Uchronie #1 – Et si Ngô Đình Diệm n’avait pas été assassiné ? – Partie II : Les troubles politiques et le coup d’état contre les Ngô .

Le temps des troubles pour Ngô Đình Diệm :

Depuis la Convention de Genève, la situation au Sud-Vietnam s’est considérablement améliorée en 6 ans. Comme l’écrivait le journaliste Ronald Bruce Frankum Jr. « A bien des égards, la République du Viet Nam, qui a quitté l’année du Cochon, année lunaire de 1959, avait connu une croissance sans précédent de son économie, de son infrastructure politique et de sa position diplomatique au sein de la communauté des nations qui composaient l’Asie du Sud-Est et le Pacifique[1] ».

Pourtant, l’inflexion de la position nord-vietnamienne et le début de ses manœuvres logistiques plaça Ngô Đình Diệm sous « la double pression de facteurs internes et externes qui cherchaient à renverser la République »[2] comme il l’évoqua lui-même lors d’un discours du 7 juillet 1960. Outre la menace communiste, on peut classifier ces pressions selon 4 natures :

  1. La pression du gouvernement américain sur la conduite des affaires politiques et militaires du pays.
  2. L’apathie, la jalousie et l’obstruction constante de l’intelligentsia saïgonnaise désireuse d’accéder au pouvoir et, dès lors, dépréciant systématiquement les mesures gouvernementales ou demandant l’intervention des Américains contre Diem.
  3. L’augmentation des troubles créés par les maquis communistes, au premier rang desquelles une campagne de propagande calomnieuse servant le volet psychologique de la guerre menée par le nord.
  4. Les attaques de plusieurs journalistes américains qui cherchaient plutôt à donner dans le sensationnalisme qu’à dépeindre objectivement la situation.

L’ensemble de ces facteurs conduiront à l’élaboration de mythes persistant encore à l’heure actuelle quant à la personnalité du premier président du Sud-Vietnam qui ne serait qu’un dictateur corrompu favorisant les catholiques et intolérant envers les autres religions ou une marionnette de Washington.

Et cela n’ira pas en s’améliorant avec l’arrivée de John F. Kennedy au pouvoir. Ce dernier, bien que reprenant la politique de « containment » de son prédécesseur, doit cependant faire face à plusieurs situations inédites : construction du mur de Berlin en aout 1961, l’échec du débarquement de la baie des cochons à Cuba en avril, la neutralisation du Laos qui mène dans les faits à la prise de contrôle de la région par Hanoï et donc au libre passage des troupes communistes vers le sud[3]. C’est donc au Vietnam que la nouvelle administration américaine va décider de concentrer ses efforts pour refouler le mouvement communiste internationale qui tenait alors sous sa férule 1/3 de l’humanité.

L’implication accrue des Etats Unis sur le théâtre d’opération vietnamien ne débuta que par l’envoi d’une centaine de conseillers supplémentaires au sein du Military Assistance and Advisory Group (MAAG) début 1961. Au vice-président Lyndon Johnson, envoyé en visite en mai 1961, Diệm ne demandera que des moyens financiers et matériels supplémentaires pour atteindre le nombre de 100 000 combattants dans les rangs de son armée, éludant en cela les allusions de son invité quant à l’intervention directe de l’US Army[4]. En effet, conscient du fait que la présence de forces combattantes américaines sur le sol sud-vietnamien ne pourrait que faire le jeu du FLNSV et de sa narration tenant le régime de Saïgon pour un instrument de Washington, il refusa énergiquement. De leur côté, les Américains, sortant du conflit coréen, ne basait leur conception de la guerre que sur le rapport de force tenant à la puissance de feu, tenant le facteur psychologique et même politique pour annexe, voire accessoire. Le désaccord sur la méthode pour réprimer l’insurrection était née.

Walt W. Rostow et Maxwell Taylor dans le bureau ovale (1961)

Indécis quant à la marche à suivre et malgré les rapports pressants de Landsdale, le locataire de la Maison Blanche ordonna une mission d’information en octobre 1961 menée par son conseiller pour la sécurité nationale Walter W. Rostow et son conseiller militaire Maxwell Taylor. Le rapport qui en découla préconisait un « limited partnership » se limitant au conseil, à la formation des troupes et à la fourniture de matériel militaire moderne. Un plan de déploiement d’une force logistique d’intervention était également prévu au prétexte du passage d’un typhon sur les côtes. Ces indications ne furent pas suivies par l’administration Kennedy qui se divisa en deux lignes : une ligne dure préconisant une intervention directe autour du Secrétaire de la défense Mac Namara et une ligne pressant le président de quitter le théâtre vietnamien afin de ne pas engager la réputation des Etats Unis. Le point commun de ces positions était leur mépris pour Ngô Đình Diệm et sa politique.

La décision du président américain fut d’augmenter l’aide militaire américaine mais de la conditionner à la promesse du président sud-vietnamien de procéder à des réformes et d’« associer » les Etats-Unis à toutes les décisions. La réaction de Diệm fut, bien entendu, la défiance, déclarant ne pas vouloir voir le Vietnam « devenir un protectorat américain ». Après un bras de fer intense, Washington accepta d’octroyer l’aide en étant seulement « consulté », la situation sur le terrain allant en se dégradant et aucun remplaçant ne pouvant être trouvé pour le moment. L’aide militaire doubla et l’armée sud-vietnamienne fut dotée en hélicoptère, avion de combat et défoliant. Pour l’ensemble de l’équipe dirigeante américaine, la dotation en moyens du régime de Saïgon devait être un levier pour changer les méthodes de gouvernement des Ngô.

Grâce à ces nouveaux moyens, Diệm lança une campagne militaire visant à frapper les concentrations de troupes ennemies et à libérer plusieurs territoires de l’influence communiste. Sur la base des conceptions élaborées par les stratèges français ayant composés à propos de la contre-insurrection, la feuille de route élaborée était la suivante : 1) dégager et protéger les villages de la présence des forces armées communistes, de leur propagande, des assassinats ciblés, des sabotages ; 2) mettre en place une administration fonctionnelle, compétente et non corrompue permettant de s’attirer la sympathie de la population ; 3) améliorer les conditions de vie de la population.

