Actualités – Comprendre l’engouement des Vietnamiens pour Donald Trump

Many Vietnamese American voters prefer Trump over Biden. Here's why. - Vox

Alors que les médias ont déjà annoncé la victoire de Biden mais que les équipes de Donald Trump ont saisi le procureur fédéral sur la base de soupçons de fraude, la course présidentielle américaine est plus serré que jamais. Aussi chaque candidat a-t-il dû mobiliser le moindre votant.

               C’est dans ce contexte que se sont particulièrement distingué les quelque 2 millions de Viet Kieu (Vietnamiens d’outre-mer, 4ème communauté asiatique aux Etats-Unis) américains, présents dans certains swings states[1] (Géorgie et Texas notamment). En effet, tandis que l’ensemble des autres communautés d’Asie se sont largement prononcées en faveur du candidat démocrate, la communauté vietnamienne a majoritairement voté pour le président sortant (48% en faveur de Trump contre 36% pour Biden et 16% en faveur des candidats indépendants).

Essential Guide to Biden v. Trump: The 13 Swing States (and 2 Districts) That Will Decide the US Presidential Election
En rouge les états dont il était certains qu’ils seraient attribués à Donald Trump, en bleu à Joe Bideb, en gris les « swing states ». A noter que l’élection de 2020 fut marquée par un nombre relativement grand de swing states.

               Si le vote conservateur est une constante au sein de cette frange de l’électorat (I), le vote de cette année offre une perspective originale en raison du climat de tension particulier entre Pékin et Washington (II) mais aussi parce que l’engouement vietnamien pour Donald Trump se prolonge jusqu’au sein de la République Socialiste du Vietnam (III).

I) Un électorat historiquement conservateur et anti-communiste

A l’instar des communautés cubaines de Floride, la plupart des américain-vietnamiens sont principalement issus des flux de réfugiés politiques fuyant la répression communiste. Certains connurent même les « camps de rééducation » suite à la chute de Saïgon en 1975 avant de prendre la mer sous les tristement célèbres boat-people. Rappelons qu’entre 1975 et 1986 1.6 millions de Vietnamiennes choisirent les chemins de l’exils et que 880 000 d’entre eux furent accueillis aux Etats Unis Aussi, sans surprise, un puissant sentiment anti-communiste évoluant avec le temps en aversion pour toute prise de position ayant étant considéré comme « de gauche » et confinant souvent à la paranoïa et à la chasse aux sorcières.

Duc Tan, left, filed a libel suit after he was accused of being a communist sympathizer by Norman Le, right.
A gauche M. Tan, à droite M.Le

A titre d’exemple on peut citer l’affaire de 2004 Duc Tan Vs Norman Le, le premier attaquant le second en diffamation. En effet, M. Le avait commencé à répandre des rumeurs de sympathies pro-Hanoï de la part de M.Tan après avoir cru voir ce dernier porter un tablier de cuisine à l’effigie d’Ho Chi Minh lors d’un rassemblement communautaire, alors qu’il n’en était rien. Il avait entendu prouver ces assertions en demandant à M.Tan d’entonner l’hymne national vietnamien lors de l’audience, celui-ci ayant hésité à chanter l’hymne du régime de Saïgon. Le plaignant estime que M.Le était motivé par une rancœur personnel. Malgré le caractère anecdotique de cette histoire, elle créa une division marquée au sein de la communauté vietnamienne située dans le comté d’Orange (Orange County, Californie) et témoigne de l’actualité de ce genre de problématique parmi les Vietnamiens d’Amérique.

Il faut dire aussi que c’est au sein de cette communauté que fut fondé le Viet Tan, une organisation armée formée autour d’anciens officiers supérieurs de l’armée de Saïgon et visant à abattre le régime communiste d’Hanoï. Aussi, cette facilité à la suspicion mélangée à un environnement militaire/para-militaire et à une haine tenace issue d’expériences personnelles douloureuses a souvent mené à des dénouements violents voir meurtriers au sein de la « Little Saïgon »

Autre conséquence de ce statut de réfugié politique : beaucoup d’Américain-Vietnamiens se perçoivent comme appartenant à une catégorie d’immigrants tout à fait spéciale dans le sens où ils furent des alliés précieux du gouvernement américain dans un contexte de guerre froide. De cette façon, ils se considèrent comme plus à même de définir ce que devrait être le rêve américain que les américains issus des mouvements migratoires motivés par l’argent. Ils sont d’ailleurs confortés dans cette idée par leur réussite relative dans les affaires et dans les milieux savants comparé aux autre communautés minoritaires aux Etats Unis. Aussi la rhétorique du « racisme systémique » répandue dans les milieux de la gauche américaine et tenant les minorités comme forcément oppressées par la majorité blanche a-t-elle une prise moindre sur les mentalités américano-vietnamiennes. Raison pour laquelle certains d’entre eux participèrent d’ailleurs à des contre-manifestations en opposition au mouvement Black Live Matter lors des récents troubles aux Etats Unis.

Pour toutes ces raisons, la communauté vietnamienne vote majoritairement pour le Parti Républicain depuis 1976. Il faut néanmoins noter qu’avec les années un fossé générationnel s’est creusé entre cette génération d’anciens combattants ayant connu le Vietnam en proie à la guerre et leurs descendants nés aux Etats-Unis et bien moins dogmatiques que leurs ainés quant aux questions politiques. Ils ont ainsi tendance à voter pour le camp démocrate.

Autres changement amorcé et dont il faudra tenir compte à l’avenir : depuis l’ouverture du Vietnam en 1986 et la normalisation des relations entre Hanoï et Washington 1995, une émigration d’étude et de travaille du Vietnam vers les Etats-Unis a commencé, apportant par conséquent un flux de vietnamiens éduqué par la propagande du régime. Il se pourrait qu’à terme ces émigrés forment une part grandissante de la communauté vietnamienne aux Etats Unis et brise la tendance politique forgée par la génération des nostalgiques du régime de Saïgon.

Pour autant, cette dichotomie politique est et sera certainement atténuée par la question chinoise, cruciale pour les Vietnamiens de tout bord et de toutes origines.

II) La Chine en ligne de mire

Si vous êtes lecteur régulier de ce blog vous avez déjà pu entrevoir les péripéties de la tumultueuse histoire des relations entre le Vietnam et son grand voisin du nord (occupation millénaire, 14 invasions/tentatives d’invasion sur les 19 subies par le Vietnam, guerre de 1979, etc..) et l’animosité vivace qui saisit une grande majorité de Vietnamien à l’endroit de la politique extérieure chinoise en général et envers le Vietnam en particulier.

Or ce sentiment antichinois parmi les Vietnamiens d’outre-mer et de métropole intéresse directement notre sujet pour au moins deux raisons : il permet non seulement à Donald Trump de bénéficier d’une sympathie directe de la part de l’électorat vietnamien des Etats Unis pour son style « dur » dans ses relations avec Pékin mais aussi d’apparaitre comme le candidat le plus apte à inspirer la transition démocratique au Vietnam.

S’agissant du bénéfice qu’il tire de son attitude face à la Chine d’abord, il est clair que le fait de n’avoir engager aucun conflit extérieur pour focaliser sa politique étrangère sur le « problème chinois » donne à Trump une apparence de dirigeant inflexible face à Pékin.

S’il ne s’agit pas ici de passer en revue la politique chinoise de la présidence Trump, il est nécessaire de bien comprendre quelle dynamique l’a mûe durant 4 ans. Considérant les Etats Unis et les Américains comme les grands perdants de l’approche multilatérale jusque-là favorisée par ses prédécesseurs, à la fois sur le plan économique – avec l’internationalisation des chaines de valeur et la désindustrialisation américaine – et sur le plan militaire – le Pentagone contribuant trop comparé aux partenaires. Aussi, une de ses premières décisions pour « Make America Great Again » en tant que président fut elle de déclarer caduque les traités transatlantiques et transpacifiques – au grand dam du gouvernement vietnamien d’ailleurs – laissant le champ libre au projet de libre-échange chinois, le RCEP (récemment signé).

https://www.lemoci.com/wp-content/uploads/2020/11/rcep-asean-15-nov-2020.jpg
Signature en ligne du Regional Comprehensive Economix Partnership Agreement (RCEP) le 15 novembre 2020.

Débuta dès lors une intense période de négociation bilatérale pour la diplomatie américaine sur la base du mot d’ordre « America first ». Pour autant, le président se retrouva au prise avec la même difficulté qu’implique le rapport dépendance – rivalité qui unit Pékin et Washington. Aucune action à grande échelle ne pouvait donc être envisagée. Cela se traduisit concrètement par la mise en place de mesures protectionnistes dans des secteurs susceptibles de gêner la Chine et de ramener des emplois de l’autre côté du Pacifique (Acier, composant électronique notamment), par une intense activité de contre-espionnage contre la Chine, la multiplication des missions de patrouilles en mer de Chine du Sud et la mise sur pied d’une coalition dans le Pacifique (vente d’arme et pactes militaires).

Tsai Ing-wen | Biography & Facts | Britannica
La présidente taïwanaise lors de sa rélection en janvier 2019

Ces manœuvres furent mises en place en soufflant à la fois le chaud et le froid même si, à long terme, une ligne dure s’est cristallisée. Ainsi ; après une campagne présidentielle 2016 riche en accusation de manipulation de monnaie, d’espionnage industriel et de cyber-terrorisme ; le président nouvellement élu afficha régulièrement des marques de sympathie pour le numéro 1 chinois Xi Jinping, allant même jusqu’à le qualifier « d’ami ». Cela ne l’empêcha pourtant pas d’évoquer une éventuelle remise en cause de la politique « Une Chine, deux systèmes » lors de l’élection de la présidente Taiwanaise Tsaï Ing-wen, fervente défenseuse d’une politique peu conciliante à l’égard de Pékin. La crise du covid-19 fut même une opportunité pour Donald Trump de provoquer Pékin en désignant la maladie sous les vocables « Kung flu », « Chinese Virus », « Plague from China » (la peste de Chine) ou « Wuhan Virus ». Notons, pour finir, que le style « diplomaty Twitter » de Trump ne manqua pas de créer de vives réactions à chacune de ses sorties concernant la Chine.

Cette rhétorique assertive voire agressive à l’endroit de Pékin emporta bien sur l’assentiment d’une majorité de Vietnamiens d’Amérique ou du Vietnam, voyant dans celle-ci et malgré ses inconvénients (instabilité de la diplomatie en Asie du Sud Est ou augmentation du sentiment anti-asiatique aux Etat-Unis) des solutions pour contrer l’impérialisme chinois dont une des premières victimes serait le Vietnam. Il faut dire que parallèlement à ces événements, les internautes mercenaires du Parti Communiste Chinois – les Wumao – se répandirent en théorie du complot sur la toile au sujet de Hong Kong, soutenant que les militants pro-démocraties de la cité-état était tous d’ascendance vietnamienne et qu’un « grand remplacement vietnamien » était en marche à Hong Kong sous la supervision de Hanoï et de la CIA. Le terme de « singe vietnamien » (« vietnamese monkey ») fut ainsi martelé pour décrédibiliser les leaders étudiants hongkongais pro-démocratie. De la même façon, et bien que rien d’officiel n’ai été publié à ce sujet, la seconde vague de covid-19 au Vietnam due au franchissement de la frontière Laos-Vietnam par 3 ressortissants chinois porteur du virus constitue, selon la rumeur vietnamienne, un acte prémédité de la part de Pékin afin de déstabiliser son voisin méridional qui affichait d’excellents résultats quant à la gestion de la crise sanitaire.

L’ensemble de ces éléments donnent donc aux Vietnamiens une représentation très favorable de Trump, vue comme l’opposant numéro à l’expansion chinoise et donc soutien potentiel de la cause vietnamienne.  Cet état de fait constitue un levier que les vietnamiens anti-communistes comptent bien utiliser pour servir leurs intérêts. En effet, en reprenant la posture anti-chinoise du président américain, les militants du Viet Tan entendent démontrer que le gouvernement de Hanoï est bien trop conciliant avec la Chine Populaire du fait de la proximité idéologique des Partis Communistes Vietnamien et Chinois. Il y a ainsi de forte chance que le Viet Tan ait organisé des opérations d’agitation-propagande contre la Chine et le gouvernement d’Hanoï, participant ainsi en cela à l’émergence de manifestation violente, à l’occasion de l’affaire Formosa ou de l’ouverture des Zone Economique Spéciale aux investisseurs internationaux.

image
Exemple de caricature répandue sur le net vietnamien. On voit le Vietnam grimé en prostituée en tenue coloniale attendant l’arrivée des investisseurs chinois, représenté par Xi Jinping.

Ce faisant, ils instillent l’idée que les différents avec Pékin en Mer de Chine à propos des archipels des Paracels et des Spratleys ne pourra être réglé dans un sens favorable au Vietnam du fait de la « vassalisation » idéologique et politique du gouvernement de Hanoï, justifiant ainsi leur narratif et leur désir de voir le régime communiste s’effondrer au Vietnam. Ainsi, lors des différentes enquêtes d’opinion menée aux Etats-Unis, certains électeurs vietnamiens de Trump citait comme 1ère raison de ce choix le fait qu’il était vecteur de transition politique au Vietnam.

S’il parait clair qu’à lui seul il ne pourrait pas changer la situation, il n’en demeure pas moins que ces allégations ne sont pas sans fondement si l’on considère l’impact de l’action politique de Trump et de son image au Vietnam.

III) La popularité de Donald Trump au Vietnam et son impact sur la sphère médiatico-politique

« Si je pouvais mourir pour que M.Trump devienne président, je le ferais » peut-on lire sur une page de soutien à Donald Trump en langue vietnamienne. Au vu des développements précédents on pourrait être tenter de penser que ce genre de commentaire est issu des communautés de Viet Kieu vivant aux Etats-Unis. Pourtant, il n’en est rien. Il s’agit d’un citoyen vietnamien résidant au nord du Vietnam.

Trump et Kim quittent le sommet de Hanoï sans accord
Le numéro 1 nord coréen Kim Jong Un et le président américain Donald Trump lors de leur rencontre à Hanoï en février 2019. Le choix de la capitale vietnamienne pour cet événement d’importance mondiale a également contribué à la popularité de Trump au Vietnam.

Or, il faut bien comprendre, qu’en règle général, les Vietnamiens, surtout ceux vivant au nord, sont extrêmement rétif à parler politique soit par habitude (66 ans de régime marxiste-léniniste obligent), soit par volonté de ne pas se brouiller avec son cercle proche. Dans ce paysage politique morne, la seule exception semble être l’engouement pour le président américain qui parvient à rassembler plusieurs dizaines de milliers de fans sur Facebook, le réseau social le plus utilisé au Vietnam (un peu plus de 46 millions d’utilisateurs). Sur ces groupes, plusieurs sujets politiques, s’agissant notamment de la politique extérieure du pays, se voient être débattus alors qu’ils étaient tabous il y a encore quelques années. Inutile de rappeler que dans un pays où le Parti a la main sur l’ensemble de la presse écrite et télévisuelle et donc de l’information, ce genre de phénomène est tout à fait singulier.

En effet, en plus des considérations précédentes tenant à l’attitude de Trump face à Pékin, un grand nombre de Vietnamiens nourrissent une affection particulière pour le milliardaire américain en raison de son parcours dans les affaires lui conférant un franc parler à rebours du politiquement correct. Ce statut tranche radicalement avec celui des personnes formant l’élite dirigeante de la nation, le plus souvent bureaucrate professionnel tenant un discours guindé par la rigidité de la discipline imposée par les us des partis marxistes-léninistes au sein desquels le Politburo détermine la ligne à suivre sous peine de sanctions. On notera d’ailleurs que sur ce point, Joe Biden, membre de l’establishment américain depuis longtemps, ne brille pas aux yeux des citoyens vietnamiens sur ce point.

