Fiche de lecture #15 – Nguyen Ngoc Chau – Viet Nam- L’histoire politique des deux guerres 1858-1954 et 1945-1975 – Editions NB7 – 2019

L’auteur :

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            Nguyen Ngoc Chau est un ingénieur et banquier à la retraite. Il fit ses études à l’école centrale de Paris avant de retourner au Vietnam en 1973 pour le quitter en 1975 sur un chaland tiré par un petit bateau. Il commença ses travaux d’écriture il y a 7 ans et publia en 2018 Le temps des Ancêtres – Une famille vietnamienne dans sa traversée du XXème siècle. Etant donné qu’une interview de l’auteur est déjà disponible sur le blog, je laisse les plus curieux d’entrevous cliquer sur le lien suivant pour en savoir plus : https://vinageoblog.wordpress.com/2019/12/29/entretien-2-lhistoire-du-vietnam-selon-nguyen-ngoc-chau/ 

Le livre :

Amazon.fr - Viêt Nam : L'histoire politique des deux guerres contemporaines  1858-1954 et 1945-1975 - Nguyen Ngoc, Chau - Livres

               Dans Viet Nam – L’histoire politique des deux guerres 1858-1954 et 1945 – 1975, l’auteur dépeint une fresque historique riche en références (un peu plus de 150 références en français, en vietnamien et en anglais) et en détails en tressant une trame faite à la fois de savoirs académiques et d’anecdotes se confondant avec un exercice de témoignage. Et c’est là tout son intérêt.

               En effet, beaucoup d’ouvrages furent écrits sur les deux premières d’Indochine mais celui-ci se démarque assez facilement en raison de la perspective originale qui anima l’esprit de son écriture. Souhaitant faire comprendre « à tous ceux qui s’intéressent au Viet Nam, et en particulier à ceux qui ont du sang vietnamien dans les veines » à travers « la connaissance du passé de leur patrie, ou de la patrie de leurs ancêtres » que « le présent et le futur d’un pays ne se construisent pas sans larme », l’ouvrage révèle en effet une posture tenant autant du débat historiographique que de l’histoire personnelle.

               Ce double registre constant permet au propos d’éviter les biais politiques grossiers issus de la guerre froide et parasitant bien trop souvent la réflexion en fonction de la position à partir de laquelle on parle. On notera que, s’agissant d’un pays comme le Vietnam où l’histoire se vit principalement à travers la famille et souvent suivant une tonalité tragique, la performance est toute à fait remarquable.

               Il ne faudrait cependant pas croire que le livre se cantonne à une simple et monotone description des faits sans être mû par une dynamique particulière. En effet, les bornages chronologiques des deux guerres tranchent assez nettement avec ceux traditionnellement retenus pour parler des guerres française et américaine dans la région, à savoir respectivement 1945-1954 et 1960 – 1975. En choisissant ainsi l’année 1858 (à savoir la prise de Da Nang par l’amiral Rigault de Genouilly) comme point de départ de la « guerre d’indépendance » contre les Français et l’exécution des principaux leaders nationalistes (Pham Quynh et Bui Quang Chieu notamment) par les communistes en 1945 pour la « guerre idéologique », Nguyen Ngoc Chau propose un éclairage inédit dont découlent au moins 2 mérites.

File:French ships at Danang 1858.jpg - Wikimedia Commons
Les navires de la flotte franco-espagnole lors du siège de Tourane (Da Nang aujourd’hui), coup d’envoi de la présence française permanent en Asie du Sud Est.

               Le premier consiste en l’élaboration d’une historiographie proprement vietnamienne, débarrassée des points de vue étrangers. Plusieurs sources primaires et secondaires vietnamiennes, d’ordinaire très difficile d’accès si on ne maitrise pas le vietnamien et donc relativement rare voire absente dans les bibliographies de référence, permettent ainsi de construire un récit historique ancré dans les faits avec force de détails. Si l’on prend l’exemple de la guerre d’Indochine, le refus d’accepter la partition française de la période coloniale (à savoir grossièrement conquête – pacification – administration – trouble des années 30 – occupation japonaise – guerre d’Indochine) permet de réintroduire l’idée que le peuple et certaines élites vietnamiens ont en fait opposé une résistance constante bien que protéiforme à la présence française. A ce titre nous avions déjà eu l’occasion de parler du mouvement Can Vuong ou appel du roi. On notera que cette vision tranche également avec l’histoire officielle du Parti Communiste Vietnamien qui, besoin de légitimité oblige, tend à se parer de toutes les vertus dans la lutte contre les « colonialistes français ». De la même façon, la sélection du début de la lutte ouverte entre nationalistes et communistes vietnamiens en 1945 permet de souligner que les deux premières guerres d’Indochine furent certes des conflits impliquant une ou plusieurs nations extérieures mais aussi et surtout des guerres civiles qui virent la population vietnamienne se déchirer. Ce faisant, la prise de Saïgon en 1975 par les troupes du général Giap n’est plus seulement une péripétie de la guerre froide ou un revers pour les Américains mais l’aboutissement d’une lutte idéologique ouverte tenant à la meilleure voie à choisir pour le bonheur du peuple vietnamien. Ajoutons, au surplus, que cette « vietnamisation » de l’histoire est renforcée par le recours systématique à la graphie vietnamienne pour l’écriture des noms des diverses personnes et oragnisations politiques.

               Le second mérite de ce parti-pris chronologique réside également en ce qu’il replace les événements dans un temps long, permettant, de fait, une compréhension bien plus fine et profonde de leurs enjeux et dénouements. Ainsi plusieurs poncifs, le plus souvent issus de la vision des vainqueurs des deux guerres, sont rapidement évacués par une richesse d’informations sur une quantité de sujets qui, à première vue, pourraient paraitre annexes ou trop pointus pour le grand public. Et c’est très certainement ici que s’exprime toute l’originalité et tout l’intérêt de la lecture de cet ouvrage dans le cadre de l’étude de l’histoire vietnamienne. Vous y trouverez des renseignements plutôt rares bien que très pertinent. Il semble devoir être ici fait mention spéciale du chapitre consacré à la question ô combien politique du système d’enseignement qui fut mis en place par les autorités coloniales afin de pallier le manque d’administrateur français tout en ne créant pas une élite façonnée par les valeurs françaises qui deviendrait dès lors revendicatrice, voir révolutionnaire[1]. La transition avec le foisonnement des idées politiques (venus aussi bien de l’Orient que de l’Occident) et des organisations politiques au Vietnam en découle en outre assez naturellement.

               Car c’est également dans la forme de l’ouvrage que se trouvent ses qualités. On sent très bien la volonté pédagogique de l’auteur en ce qu’il parvient à condenser 117 années d’histoire en 460 pages sans sacrifier le nécessaire. Pour ce faire, il a recours tantôt aux anecdotes révélatrices ou aux détails significatifs, tantôt à des tableaux de données, tantôt à des citations de personnages ayant directement vécu les événements relatés. Les développements du livre peuvent alors s’apparenter à une succession de petites histoires formant l’Histoire. Ayant déjà interrogé M. Nguyen à ce propos, je vous invite à lire son interview déjà présente sur le blog à l’adresse suivante si vous voulez davantage de détails : https://vinageoblog.wordpress.com/2019/12/29/entretien-2-lhistoire-du-vietnam-selon-nguyen-ngoc-chau/ 

 

Amazon.fr - Le temps des Ancêtres: Une famille vietnamienne dans sa  traversée du XXe siècle - Nguyen-Ngoc, Châu - Livres

              Cette narration découle largement de l’aspect personnel qu’a insufflé l’auteur dans ce livre sans pour autant y laisser poindre de biais émotionnels. Il laisse en effet le soin de juger aux acteurs et spectateurs des événements à travers de nombreuses citations, l’exemple le plus parlant étant sans doute la reprise des mots de Nixon en conclusion s’agissant des mobiles et résulstats de l’action américaine au Vietnam. Si vous avez déjà eu l’occasion de lire son précédent livre Le temps des Ancêtres – Une famille vietnamienne dans sa traversée du XXème siècle, vous savez déjà qu’il est rompu à l’art de faire raisonner l’histoire de sa famille dans l’histoire de son pays. Aussi, cette proximité avec le « matériau historique » sert le développement compact des idées présentes dans ce livre en ce qu’elle y apporte la rondeur de la familiarité, évitant ainsi l’écueil d’un style aride ou trop scolaire. Il faut dire que, Nguyen Ngoc Bich, le père de l’auteur, polytechnicien, ingénieur des Ponts et Chaussées et plus tard docteur en médecine, fut un intellectuel opposé à la présence française (il fut commandant de la zone militaire IX pour le Viet Minh puis dénoncé car ne voulant pas adhérer à l’idéologie communiste) et par conséquent condamné à mort par les Français, gracié (grâce à l’intervention de ses camarades de Polytechnique) puis exilé en France. C’est également autour de sa personne que se trouve l’apport le plus original du livre. En effet, en plus de mettre fin à un non-dit historiographique tenant au fait que plusieurs solutions pacifiques furent imaginées afin de fonder un « véritable » état vietnamien sans intervention extérieur, on apprend que Nguyen Ngoc Bich aurait pu avoir une influence

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déterminante sur la destinée du pays. Il fut en ce sens pressenti pour devenir premier ministre de Bao Dai à la place de Ngo Dinh Diem. On apprend également qu’il appartenait au groupe d’intellectuels dit « Minh Tân », qui préconisait une coopération économique et financière entre le Nord et le Sud jusqu’à ce que les conditions soient réunies pour une réunification pacifique du pays sans lien de dépendance avec la Chine, l’ennemi de toujours. On n’a pas fini de se demander l’ampleur des conséquences qu’auraient eu cette position à la fois sur l’histoire personnel de l’auteur (obligé de fuir son pays en 1975), sur l’histoire du Vietnam et sur l’histoire mondiale.

               En définitive, Viet Nam- L’histoire politique des deux guerres 1858-1954 et 1945-1975 s’avère être un incontournable pour quiconque souhaite avoir les connaissances de base concernant l’histoire vietnamienne du siècle dernier sans les partis-pris idéologiques traditionnels rattachés aux conflits, si ce n’est celui d’écrire une histoire du Vietnam par un Vietnamien et pour les Vietnamiens. Il peut être abordé sans aucune connaissance préalable du pays et des deux guerres et offre de multiples références bibliographiques pour ceux qui voudraient approfondir certains sujets précis.


[1] Nguyen Ngoc Chau, Viet Nam- L’histoire politique des deux guerres 1858-1954 et 1945-1975 –  Editions NB7 – 2019, p. 75 – 82

Raffinement macabre XII – Les « Divisions Navales d’Assaut » ou Dinassaut – Les flottes fluviales lors des deux premières guerres d’Indochine, Partie I.

Fruit de la rencontre entre la fée de la Terre et du Dragon de l’eau selon le mythe fondateur du pays, le peuple Vietnamien vit près voir sur l’eau. En effet, le pays, en plus d’être un véritable « balcon sur le Pacifique » de par sa géographie, est structuré autour des deltas de ses deux principaux cours d’eau que sont le Fleuve Rouge au nord et le Mekong au sud. Et pour cause, grâce à ceux-ci et aux canaux qui furent creusés au fil des siècles pour assurer l’irrigation des rizières, le Vietnam est aujourd’hui l’un des principaux exportateurs de riz au monde.

Le Delta du Mékong au Vietnam
Carte du delta du Mékong
Fleuve Rouge — Wikipédia
Le Cours du Fleuve Rouge

Militairement parlant, l’hydrographie fut également un élément déterminant dans l’histoire du Vietnam. On peut citer ici l’ancienne citadelle de Hoa Lu, stratégiquement située entre des montagnes et plusieurs bras d’eau, clé de la défense du Dai Viet contre les troupes chinoises de la dynastie des Song entre 1075 et 1077 et siège du gouvernement vietnamien avant la fondation de Hanoi. Au fil des lignes de ce blog nous avions déjà évoqué la bataille navale de Bach Dang au cours de laquelle le seigneur Tran Hung Dao avait défait l’armée sino-mongole de Kubilaï Khan, petit fils de Genghis Khan.

Hoa Lu Trang An Full Day Tour with Biking, Boating, Sightseeing from Hanoi
La citadelle de Hoa Lu au sein de l’actuel parc touristique de Trang An , près de Ninh Binh. On ne peut s’y déplacer qu’en bateaux, les formations montagneuses abruptées en « pain de sucre » n’offrant quasiment aucun accès terrestre aux assaillants.

               Au XIXème siècle, les Français se sont à leur tour vite rendu-compte de l’importance de la maitrise des eaux aussi bien sur le plan militaire qu’administratif ou économique. De fait, de nombreuses batailles se déroulèrent avec les soldats vietnamiens et les irréguliers chinois le long des côtes ou des rivières. Une fois le territoire sous contrôle, les nécessités administratives et surtout l’exploitation économique (autant le transport que la riziculture) de la toute nouvelle Indochine requéraient la maitrise des eaux fluviales[1]. En effet, malgré l’effort dans la construction des routes visant à relier les principales villes indochinoises, les deux deltas et leurs ramifications faisaient offices de véritables autoroutes et accueillaient une large partie de la population rurale du Tonkin et de la Cochinchine.

               Après le massacre des soldats français lors du coup de force japonais en mars 1945, Ho Chi Minh déclare l’indépendance du Vietnam le 2 septembre mais la France, en accord avec les Alliés, veut reprendre possession effective de sa colonie asiatique. Afin d’occuper ce territoire et de relever les troupes britanniques et chinoises en charge de désarmer les troupes nippones au sud et au nord du 17ème parallèle, l’armée française conduit une campagne en 3 étapes : se rendre maitre et établir des bases sur les principaux axes routiers et fluviaux ; établir plusieurs points de contrôle fortifiés pour empêcher l’accès Viet Minh aux ressources et à la population et, enfin, armer la population civile afin qu’elle puisse résister à la « terreur rouge » communiste. Comme au XIXème siècle et durant la période coloniale, le problème logistique se pose rapidement aux stratèges français

Paul ORTOLI
L’Amiral Paul Philippe Ortoli (1900 – 1979)

         S’inspirant des opérations navales de la fin de l’année 1945 ayant permis de déloger les partisans Viet Minh des villes de Can Tho et My Tho – deux villes majeures dans le sud du delta du Mékong -, Jacques-Philipe Leclerc, commandant en chef des forces armées françaises en Extrême-Orient, charge le capitaine François Jaubert de la formation d’une force fluviale. Le but, selon les mots du Vice-Amiral Paul Phillipe Ortoli (commandant des forces navales françaises en Indochine à partir de 1949), est de « nettoyer et contrôler le réseau de voies d’eaux intérieur constituant les principaux points d’accès à la vie du pays »[2]. Il s’agit ainsi de constituer des unités dont la spécialité était de pouvoir profiter des voies d’eaux pour débarquer une force d’intervention suffisante afin d’opérer en zone littorale. Par la suite, les Dinassauts seront également employées pour des missions d’évacuation d’urgence des postes isolés ou des missions de patrouille.

               Lors du rétablissement de l’autorité française sur le Sud, le Groupement Massu, en charge de reprendre My Tho à partir du 15 octobre, avait en effet été ralenti sur la voie terrestre par le sabotage des ponts ou les multiples obstacles dressés sur sa route par les insurgés. La compagnie Merlet (ancêtre de la « Brigade Marine d’Extrême Orient ») et le SAS Battalion furent alors embarqués sur un Landing Craft Infantry (LCI) de l’armée anglaise. A la faveur de la surprise ils reprirent en quelques jours My Tho (le 25 octobre), Vinh Long et Can Tho[3].

               Les flottilles fluviales, ancêtre des Division Navale d’Assaut ou Dinassaut (créées en 1947), étaient nées. Jaubert décide de la création de deux petites flottilles composées de vedettes, de barges et de deux jonques motorisées japonaises rebaptisées l’Arcachonnaise et la Lorientaise[4]. Ce dispositif est homogénéisé en décembre grâce à la mise à disposition de navires de débarquement britanniques en provenance de Singapour. Plusieurs vaisseaux de transport de troupes et de débarquement, à savoir des Landing Craft Assault (LCA), Landing Craft Mechanized (LCM) et landing craft vehicle & Personnel (LCVP), sont ainsi perçus[5], tous trois étant des barges de transports.

Landing Craft Vehicle & Personnel — Wikipédia
Un LCA anglais en route pour les plages de Normandie

               Dans le même temps, un atelier naval est installé à Phu My, en banlieue de Saigon, afin de procéder aux travaux visant à armer, renforcer et même construire les bateaux de la flottille fluviale. La base devient le QG de l’unité[6].

               En février 1946, l’unité est divisée en 2. La « 1ère Flottille fluviale de fusiliers marins » (1ère FFFM), pourvue des meilleures unités amphibies, est envoyée au nord pour opérer dans le delta du Tonkin tandis que la 2ème FFFM, composée des chaloupes et des barges restantes, est cantonnée à la Cochinchine.  La 1ère FFFM entre directement dans l’action le 6 mars 1946 lors du retour des Français au nord puis le long de la côte nord et enfin lors « des événements d’Haiphong » en novembre 1946.

              

Fichier:4e DINASSAUT.jpg — Wikipédia
Ecusson de la Dinassaut 4

Alors que la solution diplomatique meurt avec la fin des négociations à la conférence de Fontainebleau et que le conflit dégénère, les 2 FFFM sont dissoutes le janvier 1947 et laissent la place à la  « Force Amphibie de la Marine en Indochine » divisée en « Force Amphibie du Sud » et « Force Amphibie du Nord ». Mais, les combats allant en s’intensifiant, le printemps 1947 voit la création des fameuses Divisions Navales d’Assaut ou Dinassaut. On les compte au nombre de 10 : les n°1, 3, 5, 12 et « Haïphong » opèrent au Tonkin, tandis que les n°2, 4, 6, 8 et 10 opèrent au sud. Les détails des dates de création et des opérations auxquelles participèrent chacune de ces unités sont disponibles dans leur intégralité sur le site internet suivant : http://indochine54.free.fr/cefeo/dinassau.html#LCM

Leur composition évoluant avec le temps et les moyens alloués à la guerre en Indochine ne permettant pas l’homogénéité, je vous laisserai cliquer sur le lien suivant pour les étudier en détails : http://indochine54.free.fr/cefeo/dinassau.html#LCM. Pour autant, nous pouvons donner ici une organisation type. Une Dinassaut est en général composé d’un LCI pour le commandement et l’appui, d’un (LCT) pour le transport, de deux landing craft material (LCM) dédiés au transport et l’appui, de quatre landing craft vehicle & personnel (LCVP) servant aux patrouilles et au soutien, d’un LCVP ou un landing craft assault (LCA), servant pour la reconnaissance et la liaison. Des Landing Ship Supply Large (LSSL), des hydravions, et des troupes navales de commandos ou d’armée sont également incorporés aux Dinassaut. Comme pour la composition des unités, je laisserai les lecteurs désireux de se renseigner sur les caractéristiques techniques de ces machines sur la page web suivante : http://indochine54.free.fr/cefeo/boats.html#LCVP

Mémoires et Photos
Deux LCVP de soutien patrouillant dan le delat du Mékong, 1949.

