Uchronie #1 – Et si Ngô Đình Diệm n’avait pas été assassiné ? – Partie II : Les troubles politiques et le coup d’état contre les Ngô .

Le temps des troubles pour Ngô Đình Diệm :

Depuis la Convention de Genève, la situation au Sud-Vietnam s’est considérablement améliorée en 6 ans. Comme l’écrivait le journaliste Ronald Bruce Frankum Jr. « A bien des égards, la République du Viet Nam, qui a quitté l’année du Cochon, année lunaire de 1959, avait connu une croissance sans précédent de son économie, de son infrastructure politique et de sa position diplomatique au sein de la communauté des nations qui composaient l’Asie du Sud-Est et le Pacifique[1] ».

Pourtant, l’inflexion de la position nord-vietnamienne et le début de ses manœuvres logistiques plaça Ngô Đình Diệm sous « la double pression de facteurs internes et externes qui cherchaient à renverser la République »[2] comme il l’évoqua lui-même lors d’un discours du 7 juillet 1960. Outre la menace communiste, on peut classifier ces pressions selon 4 natures :

  1. La pression du gouvernement américain sur la conduite des affaires politiques et militaires du pays.
  2. L’apathie, la jalousie et l’obstruction constante de l’intelligentsia saïgonnaise désireuse d’accéder au pouvoir et, dès lors, dépréciant systématiquement les mesures gouvernementales ou demandant l’intervention des Américains contre Diem.
  3. L’augmentation des troubles créés par les maquis communistes, au premier rang desquelles une campagne de propagande calomnieuse servant le volet psychologique de la guerre menée par le nord.
  4. Les attaques de plusieurs journalistes américains qui cherchaient plutôt à donner dans le sensationnalisme qu’à dépeindre objectivement la situation.

L’ensemble de ces facteurs conduiront à l’élaboration de mythes persistant encore à l’heure actuelle quant à la personnalité du premier président du Sud-Vietnam qui ne serait qu’un dictateur corrompu favorisant les catholiques et intolérant envers les autres religions ou une marionnette de Washington.

Et cela n’ira pas en s’améliorant avec l’arrivée de John F. Kennedy au pouvoir. Ce dernier, bien que reprenant la politique de « containment » de son prédécesseur, doit cependant faire face à plusieurs situations inédites : construction du mur de Berlin en aout 1961, l’échec du débarquement de la baie des cochons à Cuba en avril, la neutralisation du Laos qui mène dans les faits à la prise de contrôle de la région par Hanoï et donc au libre passage des troupes communistes vers le sud[3]. C’est donc au Vietnam que la nouvelle administration américaine va décider de concentrer ses efforts pour refouler le mouvement communiste internationale qui tenait alors sous sa férule 1/3 de l’humanité.

L’implication accrue des Etats Unis sur le théâtre d’opération vietnamien ne débuta que par l’envoi d’une centaine de conseillers supplémentaires au sein du Military Assistance and Advisory Group (MAAG) début 1961. Au vice-président Lyndon Johnson, envoyé en visite en mai 1961, Diệm ne demandera que des moyens financiers et matériels supplémentaires pour atteindre le nombre de 100 000 combattants dans les rangs de son armée, éludant en cela les allusions de son invité quant à l’intervention directe de l’US Army[4]. En effet, conscient du fait que la présence de forces combattantes américaines sur le sol sud-vietnamien ne pourrait que faire le jeu du FLNSV et de sa narration tenant le régime de Saïgon pour un instrument de Washington, il refusa énergiquement. De leur côté, les Américains, sortant du conflit coréen, ne basait leur conception de la guerre que sur le rapport de force tenant à la puissance de feu, tenant le facteur psychologique et même politique pour annexe, voire accessoire. Le désaccord sur la méthode pour réprimer l’insurrection était née.

Walt W. Rostow et Maxwell Taylor dans le bureau ovale (1961)

Indécis quant à la marche à suivre et malgré les rapports pressants de Landsdale, le locataire de la Maison Blanche ordonna une mission d’information en octobre 1961 menée par son conseiller pour la sécurité nationale Walter W. Rostow et son conseiller militaire Maxwell Taylor. Le rapport qui en découla préconisait un « limited partnership » se limitant au conseil, à la formation des troupes et à la fourniture de matériel militaire moderne. Un plan de déploiement d’une force logistique d’intervention était également prévu au prétexte du passage d’un typhon sur les côtes. Ces indications ne furent pas suivies par l’administration Kennedy qui se divisa en deux lignes : une ligne dure préconisant une intervention directe autour du Secrétaire de la défense Mac Namara et une ligne pressant le président de quitter le théâtre vietnamien afin de ne pas engager la réputation des Etats Unis. Le point commun de ces positions était leur mépris pour Ngô Đình Diệm et sa politique.

La décision du président américain fut d’augmenter l’aide militaire américaine mais de la conditionner à la promesse du président sud-vietnamien de procéder à des réformes et d’« associer » les Etats-Unis à toutes les décisions. La réaction de Diệm fut, bien entendu, la défiance, déclarant ne pas vouloir voir le Vietnam « devenir un protectorat américain ». Après un bras de fer intense, Washington accepta d’octroyer l’aide en étant seulement « consulté », la situation sur le terrain allant en se dégradant et aucun remplaçant ne pouvant être trouvé pour le moment. L’aide militaire doubla et l’armée sud-vietnamienne fut dotée en hélicoptère, avion de combat et défoliant. Pour l’ensemble de l’équipe dirigeante américaine, la dotation en moyens du régime de Saïgon devait être un levier pour changer les méthodes de gouvernement des Ngô.

Grâce à ces nouveaux moyens, Diệm lança une campagne militaire visant à frapper les concentrations de troupes ennemies et à libérer plusieurs territoires de l’influence communiste. Sur la base des conceptions élaborées par les stratèges français ayant composés à propos de la contre-insurrection, la feuille de route élaborée était la suivante : 1) dégager et protéger les villages de la présence des forces armées communistes, de leur propagande, des assassinats ciblés, des sabotages ; 2) mettre en place une administration fonctionnelle, compétente et non corrompue permettant de s’attirer la sympathie de la population ; 3) améliorer les conditions de vie de la population.

Ce n’était pourtant pas la seule carte qu’il comptait jouer…

Ngô Đình Diệm voulait réduire l’influence américaine et se rapprocher du Nord :

Malgré ces mesures de guerre, Diệm avait tiré les mêmes conclusions que ses homologues du Nord vis-à-vis des « grands frères » parrainant cette guerre : comme Hanoï ayant dû adopter le modèle chinois pour recevoir le soutien de Pékin, Saïgon perdait peu à peu sa liberté au profit de ceux qui l’armaient. Dès lors, les frères Ngô ont cherché, à partir de mai 1963, à réduire la présence américaine sur le sol sud-vietnamien. Diệm demanda ainsi officieusement quelle serait la réaction américaine à une demande officielle de départ de 5000 militaires[5]. Ngô Ðình Nhu ira même jusqu’à se livrer à ce propos à une journaliste du Washington Post avant de se rétracter devant les foudres du gouvernement américain[6]. La seconde résolution de Diệm fut d’entreprendre un certain nombre de démarches, via l’ambassadeur de France Roger Lalouette ou le chef de la délégation polonaise de l’ICC[7] Mieczylaw Maneli, visant à se rapprocher du Nord-Vietnam afin de trouver une solution diplomatique au conflit et donc de préserver les deux moitiés du pays des prédations étrangères[8]. A noter que c’est cette solution qui avait déjà été avancée par son concurrent au poste de premier ministre de Bảo Đại, Nguyễn Ngọc Bích, et qu’Hồ Chí Minh s’était également prononcé en ce sens en mars et septembre 1962 respectivement auprès du journaliste Wilfred Burchett et du chef de la délégation indienne de l’ICC.

Déjà peu apprécié par ses « alliés » américains, Diệm avait franchi la ligne jaune en cherchant à pactiser avec le gouvernement d’Hanoï et les partisans de son maintien au pouvoir ne pouvaient plus le soutenir. Dès lors, l’équipe de l’ambassade américaine à Hanoï ainsi que le département d’Etat se mit à la recherche du moindre prétexte pour écarter Diêm du pouvoir pour le remplacer par quelqu’un de plus docile. Et ce prétexte allait rapidement leur être fourni…

La crise bouddhiste

L’escalade politique qui allait mener à la chute de et de son administration débuta par une simple affaire de drapeau qui aurait pu se régler simplement si elle n’avait pas été mal gérée par les frères Ngô et instrumentalisée non seulement par ses ennemis communistes mais également par les autres forces politiques, sans oublier les Américains. Ils avaient d’abord tenté la conciliation avant d’entrer dans un cycle de violence dont ils sortiront perdant.

Tout commença le jour de Pâques 1963 quand Diệm sortit de la messe d’une petite chapelle privée et constata que les drapeaux nationaux étaient noyés au milieu de ceux du Vatican. Il confia ainsi au général Trần Văn Minh et au président de l’Assemblée nationale Trường Vinh Lê qui l’accompagnaient : « Ce n’est pas possible, le drapeau national c’est quelque chose de sacré. Pourquoi le mêler à d’autres drapeaux ? Le noyer dans la masse de ceux-ci ? Sa place est au-dessus de tout. C’est sous ce drapeau que meurent nos braves soldats. Pourquoi ne pas le mettre en évidence, ne pas le respecter ? Désormais, seul le drapeau national sera arboré devant les églises, les pagodes, les édifices religieux, les autres drapeaux devront être relégués à l’intérieur. A la rigueur, on pourra admettre un ou deux drapeaux religieux à l’extérieur, juste pour montrer l’identité de la religion, mais le déploiement de quantité de ceux-ci à l’extérieur devra être prohibé »[9].

Une instruction orale fut alors envoyée aux différents échelons administratifs du pays le 5 mai 1963, soit un jour après la célébration des 25 ans de Ngô Đình Thưc (frère de Diệm) au poste d’évêque à grand renfort de drapeaux religieux catholiques. Elle ne fut néanmoins diffusée et appliquée que le 8 mai soit le jour de Vesak, fête religieuse commémorant la naissance, l’Eveil et le parinirvana (l’accession au nirvana complet) du Bouddha. Il n’en fallu pas davantage pour que des rumeurs concernant l’interdiction des drapeaux bouddhistes par le gouvernement circule. Ngô Đình Cẩn , frère de Diệm et administrateur de la province de Huê, reçu le même jour une délégation de hauts dignitaires bouddhistes et accéda à leur demande tenant à la présence de drapeaux religieux pour les festivités. La situation semblait calme jusqu’à l’attaque par un groupe de soi-disant « catholique » de la foule réunie devant le bâtiment de la radio diffusant la cérémonie ayant eu lieu à la pagode Từ Đạm. S’ensuivirent des échauffourées et plusieurs explosions faisant 7 morts[10]. Selon le rapport du gouvernement, les bombes qui ont explosées à ce moment ne contenaient pas de plastic utilisées par la police ou par l’armée.  Les documents déclassifiés par la CIA ont démontré qu’un certain « Capitaine Scott » était l’instigateur de ces explosions même si l’on ne connait pas les commanditaires[11].

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Le bonze Thich Quang Duc s’immole en signe de protestation.

A partir de cet événement, les manifestations, répressions et contre-manifestations s’enchainèrent jusqu’à l’immolation de Thích Quảng Đức le 11 juin 1963 qui en entrainera d’autres. Malgré un accord en date du 16 juin entre le gouvernement et le clergé bouddhiste après une réponse favorable aux revendications religieuses des agitateurs, les manifestations anti-gouvernement se généralisèrent. En face, le clan Ngô raidit sa position, estimant qu’une fois les revendications bouddhistes satisfaites, les troubles causés ne pouvaient être que l’œuvre d’agitateurs inféodés aux communistes[12]. On notera ainsi le rôle trouble de Thích Trí Quang, un bonze appartenant à une organisation bouddhiste militante (le groupe Ấn Quang) et donc en rupture avec la réserve politique prôné par le bouddhisme, qui, sous couvert de revendiquer des institutions démocratiques, attisera les conflits et

Madame Nhu | Biography & Facts | Britannica
Trần Lệ Xuân, dite « Madame Nhu », (1924-2011). Ngô Đình Diệm étant célibataire, elle fut, de facto, la première dame de 1955 à 1963. En exil à Rome après l’assassinat de son mari, elle déclarera, amère: « Quiconque a les Américains pour alliés n’a pas besoin d’ennemis »

chargera le président et son gouvernement[13]. Dès lors, les organismes politiques dans la main du frère du président (organisation de jeunesse, associations de bouddhistes favorables au gouvernement, le Mouvement des femmes de Madame Nhu, les organisations catholiques, etc…) furent mobilisés afin de répondre à ces soulèvements et affirmer le pouvoir des Ngô. Evidemment, cela ne fit qu’accroitre les tensions et susciter la haine pour le gouvernement. La discorde est telle que le propre père de Madame Nhu, l’ambassadeur Trần Văn Chương, qualifiera sa fille « d’insolente » et de « mal éduquée » après que celle-ci a ironisé sur le fait que les bouddhistes cherchaient à renverser le gouvernement en faisant « des barbecues de bonzes avec de l’essence importée[14] ».

L’agitation alla en s’amplifiant malgré l’engagement du gouvernement à ne pas emprisonner les personnes qui respectaient l’ordre et la mise en place d’un bureau spécial chargé de l’application de l’accord du 16 juin. Tout était devenu prétexte à manifestation, à contre-manifestation, à grève, à déclaration sensationnelle … Aussi, dans la nuit du 20 aout 1963, le gouvernement déclara la loi martiale sur proposition des 10 généraux commandant l’armée et plusieurs pagodes dissidentes furent investies[15]. Le 21, la radio diffusa une annonce du président informant la population de la mise en place d’un couvre-feu et de « l’autorisation à l’armée de la République à prendre toutes les mesures nécessaires pour vaincre les communistes et protéger le pays afin de le rendre démocratique et libre. Les spéculateurs poilitiques et ceux qui profitent de la religion et de l’attitude conciliante du gouvernement pour continuellement agir illégalement et créer du désordre, empêchant la construction d’un état de droit démocratique, portent préjudice au prestige du bouddhisme pour seulement le bénéfice des communistes [16]». Coup d’épée dans l’eau : le 22 août, le ministre des Affaires étrangères Vũ Văn Mẩu donna sa démission et se rasa la tête ; le 23, les étudiants de l’école d’ingénieur de Phú Thọ séchèrent les cours suivis par les étudiants en médecine et en pharmacie ; le 25, l’ensemble du corps étudiant manifesta à Saïgon et une étudiante fut tuée.

L’assassinat de Ngô Đình Diệm et de son frère

Les Américains, qui suivaient les événements de près, cherchèrent à calmer la situation en allant dans le sens des revendications bouddhistes demandant le départ de Ngô Ðình Nhu et davantage de démocratie tout en assurant que le régime de Saïgon ne menait aucune activité oppressive envers les bouddhistes. Cependant, un rapport de la CIA en date du 28 juin vint très vite déstabiliser cet équilibre en concluant qu’aucune concession ne serait faite par Diệm concernant la position et le pouvoir de ses frères et des membres de son clan. L’administration Kennedy était jusqu’alors partagé entre ceux qui croyaient encore à Diem et pensaient qu’éloigner Nhu suffirait à rétablir la situation et ceux qui estimaient que le temps était venu de changer d’homme. Quelques jours après l’attaque des pagodes par les services spéciaux de la présidence, les généraux Lê Văn Kim, Trần Văn Đôn et Nguyễn Khánh contactent plusieurs agents de la CIA à Saïgon afin de connaitre la position de Washington en cas de coup de force militaire. Saisissant cette opportunité, le clan anti-Diem parvint à faire accepter à Kennedy l’envoi d’une réponse portant les informations suivantes : les Américains sont favorables au départ des Nhu, le maintien de Diem est l’affaire des Vietnamiens, des moyens seront fournis aux généraux durant la phase de transition mais l’US Army ne pourra intervenir directement dans le coup d’Etat[17].

Malgré ce soutien, les conspirateurs hésitèrent encore quelques temps, jusqu’à ce que le ralliement du général Tôn Thất Đính , commandant de la IIIème armée protégeant la région Saïgon-Cholon et enfant chéri du régime, dissipe les doutes subsistant. Le 1er novembre, les conjurés déclenchent le coup et préviennent l’ambassade américaine. Les commandants des principales forces militaires de la région sont convoqués au Quartier Général de l’Etat-Major à Tân Sơn Nhứt, ceux soupçonnés de soutenir Diêm sont arrêtés, beaucoup rejoignent le complot, un colonel réfractaire est exécuté sur le champ[18]. Ainsi, en début d’après-midi tous les bâtiments stratégiques de la capitale sud-vietnamienne sont dans la main des rebelles et l’ensemble des troupes loyales à Diem sont bloquées au loin. Le président et les Nhu sont alors au Palais Gia Long, dernier bâtiment non investi par les ínurgés. Ngô Đình Diệm contacte les commandants du coup d’état et l’ambassadeur américain Cabot Lodge. A ce dernier, qui lui propose de s’exiler aux Philippines avec l’aide américaine, il répond : « Je vous rappelle que vous êtes en train de parler à un président d’un pays indépendant et souverain. Je ne quitterai ce pays que si c’est la volonté de tout son peuple. Je ne le quitterai pas sous la pression de quelques généraux rebelles ou d’un ambassadeur américain. Les Etats Unis doivent se considérer responsable de ce qui se passe[19]. »

Lorsque les forces de défense du palais se rendent aux insurgés le matin du 2 novembre, les frères Ngô ont déjà fui. Après avoir cherché du soutien auprès d’officier déjà placés aux arrêts, ils se réfugient dans l’église Saint François-Xavier de Cholon. Diệm appellent à nouveau les généraux et l’ambassadeur américain pour leur signifier son refus de se rendre et de s’exiler. C’est son officier de service qui donnera l’adresse de l’église.

Portrait of Major General Duong Van Minh, President of South Vietnam for a  brief period in 1963. Inscribed and signed to Spike Kelley. Colonel William  A. 'Spike' Kelley had a distinguised Army
Le Général Dương Văn Minh, dit « le Gros Minh », (1916 – 2001).

Les deux frères sont assassinés dans le véhicule M113 le même jour. Leur frère Ngô Đình Cẩn fut arrêté, « jugé » et exécuté le même jour. Le général Trần Văn  Đôn écrira dans ses mémoires que la majorité des 26 généraux et colonels à la tête du coup d’état était partisan de l’exil des Ngô[20]. Malgré cela, le général Dương Văn Minh, en charge de leur arrestation, passa outre et commanda leur assassinat. A la journaliste Marguerite Higgins, il dira que Diệm était bien trop populaire parmi les Vietnamiens catholiques et les réfugiés du Nord pour être laissé en vie. Lorsque l’ambassadeur américain Cabot Lodge fut informé de la nouvelle, il cria, en français, « c’est formidable, c’est formidable »[21].