Caricature pro-Trump par Ben Garrison. Pour nombre de ses supporters, Donald Trump représente une alternative à un establishment politico-médiatique aux intérêts mondialistes opposés à ceux de l’Américain moyen.

« Trump est un homme d’affaire puissant, confiant et autoritaire. Tout ce qu’il fait est stratégique et calculé » estime Vuong Toan Hiep, 41 ans, résidant à Hanoï. On comprend ainsi aisément que l’affinité des Vietnamiens avec Donald Trump réside également dans leur insatisfaction et leur cynisme global concernant les constantes manœuvres communicationnelles du gouvernement visant à garder la mainmise sur le pouvoir, notamment suite aux affaires de corruption ou de saisies de terrains par la force pour des projets privés.

Face à ce phénomène et malgré la mise en place d’une loi sur la cybersécurité ainsi que d’une unité chargée de la répression sur les réseaux sociaux, l’approche « tout répressif » du gouvernement vietnamien semble bien insuffisant pour empêcher l’expansion de ce phénomène

Il serait pourtant erroné de croire que cela entraine une adhésion automatique des sympathisants de Trump aux idées développées par le Viet Tan étant donné que le fait d’habiter si près de la Chine brise forcément l’intransigeance dogmatique des anti-communistes malgré le ressentiment certains des masses vietnamiennes. De la même façon, la promotion de l’« American Dream » version guerre froide par les nostalgiques de Saïgon  correspond certes à l’idée que s’en fait l’électorat républicain mais ne convainc guère le Vietnamien moyen.

En guise de conclusion :

En définitive, le succès de Trump auprès des Vietnamiens-Américains et des Vietnamiens du Vietnam est dû à la fois à la sociologie de l’électorat vietnamien aux Etats-Unis, à son opposition frontale et parfois tapageuse à Pékin et à son statut « d’outsider » de la politique. Il constitue de ce fait un élément qui fait bouger les lignes politiques au Vietnam en participant à la généralisation d’une information alternative au Vietnam via les réseaux sociaux. Cette influence soit néanmoins être tempérer du fait de la récupération outrancière de ce phénomène par les émigrés vietnamiens anti-communistes car victime de la répression post-chute de Saïgon. De la même façon, pour des raisons géopolitiques et historiques, si la posture adoptée par l’administration Trump peut plaire aux masses, les dirigeants vietnamiens, quelque soit leur ligne, ne pourraient poursuivre une stratégie d’opposition frontale avec son grand voisin.


[1] Dans le système électoral américain, les électeurs ne votent pas directement pour le candidat. Ils votent pour des grands électeurs dans la limite des 50 états. Certains états sont acquis au Parti Républicain ( les états du centre du pays) ou Démocrate (Californie, état de New York par exemple) à chaque élection. L’expression « swing states » ou « état charnière » désigne les états qui ne sont acquis à aucun parti lors des élections et qui peuvent donc départager les candidats.

Actualité – 2ème sommet Etats-Unis-Corée du Nord : Donald et Kim jouent au poker menteur à Hanoï

image

L’évènement était historique : Kim Jong-un, Président du Parti du travail de Corée de République Populaire Démocratique de Corée et Président de la Commission des affaires de l’État et Donald Trump, 45ème président des Etats Unis se sont rencontrés à Hanoï, capitale du Vietnam, les 27 et 28 février 2019.

            Objectif : établir une feuille de route visant à mettre fin à la guerre de Corée (1950-1953) par la dénucléarisation de la Corée du Nord et le retrait des sanctions américaines et internationales contre Pyongyang.

            Pour l’occasion, le gouvernement vietnamien avait mis les petits plats dans les grands afin de faire rayonner une image pacifique du pays via cette réunion symbolique entre un ennemi d’hier et un « allié » communiste.

         Bien que cordiale, surtout comparée aux échanges de petites phrases assassines au début du mandat de Trump, la rencontre tourna néanmoins court. Le président américain quitta l’hôtel Métropole dans lequel se tenait la réunion avant le déjeuner prévu au programme, inflexible devant la volonté du numéro 1 nord-coréen de voir toutes les sanctions supprimées en une seule fois sans contrepartie concrète quand à la question nucléaire si ce n’est la visite d’un site nucléaire[1].

            Aussi l’événement créa une sensation de rendez-vous manqué pour beaucoup, mais aussi de soulagement pour certains comme nous le verrons plus loin. Evidemment la propagande nord-coréenne fustigea la position américaine, jugeant celle de son leader adoré « raisonnable » et, évidemment, les principaux médias américains attribuèrent la faute à leur président. Côté Vietnamien, bien que le mot « échec » n’apparaisse pas dans les publications en langue étrangère, c’est la conclusion officielle qui en fut tirée.

              Pourtant, comme nous pourrons le voir dans la première partie du présent article (I), le résultat n’est guère surprenant au vue de la préparation de la rencontre mais inquiète tout de même les alliés européens et asiatiques de Washington en ce que le dossier cristallise un certain nombre de craintes variant de pays en pays en fonction de leurs intérêts spécifiques (II). Seule véritablement déçue de ne pas voir la situation se débloquer, la Corée du Sud avait appelé de ses vœux la normalisation des rapports entre son alter-ego du nord et les Etats-Unis (III). Afin d’éclairer l’ensemble des tenants et aboutissants de la rencontre, il convient également de faire état des raisons pour lesquelles la capitale vietnamienne fut choisie comme lieu de rencontre et en quoi elles intéressent la situation géopolitique en Asie-Pacifique (IV).

I) Une issue décevante mais prévisible

            Si le titre de l’article fait référence à une partie de poker-menteur, c’est pour la bonne et simple raison que les deux leaders en présence ont besoin d’un coup d’éclat à l’international, aussi bien dans l’intérêt de leur pays que dans leur intérêt propre, mais qu’il dispose d’une marge de manœuvre très réduite.

            Du côté de Pyongyang, le jeune Kim Jong-un veut faire oublier la grande famine du milieu des années 90 sous le règne de son père et les tiraillements internes du pays[2]. En effet, la Corée du Nord, loin du cliché parfois abusif que peuvent en faire les médias occidentaux, connait une « marchéisation » de son économie par le bas : suite au retrait des soutiens soviétiques et chinois au début des années 90, les habitants eurent recours à la logique de marché afin de pallier à l’impuissance du pays et à la cruelle défaillance d’un système économique de type stalinien complètement obsolète[3].

image (2)
Entre 1995 et 1998, la famine en Corée du Nord aurait fait entre 1,5 et 3,5 millions de victimes

Bien que toujours officiellement illégal, cette bravade au système collectiviste connait une certaine tolérance, une « fiction légale » selon le spécialiste Anton Lankov, et permet au pays de se relever. Mieux, elle permet même de montrer la capacité d’adaptation de la population malgré les lourdes sanctions internationales. Bien entendu, la bonne volonté et la débrouillardise des nord-coréens ne suffiront pas à relancer l’économie : le Parti des Travailleurs Coréens doit ouvrir un minimum l’économie pour améliorer la situation et affermir sa légitimé, à l’instar du PCC et du PCV avant lui[4]. Problème pour Kim, la vieille garde, qui a servi son père, renâcle à la tâche en plus de se montrer parfois notoirement incompétente (dans le secteur agricole notamment).Il fut ainsi contraint de doubler les postes clés de l’économie, maintenant les collectivistes « purs et durs » en place mais en les remplaçant dans l’ombre par de jeunes cadres plus  consensuels et plus capables[5]. Les changements de dernière minute apportés à la composition de la délégation nord-coréenne venant à Hanoï montrent que cet équilibre est tout sauf stable même s’il apparait clair que l’armée restera fidèle à son président[6].

            Côté américain, la situation n’est pas moins problématique. Sur le plan intérieur Donald Trump a perdu la majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat et voit une grande partie des médias de masses américains et occidentaux vent debout contre lui (malgré des résultats économiques plutôt bons[7]), certains lui reprochant même dernièrement de ne pas intervenir dans le conflit indo-pakistanais actuel au Cachemire[8], abandonnant de fait la casquette de « gendarme du monde » qui nourrit pourtant l’hostilité anti-américaine à travers le monde. D’ailleurs au moment du sommet, l’ancien avocat du président en exercice, Michael Cohen, était interrogé par le Congrès quant à d’éventuelles fraudes lors de la dernière élection présidentielle[9]. Sur le plan de la politique extérieure, il est encore trop tôt pour faire un bilan de la guerre commerciale avec Pékin et de la refonte du système de San Francisco en Asie et les relations avec l’Europe se tendent.

            Ce qui explique l’ambiance de franche camaraderie du sommet, pourtant…

            Si les deux hommes ont besoin de régler le problème, ils ne disposent que de peu de moyens de négociations au vu de l’ampleur de l’événement: Pyongyang compte sur son arsenal nucléaire pour lui assurer une certaine sécurité et indépendance et Washington a besoin de contrepartie sérieuse pour mettre en branle la levée des sanctions.

           Or, il se trouve que la Corée du Nord tente de limiter les concessions irréversibles dans le démantèlement de son programme nucléaire, raison pour laquelle Mike Pompeo (Secrétaire d’Etat américain) expliquait au Congrès avant l’entrevue d’Hanoï que même si aucun essai balistique n’avait eu lieu depuis 2017, les activités du centre nucléaire de Yongbyon n’avaient pas cessé.

Ce qui explique également la réaction du président américain lorsque le numéro un nord-coréen « voulait une levée intégrale des sanctions. En contrepartie, il promettait d’ouvrir le site nucléaire Yongbyon aux inspections bipartites, ainsi que le gel de son programme de développement nucléaire. »

Donald Trump jugeait les propositions de la Corée du Nord insuffisantes. Le président américain voulait l’inventaire complet de tous les sites, du nombre des bombes, des missiles à tête nucléaire et leurs emplacements. Poussé par ses conseillers, en particulier John Bolton, il voulait aussi le recensement des armes chimiques et biologiques. Le président Donald Trump aurait proposé à Kim Jong-un des concessions. Il n’exige plus du tout la destruction totale et immédiate des armes atomiques, mais un calendrier et il ne demanderait pas des sanctions supplémentaires.

Plus tard, Donald Trump a déclaré qu’il « faut parfois quitter les négociations » et que « ce n’était qu’une de ces occasions ». Ensuite, « Ils étaient disposés à procéder à une dénucléarisation […], mais nous ne pouvions pas abandonner toutes les sanctions. […] Ce n’était pas approprié. » Une position ferme tout en rappelant que la Corée du Nord avait « libéré des otages [américains] » et n’avait pas « réalisé d’essais » balistiques et nucléaires depuis l’automne 2017.

Rien n’est perdu donc…

II) Les alliés européens et asiatiques de Washington inquiets

De par sa symbolique, son historique, sa gravité et sa position géographique, le conflit entre Washington et Pyongyang concerne la globalité de la scène internationale.

Résultat de recherche d'images pour "otto warmbier"
Otto Warmbier lors de son procès en juin 2017

D’une façon générale, les partenaires de Washington ne craignent pas une reprise des hostilités entre les deux protagonistes mais une attitude trop conciliante de la part de Donald Trump[10], beaucoup d’entre eux voyant dans la fin des exercices militaires conjoints Etats-Unis-Corée du Sud une concession jugée déjà bien trop importante au regard des (non) concessions nord-coréennes[11]. Il faut dire que les revirements de Trump concernant l’accord sur le nucléaire iranien[12] et les (lourdes) conséquences économiques qui ont suivi (voir le gâchis pour Renault et Peugeot pour la France[13]) ne plaident pas en sa faveur. D’autres ont gardé en tête la mort d’Otto Warmbier après son arrestation et son incarcération en Corée du Nord et s’indigne du peu de réaction de la part de la présidence américaine, qui n’aborda d’ailleurs jamais le sujet[14].

 

Notons d’ailleurs ici que la France reste le pays qui demande le démantèlement de l’arsenal nord-coréen de la façon le plus complet et le contrôle le plus drastique par les experts internationaux[15].

Il faut dire que la présence de troubles dans cette partie du monde signerait la fermeture de la principale artère commerciale mondiale qu’est la mer de Chine, ralentissant de fait l’activité économique de chaque pays. Etant donné que l’importance géostratégique de la Mer de Chine a déjà été évoquée au sein de ce blog, je vous renvoie à l’article en question : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iv-la-mdc-au-centre-de-la-mondialisation/

Il est ici nécessaire de faire cas de la situation particulière du Japon. En effet, l’archipel se distingue sur la scène internationale de part la forte probabilité qu’elle se retrouve marginalisée par les négociations entre Washington et Pyongyang à au moins deux niveaux : 1) les discussions ne pourraient traiter que de la question des missiles intercontinentaux capables de toucher les Etats Unis depuis la péninsule coréenne, négligeant les missiles à moyenne portée menaçant directement le territoire nippon[16] et 2) il apparait que le problème des enlèvements de ressortissants nippons par la Corée du Nord ne semble pas être à l’ordre du jour[17].

Partant, se retrouve en jeu pas moins que les conditions de l’entente Washington-Tokyo pour les prochaines années avec tout ce que cela implique en termes de commerce bilatérale mais aussi et surtout en termes de défense. Si la levée des sanctions à l’encontre de Pyongyang se confirme, cet isolement nippon devrait être renforcé par la reprise des relations intercoréennes[18].

image (4)
Shinzo Abe, premier ministre japonais depuis 2013.

A noter ici que le premier ministre japonais Shinzo Abe avait anticipé cette résurgence des intérêts stratégiques supérieurs divergents en Asie-Pacifique en changeant la constitution japonaise quant aux prérogatives militaires du pays (à savoir notamment la fin du pacifisme strict du pays du soleil levant)[19] et en se rapprochant de plusieurs pays d’Asie du Sud Est aux intérêts convergents, le Vietnam notamment[20].

 

La redistribution des cartes géopolitiques qu’impliquent la fin du système de San Francisco et l’éventuelle normalisation des rapports Washington-Pyongyang est un défi que Tokyo semble prêt à relever.

III) La « République Samsung » dans les starting-blocks

C’est un phénomène qui aurait sans doute fait grimacer Karl Marx : les pays capitalistes développés retarde la baisse tendancielle de leur taux de profit en trouvant de nouvelles marges au sein des pays d’Asie dans lesquels la collectivisation marxiste-léniniste et la « dictature du prolétariat » a failli dans les grandes largeurs. Il trouve d’ailleurs une matérialisation on ne peut plus concrète dans les visées économiques de la Corée du Sud chez sa sœur-ennemie du nord.

En effet, Séoul, à l’instar de Tokyo, se retrouve relativement marginalisée par la tournure que prennent les négociations entre Washington et Pyongyang, devant ainsi prouver sa capacité à se positionner « à la De Gaulle »[21]  au sein du nouvel équilibre des pouvoirs en Asie-Pacifique.

image (5)
Kim Jong-un et son homologue sud-coréen Moon Jae-in lors de la détente amorcée en 2016.

La matrice principale de ce repositionnement sera sans aucun doute le partenariat intercoréen et ce pour plusieurs raisons.