Ce n’était pourtant pas la seule carte qu’il comptait jouer…

Ngô Đình Diệm voulait réduire l’influence américaine et se rapprocher du Nord :

Malgré ces mesures de guerre, Diệm avait tiré les mêmes conclusions que ses homologues du Nord vis-à-vis des « grands frères » parrainant cette guerre : comme Hanoï ayant dû adopter le modèle chinois pour recevoir le soutien de Pékin, Saïgon perdait peu à peu sa liberté au profit de ceux qui l’armaient. Dès lors, les frères Ngô ont cherché, à partir de mai 1963, à réduire la présence américaine sur le sol sud-vietnamien. Diệm demanda ainsi officieusement quelle serait la réaction américaine à une demande officielle de départ de 5000 militaires[5]. Ngô Ðình Nhu ira même jusqu’à se livrer à ce propos à une journaliste du Washington Post avant de se rétracter devant les foudres du gouvernement américain[6]. La seconde résolution de Diệm fut d’entreprendre un certain nombre de démarches, via l’ambassadeur de France Roger Lalouette ou le chef de la délégation polonaise de l’ICC[7] Mieczylaw Maneli, visant à se rapprocher du Nord-Vietnam afin de trouver une solution diplomatique au conflit et donc de préserver les deux moitiés du pays des prédations étrangères[8]. A noter que c’est cette solution qui avait déjà été avancée par son concurrent au poste de premier ministre de Bảo Đại, Nguyễn Ngọc Bích, et qu’Hồ Chí Minh s’était également prononcé en ce sens en mars et septembre 1962 respectivement auprès du journaliste Wilfred Burchett et du chef de la délégation indienne de l’ICC.

Déjà peu apprécié par ses « alliés » américains, Diệm avait franchi la ligne jaune en cherchant à pactiser avec le gouvernement d’Hanoï et les partisans de son maintien au pouvoir ne pouvaient plus le soutenir. Dès lors, l’équipe de l’ambassade américaine à Hanoï ainsi que le département d’Etat se mit à la recherche du moindre prétexte pour écarter Diêm du pouvoir pour le remplacer par quelqu’un de plus docile. Et ce prétexte allait rapidement leur être fourni…

La crise bouddhiste

L’escalade politique qui allait mener à la chute de et de son administration débuta par une simple affaire de drapeau qui aurait pu se régler simplement si elle n’avait pas été mal gérée par les frères Ngô et instrumentalisée non seulement par ses ennemis communistes mais également par les autres forces politiques, sans oublier les Américains. Ils avaient d’abord tenté la conciliation avant d’entrer dans un cycle de violence dont ils sortiront perdant.

Tout commença le jour de Pâques 1963 quand Diệm sortit de la messe d’une petite chapelle privée et constata que les drapeaux nationaux étaient noyés au milieu de ceux du Vatican. Il confia ainsi au général Trần Văn Minh et au président de l’Assemblée nationale Trường Vinh Lê qui l’accompagnaient : « Ce n’est pas possible, le drapeau national c’est quelque chose de sacré. Pourquoi le mêler à d’autres drapeaux ? Le noyer dans la masse de ceux-ci ? Sa place est au-dessus de tout. C’est sous ce drapeau que meurent nos braves soldats. Pourquoi ne pas le mettre en évidence, ne pas le respecter ? Désormais, seul le drapeau national sera arboré devant les églises, les pagodes, les édifices religieux, les autres drapeaux devront être relégués à l’intérieur. A la rigueur, on pourra admettre un ou deux drapeaux religieux à l’extérieur, juste pour montrer l’identité de la religion, mais le déploiement de quantité de ceux-ci à l’extérieur devra être prohibé »[9].

Une instruction orale fut alors envoyée aux différents échelons administratifs du pays le 5 mai 1963, soit un jour après la célébration des 25 ans de Ngô Đình Thưc (frère de Diệm) au poste d’évêque à grand renfort de drapeaux religieux catholiques. Elle ne fut néanmoins diffusée et appliquée que le 8 mai soit le jour de Vesak, fête religieuse commémorant la naissance, l’Eveil et le parinirvana (l’accession au nirvana complet) du Bouddha. Il n’en fallu pas davantage pour que des rumeurs concernant l’interdiction des drapeaux bouddhistes par le gouvernement circule. Ngô Đình Cẩn , frère de Diệm et administrateur de la province de Huê, reçu le même jour une délégation de hauts dignitaires bouddhistes et accéda à leur demande tenant à la présence de drapeaux religieux pour les festivités. La situation semblait calme jusqu’à l’attaque par un groupe de soi-disant « catholique » de la foule réunie devant le bâtiment de la radio diffusant la cérémonie ayant eu lieu à la pagode Từ Đạm. S’ensuivirent des échauffourées et plusieurs explosions faisant 7 morts[10]. Selon le rapport du gouvernement, les bombes qui ont explosées à ce moment ne contenaient pas de plastic utilisées par la police ou par l’armée.  Les documents déclassifiés par la CIA ont démontré qu’un certain « Capitaine Scott » était l’instigateur de ces explosions même si l’on ne connait pas les commanditaires[11].

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Le bonze Thich Quang Duc s’immole en signe de protestation.

A partir de cet événement, les manifestations, répressions et contre-manifestations s’enchainèrent jusqu’à l’immolation de Thích Quảng Đức le 11 juin 1963 qui en entrainera d’autres. Malgré un accord en date du 16 juin entre le gouvernement et le clergé bouddhiste après une réponse favorable aux revendications religieuses des agitateurs, les manifestations anti-gouvernement se généralisèrent. En face, le clan Ngô raidit sa position, estimant qu’une fois les revendications bouddhistes satisfaites, les troubles causés ne pouvaient être que l’œuvre d’agitateurs inféodés aux communistes[12]. On notera ainsi le rôle trouble de Thích Trí Quang, un bonze appartenant à une organisation bouddhiste militante (le groupe Ấn Quang) et donc en rupture avec la réserve politique prôné par le bouddhisme, qui, sous couvert de revendiquer des institutions démocratiques, attisera les conflits et

Madame Nhu | Biography & Facts | Britannica
Trần Lệ Xuân, dite « Madame Nhu », (1924-2011). Ngô Đình Diệm étant célibataire, elle fut, de facto, la première dame de 1955 à 1963. En exil à Rome après l’assassinat de son mari, elle déclarera, amère: « Quiconque a les Américains pour alliés n’a pas besoin d’ennemis »

chargera le président et son gouvernement[13]. Dès lors, les organismes politiques dans la main du frère du président (organisation de jeunesse, associations de bouddhistes favorables au gouvernement, le Mouvement des femmes de Madame Nhu, les organisations catholiques, etc…) furent mobilisés afin de répondre à ces soulèvements et affirmer le pouvoir des Ngô. Evidemment, cela ne fit qu’accroitre les tensions et susciter la haine pour le gouvernement. La discorde est telle que le propre père de Madame Nhu, l’ambassadeur Trần Văn Chương, qualifiera sa fille « d’insolente » et de « mal éduquée » après que celle-ci a ironisé sur le fait que les bouddhistes cherchaient à renverser le gouvernement en faisant « des barbecues de bonzes avec de l’essence importée[14] ».