L’après Ngô

Par la suite, les généraux putschistes forment un gouvernement provisoire afin de préparer l’avènement d’un gouvernement civil élargi et plus démocratique que sous Diệm. Pourtant, aucune ligne politique commune n’est trouvée, les nouveaux maitres du pays s’opposant sur de nombreux sujets au premier rang duquel l’exécution des frères Ngô. Le gouvernement d’Union Nationale se réduit à un éventail de notables cherchant à s’accaparer le plus de pouvoir possible. Cette mésentente bloqua les capacités de l’armée à réagir efficacement contre les guérilleros communistes. L’ensemble des dispositifs de sureté mise en place par Nhu fut dissous au plus grand bonheur des agents du Nord. Une chasse au sorcière fut menée contre les fonctionnaires et dignitaires réputés être loyaux au président déchu, faisant passé au second rang l’objectif commun de lutte contre le Nord-Vietnam.

S’agissant de la société sud-vietnamienne, le constat est le même : une fois la main de fer des Ngô disparus le pays se relâche et se morcelle. Les civils arrivés au pouvoir via le coup d’état militaire sont accusés d’être des fantoches par la presse, les soulèvements et immolations bouddhistes reprennent et s’intensifient, des comptes se règles contre les fonctionnaires de l’ancienne administration.

En bref, la levée des limitations de liberté institué par Diệm, la disparition du cap qu’il avait fixé pour le pays et des dispositifs de contrôle de la population sont comparables à une soupape de sécurité qui saute. Quelques semaines après le coup d’état, la CIA concluait déjà à la nécessité d’un nouveau changement de gouvernement tant la situation se détériorait[22]. Dès lors le pays commença une lente désintégration dont profitèrent les communistes et que les gouvernements à courte espérance de vie ne surent corrigés. Devant la poussée du Nord et l’alignement du Parti des Travailleurs Vietnamiens sur la ligne belliciste de Pékin lors du 9 plénum de décembre 1963 (contre la ligne « coexistence pacifique » des Soviétiques)[23], les Américains estimèrent leur « Allié » sud-vietnamien incapable de faire face et se sentir dans l’obligation d’intervenir massivement pour éviter l’expansion du communisme. Comptant

Vietnam War Protesters in Wichita, Kansas | DocsTeach
Manifestation étudiante dans la ville de Wichita, Kansas, en 1969. Les deux protagonistes de la photo évoque sans ambage le lien de subordination entre le régime de Saïgon et Washington, discréditant de fait l’intervention américaine au Vietnam.

sur sa force de frappe pour mettre rapidement un terme au conflit, Washington négligea un point qui avait été central dans la gestion de la guerre par Diệm : la viabilité d’une solution politique ne dépendant pas d’une puissance étrangère et son impact sur le facteur psychologique des combattants. En faisant débarquer un large contingent de soldats, les Américains ne firent qu’alimenter la propagande communiste concernant leur impérialisme tandis que Chinois et Soviétiques tiraient, chacun de leur côté, les ficelles derrière le rideau, évitant en cela d’être sous les feux de la rampe.

Dans le cadre de la « guerre moderne » ou « guerre révolutionnaire » menée par Hanoï et mobilisant tous les ressorts d’une société, ce déséquilibre fut fatal à l’US Army sur le long terme. Incapable de briser l’invasion du Sud par l’armée du Nord malgré le déploiement de ressources à une échelle inédite (bombardement massif, napalm, défoliant, etc…), l’enlisement américain au Vietnam se transformera en défaite politique cuisante après l’attaque général du Têt 68, et ce malgré le fait qu’elle fut un revers militaire sans appel pour les communistes. Dans sa position d’intervenant extérieur et du fait de l’absence d’un pouvoir vietnamien ferme à Saïgon, le tout lié avec les troubles raciaux et anti-conscription que connaissent les Etats Unis, la guerre du Vietnam y devient extrêmement impopulaire. Nixon tentera bien de la « vietnamiser », comme les Français durant « l’Indoch’ », dans le but d’atténuer cet aspect mais le mal est déjà fait et l’Oncle Sam sera contraint de quitter le théâtre des opérations en 1973 puis de voir le régime sud-vietnamien disparaitre en 1975.


[1] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p. 329

[2] Ibid.

[3] Wehrle, Edmund F., « ‘A Good, Bad Deal’: John F. Kennedy, W. Averell Harriman, and the Neutralization of Laos, 1961-1962 » (1998). Faculty Research & Creative Activity. Eastern Illinois University.

[4] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p. 345

[5] Ibid., p.347

[6] Ibid., p.348

[7] L’international Control Commission ou ICC est l’organisme mis en place suite au traité de Genève prévoyant la partition du Vietnam en deux partis. Elle était composé d’un représentant issu d’un pays membre du camp capitaliste, un représentant du monde communiste et un troisième issu des non-alignés, à savoir : le Canada, la Pologne et l’Inde.

[8] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p. 348

[9] Ibid., p.352

[10] Ibid., p.352

[11] Voir http://www.truclamyentu.info/the-environmental-activist/vietnamwar_the-most-ven-thich-quang-duc.html et A death in november: america in Vietnam, 1963, de Ellen J. Hammer

[12] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p. 353

[13] S’il est connu à travers le monde pour ses demandes démocratiques, Thich Tri Quang est un personnage ambigu qui participera au travail de sape des gouvernements successifs de la République du Vietnam. Il s’engagea au côté du Viêt Minh durant la guerre d’indépendance. D’après plusieurs généraux de l’ancien régime de Saïgon, le bonze serait un agent lié à la fois aux services secrets nord-vietnamiens et à la CIA. Ceci expliquerait pourquoi l’ambassade américaine lui a offert l’asile alors que la police des Ngô réprimait les mouvements bouddhistes subversifs et pourquoi il ne fut nullement inquiété par les communistes après 1975 malgré l’influence qu’il continuait à exercer sur les fidèles bouddhistes.

[14] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p. 355

[15] Ibid., p.356

[16] Ibid.

[17] Câble du 26 août 1963 de l’Ambassade du Département d’Etat, Document 290

[18] Nguyễn Ngọc Châu, L’histoire politique des deux guerres 1858 – 1954 et 1945 – 1975, Nombre 7 éditions, p.360

[19] Ibid.

[20] Ibid., p.361

[21] Ibid., p.362

[22] Ibid.,p.364

[23] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien-Construction d’un Etat-nation entre Moscou et Pékin, Presse de Science Po, 2012, p.312

Fiche de lecture #15 – Nguyen Ngoc Chau – Viet Nam- L’histoire politique des deux guerres 1858-1954 et 1945-1975 – Editions NB7 – 2019

L’auteur :

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            Nguyen Ngoc Chau est un ingénieur et banquier à la retraite. Il fit ses études à l’école centrale de Paris avant de retourner au Vietnam en 1973 pour le quitter en 1975 sur un chaland tiré par un petit bateau. Il commença ses travaux d’écriture il y a 7 ans et publia en 2018 Le temps des Ancêtres – Une famille vietnamienne dans sa traversée du XXème siècle. Etant donné qu’une interview de l’auteur est déjà disponible sur le blog, je laisse les plus curieux d’entrevous cliquer sur le lien suivant pour en savoir plus : https://vinageoblog.wordpress.com/2019/12/29/entretien-2-lhistoire-du-vietnam-selon-nguyen-ngoc-chau/ 

Le livre :

Amazon.fr - Viêt Nam : L'histoire politique des deux guerres contemporaines  1858-1954 et 1945-1975 - Nguyen Ngoc, Chau - Livres

               Dans Viet Nam – L’histoire politique des deux guerres 1858-1954 et 1945 – 1975, l’auteur dépeint une fresque historique riche en références (un peu plus de 150 références en français, en vietnamien et en anglais) et en détails en tressant une trame faite à la fois de savoirs académiques et d’anecdotes se confondant avec un exercice de témoignage. Et c’est là tout son intérêt.

               En effet, beaucoup d’ouvrages furent écrits sur les deux premières d’Indochine mais celui-ci se démarque assez facilement en raison de la perspective originale qui anima l’esprit de son écriture. Souhaitant faire comprendre « à tous ceux qui s’intéressent au Viet Nam, et en particulier à ceux qui ont du sang vietnamien dans les veines » à travers « la connaissance du passé de leur patrie, ou de la patrie de leurs ancêtres » que « le présent et le futur d’un pays ne se construisent pas sans larme », l’ouvrage révèle en effet une posture tenant autant du débat historiographique que de l’histoire personnelle.

               Ce double registre constant permet au propos d’éviter les biais politiques grossiers issus de la guerre froide et parasitant bien trop souvent la réflexion en fonction de la position à partir de laquelle on parle. On notera que, s’agissant d’un pays comme le Vietnam où l’histoire se vit principalement à travers la famille et souvent suivant une tonalité tragique, la performance est toute à fait remarquable.

               Il ne faudrait cependant pas croire que le livre se cantonne à une simple et monotone description des faits sans être mû par une dynamique particulière. En effet, les bornages chronologiques des deux guerres tranchent assez nettement avec ceux traditionnellement retenus pour parler des guerres française et américaine dans la région, à savoir respectivement 1945-1954 et 1960 – 1975. En choisissant ainsi l’année 1858 (à savoir la prise de Da Nang par l’amiral Rigault de Genouilly) comme point de départ de la « guerre d’indépendance » contre les Français et l’exécution des principaux leaders nationalistes (Pham Quynh et Bui Quang Chieu notamment) par les communistes en 1945 pour la « guerre idéologique », Nguyen Ngoc Chau propose un éclairage inédit dont découlent au moins 2 mérites.

File:French ships at Danang 1858.jpg - Wikimedia Commons
Les navires de la flotte franco-espagnole lors du siège de Tourane (Da Nang aujourd’hui), coup d’envoi de la présence française permanent en Asie du Sud Est.

               Le premier consiste en l’élaboration d’une historiographie proprement vietnamienne, débarrassée des points de vue étrangers. Plusieurs sources primaires et secondaires vietnamiennes, d’ordinaire très difficile d’accès si on ne maitrise pas le vietnamien et donc relativement rare voire absente dans les bibliographies de référence, permettent ainsi de construire un récit historique ancré dans les faits avec force de détails. Si l’on prend l’exemple de la guerre d’Indochine, le refus d’accepter la partition française de la période coloniale (à savoir grossièrement conquête – pacification – administration – trouble des années 30 – occupation japonaise – guerre d’Indochine) permet de réintroduire l’idée que le peuple et certaines élites vietnamiens ont en fait opposé une résistance constante bien que protéiforme à la présence française. A ce titre nous avions déjà eu l’occasion de parler du mouvement Can Vuong ou appel du roi. On notera que cette vision tranche également avec l’histoire officielle du Parti Communiste Vietnamien qui, besoin de légitimité oblige, tend à se parer de toutes les vertus dans la lutte contre les « colonialistes français ». De la même façon, la sélection du début de la lutte ouverte entre nationalistes et communistes vietnamiens en 1945 permet de souligner que les deux premières guerres d’Indochine furent certes des conflits impliquant une ou plusieurs nations extérieures mais aussi et surtout des guerres civiles qui virent la population vietnamienne se déchirer. Ce faisant, la prise de Saïgon en 1975 par les troupes du général Giap n’est plus seulement une péripétie de la guerre froide ou un revers pour les Américains mais l’aboutissement d’une lutte idéologique ouverte tenant à la meilleure voie à choisir pour le bonheur du peuple vietnamien. Ajoutons, au surplus, que cette « vietnamisation » de l’histoire est renforcée par le recours systématique à la graphie vietnamienne pour l’écriture des noms des diverses personnes et oragnisations politiques.

               Le second mérite de ce parti-pris chronologique réside également en ce qu’il replace les événements dans un temps long, permettant, de fait, une compréhension bien plus fine et profonde de leurs enjeux et dénouements. Ainsi plusieurs poncifs, le plus souvent issus de la vision des vainqueurs des deux guerres, sont rapidement évacués par une richesse d’informations sur une quantité de sujets qui, à première vue, pourraient paraitre annexes ou trop pointus pour le grand public. Et c’est très certainement ici que s’exprime toute l’originalité et tout l’intérêt de la lecture de cet ouvrage dans le cadre de l’étude de l’histoire vietnamienne. Vous y trouverez des renseignements plutôt rares bien que très pertinent. Il semble devoir être ici fait mention spéciale du chapitre consacré à la question ô combien politique du système d’enseignement qui fut mis en place par les autorités coloniales afin de pallier le manque d’administrateur français tout en ne créant pas une élite façonnée par les valeurs françaises qui deviendrait dès lors revendicatrice, voir révolutionnaire[1]. La transition avec le foisonnement des idées politiques (venus aussi bien de l’Orient que de l’Occident) et des organisations politiques au Vietnam en découle en outre assez naturellement.

               Car c’est également dans la forme de l’ouvrage que se trouvent ses qualités. On sent très bien la volonté pédagogique de l’auteur en ce qu’il parvient à condenser 117 années d’histoire en 460 pages sans sacrifier le nécessaire. Pour ce faire, il a recours tantôt aux anecdotes révélatrices ou aux détails significatifs, tantôt à des tableaux de données, tantôt à des citations de personnages ayant directement vécu les événements relatés. Les développements du livre peuvent alors s’apparenter à une succession de petites histoires formant l’Histoire. Ayant déjà interrogé M. Nguyen à ce propos, je vous invite à lire son interview déjà présente sur le blog à l’adresse suivante si vous voulez davantage de détails : https://vinageoblog.wordpress.com/2019/12/29/entretien-2-lhistoire-du-vietnam-selon-nguyen-ngoc-chau/ 

 

Amazon.fr - Le temps des Ancêtres: Une famille vietnamienne dans sa  traversée du XXe siècle - Nguyen-Ngoc, Châu - Livres

              Cette narration découle largement de l’aspect personnel qu’a insufflé l’auteur dans ce livre sans pour autant y laisser poindre de biais émotionnels. Il laisse en effet le soin de juger aux acteurs et spectateurs des événements à travers de nombreuses citations, l’exemple le plus parlant étant sans doute la reprise des mots de Nixon en conclusion s’agissant des mobiles et résulstats de l’action américaine au Vietnam. Si vous avez déjà eu l’occasion de lire son précédent livre Le temps des Ancêtres – Une famille vietnamienne dans sa traversée du XXème siècle, vous savez déjà qu’il est rompu à l’art de faire raisonner l’histoire de sa famille dans l’histoire de son pays. Aussi, cette proximité avec le « matériau historique » sert le développement compact des idées présentes dans ce livre en ce qu’elle y apporte la rondeur de la familiarité, évitant ainsi l’écueil d’un style aride ou trop scolaire. Il faut dire que, Nguyen Ngoc Bich, le père de l’auteur, polytechnicien, ingénieur des Ponts et Chaussées et plus tard docteur en médecine, fut un intellectuel opposé à la présence française (il fut commandant de la zone militaire IX pour le Viet Minh puis dénoncé car ne voulant pas adhérer à l’idéologie communiste) et par conséquent condamné à mort par les Français, gracié (grâce à l’intervention de ses camarades de Polytechnique) puis exilé en France. C’est également autour de sa personne que se trouve l’apport le plus original du livre. En effet, en plus de mettre fin à un non-dit historiographique tenant au fait que plusieurs solutions pacifiques furent imaginées afin de fonder un « véritable » état vietnamien sans intervention extérieur, on apprend que Nguyen Ngoc Bich aurait pu avoir une influence

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déterminante sur la destinée du pays. Il fut en ce sens pressenti pour devenir premier ministre de Bao Dai à la place de Ngo Dinh Diem. On apprend également qu’il appartenait au groupe d’intellectuels dit « Minh Tân », qui préconisait une coopération économique et financière entre le Nord et le Sud jusqu’à ce que les conditions soient réunies pour une réunification pacifique du pays sans lien de dépendance avec la Chine, l’ennemi de toujours. On n’a pas fini de se demander l’ampleur des conséquences qu’auraient eu cette position à la fois sur l’histoire personnel de l’auteur (obligé de fuir son pays en 1975), sur l’histoire du Vietnam et sur l’histoire mondiale.

               En définitive, Viet Nam- L’histoire politique des deux guerres 1858-1954 et 1945-1975 s’avère être un incontournable pour quiconque souhaite avoir les connaissances de base concernant l’histoire vietnamienne du siècle dernier sans les partis-pris idéologiques traditionnels rattachés aux conflits, si ce n’est celui d’écrire une histoire du Vietnam par un Vietnamien et pour les Vietnamiens. Il peut être abordé sans aucune connaissance préalable du pays et des deux guerres et offre de multiples références bibliographiques pour ceux qui voudraient approfondir certains sujets précis.


[1] Nguyen Ngoc Chau, Viet Nam- L’histoire politique des deux guerres 1858-1954 et 1945-1975 –  Editions NB7 – 2019, p. 75 – 82

Raffinement macabre XI – Les « death cards », un exemple de mauvaise guerre psychologique.

Ambiance musicale : Motörhead – Ace of spade

         Beaucoup d’entre vous se rappeleront  d’une scène qui permit, parmi d’autres, au film Apocalyspe Now de devenir légendaire et, à travers lui, à la guerre du Vietnam de posséder l’aura qu’on lui connait aujourd’hui. Après le raid sur un village tenu par les guérilleros vietnamiens au son de la Chevauchée  des Valkyrie de Wagner, un jeune marin voit des soldats jeter des cardes sur les cadavres ennemis :

Lance : « Hey Captain. What’s that? » (« Hé Capitaine. Qu’est-ce que c’est ? »)

Capitaine Willard : « Death cards » (« des cartes de mort »)

Lance« What? » (« Quoi ? »)

Capitaine Willard : « Death cards. So Charlie knows who did it. » (« Des cartes de mort. Pour que Charlie sache qui a fait ça. »)

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            Cette coutume macabre fait référence à une campagne de guerre psychologique qui est le fruit d’une initiative des soldats du rang et non du commandement ou des services spécialisés (renseignement et experts en guerre psychologique). Il s’agissait de laisser sur les cadavres ennemis un as de pique afin de « marquer le territoire » et d’instiller la peur dans les cœurs Viet Cong.

              La pratique repose sur une superstition supposée de la population vietnamienne : l’as de pique serait un signe de mort, de souffrance et de malchance. De plus, sur le jeu de carte en dotation dans les rangs de l’US, ladite carte affichait la « Lady Liberty », une particularité faisant écho à une autre croyance prêtée aux Vietnamiens et selon laquelle une représentation féminine en temps de guerre serait de mauvaise augure.

               Si les rapports de terrains font état de multiples utilisations entre 1966 et 1973 et que l’initiative fut portée au crédit d’autres, c’est au sein de la Compagnie C, 2ème bataillon, du 35ème d’infanterie stationné près de Pleiku qu’est née l’idée. Plus précisément, ce sont les 4 lieutenants Barrie E. Zais, Thomas R. Wissinger, Davis et Charles Brown qui, attablés devant un jeu de carte, dissertèrent à propos d’un article issu du magazine Stars and Stripes. Au fil des lignes, celui-ci exposait l’opinion du député de Californie, Craig Hosmer, qui croyait dur comme fer que l’as de pique et la représentation d’une femme était de mauvais augure aux yeux des Vietnamiens. Les officiers remarquèrent bien vite la présence de ces deux symboles dans le jeu de carte de la marque Bicycle. Ainsi, dès le mois de février 1966, les soldats sous le commandement des 4 lieutenants commencèrent à récolter le plus d’as de pique possible et à les semer le long des pistes, sur les cadavres ennemis ou à l’entrée des villages « nettoyés ». La mutation des 4 lieutenants dans d’autres unités entraina la propagation de la pratique.