D’abord, comme nous avons pu le voir auparavant, il se trouve que la Corée du Nord est contrainte d’ouvrir son économie afin d’injecter des capitaux frais dans les secteurs tournés vers les exportations, au premier rang desquels le secteur minier représentant à lui seul 12% du PIB et 50% des exportations du pays et souffrant le plus de l’obsolescence des installations[22]. Outre les 5 milliards de tonnes de fer et les 6 millions de tonnes de magnésium, le pays dispose de 54 000 tonnes de molybdène, indispensable à la fabrication de semi-conducteurs, et surtout d’une réserve de terres rares (dont certaines entrent dans la fabrication des smartphones, tablettes, etc…) dont la quantité totale reste inconnue. 200 sites sont actuellement exploitables pour environ 2 300 milliards d’euros de minerais à extraire[23]. Evidemment, la Corée du Sud, abritant certaines des plus grandes firmes travaillant dans le secteur des technologies, regarde avec appétit ce potentiel, d’ailleurs très disputé par les compagnies minières géantes du géant chinois particulièrement vorace en minerai[24].

Résultat de recherche d'images pour "bts times"
Le groupe de Korean-Pop BTS en une du magazine time en octobre 2018. Les membres sont aujourd’hui considérés comme comptant parmi les personnes les plus influentes au monde.

Ensuite, Séoul, bien qu’affichant des résultats économiques corrects ces dernières années, est en proie à la fois à un ralentissement de son économie[25] et aux affres sociaux provoqués pas son modèle de production hyper compétitif[26]. L’ouverture d’un marché de 25 millions d’habitants partageant un fond culturel commun et sensibles à un « soft-power » sud-coréen à son zénith au niveau mondial (K-pop et cinéma)[27], manifestant une envie de consommer comparable à ce qu’ont connu et connaisse la Chine ou le Vietnam et gardés sous contrôle et disciplinés au travail par un Etat autoritaire et policier est clairement une aubaine pour les grand groupes sud-coréen. A noter ici que le « petit dragon » potentiel nord-coréen permettrait à Séoul de disposer d’une base arrière économique solide dans le cas où la guerre commerciale entre Pékin et Washington viendrait à produire des conséquences fâcheuses pour l’économie régional et mondial.

 

Enfin, déjà familier de ce type d’environnement de travail de par leurs expériences chinoises et vietnamiennes (Séoul est le premier investisseur au Vietnam), le contexte politique et notamment des droits de la population et des travailleurs ne saurait être un frein à la coopération intercoréenne. On aurait en effet tendance à oublier que la Corée du Sud fut une dictature  jusqu’en 1987 et que nombres de fleurons industriels du pays ont reçu le soutien inconditionnel de Park Chung Hee, l’homme fort du pays. Le géant Samsung en est le meilleur exemple étant donné que le scandale de corruption ayant entrainé la destitution et la condamnation de Park Geun-hye, ancienne présidente, a permis de mettre à jour les pratiques de celui-ci : fichage et harcèlement des syndicalistes, corruption des organes de santé public chargé du contrôle des normes de sécurité et de la déclaration des maladies professionnelles, caisse noire pour les actions illicites, cadence infernale entrainant des accidents industriels, horaires à rallonge pour les employés, etc…[28]

image (3)
Park Geun-hye, ancienne présidente de République de Corée fut condammnée à 15 ans de prison pour corruption. Elle aurait accepté l’équivalent de 38 millions de dollars de pot de vin.

image (1)
La « révolution des bougies »: en décembre 2016, des millions de Coréens ont manifesté pendant des semaines entières pour demander la démission de la présidente Park

Partant, une fois les questions des sanctions et du nucléaire réglées, le climat de paix sur la péninsule coréenne devrait laisser la place à un partenariat fructueux pour chacune des parties.

IV) Ce que révèle le choix de Hanoï comme ville-hôte

Si l’on ne connait pas les raisons exactes du choix de la capitale vietnamienne comme lieu de rencontre, on peut néanmoins émettre plusieurs hypothèse au vu des éléments à notre disposition et de la logique géopolitique actuelle en Asie-Pacifique.

La partie symbolique de ce choix parait évident. Si Singapour fut choisie pour la première rencontre c’est en grande partie en raison du caractère cosmopolite et neutre de la cité-Etat, la sélection de la capitale vietnamienne, tant meurtrie par les bombes américaines il y a à peine 50 ans, devrait s’entendre comme un message de paix, la ville ayant d’ailleurs été déclarée ville de la paix par l’UNESCO il y a 20 ans (ce que la propagande vetnamienne n’a cessé de rabacher avec la finesse d’une charge de rhinocéros). Si le Vietnam est capable de faire la paix avec les Etats-Unis alors la Corée du Nord peut le faire.On notera cependant que bien que voulu par le Vietnam et l’ensemble des pays d’Asie Pacifique pour des raisons économiques (l’ensemble des économies de la région sont dans le vert et une guerre serait préjudiciable à tous), ce pacifisme cache mal la source de nature conflictuelle de cette réunion et surtout l’actuelle course à l’armement dans la zone.

Résultat de recherche d'images pour "nguyen xuan phuc kim jong un"
Kim Jong-un et le premier ministre vietnamien Nguyen Xuan Phuc devant une photo d’Ho Chi Minh en compagnie de Kim Il-sung, grand père du numéro 1 cord-coréen. Cela faisait 55 ans qu’un leader nord-coréen ne s’était pas rendu au Vietnam.

Sur des bases plus concrètes, le Vietnam dut être choisi pour sa « double  appartenance »  politique, à savoir son régime marxiste-léniniste à parti unique et son économie tournée vers la mondialisation, rapprochant de fait le pays des alliés américains en Asie Pacifique (Corée du Sud, Japon) ainsi que des Etats-Unis eux-mêmes. Le but est donc de montrer à Kim Jong-un qu’il peut ne pas sacrifier son pouvoir malgré l’ouverture économique. Il consacrera d’ailleurs sa visite officielle des 1er et 2 mars à s’entretenir avec divers cadres vietnamiens afin de piocher des idées, demander conseil et obtenir des retour d’expériences quant à « l’économie de marché à orientation socialiste » telle que pratiquée par Hanoï[29]. Gardons nous cependant de considérer le modèle vietnamien comme étant directement applicable à la Corée du Nord ne serait ce que parce que les deux régimes communistes fonctionnent selon un mécanisme très différent, rendant de fait certains facteurs pertinent et d’autres en fonction du pays considéré. Sans rentrer trop avant dans les détails, le simple fait que le « Juche » (nom donné au régime politique nord-coréen) implique un pouvoir dynastique faisant des références à la Corée monarchique et féodale ainsi qu’un culte de la personnalité du leader suprême qui n’eut jamais d’équivalent au Vietnam[30], même pour Ho Chi Minh. Ainsi la simple gestion de l’exposition médiatique de la population ne se pose pas dans les même termes. Gageons tout de même que la proximité politique entre Séoul et Hanoï permettra au gouvernement vietnamien de servir d’intermédiaire au sein de la coopération intercoréenne.

Il est à noter enfin que le choix d’Hanoï fut sans doute possible grâce à un calcul politique de Pékin, d’ailleurs restée plutôt discrète à cette occasion et en passe à quelques revers au Sri Lanka ou sur le continent africain[31]. Alors, certes, le retrait des troupes américaines de la péninsule coréenne suite à un accord conduirait l’US Army à se redéployer autour de Taïwan, mais la Chine y trouverait plutôt son compte. D’abord, il faut bien comprendre que le PCC a depuis longtemps montré sa détermination à vouloir maintenir le régime nord-coréen et que, partant, il voit la rencontre entre Kim et Trump comme nécessaire à ce but et Hanoï comme un « récéptacle » sûr pour cela. Ensuite parce que le fait qu’un pays participant et que le pays organisateur soit à ses frontières montre la réussite de la politique de rapporchement avec le voisinage amorcée par Pékin en 2013, rendant ainsi crédible la bonne volonté chinoise quand elle annonce vouloir stabiliser la région[32]. Ajoutons d’ailleurs à ce point que les relations entre Pékin et Pyongyang ne furent pas toujours faciles, les Kim ayant tendance à jouer sur les craintes du « grand frère » chinois pour tenter d’en obtenir quelques avantages[33]. Enfin, engagé depuis longtemps dans les affaires économiques de la Corée du Nord, les entreprises chinoises gagneraient autant que les autres à la levée des sanctions, et ce d’autant plus que le complexe frontalier de Dandong tourne à plein régime depuis quelques temps[34].

[1] http://www.lefigaro.fr/international/2019/02/28/01003-20190228ARTFIG00042–l-issue-du-sommet-de-hanoi-aucun-accord-entre-donald-trump-et-kim-jong-un.php

[2] Bruce Cumings, D’une dynastie à l’autre, l’empire des Kim,  « Manière de voir » #162 , décembre 2018 – janvier 2019, p.16

[3] Patrick Maurus, Quand la Corée du Nord mise sur l’économie, « Manière de voir » #162 , décembre 2018 – janvier 2019, p.81

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/10/guerre-des-images-9-et-actualites-le-salut-venant-du-ciel-zones-economiques-speciales-vietnamiennes-et-deces-de-jean-francois-parot/

[5] Patrick Maurus, Quand la Corée du Nord mise sur l’économie, « Manière de voir » #162 , décembre 2018 – janvier 2019, p.81

[6] https://thediplomat.com/2019/02/how-to-handle-sanctions-relief-with-north-korea/

[7] https://www.lejdd.fr/International/donald-trump-a-un-excellent-bilan-economique-mais-pour-combien-de-tant-encore-3794879

[8] https://www.economist.com/united-states/2019/03/09/the-trump-administration-and-the-indo-pakistan-crisis?fbclid=IwAR2RglRLUFgs71VPn35zB2Z1wnI6Ta_TUMJAvtpZc09pn-oBLf2sl0rKFGM

[9] https://www.theguardian.com/us-news/2019/feb/27/full-text-michael-cohen-statement-to-congress

[10] https://thediplomat.com/2019/02/the-hanoi-summit-whats-in-it-for-us-allies/

[11] https://www.la-croix.com/Monde/Etats-Unis-Coree-Sud-veulent-interrompre-exercice-militaire-majeur-2019-03-02-1301006030

[12] https://www.franceinter.fr/monde/que-contient-l-accord-nucleaire-iranien

[13] https://www.usinenouvelle.com/article/le-groupe-psa-prepare-son-retrait-d-iran.N702834

[14] http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20181225-coree-nord-condamne-justice-americaine-mort-otto-warmbier

[15] La France absente, « Manière de voir » #162 , décembre 2018 – janvier 2019, p.90

[16]  https://thediplomat.com/2019/02/the-hanoi-summit-whats-in-it-for-us-allies/

[17] https://www.fr.emb-japan.go.jp/major_policies/abduction/index.html et https://www.lexpress.fr/actualites/1/monde/le-douloureux-sujet-des-enlevements-de-japonais-par-pyongyang_2001169.html

[18] https://thediplomat.com/2019/02/the-second-trump-kim-summit-no-good-option-for-japan/

[19] https://www.france24.com/fr/20140701-armee-japon-constitution-doctrine-pacifisme-shinzo-abe-autodefense-collective-

[20] https://www.liberation.fr/planete/2013/01/17/a-peine-elu-le-japonais-shinzo-abe-courtise-l-asie-du-sud-est-contre-pekin_874864

[21] https://asiepacifique.fr/coree-du-sud-coree-du-nord-politique-etrangere-question-nucleaire/

[22] https://asiepacifique.fr/terres-rares-coree-du-nord/

[23] idem

[24] idem

[25] http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2019/01/22/97002-20190122FILWWW00021-la-croissance-sud-coreenne-ralentie-a-son-plus-faible-taux-en-six-ans.php

[26] http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20181126-coree-sud-le-gapjil-mal-societal-preoccupe-le-pays et https://www.franceculture.fr/societe/depression-suicides-la-coree-du-sud-confrontee-a-la-bataille-mentale-qu-elle-s-impose

[27] http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part2/la-construction-du-soft-power-l-exemple-de-la-coree-du-sud?page=1

[28] Martine Baulard, La République Samsung, « Manière de voir » #162 , décembre 2018 – janvier 2019, p.55

[29] https://asia.nikkei.com/Politics/Trump-Kim-Summit/Kim-to-study-Vietnam-s-economic-reforms-during-visit

[30]Bruce Cumings, D’une dynastie à l’autre… l’emprise des Kim, « Manière de voir » #162 , décembre 2018 – janvier 2019, p.16

[31] https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/investissement-chinois-un-piege-de-la-dette

[32] https://thediplomat.com/2019/02/from-pyongyang-to-hanoi-kim-jong-uns-long-march-through-china/

[33] Dingli Shen, Quand Pyongyang jouait sur les craintes de Pékin, « Manière de voir » #162 , décembre 2018 – janvier 2019, p.36

[34] Patrick Maurus, Quand la Corée du Nord mise sur l’économie, « Manière de voir » #162 , décembre 2018 – janvier 2019, p.81

Actualité – Le Partenariat Trans Pacifique Compréhensif et Progressif  à la loupe, quels enjeux à l’établissement d’une zone de libre échange en Asie – Pacifique ?

Ambiance musicale : Swift Guad – Vice (Remix Al Tarba) : https://www.youtube.com/watch?v=EpGmws-7oTY

            Le 8 mars dernier les représentants du Canada, du Mexique, du Chili, du Pérou, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, du Brunei, du Vietnam, de la Malaisie, de Singapour et du Japon signaient le Comprehensive and Progressive Trans Pacific Partnership (ou Partenariat Trans Pacifique Compréhensif et Progressif, PTPCP pour la suite de l’article et CPTPP en anglais) à Santiago de Chile.

Version actualisée du défunt Traité Trans Pacifique (TTP) après l’annonce de son retrait par le président américain Donald Trump en 2017, le PTPCP prévoit la libéralisation poussée des échanges entre 11 pays de l’Asie Pacifique représentant 13% du PIB mondial et environ 500 millions de personnes.[1]

reunion-cp-tpp.jpg.imgo

Le traité est essentiellement constitué de mesures visant à « libérer les échanges », ce qui se traduit (grossièrement) par l’élimination des obstacles tarifaires au commerce (c’est à dire la baisse des tarifs douaniers, la privatisation de certaines entreprises publiques, la fin des subventions à l’exportation, etc…) et des obstacles non tarifaires (administratifs et juridiques pour l’essentiel). Toutefois, sur ce plan, le PTPCP est loin des traités de libre échange « classiques » étant donné le nombre particulièrement élevé de disposition à effet « derrière la frontière[2] » et l’harmonisation juridique qui en découle.

Considéré comme devant être l’acte le plus concret du pivot stratégique américain vers l’Asie inauguré par Obama, l’accord de libre échange devra se passer de la participation de son principal maitre d’œuvre.

Pourquoi ce retournement de situation ? Quels intérêts poussent les Etats Unis à se retirer d’un accord de libre échange portant leur marque de fabrique et les autres pays signataires à l’appliquer malgré tout ?

Afin de répondre à cette question, différents points doivent être soulevés : I) l’importance et la signification que revêt le traité dans le contexte économique actuelle, II) son intérêt géostratégique évident, III) son impact économique sur l’Asie (et spécialement sur le Vietnam) et IV) ce que laisse augurer l’attitude de Washington. Etant donné la quantité d’information à traiter, cet article sera divisé en deux parties.

 

I) Le PTPCP : « un accord du XXIème siècle » à la croisée des chemins économiques mondiaux.

L’installation de la zone de libre échange prévue par l’accord en question intervient alors que l’Asie Pacifique en général et la Chine en particulier montent en puissance et que les Etats Unis stagnent sur le plan économique. Cette opposition détermine largement les positions radicales qu’elle entraine sachant que la fin de la guerre froide a ouvert une ère de libéralisme sans précédent, causant au passage des dégâts sociaux et économique faute de protection adaptée (a.) et que le traité est intrinsèquement clivant de par sa composition (b.).

