des français au Vietnam, les chinois possédaient un monopole minier et même le droit de battre monnaie. Par la suite leur importance les plaça comme rivaux des colons français dans certains pans de l’économie malgré le favoritisme colonial [21]. Basé sur cette organisation les chinois peuvent également maitriser un marché par des pratiques que l’on appellerait aujourd’hui « contraire à la concurrence » comme l’augmentation voulue des prix par la maitrise de la production[22]. Les triades chinoises actuelles s’inscrivent directement dans ce type de société secrète pour le trafic, le racket ou la corruption[23].

Ensuite l’étendu du réseau chinois d’outre mer et leur coordination suite aux expéditions de Zeng He leur permit d’imposer un système monétaire qu’ils ne contrôlaient pas parfaitement mais qui plaçait la Chine au centre des échanges. De fait cette sphère monétaire chinoise eut une influence très forte malgré la mise sous tutelle du pays. Même l’établissement de la piastre Indochinoise par les français fut conditionné par la sphère monétaire chinoise indexée sur le métal argent, tandis que les systèmes monétaires européens et américains étaient basé sur le métal or[24].

Cette capacité d’influence sur les monnaies et leur maitrise des mécanismes de crédit leur donna bientôt une réputation d’usurier prêt à s’enrichir sur le malheur des autres. Le roi de Thailande Rama VI ira même jusqu’à les taxer de « juifs d’asie » en raison de leur rôle nécessaire dans l’économie pour lequel ils sont haïs[25]. Enfin, la plupart des migrants chinois étant des commerçants, l’arrivée dans un nouveau pays avec des réserves de richesses généralisa la monétarisation et produisit un phénomène de prêt à taux usuraire mais également de corruption[26].

II) Le cas du Japon.

Le Japon est certainement le meilleur exemple de l’importance de l’influence chinoise sur un pays sans conquête de grande envergure et sans que celui ci en devienne une copie conforme. On notera d’ailleurs que le nom du pays en Japonais (Nippon ou Nihon) découle de l’appellation chinoise « japonisée » signifiant « pays du soleil levant ». Certains historiens japonais estime même que l’histoire du pays débute avec l’introduction des us chinois, les chroniques historiques des époques antérieures étant rares et pauvres en information [27]. La longue histoire du Japon se caractérise principalement par des phases d’absorption de certains traits culturels chinois puis de phases d’isolationnisme durant lesquels ces acquis culturels vont subir une trajectoire particulière parfois même à l’opposé des pratiques chinoises[28].

Ainsi le Japon subit une vague d’invasion/migration chinoise, coréenne et malaise entre le IIIème et IIème siècle avant l’ère chrétienne. Cet afflux de population marque le début de la civilisation dite de la rue Yayoi[29]. De nouveaux objets témoignent d’abord d’un apport certain de nouvelles techniques de production (poterie, bronze) mais aussi et surtout de la percée des rites chinois dans l’archipel nippone[30]. Mais la vrai « révolution » consiste dans l’importation du riz qui, en remplaçant le millet, va engendrer un boom démographique et provoquer la mise en place d’une stratification sociale selon le métier et dans un but guerrier. En effet sur l’archipel les populations issues des migrations sont confrontées aux royaumes Aïnos[31]. C’est lors de cette époque que les clans guerriers vont s’allier au pouvoir central contre les Aïnos jusqu’à former l’empire japonais au VIIème siècle.

S’en suit un âge d’or japonais où TOUS les biens culturels chinois et toutes les coutumes vont faire l’objet d’un transfert plus ou moins fiable via la péninsule coréenne. Les livres classiques chinois, l’organisation administrative, le Droit, la calligraphie, la peinture vont être repris au Japon. Le pays subit l’influence de la très prestigieuse Chine des Tang[32].

Tous ces apports vont être digérés et transformés au fil de l’Histoire japonaise au point de ne plus ressembler aux éléments importés. La meilleur des illustration de ce fait est certainement la place de l’empereur au Japon jusqu’à l’ère Meiji au XVIIIème siècle. En effet bien que calquer sur l’institution chinoise, la fonction va changé avec la prise de pouvoir progressive des seigneurs de guerre et l’instauration des Shogun qui vont dès le XIIème siècle diriger directement le pays jusqu’à l’ère Meiji. De la même façon l’introduction des préceptes confucéens au pays du soleil le vent n’entrainera pas la naissance d’une classe de lettrés japonais équivalente aux mandarins chinois ni même la répression des marchands. On peut également cité l’introduction du Bouddhisme Zen (élaboré en Chine) qui, au contraire du développement pacifique en Chine, va devenir la base du Bushido (voie du guerrier) des samouraïs des époques sanglantes.

[1] « Les Chinois d’outre-mer des Tchou à Deng Xiaoping : des origines historiques et géographiques d’un phénomène migratoire plus que millénaire », Pierre-Arnaud Chouvy : https://cybergeo.revues.org/4375#tocto1n1

[2] Idem.

[3] Pairault Thierry, « L’illusion confucéenne ou l’impensée économique », Outre-Terre 2/2006 (no 15) , p. 139-144 : https://www.cairn.info/revue-outre-terre1-2006-2-page-139.htm

[4] Bible, Ezechiel, 18-1.32

[5] « Les Chinois d’outre-mer des Tchou à Deng Xiaoping : des origines historiques et géographiques d’un phénomène migratoire plus que millénaire », Pierre-Arnaud Chouvy : https://cybergeo.revues.org/4375#tocto1n1

[6] Le pavot à opium et l’homme : origines géographiques et premières diffusions d’un cultivar, Pierre Arnaud Chouvy, Annales de Géographie Paris, Armand Colin , Mars – avril 2001, N° 618, pp. 182-194

[7] Grammaire des civilisations, Fernand Braudel, Champs histoires, respectivement page 365, 387, 374

[8] Lors de la Chine des Song, ceux ci sont obligé de déplacer leur capitale devant les menaces mongoles.