               Evidemment, se présenta rapidement le problème du ravitaillement en carte. Certains Marines demandèrent à leurs familles de leur en procurer mais c’est le lieutenant Charles Brown qui, quasiment sur le ton de la plaisanterie, écrivit une lettre au directeur de la United States Playing Card Company, Allison F. Stanley, pour lui expliquer sa démarche et lui demander l’envoi d’as de pique. Absolument conquis par l’idée, que cela soit pour des motifs patriotiques (son fils était mort sur le théâtre européen durant la première guerre mondiale) ou commerciaux, ce dernier accepta et expédia plus de 1000 cartes au Sud-Vietnam.

Playing Cards Wiki: Bicycle
Les packs de 52 as de pique expédié au Vietnam sous l’appelation « Secret Weapon »

               Mieux encore, le lieutenant reçut une lettre de John B. Powers de l’agence publicitaire J. Walter Thompson de New York qui voulait exploiter l’idée avec son acolyte journaliste à la United Press International Bob Considine. Plusieurs journalistes vinrent donc interviewer le lieutenant et même voir sur les faits d’arme de la « guerre psychologique » sur le terrain. Au forceps, Powers parvint à vendre l’histoire de l’as de pique-carte de visite à plusieurs des plus grandes rédactions du pays. Le 10 juillet 1966, le New York Sunday News, un des magazines les plus tirés de l’époque, présentait l’as de pique comme un « symbole de mort pour le Viet Cong ». Les lettres de soutien et d’encouragement reçues par le lieutenant Browns se multiplièrent, beaucoup d’Américains croyant que la pratique en elle-même suffisait.

               Faisant lui-même le bilan de la « mode » qu’il lança, Browns dit simplement : « Est-ce que ça a marché ? Je n’en suis pas sûr. Est-ce que cela a renforcé notre morale ? Sans l’ombre d’un doute. ».

               Et ces constats ne sont pas loin de la réalité de terrain…

               En effet, les supposées superstitions vietnamiennes concernant l’as de pique associé à des représentations de femmes étaient de purs fantasmes, une transposition de croyances purement occidentales.

               Sans rentrer trop avant dans les détails, l’as de pique est un symbole néfaste depuis longtemps en Europe pour plusieurs raisons. Probablement importées de Chine via le Moyen-Orient au Xème siècle de notre ère, les cartes à jouer connurent divers développements en fonction des époques et des lieux. La standardisation du jeu de 52 cartes que nous connaissons aujourd’hui s’opéra au XVème en France. Le symbole germanique de la feuille debout sur sa souche fut associé au nom italien spatha, mot repris au Latin et faisant référence à une arme ou à un objet long et plat, pour devenir le pique en français et le « spade » en anglais. Nul besoin de préciser que le nom français fait directement référence à une longue arme à deux mains, tandis que le nom anglais peut faire référence soit à une arme, soit à une pelle, outil depuis toujours associer à la profession de fossoyeur, et donc à la mort. Autre symbolique associé au tarot et au paganisme : il y a 52 cartes, une pour chaque semaine ; les 4 symboles représentent les 4 saisons ; les 13 cartes de chaque couleur représentent les treize mois de l’année lunaire ; les symboles rouges représentent la féminité, la chaleur, la positivité tandis que les 2 noirs sont attachés à la masculinité, au froid, à la négativité, etc… Dans ce contexte, l’as de pique est associé à la semaine de Yule, soit la semaine du 21 décembre, la première de l’Hiver, période particulièrement crainte par les paysans européens car synonyme du rationnement – par extension de la famine –, de la maladie et de la mort. Il pourrait également représenter un cœur percé.

Lucky Luciano — Wikipédia
Lucky Luciano (1867 – 1962). Il parviendra à convaincre les parrains de la mafia italienne de s’unir pour la prospérité de tous.

                A ce titre, la carte fut utilisée à pour symboliser la mort, notamment dans le cadre de la criminalité organisée. De la fin du XVIIème au début du XIXème, il fut notamment utilisé dans la piraterie pour marquer les corps des traitres exécutés. On le retrouve également sur les cadavres des victimes de la mafia sicilienne. Outre-Atlantique, le meurtre de Salvatore Maranzano permettant à Lucky Luciano (qui inspira très largement les livres et films Le Parrain) d’unifier les familles mafieuses fut signé de l’as de pique, une pratique reprise à plusieurs reprises par le bras armé du syndicat du crime organisé, la Murder Incorporated.

               En bref, l’as de pique est un symbole néfaste seulement pour les populations d’ascendance européenne. Et encore, plusieurs contre-exemples existent… Lors de la seconde guerre mondiale, le 1er aéroporté américain l’utilisait comme un porte bonheur. De la même façon, plusieurs véhicules furent marqués de ce symbole lors des premières et deuxièmes guerres mondiales, les signes des jeux de cartes étant facile à identifier au sein d’une organisation militaire.

Death Cards - Psychological Operations
Un blindé anglais flanqué de l’as de pique.

               Comme le résume Robert W. Chandler dans War of Ideas : The US propaganda Campaign in Vietnam paru en 1981: “Toutes ces approches (de guerre psychologique) n’était pas efficace. Une des plus grandes méprises naquit en 1966 lorsque des soldats américains commencèrent à répandre des brochures et cartes à jouer présentant l’as de pique comme un mauvais présage dans les territoires sous contrôles communistes. Une enquête ultérieure de la United States Information Agency révéla néanmoins que l’as de pique ne faisait pas partie du jeu de cartes vietnamien classique. Par conséquent, hormis quelques tribus Montagnardes des hauts-plateaux, la plupart des populations présentes sur le théâtre des opérations ignorait complètement la symbolique de l’as de pique. ». Ces affirmations furent d’ailleurs rapidement confirmées par plusieurs intellectuels et professeurs d’université sud-vietnamien, et ce dès que le phénomène fut connu du commandement américain et des divisions PSYOP qui interdirent rapidement le marquage à l’as de pique. Il fut néanmoins mis à l’épreuve lors d’opération de guerre psychologique officielle et de grande ampleur, à l’instar de l’opération Cedar Falls, que nous avions déjà étudiée à l’occasion de l’article sur les tunnels de guerre vietnamiens.

Death Cards - Psychological Operations
Brochure lancée par la 246ème compagnie PSYOP lors de l’opération Cedar Falls.  La phrase en vietnamien signifie « Attention Viet Cong. Cecci est le symbole de la mort. »

               Dans ce cas, comment se fait-il que la pratique vit le jour et perdura jusqu’au départ des « boys » ?

               S’agissant de son apparition, on peut souligner que Pleiku, où était stationnés les 4 lieutenant à l’initiative du mouvement, est une zone où habitent précisément les minorités Montagnardes familières avec le jeu de carte occidental et la signification de l’as de pique. En effet, comme nous avions déjà pu le souligner dans deux articles précédents, les tribus locales, en guerre séculaire avec l’ethnie Kinh/Viet (majoritaire au Vietnam), s’étaient alliés avec plusieurs administrateurs coloniaux locaux puis avec l’armée française pour éviter la conquête de leur territoire par les Viets. Ces populations furent donc plus perméables à ce genre d’aspect culturel amené par les Français. Ils durent ainsi conforter les présupposés des 4 officiers américains. On notera également que plusieurs exemples prouvant l’efficacité de l’as de pique comme symbole de mort furent rapportés par des vétérans. L’un d’entre eux le testa ainsi en plein Saïgon au restaurant ou au bar et fit fuir les badauds, les serveuses, les marchands ambulants, etc… Un autre, servant sur un bateau de patrouille dans le delta du Mékong, décrit comment la peinture de ce symbole permettait de faire fuir les enfants qui avaient tendance à monter sur les embarcations quand celles-ci étaient à quai. Un dernier explique avoir vu l’activité Viêt Cong largement baissé de manière durable dans un secteur que lui et ses frères d’arme marquèrent de l’as de pique.

               Plus concrètement et plus probablement, le procédé fut sans aucun doute une « béquille psychologique » pour les soldats américains, qui, dans le contexte de la guerre du Vietnam, en avait bien besoin. Comme le soupçonnait le lieutenant Browns, le fait de signaler ainsi sa présence à l’ennemi, et ce de façon intimidante, permettait aux Marines d’équilibrer, au moins dans leur esprit, la pression psychologique qu’ils subissaient continuellement dans la jungle. La pratique devait également permettre de manifester une sorte de vengeance.

               Pour autant malgré ce « boost » au moral, le marquage des cadavres ou de certaines zones avec un as de pique comme opération de guerre psychologique restait contre-productif pour les forces armées anti-communistes. Un rapport du JUSPAO (Joint United States Public Affairs Office) de Saïgon en date du 10 Mai 1967 et traitant des directives en termes de PSYOP prévenait : « L’échec de ce type d’opération peut amener à ridiculiser ou discréditer la réputation des opérations de guerre psychologique en général. C’est une arme à utiliser avec parcimonie et avec un maximum d’habileté et de compétence. Il ne peut y avoir aucune excuse à l’échec. ». Plusieurs assertions prémonitoires, étant donné que, comme l’imitation de voix de morts pour effrayer les combattants Viet Cong (opération Wandering Soul), les « deaths cards » devinrent des « gimmicks », des trucages grossiers témoignant du désespoir des Américains et des Sud-Vietnamiens à trouver des solutions efficaces pour desserrer l’étaux psychologique que leur imposait la tactique de guérilla ennemie. Ainsi, les opérations de guerre psychologique deviennent inefficaces auprès de l’ennemi. Comme le rapport la PSYOP/POLWAR Newsletter de février 1971«  Des activités de cette nature ont prouvé leur inefficacité et leur caractère contreproductif, provoquant quasi-systématiquement l’augmentation de la vigilance ennemi et sa capacité à se rendre insensible aux opérations de guerre psychologique ».

               En conclusion, l’utilisation des « deaths cards », assimilée dans l’inconscient collectif à la guerre du Vietnam, est un exemple de mauvaise guerre psychologique qui révèle en creux l’échec américain dans leur tentative de contrer la pression morale des guérilleros.

Raffinement macabre IX – Les « boobytraps » et la dyssymétrie technologique durant la guerre du Vietnam

« Point de combat. Des embuscades, des guet-apens ; un coup de fusil jailli d’une haie ; une sentinelle égorgée sans cri dans sa guérite. Les soldats s’énervaient à cette lutte contre un ennemi sans corps. »

Claude Farrère dans Les Civilisés (1905)

 

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Mao Zedong fondateur de la République Populaire de Chine

             En reprenant à leur compte les méthodes de la guerre révolutionnaire telle que théorisée par Mao dans Stratégie de la guerre révolutionnaire, les guérilleros vietnamiens se livrent à des combats auxquels l’armée américaine n’est pas préparée, et ce malgré le précédent Indochinois.

              Ce n’est plus l’affaire de deux armées étatiques de métier séparées par une ligne de front et ravitaillées par l’arrière. Il s’agit pour les insurgés de dissoudre les forces ennemies dans une unité (communiste) retrouvée. Les facettes idéologiques et politiques deviennent donc primordiales dans la conduite de la guerre étant donné qu’elles déterminent à la fois la volonté guerrière de l’arrière et le moral des troupes sur le terrain. Pour comprendre la portée de ces deux aspects il suffit de mesurer à quel point l’offensive général du Têt 1968 fut une victoire politique et idéologique pour le Nord-Vietnam et le Viet Minh en ce que, malgré une cinglante défaite militaire, elle permit (avec le concours d’autres facteurs) de retourner l’opinion publique américaine contre la guerre au Vietnam.

              Le moral des soldats prend même une importance décisive dans le contexte où la guerre du Vietnam est essentiellement une guerre de fantassin, et ce pour des raisons stratégiques. En effet, la guerre révolutionnaire évolue comme suivant : 1) fonte de la guérilla dans la population grâce à une activité de propagande intense, action de guérilla de petite envergure 2) montée en puissance des attaques sur les cibles militaires et institutionnelles, concentration des armes et des hommes 3) combat conventionnel massif. Durant la première phase les partisans doivent par conséquent se mouvoir dans la population comme « un poisson dans l’eau », pour reprendre l’expression du Grand Timonier, et ainsi harceler continuellement l’ennemi en infligeant un maximum de dégâts à moindre risque dans une perspective d’usure. Etant donné le rapport de force, il est vital pour le Viet Minh d’éviter toute bataille rangée et de limiter l’ampleur des engagements.

         En face, l’objectif des forces de contre-insurrection est donc d’isoler la guérilla communiste (soit en déplaçant les populations, soit en l’armant pour l’autodéfense) et de traquer et de détruire ses noyaux durs. Le mot d’ordre de l’intervention américaine sera donc dès 1964 « search and destroy » (chercher et détruire).

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Très souvent les opérations « search and destroy » se résumait à la localisation d’une zone présentant des concentrations de guérilleros élevées, à l’évacuation des civils puis à l’incendie des habitations, celles-ci devenant des « opérations zippo ».

            Dès lors, la physionomie du conflit vietnamien est généralement la suivante : suite à une action de guérilla ou à un signalement des positions rebelles par les services de renseignements, de petites unités se déploient afin de contre-attaquer ou d’anéantir le dispositif militaire ennemi. Plus facile à dire qu’à faire… Profitant du couvert de la forêt et de leur maitrise du terrain, les insurgés parviennent à fuir, à se dissimuler ou à tendre des embuscades meurtrières.

         Dans le dernier cas, les guérilleros sont passés maitres dans l’art de tendre toute sorte de pièges que les Gis surnommeront « booby traps » (« attrape nigaud » en français). S’il ne s’agit pas ici d’en dresser une liste exhaustive (que vous pouvez néanmoins trouver ici : https://www.army.gov.au/sites/default/files/min_bay_do_viet_cong_mines_and_booby_traps_used_by_the_viet_cong_1965.pdf), en voici quelques-uns :

  • exemple de piègeLes « punji stick » consistant simplement en une fosse hérissée de pieux en bambous. Les pointes étaient souvent enduites d’urine ou d’excrément afin d’accélérer l’infection des plaies du piégé. Une version améliorée utilise le même dispositif mais avec des pieux métalliques terminés en harpon empêchant le malheureux de dégager son pied immédiatement et infligeant encore plus de dégâts au retour qu’à l’aller.
  • Les pièges à cartouche. Il s’agit d’une cartouche placée dans une gaine en bambou et armée grâce à un clou placé entre la douille et le fond de la pièce en bambou. Le piège est déclenché lorsqu’une pression est exercée sur la balle.Résultat de recherche d'images pour "cartridge trap"
  • Les drapeaux ou trophées de guerre piégés. Comme dans toutes les armées, les soldats américains aimaient emportés divers objets (fusils, couteaux, emblème de l’unité vaincue,etc..) comme trophée ou souvenir de guerre. Aussi en vidant les lieux devant une attaque les insurgés n’avaient qu’à laisser en évidence et piéger d’éventuels trophée avec une grenade ou une mine pour espérer blesser ou tuer un soldat trop imprudent.

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  • Les pièges « du dessus » (« from above »). Ce dispositif procède d’un mécanisme similaire : il s’active via une corde qui une fois tendue ou rompue libère un poids placé en hauteur qui, sous l’effet de la gravité, basculait pour frapper le piégé avec force. Dans le cas d’un piège à tigre, ce sont des planches hérissées de pointes et liées entre elles pour toucher toutes les parties du corps et dans le cas d’une masse, un poids présentant des pics. Ces pièges étaient généralement placés dans des passages réduits comme des portes ou des chemins passant dans des défilés étroits.

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  • Le fouet de bambou. Une tige en bambou terminée par une planche armée de pointes est retenue par une corde. Lorsque le piège est déclenché, le bambou se redresse et frappe durement le malheureux à la manière d’un fouet.Résultat de recherche d'images pour "mace trap vietnam"
  • Les pièges à grenade ou à mine. Dispositif classique, les mines sont plutôt placées sur le bord des routes et utilisées pour de l’antimatériel ou de l’antipersonnel tandis que les grenades sont utilisées pour tous les pièges à l’aide de cordes.

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           A noter que, afin de renforcer le désarroi des contre-insurgés et de maximiser les dégâts, des tireurs embusqués pouvaient très facilement prendre pour cible les soldats tentant de sortir leur camarade d’un piège. L’armée américaine estime qu’à eux seuls, ces pièges sont la cause directe de 17% des pertes subies (58 318 « Killed in action » et 153 303 « Wound in action ») entre 1960 et 1975 (soit 9 914 et 26 061 ). Malgré l’expérience accumulée au fil des années et les retours de l’armée française, l’état-major américain ne trouvera jamais de réelles parades à ces dispositifs si ce n’est un entrainement militaire ou une préparation de terrain au défoliant, à la bombe ou au napalm permettant de gommer tout traquenard sur le terrain. Mais au-delà de ces effets purement tactique et militaires, les « attrapes nigauds » offraient de nombreux avantages dans le cadre d’un conflit aussi politisé que la guerre du Vietnam.

     En effet, de par leur nature même, les boobytraps remplissent une fonction psychologique et, par extension, politique s’avérant être décisive par la suite.

      Ainsi, leur omniprésence et leur dissimulation sont une preuve concrète de la maitrise du terrain par les insurgés qui, quand ils sont temporairement délogé d’une zone, finissent toujours par revenir, transformant les opérations américaines en œuvre de Sisyphe. Ils finissent donc par s’ajouter à la longue liste de dangers guettant les Gis (tir de sniper dans les fourrées ou les arbres, jet de grenades par des civils, animaux sauvages, climat et maladie), les plaçant en état de tension constant et développant leur paranoïa. Ajouter à cela la fatigue des longues marches dans la jungle dans une humidité et une chaleur toute tropicale, la frustration de subir des dommages sans jamais rencontré un seul ennemi et le fait que de plus en plus de soldats seront issus de la conscription, vous obtiendrez ainsi une chute dramatique du moral des troupes. Si vous suivez le blog régulièrement, vous savez déjà que la situation dans certaines unités se dégradera au point que certains hommes pratiqueront le « fragging », pratique consistant à éliminer un officier ou sous-officier trop téméraire. La guerre du Vietnam verra même un record établi dans cette catégorie avec jusqu’à 333 cas répertoriés en 1970. L’historien américain Richard Holmes avance d’ailleurs qu’environ 20% des gradés américains tués durant le conflit vietnamien le furent des mains de leurs propres troupes. L’usage massif de stupéfiant durant le conflit (avec tous les comportements irresponsables que cela implique en temps de guerre) sera également une conséquence directe de cette situation. Ce mauvais cocktail sera sans doute celui qui produira des tragédies comme le massacre du village de My Lai.