L’agitation alla en s’amplifiant malgré l’engagement du gouvernement à ne pas emprisonner les personnes qui respectaient l’ordre et la mise en place d’un bureau spécial chargé de l’application de l’accord du 16 juin. Tout était devenu prétexte à manifestation, à contre-manifestation, à grève, à déclaration sensationnelle … Aussi, dans la nuit du 20 aout 1963, le gouvernement déclara la loi martiale sur proposition des 10 généraux commandant l’armée et plusieurs pagodes dissidentes furent investies[15]. Le 21, la radio diffusa une annonce du président informant la population de la mise en place d’un couvre-feu et de « l’autorisation à l’armée de la République à prendre toutes les mesures nécessaires pour vaincre les communistes et protéger le pays afin de le rendre démocratique et libre. Les spéculateurs poilitiques et ceux qui profitent de la religion et de l’attitude conciliante du gouvernement pour continuellement agir illégalement et créer du désordre, empêchant la construction d’un état de droit démocratique, portent préjudice au prestige du bouddhisme pour seulement le bénéfice des communistes [16]». Coup d’épée dans l’eau : le 22 août, le ministre des Affaires étrangères Vũ Văn Mẩu donna sa démission et se rasa la tête ; le 23, les étudiants de l’école d’ingénieur de Phú Thọ séchèrent les cours suivis par les étudiants en médecine et en pharmacie ; le 25, l’ensemble du corps étudiant manifesta à Saïgon et une étudiante fut tuée.

L’assassinat de Ngô Đình Diệm et de son frère

Les Américains, qui suivaient les événements de près, cherchèrent à calmer la situation en allant dans le sens des revendications bouddhistes demandant le départ de Ngô Ðình Nhu et davantage de démocratie tout en assurant que le régime de Saïgon ne menait aucune activité oppressive envers les bouddhistes. Cependant, un rapport de la CIA en date du 28 juin vint très vite déstabiliser cet équilibre en concluant qu’aucune concession ne serait faite par Diệm concernant la position et le pouvoir de ses frères et des membres de son clan. L’administration Kennedy était jusqu’alors partagé entre ceux qui croyaient encore à Diem et pensaient qu’éloigner Nhu suffirait à rétablir la situation et ceux qui estimaient que le temps était venu de changer d’homme. Quelques jours après l’attaque des pagodes par les services spéciaux de la présidence, les généraux Lê Văn Kim, Trần Văn Đôn et Nguyễn Khánh contactent plusieurs agents de la CIA à Saïgon afin de connaitre la position de Washington en cas de coup de force militaire. Saisissant cette opportunité, le clan anti-Diem parvint à faire accepter à Kennedy l’envoi d’une réponse portant les informations suivantes : les Américains sont favorables au départ des Nhu, le maintien de Diem est l’affaire des Vietnamiens, des moyens seront fournis aux généraux durant la phase de transition mais l’US Army ne pourra intervenir directement dans le coup d’Etat[17].

Malgré ce soutien, les conspirateurs hésitèrent encore quelques temps, jusqu’à ce que le ralliement du général Tôn Thất Đính , commandant de la IIIème armée protégeant la région Saïgon-Cholon et enfant chéri du régime, dissipe les doutes subsistant. Le 1er novembre, les conjurés déclenchent le coup et préviennent l’ambassade américaine. Les commandants des principales forces militaires de la région sont convoqués au Quartier Général de l’Etat-Major à Tân Sơn Nhứt, ceux soupçonnés de soutenir Diêm sont arrêtés, beaucoup rejoignent le complot, un colonel réfractaire est exécuté sur le champ[18]. Ainsi, en début d’après-midi tous les bâtiments stratégiques de la capitale sud-vietnamienne sont dans la main des rebelles et l’ensemble des troupes loyales à Diem sont bloquées au loin. Le président et les Nhu sont alors au Palais Gia Long, dernier bâtiment non investi par les ínurgés. Ngô Đình Diệm contacte les commandants du coup d’état et l’ambassadeur américain Cabot Lodge. A ce dernier, qui lui propose de s’exiler aux Philippines avec l’aide américaine, il répond : « Je vous rappelle que vous êtes en train de parler à un président d’un pays indépendant et souverain. Je ne quitterai ce pays que si c’est la volonté de tout son peuple. Je ne le quitterai pas sous la pression de quelques généraux rebelles ou d’un ambassadeur américain. Les Etats Unis doivent se considérer responsable de ce qui se passe[19]. »

Lorsque les forces de défense du palais se rendent aux insurgés le matin du 2 novembre, les frères Ngô ont déjà fui. Après avoir cherché du soutien auprès d’officier déjà placés aux arrêts, ils se réfugient dans l’église Saint François-Xavier de Cholon. Diệm appellent à nouveau les généraux et l’ambassadeur américain pour leur signifier son refus de se rendre et de s’exiler. C’est son officier de service qui donnera l’adresse de l’église.

Portrait of Major General Duong Van Minh, President of South Vietnam for a  brief period in 1963. Inscribed and signed to Spike Kelley. Colonel William  A. 'Spike' Kelley had a distinguised Army
Le Général Dương Văn Minh, dit « le Gros Minh », (1916 – 2001).