A) Rappel : la dialectique protectionnisme – libre échange au XXIème siècle.

A l’occasion d’une précédente chronique de l’actualité économique en Asie, nous avions tenté de décrypter le discours du N°1 chinois Xi Jinping lors du sommet de Davos 2017. Celui-ci s’était fait l’apôtre d’une mondialisation ouverte centrée sur le potentiel économique de la Chine en conspuant les barrières tarifaires de l’OMC handicapant plusieurs pans de l’économie chinoise (métallurgie notamment) et l’attitude défiante de Donald Trump concernant le libre échange (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/22/actualites-le-discours-gagnant-gagnant-de-xi-jinping-au-forum-economique-mondiale-de-davos-vers-un-retour-a-la-hierarchie-des-relations-internationales-du-systeme-tributaire/ ). Pourtant la Chine continue à protéger son économie en empêchant le contrôle de certaines entreprises par des investisseurs étrangers, en subventionnant massivement certains produits à l’exportation ou en fermant à la concurrence 39 secteurs éconmiques, etc[3]

davos

Cette attitude paradoxale est en fait la norme concernant l’approche du libre échange retenue par les états nations, sauf s’agissant de l’Union Européenne qui ne semble pas vouloir renouer avec le dynamisme économique en instaurant un minimum de protectionnisme ne serait-ce qu’à l’échelle continentale afin de juguler les crises économiques et sociales qui la place en porte-à-faux avec les masses populaires à chaque fois que celles-ci ont l’occasion de s’exprimer (en témoigne le Brexit et les dernières élections générales en Italie[4]). D’ailleurs d’après l’ouvrage Mythes et paradoxes de l’histoire économique de Paul Bairoch – que je vous recommande chaudement soit dit en passant – le libéralisme économique n’est devenu la règle des échanges économiques que suite la seconde guerre mondiale, alors que Washington structurait le bloc de l’Ouest conformément à ses intérêts bien compris avec le plan Marshall, les premières bases de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA, ancêtre de l’actuelle Union Européenne), les accords de Bretton-Woods engendrant le FMI et la Banque mondiale, etc…

Ainsi, si la plupart des leaders mondiaux tiennent très souvent des discours à forte teneur en « moraline» s’agissant du libre échange – comme Xi Jinping dans l’exemple que nous avons choisi plus haut -, il ne faut pas perdre de vue que les choix de politiques économiques ne répondent jamais à des idéologies abstraites mais à des intérêts beaucoup plus prosaïque.s De ce fait, s’étonner de la décision de retrait du TTP de Donald Trump en l’accusant de régression morale et économique c’est oublier que les Etats Unis, malgré l’image de porte étendard du capitalisme qu’ils se sont forgés, entretiennent depuis leur naissance un lien très fort avec le protectionnisme économique, y compris lors de la période ultralibérale ouverte par la révolution conservatrice de Reagan[5] (nous reparlerons plus en détail du cas américain dans la deuxième partie de l’article). Le libre-échange et le protectionnisme ne sont donc ni bon, ni mauvais en eux-mêmes (sauf à tomber dans la propagande partisane mêlant prétention d’objectivité avec intérêt particuliers), ce sont deux solutions complémentaires dont l’équilibre instable forme la base des richesses des nations.      Notons à ce titre que les différentes branches historiques du libéralisme économique ont toujours considéré qu’une forme de protectionnisme était nécessaire (sauf peut être les néo-classique comme Milton Friedman ou Francis Fukuyama) et qu’à l’inverse le protectionnisme a toujours été conceptualisé dans le cadre libéral. On en voudra pour preuve la célèbre phrase de l’économiste allemand Friedrich List, concepteur de la théorie des « entreprises en enfance » à protéger : « Le protectionnisme est notre voie, le libre-échange est notre but. »[6]. De la même façon tous les accords de libre échange sont extrêmement volumineux (l’accord instaurant l’ALENA est composé de 2000 pages) dans leur version intégrale, étant donné que très souvent les négociations visent à fixer les exceptions à la règle de libre échange

Partant les divergences mises en exergue par le PTPCP entre les pays en disent long à la fois sur son contenu et sur les divergences d’intérêts qui existe dans la zone Asie Pacifique.

B) Le TTP comme accord profond exacerbant les divergences d’intérêts.

A la base le TTP devait constituer l’action maîtresse de l’administration Obama lors de son pivot stratégique vers l’Asie[7], l’ex président américain ayant basée sa réélection sur la fin de la multiplication des bourbiers militaires de l’ère Bush, la focale asiatique n’aura entrainé qu’un redéploiement de 2500 Gis vers la base de Darwin en Australie[8]. Aussi se caractérise-t-il par un nombre de dispositions « derrière la frontière » inédit à ce jour visant à structurer un espace dans lequel plusieurs domaines juridiques sont harmonisés. Parmi ces dispositions on trouve des exigences très fortes en matière de propriété intellectuelle (notamment dans le domaine pharmaceutique où le recours au générique est limité); des règles assurant la « neutralité concurrentielle » des entreprises d’Etat bénéficiant d’aides directes ou indirectes ; l’arbitrage entre investisseurs et Etats qui peuvent amener à remettre en cause la législation d’un pays hôte; le respect des normes internationales sur le travail et notamment la liberté d’association.

Ces conditions, beaucoup des pays signataires ne les remplissent pas et beaucoup se sont éloignés des négociations notamment en raison des chantiers juridiques qu’ils auraient dû mettre en place. C’est le cas notamment des Philippines qui, bien qu’alliées traditionnelles de l’oncle Sam et même avant l’arrivée du sulfureux Duterte au pouvoir, s’étaient montrées extrêmement réticentes[9].

Il est également nécessaire de rappeler ici que cette débauche d’accords de libre-échange multilatéraux est censée palier aux blocages institutionnels au sein de l’OMC, symboles des mutations des rapports de force économique dans le monde.

Pour autant les clivages économiques ne se voient pas comblés par ces procédés et certains pays ne voient aucun intérêt à négocier par voie multilatérale ce qu’il refuse déjà de négocier au sein des instances internationales.

Le pays correspondant le plus à ce cas de figure est sans aucun doute la Corée du Sud qui, même si elle a signé depuis peu un accord de libre échange avec Washington, ne souhaite aucunement entrer en concurrence directe avec un Japon dont l’économie est relativement proche de celle de Séoul. Cette libéralisation des échanges créeraient sans aucun doute une concurrence féroce et destructrice pour les intérêts du pays du matin calme qui préfère, de facto, négocier un traité de libre échange plus adapté à ses intérêts[10].

Les débats et critiques à l’encontre de l’accord transpacifique sont d’autant plus vifs que les négociations qui l’entourent semblent vouées a un secret des plus strict que seules certaines « fuites » viennent parfois briser[11].

Victime de son opacité, le principe même d’un vaste accord de libre échange, supposant d’ailleurs la transparence du marché pour laisser jouer la concurrence, dans la zone pacifique est contesté à l’intérieur des pays participants. Cette méfiance de la part de la société civile et des populations se trouve parfois renforcée par les déclarations des partisans de ce type d’accord, en Amérique du Nord avec le NAFTA (l’accord de libre-échange nord-américain) comme en Europe avec le défunt TAFTA (accord visant à l’instauration du « Grand Marché transatlantique »,) qui tiennent plus de l’incantation ou de la prophétie que de l’analyse économique sérieuse.

Ainsi, comme nous le verrons plus en détail dans un paragraphe suivant, la question des négociations de ces accords de libre échange a créé une situation chaotique aux Etats Unis durant laquelle Obama a eu les mains liées en raison des clivages au sein même des deux partis[12].

Enfin, les différences que le TTP et son extension exacerbent le plus sont sans appels les positionnements des pays vis-à-vis de la montée en puissance du géant Chinois en Asie.

II) Un objectif géostratégique évident.

La principale cible du PTPCP est sans l’ombre d’un doute la Chine, en position dominante dans la région et rivale des Etats Unis quant à l’établissement d’une zone de libre échange. Afin de bien comprendre cet antagonisme, il est nécessaire d’analyser la genèse du PTPCP et de son rival chinois (a.) puis de mettre en lumière la source profonde de cette concurrence à la libéralisation économique en Asie Pacifique (b.).

 

A) La construction d’une zone de libre échange en Asie Pacifique coincée entre les Etats Unis et la Chine.

Considéré comme un achèvement, le PTPCP, bien qu’étant un étape notable dans la construction d’une zone de libre échange en Asie Pacifique, ne semble être qu’une phase transitoire qui devrait être amené à muter sous peu.

En effet, une mise en perspective historique de ces problématiques nous permet de constater assez facilement l’existence d’une dynamique qui n’est pas prête de s’essouffler.

            Jusqu’à la décision de Donald Trump de se retirer du TTP, l’Asie Pacifique suivait deux voies de développement : celle qui mène de l’ASEAN au Regional Comprehensive Economic Partnership (ou RCEP, que nous avions déjà évoqué auparavant[13]) et celle de l’APEC qui mène au PTPCP[14].

            S’agissant du premier cas, rappelons que l’ASEAN est d’abord une initiative asiatique visant à limiter le théâtre de la guerre du Vietnam sur lequel les Etats Unis sont en difficulté. La fin de la guerre froide opéra une transformation de fond de l’organisation régionale. Dans le cadre de l’adhésion des ennemis d’hier (Vietnam, Cambodge et Laos)[15], les pays membre lancent l’Asian Free Trade Agreement (ou AFTA) qui, malgré la bonne volonté initiale, ne donne pas grande satisfaction. Intéressé par les ressources naturelles de la zone et par la main d’œuvre bon marché, le Japon abandonne en 2000 son approche multilatérale classique pour signer un accord de partenariat économique avec Singapour, se joignant ainsi au foisonnement d’accords de ce genre dans la zone. En 2004 c’est au tour de la Chine de surprendre en parvenant à signer un accord global avec l’ASEAN. Le Japon et la Corée du Sud, alarmés par cette concurrence, lui emboite très rapidement le pas. La solution devient de ce fait confuse pour les investisseurs étrangers qui ne connaissent plus les dates d’entrée en vigueur des réductions des droits de douane, leur taux et quels pays sont concernés.

            En parallèle, alors que les Etats Unis donnait corps à l’APEC en y adhérant, une réaction « asiatique » se fair sentir par l’intermédiaire du premier ministre malaisien de l’époque qui propose l’East Asia Economic Caucus (EAEC) rassemblant les seuls pays asiatique. Cette initiative rencontre une farouche opposition auprès de l’Australie, de la Nouvelle Zélande et des Etats Unis mais survivra sous la forme du dialogue ASEAN+3 établit lors de la crise asiatique des années 90. Ce forum engendre l’East Asia Vision Group qui, par l’entremise d’une commission de travail sous responsabilité chinoise, remet au gout du jour le libre échange panasiatique avec l’East Asian Trade Agreement, projet relancé quelques années plus tard par la Corée. Entretemps, le Japon, en s’appuyant sur les travaux du think thank Economic Research Institute for ASEAN and East Asia, propose le Comprehensive Economic Partnership for East Asia comprenant l’Inde, la Nouvelle Zélande et l’Australie.

apec carte

            La fusion de l’East Asian Trade Agreement et Comprehensive Economic Partnership for East Asia donne le RCEP rassemblant 16 pays. Si la Chine s’était empressée de proposer cette formule dès l’annonce officielle du retrait de Washington du TTP, le RCEP n’est pas à proprement parler « Made in China » étant donné que les négociations continuent, le dernier « round » ayant eu lieu en Corée en 2017 et ayant laissé la porte ouverte à une autre phase en 2018.

            Pour ce qui est de la genèse du TTP, l’option américaine contre l’option asiatique du RCEP, elle trouve sa source dans la mise en place de l’Asia Pacific Economic Cooperation (ou APEC, dont un historique se trouve déjà dans les archives du blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/11/19/actualite-quel-bilan-pour-le-sommet-de-lapec-2017-au-vietnam/ ).

            En effet, c’est de ce cadre de négociation que va jouer Washington qui, après une longue période de multilatéralisme, tente de contourner le blocage des négociations du cycle de l’Uruguay à l’OMC en s’essayant au bilatéralisme pour faire avancer sa diplomatie commerciale. Après un crescendo d’accords bilatéraux, les Etats Unis, en pièce centrale du jeu commercial en Asie Pacifique, propose le Free Trade Area of the Asia Pacific (ou FTAAP) dans le cadre du sommet de l’APEC 2006 à Hanoï mais sans grand succès étant donné la faiblesse institutionnelle de l’organisation et l’opposition ferme de beaucoup d’états – et même du Congrès américain – à un accord ouverte à la Chine[16].

            Pour autant, la bonne volonté manifeste des diplomates américains fait des émules puisqu’en parallèle Singapour, la Nouvelle Zélande et le Chili établissent une zone d’échange préférentiel que rejoint le Brunei en 2006 : c’est le Trans-Pacific Startegic Economic Partnership Agreement. Marginale à sa naissance, cette entente est bientôt rallié par l’administration Obama lors de son pivot stratégique vers l’Asie en 2009 . Dès lors l’accord multilatéral semble gagner en sérieux ce qui entraine l’adhésion de l’Australie et du Pérou en 2010 suivis du Mexique, du Canada, de la Malaisie et du Vietnam. La liste des 12 pays qui auraient du signer le TTP était dès lors définitive.

En se retirant du TTP Donald Trump ouvre la voie au RCEP soutenu par les Chinois, raison pour laquelle le « TTP moins un » s’est vite imposé. On notera d’ailleurs qu’une porte semble rester ouverte à une adhésion américaine dans le sens ou le PTPCP est une version du TTP dans laquelle une vingtaine de clauses ont été gelées s’agissant notamment du traitement des litiges Etat/Investisseur, de la propriété intellectuelle et des statuts des entreprises publiques (nous en reparlerons lors du focus sur le Vietnam)[17].

Comme vous l’aurez sans doute compris en couplant la lecture de cette partie et des paragraphes précédents, la course à l’accord de libre échange en Asie Pacifique a pour but de structurer de vastes zones d’émulation économique qui, notamment par le jeu des tarifs douaniers, orientent les chaines de production de valeur ajoutée vers tel ou tel pays en fonction de la place que celui ci occupe dans ladite chaine.

ASIE-PACIFIQUE-INFOGRAPHIE-PARTICIPANTS-ARCHITECTURE-ECONOMIQUE-1280x651

Cette concurrence commerciale apparente entre deux pays hégémoniques comme la Chine et les Etats Unis est en fait un écho à un clivage beaucoup plus profond sur la scène internationale.

B) Neo-containment dans la théorie globale du « Grand Jeu ».

Lors des premières étapes de négociations, Hillary Clinton, alors au département d’état américain avait laissé entendre que l’accord de libre échange en devenir constituerait les bases d’un « OTAN asiatique ». L’influence russe étant négligeable dans le Pacifique, quelle aurait donc été la cible de cet nouvelle alliance militaire ?

Afin de répondre à cette question, il me faut réintroduire des éléments que je vous avais déjà exposés dans un précédent article que je vous recommande car plus complet : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/18/divers-poudieres-en-mdc-le-vietnam-la-ou-saccrochent-les-empires-ile-monde-eurasiatique-contre-thalassocratie-dans-la-theorie-globale-du-grand-jeu/ .