Le 16 mars 1968, une unité de l’armée américaine massacre la population du village de My Lai suite à un accrochage avec le Viêt Cong.

          En plus de produire de mauvais résultats d’un point de vue purement opérationnel, le chaos moral du Vietnam impactera directement la société américaine et effritera rapidement la légitimité des mobiles avancés par les autorités pour justifier l’intervention armée.

        Déjà, d’un point de vue symbolique, un conflit avec une telle physionomie ne pouvait pas offrir de mort héroïque en faveur d’une Amérique qui venait de connaitre près de 20 ans de propagande patriotique contre les Japonais et les Nazis puis contre les communistes coréens. Ainsi même les vétérans des précédentes guerres, qui avaient pourtant également connu la conscription, finiront par se ranger du côté des antiguerres et de sacrifier leurs enfants pour le Sud-Vietnam.

     Par ailleurs les retours d’expérience des soldats rentrés au pays et l’escalade progressive du conflit (envoi constant d’un contingent plus important, recours à des armes de plus en plus destructrice) chasseront rapidement l’idée d’une victoire rapide dans la tête des Américains pour faire du Vietnam le bourbier militaire que l’on connait aujourd’hui.

        Ensuite, les troubles sociaux et raciaux nés des déceptions s’agissant des mesures sociales mises en place par Johnson et du début de la lutte pour les droits civiques par les afro-américains relègueront au second plan l’intérêt pour la guerre du Vietnam vus comme un foyer de dépense inutile comparé aux besoins internes. Ajoutons d’ailleurs que la fin de la guerre du Vietnam verra la toxicomanie exploser aux Etats-Unis jusqu’à devenir la première priorité de l’administration Nixon.

         Le contexte international finira de laminer la « théorie des dominos » en ce que la crise des missiles de Cuba de 1963 générera la mise en place de la Détente et placera donc Washington en contradiction avec ses engagements internationaux à mesure de son implication au Vietnam.

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Selon la théorie des dominos, si un pays tombait dans l’escarcelle communiste d’autres suivraient, ce qui n’était pas  acceptable pour les Américains

       Enfin on notera, en guise de conclusion, que les autorités nord-vietnamiennes chercheront constamment à utiliser à des fins de propagande l’enlisement américain au Sud-Vietnam malgré l’asymétrie des moyens matériels des deux camps (équipement rudimentaire, bois, ficelle, bambous pour les premiers contre napalm, défoliant, hélicoptères, bombe à fragmentation, etc…) comme un révélateur de leurs faillites morale et politique ainsi que de celles de l’état Sud-Vietnamien. En contraste, la détermination et le dévouement des guérilleros à la lutte apparaissent comme « pure », justifiant la guérilla communiste, et permettant de passer sous silence « la terreur rouge » nécessaire au maintien de cette discipline militaire et politique ainsi qu’à la « maitrise » des populations civiles. Dans Contribution à l’histoire de Dien Bien Phu par Giap issue des Etudes vietnamiennes n°3 de 1966, le Général Vo Nguyen Giap résume ainsi le rapport de force que l’état-major nord-vietnamien parvint à créer avec le Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient puis avec l’US Army : « Ce qui manquait aux colonialistes, ce n’étaient pas les armes. Ils disposaient sur ce plan d’une supériorité absolue. Il leur manquait surtout des hommes et des hommes qui voulaient combattre. De Lattre de Tassigny comme Navarre, avaient voulu former une armée fantoche pour pallier cette pénurie d’effectifs, mais la valeur combative d’une armée ne se réduit pas à une simple question numérique. Si vous voulez encore une preuve, voyez les Américains au Sud Vietnam : ils ont cru trouver des solutions avec des hélicoptères, des chars amphibies, des moyens de télécommunications ultramodernes, toutes sortes d’armes nouvelles, y compris les produits chimiques toxiques. Où en sont-ils maintenant au Sud Vietnam? Leur situation est encore plus précaire que celle du Corps expéditionnaire français il y a dix ans. ».

Guerre des images #10 – 12 septembre 1969 – Funérailles d’Ho Chi Minh : un répit inespéré dans la confrontation sino-soviétique.

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« Un peu de patriotisme éloigne de l’internationalisme, beaucoup de patriotisme en rapproche »,

Jean Jaurès, L’armée nouvelle, 1911

Que montre la photo ?

        On peut voir la dépouille d’Ho Chi Minh reposant dans un cercueil de verre alors qu’il est entouré des quatre hommes forts du Politburo du Parti des Travailleurs Vietnamiens (nom du parti communiste vietnamien à partir de 1960), de gauche à droite on trouve : Le Duan, premier secrétaire du Parti ; Ton Duc Thang, vice-président ; Truong Chinh, membre éminent du Politburo et idéologue majeur et Pham Van Dong, premier ministre.

            Bien que le défunt ait rendu l’âme le 2 septembre, soit 24 ans jour pour jour après la déclaration d’indépendance sur la place Ba Dinh[1], la nouvelle du décès de l’oncle Ho ne fut rendue publique que le lendemain pour ne pas perturber les festivités de circonstance[2].

Dans quel contexte la photo a-t-elle été prise ?

           1969 est une année particulièrement critique pour le Nord Vietnam pour au moins 3 raisons.

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Nikita Khrouvtchev (1894-1971)

D’abord c’est l’année de l’acmé des tensions sino-soviétiques. En effet, suite à la mort de Staline en 1953, son successeur au poste de secrétaire général du PCUS Nikita Khrouvtchev lance la déstalinisation du régime soviétique lors du XXème Congrès du PCUS. Sur le plan intérieur il s’agit de rompre avec les méthodes brutales de gouvernement de « l’Homme de Fer », ce qui se traduit sur le plan extérieur par une accalmie sur le plan diplomatique en période de guerre froide soutenu par l’idée selon laquelle les blocs communiste et capitaliste peuvent vivre côte à côte sans conflit frontal : c’est la « coexistence pacifique ». Sur le plan idéologique et dogmatique, cette modération apportée à la « Révolution Prolétarienne », établie comme nécessairement violente et absolue par les marxistes « orthodoxes », devait valoir au nouvel homme fort d’URSS d’être taxé de « révisionnisme bourgeois».

 

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Eduard Bernstein (1850-1932)

Comme il ne s’agit pas ici de faire un cours traitant de l’histoire des idées marxistes, on notera seulement que ce terme fait référence à une controverse ancienne : à la fin du XIX siècle, un social-démocrate allemand répondant au nom d’Eduard Bernstein avait dans Présupposé du Socialisme pris le contrepied des thèses de Marx dans le Manifeste du Parti Communiste s’agissant de l’évolution du capitalisme et en avait déduit qu’avec plusieurs lois sociales fortes, la Révolution s’avérait non nécessaire. Cet abandon de la logique révolutionnaire fut violemment attaqué par les « orthodoxes » comme Rosa Luxembourg, Klara Zetkin et Karl Kautsky. Ce dernier, ayant développé la critique la plus « solide » de Bernstein, vit ses thèses reprises par Lénine qui s’en servit en 1918 pour justifier la suppression des libertés individuelles type Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, considérées comme un héritage « bourgeois » contrevenant aux nécessités de la «Révolution Prolétarienne »[3].

 

        Si coté soviétique cette position se justifie par des besoins de réformes intérieures et de désescalade nucléaire, Mao compte utiliser ce prétexte pour prendre la tête du mouvement communiste mondial et évincer un Khrouvtchev déconsidéré pour son statut d’apparatchik, jugé inférieur à celui de meneur d’homme et de chef de guerre du n°1 chinois. Pour se départager, les rivaux marxistes vont choisir un des point les plus « chauds » de la guerre  froide : l’Indochine, au sein de laquelle le Vietnam et le Laos[4] connaissent un regain de tension continu. Après la crise des missiles de Cuba en 1962 (à la suite de laquelle le retrait des missiles soviétiques fut conspué par le PCC), l’entrée en guerre de Washington contre la guérilla communiste vietnamienne en 1964 entrainera le soutien de Moscou mais la méfiance de Pékin vis-à- vis de Hanoï. Comme nous le verrons plus loin, cette situation poussera les « camarades » vietnamiens à vouloir « vietnamiser » la guerre en diminuant l’influence chinoise sur le cours de la guerre.

     Des litiges frontaliers viennent mettre le feu à la poudrière idéologique et personnelle : en mars des troupes sont déployées de chaque côté de la frontière commune et l’armée soviétique prend une position contestée en tuant 30 soldats chinois. Peu après Moscou réfléchit à des frappes ciblées au cœur même de la Chine populaire, en réponse Pékin se rapproche rapidement mais officieusement de Washington (le rapprochement officiel aura lieu en 1972 avec la visite de Nixon à Pékin)[5].

        Ensuite, par extension, c’est également l’année du conflit durant laquelle les relations entre Hanoï et Pékin seront les plus exécrables, préparant en cela le terreau sur lequel prospèrera la guerre sino-vietnamienne de 1979.

           S’il ne s’agit pas de refaire l’historique des relations entre le PCC et le PCV, il faut néanmoins poser quelques jalons permettant d’éclairer la situation. Grossièrement, la Chine voyait dans la partition du Vietnam par les Accords de Genève de 1954, sur lesquels ils ont lourdement pesé, un moyen de gérer le départ des Français sans voir les armées « impérialistes » américaines au contact direct de leur frontière. Comme la Corée du Nord, dont le sort fut réglé lors des mêmes conférences à Genève en 1954, la République Socialiste du Vietnam est considérée comme une zone tampon dans un contexte de Guerre Froide.

           Aussi lorsqu’en décembre 1960 fut créé le Front National pour la Libération du Sud Vietnam afin de reprendre la guérilla communiste au sud du 16 ème parallèle, « Hô à la volonté éclairée » avait dû arracher des deux grands frères socialistes un soutien de principe et matériel pour ses combattants, ménageant par là le chou soviétique adepte de « la coexistence pacifique » avec la chèvre chinoise partisane de la « guerre révolutionnaire contre les réactionnaires ».

       Seulement, une fois passée l’escalade du conflit avec l’intervention direct de l’US Army à partir de 1964 et le paroxysme de la brutalité guerrière de l’offensive du Têt 1968 (que Pékin avait ouvertement désapprouvé), Washington entend négocier et des pourparlers de paix sont organisés à Paris dès février 1968.

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Ouverture de la conférence de Paris en février 1968. Les négociations resteront au point mort jusqu’en 1972, chaque parti voulant signer un accord en position de force.

   Dans cette situation la volonté d’autonomie vietnamienne se heurte au problème diamétralement inverse à celui de 1960 : alors que les Soviétiques soutienne la stratégie conciliatrice de Hanoï, les Chinois fustige cette approche « diplomatique », craignant de voir son allié vietnamien en position de faiblesse lors des tractations et donc les frontières chinoises compromises par des concessions trop importantes. Si en apparence Mao accepte le compromis « négociation-combat » de Hanoï, sur le terrain les soldats chinois affectés à la logistique ou à la défense anti-aérienne des positions stratégiques du Nord Vietnam (1707 avions américains abattus, 1608 endommagé, 42 aviateurs capturés en 4 ans) sont démobilisés à partir de novembre 1968, en 1969 toutes les batteries de DCA chinoises ont évacué et en juillet 1970, il n’y a plus aucun soldat chinois au Nord Vietnam. Dans le même temps l’aide chinoise de 1969 diminue de 20% par rapport à son niveau de 1968 et de 50% en 1970. En face, c’est le début du « retrait tactique » des « boys » : la « vietnamisation de la guerre » est en marche, les « parrains » sino-soviétique d’une part et américain d’autre part se mettent en retrait, laissant Sud et Nord Vietnam face-à-face[6].

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Affiche de propagande nord-vietnamienne. On peut y voir la tête de Nixon sur une bombe et le slogan « Nixon doit payer la dette du sang »

Pour autant, Washington ne compte pas laisser le Vietnam se réunifier sous la bannière communiste et, troisième point marquant de 1969, reprend sa campagne de bombardement massif du nord du 16ème parallèle à partir du 5 juin. L’armée américaine se prépare également à intervenir au Cambodge pour déloger les « sanctuaires » des guérilleros communiste malgré les premiers retraits de troupe à partir du 8 juin. Le Nord Vietnam, déjà durement touché par 3ans de pilonnage intense (1965-1968), subit un déluge de feu et vit essentiellement des désormais maigres ravitaillements chinois et de ceux envoyés par Moscou mais qui rencontre parfois des problèmes de transits à travers le territoire chinois. Rappelons qu’entre 1964 et 1972, l’aviation américaine aura déversé 7,4 millions de tonnes de bombes sur le Nord Vietnam alors que l’ensemble des bombardements de la deuxième guerre mondiale (1941-1945) n’avait vu « que » 3,3 millions de tonnes de bombes larguées par l’oncle Sam sur les théâtres européen et asiatique[7]. Autant dire que le choc est brutal pour la République Démocratique du Vietnam et sa population…

 

En quoi cette photo montre-t-elle l’évolution du conflit vietnamien ?

              Etant donné la richesse des éléments de contexte cités plus haut ainsi que ceux du prochain paragraphe, cette partie sera volontairement réduite au fait que, dans ce balai d’alliances idéologiques/pratiques, la direction du Parti Communiste Vietnamien connut diverses orientations politiques et militaires, faisant et défaisant les carrières des cadres et officiers supérieurs. 1969 est une année charnière en ce que, même si la mort d’Ho Chi Minh aura offert une accalmie dans les tensions sino-soviétiques, la direction du Parti bascula lentement mais surement en faveur des Soviétiques. Il faudra attendre 1989 pour que le Vietnam normalise ses relations avec son grand voisin du nord, après une guerre-éclair (17 février-16 mars) ayant fait environ 200 000 morts dans les deux camps.

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Mao Zedong rencontre Richard Nixon en juin 1972 à Pékin. Les Vietnamiens, venant de subir une ultime campagne de bombardement intensif avant le départ des troupes américaines, nourriront une rancune certaine à l’égard du PCC pour ce qu’il juge être une trahison.

            Tout Ho Chi Minh qu’il fut, le père de la révolution lui même dut subir les conséquences de ces divers renversements d’alliance et de pouvoir, au point de n’avoir plus qu’une influence symbolique à partir de 1955. En effet, en 1955 le Parti, via les « conseillers » militaires et politiques envoyés par Pékin dès 1949, étaient sous la direction d’une classe de meneurs maoïstes « durs » recrutés sous impulsion chinoise davantage pour leur disposition au fanatisme idéologique du fait de leur extraction paysanne (forcément signe d’honnêteté et de légitimité pour les communistes chinois) et à la brutalité que pour leurs capacités réels. Ainsi en 1955, le chef de la police politique vietnamienne, un certain Tran Quoc Hoan, aurait fait assassiner la maîtresse cachée d’Ho Chi Minh à la fois parce que celui-ci était jugé trop pro-soviétique et pour maintenir l’aura de sainteté du leader. Depuis le triste sir à disparu de l’histoire officielle[8]. On notera que le général Vo Nguyen Giap connaîtra la même forme d’isolement, son prestige militaire suite à Dien Bien Phu et à la chute de Saïgon ainsi que ses positions pro-soviétiques étant jugés trop important par les caciques du Parti.

Quel a été son impact ?

            La mort du père de la Révolution Vietnamienne est quasiment un non événement en terme d’influence sur le cours de la guerre. En effet, les services de renseignement américain était parfaitement au fait qu’Ho était un gros fumeur[9] (pour l’anecdote, il avait la réputation de ne fumer que des cigarettes américaines, une prouesse dans un Vietnam sous embargo) et qu’il connaissait des complications respiratoires depuis plusieurs années puisque, très malade et sentant sa fin proche, ce fils de mandarin s’était rendu en « pèlerinage » sur la tombe de Confucius en 1965[10].

            Par ailleurs et dans la même veine, alliés et ennemis du Nord Vietnam savaient que l’oncle Ho, bien qu’occupant une fonction symbolique dans son pays, n’avaient quasiment plus aucune influence sur les décisions du Parti au moment de sa mort. Comme nous venons de le voir les diverses orientations des dirigeants vietnamiens, et les purges qui s’en suivirent, avaient déjà fini de transférer le pouvoir de Ho dans les mains du Politburo.

            C’est donc d’un point de vue purement symbolique que la mort d’Ho Chi Minh eu un impact.

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Le jeune Ho Chi Minh lors du Congrès de Tours de 1920 qui vit la naissance du Parti Communiste Français.

Sur le plan extérieur d’abord et comme le titre de l’article le laisse entendre, la figure du vieux révolutionnaire était suffisamment prestigieuse et respectée pour mettre en sourdine les rivalités entre frères ennemis marxistes. Lui le révolutionnaire « Rouge » pur et dur, témoin et participant à la fondation du parti communiste français, l’homme du Komintern ayant survécu aux purges staliniennes des années 30, l’exilé durant plus de 30 ans, le chef de guerre contre les Français ayant pris le maquis à 55 ans, l’infatigable diplomate tentant (en vain) de mettre en sourdine les divisions entre « camarades » dans l’intérêt de son peuple, le vénérable « oncle » dans la plus pur tradition du gentilhomme confucéen, incarnait une vision quasi religieuse et romantique du communisme moderne avec tout ce que cette vision implique de sacrifice, de gloire, d’ascèse ou d’épreuve. Ainsi, malgré les tensions, maoïstes et soviétiques firent le déplacement pour lui rendre hommage.

 

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Alexis Kossyguine (1904-1980)

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Chou En Lai  (1898-1976)

Même si les représentants chinois, menés par le premier ministre chinois Chou En Lai et le maréchal Ye Jianying (principal artisan du rapprochement sino-américain), ne restèrent qu’une journée à Hanoï, les Vietnamiens réussirent à organiser une rencontre secrète entre ceux-ci et la délégation soviétique ; emmené par Alexis Kossyguine, Président du conseil des ministres d’URSS ; le 11 septembre à l’aéroport de Pékin[11]. Dernier service rendu par Ho, les relations sino-soviétiques et sino-vietnamienne en sortiront nettement améliorées[12] jusqu’à ce que le rapprochement Pékin-Washington de 1972 viennent détruire l’ensemble…

 

            Sur le plan intérieur, la mémoire du défunt fut évidemment au centre de tous les jeux de pouvoirs du moment. Ainsi, comme le culte de Lénine fut principalement le fait d’un Staline en quête de légitimité et au mépris des dernières volontés du père de la Révolution bolchevique, les cadres du Parti des Travailleurs Vietnamiens organisèrent le culte d’Ho Chi Minh en publiant une version tronquée de son testament. Il fallut attendre 1986 et la politique du « Doi Moi » (ou « Renouveau ») pour voir d’autres versions émergées. On trouve d’abord celle publiée par le journal Tîen Phong le 9 mai 1989 et datée du 10 mai 1968 dans laquelle les Vietnamiens apprirent notamment que l’oncle Ho voulait être incinéré et était tout à fait opposé à l’idée d’un culte posthume et d’un mausolée « à la Lénine ». Cinq jours après c’est le journal Nhan Dan, quotidien du Parti, qui publie une version datant de 1965 et complétant le texte précédemment publié. Le Parti lui-même publiera une version définitive des testaments en y ajoutant les photographies d’origines des textes écrits de la main de Ho lui même[13]. Depuis, comme chacun le sait, la figure du révolutionnaire vietnamien est omniprésente dans son pays et il est en passe de devenir un génie tutélaire du Vietnam pour son rôle pionnier de libérateur et d’unificateur du pays. Pour ce faire, un temple lui est dédié sur une haute colline de Ba Vi, près de Hanoï.