Les deux frères sont assassinés dans le véhicule M113 le même jour. Leur frère Ngô Đình Cẩn fut arrêté, « jugé » et exécuté le même jour. Le général Trần Văn  Đôn écrira dans ses mémoires que la majorité des 26 généraux et colonels à la tête du coup d’état était partisan de l’exil des Ngô[20]. Malgré cela, le général Dương Văn Minh, en charge de leur arrestation, passa outre et commanda leur assassinat. A la journaliste Marguerite Higgins, il dira que Diệm était bien trop populaire parmi les Vietnamiens catholiques et les réfugiés du Nord pour être laissé en vie. Lorsque l’ambassadeur américain Cabot Lodge fut informé de la nouvelle, il cria, en français, « c’est formidable, c’est formidable »[21].

L’après Ngô

Par la suite, les généraux putschistes forment un gouvernement provisoire afin de préparer l’avènement d’un gouvernement civil élargi et plus démocratique que sous Diệm. Pourtant, aucune ligne politique commune n’est trouvée, les nouveaux maitres du pays s’opposant sur de nombreux sujets au premier rang duquel l’exécution des frères Ngô. Le gouvernement d’Union Nationale se réduit à un éventail de notables cherchant à s’accaparer le plus de pouvoir possible. Cette mésentente bloqua les capacités de l’armée à réagir efficacement contre les guérilleros communistes. L’ensemble des dispositifs de sureté mise en place par Nhu fut dissous au plus grand bonheur des agents du Nord. Une chasse au sorcière fut menée contre les fonctionnaires et dignitaires réputés être loyaux au président déchu, faisant passé au second rang l’objectif commun de lutte contre le Nord-Vietnam.

S’agissant de la société sud-vietnamienne, le constat est le même : une fois la main de fer des Ngô disparus le pays se relâche et se morcelle. Les civils arrivés au pouvoir via le coup d’état militaire sont accusés d’être des fantoches par la presse, les soulèvements et immolations bouddhistes reprennent et s’intensifient, des comptes se règles contre les fonctionnaires de l’ancienne administration.

En bref, la levée des limitations de liberté institué par Diệm, la disparition du cap qu’il avait fixé pour le pays et des dispositifs de contrôle de la population sont comparables à une soupape de sécurité qui saute. Quelques semaines après le coup d’état, la CIA concluait déjà à la nécessité d’un nouveau changement de gouvernement tant la situation se détériorait[22]. Dès lors le pays commença une lente désintégration dont profitèrent les communistes et que les gouvernements à courte espérance de vie ne surent corrigés. Devant la poussée du Nord et l’alignement du Parti des Travailleurs Vietnamiens sur la ligne belliciste de Pékin lors du 9 plénum de décembre 1963 (contre la ligne « coexistence pacifique » des Soviétiques)[23], les Américains estimèrent leur « Allié » sud-vietnamien incapable de faire face et se sentir dans l’obligation d’intervenir massivement pour éviter l’expansion du communisme. Comptant

Vietnam War Protesters in Wichita, Kansas | DocsTeach
Manifestation étudiante dans la ville de Wichita, Kansas, en 1969. Les deux protagonistes de la photo évoque sans ambage le lien de subordination entre le régime de Saïgon et Washington, discréditant de fait l’intervention américaine au Vietnam.

sur sa force de frappe pour mettre rapidement un terme au conflit, Washington négligea un point qui avait été central dans la gestion de la guerre par Diệm : la viabilité d’une solution politique ne dépendant pas d’une puissance étrangère et son impact sur le facteur psychologique des combattants. En faisant débarquer un large contingent de soldats, les Américains ne firent qu’alimenter la propagande communiste concernant leur impérialisme tandis que Chinois et Soviétiques tiraient, chacun de leur côté, les ficelles derrière le rideau, évitant en cela d’être sous les feux de la rampe.

Dans le cadre de la « guerre moderne » ou « guerre révolutionnaire » menée par Hanoï et mobilisant tous les ressorts d’une société, ce déséquilibre fut fatal à l’US Army sur le long terme. Incapable de briser l’invasion du Sud par l’armée du Nord malgré le déploiement de ressources à une échelle inédite (bombardement massif, napalm, défoliant, etc…), l’enlisement américain au Vietnam se transformera en défaite politique cuisante après l’attaque général du Têt 68, et ce malgré le fait qu’elle fut un revers militaire sans appel pour les communistes. Dans sa position d’intervenant extérieur et du fait de l’absence d’un pouvoir vietnamien ferme à Saïgon, le tout lié avec les troubles raciaux et anti-conscription que connaissent les Etats Unis, la guerre du Vietnam y devient extrêmement impopulaire. Nixon tentera bien de la « vietnamiser », comme les Français durant « l’Indoch’ », dans le but d’atténuer cet aspect mais le mal est déjà fait et l’Oncle Sam sera contraint de quitter le théâtre des opérations en 1973 puis de voir le régime sud-vietnamien disparaitre en 1975.


[1] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p. 329

[2] Ibid.

[3] Wehrle, Edmund F., « ‘A Good, Bad Deal’: John F. Kennedy, W. Averell Harriman, and the Neutralization of Laos, 1961-1962 » (1998). Faculty Research & Creative Activity. Eastern Illinois University.

[4] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p. 345

[5] Ibid., p.347

[6] Ibid., p.348

[7] L’international Control Commission ou ICC est l’organisme mis en place suite au traité de Genève prévoyant la partition du Vietnam en deux partis. Elle était composé d’un représentant issu d’un pays membre du camp capitaliste, un représentant du monde communiste et un troisième issu des non-alignés, à savoir : le Canada, la Pologne et l’Inde.

[8] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p. 348

[9] Ibid., p.352

[10] Ibid., p.352

[11] Voir http://www.truclamyentu.info/the-environmental-activist/vietnamwar_the-most-ven-thich-quang-duc.html et A death in november: america in Vietnam, 1963, de Ellen J. Hammer

[12] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p. 353

[13] S’il est connu à travers le monde pour ses demandes démocratiques, Thich Tri Quang est un personnage ambigu qui participera au travail de sape des gouvernements successifs de la République du Vietnam. Il s’engagea au côté du Viêt Minh durant la guerre d’indépendance. D’après plusieurs généraux de l’ancien régime de Saïgon, le bonze serait un agent lié à la fois aux services secrets nord-vietnamiens et à la CIA. Ceci expliquerait pourquoi l’ambassade américaine lui a offert l’asile alors que la police des Ngô réprimait les mouvements bouddhistes subversifs et pourquoi il ne fut nullement inquiété par les communistes après 1975 malgré l’influence qu’il continuait à exercer sur les fidèles bouddhistes.