[9] « Les Chinois d’outre-mer des Tchou à Deng Xiaoping : des origines historiques et géographiques d’un phénomène migratoire plus que millénaire », Pierre-Arnaud Chouvy : https://cybergeo.revues.org/4375#tocto1n1

[10] Idem.

[11] Voir mon article Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie II: analyse de l’Extrême Orient et de la Chine classique : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[12] Voir mon article Poudrières en MDC VI. La stratégie militaire chinoise en Mer de Chine: l’empire du milieu répond à l’appel du large : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[13] Voir mon article Poudrières en MDC IV. La MDC au centre de la mondialisation : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iv-la-mdc-au-centre-de-la-mondialisation/

[14] Supalak Ganjanakhundee, The Chinese fleet in Ayutthaya, The National, 2015 http://www.nationmultimedia.com/news/life/art_culture/30275236

[15] Éric Denécé, Géostratégie de la mer de Chine méridionale et des bassins maritimes adjacents, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 129-133.

[16] Voir l’excellente vidéo de la chaine Pour La Petite Histoire sur Ching Shih : https://www.youtube.com/watch?v=ii-6T8Kem6w

[17] « Les Chinois d’outre-mer des Tchou à Deng Xiaoping : des origines historiques et géographiques d’un phénomène migratoire plus que millénaire », Pierre-Arnaud Chouvy : https://cybergeo.revues.org/4375#tocto1n1

[18] Julien Serru, DOSSIER / Koxinga, l’invincible « demi-dieu » maritime sur le blog expression engagée : http://expressionengagee.blogspot.com/2014/08/dossier-koxinga-linvincible-demi-dieu.html

[19] « Les Chinois d’outre-mer des Tchou à Deng Xiaoping : des origines historiques et géographiques d’un phénomène migratoire plus que millénaire », Pierre-Arnaud Chouvy : https://cybergeo.revues.org/4375#tocto1n1

[20] Idem

[21] Pierre Brocheux, Unes histoire économique du Vietnam – La Palanche et le camion, Les Indes savantes, 2009, p.106

[22] Idem

[23] Solene (profil auteur sur le blog), La mafia chinoise, entre « tradition » et « conformisme mafieux », : http://www.geolinks.fr/institutions/criminalite-organisee/la-mafia-chinoise-entre-tradition-et-conformisme-mafieux/

[24] Pierre Brocheux, Unes histoire économique du Vietnam – La Palanche et le camion, Les Indes savantes, 2009, p.57

[25] Ève Lortie-Fournier, L’intégration de la dispora chinoise, une question de nationalisme thaï ? : http://redtac.org/asiedusudest/2009/10/25/l%E2%80%99integration-de-la-diaspora-chinoise-une-question-de-nationalisme-thai/

[26] « Les Chinois d’outre-mer des Tchou à Deng Xiaoping : des origines historiques et géographiques d’un phénomène migratoire plus que millénaire », Pierre-Arnaud Chouvy : https://cybergeo.revues.org/4375#tocto1n1

[27] Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, p.387

[28] Idem

[29] Du nom de la rue de Tokyo ou de nombreux objets inconnus avant cette vague d’invasion furent trouvés

[30] Notamment le culte de l’accompagnement du mort dans un autre monde

[31] Les Aïnos désigne les populations « autochtones » du Japon (c’est à dire arrivée des steppes d’Asie centrale avant le IIIème siècle avant JC). Ils refusent la vie avec les japonais et se retirent vers les confins japonais à mesure de la colonisation.

[32] [32] Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, p.388

 

Réponse aux lecteurs n°2. Le rayonnement civilisationnel chinois en Asie Orientale. Partie 1: un empire conquérant et culturellement raffiné.

I) Un empire conquérant.

(note l’ensemble des informations et des cartes de cette partie de l’article provient du site : http://momachina.ch/chine/histoire.html ).

Depuis l’époque légendaire de l’empereur Jaune jusqu’à la République populaire de Chine, la civilisation chinoise a énormément repoussé ses frontières. S’installant d’abord sur le fleuve Jaune, elle va s’épanouir petit à petit dans les vallées permettant une riziculture facile (entre le fleuve jaune et le fleuve bleu). Organisés en principautés, des petits états issus de la souche chinoise continue d’explorer les terres cultivables des bassins versants des grands fleuve (ce qui engendre parfois des frictions pouvant dégénérer en guerre ouverte. Des conflits apparaissent avec des groupes nomades mais reste de faible importance.

Il faut en effet attendre la dynastie des Han pour qu’une véritable politique de conquête  se mette en place. A la suite de l’épisode des royaumes guerriers les Qin puis les Han héritent d’un territoire uni et de la pensée confucéenne comme mode de gouvernement. Dès lors la bonne santé l’économie et l’organisation efficace de l’administration a permettre la mise en place de la conscription militaire sous les Qin. C’est cependant sous l’autorité de l’empereur Han Wudi (141 à 87 avant JC) que va se mettre en place une dynamique de conquête donnant à la Chine l’habitude de se « dilater » sur ses marges. Celle ci va permettre de définir à l’avenir l’aire d’implantation chinoise, ou « Chine des 18 provinces » à laquelle va s’ajouter, en fonction des périodes, des territoires aux populations allogènes. En effet aujourd’hui encore la Chine qualifie son ethnie majoritaire de Han en opposition aux groupes ethniques minoritaires comme les ouïghours ou les tibétains.