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Autel dédié à Ho Chi Minh dans le temple de Ba Vi. Le message sur le fronton rappel une phrase du révolutionnaire « Rien n’est plus précieux que l’indépendance et la liberté ».

            En guise de conclusion, intéressons nous au contenu de ces testaments qui permettent d’éclairer la vision qu’avait Nguyen Le Patriote de son œuvre passée et des mots qu’ils voulaient léguer à la postérité.

            Fidèle à sa réputation de militant chevronné n’ayant jamais voulu être doctrinaire ou idéologue (fonction dévolu à Truong Chinh depuis la création du Parti Communiste Indochinois), l’Oncle Ho s’est adonné à un style est plutôt plat, sans sensibleries, ni envolées lyriques (pourtant assez souvent répandues dans les textes marxistes) et faisant ressortir les deux caractéristiques principales qui formèrent l’originalité de son combat : le national-communisme[14].

            En effet, si cette contradiction absolue peut s’avérer confuse pour un observateur occidental des choses vietnamiennes calfeutrer dans des catégories inconciliables, Ho Chi Minh a réussi à la tenir tout au long de sa vie. Comment ? Par la primauté accordée à l’action prochaine, à la situation vécue, à la « praxis », pour jargonner selon l’école de pensée marxiste, qualité que même ses plus féroces détracteurs ne sauraient lui nier. On en veut d’ailleurs pour preuve la rapidité de l’attaque : « Dans la lutte patriotique contre l’agresseur américain… ».

            A l’écrit cela se traduit à la fois par un constant rappel aux idées de la IIIème Internationale bolchevique, à la volonté de voir le mouvement ouvrier international prospérer, à la recherche de filiation avec Lénine et Marx, à sa vision du Parti tel qu’il le souhaite mais aussi par une familiarité et une bonhomie dans le ton ainsi que par des références culturelles quasi folkloriques ou tenant à la beauté des paysages vietnamiens.

            Le texte prend ainsi la tournure d’une dernière leçon (les termes revenant le plus souvent étant ceux de « moralité révolutionnaire ») délivrée par un aïeul respectable à une famille étendue que serait le peuple vietnamien.

             Si ce type de relation filiale dans la vie publique peut faire sourire en prenant des airs de coquetterie de vieillard ou crier à la supercherie d’un paternalisme héroïque dérivant d’un culte de la personnalité longtemps caractéristique d’un fanatisme marxiste-léniniste produit d’un lavage de cerveau dès l’enfance, il n’en est rien. Cette conception du pouvoir est profondément ancrée dans la société vietnamienne de par ses traditions multiséculaires. Malgré les ruptures qu’avait provoquées la colonisation française puis la révolution marxiste, la famille et le village restait et reste encore aujourd’hui les deux foyers d’une vie publique conçue comme un principe d’association hiérarchisé selon les préceptes de Confucius. Aussi l’appellation « oncle » ou « bac » en vietnamien (désigne l’oncle plus vieux que son propre père), auquel Ho Chi Minh tenait beaucoup, créait un lien de solidarité tellement fort au sein de la population vietnamienne que même le déluge de bombes américaines ne put le briser. Elle constituait également le sceau de la réussite et de la légitimité populaire du vieux leader alors même que son influence disparaissait peu à peu du processus de décision au sein du Parti.

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L’oncle Ho en visite dans un village de la proche de Hai Duong, 1964.

             La perte de vitesse de l’idéologie marxiste-léniniste orthodoxe dans le Vietnam d’aujourd’hui a conduit le gouvernement d’Hanoï à faire la promotion de la « Pensée Ho Chi Minh[15] » pour la direction des affaires publiques. Si les contours de cette idéologie restent flous, on peut supposer que son usage légitime et permet de résoudre par voie de « praxis » et de pragmatisme le paradoxe (un autre) qui caractérise le régime vietnamien actuel : « l’économie de marché à orientation socialiste[16] » inaugurée lors des réformes du Doi Moi.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/09/02/actualite-declaration-dindependance-vietnamienne-que-sest-il-passe-le-2-septembre-1945/

[2] http://www.nydailynews.com/news/world/minh-north-vietnam-president-dies-79-1969-article-1.2345741

[3] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.290 et 291

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/01/14/guerre-des-images-2-20-septembre-1965-le-pilote-et-la-milicienne-le-laos-au-centre-de-la-deuxieme-guerre-dindochine-le-nord-vietnam-sous-les-bombes-et-le-prisonnier-le/

[5] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.337

[6] Idem, p.314 à 336

[7] voir http://www.landscaper.net/timelin.htm#VIETNAM%20WAR%20STATISTICS et http://www.angelfire.com/ct/ww2europe/stats.html

[8] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.267 à 278.

[9] http://www.nydailynews.com/news/world/minh-north-vietnam-president-dies-79-1969-article-1.2345741

[10] Claude Gendre, La Franc-maçonnerie mère du colonialisme – Le cas du Vietnam, L’Harmattan, 2011, p.122

[11] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.338

[12] Idem, p.338 à 341.

[13] Alain Ruscio, Ho Chi Minh – Textes 1914-1969, L’Harmattan, p.209 à 217

[14] Jean Lacouture, Sur le testament d’Ho Chi Minh. In: Tiers-Monde, tome 11, n°42-43, 1970. Le Vietnam entre la guerre et la paix. pp. 265-268. https://www.persee.fr/doc/tiers_0040-7356_1970_num_11_42_1701

[15] http://vovworld.vn/fr-CH/chronique-du-jour/la-pensee-de-ho-chi-minh-base-et-ferment-de-toute-vie-sociale-440121.vov

[16] https://www.lecourrier.vn/perfectionner-leconomie-de-marche-a-orientation-socialiste/116831.html

Guerre des images #8-16 mars 1968 – Le massacre de My Lai: comment écrire l’histoire de la guerre ?

 

 

Que montre la photo ?

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La province de Quang Ngai

On peut voir des cadavres de villageois, principalement des femmes et des enfants, abattus en groupe sur le chemin menant au hameau de My Lai, une subdivision du village de My Son, province de Quang Ngai.

Ce groupe ne montre qu’une partie de ce qui fut appelé le massacre de My Lai, au cours duquel la compagnie Charlie du premier bataillon, 20ème  régiment d’infanterie, 11ème brigade d’infanterie, liquida de 304 à 500 personnes (304 étant le nombre retenu par la suite dans les enquêtes et la presse américaine, 500 représentant l’estimation Viêt Công) entre 7h30 et 11h le 16 mars 1968. A noter que le capitaine Medina, commandant la compagnie Charlie, fit passé tous les habitants du village pour des soldats Viêt Cong dans son rapport à ses supérieurs.

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Le sergent Ron Haerbele

On doit la photographie à l’étude au Sergent Ron Haeberle, un photographe du service de presse de l’armée américaine attaché à la compagnie Charlie. Couvrant l’événement pour l’armée, ce cliché n’est pas issu de son appareil de service (en noir et blanc, qui servit à montrer qu’officiellement il s’agissait d’un interrogatoire « classique ») mais de son appareil personnel (couleur) qui permit de dépeindre ce qu’il s’était passé en ce matin de mars 1968. Mais nous en reparlerons plus tard en évoquant les péripéties de cette affaire.

Dans quel contexte la photo a-t-elle été prise ?

En cette mi-mars, Huê vient seulement d’être arrachée par les forces américaine et sud-vietnamienne à l’occupation communiste acquise à la faveur de l’attaque du Têt 68 (voir les articles « Guerre des images » précédents : https://vinageoblog.wordpress.com/2018/04/22/guerre-des-images-special-retrospective-pour-les-50-ans-de-loffensive-general-du-tet-1968/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2018/04/29/guerre-des-images-7-1er-fevrier-1968-saigon-execution-debuts-de-loperation-phoenix-et-sensationnalisme-contre-information/ ) et le Viêt Cong, après avoir adopté la stratégie classique de guerre rangée, retrouve ses habitudes de guérillas et évite tout contact frontal avec l’ennemi. De leur côté, les  forces contre-insurectionnelles sont aux abois : il faut débusquer et « neutraliser » au plus vite les insurgés, combattants et non combattants, afin de détruire le « gros » de l’organisation opérationelle ennemie.

C’est à cette fin que fut employée la 11ème Brigade d’Infanterie. Fraîchement arrivée au Vietnam, à savoir en décembre 1967, le moral de ses troupes est encore bon et les « boys » veulent en découdre avec « Charlie le Viêt Cong ». A partir de l’attaque du Têt 68, la compagnie Charlie, issue de cette brigade, fut affectée, avec deux autres compagnies, à la localisation et à la destruction (« search and destroy ») du corps de bataille du 48ème bataillon insurgé qui venait de durement frappé la ville de Quang Ngai.

Cependant , le guérilleros avaient depuis longtemps fait des zones rurales et forestières de la province leurs repères. Aussi, la traque à laquelle se livrait la compagnie Charlie se vit semée de « booby trap », ces pièges artisanaux que nous avions déjà eu l’occasion de croiser (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/ ), et de mines qui firent des douzaines de morts et de blessés. Et le plus frustrant de tout : aucun engagement avec l’ennemi.

Peu avant le 16, le renseignement américain croit savoir que le 48ème Bataillon a trouvé refuge autour de My Son et particulièrement My Lai en raison de sa forte densité de population capable « d’absorber » sans problème un bataillon et de cacher les armes des combattants. Il s’avèrera, après le massacre, que l’unité ennemie était en fait à ce moment là près de 60km à l’ouest[1].

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Le capitaine Ernest Medina

Lors de la réunion à la veille de « l’attaque », le capitaine Ernest Medina est claire avec ses hommes : la préparation d’artillerie et les multiples sommations n’ont laissé dans le village que des soldats ennemis et, partant, la règle d’engagement prévoit d’abattre toute personne dans le hameau[2]. Ajoutons que, situation classique d’une mission de « search and destroy », la troupe avait pour mission de détruire toutes les facilités qui pourraient profiter à l’ennemi.

La frustration des hommes devant un ennemi invisible et la forte densité de piège à l’approche du village fera le reste…

Pourquoi cette photo montre-t-elle l’évolution du conflit vietnamien ?

Le tragique événement chroniqué ici est sans aucun doute le point d’orgue de la défaite stratégique, psychologique et morale de l’US Army au Vietnam et dans l’opinion publique mondiale.

S’agissant de la facette stratégique, bien que l’ayant déjà évoquée à de nombreuses reprises (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/), on rappellera brièvement ici que la guerre d’attrition mise en œuvre par le général Westmorland avait déclenché l’offensive du Têt en 1968, l’état-major Viêt Công engageant la phase 3) de la guerre révolutionnaire prématurément de peur de voir son corps de bataille anéanti[3]. En plus de ne pas avoir tenu compte des signes annonçant les ravages de ladite attaque générale[4], les officiers américains et sud-vitenamiens ont clairement faillit à la protection des populations civiles, notamment en milieu rural. Ce qui produira de lourds effets moraux et psychologiques.

 Le guérilleros communiste devant se mouvoir au sein de la population « comme un poisson dans l’eau » selon les préceptes de la guerre révolutionnaire maoïste, la confusion volontairement mise en place par les insurgés entre combattants et non-combattants associée à un constant harcèlement (pièges, embuscades, attaque éclair et repli immédiat, etc…) entraine fatalement la lassitude, une extrême tension nerveuse et une paranoïa exténuante pour les G.Is[5].

Par ailleurs, ceux-ci, croyant venir au Vietnam pour aider les populations civiles, se heurtent parfois à l’hostilité d’une partie d’entre-elles allant jusqu’à des attaques à la grenade par des femmes et des enfants. De plus, ces attaques inatendues intervienent entre deux missions « zippo », lassante et répétitive, consistant à patrouiller pour chercher ce diable d’ennemi invisible, contrôler les activités des populations civiles et détruire par le feu toute ressource ou abris pouvant servir à l’ennemi.

Ajouté à cela, la propagande (freudo-)marxiste « au pays » qui les traite comme des bouchers et qui ne relève que leurs exactions sans dire qu’elles constituent la stratégie classique d’intimidation des civiles par les ennemis[6], les conditions extrêmes de la jungle (chaleur, humidité, serpents, araignées, sangsues, etc…), les trahisons des petites amies, la flambée de violence raciale dans plusieurs villes des Etats Unis et une conscription inéquitable et, fatalement, l’absurdité de la situation provoque la baisse du moral des troupes et l’instabilité de leur équilibre mental[7]. L’ensemble de ces facteurs mène à la brutalité aveugle d’un triste épisode comme My Lai.

Rappelons d’ailleurs que selon les statistiques même de l’armée américaine, un tiers du corps expéditionnaire américain au Vietnam souffrait de problème d’addiction à la drogue, notamment à l’héroïne qui, contrairement à la marijuana, excite les hommes qui mettent alors en péril leur propre vie ainsi que celle de leurs camarades[8]. Beaucoup de vétérans souffriront de traumatismes longtemps après leur départ du théâtre d’opération. Ainsi, nombreux seront ceux qui iront gonflé les rangs des anti-guerres une fois démobilisé.

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De par cette relation de cause à effet, les lacunes stratégiques américaines au Vietnam furent une des sources de la rupture psychologique et morale que fut l’attaque du Têt 68 et la vague de contestation qui s’en suivit.

 La photo à l’étude, son histoire et surtout les enquêtes et procès qui s’en suivirent n’en furent que les symptomes visibles…

Quel a été son impact ?

Si la photo et le cas de My Lai sont très connus aujourd’hui, ils n’apparurent pas directement au grand jour.

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Hugh Thomspn

Pour remonter à l’origine des péripéties de notre affaire, il nous faut parler de l’adjudant Hugh Thompson, pilote d’hélicoptère chargé du soutien de la compagnie Charlie alors qu’elle était censée être au prise avec le 48ème bataillon Viêt Cong. Celui-ci, et ses deux hommes d’équipage, se rendirent vite compte de la folie meurtrière dont ils étaient témoins et tentèrent de sauver quelques personnes. Comptant sans doute sur l’autorité de l’officier en charge de « l’attaque », le lieutenant William Calley, pour calmer la situation, il s’entendit répondre par celui-ci, alors qu’il demandait l’autorisation d’évacuer quelques villageois, que tout ce qu’il ferait c’est de leur lancer une grenade. Prenant l’initiative, le pilote entreprit de sauver le groupe en se posant entre lui et ses camarades pris de frénésie, après avoir donner l’ordre à ses tireurs de braquer leurs fusils-mitrailleurs de gros calibre sur quiconque tenterait d’empêcher le sauvetage[9].

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Le lieutenant Calley

Encore abasourdi par ce dont il fut le témoin, il fit son rapport en rentrant à la base. On lui décerna la Distinguished Flying Cross mais sans aucune citation, un moyen d’acheter son silence … Une enquête est ouverte et, malgré le rapport des autorités sud-vietnamiennes établissant le fait que la population civile fut exécutée et une grande partie du village de My Son rasée, le compte-rendu à propos de My Lai fait officiellement état d’un succès, même si le 24 avril suivant 20 civils furent déclarés accidentellement abattus dans le chaos de la mélée. L’adjudant Thompson fut alors assigné à des missions de plus en plus dangereuses et sans couverture appropriée, raison pour laquelle il fut « descendu » à 5 reprises. A noter que le 5ème crash l’handicapera à vie[10].

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Ronald Ridenhour

Mais dans le même temps, Ronald Ridenhour, tireur embarqué avec Thompson, profita de sa familiarité avec les hommes de la compagnie Charlie (il s’était entrainé avec eux) pour mener sa propre enquête en « sous-marin » et récolter un maximum de témoignage. De retour au pays et libéré de ses obligations envers l’armée, il envoya le tout au Congrès et au Pentagone, ce qui entraina le début d’une enquête officielle  sur le massacre en lui-même et sur sa couverture par les officiels. Partant, en septembre 1969 le lieutenant Calley, le capitaine Medina, un autre officier et 9 soldats furent accusés du meurtre de 109 civils[11].

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Seymour Hersh. Son travail sur le procès de Medina et de Calley lui valut le prix Pullitzer en 1970

Si ce fut déjà un bon début pour galavaniser les anti-guerre, c’est l’enquête du jounaliste Seymour Hersh et les photographies du massacre par Haerbele publiées dans le très célèbre magazine Life qui fit éclater l’affaire à la face du monde. Inutile de décrire à quel point l’opinion publique américaine et mondiale, déjà perplexes face à la guerre américaine et surprise de l’attaque du Têt 68, fut émue par cette histoire. Les mouvement anti-guerres utilisèrent dès lors systématiquement le cas de My Lai pour conspuer l’intervention américaine au sud du 17ème parallèle.

Notons que le procès civil ne vit que le lieutenant Calley condamné à la prison à vie pour le meurtre de 22 civils vietnamiens mais il fut libéré sur parole en 1974. L’acquittement du reste des prévenus et la liébration sur parole du lieutenant se base sur une défense consistant à dire qu’il n’ont fait que suivre les ordres, ce qui fut d’ailleurs coroborer par l’enquête militaire.

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Le lieutenant-général Peers. Il donna son nom à la commission d’enquête font il eut la charge à propos du massacre de My Lai.

En effet, sans vouloir faire un cour de procédure juridique, il faut souligner que la couverture de ce massacre par l’état-major provoqua des remous au sein même de l’armée à propos de la défectuosité du commandement et des cas avérés d’indiscipline que ce fait sous-tendait. De ce fait, le lieutenant-général William Peers fut mandaté le 16 Novembre 1969 pour faire la lumière sur l’étendu des problèmes de la chaine de commandement. Le rapport qu’il rendit le 14 mars 1970, après une enquête à marche forcée, est sans appel : si on ne sait pas qui a ordonné le « tir-à-vue » le 16 mars 1968, l’ensemble du commandement est impliqué dans la couvreture du drame, de la compagnie (lieutenant) à la division (général de division). 30 personnes, dont 14 officiers, furent passées en cours martiale pour ne pas avoir rapporter les événements de My Lai. Aucune ne fut condamnée.

Notons que bien peu d’Américains connaissaient l’histoire de l’adjudant Thompson avant l’interview qu’il donna à la BBC en 1988 et qu’une campagne de soutien public ne lui permette de se voir décerner la Soldier’s Medal en 1996[12].

L’enquête n’est d’ailleurs pas clause étant donné que le 50ème anniversaire de l’événement cette année provoquera l’ouverture des archives des services de renseignement de l’armée américaine et que plusieurs éléments pourraient apporter d’autres perspectives à l’affaire. Les principales problématiques soulevées sont ici  de savoir si d’autres « My Lai » ont eu lieu et si certains d’entre eux furent utilisés pour gonfler le « bodycount » qui permettait à l’US Army de prouver l’efficacité de son action et la fin prochaine du conflit. Ce sujet méritant un article en lui-même de par sa richesse et sa complexité, j’implore les interéssés de bien vouloir faire preuve de patience.