Si les premiers vaisseaux furent fournis par les Britanniques, beaucoup d’entre eux, utilisés lors des campagnes américaines et anglaises en Asie lors de la seconde guerre mondiale, furent rachetés en mauvais état en Malaisie, aux Phillipines, à Singapour puis remis en état, armés et blindés au sein de la base de Phu My[7]. Paul J. Carnasses, ancien membre de la Dinassaut n°2, témoigne que plusieurs conseillers militaires de l’US Navy furent d’ailleurs surpris de l’ingéniosité avec laquelle les ingénieurs français avaient modifié ces bateaux pourtant peu polyvalents à la base pour les adapter aux combats fluviaux[8]. Cette prouesse est d’autant plus notable que le matériel était alors chichement distribué du fait d’une économie d’après-guerre encore fragile.

Le rôle de ces « Dinassauts » étant de transporter, de débarquer et d’appuyer l’infanterie ainsi que de surveiller les cours d’eau et de ravitailler les postes isolés, les bateaux qui les composaient devaient cependant remplir un certain nombre de critères pour  : présenter un faible tirant d’eau afin de remonter les cours d’eau sans problème, être pourvu de moteurs suffisamment puissants pour faire face à des courants de 5 à 6 nœuds lors de la saison des pluies, disposé d’un armement et d’un blindage résistant à la plupart des calibres utilisés par le Viet Minh[9].

Tout comme les navires, l’armement est plutôt hétérogène et varie d’une Dinassaut à une autre. Outre les armes « de base » (dans la description de chacun des navires), les navires de transports et de soutien d’infanterie pouvaient être équipés de mortiers de 81mm, de mitrailleuse lourde de 20 ou 40 mm, des lances-grenades ou de fusils mitrailleurs de calibre 30 ou 50.

Les marins servant dans ces unités amphibies constituent la « Marine en kaki » par opposition à la « Marine en blanc » qui est embarquée sur les bâtiments de haute mer. Du fait de cette spécialité, un autre sobriquet est né dans les rangs français pour désigner la marine fluviale « les chie dans l’eau »[10].

Il est à noter que les Dinassauts ne disposaient pas de leurs propres forces terrestres et ne faisaient office que de transporteurs et de soutiens. Evidemment, ces missions impliquaient à la fois une grande rapidité de manœuvre et des capacités de coordination éprouvées. Afin de vous en donner une idée, on peut présenter un assaut amphibie type comme suivant : les premiers éléments vérifient l’absence de mines marines ou les neutralisent, les éléments de soutien « arrosent » la zone de débarquement afin de tuer ou désorienter les défenseurs, l’infanterie d’assaut débarquent et sécurisent les rives dans le but de permettre au reste des troupes de débarquer[11]. Une fois les hommes débarqués, les navires virent de bord et se placent sur les côtés de la zone de débarquement afin de permettre le débarquement d’autres unités et d’appuyer les hommes déjà débarqué. En cas de coup dur, l’opération inverse est ordonnée[12].

C’est dans les rangs de ces unités spécifiques que vont s’épanouir les vocations de fusilier-marin et notamment les tous nouveaux Fusiliers Marins Commando. Créée en 1942 suite à l’entrainement des fusiliers marins du capitaine de corvette Philipe Kieffer par les Britanniques, la 1ère compagnie des fusiliers marins commandos sera la seule unité française à débarquer avec les alliés le 6 juin 1944 sur les plages de Normandie. C’est lors de cet événement que naquit la légende du mythique béret vert français.

Le Commando Kieffer
Une partie du Commando Kieffer au Royaume-Uni, 1943.

Suivant les évolutions de la doctrine militaire et aux vues des bons retours lors de la seconde guerre mondiale et les débuts du conflit Indochinois, 6 commandos sont créés entre novembre 1946 et 1948. 3 d’entre eux opéreront en Indochine, à savoir le commando Jaubert, le commando de Monfort et le commando François. Comme pour les unités parachutistes ou le commando des Tigres Noirs, il parait impossible de retranscrire par les mots l’aura que possédait ce type d’unité d’élite dans les rangs français comme dans les rangs Viet Minh et à quel point leur présence sur un champ de bataille pouvait compenser l’infériorité numérique coté contre-insurgés. A titre de symbole, c’est d’ailleurs le commando Jaubert qui sera la dernière unité française à quitter l’ex-Indochine le 31 mars 1956.

  

C'est arrivé le 11 janvier 1952 : la mort du maréchal de Lattre de Tassigny…
Jean de Lattre de Tassigny (1889 – 1952)

             Après ces descriptions, il nous reste à déterminer l’efficacité de ces Dinassauts. Comme les Groupements Mobiles, celles-ci servirent de fer de lance pour la contre-insurrection française en ce que leur létalité et flexibilité permettaient de contrer rapidement les attaques éclairs Viet Minh voir même de reprendre l’initiative sur les stratèges insurgés. On rappellera ici que, malgré des ajustements stratégiques durant le conflit, la tactique appliquée par Giap consistait essentiellement en une série d’embuscade, de coup de main et d’attaque-éclair sur des points faibles du dispositif de maintien de l’ordre français après concentration de ses forces. En évitant les assauts frontaux contre un ennemi mieux équiper et en choisissant quand et où attaquer, le Viet Minh gardait constamment l’initiative contre le CEFEO surtout concentrer sur l’occupation du territoire afin de sécuriser les points stratégiques et protéger les populations civiles des exactions communistes. Ainsi, le risque pour les troupes françaises consistait en un statisme autodestructeur, les mettant constamment en position passive. De ce fait le recours à des unités mobiles et disposant d’une puissance de feu conséquente permit de briser la dynamique guerrière Viet Minh. C’est le Général de Lattre de Tassigny qui s’illustrera le mieux dans l’application de cette tactique sur le théâtre Indochinois, avant que la mort de son fils en mars 1951 près de Ninh Binh et son âge avancé ne le pousse à la retraite.

               C’est d’ailleurs sous son commandement que les Dinassauts montrèrent toute l’étendue de leur capacité. En effet, lors du printemps 51, le Général Giap lança une série d’offensives visant à prendre contrôle de l’ouest du delta du Fleuve Rouge en forçant le triangle stratégique sanctuarisé par l’armée française. Après deux lourds échecs à Vinh Yen et Mao Khe, les troupes communistes se tournent vers la ville de Ninh Binh le 28 mai, située sur la rivière Day, au sud du Delta. Après avoir déjoué une embuscade et avoir dégagé la ville par l’acheminement de renforts, la Dinassaut 3 permit de lancer une contre-offensive victorieuse et de détruire le gros des troupes ennemies le 5 juin à Yen Cu Ha, réduisant à néant les prétentions de Giap sur le delta.

L'année de Lattre : de l'espoir... à la désillusion | Cairn.info
Carte représentant le plan d’attaque de Giap au printemps 1951. Ils’agissait de faire pression sur la ville d’Hanoï et éventuellement de couper son ravitaillement par la mer depuis Haiphong.

               Pour autant, si les Dinassauts furent efficace en bataille ouverte, elles le furent beaucoup moins lors des « parties de cache-cache » avec les insurgés. En effet, leur caractère amphibie rend leur déplacement prévisible et les opportunités d’embuscade multiples pour les guérilleros rompus à cet art. Ainsi, les unités du génie du CEFEO et les ingénieurs Viet Minh se menèrent une véritable guerre à travers leurs ruses réciproques, consistant la plupart du temps dans la mise en place de mines d’une part et la façon de les neutraliser d’autre part. De ce fait, l’utilité des Dinassauts fut plutôt limitée durant les phases de recherche des concentrations Viet Minh.


[1] Edward J. Marolda and R. Blake Dunnavent, Combat at Close Quarters – Warfare on the rivers and Canals of Vietnam, Naval History and Heritage Command, 2015

[2] Edward J. Marolda and R. Blake Dunnavent, Combat at Close Quarters – Warfare on the rivers and Canals of Vietnam, Naval History and Heritage Command, 2015

[3] Edward J. Marolda and R. Blake Dunnavent, Combat at Close Quarters – Warfare on the rivers and Canals of Vietnam, Naval History and Heritage Command, 2015

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Edward J. Marolda and R. Blake Dunnavent, Combat at Close Quarters – Warfare on the rivers and Canals of Vietnam, Naval History and Heritage Command, 2015

[8] Paul J. Carnasse, La Marine Fluviale en Indochine, Bulletin de liaison des anciens combattants d’Indochine d’Athis-Mons, de Paray-Vieille-Poste et de Morangis, n°23, Aout 2014.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Edward J. Marolda and R. Blake Dunnavent, Combat at Close Quarters – Warfare on the rivers and Canals of Vietnam, Naval History and Heritage Command, 2015

[12] Ibid.

Fiche de lecture #13 – Vietnam, l’éphémère et l’insubmersible – Jean-Claude Pomonti – Collection l’âme des peuples – Edition Nevicata

L’auteur :

Jean-Claude Pomonti - Babelio            Jean-Claude Pomonti est né en 1940. Sortie de l’Institut d’Etude en Science Politique de Paris puis de l’Inalco, il couvre la guerre du Vietnam depuis Bangkok pour Le Monde entre 1968 et 1974. Cela lui vaudra le prix Albert Londres en 1973 et une interdiction de séjour au Sud-Vietnam ainsi qu’au Cambodge. Il est ensuite transféré à Nairobi en tant que correspondant puis occupe le desk Afrique du journal entre 1979 et 1985. Jean-Claude Pomonti occupe le poste de chef adjoint du service étranger en charge de l’Asie avant de repartir en tant que correspondant à Bangkok en 1991. Il publiera de nombreux ouvrages sur l’Asie du Sud-Est et l’Afrique tout au long de sa carrière.

Le livre :

UEVI - Librairie               Dans Vietnam, l’éphémère et l’insubmersible, l’auteur dresse le portrait du pays en ouvrant grand les portes de l’histoire, des cultures, des religions, de l’économie et de la géographie. L’ouvrage se veut comme un décodeur du pays, un media permettant de ressentir les passions et les luttes vietnamiennes, passées comme présentes.

          La concision et l’efficacité de l’écriture (88 pages, petit format) ainsi que la tendresse et le goût de Pomonti pour le Vietnam permettent de faire passer un maximum d’informations tout en évitant les clichés qui ont pu être véhiculés lors de la guerre froide, que cela soit à travers Hollywood ou la propagande communiste. Il débute d’ailleurs le livre en affirmant que « le Vietnam n’est pas une guerre mais un pays. J’y suis arrivé en 1965, comme coopérant, et voilà donc un demi-siècle que j’y retourne régulièrement, souvent plusieurs fois par an. Ce pays représente une grande partie de ma part de rêve. ». De fait, le résultat peut faire penser à un carnet de voyage romancé à propos d’un Vietnam-passion subtilement et intimement dépeint.

         Aucun sujet n’est épargné : la guerre d’indépendance, la Chine, le caractère vietnamien, les pesanteurs socialistes dont souffrent l’économie, la période coloniale, les paysages bucoliques, etc… Ils sont tressés en suivant la trame paradoxale éphémère/insubmersible soulevée dans le sous-titre de l’ouvrage.

               Si le second qualificatif fait évidemment référence aux trois guerres d’Indochine, il permet surtout d’introduire toute la complexité des relations sino-vietnamiennes – 1000 ans de domination, tentatives d’invasion répétées, guerre de 1979 – et leur impact sur la psyché collective (combativité, vitalité culturelle et religieuse, romantisme, nationalisme, propension au pardon) ainsi que sur l’identité unique du pays. « Le Vietnam n’est pas seulement un simple réduit méridional de la culture chinoise. Son héritage khmer et indien permet une confection unique à la fois si similaire à la civilisation de la Chine et si différente », rappelle l’auteur en citant l’historien américain Robert Kaplan.

          L’adjectif éphémère vient d’ailleurs appuyer la vulnérabilité du pays face à son voisin du nord, qu’il s’agisse des tensions autour de la « mer orientale » («la mer de Chine du sud » pour les Vietnamiens) ou de la proximité idéologique des régimes en place à Pékin ou à Hanoï.  Il fait également référence à la rapidité avec laquelle le pays vit sa transformation post-Doi Moi (fin de l’économie planifié au profit d’une économie de marché) suite au lancement de la Glasnost par Gorbatchev et la fin des subventions pour les « avant-postes du communisme international ».

            Il faut dire que le Vietnam, et c’est ce qui fait son charme si particulier, est pétri de ce type de contradiction. Si on prend l’exemple de l’époque coloniale, il est à noter que l’attitude que le pays a adoptée vis-à-vis de l’influence française fut ainsi faite d’autant résistance farouche au pouvoir colonial que d’accueil favorable de divers éléments culturels tels que le quoc ngu, une certaine idée d’égalité et de liberté issue des lumières ou le romantisme. De la même façon, c’est de l’ancienne élite révolutionnaire (avec tout ce que cela implique en termes de propagande communiste antioccidental, d’esprit sectaire ou de répression) que provient la jeune génération d’entrepreneur ouverte sur le monde souhaitant vivre dans le confort occidental. On peut également citer la fierté nationale affichée en permanence par les Vietnamiens et la persistance d’une forme de « complexe du colonisé » les portant souvent à décrier voire mépriser les productions ou services nationaux au profit de produits étrangers.

Hanoi Opera House - Hanoi Local Tour
L’opéra d’Hanoi dans le quartier français. Depuis quelques années, plusieurs riches vietnamiens cherchent  à copier l’architecture coloniale française pour leur propre demeure.

         La fluidité de la transmission de ces éléments historiques, politiques, culturel ou économique est assurée par une narration les mêlant à des scènes vécus, des propos échangés avec des inconnus ou des proches ou encore à la description de certains paysages marquant du pays. Le croisement de tous ces flux permet ainsi de trouver un équilibre délicat entre l’intimité qu’entretien Jean-Claude Pomonti avec le Vietnam, la synthèse du savoir académique nécessaire au décodage qu’il propose à travers le livre et l’accessibilité des informations pour le lecteur. Le tout produit une ambiance subtile dans le corps du texte qui facilite voire même encourage sa lecture. A noter également, que, carnet de voyage oblige, la dernière partie de l’ouvrage donne la parole à Nguyen Quang Dy (ancien diplomate) puis à Bui Tran Phuong (fondatrice et directrice de l’université Hoa Sen à Ho Chi Minh-Ville) permettant de multiplier les points de vue et de traiter de sujets complexes par un jeu de question/réponse rapide, facilitant encore une fois l’appropriation de l’ouvrage par le lecteur.

       En définitive, la promesse de M. Pomonti d’offrir un décodeur à ceux qui veulent découvrir le Vietnam est tenue.  Il permettra même aux curieux de trouver plusieurs pistes pour approfondir leur connaissance du pays meme si l’on regrette une liste de références plutôt maigre en fin de livre dans ce cas. Il est vivement conseillé de lire l’ouvrage d’une traite plusieurs fois pour le « laisser infuser » et pouvoir apprécier toutes ses qualités.

Entretien #2 – L’histoire du Vietnam selon Nguyen Ngoc Chau

Résultat de recherche d'images pour "chau nguyen ngoc"1) Pouvez-vous vous présenter rapidement ?

Je suis un ingénieur qui s’est mis à écrire après sept ans de retraite. J’ai commencé par écrire un livre sur ma famille, celui- là (Vietnam-L’histoire politique des deux guerres, ndlr) parle de l’histoire contemporaine de mon pays et je pense en publier un troisième sur le caodaïsme qui est la religion de mon grand-père. Le besoin d’écriture provient de ma soif de recherche pour savoir ce qui s’est réellement passé. A la différence de beaucoup de Vietnamiens, je suis venu faire mes études ici et puis je suis rentré au Vietnam en pleine guerre en 1973, comme tous ceux qui voulaient servir leur pays, puis en 75 j’ai dû quitter le Vietnam sur un chaland tiré par un petit bateau. Depuis je vis en France.

Résultat de recherche d'images pour "chau nguyen ngoc au temps des ancetres"2) Outre le livre que vous venez de publier (et dont nous allons reparler), vous avez écrit « Au temps des ancêtres – une famille vietnamienne dans sa traversée du XXème siècle » (édition l’Harmattan), livre dans lequel vous présentez l’Histoire du Vietnam à travers l’histoire de vos aïeux et même des éléments de votre propre vie. Quelles furent les motivations qui vous poussèrent à effectuer ce travail de témoignage ?

C’est simple, il y a déjà des livres qui ont été écrits en vietnamien sur ma famille, et même une pièce de théâtre qui a été mise en scène partout le pays et qui a été diffusée à la télévision vietnamienne. Mes enfants et ma femme, qui ne connaissent pas le vietnamien, m’ont dit qu’il fallait faire quelque chose, « il faut écrire un livre en français pour que nous et notre génération puissions savoir ce qui s’est passé». A partir de ça, j’ai écrit un livre sur mes aïeux : « Le temps des ancêtres – une famille vietnamienne dans sa traversée du XXè siècle » préfacé par Pierre Brocheux.

Pour une transmission familiale, donc ?