En effet en fonction de la vitalité de l’empire et de l’agitation des nomades des steppes d’Asie centrale l’empire va se rétracter ou se développer. On peut résumer cette histoire de la façon suivante : après les Han l’empire se divise en trois puis en deux royaume (Nord contre Sud, de 220 à 581), après l’unité retrouvée sous la dynastie des Sui (581-618) les Tang (618 – 907) mènent une nouvelle   expansion sur les traces des Han, puis suite à la partition de l’empire en dix royaumes (907 – 959) les Song ( du Nord puis du Sud, 960 – 1279) réinstaure l’unité. L’empire tombera ensuite sous le contrôle des mongoles et intégrera leur empire pour en être le plus grand territoire après la mort de Gengis Khan et l’installation de la dynastie mongole des Yuan (1271 – 1368). La reprise de pouvoir par la dynastie « nationale » des Ming (1368 -1644) et la fin du joug mongole correspondent à une perte de territoire avant l’installation de la dynastie mandchoue des Qing (1644 -1911) sous lesquels la Chine aura connu son expansion maximale avant son effondrement.

Ainsi l’ensemble de l’histoire territoriale de la Chine se comprend comme un noyau de 18 provinces issu de l’âge d’or des Han auquel va s’ajouter au fur et à mesure des marches permettant le contrôle des frontières et la soumission des populations nomades d’Asie centrale, Sibérie et de la péninsule indochinoise.

Carte de la Chine lors de la dynastie des Xia (-1900 à -1350), Shang (-1350 à -1045) et Zhou (-1045 à -256, l’Histoire chinoise retient le nom de cette dynastie pour cette période malgré la période de guerre civile des « royaumes combattants » entre -770 et -256).

Carte de la Chine des Qin (-256 à -202), des Han (-202 à 220) puis de la dynastie des Jin (316 à 581) en rivalité avec la partie nord du pays aux mains des « barbares » Wuhu après la période dite des « trois royaumes » (220 à 316).

Carte de Chine de la dynastie des Sui (589 à 617) après réunification, de la dynastie mongole des Yuan (1206 – 1316, après l’empire des Tang de 618 à 907 dont la carte est indisponible et l’empire des Song de 907 à 1206 qui s’écroula progressivement sous les coups de boutoir mongols ) après la division de l’empire mongol en 1300 et dynastie des Ming (1316 à 1644).

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Carte de la Chine sous la dynastie des Qing (1644 à 1912). A ce moment, la Chine est à l’apogée de son expansion territoriale. En jaune vif la Chine des « 18 provinces » coeur de la Chine traditionnelle forgée par la dynastie des Han, en jaune pâle les pays sous protectorat ou gouvernement militaires et en orange les pays tributaires (le tribut est une sorte d’impôt que doit payer un état dit « client » à un état dominant dont il dépend militairement, économiquement, politiquement).

II) Le raffinement de la civilisation chinoise comme outil de conquête et de civilisation.

L’expansion militaire du pays se double avec une sinisation des populations (quand cela est possible) afin de les intégrer dans l’empire et éviter les révoltes. On peut comparer ce processus à la « romanisation » des populations par la République puis l’Empire romain afin de consolider la « Pax Romana » (« Paix Romaine »).

Ainsi avant les Han, la culture chinoise se forme par des emprunts culturels à la fois aux populations voisines de la vallée du fleuve Jaune et aux nomades avec qui ils commercent ou combattent. Il est à noter que les croyances d’alors dans les bassins des fleuves jaune et bleu forme un socle commun notamment concernant la divinisation des reliefs (fleuve, colline, montagne) ainsi que le respect des ancêtres [1]. Cet accumulation d’usages et de croyances se fait notamment lors des changements de dynastie où les nouveaux souverains tentent de concilier les bonnes idées de leurs prédécesseurs tout en marquant leur originalité et leur apport par de nouvelles coutumes.

Ainsi la dynastie des Shang (environ -1500 à -1045), rivale de la dynastie des Xia (-1900 à environ -1500) à qui elle succède, perfectionne l’écriture chinoise en l’adoptant (à tel point que la parenté avec les caractères chinois actuels est évidente), introduit l’utilisation des chars dans les forces armées et mettent en place des temples en l’honneur de la famille royale.

De la même façon les Zhou (occidentaux -1045 à -770 puis orientaux 770-256) prennent le pouvoir sur les Shang alors même qu’ils ne font pas partie à part entière de la souche culturelle chinoise. Longtemps sous l’influence de la culture chinoise ils vont se l’approprier en poussant plus avant certaines traditions : l’empereur devient alors le « fils du ciel » et gouverne le pays à la tête d’une bureaucratie centralisée et martiale. Il y a déjà là tous les prémices des caractères classiques de l’empire chinois des Han. Par ailleurs l’expansion territoriale importante des Zhou va les obliger à instaurer un système de garnisons militaires avec à leur tête des commandants issus de la cour impériale. Mais à mesure que le temps passe, les relations entre le pouvoir central et local se modifient et les commandements deviennent des seigneuries héréditaires dont la coutume supplante les ordres du Centre et les coutumes familiales, l’Empereur devient à terme un fantoche et la guerre civile éclate entre seigneuries chinoises rivales.

S’ouvre alors l’époque dite des Printemps et des Automnes (-770 à -453) puis des royaumes combattants (-453 à -221). A la faveur d’une invasion nomade l’autorité centrale s’écroule : la sécurité et la gestion du pays reviennent aux seigneurs. C’est une période de lutte entre et dans les seigneuries, l’Empereur demeure et son autorité morale existe bel et bien. Mais sans l’autorité politique et militaire qui devrait l’appuyer.

Ce morcellement du pouvoir, la profonde remise en question des croyances et des rites traditionnels par les coutumes locales (assimilées aux barbares) ainsi qu’un sentiment de gâchis entraine paradoxalement une ébullition philosophique et culturelle sans précédent. Ainsi dans le chaos des guerres civiles fleurissent les « cents écoles » cherchant à donner des solutions à la crise politique par l’étude de la conduite de l’Homme de façon positiviste. La philosophie classique chinoise apparaît dès lors dans les mouvements confucianiste, légiste, moïste, taoïste[2].

Ci dessus de gauche à droite: Lao Tseu, Confucius et deux de leurs grands héritiers respectifs Zhuangzi (-370 à -287) et Mencius (-380 à -289). Bien que n’ayant pas vécu à l’époque des Han, les deux grands maitres verront leurs oeuvres leur survivre par la mise en place de véritables structures de conservation, commentaire et diffusion qui fonderont les bases de la philosophie classique chinoise à la période des Han.