Au dela du battage médiatique et de l’huile que le cliché des massacrés de My Lai jeta sur le brasier des oppositions pro- et anti-guerres, sujet que nous avons déjà en partie évoqué dans l’article d’introduction (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/12/10/guerre-des-images-0-en-guise-dintroduction-guerre-du-vietnam-et-medias/ ), c’est surtout concernant l’écriture de l’histoire militaire américaine que la tragédie que nous chroniquons provoque une rupture inédite.

Effectivement, il faut bien garder à l’esprit que les Etats-Unis, au fil de leur courte histoire, furent longtemps isolationnistes et quand bien même ils participèrent (tardivement) à la première guerre mondiale, le comportement des nations européennes après le traité de Versailles (notamment s’agissant du remboursement de l’aide de guerre) leur fit regretter leur participation. Il fallut attendre Pearl Harbor pour voir les militaires et politiques « Yankee » vouloir sortir de leur frontière et de leur pré-carré sud américain à nouveau.

Cette visions du monde couplée à la chronologie que nous venons de détailler implique nécessairement une vision mythifiée de la guerre dans le sens où, en l’absence de précédents historiques conrairement aux armées du vieux continents, il fallait bien trouver un moyen de mobiliser psychologiquement les masses, combattantes ou non.

Aussi, si les orgies de violence et de cruauté contre les civils furent, sont et seront toujours le corolllaire des guerres et qu’au final celles-ci tomberont toujours sous les coups de la définition retenue en droit international  pour les crimes de guerre[13], c’est le traitement de ces violences qui permettent de percer ou non le récit mythifié de la guerre[14].

Or, à partir de 1942, on remarque qu’il fut constant pour l’armée américaine de mentir par ommission pour lier la chose martiale et politique. Que les plus pro-américains d’entre vous se rassurent, ce procédé est commun à toute les nations du monde. Là où l’oncle Sam se distingue, c’est par l’intensité des violences que cachaient les euphémismes propres au langage stratégique (dégats collatéraux, marge d’erreur, neutralisation, etc…). Rappelons ici que nous avions déjà parler de la doctrine de bombardement des populations en haute altitude, de l’emploi de l’arme atomique ou encore, pour se rapprocher du sujet vietnamien, de l’agent orange[15] et du napalm[16] en dans des proportions gigantesques.

Cette représentation de la guerre asseptisée, sanitaire, « propre » et « morale » – comme pourrait le dire les militaires israëliens[17] – néglige ou ne veut pas voir la cruauté et la bestialité de l’être humain. On peut d’ailleurs y ajouté la spécificité américaine qu’est Hollywood, fabriquant à la chaîne des héros pour chaque guerre menée par le Pentagone.

Le mythe ne peut perdurer que si le public auquel il s’adresse y croit, s’il se voit percé tout ce qui fut refoulé ressurgit.

C’est précisément ce qui se passa au cours de la guerre du Vietnam et plus particulièrement à l’occasion de My Lai.

La traversée du miroir fut d’autant plus douloureuse pour les Etats Unis que les journalistes couvrant les événements au Vietnam n’allaient guère sur le terrain et que, partant, s’ils avaient adhérés à la vision technique de l’état-major américain, le trouble apporté jusque dans leur confort urbain par l’attaque du Têt 68[18] les fit tomber dans les maladies cancéreuses du journalisme que sont le sensationalisme et le voyeurisme.

Dès lors, et comme nous l’avions déjà évoqué, le cours de la guerre du Vietnam avait basculé : elle ne pouvait se justifier moralement ou créer de héros.

Côté communiste, on s’empressa bien sûr d’exploiter la nouvelle,  même si, en réalité, le scandale fut si intense outre-Pacifique que s’en était devenu inutile. Notons néanmoins que dès 1976 un mémorial fut élevé à l’endroit où le massacre fut perpétré. Avec le temps, le site, devenu le « Son My Vestige Area », s’enrichit d’un musée, de stèles indiquant les charniers, de jardins et d’autels à la mémoire des civils abattus. Le hameau fut même partiellement reconstruit pour décrire le plus fidèlement possible la tragédie.

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Le mémorial de My Lai

Pourtant, malgré les 50 ans de cet événement il y a un peu plus d’un mois, les commémorations furent relativement discrètes comparées à ce que fut l’éclatement de l’événement à l’époque.

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La reconstitution du massacre de My Lai dans le musée étant dédié à sa mémoire.

Comme pour les 100 ans de la Révolution Bolchévique (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/11/12/actualites-les-100-ans-de-la-revolution-bolchevique-au-vietnam/ ), ceci s’explique en grande partie par la stratégie vietnamienne consistant à internationaliser les tensions qui oppose Hanoï à son grand voisin du nord, ce qui inclut nécessairement une relative entente avec Washington et d’autres pays ayant participé à la guerre du Vietnam à ses côtés (Corée du Sud et Japon notamment)[19].

A ceci s’ajoute le fait que le pays reste toujours profondément divisé quant à la mémoire de la seconde guerre d’Indochine en général et de cet épisode en particulier. Ainsi, ni la mémoire collective produite par le PCV, ni les mémoires individuelles, extrêmement hétérogènes entre nord et sud, ne paraissent satisfaire les besoins de la population vietnamienne quant à la création d’un roman national permettant de s’extraire de l’aliénation du combat fratricide entre deux camps servant d’intermédiaires aux hégémons américain et soviétique que fut finalement la guerre du Vietnam[20].

Notons que pour se faire, il faudrait démystifier la guerre et objectiviser son analyse. Comme le PCV base de moins en moins sa légitimité sur les deux premières guerres d’Indochine au profit de sa capacité à apporter un développement économique florissant au pays, il est clair que le processus semble aller dans le bon sens, même s’il apparait comme évident que cela prendra du temps.

[1] https://www.britannica.com/event/My-Lai-Massacre

[2] Idem

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[6] Idem

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/07/defi-30-jours30-articles-10-opium-source-de-linstallation-des-occidentaux-en-extreme-orient-et-fleau-en-asie-du-sud-est-en-general-et-au-vietnam-en-particulier/

[9] https://www.courrierinternational.com/article/1998/03/26/my-lai-une-orgie-de-massacres

[10] https://www.courrierinternational.com/article/1998/03/26/my-lai-une-orgie-de-massacres

[11] https://www.britannica.com/event/My-Lai-Massacre

[12] https://www.courrierinternational.com/article/1998/03/26/my-lai-une-orgie-de-massacres

[13] http://www.ohchr.org/Documents/Countries/CD/Fiche2_crimes_FINAL.pdf

[14] https://thediplomat.com/2018/03/the-my-lai-massacre-and-how-to-write-about-war/

[15] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/

[16] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/08/20/raffinement-macabre-n4-le-napalm-de-pilier-a-mouton-noir-de-la-strategie-americaine-au-vietnam/

[17] https://www.investigaction.net/fr/Le-mythe-de-l-armee-la-plus-morale/

[18] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[19] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/04/21/poudrieres-en-mdc-viii-strategie-vietnamienne-en-mer-de-chine-internationalisation-des-conflits-et-deni-dacces/

[20] https://thediplomat.com/2015/05/vietnam-war-understanding-not-celebrating/

Guerre des images #7 – 1er février 1968 – « Saïgon exécution » : débuts de l’opération Phoenix et sensationnalisme contre information.

Saigon execution Murder of a Vietcong by Saigon Police Chief, 1968

Que montre la photo ?

On peut voir le général Nguyen Ngoc Loan, n°1 de la police nationale du régime de Saigon, abattre le capitaine Viet Cong Nguyen Van Lem d’une balle dans la tête après que celui–ci ait été capturé suite à l’offensive général du Tet 1968.

On doit le cliché à un photographe américain de l’agence Associated Press, Eddie Adams. Ce dernier remporta d’ailleurs le prix Pullitzer 1969 grâce à celui–ci.

Dans quel contexte la photo a-t-elle été prise?

En ce 1er février, l’offensive générale du Tet 1968 (débutée la veille) fait toujours rage dans la capitale sud vietnamienne et les forces loyalistes «nettoient » les zones contrôlées par les insurgés communistes. Bien sur, ces derniers ont tenté d’occuper des points stratégiques dans Saïgon : les bâtiments de la radio et de la télévision publique mais aussi les bases militaires. En plus de chercher la maitrise desdits lieu – pour des raisons militaires purs – les troupes rebelles avaient pour objectif la chasse des «traitres » et le soulèvement de la population par tous les moyens (ce qui se résuma la plupart du temps à la terreur étant donné que la population vietnamienne au sud du 17ème parallèle ne se joignit que très peu aux « libérateurs »).

Le capitaine Nguyen Van Lem fut un soldat affecté à cette charge : il conduisait un commando de choc Viet Cong pour un assaut sur le dépôt de blindé de Go Vap et devait « s’occuper » des officiers sud-vietnamiens qui y résidaient. Les insurgés ne s’étant jamais essayé au pilotage de ces engins, Lem voulut forcer le lieutenant– colonel Tuan à leur apprendre les bases. Devant le refus de celui–ci, il finit par l’abattre froidement et par égorger sa femme, ses 6 enfants et sa mère. Il fut capturé un peu plus tard dans la journée avec son escadron de la mort près d’une fosse commune comptant les corps de

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Eddie Adams, 1968, faubourg de Hue.

34 civils vietnamiens désarmés. L’assassin ne chercha pas à nier les charges retenues contre lui et s’est même dit fier d’avoir exécuter des traîtres[1].

Amené auprès du chef de la police, ami intime du lieutenant-colonel Tuan, celui-ci ne chercha pas à confronter le meneur de l’unité Viet Cong, il leva lentement son 38 spécial et envoya le jeune homme « auprès de ses ancêtres ». Non impressionné par la présence des journalistes (Adams et une équipe de la NBC TV), il fixa ensuite l’objectif et déclara simplement « ce type a tué beaucoup de nos gens et des vôtres (Américain), je pense que Bouddha me pardonnera » avant d’ajouter « si on hésite, si on ne fait pas son devoir, les hommes ne vous suivent pas »[2].

Pourquoi cette photo montre-t-elle l’évolution du conflit vietnamien?

La brutalité de la photo fait d’abord mentir l’état-major américain en ce que selon lui la situation était largement maitrisée au Sud-Vietnam et que de fait l’engagement de Washington allait bientôt trouver son terme. Sur le terrain, on est pourtant pas loin de ce qui vient d’être dit : c’est parce que se sachant acculés que les généraux Viet Cong vont ordonner l’offensive général contre ce que préconise normalement la guerre révolutionnaire[3]. Le but fut de saper le soutien de l’opinion publique américaine qui, malgré les soubresauts pacifistes, est davantage occupé par des sujets de politiques intérieurs. Carton plein ! Accompagnée de la myriade de photos qui forment déjà l’article précédent[4], « Saïgon execution » montre que la problématique vietnamienne est loin d’être réglée. Notons que c’est à la fin de l’année 1968 (octobre) que le contingent américain au Vietnam atteint son maximum : 536 000 soldats[5].

Par extension, l’opinion publique américaine faisant volte-face, le cliché augure de la future stratégie sud-vietnamienne/américaine, remplaçant la guerre d’attrition du général Westmorland. Puisque le déchainement de la puissance de feu de l’oncle Sam ne saurait contrer les maquis communistes, décision est prise de copier les tactiques des insurgés afin de contrôler les positions de forces lorsque la propagande ne suffit plus (intimidation, assassinats ciblés d’informateur ou d’officier Viet Cong, terreur « blanche » Phoenix_Program_(edit)contre terreur « rouge » par référence à la guerre civile russe de 1917, torture) : c’est le début de l’opération Phoenix.

Bien que la CIA soit devenu le coordinateur de ce programme au travers du Civil Operations and Revolutionary Development Support (CORDS), c’est à l’initiative du gouvernement de Saigon que le redéploiement des efforts de la contre-insurrection eut lieu en décembre 1967 sous le nom de code « Phuong Hoang » ou « Phoenix », en référence à l’oiseau mythique symbole de la tradition vietnamienne[6].

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Tran Ngoc Chau en 1968

On peut même aller jusqu’à dire que l’initiative a été impulsée par un seul homme : Tran Ngoc Chau, ancien partisan Viet Minh contre les Français ayant viré de bord en 1954 lorsqu’il refusa d’adopter l’orthodoxie du PCV. Connaissant à la fois les tactiques insurrectionnelles de ses anciens frères d’arme et la contre-insurrection française, il développe son propre réseau de renseignement dans la province de Kien Hoa à laquelle il fut assigné par le gouvernement de Diem en 1962. Connue pour être « le berceau du communisme » dans le delta du Mékong (car ayant vu la première rébellion anti-Diem en 1961), le nouveau lieutnant-colonel met en place le programme « census-grievance » (recensement-grief) qui consiste dans le déploiement d’espion dans les zones contrôlés par le gouvernement afin de 1) mettre à jour l’infrastructure du « gouvernement fantôme Viet Cong », 2) recueillir un maximum d’information sur les opérations et l’armement des insurgés et 3) remplacer les militaires et fonctionnaires jouant sur les deux tableaux en fonction de leurs intérêts personnels (et Dieu sait qu’à cette époque ils furent nombreux au Sud-Vietnam). Malgré ses bons résultats et l’influence qu’il eut sur le renseignement de son pays et des Etats Unis, il fut écarté du programme Phoenix du fait des intrigues politiques putschistes qui prirent appui sur son passé Viet Minh pour le décrédibiliser. Ayant plaidé en faveur de la négociation après le Têt 68 il sera arrêter pour «menée pro-communiste » puis passera des geôles de Saïgon à un camps de rééducation communiste en 1975 avant de parvenir à atteindre les Etats Unis en 1978[7].

            Faisant en fait la synthèse de l’ensemble des programmes de renseignement et de contre-insurrection au Sud-Vietnam, l’opération Phoenix ne débutera officiellement qu’à la fin de l’année 1969. Par exemple le fer de lance de cette opération, les Unités de Reconnaissance Provinciale (UPR) ou unité de choc sud-vietnamienne regroupant les forces MIKE (forces spéciales sud-vietnamiennes) et des Chieu Hoi (ex soldats Viet Cong retournés.), fut institué en mai 1967. Opérant par groupe de 10 ou 20 en coopération avec les forces spéciales américaines, leur mode d’opération était proche de celui de celui des Tigres Noirs de Vandenberghe[8].

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Des soldats américains lors d’une opération dans le cadre de l’opération Phoenix.

Cette formule plaisait énormément aux généraux américains pour plusieurs raisons : 1) la tendance était à la réduction des effectifs et à la « jaunissement » des effectifs de la contre insurrection, 2) après le Tet 68 toute « l’infrastructure » Viet Cong avait immergé et permettait une contre attaque rapide et redoutable et 3) il était facile d’obtenir des budgets toujours plus conséquents lorsque une nouvelle opération était mise en branle. On notera que, dans une certaine mesure, cette transformation de la stratégie américaine/sud vietnamienne peut être rattaché aux changements de l’époque de Lattre après le désastre de la RC4 s’agissant de la première guerre d’Indochine.

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William Colby, responsable de l’opération Phoenix.

Le programme fut relativement efficace puisque l’on estime qu’en 1972 toutes les zones non frontalières (c’est à dire sans « sanctuaire » Viet Cong au Cambodge ou au Laos) étaient nettoyées. William Colby, responsable du programme, argua même que la période 68 – 72 fut la plus difficile pour le camp communiste qui multiplia les campagnes de propagande contre l’opération Phoenix et les assassinats ciblés sur les informateurs de Saigon. La CIA estime ainsi que lors de la période précitée 81 740 suspects furent neutralisés et 26 369 tués[9].

Malgré cette efficacité apparente, la campagne Phoenix constitue sans doute l’opération la plus controversée de la CIA, si ce n’est de l’ensemble des forces armées américaines. En effet aux méthodes d’infiltration et de fichages s’est rapidement couplés l’usage de la torture. Par ailleurs, sous certains aspects, l’opération Phoenix se résume parfois à une campagne d’assassinat ciblé, ce qui choqua aux Etats Unis.

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Robert Thompson en 1943 en Birmanie contre les troupes japonaises. Il se distingua au milieu des années 50 en réprimant la guérilla communiste en Indonésie et Malaisie.

Au delà des considérations morales dont je laisserai le lecteur seul juge, attachons nous à voir en quoi cette opération peut être considérée comme contre productive. La remarque la plus redondante depuis le début du programme émane de l’ex lieutenant colonel Tran Ngoc Chau : en accord avec la conception de Sir Robert Thompson dans Deafeating the Communist Insurgency, l’officier Sud Vietnamien avait braquer son attention certes sur la collecte d’information mais aussi et surtout sur la protection des populations civiles afin de les préserver des représailles communistes et de l’engrenage de la violence. Si sa méthode contre insurrectionnelle était également basée sur l’intimidation, la brutalité et l’assassinat (rappelons nous tout de même que c’est la guerre), il savait mieux que quiconque en tant qu’ancien Viet Minh l’aspect « guerre civile » qu’implique les insurrection communistes de type Maoïste[10]. Il critiquait donc en cela l’aspect uniquement répressif de la tactique américaine ne laissant pas de place à une solution politique viable et surtout ne rapportant aucun soutien populaire. Au fait des écrits contre insurrectionnels des officiers français comme Trinquier ou Galula[11], il compara l’opération Phoenix à la bataille d’Alger en 1957 qui fut une victoire militaire mais une impasse politique. Rappelons d’ailleurs que les officiels américains estimaient beaucoup les méthodes françaises en la matière et que certains n’ont pas caché l’inspiration qu’ils avaient tirée de l’école française[12].

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Le général Petraeus, chef d’état major américain en Afghanistan et en Irak a fait de Galula sa référence doctrinale pour la contre insurrection.

En bref plutôt que de « pacifier » définitivement la population, l’opération Phoenix plongea le sud du 17ème parallèle dans une guerre civile aggravée où très souvent la vengeance après un raid américain/sud-vietnamien ou une bombe Viet Cong tient lieu de motivation aux partisans des deux camps, bien avant toute considération idéologique.

Ajoutons par ailleurs que si cette nouvelle stratégie américaine reprend celle des milices Viet Cong afin de contrôler la population (comme les commandos français en leur temps), seul le camp Saïgon/Washington connut les remontrances des opinions publiques mondiales. Cette vision borgne de la réalité, dont nous avions déjà parlé à l’occasion de l’article  https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/ , est au delà même de la propagande communiste un problème intrinsèque aux démocraties de marché et à son système d’information. A des fins d’illustration étudions donc l’impact du cliché qui nous intéresse.

Quel a été son impact?

Afin d’expliciter les développements précédents, prenons donc l’exemple du premier intéressé : Nguyen Ngoc Loan, l’homme au revolver sur la photo.