Oui, et aussi parce qu’elle représente bien la complexité de l’Histoire de mon pays. Par exemple, ma famille est connue, mon père était un polytechnicien, ingénieur des ponts, qui a pris le maquis au Vietnam en devenant commandant adjoint de la zone militaire IX du Viet Minh. Il avait refusé l’offre de rejoindre le Parti Communiste en 1945 . Il fut arrêté par les Français et condamné à mort. Ce sont des polytechniciens officiers dans l’armée française qui se sont arrangés pour qu’il soit échangé et exilé en France, ne pouvant ainsi plus lutter les armes à la main contre la France. À Paris, il fit sa médecine et créa avec des amis les éditions Minh Tân pour publier des livres écrits par des intellectuels vietnamiens pour les Vietnamiens. En 54, il fut parmi ceux qui étaient sur les rangs pour être premier ministre de Bảo Đại, le chef de l’État du Việt Nam (le dernier empereur du Vietnam, ndlr). À l’époque il fallait quelqu’un qui n’avait pas travaillé pour les Français ou n’ayant pas la réputation d’être un pro français.  Mon père appartenait à un groupe que certains appelaient le groupe « Minh Tân», parce qu’il se réunissait au siège des éditions Minh Tân au 7 rue Guénégaud dans le 6ème arrondissement. Ce groupe préconisait une coopération économique et financière entre le Nord et le Sud jusqu’à ce que les conditions soient réunies pour une réunification pacifique du pays. A l’époque, ni les Français, ni les Américains ne suivaient cette ligne. Il fallait combattre les communistes pour les éradiquer complètement.

J’imagine que ni les Américains, ni les Soviétiques, ni les Chinois ne devaient apprécier…

Oui, surtout les Américains qui détenaient les cordons de la bourse, et malgré le fait que le Nord était d’accord durant une première période. Ngô Đình Diệm lui-même, juste avant le coup d’Etat qui le renversa, avait contacté Hà Nội en ce sens.

3) Cet ouvrage traite également du caodaïsme, religion témoignant de la vitalité de la mystique de l’âme vietnamienne dont l’un de vos ancêtres fut une figure de proue. Cette croyance étant largement méconnue en France, pourriez-vous nous la présenter succinctement ?

Dans cet ouvrage le caodaïsme est présenté succinctement comme les autres groupements politico-militaires, les Hòa Hảo et les Bình Xuyên. Les chapitres qui y sont consacrés sont plus détaillés dans mon premier livre. Ce n’est pas une religion nouvelle car il est basé sur le Tam Giáo ou la Triple Voie qui regroupe le Confucianisme, le Taoïsme et le Bouddhisme qui  existaient déjà en 500 avant JC, et qu’il postule l’existence d’un Tout Puissant comme les trois religions monothéistes du Moyen-Orient. C’est une religion qui a été révélée par le spiritisme, l’évocation des esprits supérieurs, et qui s’appelle « Đại Đạo Tam Kỳ Phổ Độ », c’est-à-dire “La Grande Voie de la Troisième Amnistie” , sous-entendu “de Dieu vis-à-vis de l’humanité”.  Pour les caodaïstes, par deux fois déjà, le Tout-Puissant avait voulu ramener l’homme vers la bonne voie, celle de la sagesse et du bonheur. La première amnistie se rapporte au temps de l’avènement du judaïsme (Moïse selon un certain message divin) en Occident et des proto-confucianisme (empereur Phuc Hi) , proto-taoïsme (Thái Thượng Đạo Quân) et proto-bouddhisme (Nhiên Đăng Cổ Phật, le Bouddha Ancien) en Orient. La deuxième amnistie se rapporte à l’avènement du christianisme (Jésus-Christ) et de l’islam (Mahomet) en Occident, et à celui du confucianisme (Khong Phu Tseu) , du taoïsme (Lao Tseu) et du bouddhisme (Sakya Mouni) en Orient.

Pour la troisième amnistie, ne voulant plus passer par des intermédiaires comme il l’avait fait auparavant, le Tout-Puissant se révéla directement à l’homme par le biais de l’évocation des esprits, le spiritisme, une pratique alors courante autant en Orient qu’en Occident. Sous l’appellation de Cao Đài Tiên Ông Đại Bồ Tát Ma Ha Tát[1], il se posa en Thầy (Maître) venu enseigner à l’homme, qu’il appela Con (enfant) , la route vers sa “délivrance”, la Grande Voie Universelle qui pourrait concilier toutes les croyances. Le Tout-Puissant caodaïste est là pour enseigner, pour transmettre, pour montrer la Voie, tel Bouddha qui était là pour faire profiter l’humanité de son expérience de l’Éveil, et non pour qu’on le vénère ou qu’on travaille à Sa Gloire. Il n’est pas là pour participer aux affaires des hommes et répondre à leurs sollicitations.

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La plus grande église caodaïste à Tay Ninh²

La devise du caodaisme est « Tam Giáo Quy Nguyên, Ngũ Chi Hôp Nhất » qui veut dire « Les Trois Voies (Tam Giáo) mènent vers l’Origine (Quy Nguyên) , les Cinq Subdivisions (Ngủ Chi) vers l’Unité (Hợp Nhứt) » . Les cinq « chi » sont la voie de l’Homme  (avec l’enseignement de Confucius), la voie des génies (avec l’enseignement de Khương Thái Công), la voie des Saints (avec l’enseignement de Jésus Christ), la voie du Taoisme, de l’immortalité (avec l’enseignement de Lao Tseu) et la voie du bouddhisme ou de la Délivrance (avec l’enseignement de Bouddha). L’objectif est le retour vers l’origine, avant qu’il y ait eu la création (Quy Nguyên). Dès la création de la religion, il y eut un grave shisme et la majorité des fondateurs quittèrent Tây Ninh pour créer chacun sa propre branche. Il y eut plus de douze, Tây Ninh devenant une branche comme les autres, mais une branche particulière, car gérée par un caodaïste d’origine catholique, elle vénérait Victor Hugo et Jeanne d’arc, s’engagea dans la politique, posséda une armée et fonda un parti politique. Aujourd’hui (2019), il y a 9 « Hội Thánh Cao Đài », des églises caodaïstes avec un clergé sacerdotal et 19 organisations caodaistes indépendantes ( temples, comités, etc…)

 

Résultat de recherche d'images pour "chau nguyen ngoc au temps des ancetres"4) Le livre que vous venez de publier, Vietnam-L’histoire politique des deux guerres 1858-1954 et 1954-1975, revient sur les deux premières guerres d’Indochine. Or, lorsque vous expliquez vos mobiles dans la partie remerciement, vous finissez en disant vouloir faire comprendre aux héritiers de l’histoire vietnamienne « que le présent et le futur d’un pays ne se construisent pas sans douleurs ni larmes » , pensez-vous qu’il existe une rupture générationnelle au sein du peuple vietnamien et que la jeunesse se désintéresse des combats de leurs aïeux ?

C’est une question générale et particulière au Vietnam, car il n’y a pas que dans ce pays que le futur se construit sur des larmes. Prenez les gilets jaunes, ils construisent la France de demain. Ce que j’ai écrit est classique et valable pour tous les pays, c’est un passage obligatoire. Maintenant au niveau des générations, vous avez les anciens, comme moi, qui ne se posaient pas la question de pouvoir dire ou non ce que nous voulions dans notre Viet Nam du passé. Maintenant tout est différent. Vous pensez que vous pouvez écrire ce que vous voulez actuellement au Vietnam ? Bien sûr que non ! Les jeunes générations n’ont pas à se préoccuper de politique, à ne pas se soucier de la gestion du pays. C’est le Parti qui gère le pays. Il faut laisser les professionnels faire leur travail, et les jeunes n’ont qu’à profiter de la vie, c’est tout.  On est revenu à un système féodal, même si la bureaucratie a changé de nature.

Est-ce que cela peut durer sur le long terme étant donné la vivacité du sentiment antichinois et ce que se permet Pékin ?

Est-ce que vous connaissez un pays communiste qui a pu changer de régime à partir d’actions de l’étranger ? L’histoire nous montre que ce sont les dirigeants qui décident du changement, de l’ouverture, jamais une action extérieure. Quand au sentiment antichinois, les Vietnamiens l’ont toujours eu. Cela ne les ont pas arrêtés de leur quémander les armes pour combattre les Français, les Américains et les nationalistes vietnamiens. On ne sait pas le prix à payer que le Vietnam de maintenant doit à la Chine pour tout cela.

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En 2014, l’installation par la Chine d’une plateforme pétrolière dans les eaux revendiquées par le Vietnam avait entrainé des émeutes dans les villes vietnamiennes, faisant plusieurs centaines de blessés et 1 mort.

5) Même s’il est relativement exhaustif, votre ouvrage semble avoir été rédigé dans un style scolaire sans pour autant vouloir sacrifier le détail significatif ou l’anecdote révélatrice. Pouvez-vous nous expliquer votre méthode d’écriture et les éventuels obstacles que vous avez rencontrés ?

Premièrement, c’est un livre qui raconte 117 ans de l’histoire du pays, de 1858 à 1975, donc une période très longue. Au début le livre faisait 620 pages et j’ai dû réduire pour ne pas le publier en deux volumes. Deuxièmement, l’objectif de mon livre n’est pas une analyse de ce qui s’est passé accompagné de ce que j’en pense. C’est une retransmission aux nouvelles générations ce qui peut être su et compris concernant ce qui s’est passé. Je n’emploie donc jamais la première personne, je prends toujours le point de vue d’un tiers pour tisser la trame de l’histoire. Je donne des faits, je laisse aux lecteurs la possibilité d’analyser et de faire leur propre opinion de ce qui s’est passé. Je suis simplement un raconteur d’histoire. Un lecteur m’a écrit qu’il a relevé 258 petites histoires dans mon livre qui l’ont enchanté. Un autre a dit que c’est le livre le plus complet sur cette période de l’histoire qu’il avait jamais lu, que tout y est expliqué. Les seuls obstacles sont la véracité des écrits des autres. Comment savoir si la vérité se trouve dans tous les livres ? Car il y a des historiens engagés, qui mettent leurs sentiments au-dessus de la vérité, ou qui présentent leur propre vérité…

Votre position de relative neutralité est d’autant plus rare quand on parle d’un pays comme le Vietnam, l’histoire polarise immédiatement les avis sur des bases politiques…

Exactement, et Ho Chi Minh en est un parfait exemple. Certains historiens français, des plus notoires, disent que Hồ Chí Minh était « plus patriote que communiste », qu’il était devenu communiste seulement parce que Lénine avait dit qu’il aiderait les colonisés, et qu’il avait accepté de voir le Viet Nam devenir un état associé dans le cadre de l’Union française.  Je n’ai pas cherché à les contrarier en donnant des explications agrémentées de démonstrations savantes. J’ai seulement cité plusieurs passage du livre « Đường Kách Mệng» écrit par Hồ Chí Minh pour former dès 1925 ( il est allé en Russie pour la première fois en 1923) les premiers membres du Thanh Niên Cộng Sản Đoàn (« Groupement des Jeunes Communistes »), son premier noyau de militants, avec en page de couverture deux citations extraites du « Que faire ? » de Lénine : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire » et « Seul un parti révolutionnaire guidé par une théorie d’avant-garde peut remplir le rôle de combattant d’avant-garde. »

 Concernant le sentiment de Hồ Chí Minh sur l’indépendance , il m’a suffi de le citer  des documents biographiques publiés au Việt Nam : « « Si le gouvernement français, tirant des leçons de la guerre de ces dernières années, veut aller vers une trêve par la négociation et résoudre les problèmes du Việt Nam par la voie pacifique, le peuple vietnamien et le gouvernement de la RDVN sont prêts à l’accepter […] Il suffit que le gouvernement [français] arrête sa guerre d’invasion pour qu’il y ait un cessez-le-feu. La base du cessez-le-feu au Việt Nam est le respect de la véritable indépendance du Việt Nam […] » et « L’expérience de la Corée nous montre qu’il faut se battre jusqu’à ce que l’impérialiste soit à terre. Sachant qu’il ne peut plus combattre, il acceptera de négocier […] Nous devons aussi nous battre pour que la France soit à terre. À ce moment, on négocie s’il y a des négociations, ce n’est pas en lui proposant de négocier qu’elle va tout de suite négocier. N’ayons pas des illusions. Son but est de nous envahir. S’il lui reste 1 % d’espoir après avoir perdu 99 %, elle continuera de se battre. Il faut la mettre à terre pour qu’elle accepte de négocier. »

6) Le choix de dates étant forcément arbitraire dans l’écriture de l’histoire, pourriez-vous expliciter le choix de ne pas avoir inclus la guerre sino-vietnamienne de 1979 ou troisième guerre d’Indochine, pourtant étroitement liée aux deux précédentes et faisant encore sentir ses effets quant aux relations entre Pékin et Hanoï ?

Je me suis arrêté à 1975 car c’est la fin de la guerre entre les communistes et ceux qui ne veulent pas d’eux, qu’on appelle au Viet Nam les « nationalistes ». De toute façon, quelle que soit l’époque, les Chinois ont toujours été les ennemis du Vietnam, malgré les embrassades des camarades des deux pays. Si les communistes ont utilisé leur camarade chinois pour arriver à leur fin, c’est par calcul.

La guerre sino-vietnamienne est liée à la relation entre Sihanouk et Pékin. L’attaque chinoise du Nord Việt Nam avait pour but de faire pression sur les Vietnamiens pour qu’ils se retirent du Cambodge. Cela n’a rien à voir avec la guerre d’indépendance ( 1858-1954) et la guerre idéologique ou Nord-Sud ( 1945-1975) que je traite dans mon livre.

7) Votre bibliographie ne compte pas moins de 159 références en 3 langues (français, vietnamien et anglais) comprenant parfois des documents d’époques, pourriez-vous donc nous expliquer comment vous avez bâti cette bibliographie et combien de temps a-t-il été nécessaire afin de mener cette tâche à bien ?

Cela m’a pris 3 ans pour accumuler ma documentation. A chaque fois que je lisais quelque chose d’intéressant, je la mettais en mémoire dans mon ordinateur. Je suis littéralement envahi par mes livres. Après avoir écrit mon premier livre, je me suis dit qu’il fallait que j’exploite tout cela. J’ai trouvé des choses qui n’ont jamais été traitées par les historiens les plus sérieux, comme, par exemple, la raison de la répression des chrétiens qui était la justification de l’intervention française au Việt Nam. Source de tous les maux pour les Vietnamiens, elle devait être expliquée, et je me suis plongé dans les archives des Missions étrangères de Paris. Ainsi j’ai pu découvrir la question de la querelle des rites en Chine et ses répercussions au Vietnam.

8) Un dernier mot pour la fin?

J’espère avoir fait de ce livre un bon résumé des événements au Vietnam durant ces deux périodes de son histoire. Les nouvelles générations pourront ainsi connaitre le sens de ce qui est arrivé. J’ai découvert que les Français n’avaient pas l’intention de nous aider à nous épanouir et à devenir une puissance qui pouvait les chasser du pays. Il est indéniable qu’ils nous ont apporté beaucoup de choses, mais pas assez pour nos nombreux besoins. Après leur départ il fallait presque tout inventer. Il est aussi indéniable que le Parti Communiste Vietnamien a pleinement réussi dans ses entreprises de chasser le Français colonisateur et les Américains qui sont venus soutenir les nationalistes. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Qui pouvait prévoir que l’URSS et les pays de l’Est craqueraient un jour ? Déjà, il n’y a plus que 4 pays communistes dans le monde, la Chine, Cuba, le Viet Nam et le Laos. Et au Vietnam seul le mot léniniste de marxiste-léniniste lui est encore attaché. Mais c’est un mot qui pèse encore très lourd, tant que son grand Frère du Nord l’utilise encore …

[1]    Cao Đài veut dire Tour élevée et fait référence au Tout-Puissant, Tiên Ông fait référence aux Immortels, donc au taoïsme, et Đại Bồ Tát Ma Ha Tát fait référence au Bouddha et donc au bouddhisme. Il y a douze  mots dans l’invocation complète lors des prières : « Nam Mô Cao Đài Tiên Ông Đại Bồ Tát Ma Ha Tát. »

Cycle Indochinois #3 : Par le sang versé, la Légion Etrangère en Indochine – Paul Bonnecarrère – Fayard – 1968

« Qui sait si l’inconnu qui dort sous l’arche immense

Mêlant sa gloire épique aux orgueils du passé

N’est pas cet étranger devenu fils de France

Non par le sang reçu mais par le sang versé. »

Les soldats de marbre, Pascal Bonetti, 1920

« Le soldat n’est pas un homme de violence, il porte les armes et risque sa vie pour des fautes qui ne sont pas les siennes. Son mérite est d’aller sans faillir au bout de sa parole tout en sachant qu’il est voué à l’oubli. »

Terre des Hommes, Antoine de Saint–Exupéry, 1939

A Wojtek et à Quang.

L’auteur :

Résultat de recherche d'images pour "paul bonnecarrère"              Paul Bonnecarrère est né à Paris en 1925. Il s’engage en 1944 dans le 1er Régiment de chasseurs parachutiste jusqu’à la fin des hostilités. Rendue à la vie civile, il devient reporter de guerre et partage la vie des troupes de chocs partout où la France se bat encore : Indochine, Suez, Algérie, Tunisie. Il lie rapidement de solides amitiés dans les différents corps de l’armée française mais une expérience placera la Légion au-dessus de tout : alors que son avion s’abat en plein Sahara, laissant Bonnecarrère tourmenté par la peur, la faim, la chaleur et la soif pendant 24h, il sera rejoint par une patrouille de légionnaires. C’est cet événement qui le poussera à écrire plusieurs livres sur la Légion : Par le sang versé, sa suite Qui ose vaincra, Une victoire perdue, 12 Légionnaires, etc… En 1974, il publiera également avec Joan Hemingway (petite-fille de l’éminent écrivain américain) le roman d’espionnage Rosebud, adapté au cinéma par Otto Preminger.

Le livre :

Résultat de recherche d'images pour "par le sang versé"               Ecrit à partir des observations de l’auteur, des journaux de marche et des archives de la Légion Etrangère, Par le sang versé raconte, dans un style mi-roman d’aventure, mi-reportage journalistique, les débuts de la guerre d’Indochine à travers les affectations des compagnies du 2ème et du 3ème Régiment Etranger. Le décor est planté par une tentative d’évasion audacieuse d’un ex-SS dans le détroit de Malacca en 1946 et l’acte de fin narre le désastre de Cao Bang en 1950, premier gros revers français durant la guerre d’Indochine et tombeau du 3ème Etranger.