De la même façon les guerres civiles vont profondément transformer l’économie de l’empire en ce que les seigneurs locaux (y compris la maison impériale) cherchent toujours plus d’indépendance vis à vis des commerçants et des riches familles avec la mise en valeur de nouvelle terre et le perfectionnement des systèmes d’irrigations. Ainsi des pans plus larges de la population accèdent à l’enseignement et les fonctions administratives se démultiplient en fonction des divisions seigneuriales.

Enfin une nouvelle classe émerge : les Shi. Difficilement traduisible, l’équivalent en français pourrait être « chevalier » ou « aventurier ». Ils sont recrutés par les seigneurs en fonction de leur capacités (martiales, scientifiques, d’organisation, littéraire, etc…) à une époque où l’aristocratie héréditaire tombe rapidement et est incapable de se renouveler sous l’effet d’un népotisme déjà millénaire. Cette sorte de méritocratie fut d’une grande influence pour la mise en place des examens mandarinaux permettant de substituer les lettrés à l’aristocratie ou à la bourgeoisie et garantir l’unité de l’empire[3].

La situation se stabilise et l’empire retrouve l’unité avec l’éphémère dynastie des Qin sortant victorieuse de la guerre civile en soumettant les autres principautés/royaumes et même les territoires nomades du Nord Ouest. Ainsi le prince Ying Zheng se déclare empereur en -220 et soumet la plus grande partie du territoire dont les Han hériteront, notamment en poussant les conquêtes vers le Sud . Il entame également la construction de ce que l’on nomme aujourd’hui la « grande muraille de chine » pour protéger les plaines des régulières incursions nomades par le Nord Ouest. Tirant les leçons de la période de trouble précédente, il recrute les fonctionnaires au mérite et ébauche un système d’écriture emportant les écrits confucéens et posant les bases d’une culture commune à travers tout l’empire[4]. Malgré la courte durée de son règne il pose les bases d’un système dont l’apogée profitera aux Han.

Ainsi le creuset chinois révèle l’étendu de son potentiel sous la dynastie des Han qui offre le premier âge d’or de la civilisation.

Profitant des travaux des Qin, les Han (-202 à 220) imposent le confucianisme comme soutien idéologique de l’empire (-136) et l’unité linguistique du royaume se met en place rapidement (l’écriture par idéogramme permettant la communication entre personnes ne partageant pas le même dialecte)[5]. La classe des mandarins par recrutement au mérite est instaurée en -124 pour assister l’empereur et agir seulement dans son intérêt. L’institution impérial prime sur toute les autres et le « fils du ciel » exerce un contrôle direct sur le royaume et ce dans tous les secteurs. C’est l’émergence d’un véritable sentiment national et surtout de l’idée de civilisation en réaction aux « barbares » (c’est à dire aux non chinois)[6].

Dès lors les arts et la littérature (calligraphie, poésie, théâtre) se développent et influence fortement les pays riverains de la Chine par leur raffinement. Ainsi les soies peintes, les objets laqués ou en porcelaine ainsi que la calligraphie atteignent des niveaux de finesses inégalés.

Sur le plan technique des inventions telles que la boussole, le gouvernail, le sismographe, le papier ou la porcelaine voient le jour. Alors que la boussole et le gouvernail vont servir aux aventures outre mer, papier et porcelaine, en plus de constituer des biens précieux pour l’époque, vont véhiculer l’esprit chinois dans le monde entier[7].

En haut à gauche la première boussole de l’histoire. En bas à gauche vase de porcelaine sous la dynastie des Han, on remarquera que l’encre bleue sur la porcelaine blanche est un trait caractéristique des productions chinoises de ce type par la suite et ce même dans des pays sinisés comme le Vietnam. A droite exemple de peinture sur étoffe de soie à la période des Han.

En effet l’unification du royaume ainsi que la sécurisation par alliance ou par la conquête de l’Ouest du pays aboutit à la création de la mythique route de la soie permettant aux marchands chinois de commercer avec l’occident et notamment avec Rome qui est à l’apogée de sa puissance suite à la défaite de Carthage et à la fin des guerres civiles par la mise en place de l’empire. En plus d’une plus value économique importante, l’empire chinois va faire connaitre sa culture au monde eurasiatique[8].

En plus de renforcer l’unité du pays, cette vitalité culturelle permit également l’absorption par l’empire des Han de nombreux territoires avoisinant les désert de Gobi et stabilisant ainsi les marches de l’empire.

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La route de la Soie sous la Dynastie des Han et pricnipales routes de commerces entre empire chinois et romain.
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Bas relief d’une villa de Pompéi, la femme à gauche porte une robe en soie.

Ainsi les Han offrirent à la Chine un rayonnement culturel sans précédent qui restera profondément ancré à la fois dans le pays et chez ses voisins. Si l’article est trop court pour étudier la trajectoire de cette culture entièrement il est néanmoins nécessaire de préciser les grandes phases de repli et de redéploiement de l’influence chinoise.

Après les Han le royaume est divisé en trois ce qui profite aux envahisseurs barbares Wuhu prenant le Nord de l’empire et s’assimilant petit à petit. Ainsi deux dynasties revendiquent le pouvoir sur la totalité du royaume : les barbares assimilés du Nord et les réfugiés des guerres barbares au Sud.

L’empire est réunifié par les Sui qui mettent en place un nouveau dictionnaire et unifie d’avantage la langue dans le pays.

Viennent ensuite les Tang qui, sur la base des Sui, insuffle une nouvelle ère de prospérité au pays. Le bouddhisme, bien qu’introduit en Chine au Ier siècle de l’ère chrétienne connaît un essor considérable en Chine, est adopté par la famille impériale et provoque une nouvelle ébullition culturelle en Chine[9].