[14] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p. 355

[15] Ibid., p.356

[16] Ibid.

[17] Câble du 26 août 1963 de l’Ambassade du Département d’Etat, Document 290

[18] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p.360

[19] Ibid.

[20] Ibid., p.361

[21] Ibid., p.362

[22] Ibid.,p.364

[23] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien-Construction d’un Etat-nation entre Moscou et Pékin, Presse de Science Po, 2012, p.312

Uchronie #1 – Et si Ngô Đình Diệm n’avait pas été assassiné ? – Partie I : L’ascension du président et le début de la guerre idéologique.

Uchronie : Reconstruction fictive de l’histoire, relatant les faits tels qu’ils auraient pu se produire.

               L’Histoire est un thème souvent abordée sur ce blog et, à tout passionné de ce sujet, apparaissent souvent des questions commençant par « et si ? » lorsqu’un tournant chronologique est abordé. Ceci est d’autant plus vrai quand on s’intéresse à l’histoire contemporaine du Vietnam tant elle a engendré de répercussions aux quatre coins du globe.

               Aussi émergea l’idée de réécrire certains chapitres de cette histoire en proposant une chronologie alternative. Afin que les enjeux tenant à cette reprise des événements soient claire pour chacun, un rappel de la trame historique originelle sera proposé en début d’article. A noter également que cet article traite d’un personnage entouré d’une légende noire car ayant été le premier président du Sud-Vietnam et, comme le veut l’histoire écrite par les vainqueurs, souffrant d’une mauvaise réputation quelque peu exagérée issu des restes de la propagande communiste, de ses ennemis sud-vietnamiens et, comme nous le verrons, de ses « alliés » américains. Une attention particulière sera donc portée aux détails et aux sources afin de rester le plus factuel possible et donc d’éviter les réflexions partisanes, même si, évidemment, cela n’empêchera pas les plaisantins de tout bord politique de croire savoir comment pense l’auteur. Tout cela pour signifier que, pour le confort de la lecture, cette masse d’informations à traiter l’article sera divisée en 3 parties : la première traitant de l’arrivée au pouvoir de Ngô Đình Diệm et de son action jusqu’à la reprise de la guerre idéologique, la seconde traitant des troubles qui conduiront au renversement de Diem puis la troisième proposant une histoire alternative.

Dans l’histoire…

Ngô Đình Diệm à la conquête du pouvoir

Ngo Dinh Diem - Wikipedia
Ngô Đình Diệm (1901 – 1963)

En parlant du coup d’état ayant renversé le premier président de la République du Vietnam Ngô Đình Diệm, Nguyễn Hữu Thọ, chef des guérilleros communistes du Front de Libération du Sud-Vietnam (le « Viêt Công ») et futur Secrétaire Général de l’Assemblée Nationale du Viêtnam, évoqua « un cadeau du ciel[1] ».

Il faut dire que le fondateur de la République du Sud-Vietnam avait été un ennemi redoutable des communistes vietnamiens, ce qui lui vaut aujourd’hui une réputation post-mortem quelque peu déformé. En effet, on entend souvent de lui qu’il fut un dictateur égocentrique que l’arrogance et l’aveuglement dans la foi chrétienne conduisit à la catastrophe. Comme tous les mensonges efficaces, nous verrons par la suite que ces assertions sont des semi-vérités enrobées dans des considérations fallacieuses tenant à la fois au fait que Diem avait de nombreux ennemis au Sud et qu’il fut un opposant farouche et efficace à ceux qui allaient finir par vaincre et donc écrire l’Histoire.

C’est d’ailleurs la détection de ce potentiel de nuisance envers le marxisme-léninisme qui avait permis son accession au pouvoir. Fils de grand mandarin à la cours impériale de Huê et lui –même mandarin, Diệm participa quelques temps au gouvernement de l’empereur Bảo Đại avant la deuxième guerre mondiale, puis démissionna rapidement au prétexte que ledit empereur n’était qu’un instrument dans la main du pouvoir colonial. A noter qu’il ne collaborera pleinement avec les Français que pour la répression des soulèvements communistes des années 30 durant lesquels un de ses frères et deux de ses neveux seront exécutés.

Capturé par le Viêt Minh en 1945 suite à la reddition japonaise et à la déclaration d’indépendance du 2 septembre, il refuse de participer au gouvernement d’union nationale d’Ho Chi Minh. Ce dernier finira malgré tout par le relâcher peu après, voulant s’attirer les faveurs des communautés catholiques du Centre-Nord du Vietnam.

En effet, en plus d’être un patriote convaincu, Diem, de son nom de baptême Jean-Baptiste, est un catholique fervent. Il avait d’ailleurs tenté de lever des forces armées autour de cette communauté à la fois contre les forces coloniales et communistes, à l’image des Cao Đài[2].

A rebours de l’intelligentsia vietnamienne ayant élu domicile en France, Diệm choisit les Etats-Unis une fois libéré, pensant que l’avenir du Vietnam se jouerait là-bas à terme. L’enchainement des événements lui donnera raison puisque dès 1950 Washington finance à 50% l’effort de guerre français en Indochine. En 1954, c’est « l’oncle Sam » qui supervisera la mise en place du cadre de développement du tout nouveau Sud-Vietnam.

Bảo Đại – Wikipedia
Bao Dai (1913-1997)

Une fois la partition du pays décidé c’est Donald Health, ambassadeur américain au Vietnam, qui proposa à Bảo Đại , chef d’Etat du Sud, une liste de potentiel premier ministre pour mener les affaires du pays. Le problème avec toutes les personnalités proposées était leur « compromission » avec l’ex-pouvoir colonial les plaçant en position de faiblesse face à une direction nord-vietnamienne jouissant du prestige militaire et politique d’avoir défait le Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient. Un seul nom ne souffrait pas de cette lacune : Nguyễn Ngọc Bích[3]. Cependant, ce dernier avait fait partie des rangs du Viêt Minh au début de la guerre d’indépendance sans pour autant accepter d’adhérer au Parti Communiste, ce qui l’avait conduit à être excommunié puis livrer aux Français[4]. En plus de ce handicap hypothéquant sa crédibilité à lutter contre le communisme, convaincu que l’opposition entre les moitiés Nord et Sud du Vietnam ne pouvait amener qu’à leur satellisation par leur puissance tutélaire respective (respectivement Chine/URSS et Etats-Unis). Aussi prêchait il la réunification progressive du pays via la coopération technique et économique. Un point de vue entrant directement en conflit avec la politique de « containment » et de « roll –back » prôné par les Américains.