               C’est un livre vrai, violent, insolite qui, à l’instar des œuvres ou de Larteyguie ou de Hougron, témoigne de la maturité de la représentation de l’Autre débarrassée de tout exotisme au crépuscule de l’Indochine française. Sans doute, dans le cas de Par le sang versé, le fait de prendre comme sujet des soldats, pour la plupart étrangers, en temps de guerre permet 1) de rester très factuel et d’éviter les fioritures fantasmagoriques et 2) d’obtenir des regards croisés et par conséquent de ne pas se limiter à un seul point de vue.

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Antoine Mattei (1917-1981)

               Vrai d’abord, puisqu’en plus de chroniquer plusieurs opérations ayant jalonnée une guerre oubliée comme le siège de Nam Dinh, la bataille du rail au centre de l’Indochine ou la poursuite d’Ho Chi Minh et de son état-major dans la jungle après la bataille de Ninh Binh ; le livre se concentre en grande partie sur les tribulations du capitaine corse Antoine Mattei, véritable légende dans la Légion, afin de décrire les débuts de la guerre d’Indochine avec une précision chirurgicale aussi bien au niveau psychologique, politique ou militaire. La dernière partie de l’ouvrage, dédiée à la reprise et à l’occupation du Haut-Tonkin, fait également état du décalage effarant entre les officiers de terrains, forgés dans le creuset de l’acier et du sang de la guérilla « à la vietnamienne », et les « officiers de salon », s’agissant de la compréhension « guerre révolutionnaire » à laquelle se livre les insurgés  communistes. Décalage qui mènera à l’isolement puis à la submersion des petits postes sur les routes coloniales reliant Hanoi aux zones tribales et montagneuses puis à la Chine et donc au massacre de Cao Bang. Ainsi, la richesse des détails livrés par l’auteur, en plus de nourrir une écriture vivante, permet au lecteur de se faire une idée plutôt précise de la physionomie des combats à l’échelle d’un soldat tout en permettant de comprendre instantanément et sans grande difficulté les tenants et les aboutissants du conflit à la fois sur un plan purement stratégique et militaire mais aussi s’agissant des populations civiles, notamment à travers l’attitude à l’endroit des soldats français ou des Viet Minh des divers « Annamites » croisés au fil des pages (administrateurs, supplétifs Moïs, chefs de village, paysans, prostituées, soldats et officiers Viet Minh, etc…).

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Féerique, la zone montagneuse du nord du Vietnam s’est avérée être un casse-tête stratégique pour les militaires français avec ses pentes abruptes et ses vallées encaissées propices à l’embuscade. Ici, les alentours de Cao Bang.

               Violent, ensuite, car, pour reprendre les mots du capitaine Mattei « les Viets ne font pas la guerre à moitié ». Heureux hasard, la Légion non plus… Aussi, les chapitres sont-ils constellés de faits d’armes plaçant Par le sang versé dans la tradition des chansons de geste de l’âge d’or de la chevalerie : assauts parachutés, mission d’infiltration et de renseignement aux confins de la Chine et du Tonkin, défense réussie de positions fortifiées à 6 contre 100, numéro d’escalade de falaise pour des assauts à la grenade… Il faut dire que la plupart des protagonistes de cette fresque épique sont des soldats de métier aguerris par le second conflit mondial qui dans le rang de la Werhmacht, qui dans ceux de l’armée Rouge, qui dans la police fasciste italienne… S’ajoutent à ces joyeusetés, banales en temps de guerre, la saveur des us guerriers des populations locales, non seulement des guérilleros Viet Minh qui perpétuent fidèlement la tradition ancienne de la torture en Asie Orientale et de son utilisation à des fins psychologiques (ce que Jean Hougron illustrait déjà dans Soleil au Ventre), mais également des minorités ethniques indochinoises engagées auprès des Français (plus par sentiment anti-Viet, que par loyauté à la France), l’auteur faisant mention spéciale des Moïs et de leur coutume consistant à prélever les foies des ennemis vaincus pour les manger et ainsi drainer leur énergie (certains légionnaires auront même la curiosité de se laisser tenter par cette découverte gastronomique).   Plus sourde mais omniprésente dans l’ouvrage, la violence psychologique de cette guerre ; qu’elle s’exprime à travers les mutilations systématiques des morts par le Viet Minh, la mort de légionnaires du fait du sabotage des grenades par les ouvriers communistes en France, ou l’impuissance des hommes lorsque la colonne armée évacuant Cao Bang se voient contraintes par les ordres de laisser sur le bord du chemin vieillards, infirmes ou mères de jeunes enfants (qui mourront donc de fatigue, de maladie ou de faim ou encore assassinés par le Viet Minh pour traitrise) ; est sans doute la plus dévastatrice et la plus difficile à retranscrire sur papier. C’est aussi cet élément qui fera de « l’Indoche » puis de la guerre du Vietnam des conflits si particuliers…

               Insolite, enfin, puisqu’en plus d’évoluer dans ce contexte fou de « sale guerre », la Légion est constituée d’un agrégat d’individualités plus colorées les unes que les autres. On peut ainsi faire la connaissance dans le livre de l’ex-colonel/majordome du Maréchal allemand Erwin Rommel (commandant de l’Afrika Korps puis du mur de l’Atlantique), d’un lettré français en disgrâce car vichyste, d’un Belge fuyant son pays parce qu’inculpé pour proxénétisme, de déserteurs soviétiques ou fascistes, de petits truands français fuyant le Milieu… Cet amalgame d’indésirables, de marginaux, d’hommes pour qui le seul métier envisageable est la mort, fit et fait encore la spécialité de Légion et sa réputation de corps d’élite de par le monde. Outre le titre, la phrase qui pourrait résumer le livre est la suivante : « Démerdez-vous, vous êtes légionnaires… », impliquant que la Légion est envoyée dans des situations inextricables auxquelles elle

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Le poste de Ban Cao imaginé par le capitaine Mattei sur la Route Coloniale 4 exigea de tailler une voie dans la roche. Plus de photo: http://henri.eisenbeis.free.fr/mattei/louis-devaux-1947/LE-POSTE-DE-BAN-CAO-AALEP-No68-octobre2008-page13-louis-devaux.html

trouve ; par un mélange de ruse, d’habileté ou de force ; des solutions, forçant l’admiration des alliés comme des ennemis, même si pour ces derniers, cette admiration de courage/folie au combat se transformera en cruauté implacable à son endroit. On assiste ainsi dans le livre à des ravitaillements en tabac à coup de mortier ou des prouesses logistiques dans l’installation des camps retranchés. Couplés au contexte, ce genre de folie douce permet également des situations improbables : figurez-vous une classe destinée aux légionnaires de la 3ème  compagnie du 3ème Etranger (dont les 2/3 ont auparavant servi dans la Wermacht ou dans la Waffen SS) lors des 2 mois du siège de Nam Dinh en vue de passer le concours de sous-officier, classe organisée par le sergent Osling ,un ex-officier-médecin allemand,  et assurée par un instituteur français et juif ayant refusé d’évacuer la ville, sa femme grièvement blessée ne pouvant être transportée, punissant ses brutes d’élèves avec des « classiques » telles que recopier 50 fois « je ne dois pas distraire mes camarades en classe en jonglant avec mes grenades ». On pourrait continuer la liste longtemps avec des évènements tels que la cohabitation forcée entre les sœurs du couvent de Thai Binh et les légionnaires lors d’une mission de sauvetage ou la couverture par tout un régiment d’un de leur camarade ayant fait cocu un officier de marine, mais ce serait gâcher ce qui fait le piment et le miel de Par le sang versé

               Un livre incontournable pour les amateurs de stratégie et de tradition militaire, d’Histoire, de reportage de guerre ou simplement de récits épiques qui, si on les découvrait dans un blockbuster américain, ne sembleraient pas crédibles.

Fiche de lecture #7 – Alain Ruscio – Ho Chi Minh, Textes 1914 – 1969 – L’Harmattan – 1990.

L’auteur :

AlainRuscio
Alain Ruscio

           Alain Ruscio est un historien et chercheur indépendant né en 1947. Il concentre une grande partie de son travail sur l’Indochine coloniale et la première guerre d’Indochine, sujet de sa thèse d’Etat.

Sympathisant communiste de 1963 à 1991, il fut correspondant du journal l’Humanité au Vietnam et au Cambodge entre 1978 et 1980.

Il a publié de nombreux livres sur le sujet (Vivre au Vietnam en 1981, Vietnam, l’histoire, la terre, les hommes en 1989, Dien Bien Phu. Mythes et réalités, 1954-2004. Cinquante ans de passion française en 2005) ainsi que sur le thème coloniale (Amours coloniales. Aventures et fantasmes exotiques, de Claire de Duras à Georges Simenon en 1996 ou encore Nostalgérie. L’interminable histoire de l’OAS en 2015).

Alain Ruscio est à l’heure actuelle président du Centre d’Information et de Documentation sur le Vietnam contemporain (CID-Vietnam) qu’il a fondé en 1985 et sis à Montreuil. Le but de cette institution est de mettre à disposition du public un fond documentaire – le plus important d’Europe – en plusieurs langues concernant le Vietnam et son Histoire.

Le livre :

Ho chi minh            Le livre est un canevas de textes de natures très différentes (article, poème, déclaration, testament, etc…) et présentés dans un ordre chronologique permettant de suivre l’évolution du père de la nation vietnamienne.

            Les mises en contexte proposées par l’auteur permet une lecture aisée même pour ceux qui ne connaitraient rien de la vie d’Ho Chi Minh ou des deux premières guerres d’Indochine. L’ouvrage prend néanmoins toute sa valeur lorsque l’on connaît ces deux histoires et que les textes fonctionnent comme des balises représentant chacune une inflexion dans le cour du déroulement du temps.

En effet, comme le rappel l’auteur au début du livre un personnage comme Ho Chi Minh est extrêmement populaire à la fois pour l’ampleur de la tâche qu’il a entreprise depuis ses 19 ans mais aussi et surtout parce que rayonne autour de sa personnalité le frisson du mystère, la raison étant qu’il passa une grande partie de sa vie en exil et/ou clandestinité.

Il était pourtant devenu une véritable légende de son vivant, symbole anti-impérialiste dont le nom est scandé sur les campus français et américains, considéré comme un mélange entre Lénine – pour le côté marxiste – et Gandhi – pour le côté ascète nationaliste, représentant incontestable du « petit peuple » vietnamien tenant tête avec succès au géant américain.

Ce mélange de mystère/légende doublé par la politisation accrue des conflits vietnamiens ne permet guère de se faire une idée précise des détails de sa vie.

Revenir au texte semble alors nécessaire et ce d’autant plus que devant le recul de la doctrine Marxiste – Léniniste, le gouvernement vietnamien a mis en avant la doctrine de la « Pensée Ho Chi Minh » sans que celle ci ne soit jamais explicitée[1].

On découvre ainsi plusieurs facettes du personnage au travers de différents exercices de style très particuliers.

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Ho Chi Minh (au centre) lors sa formation au Komintern à Moscou en 1924.

Derrière le révolutionnaire « rouge, pur et dur », on trouve un homme pragmatique dont les interrogations doctrinales étaient en avance sur leur temps : comment articuler la théorie et la pratique du marxisme (Unité de la théorie et de la pratique, p.182)? Le combat révolutionnaire peut il faire l’économie d’une dimension éthique (Le révolutionnaire type, p.89 et Autocritique, p.121)? Le bureaucratisme est il une tare nécessaire, inséparable de l’étape initiale de la construction du socialisme (Corriger le style de travail, p.139) ? Le divorce avec la population ne guette-t-il pas à chaque instant un Parti Communiste au pouvoir ? C’est sans doute ce pragmatisme qui lui permettra, en pleine « ossification » doctrinale stalinienne, de déclarer qu’il n’appartenait pas aux pays dits « avancés » de guider les pays dits «arriérés »  et qu’il existait un communisme d’essence asiatique alors même que Joseph Staline, le même jour, déclarait l’exact contraire (Indochine, p.34). Les historiens se demandent d’ailleurs encore comment Ho Chi Minh passa outre les grandes purges staliniennes des années 30. De la même manière, longtemps considéré comme un « Tito asiatique » par Staline, Ho « à la volonté éclairée » n’obtiendra pas directement la reconnaissance par l’URSS de sa République Démocratique du Vietnam fondée après la déclaration d’indépendance du 2 septembre 1945 (p.112)[2], il lui faudra pour cela attendre l’impulsion de la Chine de Mao en 1949.

En rupture avec le passé idéalisé de son pays et de l’organisation mandarinale, plusieurs textes signés de la main d’Ho Chi Minh (notamment ses nombreux poèmes) témoigne néanmoins de son enracinement dans la tradition confucéenne et sa volonté de conserver la « substantifique moelle » de l’identité vietnamienne en y greffant l’idéologie bolchevique (Confucius,p.91 et Serment adressé à Tran Hung Dao[3],p.93) . Il n’a d’ailleurs jamais caché vouloir suivre Lénine en raison de son anticolonialisme (Lénine et les peuples d’Orient, p.66) ce qui fera dire à plusieurs commentateurs vietnamiens que soit il était persuadé de l’existence d’un « habitus[4] » transcivilisationnel soit il instrumentalisait le Léninisme dans le cadre anticolonial[5].

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Ho Chi Minh, alias Nguyen Ai Quoc, en 1919 à Paris.

Etant proche de la méthode anticoloniale de Phan Chu Trinh et Nguyen An Ninh[6], avec qui il rédigera les Revendications du peuple annamite (p.22)[7], il est certain de devoir se former « à la française» afin d’effectuer une critique interne au système colonial français sous forme journalistique dans le journal le Paria. Il est en cela parfaitement ancrée dans la société française métropolitaine et coloniale de l’époque (Rapport sur le Tonkin, l’Annam et la Cochinchine, p.69 et l’Indochine et le Pacifique, p.58), certains de ces pamphlets ou réponses à des membres du lobby colonial fleurant même bon le vocabulaire « titi parisien » digne d’un film d’Audiard (Ménagerie, p.44). Ho Chi Minh peut d’ailleurs être considéré comme étant à la pointe du combat anticolonial dans l’empire français puisque c’est sous son impulsion que fut fondée l’Union Intercoloniale (Manifeste de l’Union Intercoloniale, association des indigènes de toutes les colonies, p.42) et la Fédération générale des peuples opprimés (Manifeste de la Fédération générale des peuples opprimés, p.78), qui, bien que d’une efficacité relative et constituant des instruments de récupérations communistes, ont eu le mérite d’exister.

En corolaire à cet esprit anticolonial, Nguyen Ai Quoc fut également à la source de plusieurs écrits dans lesquels il témoigne à la fois d’un grand sens de l’organisation et d’une qualité pédagogique remarquable (voir Journalisme populaire, p.86 et Conseils aux cadres chargé de l’éducation des enfants, p.149 ou encore Conseils à la jeunesse, p.154). En plus d’avoir fondé le Paria, il est le maitre artisan de la création de l’association Thanh Nien chargée de former les cadres communistes vietnamiens à Canton. Il martèle ainsi de façon infatigable les tenants et les aboutissants de ses combats que cela soit à son peuple (Appel à la Nation, p.193), à ses cadres (Aux comités populaires du nord, du sud et du centre Vietnam, à tous les comité de province, de district et de commune, p.230 et Appel au Lendemain de la victoire de Dien Bien Phu, p.163), au président des Etats Unis avec lesquels son pays est en guerre (Réponse à Lyndon B. Johnson, président des Etats Unis, p.196) , aux peuples de France et des Etats Unis (Appel au peuple de France, p.135, Au peuple français, à l’occasion de Noel et du Nouvel An, p.151, et Lettre aux amis américains qui s’opposent à la guerre d’agression de l’impérialisme, p.205). Ajouté à son côté mandarin, à sa maitrise des langues (il parle français, anglais, évidemment vietnamien mais aussi russe et chinois), à sa dialectique performante issue de du Komintern et à son ascétisme, il maitrise toute les qualité d’un chef aussi bien sur le plan politique que militaire. On peut comprendre ainsi la foi des guerilleros communistes en la victoire rien qu’en lisant L’appel à la Nation (p.193) où transparait la tranquille et impressionnante certitude de la victoire finale malgré l’extrême violence des bombardements américains sur le Nord Vietnam lors de l’année 1966.

LE-PARIA
Le Paria est le premier journal périodique entièrement rédigé par les sujets coloniaux français pour les sujets coloniaux français à une époque où Paris était « La Mecque » de l’anti impérialisme.

Il est heureux ensuite que l’auteur, qui a plusieurs fois manifesté sa sympathie pour le Marxisme-Léninisme et pour Ho Chi Minh[8], ait fourni certains textes montrant les difficultés du leader vietnamien et des crises que le régime dût affronter. Ainsi le voit on au prise avec l’immobilisme de la gauche française, qui bien que pavoisant sur la question coloniale, ne dépassera pas le stade du discours même une fois aux affaires (Lettre adressé au comité central du PCF, p.50, Message à MM.Bidault, Blum et Thorez, p.116). De la même façon a-t-il du mal à cacher les mauvais résultats de la réforme agraire (Rapport sur la réforme agraire, p.158) ou la difficulté pour le Vietnam de se positionner lorsque le conflit sino-soviétique s’amorce (Compte rendu de la visite de la délégation du gouvernement de la République démocratique du Vietnam en URSS et en Chine, p.172).

Ensuite, l’ensemble de ces qualités font apparaître dans certains textes l’humanité certaine d’un homme ayant le sens du tragique car sachant, par l’expérience de Phan Chu Trinh notamment[9], que le combat pour la fin de l’asservissement du Vietnam passerait par la violence (Collaborateurs, oui ! Esclaves, non !, p.123 et Réponse à une mère française, p.132). C’est d’ailleurs cette capacité à ne jamais tomber dans un manichéisme stérile et réducteur qui fit de la « diplomatie des peuples » une arme psychologique redoutable par l’influence des masses qui fit succomber la détermination guerrière du gouvernement français et américains[10].