Du point de vue de la géostratégie mondiale, un modèle, hérité de la vague coloniale occidentale puis adapté à la guerre froide, prévaut aujourd’hui chez les décideurs politiques de haut niveau : la théorie du Grand Jeu. A la base trait d’esprit du poète britanniques Rudyard Kipling qui contemplait la lutte d’influence entre d’une part la Russie et d’autre part la France et la Grande-Bretagne pour la récupération des territoires Ottomans en perdition, l’expression trouve sa consistance dans les travaux de l’Anglais Halford Mackinder (1861-1947). Celui ci, persuadé de la supériorité de la race britannique, estime que la domination anglaise s’explique largement par le contrôle d’une grande mer extérieure entourant l’ile monde euro-asiatico-africaine ou « Heartland ». Il se distingue en cela de ses confrères en proposant une vision polaire globe. Selon lui, les Anglo-saxons doivent poursuivre la stratégie consistant à briser tout pouvoir hégémonique sur le continent afin d’empêcher les « puissances terrestres » de dominer les « puissances maritimes ».

heartland rimland

Cette vision est très vite reprise par l’Américain Nicholas Spykman qui l’affine en ajoutant à cette division Terre/Mer un croissant de terre nommé « Rimland ». Pour lui c’est au cœur de ce croissant que se définit le rapport de force, aussi la puissance hégémonique thalassocratique que sont les Etats Unis doivent ils cherché à tout prix à contrôler les pays du « Rimland » afin de saper l’autorité de l’hégémon terrestre soviétique et l’empêcher de s’étendre.

cold-war-imperialism_US_USSR

La perspective se perpétue aujourd’hui et explique un grand nombre de conflits mondiaux, notamment au Moyen-Orient. Ainsi Zbigniew Brezinski (1928-2017), connu pour avoir été le conseiller en sécurité nationale du président américain Carter et un homme extrêmement influent sur la maison blanche quelque soit son bord politique, écrit-il dans son dernier ouvrage Le Grand Echiquier « Il est impératif qu’aucune puissance eurasienne concurrente capable de dominer l’Eurasie ne puisse émerger et ainsi contester l’Amérique ».

Le ton est donné, l’ennemi c’est le « Heartland » russo-chinois.

Aussi, avec cette grille de lecture en tête on ne s’étonne guère de voir que la plupart des signataires PTPCP appartiennent soit à la sphère des puissances thallassocratiques (Japon, Canada, Mexique, Nouvelle-Zélande, Australie pour l’essentiel), soit aux zones correspondant au Rimland, au premier rang duquel on trouve le Vietnam sur lequel nous reviendrons.

De ce fait, si la position américaine a déçu lors du changement d’administration, c’est moins pour des raisons économiques que stratégiques, mais nous y reviendrons également dans la deuxième partie. De la même façon, ces intérêts stratégiques constituent les raisons principales de la réactivation du TTP malgré l’absence de Washington qui en a été le principal artisan et devait en être le principal moteur, notamment sur le plan militaire.

Au final se pose donc la question de savoir si 1) le PTPCP fonctionnera au point de vue stratégique et 2) si la stratégie de Trump, clairement antichinoise, de rompre la logique du libre-échange en vue d’affaiblir Pékin se révèlera plus efficace. A noter qu’à moins de faire œuvre de propagande ou de divination, aucune réponse définitive ne saurait être considéré recevable ici.

Notons néanmoins que côté chinois on a très bien compris la vision anglo-saxonne et que priorité est donc donné au projet de « nouvelle route de la soie » afin de structurer l’espace euro-asiatique autour des intérêts chinois (à ce propos lire l’article déjà présent sur le blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/08/actualite-quelle-place-pour-le-vietnam-dans-le-projet-chinois-de-nouvelle-route-de-la-soie/ ), à la mise en place du « collier de perles » et au contrôle de la mer Chine, mer semi-fermée de laquelle Pékin voudrait s’extraire afin d’accéder librement au Pacifique. Rappelons que pour se faire la Chine doit franchir deux chaines d’îles sous influence américaine plus ou moins intense. Il est ici capital de noter que le Japon, la Malaisie, le Brunei, Singapour et le Vietnam font partie de la première chaine d’île (le Vietnam indirectement par l’importance de ses côtes) et que partant il partage un intérêt stratégique commun : contenir la Chine (plus d’informations dans les articles consacrés à la mer de Chine et notamment celui qui suit : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-larg

[1] http://international.gc.ca/trade-commerce/trade-agreements-accords-commerciaux/agr-acc/cpTTP-ptpgp/impact-repercussions.aspx?lang=eng

[2] Pour pouvoir bénéficier des effets du traité en question, un pays doit mettre son ordre juridique en conformité avec les articles du traité exigeant une norme commune à toutes les parties. Ainsi, le traité quitte l’espace international pour influer sur le droit national.

[3] https://www.wsj.com/articles/tackling-chinas-protectionism-1521585170

[4] http://www.lemonde.fr/europe/article/2018/03/05/elections-legislatives-en-italie-les-partis-antieuropeens-font-le-plein_5265638_3214.html

[5] http://theconversation.com/trumps-protectionism-continues-long-history-of-us-rejection-of-free-trade-91190

[6] Friedrich List, Système national d’économie politique, 1841

[7] http://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2016/11/Asia-focus-4-Quentin-Delarue-02-11-16.pdf

[8] https://asialyst.com/fr/2017/11/28/asie-sans-etats-unis/

[9] Idem.

[10] Idem

[11] https://wikileaks.org/tpp-investment/WikiLeaks-TPP-Investment-Chapter.pdf

[12] Idem

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/22/actualites-le-discours-gagnant-gagnant-de-xi-jinping-au-forum-economique-mondiale-de-davos-vers-un-retour-a-la-hierarchie-des-relations-internationales-du-systeme-tributaire/

[14] https://asialyst.com/fr/2017/11/28/asie-sans-etats-unis/

[15] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/26/defi-30-jours30-articles-29-lasean-et-le-vietnam-de-la-posture-conservatrice-a-la-volonte-dintegration-les-limites-de-la-vision-utilitaire-vietnamienne/

[16] https://asialyst.com/fr/2015/06/16/feu-orange-pour-le-partenariat-transpacifique/

[17] https://asialyst.com/fr/2017/11/28/asie-sans-etats-unis/

 

Actualités – Les 100 ans de la révolution bolchevique au Vietnam.

Le 7 novembre dernier marquait le jour du 100 anniversaire de la prise de pouvoir en Russie impériale par les bolcheviques menés par Lénine. Celui-ci, après la fin des mouvements ouvriers révolutionnaires en Europe (notamment les spartakistes en Allemagne) et conscient de l’utilité politique de soulever les peuples colonisés contre leurs maitres, produisit une vaste propagande appelant aux révolutions nationales de type bolcheviques dans les pays « frappés d’impérialisme bourgeois ».

Un des premiers leader nationaliste de premier plan à répondre à cet appel fut un dénommé Nguyen Ai Quoc, le futur Ho Chi Minh. Persuadé, par Phan Chu Trinh[1] entre autre, des limites d’un mouvement de désobéissance civile face aux autorités coloniales, il devient révolutionnaire communiste et part à destination de la toute jeune Union des Républiques Socialistes Soviétiques pour se former politiquement au sein du Komintern[2].

HoChiMinh_VCongrèsKomintern1924
Ho Chi Minh (au centre) et ses camarades du Kominterne en 1924 à Moscou.

Après cette formation et une étape en Chine, il fonde la République Démocratique du Vietnam à l’occasion de la déclaration d’indépendance du 2 septembre 1945[3]. Cet état se revendique du Marxisme- Léninisme et est modelé sur l’organisation soviétique.

Depuis et malgré l’ouverture économique de 1986 à l’occasion du « Renouveau », le Vietnam a maintenu la mention « Marxiste-Léniniste » dans sa Constitution malgré l’érosion patente de l’idéologie au sein de la population.

            Comment s’est donc traduite concrètement la célébration de cet anniversaire au Vietnam ?

En substance les officiels vietnamiens célébraient l’esprit d’indépendance et d’émancipation que représentait la révolution bolchevique pour une nation issue de la décolonisation. La dimension sociale était également soulignée dans la vulgate marxiste. Pour le gouvernement vietnamien les bolcheviques ont ébranlé le monde en ouvrant une nouvelle ère de l’histoire humaine.

Pour autant, bien que célébré, l’idéologie marxiste – léniniste n’a jamais été seule dans les discours officiels. Ainsi lui est il souvent accolé la « pensée Ho Chi Minh » et le « réalisme économique » qui ont permis au Vietnam de rester dans le chemin du socialisme en évitant les échecs de l’URSS et de l’Europe de l’Est tant du point de vue économique que politique.

Ainsi le discours tenu par Hanoï est il le suivant : l’actuelle république démocratique du Vietnam est héritière directe de la révolution d’octobre même si l’idéologie issue de celle-ci n’est pas suffisante à expliquer l’état économique et politique du pays. Mieux, le pays a appris des erreurs de la révolution d’octobre pour persévérer dans la voie du socialisme, permettant au passage au secrétaire général du PCV de rappeler les progrès du Vietnam depuis 1986 et d’appeler au renforcement du Parti pour le rendre plus combatif, plus efficace et plus transparent[4].

Dans une moindre mesure cette date anniversaire a également été l’occasion pour le Vietnam et la Russie de conforter leurs bonnes relations diplomatiques par l’évocation de la révolution bolchevique.

D’un point de vue événementiel le Vietnam s’est montré très actif pour l’occasion.

Lénine
La statue de Lénine au centre d’Hanoï.

Bien sûr plusieurs réunions politiques ne manquant pas de solennité ont eu lieu. Ainsi un meeting spécifique réunissant tous les notables, anciens et actuels, du Parti ainsi que les associations d’amitié russo-vietnamienne ou d’anciens étudiants vietnamiens en Russie. Avant ce plenum exceptionnel de nombreux officiels ont tenu à déposer des fleurs devant la statue de Lénine sur l’avenue Dien Bien Phu de Hanoï.

Le Vietnam a également participé à plusieurs ateliers de réflexion internationaux réunissant plusieurs formations marxisantes ou communistes durant la date anniversaire ou peu avant : le forum de Moscou le jour même de l’anniversaire de la révolution[5] (tenus après que le Vietnam se soit activement investi dans sa préparation[6]), un forum en Inde en janvier dernier à l’initiative du PC Indien.

L’événement est également l’occasion pour le Vietnam d’organiser des expositions de peintres soviétiques/russes ou de peintre vietnamien ayant étudié l’art du « réalisme socialiste » en Union soviétique[7].

Vladimir Serov lénine proclame le pouvoir des soviets 1947
Exemple d’art réaliste soviétique: Vladimir Serov, Lénine proclamant la créationd ‘un gouvernement soviétique, 1947.

Se tiennent également plusieurs des événements d’avantages tournés vers les relations russo-vietnamiennes sur fond de révolution d’octobre plutôt que sur la révolution en elle même : une semaine du livre russe[8] et des rencontres amicales avec la communauté russe vivant au Vietnam[9].

L’anniversaire est cependant resté cantonné à l’élite politique et aux universitaires vietnamiens, les masses vietnamiennes ne s’étant guère mobilisées pour l’événement.

Il faut dire que plusieurs facteurs jouent en ce sens comme le fait que la grande majorité des vietnamiens n’aiment guère parler politique et histoire en raison des faiblesses patentes de l’histoire officielle et du monopole du PCV sur la politique. Si les anciennes générations ont été fortement influencées par l’idéologie marxiste-léniniste, notamment à cause de la guerre contre les américains, et qu’elles se sont mobilisées, il est évident que cette influence a fortement décru s’agissant des générations nées peu avant et après 1986, année de l’ouverture économique du pays.

Par ailleurs, comme une sorte de revanche, la partie sud du pays, la plus importante économiquement, n’apprécie guère ces événements liés à une histoire communiste contre laquelle la plupart des familles ont lutté au côté des américains.

Ensuite depuis début novembre le centre du Vietnam est touché de plein fouet par une série d’événements climatiques grave ayant déjà provoqué la mort de plusieurs dizaines de personnes, le déplacement de plusieurs milliers et un blocage de la haute saison touristique dans les provinces des villes les plus visitées à cette époque de l’année (Da Nang, Hoi An et Nha Trang notamment)[10].

Enfin il faut bien garder à l’esprit que le Vietnam est également le pays qui accueille le sommet de l’APEC (l’Asie Pacific Economic Cooperation[11]) à Da Nang entre le 6 et le 11 novembre 2017 et que ce forum est très important pour le Vietnam du point de vue de sa diplomatie et de son économie. En effet, suite au Renouveau de 1986, le Vietnam a inauguré une diplomatie tous azimut pour sortir de son isolation provoquée par la chute de son « grand frère soviétique » et pour échapper autant que faire se peut à l’influence de son titanesque voisin du nord qu’est la Chine[12].

photo de groupe de la réunion de l'apec.jpg
Photo de groupe des chefs d’état et de gouvernement des pays membres de l’APEC à Da Nang le 11 novembre dernier.

Du point de vue de la célébration de la révolution bolchevique cela implique deux conséquences majeures :

  • Célébrer trop solennellement la naissance du marxisme-léninisme reviendrait pour Hanoï à mettre l’accent sur sa proximité idéologique avec Pékin, alors que le PCC utilise justement celle-ci pour créer des liens diplomatiques rappelant les liens de vassalité « traditionnels » entre l’empire du Milieu et son petit voisin du sud[13].
  • Dans cette stratégie d’équilibre des puissances et d’ouverture du jeu diplomatique vietnamien, insister trop lourdement sur un héritage marxiste-léniniste pourrait handicaper le corps diplomatique vietnamien en raison de la nature extrêmement clivante de l’événement. Rappelons également que le Vietnam compte énormément sur les Etats Unis pour contrebalancer l’influence chinoise et que ceux ci sont extrêmement anti-communistes. On notera d’ailleurs que le président américain Donald Trump avait appelé à baptiser la date anniversaire du centenaire de la révolution bolchevique « journée nationale des victimes du communisme » juste avant une tournée asiatique l’emmenant en Chine et au Vietnam, deux pays ouvertement communistes[14]. Ni Hanoï, ni Pékin n’ont répondu à cette envolée, jugeant plus pragmatique de ne pas relever.

On ne peut ici qu’établir un parallèle avec la forme qu’a pris la commémoration en Russie en l’influence de cette commémoration « mère » sur le Vietnam par l’intermédiaire de l’actuelle ou ancienne diaspora vietnamienne en Russie/URSS.

En effet, rappelons que le Vietnam, alors en pleine guerre contre les américains, fut pris entre deux feux lorsque le conflit sino-soviétique dégénéra en 1969, date à laquelle les mouvements de troupe des deux côtés de la frontière entre la Chine et l’URSS laissait présager d’un conflit majeur.

Après avoir tenté une politique d’équidistance entre les deux puissances majeures du bloc soviétique, le PCV opta pour un rapprochement radical avec les soviétiques en 1978 pour un ensemble de raisons diplomatiques, économiques, historiques et militaires qu’il serait trop long à exposer ici. Retenons seulement que Pékin s’était allié avec les Khmers Rouges de Pol Pot en 1976 et que ceux ci perpétrèrent des massacres dans les villages vietnamiens au Cambodge.

La rupture entre Hanoï et Pékin fut définitive lorsqu’en 1979 les troupes vietnamiennes arrivent au Cambodge pour mettre fin à la folie meurtrière du régime des Khmers Rouges.

propagande-contre-amecc81ricain-et-chinois
Caricature vietnamienne des leaders américain, Jimmy Carter, et chinois, Deng Xiaoping, accusés par le PCV de se nourrir du nazisme en aidant l’installation du régime anti-vietnamien de Pol Pot.