Pour toute ces raisons, Ngô Đình Diệm parvint à s’imposer à Bảo Đại malgré une campagne de charme menée auprès des intellectuels et cadres vietnamiens établis à Paris alors qu’allait débuter la conférence de Genève. Jugé doctrinaire et borné, Diệm n’avait pas fait sensation dans ces cercles. Pour autant, il avait su tisser des relations avec des personnalités américaines influentes comme le cardinal Francis Spellman, les députés Mike Mansfield et John F. Kennedy (futur président) ou le président de la Cour Suprême Williams O. Douglas. Couplé avec son inflexibilité envers les communistes, son statut de favori des Américains a fini par décider l’empereur vietnamien de le choisir pour mener les destinées pays.

La fondation de la République du Vietnam

Edward Lansdale - Wikipedia
Robert Landsdale (1908 – 1987), sépcialiste de la guerre contre insureectionelle .

Diệm quitta Paris le 24 juin 1954 pour prendre ses fonctions à Saïgon et organiser l’administration du Vietnam au du 17ème parallèle. Et à ce moment, l’état des lieux est plutôt chaotique sur tous les plans : plusieurs groupes politico-militaires (Cao Đài, Bình Xuyên, Hòa Hảo) se partagent la maitrise du terrain et le pouvoir, la France lui est ouvertement hostile et les forces françaises du CEFEO sont encore présentes, 1 million de réfugiés affluent du Nord et la destruction du Groupe Mobile 100 en marge de Ðiện Biên Phủ laisse le champ libre aux forces communistes pour accéder au Cambodge, au Laos ainsi qu’à la région des Hauts-Plateaux. En parlant de l’agitation politico-religieuse du Sud-Vietnam à ce moment, Robert Landsdale évoquait « un panier de crabe[5] ».

 Par ailleurs, ses relations se tendent rapidement avec Bảo Đại et les Etats-Unis en raison de sa vision du pouvoir qui lui aliène le reste des composantes politiques du pays. En effet, Ngô Đình Diệm, à la fois par soucis d’efficacité face à la force du pouvoir du Nord et par égotisme, cherchait à concentrer les fonctions dans ses mains et celles de sa famille[6].  Il s’oppose en celà directement à l’organisation maffieuse Bình Xuyên qui avait réussi, grâce à ses réseaux, à obtenir de lui la charge de la Sécurité Intérieure. Cela entrait en conflit avec les desseins du Premier Ministre autant qu’avec sa morale chrétienne réprouvant l’opium et la prostitution. Dans le même temps, et malgré l’intégration progressive des hommes des groupes politico-militaires à l’armée nationale, les chefs de ceux-ci s’estiment lésés dans le rééquilibrage du pouvoir et la recomposition du pays. En effet, ceux-ci entretenaient une force cumulée d’environ 20 000 soldats avec le soutien financier de la France qui leur laissait une grande marge manœuvre  tant qu’il combattait le Việt Minh[7]. Or la fin du pouvoir colonial remettait en cause leurs privilèges. Aussi, à l’initiative des caodaïstes, fut fondé le Front Uni de Toutes les Forces Nationales rassemblant l’ensemble de ses forces. Un ultimatum fut lancé à Diem en même temps que les Hòa Hảo bloquèrent le ravitaillement en riz de la capitale : il devait réformer son gouvernement et partager le pouvoir[8]. Le Général Ely, commandant en chef du CEFEO, demanda l’intervention des Américains qui, à travers l’ambassadeur Collins, prépare son remplacement.

Diệm se sait alors en sursis et doit agir vite. Il profite des combats faisant rage entre les Bình Xuyên et l’armée nationale à Saïgon le 28 avril 1955 pour les bouter hors de la ville et les décimer.

A strike on Binh Xuyen Group of North VietNam Troops , Sai Gon 1995. Carry  out by PM Ngo Dinh Diem | Ngo dinh diem, North vietnam, Vietnam
L’armée sud-vietnamienne de déployant dans les rues de Cholon le 28 avril 1955. Credits: Life magasine

Il fut également informé de la participation des Français à ce coup de main contre lui (soutien logistique et moyen de communication) et décida d’instrumentaliser l’ordre qu’il reçut de Bảo Đại, résidant depuis longtemps à Cannes, d’éviter les troubles pour se débarrasser de lui. Le 29 avril, il convoqua à 10 heures au palais présidentiel une cinquantaine de personnalités représentant 18 groupes et partis politiques du pays, et les informa des ordres du souverain vietnamien afin de recueillir leur avis. Ceux-ci se constituèrent en Comité Populaire Révolutionnaire conspuant l’empereur car accusé d’être trop éloigné des préoccupations de son pays et de son peuple et d’être bien trop proche des Français. Le Comité demanda la destitution de Bảo Đại, la dissolution de l’actuel gouvernement Ngô Đình Diệm pour que celui-ci fonde un gouvernement révolutionnaire le temps d’établir une République et, enfin, le départ définitif des Français. La décision fut annoncée à 17 heures à Diệm et à 20h à la population.

Le 30 avril, 150 personnalités supplémentaires issus de tous les bords politiques (y compris les généraux Hòa Hảo et Cao Đài) vinrent grossir les rangs du Comité Révolutionnaire empêchant par ce consensus une réaction des officiers supérieurs loyaux à Bảo Đại.

Le référendum pour sa destitution se tint le 23 octobre 1955 et l’empereur, présenté en pantin des Français et sans soutien au sein des intellectuels et de la population, fut destitué le 26 octobre 1955, laissant la place à la toute nouvelle République du Vietnam[9]. Celle-ci fut dotée d’une Constitution le 26 octobre 1956 qui, malgré les pouvoirs élargis qu’elle laissait au président (état d’urgence et gouvernement par décret), prévoyait l’élection du Président et de l’Assemblée au suffrage universel, secret et direct[10].