Enfin, la lecture des Testaments d’Ho Chi Minh (version de 1968 publiée et retouchée par les instances du PCV, version de 1989 plus fidèle à la réalité et la version intégrale finalement publiée en 1992) montre à quel point l’homme était devenu un enjeu de politique intérieur malgré le fait que ses dernières année sur terre l’ont transformé en homme de paille ayant de moins en moins de pouvoir au sein du parti qu’il avait fondé et ce notamment sous l’influence du PC chinois et dès les années 50[11]. Ainsi, si les différences entre les différentes versions ne sauraient ici être intégralement exposé faute de place, on peut néanmoins signaler que dans son testament originel Ho Chi Minh souhaitait être incinéré et ses cendres dispersées dans les parties nord, centre et sud du Vietnam. Or aujourd’hui son corps repose dans un mausolée au centre de Hanoï à l’endroit même où il déclara l’indépendance.

mausolee
Le mausolée d’Ho Chi Minh sur la place Ba Dinh à Hanoï bien loin de la sobriété qu’avait souhaité le leader vietnamien de son vivant pour sa sépulture.

[1] http://fr.nhandan.com.vn/politique/editorial/item/2545971-etudier-et-suivre-la-pensee-la-morale-et-le-style-du-president-ho-chi-minh-l%E2%80%99ordre-venant-du-c%C5%93ur-de-chaque-vietnamien.html

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/09/02/actualite-declaration-dindependance-vietnamienne-que-sest-il-passe-le-2-septembre-1945/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/27/defi-30-jours-30-articles-30-tran-hung-dao-celui-qui-defit-les-armees-sino-mongoles-de-linvincible-kubilai-kahn/

[4] En sociologie, l’habitus est la manière d’être, l’ensemble des habitudes ou des comportements acquis par un individu, un groupe d’individus ou un groupe social. La connotation marxiste insiste sur le déterminisme matériel de ce phénomène.

[5] Brocheux Pierre. Trinh van Thao, Vietnam. Du confucianisme au communisme. Un essai d’itinéraire intellectuel . In: Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°32, octobre-décembre 1991. La Méditerranée. Affrontements et dialogues. pp. 118-119

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/10/15/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-chine-et-vietnam-sous-domination-dilemme-de-la-reforme-ou-du-conservatisme-con-2/

[7] Les revendications du Peuple Annamite est un corpus de demande adressé par les « 5 dragons de Paris » au gouvernement français devant les délégations des autres puissances occidentales lors de la conférence de Versailles en 1919.

[8] https://fr.vietnamplus.vn/lhistorien-ruscio-apprecie-la-pensee-de-ho-chi-minh/12380.vnp

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/10/15/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-chine-et-vietnam-sous-domination-dilemme-de-la-reforme-ou-du-conservatisme-con-2/

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/ma-famille-mes-amis-et-mon-pays-memoires-nguyen-thi-binh/

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/celine-marange-le-communisme-vietnamien-1919-1991-construction-dun-etat-nation-entre-moscou-et-pekin/

Raffinement macabre V – Les chiens de guerre durant la première et deuxième guerre d’Indochine.

Même si l’utilisation des chiens de guerre remonte au début de l’humanité, ceux –ci vont trouver une place tout à fait spéciale lors des deux guerres d’Indochine. En effet la pratique de la « guerre révolutionnaire » de type maoïste et des tactiques de guérilla de tradition vietnamienne (comme théorisées par Tran Hung Dao[1]) poussa largement les armés française et américaine à s’équiper en chien de guerre pour plusieurs raisons.

            D’abord, face à la tactique « frapper fort puis disparaître » sous couvert de la forêt, les chiens furent utiliser pour le pistage des guerilleros à travers la dense forêt vietnamienne où l’on peut difficilement voir et entendre, représentant alors 2/3 de la surface totale du pays.

            Ensuite, le facteur politique étant déterminant pour les insurgés, les chiens, dressés pour flairer les explosifs et les intrus, constituaient des détecteurs précieux pour la défense des points sensibles, aussi bien militaires que civils.

            Enfin, les pièges et mines en tout genre tenant une place centrale dans la tactique de démoralisation des soldats français et américains, les chiens permettaient d’ouvrir les marches dans des zones à risque.

            Si les aspects de ce type de guerre sont rapidement survolés ici c’est parce vous pourrez trouver d’avantages de détails à ce propos dans les articles suivants : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/21/defi-30-jours30-articles-24-strategies-politiques-et-militaires-pendant-les-deux-premieres-guerres-dindochine-monolithisme-vietnamien-et-flottement-francais-puis-americain/ , https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

Une petite parenthèse technique s’impose à propos des rôles des chiens de guerre dans l’histoire :

  • Le chien sanitaire : premier rôle connu du chien militaire (Egypte des Pharaons). Le chien sanitaire ou chien infirmier à pour but de repérer les blessés et de lécher leurs plaies, la bave de chien étant antiseptique[2].
  • Le chien de patrouille, de pistage et de garde : il s’agit de profiter des qualités sensorielles du chien à des fins de détection d’intrus sur un théâtre d’opération où les sens des soldats sont inefficaces (nuit, végétation dense, ennemi proche, etc…)
  • Le chien de traits ou porteur : tout est dans l’appellation, il s’agit d’utiliser les chiens comme moteurs. La mécanisation rendit rapidement les chiens obsolètes pour cette fonction.
  • Le chien démineur : il s’agit d’exploiter les qualités olfactives du chien pour détecter des matériaux explosifs.
  • Le chien messager.

            Afin de comprendre l’histoire et le rôle de ces corps d’armée cynophiles durant les deux première guerres d’Indochine je vous propose une petite étude historique d’abord du côté du Corps Expéditionnaire Français d’Extrême Orient (CEFEO) puis de celui de l’armée américaine.

            Lors de l’avènement de la guerre d’Indochine, les Français sont très en retard concernant le dressage de chiens de guerre et leur utilisation tactique.

            En effet un préjugé négatif persistant dans l’armée française depuis le début de la mécanisation, le chien étant jugé obsolète face au progrès technologique, empêche toute action massive et laisse les initiatives à des particuliers (comme le centre de dressage du général Lyautey à Lille).

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Charlot, le chien décoré de la croix de guerre pour bravoure en 1919.

            Pourtant le chien de guerre avait fait ses preuves durant la première guerre mondiale. Ainsi il faut attendre 1915 pour que Millerand, ministre de la guerre, commence à amorcer le développement public des chenils militaires devant les besoins des armées (agacées de la lenteur de leur ministre de référence) : un centre de dressage est fondé en décembre 1915 (seulement pour des chiens de guerre « sanitaires ») et il faut attendre 1917 pour voir le « Service des Chiens de Guerre » institutionnalisé. Malgré les résultats probants et la décoration d’un chien de la croix de guerre (plus haute distinction militaire de l’époque), la démobilisation des chiens de guerres en 1919 et leur envoi dans des chenils de la SPA ou auprès des particuliers signa, après des débuts laborieux, la fin de l’idée d’utiliser des chiens en permanence sous les drapeaux.

            Aussi lorsque la seconde guerre mondiale éclate, l’armée française est, encore une fois, dépourvu d’effectifs notables en chien de guerres alors que les Allemands, ayant tiré les leçons de la première guerre mondiale, en aligne près de 200 000 (contre quelques centaines côté français). Les retours d’expérience des maquisards français ainsi qu’un état major moins bouffi de suffisance après la défaite de 1940 conduisent l’armée à reprendre les projets cynophiles après la fin de la deuxième guerre mondiale.

            Le début de la guerre en Indochine voit donc une volonté affirmée par les Français de se doter sérieusement en chien de guerre. Seulement le peu de base technique et de chiens utilisés durant la seconde guerre mondiale posent un problème opérationnel. Aussi les premiers chiens envoyés en Indochine furent des chiens pris à la Wehrmacht après sa défaite. Il faut attendre 1949, c’est à dire avec l’entrée en guerre de la Chine communiste sur le théâtre indochinoise, pour que le Service Vétérinaire de l’Armée fonde le 10ème groupe vétérinaire de Linx, issu d’un ex chenil militaire allemand en zone occupée par les Français. Ce centre modèle fut la base du développement des chiens de guerre dans l’armée française[3].

            Malgré tout l’utilisation des chiens de guerre en Indochine ne fut pas optimum en raison des difficultés techniques (dressages) et logistiques (temps et équipements). Ainsi les chiens furent cantonnés à des tâches sanitaires ou de gardes.

Il faudra attendre 1951 pour que les chiens deviennent pisteurs et/ou éclaireurs dans les « cynocommandos opérationnels légers » opérant au Tonkin avec une certaine efficacité malgré leurs sous effectifs évident. Les officiers français avaient dans ce cadre étudier la méthode des Américains lors de la guerre du Pacifique ainsi que celle des Waffen SS lors de la guerre de partisan qui les opposèrent aux guérilleros communistes de Tito en Yougoslavie. Composées d’un groupe de maximimum 6 personnes, ces unités étaient chargés du « nettoyage » de certaines zones soit par eux même soit de la localisation des groupes ennemis à neutraliser. Elles étaient composées d’au moins un chien de pistage, d’un officier (généralement français) et de troupes locales connaissant bien le terrain. Armés uniquement de matériels légers et de vivre en quantité importante, il s’agissait d’assurer une occupation optimale du terrain, d’empêcher les replis rapides de l’ennemi ou de ramener des renseignements sur les caches d’armes très souvent enterrées[4].

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Insigne d’un commando cynophile en Indochine.

C’est dans ce souci de rapidité et d’adaptation dans la course contre la montre avec le Viet Minh que l’armée française innova malgré tout avec le premier chien parachutiste. Les Français furent même pionniers étant donné que c’est Pierre Blanchard qui eut l’idée de tester son parachute avec un chien depuis son dirigeable en 1785, le chien ne fut jamais retrouvé… A vrai dire la France se distingue par les premiers parachutages de chien réussis, les américains ayant tenté l’expérience sans succès en Normandie. Le premier test réussi eut lieu à l’école de saut de Meucon en 1949 pour être ensuite directement utilisé sur le terrain[5].

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Un chien parachutiste français. 

 

            Du fait du manque de temps pour créer un véritable cheptel et affiner les techniques de dressage les chiens démineurs ne seront pas utilisés en Indochine, il faudra pour cela attendre 1959 et la guerre d’Algérie où ils s’avéreront très efficaces.

            Au final le manque de temps associé au retard accumulé par l’armée française en la matière ainsi que la désorganisation de l’armée suite au raz de marée nazi ne permirent pas aux troupes cynophiles de fonctionner à plein potentiel, malgré des résultats sur le terrain très encourageant (réduction de 60% des pertes en patrouilles, des centaines de milliers de dollars d’équipement, augmentation du moral des troupes en présence d’un chien, « nettoyage de sanctuaire Viet Minh[6]).

            Ainsi l’impossibilité de sélectionner les races précisément par défaut d’expérience et le manque d’effectif dans chaque race poussa les militaires à une diversité rendant l’efficacité et les possibilités de dressage aléatoires. Ainsi, sur les 1500 chiens (environ) déployés au côté des armées, furent utilisés depuis la métropole : le Berger allemand (majorité du cheptel, principalement issus des chenils de guerre allemand), le Braque, le Bleu d’Auvergne, le Pointer, le Fox Terrier à poils ras ; venant d’Afrique : le Sloughis ; venant de Chine : le Chow-Chow ; provenant des races de chien locales : le chien de Phu Quoc, le Méo, le chien Annamite à poil ras, le chien de Dalat[7].

            De la même façon le dressage rudimentaire des premiers chiens les rendaient extrêmement agressifs et de nombreux cas de morsures accidentels ont été recensés durant le conflit. Par ailleurs la compréhension limitée du chien, aussi bien dûe au dressage qu’à l’intelligence de la race de chien en elle même, le rendait difficile à commander lors de certaines missions commando nécessitant discrétion, synchronisation et rapidité[8]. De ce fait le rôle principal des chiens de guerre durant la guerre d’Indochine fut la patrouille et la sentinelle.

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Un commando cynophile dans la région de Guelma (Algérie), 1959.

            A titre de symbole le premier mémento « sur les conditions d’utilisation et d’entretien des chiens de guerre en Indochine » ne sera publié qu’en juin 1954[9], soit environ un mois après la défaite de Dien Bien Phu. Par extension la vocation cynophile de l’armée française se matérialisera pleinement lors de la guerre d’Algérie où, ayant affiné les techniques de dressages et la synchronisation entre les sections cynophiles et les sections classiques, les chiens se révèleront beaucoup plus utiles et efficaces dans la traque (frontière marocaine et régions montagneuses), le renseignement (découverte de cachette, identification de suspect par le flair) et la détection d’explosif.

            Quant aux américains, la position isolationniste qu’ils tenaient avant la seconde guerre mondiale les éloigna des conflits modernes et donc de l’élevage des chiens de guerre. Malgré tout, ils firent connaissance avec ces méthodes lors de l’envoi d’un contingent pour participer à la première guerre mondiale du côté de la triple entente (Russie, France, Royaume Uni) en 1917. Leurs connaissances se limitaient alors aux chiens sanitaires, aux chiens messagers et, du fait de la conquête de l’Ouest, aux chiens de patrouille ou de chasse.

            Ce retard fut néanmoins très rapidement comblé lorsque l’attaque surprise de Pearl Harbor par l’aéronavale nippone plongea les Etats Unis dans la seconde guerre mondiale en 1942. Suite à la capture de plusieurs officiers allemands survivant d’un naufrage de sous marin, l’US Army se dota en masse en chien de patrouille et sentinelle. Le département « K-9 » (s’approchant phonétiquement du mot « canine » en anglais) fut mis en place décembre 1942 avec l’objectif, quelque peu fantasque, de dresser 125 000 chiens de guerre, principalement pour les théâtre d’opération dans la jungle des îles du Pacifique. Bien que les techniques de dressages fussent également très rudimentaires chez l’oncle Sam et que les conditions tropicales rendaient l’efficacité de leur travail aléatoire, les chiens de pistage et de patrouille utilisés comme chien éclaireur pour ouvrir la marche des colonnes firent des coups d’éclats. C’est le cas notamment du chien Heil durant la très éprouvante bataille de Guadalcanal qui sauva une compagnie entière en détectant une force armée nippone dans la jungle. Utile dans la jungle dense où les combats sont rapprochés, les chiens de guerre ne furent guère utilisés par les américains en Europe – si ce n’est pour le déminage – du fait de l’échelle des champs de bataille et de la rapidité des mouvements de troupes d’infanterie ou de blindés.

            1500 d’entre eux furent également déployés lors de la guerre de Corée mais, comme en Europe la forme du conflit, principalement basé sur des assauts rapides et des raids aériens, cantonna la fonction des chiens à la garde et à la patrouille[10].

            Le début de la guerre du Vietnam/ seconde guerre d’Indochine marqua un réinvestissement de l’armée américaine dans les chiens de guerre. En 1965 beaucoup étaient déjà déployés sur les bases aériennes américaines où ils stoppèrent de nombreuses vagues d’infiltrations (notamment à Pleiku, Bien Hoa, Phan Rang, Ban Me Thot).

Cependant, l’intensité de la guerre allant croissante, la tactique de guerre d’attrition du général Westmorland[11] requit des moyens de traque plus efficace que les balbutiantes technologies de détection d’alors.

Aussi l’US Army prit conscience que former des chiens se cantonnât à la surveillance de certains périmètres ne suffisait plus. L’Etat Major américain prit donc contact avec l’armée anglaise qui défit des insurrections communistes en Indonésie et en Malaisie à l’aide de chiens ayant subit un dressage à la traque extrêmement pointu pour l’époque (les chiens savaient ainsi suivre leurs « proies » à une distance de 50 mètres en étant équipé d’un radiotransmetteur donnant au renseignement la position en temps réel. Les britanniques avaient mis sur pieds des groupes cynophiles tactiques légers, à l’image des Français en Indochine, mais avaient poussé beaucoup plus loin la démarche en fondant une école de dressage modèle à Johor Bahru (Malaisie). Ainsi, bien que l’Etat Major britannique fût gêné par la demande américaine – le Royaume Uni et la Malaisie avaient signé une convention de non intervention dans le conflit indochinois – il consentit à faire don de 14 chiens de traque, des labradors noirs parfait pour l’obscurité de la jungle, et à entrainer en cachette quelques maitres chiens américains[12]. Ainsi furent fondé les « Combats Trackers Team » sur le modèle anglais : un officier, un maitre chien, un mitrailleur et deux « Kit Carlson scouts[13] » capable, avec la détection du chien, de déterminer le nombre d’homme en déplacement, leur équipement ainsi que leur vitesses de déplacement. A la base conçues pour opérer seules, ces formations furent rapidement intégrées à des sections d’infanteries plus vastes afin de détruire rapidement les sanctuaires des guérilleros communistes. A noter d’ailleurs que durant la période de présence américaine sur le théâtre indochinois, les chiens de traque furent les quasi seuls moyens pour les américains de détruire ces sanctuaires. Un maître chien vétéran raconte même que les insurgés mettaient très souvent des récompenses sur la tête des chiens de traque durant le conflit[14].

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Un cynocommando américain durant la guerre du Vietnam.

Après l’attaque du Têt 1968, 1400 chiens de traques étaient mobilisés (l’armée américaine n’avait pas tenu les comptes avant cette date) et les activités redoublèrent. Seulement les soldats du Front de Libération du Sud Vietnam trouvèrent petit à petit des parades aux chiens de traques et l’efficacité de ceux ci diminua rapidement avec le temps[15].

Avec le perfectionnement des techniques, les Américains tentèrent une astuce chimique pour améliorer la détection en pulvérisant la substance appelée squaline, une hormone présente dans la sueur et à laquelle les chiens sont très sensibles. Il s’agissait de pulvériser cette substance sur une zone donnée pour pouvoir pister quiconque y passerait. Bien que les informations sur ces opérations ne soient pas encore déclassifiées, il semble que cette méthode ne connut pas d’utilisation à grande échelle, la squaline étant difficile à produire en quantités industrielles[16].

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Croquis d’exemple de « piège à tigre ».