S’en suit une nouvelle phase de repli du fait de divisions internes : c’est la période des Cinq dynasties et des Dix royaumes (907-960) d’où émerge la dynastie des Song qui devra continuer à lutter contre des provinces dissidentes avant de se faire balayer par les mongols en 1279.

Dès lors une partie des mongols, contre leur Tradition, s’assimile et fonde leur propre dynastie (les Yuan, de 1279 à 1368) afin de régner sur la Chine. Ils préservent ainsi la totalité des traditions chinoises même s’ils réintroduisent des rites chamaniques propres aux nomades des steppes d’Asie centrale [10]. Il est à noter également que le conflit entre mongols et chinois est le premier grand conflit impliquant l’utilisation d’armes à feu après les innovations et les nouvelles utilisations de la poudre à canon découverte en Chine[11] . L’insertion de la Chine dans l’empire mongol permet ainsi la renaissance de la route de la Soie qui rendra possible notamment le voyage de Marco Polo qui engendrera le regain d’intérêt de l’Europe chrétienne pour les lointaines contrées d’Asie orientale. C’est le début d’une ère de relative stabilité après le chaos de l’invasion mongole qui divisa la population chinoise d’environ 40%[12].

Bénéficiant de cette bonne conjecture et d’une haine viscérale de la population pour leur maitre étranger, les Ming prennent le pouvoir en 1368. Jouant la carte du nationalisme suite à la dynastie barbare des Yuan, les Ming s’évertuent à redévelopper le confucianisme à travers l’école dite néoconfucéenne[13]. Ainsi l’imprimerie, présente en Chine dès le IXème siècle mais sous utilisée, tourne à plein régime pour asseoir de nouveau la culture chinoise[14]. En réaction à la pauvreté endémique sous la période des Song et des Mongols, le droit foncier est profondément remanié afin de privilégié l’agriculture au détriment du commerce, certes source de richesse et de prestige mais également de famine et dont le profit se concentre pour une petite partie de la population afin de recréer une harmonie sociale source de stabilité politique (la fonction politique était à l’époque parfois considérée comme une activité commerciale en raison de la corruption que seuls les riches commerçants pouvaient s’offrir). Cette politique a pour effet direct la revitalisation de l’économie chinoise dans son ensemble et l’urbanisation des populations. L’artisanat bat alors son plein et un (mince) tissu industriel se forme autour de Pékin et de Nankin. L’empire des Ming hérite également de la sphère d’influence des Yuan et reçoivent des paiements de tributs de ces états. Voulant étendre cette zone d’influence les Ming ordonnent l’expédition de Zeng He dont nous avons déjà parlé[15] afin d’instaurer des liens entre les émigrés chinois fuyant la famine ou la répression Ming à l’encontre des marchands et en incitant les ambassadeurs étrangers à payer un tributs en échange d’une alliance militaire ou commerciale. L’approche chinoise se distingue des européens dans le sens où ses explorations sont axées d’avantage sur le rayonnement culturel et politique que sur les gains matériels directs[16]. Certains historiens estiment que la Chine des Ming fut la nation la plus avancée du monde à cette époque[17].

Par la suite des nomades mandchous incorporés dans l’armée renversèrent la dynastie Ming pour former la dernière dynastie impériale de la Chine (1644 – 1912). Ils mirent à profit les performances militaires mandchou et l’extrême efficacité de l’administration chinoise afin d’atteindre l’expansion maximale de la Chine en incorporant l’ensemble de la Mandchourie puis en y ajoutant le Tibet, l’actuel Turkestan chinois, le Népal, la Corée, Taiwan et la Mongolie intérieur. L’on trouve également une myriade de pays tributaires hérités des Ming. C’est dans ce cas de figure que la domination culturelle prend tout son sens étant donné que certaines parties de l’empire d’alors sont peuplés par des non Han et découlant d’une tradition parfois fortement éloignés de la Chine traditionnelle comme les ouïghours musulmans. Conscient de ce fait l’empereur Kangxi (1654 -1722) fit imprimé le plus grand dictionnaires d’idéogrammes chinois existant et l’empereur Qianlong (1711-1799) fit compilés le catalogue des toutes les œuvres chinoises classiques. Contre l’avis des mandarins, la littérature populaire fut encouragé par les empereurs Qing et certains des plus grands romans chinois virent le jour à cette époque tel Le rêve dans le pavillon rouge de Cao Xueqin (1715 ?-1763).

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Carte de la Chine des Qing. Au maximum de son extension territoriale la Chine cumule 3 approches complémentaires pour affirmer sa puissance : la conquête militaire sur des pays difficilement assimilables (en jaune pale) autour du noyaux des « 18 provinces », l’influence culturel sur des pays comme la Corée ou le Vietnam et l’influence commerciale sur des pays dont la culture est différente (Birmanie, Népal, Siam, etc … en orange)

Dans ce contexte le triple sens de la notion de frontière, que nous avions déjà analysé dans un autre article, prends tout son sens et appuie l’importance d’une proximité culturelle ou d’une culture forte afin de dominer les pays nouvellement conquis ou où la souveraineté manque de légitimité politique.

Suite à la déliquescence de l’empire et à sa mise sous tutelle progressive par des puissances extérieures les élites chinoises étaient tiraillées entre la nécessité de s’adapter à la supériorité technique des occidentaux et celle de perpétuer les traditions[18].

Pendant la période de guerre civile l’influence chinoise ne fut pas le principal soucis des leaders, qu’ils soient communistes ou nationalistes.

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Affiche de propagande durant la révolution culturelle chinoise. Le slogan indique « Nous allons détruire l’ancien monde et en construire un nouveau ».

Dans la Chine maoïste, la volonté de créer un homme nouveau poussa à la détestation de la Chine dite « féodale » même si le PCC reprit les visées impériales de celle ci[19] et que Mao soutint la particularité d’un communisme asiatique dont la Chine serait le modèle[20]. L’héritage de la Chine « classique » fut l’objet d’une véritable chasse au sorcière durant la révolution culturelle[21].