Ainsi dès 1979, le Vietnam vit sous perfusion des aides soviétiques et n’entretien des relations diplomatiques uniquement avec l’URSS et les pays du Conseil d’Aide Economique Mutuelle réunissant les satellites communistes d’Europe de l’est. Dès lors la formation des élites vietnamiennes passe par une éducation soviétique quelque soit le domaine[15].

Aussi les vietnamiens constituaient encore 90% de la communauté étrangère lorsque l’URSS éclate même après que plusieurs ressortissants soient rentrés au pays après la fin des guerres[16].

La longue durée de ces liens ainsi que leur profondeur forment une base sur laquelle les deux pays capitalisent à l’heure actuelle pour servir leurs intérêts directs : le Vietnam voit dans la Russie un allié traditionnel et puissant au niveau régional qui peut influencer la Chine, car faisant partie de la coopération de Shangaï, et qui de plus est un producteur d’arme important ; la Russie pour sa part considère le Vietnam comme une tête de pont stratégique en Asie du Sud Est lui permettant d’être présente militairement et économiquement sur un théâtre clé de la politique mondiale[17].

On peut de ce fait estimer, comme pour l’APEC, que le PCV vietnamien, qui avait fustigé les méthodes de Gorbatchev dans la phase terminale de la Perestroïka en estimant que c’était une trahison semble ménagé la Russie en ne mettant pas en exergue cette période même s’ils se glorifient de continuer dans la voie du socialisme.

C’est certainement pour cela que le programme des festivités se ressemble dans les deux pays.

En effet la Russie a également prévu une commémoration très peu solennelle du centenaire réservée à un public de spécialistes. D’après Sergueï Karychkine, directeur des services de renseignements extérieurs et président de la société d’histoire russe, « l’anniversaire (du centenaire de la révolution d’octobre) n’est pas fait pour organiser des événements solennels ou pour être fêté mais pour en tirer des leçons »[18].

Il faut dire que la Russie actuelle est prise dans un paradoxe qu’elle ne paraît pas à même de trancher tant les stigmates des 70 ans de gouvernement soviétiques semblent sensibles pour Moscou. Ce dilemme est quasi totalement représenté en la personne du président russe qui, bien que produit de la Russie Soviétique, a reprit à la Russie Tsariste ses valeurs traditionnelles tout en louant sa stabilité. Un exemple encore plus éclairant à ce sujet réside également dans le fait que l’Eglise Orthodoxe Russe a canonisé le Tsar Nicolas II alors que Lénine, leader des bolchéviques lors de son assassinat ainsi que celui de sa famille, trône encore sous son cercueil de verre en plein centre de Moscou. La réconciliation entre les « Rouges » et les « Blancs » n’est donc toujours pas faite en Russie malgré les efforts du gouvernement depuis le début de l’ère Elstine. Il est ainsi notable que le comité en charge de la commémoration du centenaire soit composé de diverses personnalités indépendantes et même critique du pouvoir alors les représentants politiques des mouvements communistes et monarchistes n’y ont pas le droit de citer[19].

Afin de comprendre la révolution bolchévique et le jeu politique de la Russie post-URSS ainsi que leurs influence sur le Vietnam, la révolution d’octobre doit être mise en perspective avec une autre révolution russe de février 1917.

Nicolas_II_2
Nicolas II, dernier Tsar de Russie.

Celle-ci avait vu l’abdication du Tsar Nicolas II et de la dynastie des Romanov au profit d’une coalition entre les Soviets et les libéraux républicains. La Russie tsariste était alors en plein marasme économique et sociale alors que la guerre contre l’Allemagne tourne en défaveur des troupes russes. Les lacunes industrielles du pays ne lui permettaient pas d’affronter la machine de guerre allemande bien plus performante pour approvisionner les troupes sur le front. Le tissu industriel est exsangue et le chômage explose en même temps que le prix des denrées de premières nécessités.

Ainsi quand l’usine d’armement Poutilov de Petrograd (Saint Pétersburg) ferme ses portes à défaut d’approvisionnement suffisant. Des grèves et des émeutes éclatent quasi instantanément au son de « Du pain, du travail ! », « Vive la République » et « A bas la guerre ! ». Les forces de répression sont complètement débordées par l’ampleur du mouvement et la virulence des manifestants.

Aleksender Kerensky
Aleksender Kerensky, leader de la mouvance libérale-républicaine après la révolution de février 1917.

Le mouvement est alors noyauté par les factions révolutionnaires libérales-républicaines et marxistes (menchevik, bolchevik, socialistes révolutionnaires) constitués en soviets. Deux mouvements s’ébauchent et s’emploient à mettre à bas la monarchie en s’appuyant l’un sur l’autre (le chef du gouvernement libérale, Kerensky, fera relâcher des révolutionnaires « rouges » à des fins de combines politiques contr le tsar). Ces deux mouvements se partagent le pouvoir lorsqu’un comité provisoire de salut public se forme à la Douma[20] : les libéraux dominent le gouvernement au travers du Parti constitutionnel démocratique et défendent une vision de la Russie sur le modèle des démocraties libérales occidentales alors que les soviétiques maillent le territoire de la Russie de comités ouvriers et militaires reposant sur l’autogestion et le suffrage universel direct.

Malgré cette opposition idéologique apparente, la force de l’alliance amène à l’effondrement de la monarchie tsariste en mars 1917. Ce changement de régime soudain, inattendu et à moindre coût soulève une vague d’enthousiasme et de libéralisation dans l’attente de la formation d’une assemblée constituante. Le gouvernement provisoire russe forme l’éphémère République de Russie applique un vaste programme de réforme des institutions pour le démocratiser. Les bolcheviks de Lénine ne participe pas au gouvernement mais parviennent à imposer l’instauration de soviets par le biais des mencheviks et des sociaux-révolutionnaires.

Pourtant, devant la pression internationale de la Triple Entente (France et Angleterre notamment), la Russie libérale est sommée de poursuivre la guerre et d’ouvrir son économie aux capitaux étrangers, aggravant de fait la situation sociale et militaire de la Russie tout en n’ayant pas la force de prévenir l’écroulement de l’empire tsariste via la prise indépendance des plus petites nations périphériques (Géorgie, Arménie, pays turcophones d’Asie centrale, etc…).

Les graines de la Révolution d’octobre étaient semées[21]

De l’avis de plusieurs observateurs russes et internationaux, la fin de l’URSS et les réformes ultralibérales du gouvernement Elstine dépeçant l’appareil de production publique sur un modèle de démocratie parlementaire et sous la pression des canons économiques libéraux internationaux (OMC, Banque Mondiale, OCDE, etc…) peuvent être vues comme une revanche de la révolution de février sur la révolution d’octobre. Il a fallu attendre le militaire Poutine pour lutter contre les milieux d’affaires des oligarques russes défendant les intérêts de la finance mondialisée contre les intérêts russes[22].

Ainsi le gouvernement vietnamien, ayant réagi à l’effondrement de l’URSS par un rapprochement conservateur avec la Chine, voie dans l’expérience russe un contre modèle justifiant le maintien du régime socialiste au nom d’une idéologie protectrice de la situation sociale et de la souveraineté du pays tout en jouissant d’un progrès économique rapide. En ce sens le Vietnam tire des leçons de la Révolution bolchevique au moins autant que la Russie elle même à propos de la transition politique d’un régime fondé sur une base marxiste-léniniste.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/10/15/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-chine-et-vietnam-sous-domination-dilemme-de-la-reforme-ou-du-conservatisme-con-2/

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/10/29/fiche-de-lecture-alain-ruscio-ho-chi-minh-textes-1914-1969-lharmattan-1990/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/08/defi-30-jours-30-articles-11-retour-de-france-de-russie-de-chine-les-divisions-du-mouvement-communiste-vietnamien/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/celine-marange-le-communisme-vietnamien-1919-1991-construction-dun-etat-nation-entre-moscou-et-pekin/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/09/02/actualite-declaration-dindependance-vietnamienne-que-sest-il-passe-le-2-septembre-1945/

[4] http://vovworld.vn/fr-CH/chronique-du-jour/la-revolution-doctobre-et-le-renouveau-du-vietnam-591709.vov

[5] http://vovworld.vn/fr-CH/actualites/la-revolution-doctobre-russe-celebree-partout-dans-le-monde-591868.vov

[6] http://fr.nhandan.com.vn/dossier/dossier-histoire/item/3474471-le-vietnam-au-groupe-de-travail-en-l%E2%80%99honneur-de-la-revolution-d-octobre-russe.html

[7] https://lecourrier.vn/le-programme-lepopee-doctobre-%E2%80%8Bloue-la-revolution-doctobre-russe/438385.html

[8] https://lecourrier.vn/le-centenaire-de-la-revolution-doctobre-russe-celebre-en-grande-pompe-au-vietnam/438548.html

[9] http://vovworld.vn/fr-CH/actualites/la-revolution-doctobre-russe-celebree-partout-dans-le-monde-591868.vov

[10] http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/11/06/le-typhon-damrey-cause-des-dizaines-de-morts-au-vietnam_5210681_3244.html

[11] La coopération économique pour l’Asie-Pacifique est un forum économique intergouvernemental créée en 1989 visant à faciliter la croissance économique, la coopération, les échanges et l’investissement de la région Asie Pacifique.

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/22/actualites-le-discours-gagnant-gagnant-de-xi-jinping-au-forum-economique-mondiale-de-davos-vers-un-retour-a-la-hierarchie-des-relations-internationales-du-systeme-tributaire/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/08/actualite-quelle-place-pour-le-vietnam-dans-le-projet-chinois-de-nouvelle-route-de-la-soie/

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/22/actualites-le-discours-gagnant-gagnant-de-xi-jinping-au-forum-economique-mondiale-de-davos-vers-un-retour-a-la-hierarchie-des-relations-internationales-du-systeme-tributaire/

[14] http://www.europe1.fr/international/100eme-anniversaire-des-revolutions-russes-donald-trump-declare-la-journee-nationale-des-victimes-du-communisme-3486464

[15] Marangé Céline. Les relations politiques de l’Union soviétique avec le Vietnam de 1975 à 1995. In: Outre-mers, tome 94, n°354-355, 1er semestre 2007. L’URSS et le Sud. pp. 147-171

[16] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/04/21/poudrieres-en-mdc-viii-strategie-vietnamienne-en-mer-de-chine-internationalisation-des-conflits-et-deni-dacces/

[17] Idem.

[18] http://www.levif.be/actualite/international/revolution-d-octobre-le-centenaire-celebre-sans-eclat/article-normal-742553.html

[19] Idem.

[20] Parlement russe.

[21] https://www.herodote.net/8_mars_1917-evenement-19170308.php

[22] http://russiepolitics.blogspot.fr/2017/11/revolution-oblige.html

Poudrières en Mer de Chine IX – Les litiges territoriaux sino-philippins en MDC devant la justice internationale. Comment comprendre la sentence du 12 juillet 2016 de la Cour Permanente d’Arbitrage de La Haye ?

            Le 12 juillet 2016, la Cour Permanente d’Arbitrage (CPA) de La Haye a rendu une sentence après que Begnigno Aquino, ex président des Philippines, ait engagé une procédure devant la justice internationale le 22 janvier 2013 suite à une altercation entre la marine philippines et chinoise au large des récifs de Scaborough (zone disputée entre la Chine et les Philippines).

La-Cour-Permanente-Arbitrage_1_1400_996
Petit complément d’information concernant la CPA

            Cette décision était très attendue à la fois par les pays riverains de la MDC et par la communauté internationale dans le sens où les questions soulevées en l’espèce touche à l’interprétation de la Convention de Montego Bay[1]. De ce fait la sentence du 12 juillet dernier fonde le droit aux revendications des différents pays se disputant les archipels en MDC du Sud et constitue un test pour la viabilité de la Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer (CNUDM, autre nom de la convention de Montego Bay, plus loin la Convention), grande fierté des institutions onusiennes considérée comme une Constitution internationale concernant les mers.

            La CPA de par sa sentence est allée dans le sens du pays requérant l’arbitrage (les Philippines) en niant les droits chinois sur les zones contestées.

            L’ensemble de la presse internationale (sauf la presse d’Etat chinoise évidemment) s’est félicité de cette décision en estimant que la Chine avait subi un camouflet et que, le droit étant fixé, la sentence préviendrait toute nouvelle provocation chinoise dans la zone.

            Nous allons tenter de démontrer au contraire que l’aventure juridique philippine a été contre-productive en MDC et que la sentence n’a qu’une portée symbolique limitée. Il faut donc dans ce sens replacer le cas qui nous intéresse dans son contexte (I) pour étudier la décision de droit en elle même (II) puis détailler les arguments soutenant le fait que la Chine « garde la main » après la sentence (III). Une dernière partie sera également consacrée au rôle joué par le Vietnam dans le déroulement de cette affaire (IV).

I.Contexte de la sentence

Il ne s’agit pas ici de rappeler l’ensemble des aspects tenant au sujet, déjà développés précédemment et qui peuvent être transposés d’une focale « Vietnam-Chine » à une focale « Philippine – Chine » (Convention de Montego Bay et merritorialisation[2], enjeux attachés à la maitrise de la MDC[3], stratégie chinoise en mer de Chine, théorie des lignes, « langue de bœuf » chinoise[4][5], état des lieux général concernant les revendications et les occupations effectives[6]) mais de comprendre le déroulement des événements menant à la saisine de la Cour.

S’agissant plus particulièrement des différents sino-phillippins, le gouvernement des Philippines revendique officiellement la partie Nord/Nord Est de l’archipel dit des Spratleys et contrôle effectivement 9 îles et îlots[7]. Les revendications officielles contre la Chine seront détaillées plus loin dans l’artice.

revendication philippine et chinoise
Carte représentant les revendications et zones de controle effectifs chinoises et philippines en MDC du Sud.

La superposition de la « langue de bœuf » et de la ZEE que peut revendiquer les Philippines engendrent, au delà du problème de souveraineté, des enjeux concernant la maitrise de trafic maritime, la pêche et les hydrocarbures. Cet article n’ayant pas pour but de détailler tous les éléments concernant ces questions, nous nous contenterons de résumer la situation de fait menant à la saisie de la CPA. Pour ceux qui voudraient plus de renseignement je vous conseille le site suivant (en anglais) : https://www.twomargins.com/c/South-China-Sea-Ruling:-July-12,-2016-hjwbkr

En effet d’un point de vue géographique, la position de la ZEE philippine, entre Taïwan et l’archipel des Philippines, constitue en partie un des « cadenas » permettant de fermer la MDC du Sud et donc d’éventuellement bloquer l’accès à l’Océan Pacifique à la Chine (selon la théorie stratégique de la maitrise des détroits[8]). Le contrôle de ce détroit, le détroit de Luçon, se joue donc ici entre la puissance chinoise et les Philippines que l’on peut considérer comme une tête de pont américaine étant donné l’histoire coloniale qu’a subit l’archipel et la proximité systématique des intérêts géo-stratégiques philippins et américains dans la région[9].