En plus de la traque, les chiens de guerre de la seconde guerre d’Indochine se distinguèrent de par leur efficacité à prévenir les divers pièges laissés en immense quantité par la guérilla communiste (mine, « booby trap/attrape nigaud », « pièges à tigre » consistant en des fosses hérissées de bambous acérés couverts d’excrément pour que la plaie s’infecte, les « portes pièges » consistant en une grille de bambou se relevant soudainement pour crucifier le piégé). On estime que 15 à 20% des pertes américaines sont directement liées à ces pièges (soit entre 8700 et 11 600 hommes)[17]. Et cela aurait pu être bien pire sans les chiens. En plus de constituer des armes meurtrières, les « surprises » communistes sapaient à la fois le moral des troupes et l’opinion publique américaine.

Aussi le « Limited Warfare Laboratory » (le laboratoire de guerre restreinte) d’Aberdeen mit rapidement au point une technique de dressage de chien de déminage – ou « M-dog » – très efficace dans la détection des mines, booby traps, piège à tigre, tunnels et caches d’armes ennemis. Ils dépassèrent même les espoirs de l’armée en se révélant capable de détecter les explosifs auxquels ils n’avaient pas été entrainés. Ils pouvaient détecter des mines enfouies sous le sol entre 20 cm et 4 m ainsi que les booby traps suspendus et les fils déclencheurs à une distance comprise entre 1 et 5 mètres. Une fois repérer, ils s’asseyaient près de l’emplacement à moins d’un mètre. Ils furent surtout utilisés lors des patrouilles mais aussi pour dégager le chemin de colonnes imposantes ou de forces de reconnaissance importantes. Les équipes cynophiles ouvraient la route suivi de près par des fantassins lourdement armés, venaient ensuite les démineurs équipés de détecteur de mine « poêle à frire » puis parfois des camion poussant d’immense cylindre faisant explosé les mines restantes[18].

Enfin le rôle moral des chiens dans les unités combattantes a été fondamental bien qu’insuffisants pour décrocher une victoire. Toujours est il que selon les sondages réalisés dans l’armée américaine lors du conflit pas moins de 85% des soldats des unités combattantes estimaient que la présence des chiens avaient accrus sensiblement la sécurité en patrouille contre 12% étant peu impressionnés et 3% les jugeant défavorablement. Et pour cause, toujours selon l’US Army, la présence des chiens durant la seconde guerre d’Indochine auraient permit de sauver pas loin de 10 000 vies[19].

Cet attachement des soldats aux quelques 4000 chiens de guerre ayant servi dans l’armée américaine s’est surtout ressenti à la fin du conflit lorsque les chiens furent démobilisés et confiés à l’armée du Sud Vietnam qui, ne maitrisant pas leur utilisation militaire, les euthanasièrent pour leur grande majorité. Ceci est également en partie dut au fait que les chiens furent considérés par les supérieurs de l’armée américaine comme des équipements obsolètes, négligeant la fonction « humaine » des canidés.

L’association des anciens maitres chiens rapporta que plusieurs vétérans du Vietnam, en plus d’être horrifiés par cette pratique, avaient souffert d’un syndrome de stress post traumatique directement lié à l’abandon de compagnons de combat à quatre pattes qui, en plus de leur sauver la vie dans beaucoup de cas, leur avaient dispenser une affection sans condition, véritable phare dans l’épaisse absurdité de la seconde guerre d’Indochine[20].

C’est d’ailleurs après ces évènements que la « United States War Dogs Association » fût fondée afin de faire reconnaître les mérites des chiens de guerre par l’Etat et l’opinion publique mais également de leur assurer une « démobilisation » honorable. Ces revendications furent solidement appuyés par une série de documentaires vidéos et de livres visant à glorifier ces « héros trahis et abandonnés du Vietnam ». Voir notamment le documentaire de Jeffrey Benett « War Dogs : America’s forgotten heroes » et le livre de Michael Lemish, vétéran du Vietnam et spécialiste en hitsoire des chiens de guerre, « Forever forward : K-9 operations in Vietnam ». Concrètement ces revendications ont abouti dans les années 2000 lorsque le président Bill Clinton promulgua une loi prévoyant la réhabilitation civile des chiens de guerre américains mais surtout autorisa l’établissement de monument au mort en l’honneur des chiens tombés au combat. On en dénombre actuellement 3 aux Etats Unis : le premier et le second furent fondés grâce aux dons à l’association respectivement au Musée de l’armée de l’Air March Field à Riverside (Californie) et le second à Fort Benning en Géorgie ; le troisième fut implanté par l’armée elle même à San Antonio au Texas en 2013, chose impensable une dizaine d’année auparavant[21]. A noter qu’un projet de mémorial canin jouxtant le mémorial des vétérans du Vietnam à Washington est actuellement à l’étude outre-atlantique. Ainsi, les guerres en Afghanistan puis en Irak réactivant les besoins en chien de guerre de l’US Army, les chiens militaires sont devenus de véritables figures angéliques à partir de l’intervention américaine au Vietnam[22].

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En plus des 3 mémoriaux nationaux actuels, beaucoup d’initiatives locales contribuent à honorer les mémoires des chiens de guerre américains. Ici le mémorial des chiens et maitres-chiens du New Jersey.

En guise de conclusion on peut estimer que les deux conflits indochinois furent l’occasion aussi bien pour l’armée française que pour l’armée américaine de développer les acquis de la seconde guerre mondiale pour les adapter aux conditions de la « guerre asymétrique » pratiquée par les partisans communistes vietnamiens.

Cette pratique de la guerre fait directement écho aux guerres auxquelles sont confrontés les soldats français et américains sur les théâtres afghans, irakiens, centrafricains, maliens, etc… Aussi ; bien que le chien de guerre actuel diffère grandement de celui utilisé durant la première et la seconde guerre mondiale de par son entrainement, ses capacités et la façon dont il évolue dans le système d’arme homme-chien; il semble que ses tâches n’aient guère changées (garde des installations sensibles, appui d’infanterie, chien sanitaire, patrouille, déminage) mais que certaines fonctions se distinguent à l’heure actuelle (lutte contre les trafics de drogue, lutte contre le terrorisme).

Il apparaît par ailleurs que le chien, malgré sa rusticité, résiste à l’obsolescence que pourrait engendrer les avancées technologiques considérables et s’insère parfaitement dans un rôle qui leur est complémentaire. Raison pour laquelle on peut estimer sans trop de risque que le chien de guerre a encore un bel avenir devant lui.

A titre d’information, la maison mère de la cynotechnie militaire française est le 132ème Bataillon ou Groupe Cynophile de l’Armée de Terre (132ème G.C.A.T) sis à Suippes à quelques kilomètres de Châlons-en-Champagne (51). Ce chenil militaire est le plus grand d’Europe et demeure une référence en matière de formation de maitres-chiens[23].

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Le 132ème C.G.A.T de Suippes lors du défilé du 14 juillet 2016.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/27/defi-30-jours-30-articles-30-tran-hung-dao-celui-qui-defit-les-armees-sino-mongoles-de-linvincible-kubilai-kahn/

[2] http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5613332n

[3] Sébatsien Polin, Le chien de guerre – utilisations à travers les conflits, Thèse pour e doctorat vétérinaire, Ecole Nationale Vétérinaire d’Alfort, 2003, p. 44

[4] Idem.

[5] Idem, p. 63 ?

[6] US Military Review – n°4 –juillet 1953.

[7] Ministère des armées, Memento sur les conditions d’utilisation et d’entretien des chiens de guerre en Indochine , 1954, p.22

[8] Général Paul Ely, Les enseignements de la guerre d’Indochine (1945-1954), Tome 1.

[9] http://laguerreenindochine.forumactif.org/t2192-memento-sur-l-utilisation-du-chien-de-guerre-en-indochine

[10] Sébatsien Polin, Le chien de guerre – utilisations à travers les conflits, Thèse pour e doctorat vétérinaire, Ecole Nationale Vétérinaire d’Alfort, 2003, p.44-46.

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[12] https://medium.com/war-is-boring/the-u-s-army-had-secret-war-dogs-in-vietnam-67a98311a734

[13] Du nom de Christopher « Kit » Carson célèbre trappeur et explorateur américain ayant par la suite intégré l’armée du Nord lors de la guerre de sécession. Il fut le premier explorateur à systématiquement enrôler des indiens dans ces expéditions afin de pas être surpris par les conditions naturelles ou les tribus autochtones. Son nom fut repris pour désigner les Vietnamiens anciennement soldats du Viêt Cong ralliés aux américains.

[14] http://edition.cnn.com/2010/LIVING/02/12/war.dogs/index.html

[15] Sébatsien Polin, Le chien de guerre – utilisations à travers les conflits, Thèse pour e doctorat vétérinaire, Ecole Nationale Vétérinaire d’Alfort, 2003, p.47

[16] Sébatsien Polin, Le chien de guerre – utilisations à travers les conflits, Thèse pour e doctorat vétérinaire, Ecole Nationale Vétérinaire d’Alfort, 2003, p.47

[17] Idem, p.54.

[18] Idem.

[19] Idem.

[20] http://edition.cnn.com/2010/LIVING/02/12/war.dogs/index.html

[21] http://www.reuters.com/article/us-usa-military-dogs/u-s-military-dedicates-first-national-monument-to-combat-dogs-idUSBRE99S00120131029

[22] http://www.rfi.fr/hebdo/20150313-etats-unis-passion-americains-chiens-soldats-guerre-afghanistan-vietnam

[23] http://www.defense.gouv.fr/terre/l-armee-de-terre/le-niveau-divisionnaire/1re-division/132e-bataillon-cynophile-de-l-armee-de-terre

Actualité – Déclaration d’indépendance vietnamienne : que s’est il passé le 2 septembre 1945?

Aujourd’hui, des festivités sont organisées à Hanoï afin de célébrer un événement fondateur de la nation vietnamienne moderne : la déclaration d’indépendance du 2 septembre 1945.

Mais quels sont les éléments qui ont permis à cet événement de venir briser, symboliquement pour le moment, 80 ans de domination étrangère ? Quelle fut la portée de cette déclaration à l’époque et comment résonne t’elle aujourd’hui encore dans l’actualité vietnamienne?

Pour répondre à ces questions, il convient de resituer l’action en apportant quelques éléments de contexte.

D’abord, l’événement est précédé d’une famine cruelle au nord du pays après la mauvaise récolte de l’hiver 1944 et jusqu’à octobre 1945. Les agents Viet Minh agite la population du Tonkin en accusant les « impérialistes japonais » d’affamer les Vietnamiens avec la complicité des Français.

Ensuite, il faut savoir que la déclaration d’indépendance fait suite à un vide de pouvoir. En effet, le 9 mars 1945 les Japonais décident de « neutraliser » les autorités françaises,  vulnérables face aux forces nippones depuis leur arrivée en Indochine en été 1941, au moment où leurs alliés nazis vacillent en Europe sous les coups de boutoir américains et soviétiques et que, de ce fait, l’alliance franco-japonaise via le régime de Vichy devient caduque. Les régimes pro-japonais aux Phillipines et en Birmanie sont également compromis dans la région. 40 000 français, civils et militaires, sont alors confinés dans des camps ou dans des quartiers urbains, 800 officiers sont assassinés et l’amiral Decoux – gouverneur général d’Indochine sous Vichy – est arrêté. Les Nippons maitrisent rapidement le pays et son appareil de production.  Ils exhument le système monarchique et Bao Dai, dernier roi du Vietnam, proclame la fin du traité de protectorat français le 10 mars. Ce coup d’état ne reçoit guère que le soutien du parti indépendantiste fascisant répondant au nom de Dai Viet au sein des sphères politiques vietnamiennes.

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Confinement des troupes franco-vietnamiennes par l’armée impériale japonaise, Lang Son, 9 mars 1945. Les officiers sont systématiquement passés par les armes. La découverte de plusieurs charniers laissent pensée que des massacres de Français et de Vietnamiens ont eu lieu lors de ce coup de force.

            Les Nippons ne cherchant qu’à soutenir leur effort de guerre, l’ensemble de la production indochinoise est destinée à l’armée impériale. Une terrible famine – menaçant depuis juin 1944 – éclate alors au Tonkin causant entre 500 000 et 1 millions de mort (soit environ 10% de la population d’alors)[1].

            Le Viet Minh – alors une organisation frontiste réunissant diverses factions indépendantistes (catholiques, caodaïste, nationalistes, démocrates, etc…) noyautée par les communistes plutôt qu’un véritable parti communiste – durcit dans le même temps sa ligne anti-coloniale et anti-fasciste – mettant ainsi en sourdine ainsi sa ligne « lutte des classes » – par des activités d’agitation-propagande propre à  s’attirer des militants (quelques assassinats ciblés et quelques intimidations furent néanmoins nécessaires pour réaliser cette unité sous le drapeau Viet Minh).

            A partir du 17 mars, l’organisation d’Ho Chi Minh – lui même agent de l’OSS en Chine contre le Japon – reçoit l’aide des Américains afin (officiellement) de chasser les Japonais. En effet, l’US Army a besoin d’une organisation structurée pour des opérations de sabotages, de renseignement et de sauvetage des pilotes abattus et ne peut plus compter sur les Français à la fois en raison du coup de force Japonais mais aussi de l’anthipathie manifeste de plusieurs officiers de l’OSS pour les Français, spécifiquement motivé par l’anticolonialisme. Le Viêt Minh, avec son ancrage territorial solide et ses appuis en Chine méridionale semble être le meilleur candidat, les organisations nationalistes semblant trop petites et trop divisées ’est le capitaine  Charles Fenn qui est chargé de procurer armes et formateurs aux insurgés Viet Minh. Il fut par la suite remplacé par le capitaine Archimède Patti[2].

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Le commandement Viet Minh et les officiers de la « Deer Team ». Au centre, le capitaine de l’OSS Archimede Patti, à sa gauche Ho Chi Minh et à sa droite Vo Nguyen Giap.

            Suite à la défaite nazie et aux succès américains dans le Pacifique, Washington décide d’appuyer plus concrètement le Viet Minh à partir du 16 juillet afin que ceux ci organise une insurrection générale pour liquider l’occupation japonaise et occuper la vacance du pouvoir. Au même moment, Ho Chi Minh utilise le réseau des renseignements américains pour transmettre à la mission des services de renseignement français, située à Kumming (Chine) et dirigée par Jean Sainteny, les exigences Viet Minh : indépendance dans les 5 à 10 ans, interdiction de l’opium, restitution des ressources naturelles et des infrastructures (contre rétribution), respect des libertés publiques.

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Ho Chi Minh et Jean Sainteny lors du déplacement du chef Viet Minh en France lors de la conférence de Fontainebleau (1946).

            En parallèle, les Alliés, réunis à Potsdam, attribuent les missions de désarmement des restes de l’armée japonaise en Indochine aux nationalistes chinois au nord du 16ème parallèle et aux britanniques au sud de cette même ligne.

            Du côté du Gouvernement Provisoire de la République Française on ignore les exigences Viet Minh et on conspue les Alliés pour l’arrangement réalisé sans consultation de la France. A noter que, pour le moment, la France, ne voulant pas entendre parler d’indépendance, propose une réorganisation des colonies « les plus évoluées » sous un statut plus avantageux pour les « indigènes ».

            A partir du mois d’août tout s’accélère : après les bombardements massifs au napalm à partir de mars[3], Hiroshima reçoit la première bombe nucléaire le 6, l’URSS entre en guerre contre le Japon le 8, Nagazaki est à son tour frappée par le feu nucléaire et la Mandchourie est reprise par l’Armée Rouge le 9.

            Cette suite d’événements sème la confusion et la démoralisation dans les rangs japonais et le Viet Minh en profita : c’est la « révolution d’août ». Les partisans indépendantistes descendent des réduits montagneux où ils se cachent en compagnie de américains de la « Deer Team » et marchent sur Hanoï. L’intention Viet Minh est clairement affichée : il faut prendre une position importante sur le terrain avant l’arrivée des missions de désarmement Alliés afin de négocier en position de force. La force n’est pas le seul atout du Viet Minh à Hanoï, ils utilisent également la ruse en parvenant à persuader les fonctionnaires impériaux, alors détenteurs officiels du pouvoir, de rejoindre leur parti, dissimulant en fait leur nature communiste.

            Aussi, les points stratégiques de Hanoï tombent sous contrôle des partisans d’Ho Chi Minh le 19 août, quasiment sans combat, les organisations nationalistes étant encore une fois trop divisées pour agir efficacement. Dans le reste du pays le scénario se répète à plusieurs endroits (comme à Hai Phong) mais il faudra aux communistes versé le sang dans plusieurs villes – soit contre les nationalistes, soit contre la police impériale – comme à Saïgon.

            Le même jour, Charles de Gaulle nomme l’amiral Thierry d’Argenlieu Haut Commissaire de France en Indochine et désigne Leclerc chef du Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient avec pour mission de réinstaurer la souveraineté française.

            Le 19, les partisans Viet Minh défilent donc dans Hanoï dans la liesse populaire (la population des villages alentours a été rameuté par les agents communistes à l’occasion) et sous le regard des japonais déjà vaincus. Le même jour Bao Dai, prenant acte de la popularité des mouvements Viet Minh et délaissé par ses ministres, radiodiffuse un message à l’intention de De Gaulle afin de plaider en faveur de l’indépendance du Vietnam. Le lendemain, il contacte le président américain dans le même sens.

            Entre le 20 et le 22 trois cadres Viet Minh organise la prise pacifique de Huê, coupé du reste du pays et quasiment non défendue militairement. La nouvelle se répand et partout fleurissent des manifestations pacifiques en faveur de l’indépendance. Des comités populaires sont établis afin de remplacer l’administration française, impériale et ou japonaise.

            Ne l’entendant pas de cette oreille, De Gaulle obtient, respectivement le 22 et le 24 août, la reconnaissance de la souveraineté française sur l’Indochine par Washington et la promesse du soutien de Londres à la reprise de l’Indochine. Il s’assure également de l’appui de Staline, considérant alors Ho Chi Minh, à l’instar de Tito, comme un nationaliste ne pouvant être contrôlé plutôt que comme un agent loyal à Moscou.