Aujourd’hui l’ouverture économique du pays par Deng Xiao Ping et la perte de légitimité de l’argumentaire doctrinaire marxiste/léniniste conduit à un retour des autorités chinoises à une vision plutôt nationaliste en liaison avec le passé impérial chinois. Le meilleur exemple de cela étant la volonté de revanche de Pékin sur les occidentaux et le Japon en raison des traités inégaux[22].

[1] Voir mon article sur Vinagéo « Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie II: analyse de l’Extrême Orient et de la Chine classique. » : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[2] http://www.universalis.fr/encyclopedie/les-cent-fleurs/

[3] http://momachina.ch/chine/histoire.html

[4] idem.

[5] Géopolitique de la Chine, Jean François Dufour, 1999, Editions Complexe, p.30

[6] Debaine-Francfort, la redécouverte de la Chine ancienne, Gallimard, 2008

[7] http://www.cernuschi.paris.fr/sites/cernuschi/files/editeur/doc-decouverte_-_techniques_et_inventions_sous_les_han.pdf

[8] http://www.edelo.net/routedelasoie/route_soie.htm

[9] Voir mon article sur Vinagéo : « Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie II: analyse de l’Extrême Orient et de la Chine classique. » : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[10] La dynastie mongole de Chine : Les Yuan, Jean Paul Roux sur le site Clio.fr :https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/la_dynastie_mongole_de_chine_les_yuan.asp

[11] Sur l’histoire des armes à feu voir la vidéo de la chaine Pour La Petite Histoire « Aux origines des armes à feu » : https://www.youtube.com/watch?v=ajn8lGW_L0I

[12] http://momachina.ch/chine/histoire.html

[13] http://www.leconflit.com/article-philosophie-chinoise-renaissance-du-confucianisme-sous-les-song-et-les-ming-114014976.html

[14] Histoire de l’origine et des premiers progrès de l’imprimerie, Prosper Marchand et al., 1740, p.16

[15] Voir mon article sur Vinagéo « Poudrières en MDC VI. La stratégie militaire chinoise en Mer de Chine: l’empire du milieu répond à l’appel du large. » : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[16] Voir prochain article sur le rayonnement civilisationnel chinois.

[17] http://momachina.ch/chine/histoire.html

[18] Voir mon article précédant sur Vinagéo « Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie III: la situation révolutionnaire en Chine (fin XIXème-début XXème). » : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/10/01/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-iii-la-situation-revolutionnaire-en-chine-fin-xixeme-debut-xxeme/

[19] Voir mon article sur Vinagéo « Poudrières en MDC V. L’ambigüité des revendications maritimes chinoises : les difficultés de la « merritorialisation » et la notion chinoise des frontières. » https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-v-lambiguite-des-revendications-maritimes-chinoises-les-difficultes-de-la-merritorialisation-et-la-notion-chinoise-des-frontieres/

[20] Lucien Bianco, Mao et son modèle dans Vingtième siècle, revue d’histoire, p256. https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2009-1-page-81.htm

[21] http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codeEve=392

[22] Jean Vincent Brisset, Décomplexée de la puissance : la Chine mène t elle déjà ouvertement le monde à la baguette, 16 décembre 2013, http://www.iris-france.org/44434-dcomplexe-de-la-puissance-la-chine-mne-t-elle-dj-ouvertement-le-monde-la-baguette/

Réponse aux lecteurs n°1. Karl Wittfogel, « Despotisme Oriental » et concept marxiste de « Mode asiatique de production ».

Un des points les plus controversés des articles dédiés à l’analyse de Fernand Braudel est le passage concernant la structure du mode de gouvernement asiatique induit par les nécessités de la riziculture. En effet beaucoup de vietnamiens francophones de ma connaissance ont vivement réagi aux analyses de l’historien Allemand Karl Wittfogel et surtout au titre de son ouvrage « Le despotisme oriental », pensant qu’il s’agissait d’un ouvrage eurocentré et plongeant l’ensemble des Asies dans un déterminisme insurmontable.

Or il n’en est rien. Si le temps ne m’a pas été donné pour lire l’ouvrage incriminé, je souhaiterai tout de même expliquer la pensée de l’auteur en la replaçant dans le contexte et en introduisant un concept sur lequel il s’appuie : le « mode de production asiatique » de Marx et Engels.

Le « mode de production asiatique » (MPA).

Le MPA correspond à une « anomalie » dans le développement économique marxiste – et les structures sociales qui en découlent – détectée par Marx et Engels lors de leur théorisation de la notion marxiste de l’histoire. Objet de nombreuses polémiques, le terme n’a jamais été définitivement conceptualisé ni même adopté par Marx.

marx-engels-chine
L’ensemble des articles, études et publications de Marx et Engels sur le monde asiatique est consigné dans ce livre/compilation.

Il semble que ce soit la lecture de Voyages de Bernier (ancien médecin du grand Mogol jusqu’en 1660) –  notamment sa remarque selon laquelle il n’y avait pas de propriété foncière privée – qui déclenche chez Marx et Engels le déclic du particularisme asiatique.

Le texte consignant le plus d’informations sur ce concept demeure une étude intitulée Les formations précédant la production capitaliste  et datant de 1857. Dans ce texte (très abstrait), Marx cherche les points essentiels de la différenciation des sociétés primitives par le fonctionnement de leurs agricultures. Il estime qu’en Asie « les problèmes de l’adduction de l’eau » nécessaire à la culture du riz créent une société mythique au dessus de la « tribu » usufruitière des sols. Cette communauté mythique détient les droits authentiques de la propriété du sol et finis par s’incarner dans le dirigeant divinisé de ladite communauté. Il est à noter que ces assertions concernent notamment l’empereur chinois « fils du ciel » et le Pharaon considéré comme un Dieu dans l’Egypte Antique.