Les litiges touchent également à l’exploitation des hydrocarbures en MDC. On peut noter de façon préliminaire qu’un accord d’exploration commune avait été trouvé conjointement entre les Philippines, le Vietnam et la Chine en 2005 mais que cet accord avait été dénoncé en 2008 par Manille qui jugeait que l’application de l’accord ne pouvait que conforter la Chine et le Vietnam dans leurs revendications (non fondées du point de vue Philippin). On recense ainsi 3 cas de litiges tenant au pétrole : les concessions pétrolières « Reed Bank » depuis juin 2002, les concessions « Calamian Ouest » depuis janvier 2006, les concessions « Palawan Nord Ouest » depuis juin 2011. Dans les trois cas les autorités philippines forment des contrats avec diverses sociétés pétrolières à des fins d’exploration et subissent à chaque fois les revendications chinoises estimant les réserves d’hydrocarbure dans sa ZEE et ce au nom de la délimitation de la « ligne à neuf traits »[10]. Depuis l’exploitation pétrolière est stoppée de crainte de tensions trop fortes.

S’agissant de la pêche, le début des différents sino-philippins remonte à 1995 lorsque la Chine avait entrepris un certain nombre de travaux visant à renforcer les capacités de la marine de pêche chinoise sur le récif de Mischief. Dès lors des phases de tension et de détente s’alternent jusqu’à ce que Pékin déclare unilatéralement se prévaloir de ses droits historiques sur la MDC du Sud en 2009 et qu’elle impose des restrictions quant à l’activité des pêcheurs non chinois dans la zone de la « langue de bœuf » le 10 mai 2012. Dès lors l’engrenage conduisant au recours à la CPA est enclenché : le 14 mai les autorités philippines déclarent ne pas reconnaître les droits chinois et en réponse le comité populaire de la province du Hainan (dont dépend administrativement les archipels des Spratleys et des Paracels) s’arroge un pouvoir de police dans la zone le 27 novembre 2012. Suite à une série d’échanges diplomatiques infructueux, les autorités chinoises s’imposent sur l’atoll dit de Second Thomas en avril 2013 en se heurtant par deux fois à l’opposition de la police maritime philippine. Ce dernier événement sera celui qui poussera Manille à porter ses revendications devant la justice internationale[11].

II) La sentence en elle même

1)Procédure.

Le gouvernement philippin initie une procédure d’arbitrage devant la CPA contre la Chine le 22 janvier 2013 en vertu des articles 287 1. c. et 296 de la Convention (article concernant les règles de saisines des tribunaux pouvant être appelés à statuer les termes de la Convention). Quelques jours plus tard la Chine fait parvenir une note rejetant a priori l’arbitrage mais confirmant implicitement l’existence d’un litige en estimant qu’il devait être réglé de façon bilatérale.

Le 30 mars 2014, les Philippines font parvenir à la CPA leur mémoire contenant leurs premières conclusions et questions de droit. La Chine réplique le 7 décembre de la même année en estimant que la CPA n’est pas compétente et en confirmant que le gouvernement chinois refuse de participer à la procédure et ne reconnaitra jamais le bien fondé de la décision quelle qu’elle soit.

Courant 2015 plusieurs pays jugeant leurs intérêts en jeu dans l’affaire se manifestent et sont reçus afin d’être observateurs des auditions (Japon, Indonésie, Brunei, Thaïlande, Malaisie et Vietnam.

Les auditions concernant la compétence de la Cour et la recevabilité des requêtes se tiennent les 7, 8 et 13 juillet 2015 pour aboutir le 29 octobre 2015 à une déclaration de compétence et de recevabilité.

Les auditions concernant le fond de l’affaire se sont tenues les 24, 25, 26 et 30 novembre 2016 et la sentence fut rendue le 12 juillet de la même année.

2) Question de droit.

Pour statuer sur le fond de l’affaire, les Philippines ont soumis 15 conclusions que nous allons regrouper par nature en questions de droit et ce à des fins de clarté du propos :

  1. La Chine est elle titulaire de droits historiques justifiant la tracé de la « langue de bœuf » en MDC ?
  2. Quels sont les statuts des éléments (récifs, îlots) en MDC au regard de la Convention (article 121) ? (Récif de Second Thomas, Subi, Mischief, Gaven, Mc Kennan,Johnson, Cuarteron, Fiery Cross, Scarborough)
  3. Sous réserve des réponses aux deux question précédentes, les actions chinoises d’exploitation des hydrocarbures et de moratoire sur la pêche sont elle légales.
  4. La Chine a t-elle manqué à ses obligations de protection des fonds marins en menant les travaux de transformations de certains éléments de MDC pour en faire des éléments habitables ?

3)Réponse dans la sentence.

Reprenons les questions de droit chacune leur tour et étudions les réponses de la CPA et la motivation de celles-ci :

  1. CARTE-MER-DE-CHINE-1947-NANKIN-708x853
    Première carte chinoise représentant la « ligne à neuf traits ».

    La Chine ne dispose d’aucun droit historique sur la MDC du Sud et ce pour la bonne et simple raison que lors des négociations de la Convention, l’ensemble des interlocuteurs est tombé d’accord pour estimer que la publication et l’entrée en vigueur de la Convention éteignaient les droits historiques précédemment reconnus en droit international. Une dérogation existe néanmoins s’agissant des ressources halieutiques (poisson) dans le cas où un état côtier titulaire d’une ZEE en vertu de la Convention et recoupant une zone de pêche historique ne dispose pas de moyens de pêche suffisant au regard de la proportion de poissons pouvant être péchés. Au surplus la CPA précise que, du point de vue des archives historiques, la « ligne en neuf traits » (autre nom pour la « langue de bœuf ») n’a été théorisée et posée sur carte qu’en 1947, ce qui n’est pas exactement ce qu’on pourrait appelé une date appelant une profondeur historique justifiant les droits revendiqués par Pékin. De la même façon, s’il est clair que les pêcheurs chinois étaient présents dans les zones de pêches de la MDC du Sud, les autres nations riveraines exploitent également ces ressources depuis au moins aussi longtemps. De ce fait la Chine ne peut arguer de droits historiques mais peut cependant jouir des droits de circulation en haute mer.

  1. Ensuite s’agissant des éléments en MDC et des droits territoriaux qui y sont attachés, la CPA procède à une étude du texte et de l’esprit de la convention et notamment de l’article 121. Elle précise ainsi que seuls les récifs découvert à marée haute sont susceptibles d’ouvrir des droits à la réclamation d’une zone maritime de 12 milles marins, s’en suit une catégorisation des récifs selon ce critère. Le second temps de la réflexion, le plus important, consiste à déterminer si cette zone peut être étendu à 200 milles marins. Considérant l’esprit du texte, à propos duquel la CPA estime qu’il tend à éviter que des droits trop étendus soit générés à partir d’une assise territoriale négligeable, et le texte en lui même disposant que « rochers qui ne se prêtent pas à l’habitation humaine ou à une vie économique propre, n’ont pas de zone économique exclusive ni de plateau continental. », la Cour interprète l’article 121 en ce que les droits « merritoriaux »  qu’il génère dépendent de « a) la capacité objective d’un élément, b) dans son état naturel, à soutenir soit c) une communauté stable de personnes ou d) une activité économique qui ne dépend pas des ressources extérieures ou qui n’est pas de nature uniquement extractive. ». Ainsi la poldérisation entreprise par la Chine sur plusieurs récifs n’ouvre à aucun droit étant donné que les renforcements des îles ne saurait être considérés comme naturels.
  2. Logiquement donc la CPA estime que la ZEE accordée sans doute possible aux Philippines par la lettre de la Convention n’est à aucun moment chevauchée par des droits souverains chinois. Partant l’entrave d’exploitation des hydrocarbures par l’état philippin, le moratoire concernant la pêche et la construction d’éléments visant à transformer les récifs pour les rendre habitables constituent des manquements au droit international. Par extension les opérations de police de la marine chinoise au large du récif de Scarborough en avril et mai 2013 sont également illégales au regard des dispositions concernant la sécurité de navigation contenues dans la Convention (article 94).

  1. En se basant sur les travaux des experts chargés de certifier la situation, la Cour conclut que les activités massives de poldérisation chinoise endommagent de façon irréversible les récifs coralliens situés près des îles subissant les transformations. De plus la CPA détient la preuve que les autorités chinoises laissaient, en connaissance de cause, leurs pêcheurs exploiter à grande échelle plusieurs espèces menacées en MDC (tortues de mer, palourdes géantes, coraux rares) ou les laissaient pécher en recourant à des méthodes interdites et extrêmement dangereuses pour les milieux marins (pêche au cyanure ou à la dynamite). En cela la Chine a gravement manqué à ses obligations de préservation de l’environnement détaillées aux articles 192 et 194 de la Convention.

poldérisation Fiery Cross, 22:O1:06 et 2:04:2015
Ici le banc de sable de Fiercy Cross avant et après poldérisation chinoise (2006 et 2015). Au vu de ces images on peut comprendre l’ampleur des dégats environnementaux de ces travaux. 

4) Accueil de la sentence.

D’un point de vue général la sentence était extrêmement attendue par les parties prenantes aux conflits en MDC.

Les deux seuls pays à avoir publiquement rejeté la sentence sont la Chine et … sa sœur ennemie la République de Taïwan.

TAIWAN-TAIPING-SOUVERAINETE-1
Dès le 19 juillet 2012, une délégation d’officiels taïwanais avait fait le déplacement sur l’île de Ta¨ping pour protester contre la sentence de la CPA.

Si la Chine continentale avait déjà expliqué qu’elle ne reconnaitrait pas la sentence arbitrale, la Chine insulaire a eu la mauvaise surprise de voir que la CPA avait qualifié sa seule possession effective dans l’archipel des Spratleys, l’île dites Taïping, de « rocher » n’ouvrant pas le droit à bénéficier des 200 milles marins de ZEE économique exclusive. Cette décision fut clairement une surprise dans le sens où à aucun moment l’île en question n’a été évoquée par les Philippines ou quelconque autre partie lors des audiences, poussant ainsi les officiels taïwanais (non consultés et non représentés devant la Cour) à crier à l’extension unilatérale de juridiction par la CPA[12] (ce qui est d’une part contraire à l’esprit du droit international et d’autres part cette dérogation n’est pas prévue par la Convention). On peut également aborder un autre niveau de lecture de la situation dans le sens où la réclamation des droits historiques sur la MDC du Sud se base sur l’histoire ancienne du pays mais également sur la situation post deuxième guerre mondiale pendant laquelle la Chine (alors non communiste) devait procéder au désarmement japonais dans tous les éléments de la zone. C’est à cette occasion que fut établi la fameuse « langue de bœuf » aujourd’hui revendiquée par Pékin. Dès lors, désavouer la Chine communiste s’agissant de ses droits historiques c’est également désavouer les prétentions de la Chine nationaliste (qui revendique, au même titre que la Chine continentale, la souveraineté sur l’ensemble des archipels Spratleys et Paracels). Ainsi à titre symbolique, la sentence du 12 juillet 2016 fut l’occasion unique de voir Taïpei et Pékin adopter une position commune depuis 1949 ! Taïwan n’hésitant même pas à reprendre les mots de son voisin communiste qualifiant la sentence de la CPA comme « une feuille de papier bonne à jeter »[13].

La République Populaire de Chine à quant à elle accueilli la décision en annonçant dès le 13 juillet 2016 la mise en place d’une zone d’identification pour la défense aérienne sur l’ensemble de l’espace aérien attaché à l’archipel des Spratleys. Le jour même de la sentence et les jours suivants virent émerger un florilège de déclaration mi menaçante – mi mérpisante à propos de la sentence : Wang Yi, ministre des affaires étrangères parle d’une « farce » et estime qu’il faut « revenir dans la bonne voie »; Lu Kang porte parole du ministère des affaires étrangères annonce que quiconque voudrait attenter aux intérêts chinois sur la base de cette sentence ferait face à une « réponse déterminée »; enfin le n°1 Chinois, Xi Jinping, a indiqué que rien ne changerait dans l’attitude et les conceptions chinoises[14].

Du côté des Philippines et de ses alliés de principe ou de circonstance l’heure est à la célébration mais également à la retenue, ne voulant pas fâcher d’avantage Pékin et par conséquent risquer de subir des représailles. Ainsi, l’ASEAN s’est abstenud de faire une déclaration à propos de la sentence.

benigno-1
Benigno Aquino, ex président des Philippines.

Alors que sous le mandat de l’ancien président philippin Benigno Aquino, qui avait initié la procédure, les relations bilatérales avec la Chine était glaciale, l’actuel président Rodrigo Duterte, entend assouplir ses relations avec Pékin. Aussi si Perfecto Yassay, ministre philippin des affaires étrangères, a appelé les parties à respecter l’accord de la CPA mais a aussi recommandé la retenue lors du sommet Asie – Europe (ASEM) qui s’est tenu à Oulan Bator (Mongolie) le 17 juillet 2016. Pourtant cette timide demande provoqua l’ire des représentants chinois, ceux-ci redoutant apparemment plus la tenue de négociations multilatérales au sujet de la MDC qu’une sentence arbitrale délivrée au nom du droit international. Dans les faits, pour vraiment connaître la position philippine il est nécessaire de remettre la publication de la sentence dans un contexte politique plus vaste, ce que nous ferons au paragraphe suivant.

A noter que c’est également lors du sommet ASEM que le premier ministre japonais, Shinzo Abe, a fait savoir qu’il voulait lui aussi discuter de l’application de la Sentence par la Chine.

D’une façon générale les pays riverains de la MDC ont appelé à l’application pacifique du droit international en estimant que la sentence était une pierre apportée au règlement des différents territoriaux en MDC.

Un pays surprend par sa discrétion : les Etats Unis. Alors même que les Philippines constitue l’épine dorsale du système de défense américain en Asie du Sud Est du fait des anciens liens coloniaux unissant la deux pays, il semble que Washington ne souhaite pas que son influence sur le déroulement des événements ne soit trop évidente. Pourtant, dans le rapport de force opposant la Chine avec ses voisins de MDC, il est clair que la marine américaine apparaît comme la caution militaire face au géant chinois, on en veut pour preuve l’accroissement de la fréquentation du trafic de la marine de guerre américaine en MDC du Sud[15], le Vietnam ayant même ouvert la rade de Da Nang à la visite de vaisseau de guerre américain (une première depuis la fin de la guerre en 1975)[16]. Dans la même veine, l’amiral américain commandant la flotte du Pacifique a indiqué dès le 13 juillet 2016 qu’au nom de la liberté de circulation les Etats Unis étaient prêts à une confrontation avec Pékin en cas d’impossibilité de coopérer[17].

En clair, loin de simplifier la situation, il semble bien que la sentence corresponde dans les faits à un regain de tension concernant la MDC et ce par le fait même qu’il sera difficile, voir impossible, de faire accepter au géant chinois l’application de la sentence.

III) Sentence non obligatoire et rapport de force : victoire à la Pyrrhus pour les Philippines, la Chine garde la main.

Pour être effectif l’acte juridique qui reconnaît un droit doit avoir force exécutoire afin d’être opposable au tiers et de pouvoir ainsi donner lieu à une exécution forcée par les détenteurs de la violence légitime (en droit national « classique », l’Etat par la police notamment). La Convention dispose que les sentences rendues sur sa base sont exécutoires mais aucune voie d’exécution forcée n’est prévue dans la même Convention. On notera que d’un point de vue général le débat sur l’effectivité du droit international public est aussi ancien que les premières théories politiques modernes (Kant, Hobbes, Spinoza, Rousseau)[18].

Or il apparaît dans la présente situation que la République populaire de Chine n’entend pas se conformer à la décision de la CPA et on voit mal comment la communauté internationale et les instances onusiennes pourraient s’y prendre pour la forcer. La politique est assez classiquement reconnue comme un rapport de force et ce d’autant plus sur le plan diplomatique où seul l’ONU peut timidement se targuer d’exercer un rôle d’arbitrage imparfait[19].