            Bao Dai consent à abdiquer son pouvoir au Vietminh le 23 et proclame publiquement son abdication le 25 aout devant un parterre de notables.

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Depuis 2014, le musée de la révolution de Hué propose une reconstitution de la cérémonie durant laquelle Bao Dai remet solennellement le sceau et l’épée de son aïeul Gia Long (fondateur de la dynastie des Nguyen) à la délégation Viet Minh.

            Le 27 aout sont instaurés la République Démocratique du Vietnam et un gouvernement provisoire.

            Lorsque l’empereur du Japon signe la reddition sans condition le 2 septembre 1945, tout est en place à Hanoï pour que Ho « à la Volonté Eclairée » prononce sur la place Ba Dinh[4] le discours déclarant à la face du monde l’indépendance du Vietnam.

            Bien que trop long pour être totalement retranscrit ici (je vous laisse le découvrir à l’adresse suivante : http://mjp.univ-perp.fr/constit/vn1945.htm), le discours d’Ho Chi Minh se réfère aux principes fondamentaux de la déclaration d’indépendance américaine de 1776 ainsi que la déclaration des droits de l’Homme de du citoyen de 1789 (droit des peuples à disposer d’eux mêmes, liberté publiques, égalité, etc…) et se focalise sur les thèmes nationalistes, passant sous le boisseau la révolution sociale et la lutte des classes.

            L’événement est un triomphe pour Ho Chi Minh et le Viet Minh, la foule est nombreuse (Jean Sainteny l’estimera à 200 000 personnes) et excitée par le moment historique dont elle est témoin : les colonialistes français sont évincés, un rappel des nombreuses luttes nationales d’antan contre les chinois. Le leader s’impose alors comme le SEUL interlocuteur valable s’agissant des discussions sur l’avenir du pays même si Bao Dai, devenu le citoyen Vinh Thuy et conseiller spécial du gouvernement Viet Minh, sera « recyclé » par les Français pour former une alternative au pouvoir des insurgés communistes.

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La place Ba Dinh lors de la déclaration d’indépendance. Les espions français estiment la foule à quelques 500 000 personnes.

Pour autant, la déclaration créée une émeute très violente à Saïgon, zone bien moins maitrisée par le Viet Minh et comportant des éléments indépendantistes qui ne lui sont pas ralliés. Dans les faits, le « retour de Russie » Tran Van Giau réussit un tour de force le 21 août en faisant croire aux différents mouvements que les Alliés ont donnés leur aval à la prise de pouvoir par le Viet Minh. Seulement dans les jours qui suivent, la constitution du comité populaire de Saïgon soulève l’indignation chez les factions traditionnalistes, catholiques, caodaïste et Hoa Hao par l’omniprésence de délégués du Parti Communiste Indochinois. La tension est à son comble quand, peu après la déclaration d’indépendance, la manifestation populaire se transforme en chasse à l’Homme anti-française et anti-opposant au Viet Minh.

Les troubles ne cessent que lorsque les forces du général britannique Douglas Gracey arrivèrent à Saigon le 6 septembre.

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Le général Leclerc rencontre le général Gracey après être arrivé à Saïgon

Les premiers détachements français parviennent à Saïgon le 12 septembre et le CEFEO le 23 septembre. Ce retour des forces françaises après l’euphorie du 2 septembre provoque des soulèvements organisés par les indépendantistes vietnamiens ainsi que des massacres de Français. Dans le même temps, voulant profiter du chaos, les différentes factions politiques remettent en cause le leadership Viet Minh et tentent de tirer leur épingle du jeu par de nombreux coups de main visant à s’arroger territoire, partisans et richesses. Le Viet Minh répond très violemment en lançant une vague d’assassinats ciblés contre les leaders réfractaires (contre les trotskystes notamment) et ce jusqu’au milieu de l’année 1946 sans que la Sureté, décapité lors du 9 mars, ne puisse rien faire. Voyant que l’avancée du CEFEO est irrésistible, Tran Van Giau pratique la politique de la terre brulée et ne laisse rien aux Français.

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Leclerc et Massu à My Tho, delta du Mékong, 1945.

Malgré les armes et instructions américaines, les forces Viet Minh ou indépendantistes ne peuvent guère faire face à la 2ème Division Blindée menée par le colonel Massu qui « nettoie » la route Saïgon – Hanoï entre septembre et novembre 1945. Un gouvernement provisoire, uniquement composé de Français ou de partisans de la France, est mis en place.

Isolé, épuisé et affaibli les communistes vietnamiens se replient dans les réduits montagneux du nord du Vietnam, à la frontière chinoise. Ho Chi Minh et ses compagnons entrent alors en clandestinité et dissolvent le Parti Communiste Indochinois le 11 novembre sans en référer à Moscou. La stratégie de la « guerre populaire » contre les Français pour défendre l’indépendance nationale pouvait commencer, il n’y avait plus qu’à attendre que les contingents chinois et britanniques chargés du désarmement japonais partent pour laissé les belligérants face à face.

En somme, la déclaration d’indépendance du 2 septembre est un tour de force qui, bien que très vite douché par le retour français avec la complicité britannique, marqua largement les esprits au Vietnam après que le mythe suggéré de l’invincibilité française a volé en éclat lors du coup de force japonais. Elle permit la mise en place d’un embryon d’Etat par le Viet Minh.

Les troubles de cette période incertaine ont également permit aux communistes vietnamiens de se présenter comme l’avant-garde indépendantiste en parvenant à conclure des alliances parfois insolites (l’ensemble des évêques du Tonkin et du nord de l’Annam, les nationalistes du Dong minh Hoi mais aussi le Roi Bao Dai) et en supprimant plusieurs opposants, dans la plupart des cas sur des accusations obscures de traitrise ou par la qualification de réactionnaires. David Marr parle de plusieurs milliers de personne assassinées durant cette période[5].

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Affiche de propagande en faveur de l’union indochinoise. Cette construction politique ne supportera pas le poids des contradictions coloniales françaises et demeure sans doute le meilleur exemple du manque solutions politiques françaises au conflit.

En ayant disloqué l’organisation française en Indochine et en rejetant l’ancienne formule coloniale, Ho Chi Minh pousse la France, encore meurtrie par la seconde guerre mondiale et l’occupation, à mettre en avant le concept politique bancale de « modus vivendi » au sein « des Etats Associés d’Indochine » regroupant les cinq pays indochinois (les trois pays vietnamiens ainsi que le Laos et le Cambodge) dans un contexte de guerre froide naissante durant laquelle les hégémons américains et soviétiques n’auront de cesseront de critiquer les intentions françaises.

Au final, le 2 septembre annonce déjà l’impossibilité des négociations entre les Français voulant garder la souveraineté coloniale dans la zone et le Viet Minh ne voulant rien de moins que l’indépendance et l’unité du pays. Cette situation mènera à l’échec de la conférence de Fontainebleau d’où Ho Chi Minh repartira furieux pour préparer la guerre.

Aujourd’hui, bien que considérée comme une date importante au Vietnam, le 2 septembre est quelque peu effacé par le 30 avril, jour anniversaire de la prise de Saïgon par le « Viêt Cong », étant donné que, même si la victoire Dien Bien Phu symbolise l’aboutissement triomphal du 2 septembre, les mémoires vietnamiennes gardent un gout amer de la conférence de Genève qui officialisa l’indépendance mais aussi la partition du pays, et ce (comble de la frustration), avec l’aval des Soviétiques et de la Chine maoïste.

[1] https://indomemoires.hypotheses.org/816

[2] https://www.monde-diplomatique.fr/1984/02/BROCHEUX/37850

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/08/20/raffinement-macabre-n4-le-napalm-de-pilier-a-mouton-noir-de-la-strategie-americaine-au-vietnam/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/27/defi-30-jours30-articles-ba-dinh-symbole-de-la-resistance-patriotique-vietnamienne-et-de-lutilisation-optimum-des-facteurs-locaux-pour-la-guerre/

[5] https://indomemoires.hypotheses.org/tag/2-septembre-1945

Divers/ Poudières en MDC – Le Vietnam, là ou s’accrochent les empires : « île monde » eurasiatique contre thalassocratie dans la théorie globale du « Grand Jeu ».

Afin de clore la série d’articles concernant les litiges territoriaux impliquant Hanoï en MDC, je souhaiterai inscrire ces événements contemporains dans une trame historique plus longue plaçant le Vietnam au centre d’une opposition entre les forces continentales et maritimes : le « Grand Jeu ». A des fins didactiques, le développement de cet article suivra le plan suivant : I) Définition de la théorie du « Grand Jeu », II) son application particulière sur l’histoire du Vietnam..

I) Qu’est ce que le « Grand Jeu » ? 

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Le « fardeau de l’homme blanc », dans la vision coloniale la race blanche devait amener les autres à la civilisation.

On doit l’expression au poète britannique Rudyard Kipling (1865-1936) – auteur du magnifique poème Si … tu seras un homme mon fils mais également père du « White man burden » (« Le fardeau de l’homme blanc »), pendant britannique de la « mission civilisatrice » de Jules Ferry – lorsqu’il décrit les luttes d’influences au Moyen Orient et en Asie centrale entre la Russie d’une part et l’Angleterre et la France d’autre part. Des luttes qui atteindront leurs paroxysmes lors de la guerre de Crimée de 1856, lorsque Paris et Londres estimeront que Moscou nourrit de bien trop grandes ambitions dans le dépeçage de l’empire Ottoman, déjà engagé dans un déclin irrémédiable. La notion est alors très romanesque puisqu’elle mêle l’Orient mystérieux et ses richesses (soies, tapis persans, encens, épices, etc…), les courses à l’exploration des aventuriers intrépides, les intrigues militaires et diplomatiques des espions.

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Halford Mackinder

Toute littéraire qu’elle fut à l’origine, cette conception va largement influencer un des pionniers de la géopolitique mondiale : le britannique Halford Mackinder (1861- 1947). En accord avec les idées de son temps, il est persuadé de la supériorité raciale anglo-saxonne dont il explique la domination par le contrôle des Mers face à une « île monde » divisée. En effet, professeur de géographie à l’université d’Oxford, il se distingue de ses confrères en prônant une vision polaire de la planète. Ainsi projetée, notre Terre offre la vision d’une île géante au centre – le « Heartland », composée de l’Afrique et de l’Eurasie et représentant 2/12ème de la surface du globe – entourée d’un unique océan – 9/12ème du globe – accueillant des îles périphériques moindres – Australie, les Amériques représentant 1/12 ème de la surface terrestre.

mackinder's world
La projection du monde selon la vision de Mackinder. Projeté ainsi on comprend mieux l’opposition de l’île monde entourée des océans extérieurs et des îles périphériques.

Par l’analyse de la constance anglaise à briser toute puissance hégémonique en Europe (Habsbourg, Napoléon, Reich Nazi) et des déferlantes barbares nomades provenant des steppes d’Europe Orientale et d’Asie centrale (Huns et Mongoles notamment), il synthétise un principe qui lui servira de devise : « qui tient l’Europe orientale tient le heartland, qui tient le heartland domine l’île mondiale, qui domine l’île mondiale domine le monde ». Partant, il préconise dans le cadre de la domination mondiale anglaise l’hégémonie maritime et la division du Heartland. Il est en cela l’inspirateur direct de la doctrine « Thalassocratique » de l’amiral américain Mac Mahan auquel nous avons déjà pu nous intéresser[1].

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Nicholas Spykman

          Cette théorie est enrichie par un des disciples de Mackinder : l’Américain Nicholas Spykman. Il reprend les thèses de son « maître » et s’il conserve intact la théorie de domination des Mers, il enrichit la conception originelle en introduisant la notion de « Rimland ». Cette dernière désigne un croissant territorial comprenant l’Europe, le Moyen Orient, le sous continent indien et les bordures littorales extrêmes orientales et enserrant le Heartland. Pour lui c’est dans cette zone que le rapport de force se définit, aussi est il nécessaire pour les forces thallassocratiques excentrées de nouer des alliances ou de contrôler les pays de cette zone pour réduire l’influence du Heartland.

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Le monde selon Nicholas Spykman.

            Par la suite cette thèse du grand jeu a été généralisée par nombre de conseillers américains à la défense, les deux plus éminents étant Kissinger (conseiller spécial de Nixon) et feu Brezinski (ancien conseiller spécial de Carter). C’est d’ailleurs ce dernier qui a posé noir sur blanc dans Le grand échiquier : « Il est impératif qu’aucune puissance eurasienne concurrente capable de dominer l’Eurasie ne puisse émerger et ainsi contester l’Amérique ». Evidemment, devant cette explication on ne peut plus clair de la stratégie américaine, les rivaux russes et chinois réagissent par la poursuite de projets commun afin de tenir en échec les intrigues américaines.

            De ce fait, c’est par ce prisme du « Grand Jeu » qu’il faut comprendre les événements géostratégiques mondiaux depuis la fin de la guerre froide. En plus de battre en brèche l’indigence et/ou la propagande des « experts » médiatiques, il permet de comprendre les articulations des deux axes en opposition : un axe Washington – Tel Aviv – Riyad – Union Européenne (ou plutôt OTAN) contre l’axe Pékin – Moscou – Téhéran. Guerres du Golfe de 1991 et 2003, guerre de Tchétchénie, guerre du Kosovo de 1999, intervention américaine en Afghanistan, guerre de Géorgie de 2008, isolement de l’Iran, « révolutions colorées » des années 2000, coupures de gaz répétées entre la Russie et l’Europe, mise en place de l’Organisation de Coopération de Shanghai, discours des néo-conservateurs américains sur la « nouvelle Europe », « guerre fraîche » entre Moscou et Washington, crise ukrainienne de 2014, « printemps arabes », guerre civile en Syrie, coup d’Etat au Brésil, déstabilisation du Venezuela, etc. toutes ces péripéties dérivent de l’application du « Grand Jeu ».

            A noter par ailleurs que les milles et une richesse de l’île monde ont changé de nature et que l’Asie Centrale, la zone de la Mer Caspienne notamment, est riche en hydrocarbure.

Mais plus important que l’accès direct à ces ressources, c’est leur acheminement qui est central dans la question stratégique. On parle même de « géopolitique des pipelines » dans le sens où ceux ci matérialise les objectifs stratégiques du promoteur[2]. En ce sens on assiste à la concurrence des projets de gazoduc américain –contournant la Russie et permettant le contrôle de l’approvisionnement énergétique des « alliés » européens – et le projet Russe, mis en difficulté par la guerre civile en Syrie et les troubles en Turquie.

Malgré la complexification du monde multipolaire et l’émergence d’acteurs indispensables, il semble bien que ce soit la Chine qui tire son épingle du jeu avec son projet de « nouvelle route de la soie »[3], à condition que celui ci aboutisse.

Si le sujet vous intéresse je vous conseille l’excellent blog de Christian Greiling dédié à la question : http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2015/06/le-grand-jeu-cadre-theorique.html ainsi qu’un de ses articles pour la revue Conflits : http://www.revueconflits.com/le-nouveau-grand-jeu-bonus/

Mais resserrons la focale sur le Vietnam.

 II) L’influence de la théorie du « Grand Jeu » sur l’histoire vietnamienne.

Dans le cadre théorique du « Grand Jeu », il convient d’apporter quelques précisions d’ordres géographiques sur le Vietnam.

Le pays est situé dans à l’extrême Est de l’ « île monde » eurasiatique. Il se distingue par la longueur de sa frontière maritime (3260km) et sa forme en « S » s’étirant sur 1650 km du Nord au Sud. Coincé entre la MDC du Sud et la cordillère annamitique, il est en cela un « balcon sur le pacifique » dont le coefficient de maritimité (ratio côtes/superficies terrestres) est comparable à celui de l’état insulaire malaisien.

Cette influence maritime place une part importante des enjeux économiques vietnamiens vers la mer : la pêche représente 7% du PNB et 4,5millions d’emplois et l’exploitation du pétrole off-shore pèse pour un quart du budget de l’Etat et 24% du PNB du pays.

Malgré ce patrimoine maritime, le pays souffre d’une certaine carence structurelle (surcapacité des infrastructures) l’empêchant de s’insérer de manière optimale dans le trafic mondial des containers[4].

En dépit de son caractère maritime le pays est cependant attelé à l’île monde pour trois raisons relativement simples : 1) la MDC du Sud est une mer semi fermée suffisamment poissonneuse pour ne pas avoir à pratiquer la pêche hauturière, 2) l’invasion puis la menace constante de la Chine, la Nam Tien et les guerres civiles ont constamment maintenu l’attention des gouvernements vietnamiens sur le continent[5], 3) la façon dont les Vietnamiens se représentent leur pays à l’âge pré colonial est calqué sur la vision chinoise se considérant elle même comme une puissance terrestre[6]. Dans la vison de Spykman, le Vietnam est un état faisant partie du Rimland, c’est à dire un état à désolidariser des pays du Heartland, ici la Chine.

Ainsi, bien jouissant d’une indépendance relative du fait des liens de vassalité plus ou moins lâche avec son grand voisin du Nord, le Dai Viet ne sort de la sphère d’influence du Heartland qu’à partir du moment où la France, alors puissance thallassocratique, arrache le pays de force après que les deux guerres de l’opium aient ouvert à coup de canon les portes de la Chine. Nous avons déjà pu le voir, la présence française sur la péninsule indochinoise est à la fois le fait d’une œuvre évangélisatrice relativement ancienne mais également parce que le Vietnam, par la longueur de sa côte, fournit une excellente « tête de pont » pour la France dans le but d’accéder aux richesses extrêmes orientales[7]. Dans le même ordre d’idée, la colonie indochinoise est industrielle et vue comme une pourvoyeuse de matière première à la métropole excentrée.

Or c’est précisément cet éloignement entre les extrêmes Ouest et Est de l’île monde qui va faire de l’Indochine Française la seule colonie de l’Empire à être du côté Vichyste durant la totalité de la seconde guerre mondiale. Le chaos que provoqua le départ des Japonais sera dès lors favorable au développement de l’influence soviétique – l’URSS étant alors la quintessence du Heartland en regroupant la Russie et les républiques turcophones d’Asie centrale – et chinoise (à travers le PCC). Le Viet Minh étant la seule formation politique à avoir les moyens de proclamer l’indépendance puis de l’obtenir par les armes, le rapport de force en place s’aligne sur la logique de la guerre froide opposant les communismes soviétiques puis chinois à la puissance coloniale d’outre mer française ainsi qu’aux Etats Unis, nouvel hégémon thallassocratique depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. A noter que dès 1950 l’influence (le contrôle ?) des communistes chinois sur leurs homologues vietnamiens était déjà décisive.