Quelques mois plus tard, le Général Pierre-Elie Jacquot quitta le Sud Vietnam le 28 avril 1956 avec les dernières troupes du CEFEO.

Des premiers pas prometteurs

53 Ngô đình Nhu Bilder und Fotos - Getty Images
Ngô Ðình Nhu (1910-1963)

Une fois ces problèmes internes réglés, Ngô Đình Diệm pu poser les bases de son pouvoir et construire le pays. En 1956, son frère Ngô Ðình Nhu fit paraitre un document de 200 pages appelé « Chính đề Việt Nam » (soit littéralement « A propos du Vietnam ») expliquant la doctrine politique selon laquelle le gouvernement allait agir[11]. Comme beaucoup de dirigeants ayant eu à lutter contre les communistes, Diệm considérait que seul un pouvoir fort était en mesure de leur tenir tête avec succès, un point de vue que nous avions déjà eu le loisir d’étudier avec Uwe Simon-Netto et le cas des organisations terroristes. Pour contrer un monolithisme politique qui ne recule devant rien pour atteindre ses objectifs, les démocraties libérales peuvent se retrouver affaiblie par un jeu démocratique laissant une brèche aux idées ennemies. Aussi concentra-t-il les pouvoirs civils comme militaires entre ses mains ou celles de sa famille afin de n’offrir aucune faiblesse à ses ennemis.

               Ce document présentait également la doctrine promue par le régime : le personnalisme. C’est un courant philosophique élaboré par Emmanuel Mounier dans les années 30 et inspirée de la logique kantienne qui place la valeur fondamentale de la personne humaine au-dessus de toute nécessité d’état, de tout intérêt économique, de toute institution impersonnelle. Pensée comme une troisième voie humaniste contre la logique mercantile libérale et les totalitarismes communistes et fascistes, le personnalisme d’oppose diamétralement au marxisme-léninisme en ce que celui-ci réduit la personne humaine à sa simple fonction dans l’Etat.

               Dès lors, le jeu politique du Sud Vietnam tourne autour de 2 structures politiques majeurs. On trouve d’abord le Parti Révolutionnaire Personnaliste et Travailliste (Cần Lao Nhân Vị Cách Mạng Đảng), un parti politique secret d’environ 16 000 membres dirigé par Ngô Ðình Nhu et organisé en cellule de 5 membres. Les cellules n’avaient de liens entre elles afin de ne pas être infiltrées. Cette structure permettait la promotion en sous-main des institutions gouvernementales et le noyautage de toutes les organisations du pays[12]. C’était une sorte de gouvernement de l’ombre permettant un contrôle total de la société par une répression graduée. Cette organisation était flanquée d’un parti présidentiel officiel, le Mouvement de la Révolution Nationale (Phong Trào Tranh Thủ Tự Do), afin de créer une émulation sociale autour de l’action du gouvernement. Cette organisation reprenait en tout point celle du Nord Vietnam mais sur des bases idéologiques différentes : la censure régnait et les opposants étaient sanctionnés.

               Malgré ce régime restrictif de liberté, l’action du gouvernement fut bénéfique sur le plan économique au sens large sur la période 1955-1960 – avec environ 5% de croissance moyenne[13] – avant que la reprise de la guérilla communiste au Sud ne vienne perturber les rouages des chaines de production du pays. Sans rentrer dans les détails on peut citer les principales actions du gouvernement :

  • En termes financiers , Washington mettait à disposition de Saïgon 3 types d’aides : construction directe au budget de l’Etat, la mise à disposition de dollars américains pour soutenir les importations, des aides directes pour le financement des infrastructures. Entre 1955 et 1959, ces trois soutiens représentent respectivement 1 milliards de dollars, 127 millions et 16 millions[14].
  • Sur le plan agricole, une vaste réforme agraire enclencher par l’ordonnance 57 du 22 octobre 1956 vise à redistribuer les terres cultivables laisser par les propriétaires Français ayant quitté le pays, les terres rendues exploitables par la campagne Dinh Dien de 1957,  ainsi que les terres confisquées aux propriétaires possédant plus de 100 ha. En plus de répartir équitablement les terres entre les paysans et de fournir un gagne-pain à certains immigrés venant du Nord, cette réforme avait – comme nous le verrons en détail par la suite- également un but stratégique contre les guérilleros communistes[15].
  • Le système d’enseignement fut refondu afin de parer le manque de structures, notamment au niveau universitaire du fait que la majorité des établissements d’enseignement supérieur étaient situés à Hanoï. L’éducation fut largement vietnamisée même si les établissements internationaux – notamment français et/ou catholique – furent maintenus. La réforme mis en lumière les insuffisances du système colonial par son efficacité :  entre 1954 et 1962 le nombre d’élèves dans le primaire passa de 400 685 à 1 361 422 et le nombre d’étudiants dans le cycle supérieur de 2231 à 15 217. De ce fait, le régime de Saïgon put former par lui-même une génération de cadres administratifs et techniques à même de « faire tourner le pays »[16].

Les débuts de la guerre idéologique entre les Nord et Sud Vietnam 

Dans le même temps, les frères Ngô mirent en place un dispositif à même de contrer les actions du Nord sur le territoire qu’ils administraient. En effet, en accord avec les Américains, le gouvernement sud-vietnamien avait refusé la tenue des élections prévues par les accords de Genève du fait que rien ne garantissait un vote non truqué au Nord étant donné la mainmise du Parti Communiste sur l’ensemble de la société. La réaction de Hanoï fut de réactiver son réseau de propagande afin de saper la légitimité du régime auprès des lycéens, des étudiants et des intellectuels de gauche non communiste[17]. Diệm avait d’ailleurs tôt fait de populariser les termes Viêt Công et Viêt Gian pour distinguer ses ennemis du Viet Minh qui bénéficiait d’une aura patriotique depuis sa mise en échec des Français. Une campagne de dénonciation des communistes (Tố Công) fut donc mise en place en 1956 – avec un certain succès –  afin de briser les réseaux communistes.