S’il ne s’agit pas ici de disserter sur les rapports entre l’état de nature voyant s’appliquer la loi du plus fort et l’état de droit porteur d’obligation morale, on peut néanmoins rappeler quelques principes pertinents quant aux relations entre droit et force. Les théoriciens de la politique moderne établissent que le rapport de force est entériné par le droit du fait que la force ne se suffit pas à elle même pour assurer une stabilité politique et que de ce fait il est nécessaire pour le détenteur de la force de légitimer son action pour créer une obligation morale chez ceux qu’il domine[20]. Cette conception est particulièrement patente s’agissant des problématiques territoriales : on peut prendre comme exemple les épopées coloniales européennes pendant lesquelles les nations prennent de force des territoires à un moment où le rapport de force leur est favorable pour ensuite légiférer pour créer une obligation morale de respect de l’autorité coloniale chez les colonisés (le fameux Code de l’Indigénat pour la France[21]).

Or s’agissant de notre sujet, plusieurs éléments montrent que le gouvernement chinois brave sciemment l’ordre juridique international en sachant que le rapport de force sur le terrain est à son avantage : poldérisation accélérée des îles sous contrôle chinois à partir du lancement de la procédure en 2013[22], refus de reconnaître la compétence de la Cour (alors même que sur ce point il est incontestable que la CPA a été saisie conformément à la Convention), refus de participer aux audiences en se basant plus sur une déclaration de principe que sur une véritable argumentation juridique[23].

Et pour ce faire les autorités chinoises ont opté pour un angle d’attaque sur un point faible de la Convention : l’article 121.3) octroyant le droit à une ZEE de 200 milles marins à partir du moment où un élément maritime quelconque peut soutenir une population et une activité économique effective. Cette disposition a été catégorisée comme « boite de Pandore » dès l’entrée en vigueur de la Convention dans le sens où son interprétation allait forcément créer des divergences que la justice internationale ne pourrait résoudre[24].

Fort de ce fait, la Chine peut donc cultiver l’ambiguïté et arguer de ses bons droits en dénonçant les éventuels arbitrages comme non objectifs car politiquement dirigés contre les intérêts chinois par son rival pour l’hégémonie mondiale : les Etats Unis.

On peut également rajouter que la Convention porte en son sein une contradiction indépassable du fait qu’elle n’entend par régler les problèmes de souveraineté alors même que ledit article 121 3) attribue des « merritoires» et que la Sentence de la CPA établit que « la Chine a violé les droits souverains des Philippines ».

S’agissant des rapports de force plus particulièrement, il paraît clair que les trois leviers de pression contre la Chine ne semblent pas pouvoir être actionnés :

  • D’un point de vue économique, personne ne peut s’offrir le luxe de débuter une guerre commerciale avec « l’atelier du monde » que ce soit les Philippines, le Vietnam ou les Etats Unis. A l’heure actuelle trop de pays asiatiques (particulièrement en Asie du Sud Est) voient leurs économies bénéficier des performances chinoises pour pouvoir risquer de se priver de cette manne.

  • Sur le plan diplomatique, la Chine jouit d’une alliance solide avec la Russie (pacte de Shangaï) lui offrant deux voix de veto au conseil de sécurité de l’ONU. A noter par ailleurs que plusieurs pays d’Asie sont soit des alliés objectifs soit des états clients de la Chine (Cambodge, Birmanie, Pakistan par exemple), compromettant ainsi largement l’idée d’un front de pression asiatique contre le géant chinois. On en veut également pour preuve le refus d’engagement dans le conflit de la part de l’ASEAN[25].

  • Sur un plan militaire, il semble également que les Etats Unis n’ait pas vraiment les moyens de s’engager dans un conflit à long terme avec la Chine. Comme pour la guerre du Vietnam avec la théorie des dominos, la doctrine stratégique américaine faisant de quelques bancs de sable des « intérêts stratégiques vitaux » aura du mal à convaincre l’opinion publique américaine[26]. Les autres pays riverains de la MDC ne semblent par ailleurs pas réellement en mesure de se mesurer au géant militaire chinois même si les dépenses militaires ne cessent de croitre dans la zone.

Il est par ailleurs nécessaire de prendre un recul important sur l’impact de la décision du fait du changement de gouvernement ayant eu lieu à la fois aux Etats Unis et aux Philippines avec l’accession au pouvoir des sulfureux Donald Trump et Rodrigo Duterte.

rodrigo-duterte 19 juillet 2016
L’actuel président philippin, Rodrigo Duterte.

Ce dernier semble en effet s’ancrer dans une logique d’éloignement de l’ancienne puissance colonisatrice américaine pour se rapprocher de la Chine de qui il compte tirer des avantages économiques pour le pays. C’est dans cette vision qu’il avait reçu, dès son entrée en fonction le 30 juin 2016, des représentants Chinois en leur promettant de réchauffer les relations tendues entre Manille et Pékin sous l’administration de l’ancien président. Cependant il s’est aussi engagé à honorer le partenariat stratégique conclu avec les Etats Unis et a même mené quelques actions de prises de possessions ou de poldérisation de certaines iles en MDC. Ces pirouettes incessantes sont certainement dues à la marge de manœuvre réduite dont dispose le président philippin, coincé entre la nécessité du soutien militaire américain contre la Chine, les bénéfices que pourrait retirer l’archipel d’une coopération avec Pékin et la volonté de la population Philippines dans son écrasante majorité hostile aux visées chinoises sur la MDC du Sud (84%)[27].

La même circonspection s’impose s’agissant du président américain Donald Trump étant donné que celui-ci a à la fois jurer de contenir la Chine sur le théâtre de la MDC mais également de rompre avec la tradition interventionniste américaine après les désastres stratégiques afghans et irakiens. Il semble cependant que celui-ci ait repris à son compte, son style de communication aidant, la stratégie chinoise de provocation calibrée en alternant menace/coup de force et détente diplomatique[28]. A noter par ailleurs que l’abandon du Traité Transpacifique et la mise en retrait des Etats Unis au sein de l’APEC laisse le champ libre à Pékin pour dérouler son programme de domination économique[29].

IV) Et le Vietnam là-dedans ?

Si l’affaire ne concerne pas le Vietnam directement, il est clair que la sentence rendue par la CPA a suscité beaucoup d’intérêt de la part d’Hanoï. Le gouvernement vietnamien nourrit ainsi l’espoir que la position de la CPA devienne un précédent qu’il pourrait utiliser pour sa propre utilité en MDC. Il avait de ce fait annoncé sa volonté de recourir à la justice internationale pour régler ses propres différents avec Pékin[30].

Pourtant la prudence est restée de mise et la République socialiste du Vietnam s’est contentée d’être admise à l’audience en tant qu’observateur au coté de l’Australie, de l’Indonésie, de la Malaisie, de Singapour, de la Thaïlande et du Japon. La représentation vietnamienne n’a pas fait l’erreur de négliger l’occasion pour manifester son intérêt en comptant notamment parmi ses membres Nguyen Minh Vu, ministre des affaires étrangères. Une manière pour Hanoï de signifier que, bien qu’indirectement concernées, les plus hautes instances de l’Etat suivaient l’affaire.

Il faut dire que, bien que n’ayant pas été retenu par la CPA comme partie tierce indispensable (le Vietnam était le seul candidat à ce titre), le Vietnam est sans doute l’état le plus proche de la position philippine à bien des égards. D’abord parce que c’est suite à une note vietnamienne[31] et malaisienne précédant l’ultime réunion de la Commission sur les limites du plateau continental que la Chine a transmis une note à l’ONU déclarant la « langue de bœuf » souveraineté chinoise en raisons de droits historiques[32]. Ensuite parce que le Vietnam et les Philippines subissent les mêmes pressions chinoises s’agissant notamment des activités de pêche et d’exploitation des hydrocarbures off shore. Enfin parce que le Vietnam est, avec les Philippines et la Malaisie, le seul état à être entrée dans le jeu chinois de la poldérisation des îles et de leur occupation par un personnel civil et militaire[33]. En définitive Hanoï et Manille partagent les mêmes intérêts et sont sujets aux mêmes problématiques en MDC du Sud.

Les arguments vietnamiens suivent ainsi quasi intégralement le raisonnement philippin et ce depuis que le gouvernement vietnamien a exprimé sa position le 5 décembre 2014[34]. Dans la même veine, le Vietnam fut le seul état tiers à être autorisé à avoir un accès intégral à la documentation philippine et à soumettre des observations lors de la phase d’étude du cas et ce à partir respectivement du 6 janvier 2015 et du 27 février 2015[35].

carte fr
Carte de 1846 sur laquelle le gouvernement vietnamien se base pour revendiquer la souveraineté sur les îles Paracels et Spratleys.

Le fait notable de la position vietnamienne est qu’en abondant dans le sens de Manille la délégation conduite par Nguyen Minh Vu a expressément reconnu que les critères d’habitabilité d’une île selon l’article 121 n’étaient pas remplis seulement par l’installation de personnel administratif et militaire[36] et que les îles sous contrôle vietnamien n’était que des « rochers » malgré la poldérisation[37]. Cette prise de position est hautement contradictoire avec les revendications officielles du Vietnam en MDC. En effet sans les deux critères précédemment cités, on voit mal sur quels éléments pourrait se baser une telle revendication. A noter que si la Chine ne saurait avoir des droits historiques sur la MDC du Sud selon la CPA, il semble difficile de reconnaître ces mêmes droits pour le Vietnam et ce pour les mêmes raisons.

Partant, il paraît évident que les diplomates et juristes vietnamiens ont profité de la procédure intentée par le gouvernement philippin pour tenter d’exposer un discours cohérent et développer des arguments contre son voisin chinois tout en se gardant d’éventuelles représailles car n’étant pas à l’initiative. Le fait qu’ils « sabotent » ostensiblement leurs arguments tenant à leur réclamation de souveraineté sur l’archipel des Spratleys dans le but d’aider les Philippines à infliger un camouflet à Pékin prouve la volonté d’Hanoï d’internationaliser le conflit en tentant de placer la Chine au ban des nations et d’ainsi placer le pays sous pression. Il apparaît cependant, à la lumière des installations militaires vietnamiennes dans la zone, que le Vietnam avait anticipé le refus chinois d’appliquer la sentence et que la confrontation militaire semble donc rester l’horizon de la stratégie vietnamienne.

Au final, à l’image des Philippines, le Vietnam paraît avoir hypothéqué le bien fondé de ses revendications en MDC pour un bien maigre résultat étant donné que bien qu’étant une décision de principe, il semble bien que la sentence du 12 juillet 2016 soit vouée à rester inappliquée faute de moyens de pression suffisants contre la Chine.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iii-le-difficile-contexte-de-merittorialisation-la-convention-de-montego-bay/

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iii-le-difficile-contexte-de-merittorialisation-la-convention-de-montego-bay/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iv-la-mdc-au-centre-de-la-mondialisation/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-v-lambiguite-des-revendications-maritimes-chinoises-les-difficultes-de-la-merritorialisation-et-la-notion-chinoise-des-frontieres/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-ii-historique-des-litiges-sino-vietnamiens-sur-les-iles-spratley-et-paracels/

[7] https://www.frstrategie.org/publications/notes/procedure-d-arbitrage-et-montee-des-tensions-en-mer-de-chine-13-2016

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iv-la-mdc-au-centre-de-la-mondialisation/

[9] Idem.

[10] https://www.twomargins.com/c/South-China-Sea-Ruling:-July-12,-2016-hjwbkr

[11] https://www.twomargins.com/c/South-China-Sea-Ruling:-July-12,-2016-hjwbkr

[12] https://asialyst.com/fr/2016/09/08/taiwan-n-accepte-pas-la-sentence-de-la-haye-sur-la-mer-de-chine-du-sud/

[13] http://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/mer-de-chine-la-chine-et-taiwan-reunis-contre-larbitrage-de-la-haye

[14] http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2016/07/13/pekin-furieux-apres-l-arbitrage-sur-la-mer-de-chine-meridionale_4968630_3216.html

[15] http://fr.vietnamplus.vn/la-marine-americaine-va-patrouiller-pres-des-iles-artificielles-en-mer-orientale/67893.vnp

[16] http://fr.vietnamplus.vn/deux-navires-de-la-marine-americaine-a-da-nang/65904.vnp

[17] https://www.letemps.ch/monde/2016/12/14/mer-chine-washington-pret-faire-face-pekin

[18] http://droit.univ-lille2.fr/fileadmin/user_upload/enseignants/lavenue/DIP/dip_1_3.pdf

[19] https://www.scienceshumaines.com/la-politique-rapports-de-force-et-affects_fr_21762.html ou encore https://www.contrepoints.org/2014/09/09/180130-la-politique-comme-rapports-de-force

[20] http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/logphil/notions/etatsoc/esp_prof/synthese/contrat.htm

[21] http://www.persee.fr/doc/polix_0295-2319_2004_num_17_66_1019

[22] http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20160521-spratleys-vietnam-chine-polders-iles-artificielles-recifs-sable-terre-strate

[23] http://thediplomat.com/2016/07/enforcing-an-unenforceable-ruling-in-the-south-china-sea/

[24] http://www.persee.fr/doc/afdi_0066-3085_1994_num_40_1_3227#afdi_0066-3085_1994_num_40_1_T1_0899_0000

[25] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/26/defi-30-jours30-articles-29-lasean-et-le-vietnam-de-la-posture-conservatrice-a-la-volonte-dintegration-les-limites-de-la-vision-utilitaire-vietnamienne/

[26] Le nouveau chef d’état major américain, le général Mark Milley évoque dans un rapport au sénat la vétusté de l’appareil militaire américain et Donald Trump a basé une partie de sa campagne sur ce sujet. Voir : http://www.washingtontimes.com/news/2016/oct/3/gen-mark-milley-army-chief-of-staff-says-rebuildin/ ou encore http://breakingdefense.com/2016/04/milley-shrink-big-target-hqs-as-russia-outguns-us/?utm_campaign=Breaking+Defense+Daily+Digest&utm_source=hs_email&utm_medium=email&utm_content=28212359&_hsenc=p2ANqtz-9dClBew1dcOAz4uf8jmkTuW9v_Do2I_6QG6pV_wrLSa7d0AabCPqiivv1j-w6fw19VsDl60ofUyryVp0WsDX_1LmpiLe-pisHMCKrbybHOy8O54RM&_hsmi=28212359

[27] http://thediplomat.com/2017/03/the-philippines-south-china-sea-flip-flop/

[28] http://www.tdg.ch/monde/Trump-et-Xi-Jinping-une-relation-exceptionnelle/story/23263904

[29] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/22/actualites-le-discours-gagnant-gagnant-de-xi-jinping-au-forum-economique-mondiale-de-davos-vers-un-retour-a-la-hierarchie-des-relations-internationales-du-systeme-tributaire/

[30] http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/07/12/la-chine-conteste-d-ores-et-deja-la-validite-de-la-decision-de-la-cour-internationale_4968254_3232.html

[31] Note verbale de la mission permanente de représentation de la République Socialiste du Vietnam à l’intention du secrétaire général des Nations Unies, No.86/HC-2009.

[32] Note verbale de la mission permanente de représentation de la République Populaire de Chine à l’intention du secrétaire général des Nations Unies, No.CML/17/2009.

[33] http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20160521-spratleys-vietnam-chine-polders-iles-artificielles-recifs-sable-terre-strate

[34] CPA, 12 juillet 2016, Philippine vs China, cas n°2013-19, p.15

[35] Idem, p.17

[36] Idem, p.184

[37] Idem, p.196