            Cette vision est largement renforcée par les doctrines stratégiques américaines de « Containment » et de « Roll Back »[8], censées contenir l’émergence communisme venue du centre du Heartland. Sur le théâtre Sud asiatique, cela correspond en fait à la mise en place de l’ASEAN en 1967. Cette organisation représente quasi parfaitement l’opposition terre/mer dans le sens où elle compte un pays continental pour quatre pays insulaire (Thaïlande contre Malaisie, Indonésie, Philipines, Singapour), le tout s’opposant à la péninsule indochinoise sous menace communiste.

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L’opposition entre l’ours soviétique et l’oncle Sam durant la seconde guerre mondiale. Le premier s’étend du continent vers les mers tandis que le second tente de le repousser dans le sens inverse

            Ayant financé la défaite française (plus de la moitié du budget de guerre à partir de 1954), les Américains pensaient avoir stabilisé le partage Heartland/Thallassocratie au Vietnam avec les Accords de Genève partageant le pays en deux (et ce en même temps que la Corée dont la question n’était toujours pas réglée). Mais c’était sans compter sur les hommes d’Ho Chi Minh dont le mot « unité » avait été l’un des maitres mots contre les Français.

            Au final la seconde guerre d’Indochine verra le retrait américain et l’unification du pays sous la coupe du Nord Vietnam sous influence chinoise et soviétique. Mais celle ci aura aussi eu un effet indirect : la préparation de la troisième guerre d’Indochine qui signera la fracture irrémédiable du bloc communiste mais également la division du Heartland. En effet l’intervention américaine au Cambodge en 1970 ainsi que le rapprochement entre Washington et Pékin sur fond de tensions sino – soviétiques en 1972 provoquera l’accès au pouvoir des Khmers Rouges alliés de la Chine Popualires. Il faudra attendre 1979 pour que l’habileté de Kissinger transforme une défaite américaine traumatisante en une victoire diplomatique déchirant le camp socialiste et maintenant le Viêtnam sur le pied de guerre jusqu’en 1991. Certains estiment d’ailleurs que le « délai raisonnable » évoqué par Nixon lorsqu’il avait promis le retrait des GIs lors de l’élection présidentiel de 1969 a correspondu au temps nécessaire à la mise en place de la diplomatie américaine pour transformer le théâtre Indochinois en champs de bataille entre les deux géants marxiste-léniniste[9]. Allié à Moscou, le Vietnam reste donc rattaché à une puissance du Heratland.

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Mao Tse Toung rencontre Richard Nixon à Pékin en 1972.

            La situation changera lors de l’effondrement de l’URSS. Le Vietnam isolé doit se trouver de nouveaux partenaires diplomatiques. Cet état de nécessité allié à la préoccupation pour les régimes marxistes – léninistes vietnamiens et chinois aboutirent à la réunion de durant laquelle les PC des deux états se sont entendus pour un soutien mutuel afin de survivre à la fin de l’ère soviétique. De fait l’ouverture du marché vietnamien aux produits chinois ainsi que l’entente des deux PC pour se maintenir au pouvoir implique indubitablement le retour d’un certain lien de vassalité entre les deux pays : le Vietnam est rattaché à un Heartland que l’on peut qualifier d’unifier autour du partenariat russo-chinois matérialisé par l’organisation de coopération de Shangaï (qui a même réussi à inclure l’Inde récemment).

            De fait, Hanoï subit, comme nombre de ses voisins du Sud Est asiatique, le pouvoir d’attraction chinois (le revirement le plus impressionnant étant celui du président Duterte aux Philipines) en passe d’être facteur d’unité en Eurasie et ce notamment par l’initiative One Belt One Road (nouvelle route de la Soie). Couplé avec le retrait américain (échec du traité transpacifique et retrait américain de l’APEC), la situation internationale montre un reflux des forces thallassocratiques face à l’ « île monde » et ce à tel point que les forces continentales se jettent à l’assaut des mers.

            Au final, après la parenthèse tallassocratique française puis américaine qui détacha le Vietnam de l’influence chinoise et donc du Heratland, il semble que le pays soit aujourd’hui contraint par les règles du Grand Jeu à rejoindre l’unité eurasiatique.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[2] https://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RIS_065_0051

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/08/actualite-quelle-place-pour-le-vietnam-dans-le-projet-chinois-de-nouvelle-route-de-la-soie/

[4] Nathalie Fau, La maritimisation de l’économie vietnamienne : un facteur exarcerbant entre le Vietnam et la Chine en mer de Chine méridionale ?, dans : Hérodote 2ème trimestre 2015, n°157, « les enjeux géopolitiques du vietnam », p.43.

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/18/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-leffondrement-de-la-chine-e/

[8] Le « Containment » est une stratégie politique américaine mise en place en 1947 et visant à stopper l’extension de la zone d’influence soviétique après la seconde guerre mondiale.

Le « Roll back » est une doctrine politique américaine mise au point par Eisenhower à partir de 1952 visant, après l’avoir contenu, à refouler le communisme.

[9]https://www.cairn.info/revue-relations-internationales-2008-3-page-53.htm et http://yetiblog.org/index.php?post/2470

Défi 30 jours/ 30 articles #30 – Tran Hung Dao – Celui qui défit les armées sino-mongoles de « l’invincible » Kubilaï Kahn.

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Kublaï Khan représenté à la manière chinoise traditionnelle. Il fut le dernier Grand Khan mongol puisqu’il fut décider par la suite que l »empire devait être divisé en quatre pour les besoins de l’administration. A noter également qu’il fut celui qui accueillit le célèbre voyageur Marco Polo.

En 1206 un chef de clan mongol nommé Temutchin achève d’unifier toutes les tribus mongoles et prend le nom de Gengis Khan (« roi universel » en mongol). Il fera déferler sa Horde sur les continents européen et asiatique pour donner naissance au plus grand empire que l’Histoire ait connu[1].

            60 ans plus tard son petit fils Kublaï Khan prend les rênes de l’empire au prix d’une guerre de succession qui fragmentera irrémédiablement l’empire de la Horde d’or. Kublaï Kahn fut administrateur de l’empire dans la partie Nord de la Chine actuelle par ce fait ce « sinisera » très rapidement en fondant la dynastie sino-mongole des Yuan[2]. La dynastie chinoise des Song du Sud est alors mal en point mais occupe encore le Sud du territoire, alors la plus peuplée et la plus riche.

            C’est dans ce contexte qu’intervient Tran Hung Dao alors jeune général à la cours des Tran. Né dans les années 1220 (les sources divergent sur sa date de naissance), il est le neveu de l’empereur vietnamien Tran Thai Tong. Sa vie fut l’occasion pour lui d’affronter par trois fois la Horde d’or des mongols.

            Ainsi en 1258, prétextant de vouloir prendre les positions des Song à revers en passant par le Fleuve Rouge, les Mongols déferlent sur le Dai Viet après que le dirigeant vietnamien ait manifesté son refus de les laisser passer. L’attaque est foudroyante et Thang Long (l’actuelle Hanoï) est prise puis réduite en cendre. Leur objectif n’étant pas la conquête du pays, les Mongols se contentent de piller le petit royaume pour aller défaire la dynastie chinoise rivale. Notre héros résiste alors vaillamment aux armées mongoles pour laisser le temps à la Cour et au peuple de s’enfuir mais ne peut pas vraiment rivaliser.

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L’hégémonie mongole laisse place à quatre grandes entités après la mort de Kublaï Khan en 1294 

            La donne politique a changé puisqu’à présent les Song du Sud ont été anéantis (1279) et que, reniant le mode de vie nomade de ses ancêtres, Kublaï Kahn établit le centre de son pouvoir en Chine et fonde la dynastie des Yuan (1271). Par cet acte symbolique il reprend tous les attributs traditionnels des souverains chinois. Cela comprend aussi la vision selon laquelle le petit royaume du Dai Viet, alors encore fraichement indépendant au regard de l’histoire, est une terre chinoise rebelle devant être rattachée de force à l’administration de l’empire du milieu. Aussi, début 1285, trois corps d’armée sino-mongols franchissent les montagnes séparant Chine et Dai Viet avec pour seul alternative (très mongole) pour les Vietnamiens : « rendez vous ou mourrez ». Mais cette fois l’armée de Tran Hung Dao est prête et les expériences de la première guerre vont l’aider à fonder une stratégie efficace. Ne pouvant risquer une confrontation directe avec les cavaliers qui font trembler tout le monde connu, le commandant en chef vietnamien va faire fusionner l’armée et le peuple dans une guerre de partisans tout en pratiquant la politique de la terre brulée. Ainsi si les Mongols avancent rapidement, ils prennent la capitale vietnamienne désertée et n’offrant aucune possibilité d’entretenir leurs armées. Dans le même temps les partisans vietnamiens, renseignés par la population, tendent embuscade sur embuscade aux envahisseurs. Une fois les troupes ennemies harassées, démoralisées et affamées, Tran Hung Dao, après avoir concentré ses troupes, lance une contre attaque cinglante et défait par deux fois les Mongols lors des victoires navales de Hàm Tử et Chương Dương, en reprenant Thang Long dans la foulée. La campagne militaire n’aura duré que six mois.

            Frustrés par ce revers et ne tolérant guère l’échec en matière militaire, les Mongols reviennent à l’assaut avec un contingent de 300 000 soldats (ce qui, même pour la Chine, est énorme à l’époque) en 1287. Fidèle à sa stratégie Tran Hung Dao laisse la force de frappe mongole s’abattre dans le vide et renouvèle sa politique de terre brûlée. Lassés de combattre un ennemi insaisissable, de manquer de vivre et d’être constamment harcelés, les envahisseurs décident de donner la retraite par voie maritime. Ayant eu vent des plans ennemis, Tran Hung Dao décident de piéger ses ennemis en tapissant l’embouchure de la rivière Bạch Đằng de pieux de bois renforcés avec du fer et placés de sorte à être juste en dessous du niveau de l’eau à marée haute. A l’approche des jonques de guerres des armées de Kublaï, un appât est envoyé afin de provoquer les Mongols en feignant la fuite. Sans réfléchir, les commandants mongols ordonnent la poursuite de la minuscule flotte vietnamienne. Tandis que les petites embarcations vietnamiennes se faufilent aisément à travers les pièges, les lourdes jonques chinoises s’empalent sur les pièges et s’immobilisent sans espoir de fuite étant donné que la marée est descendante. Prises dans un déluge de flèches enflammées et abordées par les frêles esquifs vietnamiens, les troupes chinoises perdent environ 80 000 hommes et 400 navires de guerre en une seule journée. Ce sera la dernière tentative sino-mongole d’envahir le Dai Viet.

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Maquette de la bataille de Bach Dang au musée d’histoire d’Hanoï.

            La figure de Tran Hung Dao passe rapidement à la postérité pour deux raisons principales : 1) il a jeté les bases de la stratégie fondamentale de la guérilla populaire en créant les conditions d’une guerre permanente par la fusion de l’armée et du peuple en une force militaire globale quasi omnipotente et omnisciente, capable de harceler l’ennemi en toute circonstance; 2) il a apporté une vision de la guerre innovante pour son époque dans le sens où, du fait des nécessités de la mobilisation générale de la population, il changea le système de conscription paysanne typique à l’Asie du Sud Est d’alors (combattre pour leur seigneur étant une corvée) et rapprocha les élites dirigeantes de la base de la population en prônant l’unité face à l’agression extérieure[3]. A ce titre il donnera même de sa personne pour apaiser les dissensions de la famille Tran afin qu’elle conserve son unité et son rôle moteur dans la lutte.

            De par ce fait, Tran Hung Dao devient un héros et même une divinité du Vietnam après sa mort. Dans les faits, le personnage fut relativement facile à élever à ce rang mythologique dans le sens où, en plus de briller par ses exploits militaires, son lignage aristocratique était propice à l’instauration d’un culte après sa mort. Par ailleurs son activité guerrière transcendant les clivages sociaux en fit un personnage très apprécié du peuple qui développa largement un culte indépendant du culte textuel issu de la tradition chinoise. Notons aussi qu’il dénote largement parmi les figures des héros patriotiques par le fait que son culte est rarement célébré pour sa personne seule : son implication dans la résolution des querelles des Tran et sa descendance formée de militaire de haut rang en fait un idéal type pour la vénération de la piété filiale prônée par le confucianisme (il est ainsi souvent représenté en compagnie de deux de ses fils, d’une de ses filles et du mari de celle ci, tous militaires émérites)[4].

Le développement parallèle des formes de cultes tenant tantôt de la « grande tradition » (textuelle sur le modèle chinois, culte d’Etat), tantôt de la « petite tradition » (contextuelle, orale et villageoise) étendit largement les prétendus pouvoirs protecteurs du héros pour les faire déborder du cadre militaire. Il devint ainsi rapidement le symbole de la résistance et de la bravoure viet contre toute forme d’adversité quel que soit le domaine considéré (vie privée ou publique, individuelle ou collective). Le culte d’Etat en fit dès lors un symbole de l’unité territoriale, de l’unicité culturelle et sociale du pays face à une menace extérieure et le culte populaire lui attribua de nombreux miracles autant pour ses capacités de guérisseur que de protecteur de la société contre toute forme d’atteinte physique (catastrophe naturelle, dysfonctionnement de la cellule familiale, agression extérieure). Peu à peu il fut même assimilé à un dieu délégué par l’Empereur de Jade  lui même (divinité au sommet de la cosmologie vietnamienne)[5].

Il faut toutefois garder à l’esprit que le succès populaire ce culte donna lieu à des rituels tenant de la magie ésotérique qui rapprochèrent certaines sectes des sociétés secrètes taoïstes cherchant à abattre le pouvoir impérial confucéen[6]. En conséquent les souverains vietnamiens, tout en alimentant la foi populaire pour légitimer leur pouvoir, contrôlèrent assez étroitement cette créativité religieuse[7].

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Statue de Tran Hung Dao sur l’îles Danger Reef dans l’archipel des Spratley. En plus de symboliser la résistance contre les Mongols, le héros est également considéré comme le fondateur de la marine nationale vietnamienne.

L’avènement de l’Etat colonial Indochinois mit également ces croyances populaires sous surveillance sans pour autant chercher à leur nuire tant que celles ci restaient dans la superstition et n’appelaient pas à la rébellion ouverte contre les autorités coloniales. Devant la déconfiture du pays, de nombreux lettrés réformistes et militants nationalistes condamnèrent sans appel ce qu’ils considéraient comme des « superstitions » empêchant le peuple de rentré dans la modernité occidentale et hypothéquant ainsi la capacité du pays d’avoir les moyens matériels de lutter pour l’indépendance. Evidemment, du fait de son histoire martiale et politique, il restait très important dans la mythologie nationale vietnamienne[8].

La déclaration d’indépendance de 1945 par Ho Chi Minh[9], la guerre d’indépendance et la 2ème guerre d’Indochine poussèrent les services de la propagande communiste à glorifier les héros de la nation. Tran Hung Dao fut en bonne place étant donné que la tactique établi par celui ci et le dépassement des frontières sociales qu’il prônait au nom de l’idéal national entrèrent largement en résonnance avec la tactique déployée par le généralissime Giap et les idéaux mis en avant par les communistes. A noter que sa célébration repose sur le mérite qu’il a eu à se subordonner aux intérêts du peuple, alors qu’auparavant son lignage aristocratique était le pilier de son culte. Malgré la volonté du PCV de produire un « nouvel homme » débarrassé de ses superstitions, il se devait d’inscrire sa lutte dans le long terme afin d’en appeler à des héros archétypaux connus de tous. A noter que durant la guerre « américaine », le Sud Vietnam utilisa lui aussi la figure du très nationaliste Tran Hung Dao afin de crédibiliser la lutte du gouvernement de Saïgon montrant du doigt l’intervention chinoise et soviétique à travers l’internationalisme sans limite de la IVème internationale[10].

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Présentation des statues des 4 grands chefs militaires vietnamiens, dans l’ordre de gauche à droite: Ly Thuong Kiet, Tran Hung Dao, Quang Trung, Vo Nguyen Giap.

Alors que le PCV imposa la laïcité à grand coup de propagande et de répression, la figure de Tran Hung Dao fut l’une des rares à ne pas voir ses temples dédiés fermés ou transformer en lieu « utile ». Le lancement des réformes du Renouveau (ou doi moi), força les dirigeants vietnamiens à revoir sa politique religieuse en reconnaissant la liberté de culte et sa complémentarité avec l’édification du socialisme[11] même si un contrôle restait en vigueur[12]. Bien plusieurs pratiques jusqu’alors considérées comme « superstitieuses » ait été « folklorisée », certaines d’entre elles demeurent interdites comme les mutilations rituelles ou la possession par les esprits. Seulement Tran Hung Dao est tellement important pour la symbolique du régime et la vie mystique de la population que des exceptions sont faites pour les dites pratiques quand il s’agit célébrer le vainqueur des Mongols. Un festival de possession par les esprits fut même organisé sous les augures officielles en 2006 pour l’anniversaire du trépas du héros.

[1] https://www.herodote.net/Gengis_Khan_1155_1227_-synthese-80.php

[2] https://www.herodote.net/Kubilai_Khan_1215_1294_-synthese-1892.php

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[4] http://riethno.org/wp-content/uploads/2016/05/ART-7-HOANG-.pdf

[5] Idem.

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[7] http://riethno.org/wp-content/uploads/2016/05/ART-7-HOANG-.pdf

[8] Idem

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/27/defi-30-jours30-articles-ba-dinh-symbole-de-la-resistance-patriotique-vietnamienne-et-de-lutilisation-optimum-des-facteurs-locaux-pour-la-guerre/

[10] Idem.

[11] Résolution du comité exécutif du PCV 25 NQ-TW ; 1991

[12] Ordonnance du comité central du PCV 4/1998/TT.