En réaction, les autorités du Nord déclenchèrent la campagne « Trừ Gian » ou « chasse aux traitres » visant à assassiner et mettre en scène de façon spectaculaire la mort des fonctionnaires (administrateurs, enseignants, policiers, etc…) fidèles à Diệm[18].

Cette première passe d’arme marqua le début de l’opposition idéologique Nord-Sud selon les règles de la « guerre subversive », « guerre moderne », telle que conceptualisée par le Colonel Trinquier, ou « guerre populaire » selon la théorie de Mao. Plutôt qu’une guerre « classique » reposant sur l’opposition de forces armées régulières lors de batailles rangées, ce type de conflit repose sur l’exploitation de tous les axes pouvant influer sur le déroulement du conflit, notamment sur l’aspect psychologique.

Agroville
Timbre sud vietnamien à l’effigie d’une Agroville ou hameau stratégique.

Et c’est sur ce facteur que va se jouer le conflit vietnamien. En effet, les Américains faisaient peu état de la psychologie dans leur doctrine de guerre telle qu’établie à la suite du second conflit mondial et de la guerre de Corée. Au contraire, Diệm, connaissant à la fois la tradition vietnamienne du combat asymétrique contre les Chinois et les méthodes de ses rivaux marxistes, avait saisi l’importance de ce déterminant. Aussi mit il en place, en même temps que sa réforme agraire, des communautés agricoles stratégiques baptisées « Khu Trù Mật » ou « Agroville ». Reprenant en cela les méthodes de Sir Robert Thompson lors de la répression de la guérilla communiste en Malaisie, il s’agit de regrouper la population des zones rurales ou isolées autour de bourgs fortifiés de 3000 à 3500 habitants afin de les soustraire à l’influence du Viêt Cong, qu’il s’agisse de sa propagande ou de ses assassinats ciblés à des fins de soumission (environ 1700 entre 1957 et 1960). Le gouvernement finançait les infrastructures et l’accès aux terres pour les paysans. En plus de quadriller le terrain et d’empêcher la concentration des troupes ennemies, ces dispositifs visaient à instaurer un rapport de confiance entre la population et le gouvernement quant à la capacité de ce dernier de la protéger des exactions communistes. S’il est difficile de quantifier un impact psychologique, il parait certain que la détermination et les efforts déployés par le Viêt Công pour les saboter montrent leur efficacité.

A la fin de l’année 1958, les rapports envoyés à Hanoï depuis le Sud concordaient quant aux dégâts préoccupants de la campagne « Tô Công » dans les rangs des 85 000 partisans communistes (dont environ 15 000 combattants) restés au Sud après la partition du pays. Aussi, lors de la 15ème réunion du Comité Central de janvier 1959, le Parti des Travailleurs Vietnamien décida de changer sa stratégie et d’envahir le Sud du Vietnam[19]. Après cette réunion, Hồ Chí Minh s’envola pour Pékin puis Moscou afin de demander leur aval et négocier une aide de guerre. En effet, jusqu’alors, les deux « grands frères » communistes n’avait pas souhaiter voir la situation se dégrader sur le théâtre indochinois, l’URSS vivant une période de détente suite à la déstalinisation et la Chine cherchant à consolider son économie et ne voulant pas d’un conflit à ses frontières. Pour autant, la mort de Staline et le refus de Krouchtchev de coopérer avec le gouvernement chinois quant au développement d’une arme nucléaire amorça le conflit sino-soviétique qui allait mettre les deux puissances en concurrence idéologique et matérielle s’agissant du conflit vietnamien. Mao accéda ainsi aux requêtes de la direction vietnamienne pour marquer son opposition à la politique de Krouchtchev cherchant à vaincre « le monde impérialiste » par l’augmentation du niveau de vie dans les pays communistes. Le gouvernement soviétique ne put dès lors s’y opposer sous peine d’être accusé de mollesse, de traitrise, de tiédeur ou de compromission.

Ho Chi Minh, un révolutionnaire…une ville…une piste…une autoroute | Blogue  sur l'Asie du Sud-Est - Université de Montréal
Tracé de la piste Ho Chi Minh.

De ce fait, des travaux commencèrent en 1959 pour la mise en place des voix de ravitaillement nécessaires à l’invasion du Sud qui allaient devenir la fameuse piste Hồ Chí Minh . Au cours de la même année, Lê Duẩn, dirigeant de la guérilla communiste au Sud jusqu’à 1960, accéda à la direction du Parti, l’engageant définitivement sur le sentier de la guerre. Enfin, sur la base d’une série de soulèvements provoqués par les cellules communistes dans 47 villages de la province de Bến Tre entre les 17 et 24 janvier 1960, fut créé le « Mặt Trận Giải Phóng Miền Nam » ou « Front de libération nationale du Sud Viet Nam » (FLNSV) le 20 décembre 1960. La campagne de sabotage et d’assassinat systématique des représentants du gouvernement s’intensifia sur l’ensemble du territoire, faisant près de 20 000 morts entre 1959 et 1962[1] . Les combats commencèrent à s’intensifier également, les guérilleros cherchant à poser préparer les bases d’une insurrection générale armée.


[1] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p.


[1] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p.293

[2] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p. 271

[3] Ibid, p.284

[4] Ibid.

[5] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p.291

[6] Max CLOS, La curieuse figure du président Ngo Dinh Diem, Le monde, 30 septembre 1954 https://www.lemonde.fr/archives/article/1954/09/30/la-curieuse-figure-du-president-ngo-dinh-diem_2023624_1819218.html

[7] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p.

[8] Ibid

[9] CHAPMAN, JESSICA M. “Staging Democracy: South Vietnam’s 1955 Referendum to Depose Bao Dai.” Diplomatic History, vol. 30, no. 4, 2006, pp. 671–703. JSTOR, http://www.jstor.org/stable/24915080.

[10] Ibid.

[11] http://www.yourvietbooks.com/2011/05/chinh-de-viet-nam.html

[12] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p.

[13] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p.

[14] Les idéologies dans la République du Sud-Vietnam (1954-1975), thèse de doctorat de 3ème cycle, Buu Lich, université de Paris VII, 1984

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien-Construction d’un Etat-nation entre Moscou et Pékin, Presse de Science Po, 2012, p. 284

[18] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p.

[19] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien-Construction d’un Etat-nation entre Moscou et Pékin, Presse de Science Po, 2012, p. 284