Après la campagne de reprise de Saïgon, il est envoyé à Hué afin de soutenir la contre insurrection et surtout, étant natif de la ville, de rassembler les populations et d’assurer leur sécurité lors de la reconstruction de la ville.

A la fin de l’année il doit se faire amputer de la jambe gauche après avoir été fauché par une rafale de mitrailleuse lourde. Réformé, il tente d’entrer aux Etats Unis après la chute de Saïgon en 1975 mais subit une campagne en faveur de sa déportation. Devant la pression populaire, les services de l’immigration américains, plutôt en faveur de son renvoi dans un Vietnam communiste ou les camps de rééducation politique (voir pire) l’attendent, ont appelé le photographe Eddie Adams afin de le faire témoigner contre lui, ce qu’il ne fait pas à la surprise générale.

L’ex-policier vietnamien ouvre la pizzeria « Les Trois Continents » à Burke en Virginie et coule une vie paisible jusqu’à ce que son identité soit révélée en 1991 et que des menaces de mort commencent à affluer. Loan meurt des suites d’un cancer en 1998[13].

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Le général Loan et sa femme dans son établissement aux Etats Unis.

Pour reprendre les propos du photographe à propos du cliché qui a fait sa gloire : « Le général a tué le Viet Cong ; j’ai tué le général avec mon appareil. Les photographes restent l’arme la plus puissante au monde. Les gens les croient, mais les photographes mentent, même sans manipulation. Il n’existe que des demi-vérités. Ce que le photographe ne dit pas c’est « qu’auriez vous fait si vous étiez le général à ce moment et à cet endroit, en ce jour particulièrement mouvementé où vous capturez un homme dont on sait qu’il a tué plusieurs innocents et soldats américains ? »[14].

Tout est là.

La brutalité de la photo qui laisse apparaître un homme en uniforme exécuter sommairement un jeune homme en tenue civile sans explication du contexte (c’est à dire les assassinats ciblés dont il est l’auteur) fit de Loan un méchant iconique représentant la sauvagerie de la guerre du Vietnam et de l’insurgé une victime innocente alors que, comme toujours, les guerres ne sont jamais aussi manichéennes. Mais ça, la propagande de la « New Left » américaine ne s’en soucie guère, préférant, comme toujours, flatter les petits défauts de la condition humaine par le sensationnalisme et l’émotionnel.

Eddie Adams ira même jusqu’à regretter d’avoir pris cette photo[15].

duc un regard allemandJe ne détaillerai pas ici plus avant cette piste de réflexion étant donné qu’elle forme le principal axe de développement du livre de Uwe SIEMON-NETTO, Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965-1972), déjà chroniqué sur le blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/ .

Comme mon tableau de bord WordPress me souffle qu’au final peu de lecteurs cliquent sur les liens proposés, un résumé s’impose.

L’auteur expliquait que l’infusion culturelle de la gauche non marxiste/nouvelle gauche dans la société américaine, et particulièrement dans les médias, avait fabriqué une caste médiatique « d’experts profiteurs » s’écartant volontairement de la déontologie journalistique pour « prêcher, pontifier, menacer » alors même qu’il est établi qu’environ 70% des reporters de guerre occidentaux restaient confiner dans les villes. Ce serait, selon l’auteur, les raisons pour lesquelles la brutalité et la terreur communiste furent passées sous silence alors même que les procédés similaires dans le camp américain sont montés en épingle.

Dans l’édition de 2010, SIEMON-NETTO pousse la réflexion en ajoutant une autre raison à cette vision biaisée : les démocraties libérales qui garantissent un certain nombre de libertés publiques seront toujours en position de faiblesse d’un point de vue psychologique et symbolique lors d’une guerre du fait que l’opinion publique y joue rôle prépondérant comparé à des blocs idéologiques monolithiques ne garantissant pas la liberté d’expression (la guérilla communiste hier, le terrorisme islamique aujourd’hui).

[1] https://cherrieswriter.wordpress.com/2015/08/03/the-story-behind-the-famous-saigon-execution-photo/ et https://rarehistoricalphotos.com/saigon-execution-1968/

[2]https://rarehistoricalphotos.com/saigon-execution-1968/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/04/22/guerre-des-images-special-retrospective-pour-les-50-ans-de-loffensive-general-du-tet-1968/

[5] https://www.histoiredumonde.net/Chronologie-de-l-engagement-militaire-americain-au-Vietnam.html

[6] https://www.nytimes.com/2017/12/29/opinion/behind-the-phoenix-program.html

[7] https://www.nytimes.com/2017/12/29/opinion/behind-the-phoenix-program.html

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/04/15/charles-henry-de-pirey-vandenberghe-le-commando-des-tigres-noirs-indochine-1947-1952-indo-editions-2003/

[9] https://thevietnamwar.info/the-controversy-of-phoenix-program/

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[11] https://www.ttu.fr/david-galula-et-roger-trinquier-perceptions-croisees-de-la-contre-insurrection/

[12] Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, 2008

[13] http://100photos.time.com/photos/eddie-adams-saigon-execution

[14] https://rarehistoricalphotos.com/saigon-execution-1968/

[15] https://rarehistoricalphotos.com/saigon-execution-1968/

 

Guerre des images # spécial – Rétrospective pour les 50 ans de l’offensive générale du Tet 1968.

En suivant le déroulement chronologique de cette série d’articles, il me fallait parler de l’offensive générale surprise du Front de Libération du Sud Vietnam lors du nouvel an vietnamien de l’année 1968. Mais comme c’est un sujet qui a déjà fait l’objet de développement sur le blog et pour éviter les répétitions, la structure traditionnelle des articles « Guerre des images » se verra modifier.

Dans le meme temps, cet épisode de la guerre du Vietnam ayant fait l’objet de nombreuses clichés, décision fut prise de transformer ladite structure en compilation de photographies afin d’offrir une vision plus globale et moins académique de l’événement.

Il est néanmoins recommandé de lire ou relire les articles traitant du Tet 1968 déjà en ligne:

Avant d’aborder cette rétrospective, il est à noter que l’année 2018 fut l’occasion du 50ème anniversaire de l’offensive. A cette occasion, Hanoi opta, comme pour les 100 ans de la révolution bolchevique l’année dernière: https://vinageoblog.wordpress.com/2017/11/12/actualites-les-100-ans-de-la-revolution-bolchevique-au-vietnam/ , pour une célébration plutot discrète et tout en retenue sur le plan de politique intérieure et extérieure. Cela s’explique en partie par 1) le fait que l’offensive générale de 1968 fut un échec militaire cinglant dont l’armée vietnamienne n’est guère fière, 2) qu’une grande partie de la population dans le sud de l’actuel Vietnam voit cet épisode comme le paroxysme de la guerre civile et de la cruauté des troupes communistes, 3) la volonté diplomatique du pays d’ouvrir les relations avec un maximum de partenaires afin de contrer l’influence chinoise.

Khe Sanh:

Base aérienne proche de la zone démilitarisée, Khe Sanh fut attaquée le 21 janvier 1968 afin de fixer les troupes américaines et sud vietnamiennes. Encerclé, le site subit un siège de 77 jours (jusqu’au 8 avril) qui se solda par un victoire américain sur le fil.

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Soldats américains sur les hauteurs dominant la vallée entourant le plateau sur lequel est situé la base aérienne de Khe Sanh.

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Vague d’assaut sur la position américaine.

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Un bombardier détruit à coup de mortier.

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Les soldats américains au repos attendant la prochaine vague d’assaut.

VIETNAM WAR U.S. MARINE QUOTE
Un soldat américain reprend le commentaire ironique du magasine Newsweek à propos du siège de Khe Sanh: « Attention: être un Marine à Khe Sanh peut-être dangereux pour votre santé ».

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Un char T-34 de fabrication soviétique embourbé près de la base de Khe Sanh. Ce fut la première utilisation de blindés au combat par les guérilleros communistes, ce qui ne manqua pas de marquer les consciences dans l’armée et l’opinion publique américaine. Photo Nord Vietnamienne.

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Dernier avion évacuant Khe Sanh.

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Photo aérienne de Khe Sanh après évacuation.

Hue:

Hue constitue un théatre particulièrement sanglant du Tet 68: la ville est occupée par le Viet Cong du 31 janvier au 3 mars (28 jours). Retranchés dans la citadelle impériale, les insurgés communistes ne seront délogés qu’après le pilonnage massif de la ville.

fuite civil
Les civils fuient la rive gauche de Hue, en proie aux attaques Viet-Cong. L’offensive générale, qui devait provoquer un soulèvement de la population contre « les impérialistes et l’armée fantoche », fut, tout comme le volet militaire, un échec critique pour l’état-major insurgé.

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Un soldat américain tire vers lui un de ses camarades blessé aux jambs.

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Les Marines et soldats sud-vietnamiens donnent l’assaut contre le Q.G ennemi, installé dans la cité impériale de Hue à la faveur du relâchement de la surveillance avant la fete du Tet.

200 assassinats ciblé
Lors de 28 jours d’occupation de la ville de Hue par les troupes communistes environ 200 notables de la ville, plus ou moins « compromis » avec les Américains ou le régime de Saigon, furent exécuté. Ici les familles des victimes venues identifier les corps après la fin des combats.

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Porte Sud de la citadelle de Hue suite aux combats. Sur la cinquantaine de batiment composant la cité interdite de Hue, seuls 6 sont encore debout aujourd’hui.

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Mur d’enceinte Est de la citadelle.

 

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Habitants de Hue bivouaquant en attente de la fin des combats.

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Un conducteur de char type M-50 endormi à la suite des terribles combats quasi ininterrompus pour la reprise de Hue.

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Une sentinelle sud-vietnamienne devant les batiments branlants de la citadelle de Hue

Bien Hoa:

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Poste de commandement insurgé dans la ville de Bien Hoa.

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Une section de G.I  dépechée en soutien à Bien Hoa.

Saigon:

Décidés à porter la guerre dans les villes, les guérilleros profitent de la surprise pour investir les centres névralgiques de la capitale, ont l’ambassade Etats Unis. Les affrontements vont durer 34 jours.

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L’insigne de l’ambassade américain à Saigon décrochée par le commando Viet resté maitre du bâtiment durant 4 jours.

Saigon-ambassade-USA-LIFE Feb 9 1968
La double page consacrée par le magasine Life à l’attaque des bâtiments officiels américains Saigon.

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La police militaire américaine après la capture d’un insurgé.

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Pagode de An Quang, QG Viet Cong durant l’attaque, quartier extérieur de Saigon.

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Le marché de la ville de Cholon, contigue à celle de Saigon.

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Une rue de Saigon après la fin des combats.

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Idem.

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L’armée du régime de Saigon panse ses plaies.

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Les habitants du quartier de retour dans ce qu’il reste de leur foyer après l’offensive.

Tan Son Nhat:

Actuel aéroport d’Ho Chi Minh Ville, Tan Son Nhat était à l’époque l’aéroport militaire américain principal dans le delta du Mékong.

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Les Marines montent la garde à l’entrée de la base aérienne de Tan Son Nhat après la première vague d’assaut qui entraina la destruction de plusieurs appareils au sol.

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Les cadavres du commando communiste ayant tenté de prendre d’assaut la base de Tan Son Nhat.

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Un G.I devant la carcasse d’un hélicoptère d’attaque détruit par une grenade défensive.

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Photo de groupe d’un commando Viet Cong avant les débuts des combats.

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Une colonne Viet Cong se dirige vers le front pour l’attaque général du Tet 1968. On remarquera la « touche » propagande dans le sourire arboré par les soldats.

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Les miliciens communistes au combat dans les faubourgs de Saigon.

Guerre des images #3 – 18 juin 1965– « War is hell » – Les germes de la défaite psychologique et politique du Têt 68 et les brèches vietnamiennes dans le concept américain de « guerre juste ».

 

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Que montre le cliché ?

            On peut y voir un homme regardant l’appareil photo avec un sourire narquois et arborant un casque indiquant « war is hell » ou « la guerre c’est l’enfer ». On ne connaissait pas l’identité du soldat jusqu’à une date récente, lorsque qu’un compagnon d’arme l’a reconnu comme Larry Wayne Chaffin servant dans la 173ème brigade aéroportée. La photo a été prise sur la base aérienne américaine non loin de Phuc Vinh après le déploiement de la brigade pour contrer une manœuvre Viet Cong. Le soldat Chaffin, après son retour au pays aura souffert de nombreux traumatismes issues de sa participation à la guerre ce qui rendra sa réintégration extrêmement difficile. Il décéda en 1985 à l’âge de 39 ans des suites de la complication d’un diabète auquel il n’était pas sujet auparavant et dont sa famille soupçonne comme étant la conséquence d’une exposition répétée au funeste agent Orange (article sur l’agent orange : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/ )

L’auteur de la photo est le photojournaliste allemand Horst Fass, dont nous retrouverons la trace dans une prochaine photo, travaillant comme chef-photographe

à l’époque pour l’agence Associated Press et couvrant le conflit Vietnamien. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il gagnera le Prix Pullitzer 1965. En plus de son travail de journaliste, il publiera les livres Requiem: By the Photographers Who Died in Vietnam and Indochina et Lost Over Laos: A True Story Of Tragedy, Mystery, And Friendship. Il mourût en 2010 à l’âge de 79 ans[1].

Dans quel contexte la photo a-t-elle été prise ?

            Si 1964 a été l’année où les Américains s’engagent militairement de façon massive dans le conflit vietnamien, ils avaient déjà assister le Sud-Vietnam en 1961 et avait déjà compris que 1) le conflit serait essentiellement une guerre de fantassins et 2) il faudrait directement déployé un grand nombre de soldat afin de circonscrire les maquis communistes.

            1965 marque l’année de la première escalade guerrière des Etats Unis étant donné que Johnson lance la campagne de bombardement « Rolling Thunder » sur le nord du Vietnam en mard tandis que les effectifs totaux de GI au Sud Vietnam passe d’environ 24 000 à environ 185 000 entre décembre 1964 et décembre 1965[2].

            Il faut dire qu’entre temps, en avril 1965, la République Socialiste du Vietnam a décrété la conscription et aligne désormais les troupes régulières nord vietnamiennes sous le drapeau Viet Cong. Les coups de mains et actions audacieuses des guérilleros communistes s’intensifient donc, tandis que les maquis Viet Cong s’étendent et sont de mieux en mieux défendus.

Par ailleurs, conscient de leur désavantage technique, les communistes pratiquent une « guerre de partisan » dont l’une des caractéristiques principales consistent en la confusion des frontières entre civils et militaires, imposant aux « impérialistes » un type de guerre où le déterminant politique est central et auquel l’US Army n’a jamais eu à faire. (si vous voulez plus d’informations, deux articles sont déjà disponible sur le blog à ce sujet : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/ )

            Cette montée en puissance nord-vietnamienne et américaine s’explique assez largement par le fait que l’US Army a commencé les bombardements du nord en février/mars de la même année.

            A noter que dès fin 1965, Johnson annonce qu’il faudra envoyé toujours plus d’hommes pour maitriser la situation au Sud-Vietnam. C’est le début d’une fuite en avant dans la surenchère : fin 1968, le contingent américain au sud du 17ème parallèle comptera pas moins de 536 000 hommes, pour des résultats toujours aussi décevant.

            La débauche de moyen matériel et humain est proportionnelle à la frustration des soldats américains de combattre un ennemi invisible, car caché dans la jungle ou parmi la population, pour des raisons qui leur sont parfois obscurs et si loin de chez eux. Petit à petit, le moral des troupes chute irrémédiablement : ce sont les premiers symptômes de la défaite psychologique et politique que subira l’US Army lors de l’attaque du Têt 1968.

            Ainsi la discipline dans les rangs américains devient de plus en plus relative et l’état major, à des fins de tranquillité et de contrôle de la situation, ferme les yeux sur la consommation de plus en plus importante de drogues parmi les Gis pour oublier leur terreur des embuscades, l’absurdité de leurs situations ou de leurs objectifs et l’environnement impitoyable qui les entoure. La consommation de marijuana se répand donc largement même si les officiers américains tentent de prévenir la consommation d’héroïne, celle ci plaçant les hommes dans un état secondaire dans lesquels ils se mettent en danger et mettent en danger la vie des autres, mais dans un pays producteur comme le Vietnam le stupéfiant est omniprésent et à faible coût[3]. A noter que depuis lors le recours systématique aux drogues, légales ou illégales, se généralise dans l’armée de l’oncle Sam afin de pallier aux traumatismes post-combat et aux carences des structures publiques visant à la réintégration des GIs[4].

            Par divers biais (médiatique, retour des soldats au pays, aveu de l’armée américaine de l’insuffisance des moyens humains), cette situation conférant à l’absurde va impacter petit à petit l’opinion publique américaine, jusqu’à la situation de rupture définitive comme nous l’avons vu dans l’article d’introduction : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/12/10/guerre-des-images-0-en-guise-dintroduction-guerre-du-vietnam-et-medias/ .

Pourquoi cette photo montre-t-elle l’évolution du conflit vietnamien ?

            Pour rigoureusement mesurer les changements s’opérant alors outre Atlantique, il faut remonter dans le passé, à savoir l’attaque japonaise de la base américaine de Pearl Harbor le 7 décembre 1941. Les Etats Unis sont alors obligé d’opérer une rupture dans ce qui constituait alors le fondement de leur doctrine en politique étrangère : l’isolationnisme[5]. Ce principe n’avait été qu’à de très rares occasions rompu[6] et s’était soldé à chaque fois par un mécontentement de la population (par exemple concernant les dettes non remboursées par les pays de la Triple Entente lors de du premier conflit mondial).

            Mais durant la deuxième guerre mondiale, le contexte globale est tout autre et les Etats Unis, alors déjà première puissance industrielle mondiale, voit dans le second conflit mondial une occasion de soigner son économie moribonde depuis la grande dépression de 1929 et d’exporter son modèle démocratique de part le monde du fait de la faiblesse du vieux continent (France et Angleterre notamment).

            Dès lors, les partisans de l’interventionnisme américain vont transformer les paradigmes de la doctrine Monroe[7] et de la « destinée manifeste » afin de faire de la société américaine un modèle d’exportation qui posera par la suite les structures du « monde libre » lors de la guerre froide.

            Pendant américain de la « mission civilisatrice » française et du « white’s man burden » (« fardeau de l’homme blanc ») britannique, la « destinée manifeste » des Etats Unis fut le prétexte par lequel fut justifié la montée en puissance des 13 colonies anglo-saxonnes au détriment des amérindiens lors de la conquête de l’Ouest[8] et des populations « Latino » lors des guerres américaines contre le Mexique (1846-1848) et les armées espagnoles en poste dans les Antilles ou dans le Pacifique (1898). Le dit concept, comme ses homologues européens, se base sur l’idéologie libérale droit-de-l’hommiste pour justifier le recours américain à la force afin d’étendre le modèle « humaniste » et « philanthropique » de démocratie de marché, jugé meilleur système politique au monde : c’est ce que l’on appel la « guerre juste ».

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Caricature de la fin du XIXème siècle représentant la doctrine du « White’s man burden ».