Dialectiquement, le MPA est donc opposé aux modes «typiques » de production occidentale (par ordre chronologique esclavagiste/antique puis féodal, capitaliste et enfin communiste). En effet le MPA n’est pas esclavagiste dans le sens marxiste du terme car malgré leur forte dépendance à l’Etat, les communautés paysannes asiatiques libres n’appartiennent à personne en propre. Il n’est pas non plus féodale dans le sens où le système politique n’est pas basé sur un affaiblissement du centre et l’émiettement de son pouvoir en faveur des seigneurs féodaux.

Par ce cheminement l’Orient se caractériserait pas un mode de production propre basé sur la stabilité de cet ordre socio-économique peu perméable au contexte international.

Il est à noter que ce concept trouve des résonances concrètes notamment dans la formation de la classe des mandarins chargés de servir l’empereur chinois et d’empêcher l’émergence d’une aristocratie d’arme et d’une bourgeoisie trop puissante. L’expansion de la théorie confucéenne pousse ainsi à un mépris de la classe commerçante par les empereurs. On peut citer par exemple les propos du roi Vietnamien Minh Mang (1781-1840) étudiant les écrits du roi Le Thanh Long(1422-1497) pour justifier le contrôle des commerçants étrangers en Asie. Dans Le Message aux âmes des morts des dix catégories sociales, le Roi plaçait l’agriculture comme la plus honorable des activités tandis que les commerçants devaient être soumis car considérés comme « une engeance cupide, ne songeant qu’à s’enrichir, allant par monts et par vaux , par rivières et par mer pour amasser l’or, utilisant leur langue pour tromper et même vendre les autres »[1].

De ce fait l’émergence de la société capitaliste, nécessaire à la fondation du communisme, n’eut pas lieu en Asie. Il faudra attendre les guerres de l’opium pour que les bases de ce système soit posées.

Evidemment, comme tous les concepts à forte abstraction, le MPA connaît des limites patentes.

On citera par exemple le Japon de l’ère Meiji où la fin du gouvernement des seigneurs de guerre par la chute du Shogunat entraine la restauration impériale engageant comme un seul homme le Japon dans la voie de la production capitaliste.

L’autre exemple historique peut également être la Russie Tsariste de Pierre le Grand qui procéda à une série de réforme devant entrainé son pays dans l’économie industrielle moderne alors même que le servage[2] n’était pas aboli.

Dans ces deux cas le MPA est inopérant d’une part parce que la théorie marxiste sous estime à la fois les capacités de résistance et d’adaptation des forces dites « réactionnaires » et d’autre part car le MPA s’insère difficilement dans la vision marxiste de l’histoire.

Contexte de l’écriture du « Despotisme oriental » de Karl Wittfogel : la contestation de la Russie Stalinienne.

Pour comprendre l’écriture du « despotisme oriental » il est nécessaire de connaître la

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Le Despotisme oriental par Karl Wittfogel.

biographie de l’auteur. Né en 1896 à Hanovre, il étudie la sinologie en 1914 avant d’intégrer un bataillon du renseignement allemand durant la première guerre mondiale. Sympathisant social-démocrate, il rejoint le parti communiste allemand en 1920 et écrit plusieurs articles politiques et pièces de renommé internationale. Il devient ensuite professeur en continuant ses études sous le patronage de Carl Grünberg. Ce dernier est le fondateur de l’Ecole de Francfort ayant réuni plusieurs intellectuels marxisant estimant la pensée des Lumière et celle de Marx comme des outils critiques du capitalisme et non comme justification de la mise en place de la bureaucratie. Ils s’opposent en cela au marxisme dit « orthodoxe », plus dogmatique, incarné par le Léninisme et la 3ème international. Délaissant la recherche pour combattre le nazisme, Wittfogel fera un an de camps (1933-1934) avant qu’une campagne internationale ne le fasse sortir et ne lui permette de partir aux Etats Unis. Il poursuit ses études à l’université de Columbia et prend la nationalité américaine en 1939. Il fut considéré à la fin de sa vie comme une des plus grandes influences du néoconservatisme américain.

S’agissant de l’œuvre, Despotisme Oriental s’inscrit dans une longue tradition de pensée occidentale dans le sens où il présente la Chine et la Russie communiste comme des héritiers des gouvernements autoritaires de type monarchique induit par le MPA.

En effet la figure du despotès issu des écrits d’Hérodote et d’Aristote a lancé une pensée semi rationnelle en Europe. Cette figure, bien qu’évoluant au fil des âges, sera décrite par Montesquieu dans L’esprit des Lois : « l’accord du despotisme asiatique, c’est à dire de tout gouvernement qui n’est pas modéré », rassemblant les composantes de la société comme « des corps morts ensevelis les uns auprès des autres ». A l’origine despotès signifiait le « possesseur d’esclave » et distinguait la civilisation grecque des « barbares perses ». Fin Moyen Age, le despote était une sorte de contre modèle aux rois chrétiens qui incarnaient la fin de l’esclavagisme en Europe occidentale. Plusieurs théoriciens politiques apporteront leurs pierres à l’édifice pour arriver jusqu’à Montesquieu : Spinoza, Jean Bodin, Thomas Hobbes.

Ainsi le despote oriental est une sorte de concept flou permettant de réfléchir le fait politique en Europe mais son absence de nuance et ses liens continuels avec des visées guerrières n’est guère suffisant à l’étude des sociétés asiatiques.

Si on peut inscrire Marx dans cette lignée c’est par le fait que sa principale œuvre est l’étude des rapports de production dans une société industrielle et qu’à son époque les seuls sociétés industrielles se trouvaient en Europe. Ainsi, il considère les visées expansionnistes européennes comme une mission destructrice et régénératrice dans le sens où les conquêtes coloniales abattaient un système stable basé sur le MPA (Marx ne parle jamais vraiment du type de gouvernement pour se concentrer sur l’aspect économico-social) pour introduire les germes de l’économie capitaliste auquel devait succéder le communisme.

Seulement, sans rentrer dans les détails, il s’avère que Wittfogel réintroduit le concept de MPA dans un schéma restrictif pour condamner l’URSS stalinienne et, à travers elle, Karl Marx (dont il s’éloigne progressivement).

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Si l’histoire de la philosophie a surtout retenu l’échange d’arguments entre Proudhon et Marx à propos de la dérive autoritaire du socialisme marxiste dans Misère de la Philosophie et Philosophie de la Misère, c’est certainement Georges Sorel qui décrit le mieux le rapport entre le socialisme parlementaire marxisant et la violence.

En effet l’argumentation de Wittfogel repose sur une conception moins souple du MPA que celle de Marx qui n’y voyait pas une catégorie fixe mais plutôt un schéma général adaptable à un vaste ensemble de phénomènes divers. Ainsi l’auteur critique Marx en ce qu’il ne serait pas aller au bout de sa réflexion : une révolution de type marxiste devait forcément amener la classe dominante des bureaucrates au pouvoir. De ce fait société asiatique despotique et révolution marxiste serait des termes comparable en vocabulaire marxiste. Il utilise pour cela une argumentation construite par les anarchistes et les penseurs de 3ème voie comme Proudhon ou Sorel. Or cela suppose que Marx se soit fait une idée d’un régime socialiste analogue à celle que Wittfogel se fait du régime soviétique, ce qui est dans les faits difficile à démontrer et paraît même improbable ne serait ce que par une analyse historique de la révolution bolchevik et la théorie de la révolution prolétarienne imaginée par Marx[3].

De la même façon, il reproche à Marx et à ses héritiers idéologiques leur unilinéarisme, c’est à dire la vision scientifique/historiciste de l’histoire cherchant à caser tous les modes de développement sous des appellations liées au vocabulaire marxiste de la lutte des classes. Si cette dérive scientiste de la pensée est avérée dans le marxisme, il est à noter que Marx l’équilibre systématiquement par la notion de « développement inégal ». Mais la façon dont Wittfogel construit sur « l’unilinéarimse » de la pensée de Marx et Engels une alternative schématique basée sur un déterminant matériel montre à quel point il est également tombé dans le même travers simpliste et sans nuance. Ainsi d’un coté on trouve le socialisme (forcément) stalinien prenant la relève du vieux despotisme oriental suite à l’industrialisation, et de l’autre le capitalisme moderne continuant les sociétés libérales fondées depuis la fin de l’esclavagisme sur la propriété privé.

Par ailleurs, suivant de près la situation idéologique en URSS et en Chine, Wittfogel ne s’appuie pas sur n’importe quel concept marxiste pour fonder son argumentation. En effet le concept de MPA fut condamné en terme modéré par la « discussion de Léningrad » de 1931. Les experts soviétiques de l’extrême Asie cherchaient à trancher l’obsessionnelle question russe de l’appartenance du pays à l’Asie ou à l’Europe. Elle faisait suite à la décision de 1928 du PC Chinois de condamner cette appellation car elle rendait l’action sur le terrain difficile[4]. Elle était également l’aboutissement des débats sur l’originalité russe et sur les problèmes de « restauration asiatique » que pouvait produire une mauvaise décision politique. En effet à la suite de la révolution et de la guerre civile l’appareil de production soviétique est extrêmement endommagé et se constitue de petits producteurs devant nécessairement être encadrés par la bureaucratie. Or à ce moment la dérive bureaucratique est identifiée comme mauvaise mais ne sera pas équilibrée. Après la mort de Lénine, le Parti est déchiré entre ceux qui estiment que la bureaucratie est une classe valable pour diriger le pays et ceux qui estiment la bureaucratie comme remplaçant l’appareil d’état tsariste. La prise de pouvoir de Staline entraina la victoire du premier camp. Ainsi de peur que la bureaucratie soviétique soit comparable à la bureaucratie traditionnelle « asiatique », la notion fut abandonnée. Par la suite l’imposition de la doxa stalinienne empêchera toute nouvelle réflexion sur le sujet et l’unilinéarisme sera respecté en ce que les périodes précédant la révolution furent considérées (de force) comme féodale. Ainsi en réactivant le concept de MPA Wittfogel entend mettre à jour cette similarité. Il est nécessaire de noter ici que cette analogie politique fut vivement critiquée par les marxisants originaires des pays regroupé sous le terme « Asie » notamment dans l’Egypte nassérienne et chez les communistes indiens.

Au final, bien qu’apportant son lot de réflexion, l’ouvrage de Wittfogel tombe dans une logique manichéenne Est/Ouest qui peut être comprise dans le contexte de début de guerre froide et de désaccord d’un marxiste « repentant » avec le dogmatisme stalinien mais qui n’est guère en faveur d’une réflexion objective. La réintroduction du concept de MPA amène certes une réflexion profonde sur le sujet mais son utilisation idéologique neutralise sa portée scientifique et surtout rend le concept inopérant maintenant que la guerre froide est terminée.

[1] Ecrits de Le Thanh Tong, Hanoi, p.134.

[2] Un système de servage correspond à l’attachement d’un serf à des terres qu’ils ne possèdent pas et qu’il cultive au bénéfice d’un seigneur. Ce mode de production est typique d’une société féodale.

[3] Ainsi quand Marx imagine la révolution prolétarienne comme un phénomène de masse, Lénine pour sa part estime nécessaire une avant garde révolutionnaire et prend le pouvoir avec une centaine d’homme en 1917. On notera par ailleurs que Lénine avait conscience des dérives bureaucratique de son régime et qu’il tenta de l’équilibrer par la Nouvelle Politique Economique qui fut abandonnée à sa mort.

[4] Marx estimait que les sociétés asiatiques stagnantes devaient être tirées de leur torpeur par le choc du capitalisme étranger or à ce moment les communistes chinois étaient alliés à la bourgeoisie nationale et au Kuomintang contre les occidentaux et leur « fantoches ».