            Si vous n’êtes pas convaincu, le mieux est encore de citer l’un des auteurs de cette mouvance : Herman Melville dans son ouvrage La vareuse blanche (1850) explique : « Nous, les Américains, nous sommes en quelque sorte le peuple élu, privilégié – l’Israël de notre temps ; nous portons l’arche des libertés du monde. (…) Dieu nous a accordé, en guise d’héritage futur, les vastes domaines des païens politiques, qui viendront encore s’étendre à l’ombre de notre arche (…) Dieu a prédestiné notre race pour le bien du genre humain, à de grandes choses : et ce sont de grandes choses dont nos âmes sont pleines. Le reste du monde sera bientôt dans notre sillage. Trop longtemps, nous avons douté de nous et trop longtemps nous nous sommes demandé si le Messie politique était vraiment arrivé. Mais il est venu en nous, et nous n’avons qu’à suivre ses suggestions. Et rappelons-nous toujours que nous serons sans doute les premiers, dans l’histoire de l’humanité, à faire de notre égoïsme national une philanthropie illimitée : car nous ne pourrons créer une réforme bienfaisante en Amérique sans en faire le don au monde. »[9]

            Dans son ouvrage La théorie du partisan (1963), le philosophe Allemand Carl Schmitt (qui a beaucoup théorisé sur les relations entre les arts politiques et martiaux  a produit de nombreuses analyses ce type de conflit et, bien que l’on ne saurait en donné tous les détails ici faute de place, en voici les principales conclusions.

            D’un point de vue historique la « guerre juste » apparaît à partir de l’époque industrielle et remplace le système de droit international connu sous le nom de jus publicum europeam, système dans lequel la guerre est considérée comme une anomalie dont le but est d’atteindre la paix. Dès lors la guerre entre deux états se conçoit comme un duel entre gentilshommes impliquant donc une reconnaissance mutuelle, une relative égalité et un certain nombre de règles devant éviter l’avènement de guerres totales décimant la population et ruinant les pays ainsi que l’impossibilité d’aboutir à une pais durable.

Au contraire de ces principes, la « guerre juste » procède d’une conception théologique et manichéenne dans laquelle les forces du Bien/de Dieu sont opposées au Mal/Diable (relire la citation de Melvill). Avec l’avènement du libéralisme universel anti-clérical et l’épanouissement des sciences ces figures religieuses sont remplacés par les idéaux matérialiste et humanistes de progrès représentant la civilisation contre la barbarie.

Au nom de cette conception censée abolir les frontières à l’intérieur du genre humain, on établit dès lors une ligne de fracture et d’exclusion plus radicale (de type croyant/mécréant ou civilisé/barbare). « L’homme inhumain » devient dès lors un ennemi absolu que l’on peut exterminer. Celui qui utilise le prétexte humanitaire accapare l’universalité pour en priver l’ennemi et donc le diaboliser. Dès lors rien n’interdit le recours aux procédés les plus inhumains contre l’ennemi non humain.

            L’ennemi est donc criminalisé et le droit international public devient une annexe du droit pénal du pays dominateur dans un conflit asymétrique. Les conflits s’assimilent donc à une action de police internationale. D’où le brouillage des frontières entre guerres étrangères et guerres civiles et, partant, entre civils et militaires. D’où également le foisonnement des acteurs non étatiques et le recours récent aux mercenaires, hors de tout contrôle par la justice internationale, par l’US Army.

            Pire encore, l’ennemi étant le « Diable », il est impossible de faire la paix avec lui sauf par sa destruction totale. La recherche de la paix permanente mène donc à la guerre permanente…

            Si les Etats Unis n’on pas été la seule nation à entrer dans cette conception (la deuxième guerre mondiale ayant vu un recours aux bombardements sur les populations civiles de toute part), ceux sont néanmoins ceux ci restent ceux qui ont le plus appliqué du fait de leur puissance industrielle et militaire, de leur avancée technologique et de leur engagement dans de nombreux conflits[10].

L’US Army est donc ainsi la seule force armée à avoir eu recours à l’arme nucléaire contre des populations civiles (bombes atomiques sur Nagazaki et Hiroshima) et à avoir entretenue une doctrine de bombardement en haute altitude (et donc non précis) quasi systématique des civils (Dresde en 1945[11]; 1/3 de la population civile nord coréenne est morte durant la guerre de Corée[12]; napalm, agent orange, bombe à fragmentation au Vietnam[13]; utilisation de bombe à uranium appauvri lors de la guerre de Yougoslavie[14]). La fameuse doctrine détruire un pays pour le libérer…

B-52

            Mais revenons au cas qui nous intéresse : le Vietnam en 1965.

            Forts de leurs succès (ou demi succès lors d la guerre de Corée), les Etats Unis entendent conforter leurs positions internationales en substituant les fascismes italiens, nazis et japonais par les nations colonialistes du vieux continent (ce qui explique l’embrassement de la première guerre d’Indochine par les Américains afin de mieux étouffer armée et gouvernement français en 1954) et le « communiste mangeur d’enfant ».

            Si cette configuration a plutôt bien fonctionné auprès de la population américaine lors de la seconde guerre mondiale et des conflits menés dans les débuts de la guerre froide (guerre de Corée mais aussi, guerre contre insurrectionnelle contre les guérillas communistes en Malaisie, Indonésie et Phillipines), la situation est relativement différente au Vietnam et ce pour plusieurs raisons.

            D’abord, du point de vue idéologique, l’intervention américaine au Vietnam est largement motivée par la « théorie des dominos » selon laquelle si un pays basculait dans la camps communistes de nombreux autres le suivrait. En plus de lier assez abstraitement la sécurité des Etats Unis à un pays où il n’y a à proprement parler pas d’intérêts américains, cette théorie cache assez mal les volontés impériales de Washington en concurrence avec Moscou pour la domination dans la région après le départ des Français.

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La théorie des dominos selon la doctrine interventionniste américaine post 2ème guerre mondiale.

Ainsi, lorsqu’il combat, le GI américain croit de moins en moins qu’il défend la liberté et la démocratie et de fait, ne comprend plus ce qu’il fait aussi loin de chez lui. Le comportement des populations civiles du Sud Vietnam finira d’ailleurs de convaincre les soldats que leur présence n’est pas vraiment bienvenue. A ceci s’ajoute les conditions de combat particulièrement difficiles que nous avons décrit précédemment.

            Cette faiblesse de la doctrine politique américaine fut par ailleurs renforcer par l’incapacité de l’US Army à faire fléchir la détermination des communistes malgré la débauche de moyens militaires et financiers employés.

            Par ailleurs, la doctrine des rebelles du Viet Cong et du Nord Vietnam, en plus d’être d’un monolithisme impénétrable propre à l’autoritarisme marxiste-léniniste, est d’avantage basé sur des critères nationaux que sur les critères idéologiques de la guerre froide. Evidemment le jargon ainsi que le concept d’impérialisme utilisé par les élites communistes ancre le conflit dans la guerre froide, mais loin d’une rhétorique manichéenne Est/Ouest, les rebelles font valoir les arguments de l’indépendance, du droit des peuples à disposer d’eux même (en prenant le prétexte que Ngo Dinh Diem avait refusé la tenue d’élections générales prévues dans les accords de Genève) et de l’unité du Vietnam, faisant partie à la fois des règles fondamentales reconnues par les Etats Unis mais également du droit international. On veut pour preuve de cet état de fait les confidences de Robert Mac Namara, secrétaire à la défense sous l’administration Kennedy puis Johnson, disant avoir fait l’erreur de considérer la guerre du Vietnam comme une guerre d’agression alors que c’était une guerre civile[15]. Les ressorts idéologiques et politiques de ces deux types de conflits n’étant évidemment pas les mêmes.

 

            Ce « bien-fondé » des doléances communistes est largement renforcé par la compassion que provoque le combat du David Vietnamien contre le Goliath Américain. En bon propagandiste, les Nord Vietnamiens savent parfaitement, du fait de leur expérience contre les Français, comment diffuser cette compassion en jouant du large réseau dont ils disposent : réseaux soviétiques et chinois, des partis communistes dans les pays européens, des associations droits-de-l’hommiste/pacifiste/ mère de combattants/etc…, des mouvements gauchistes naissant dans une Amérique en pleine révolution culturelle. Ainsi l’histoire retiendra uniquement les exactions américaines, il est vrai plus fréquentes, que la « terreur rouge » qui règnera dans les territoires contrôler par le Viet Cong. L’histoire est écrite par les vainqueurs !

            L’effet de toutes ces variables va conduire à la fracturation lente mais sûre de l’idéologie américaine dans l’opinion publique des Etats Unis jusqu’à ce que l’élément déclencheur du Têt 1968 transforme ces incertitudes morales, cette rhétorique bancale et ces errements stratégiques en défaite politique et morale (malgré le succès militaire incontestable).

Il faudra attendre les années Reagan pour que ce concept de « guerre juste » basée sur l’image de l’Amérique triomphante sorte le pays de son marasme idéologique. Les concepts seront largement repris après le 11 septembre, lorsque Bush Jr définira, dans un absolutisme religieux évident, l’axe du Bien et du Mal pour partir faire ses croisades en Afghanistan puis en Irak.

Quel a été son impact ?

            A son niveau la photo est un symptôme de la fin dans la croyance dans la « guerre juste ». En jetant cette vérité crue, « la guerre c’est l’enfer » directement dans les yeux des Américains, l’image de Larry Wayne, de son message et de son sourire narquois a conduit à un changement de point de vue des masses vis-à-vis de la guerre. Avant celle-ci était héroïque et n’était conduit que pour le bien de l’Humanité.

Mais la vision qui est proposée par la guerre du Vietnam rompt radicalement avec cette mythologie, ce qui va provoquer l’éclosion du mouvement pacifiste.v1.bTsxMTE2ODAyOTtqOzE3NjM0OzEyMDA7ODAwOzEyMDA

L’opinion publique américaine est sortie de l’utopie de la « guerre propre » pour se rendre compte de la dure réalité de la guerre quelque soit la raison pour laquelle elle est menée.

Le visuel de ladite photo sera reprise comme gimmick dans le film Full Metal Jacket dans lequel « Joker » ou « Guignol » porte un casque arborant le signe de la paix et la mention « born to kill » (« né pour tuer »), censé représenter la dualité de la nature humaine.

[1] http://www.famouspictures.org/war-is-hell/

[2] http://www.histoiredumonde.net/Chronologie-de-l-engagement-militaire-americain-au-Vietnam.html

[3] https://www.youtube.com/watch?v=jEQ11cF8h7g , à partir de la 33ème minute.

[4] https://www.courrierinternational.com/article/2007/09/27/pourquoi-les-gi-sombrent-ils-dans-la-drogue

[5] https://www.cairn.info/revue-commentaire-2013-4-p-925.htm

[6] « nettoyage » des reliquats de l’empire colonial espagnol dans les Antilles et dans le Pacifique avec les annexions ou quasi annexions des Phillipines, Porto Rico, Cuba, Guam et Hawaï en 1898 et participation à la première guerre mondiale sous l’effet des attaques sous marines allemandes contre les cargos américain

[7] https://www.herodote.net/2_decembre_1823-evenement-18231202.php

[8] http://artehistoire.over-blog.com/2014/09/la-question-indienne-dans-la-conquete-de-l-ouest.html

[9] Herman Melville, La vareuse blanche, 1850 (cité par François Thual dans « géopolitique des Etats Unis » dans Revue française de géopolitique, n°3, 2005)

[10] Pour un excellent résumé de la pensée de Schmitt sur le sujet lire le livre d’Alain de Benoist, Carl Scmitt actuel aux éditions Krisis.

[11] https://www.herodote.net/14_fevrier_1945-evenement-19450214.php

[12] https://www.les-crises.fr/voila-pourquoi-la-coree-du-nord-deteste-autant-les-etats-unis/

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/08/20/raffinement-macabre-n4-le-napalm-de-pilier-a-mouton-noir-de-la-strategie-americaine-au-vietnam/ , https://vinageoblog.wordpress.com/2017/07/09/raffinement-macabre-iii-les-bombes-a-sous-munitions-la-seconde-guerre-dindochine-continue-au-laos/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/

[14] https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/uakosovo

[15] https://www.youtube.com/watch?v=0enCCGBW3xc

Guerre des images #2 – 20 septembre 1965 – Le pilote et la milicienne – Le Laos au centre de la deuxième guerre d’Indochine, le Nord-Vietnam sous les bombes et le prisonnier le plus longtemps en captivité de l’histoire des Etats Unis.

pilote et milicienne

Que montre le cliché ?

            Il montre une milicienne nord vietnamienne inconnue escorter le pilote d’hélicoptère américain William Robinson après que celui-ci ait été « descendu » par la D.C.A nord vietnamienne à la frontière du Laos près de Ha Tinh (ville nord-vietnamienne la plus proche de la ligne de séparation des deux Vietnam) alors qu’il effectuait une mission de récupération d’un pilote de combat dont le bombardier F-105 avait été abattu.

            On ne connait pas l’auteur du cliché mais on sait aujourd’hui que cette photo n’a pas été prise après que l’aviateur fut capturé (en septembre 1965) mais au début de l’année 1967 à des fins de propagande contre l’action aéroportée américaine au Vietnam.

            (Nota Bene : avant de rédiger cette article des recherches rapides m’indiquaient l’année 1965 comme repère chronologique. Ce n’est que lorsque j’ai approfondi les dites recherches que la mise en scène de la photo et l’année 1967 me sont apparues. Aussi je te demande indulgence pour la rupture de la chronologie facétieux lecteur !)

Dans quel contexte cette photo a-t-elle été prise ?

            Deux éléments de contexte sont à prendre en compte pour comprendre le cliché à l’étude : la situation stratégique du Laos et la campagne de raid aérien extrêmement dure que subit la partie nord du Vietnam à partir de 1964.

            S’agissant du Laos d’abord, il est à noter que celui-ci est au centre des attentions des belligérants pour plusieurs raisons.

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La piste Ho Chi Minh en 1967. On voit très bien sur la carte, l’intérêt pour les guérilleros vietnamiens de contrôler la plaine des jarres par l’intermédiaire des miliciens communistes du Pathet Lao.

            Du point de vue nord-vietnamien, l’équation militaire et diplomatique pousse Hanoï à chercher des soutiens afin de pourvoir les maquis Viet Cong du Sud-Vietnam en hommes et en armes. Or, pour ce faire, le Laos présente, de par sa position géographique, toutes les dispositions pour être la clé de voute d’un système stratégique à même de remplir cette mission. De plus les communistes locaux, le Pathet Lao, membre laotien du Parti Communiste Indochinois entretiennent une fraternité d’armes avec les vétérans Viet Minh du fait de leur participation à la première guerre d’Indochine. Ceux-ci ont par ailleurs obtenus la conservation de leur fief, le lieu dit « la plaine des Jarres », en échange de la neutralisation politique du pays prévue par les accords de Genève de 1954. La piste Ho Chi Minh, permettant le ravitaillement du Viet Cong et ébauchée dès la reprise des hostilités en 1960, ne fut jamais coupé malgré le pilonnage américain sur la zone ( voir l’article sur les bombes à sous munitions : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/07/09/raffinement-macabre-iii-les-bombes-a-sous-munitions-la-seconde-guerre-dindochine-continue-au-laos/ )

            En cette année 1965 (et jusqu’à l’effondrement de l’URSS) la Chine populaire et l’URSS sont en conflit ouvert pour la domination du bloc de l’Est et, comme pour les nord-vietnamiens, le Laos représente pour eux une aire d’influence stratégique à se disputer. Pékin cherche ainsi à conspuer la position soviétique sur la scène internationale, jugeant la « coexistence pacifique » et la « détente » découlant de la période de déstalinisation et de la crise des missiles de Cuba comme une insulte à l’idéologie Marxiste-Léniniste[1]. Il voit en cela une majorité de l’élite nord vietnamienne s’aligner sur sa ligne belligérante. Aussi Mao concentre-t-il le plus clair de son action extérieure à apparaître comme le leader du Tiers Monde, entendez des opprimés, contre le couple américano-soviétique. De son côté Moscou tend à s’impliquer d’avantage dans les affaires indochinoises en faisant valoir son antériorité et en menant une série d’activités diplomatiques et paramilitaires afin de gonfler le nombre de ses partisans dans la région sans enfreindre leurs engagements quant à la « coexistence pacifique » avec les Américains.

            Côté américain, on n’est pas moins au fait de l’intérêt vital que joue le Laos et on cherche à circonscrire la guérilla communiste au seul Sud Vietnam conformément aux logiques du « containment[2] » et du « roll back [3]» élaborées quelques années plus tôt.

            Il est à noter, pour finir, que la France s’est vu autorisée la présence d’une mission de renseignement dans le pays, la neutralisation du pays passant par l’internationalisation des intérêts en son sein[4].

            Même si les paragraphes qui précédent ne sauraient décrire entièrement (faute de temps) le climat de tension qui règne sur la scène internationale sur la question laotienne, il faut retenir que l’ensemble des acteurs présents sur le théâtre indochinois ne se figure la situation au Sud Vietnam qu’à travers le prisme du Laos[5].

            Ensuite il est nécessaire de parler de l’opération dite « Rolling Thunder » consistant en un bombardement constant et nourri du Nord Vietnam. Enclenchée, le 2 mars 1965, ladite campagne de bombardement doit « ramener à l’âge de pierre »[6] le Nord-Vietnam afin que celui-ci ne soit pas en état de fournir un effort de guerre suffisant et, partant, d’essouffler la guérilla communiste au sud du 17ème parallèle. Un rapport de la CIA, aujourd’hui déclassifié, montre que les cibles principales de l’US Air Force étaient ; les routes, les moyens de communications, les mines, les usines, les centrales électriques et les chemins de fer[7]. Entre le début de l’opération et sa fin en novembre 1968, l’armée américaine aura déversé autant de bombe sur le Nord Vietnam que sur les différents théâtres de la seconde guerre mondiale entre 1942 et 1945[8]. On notera que les détails de l’opération ont pu changer entre 1965 et 1968 en raison de préoccupations diplomatiques mais que dans l’ensemble les objectifs et les moyens utilisés sont restés les mêmes.

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            En face la parade s’organise en reprenant les « bonnes habitudes » des guérilleros Viet Minh qui avaient dus affronter la suprématie française dans les airs quelques années plus tôt : les usines sont démontées et transportées dans des ateliers qui bien que réduits permettent de poursuivre la production; la population des lieux densément peuplés se répartit à la campagne afin de limiter les pertes civiles; un système d’autodéfense se met en place dans les campagnes afin d’associer le travail aux champs avec la protection civile contre les bombardements et, enfin, le pays se dote de systèmes de défenses, chinois et soviétiques, de dernière génération, infligeant de ce fait de sérieuses pertes à l’aviation américaine. Entre endoctrinement politique, tradition séculaire à la résistance (notamment contre les Chinois[9]) et forte solidarité nationale, la société nord vietnamienne encaisse les tapis de bombes quotidiens avec un stoïcisme déjouant les projections américaines et forçant l’admiration des pays tiers. Si, comme à propos du Laos, il est impensable d’apporter l’ensemble des péripéties de cet épisode et si le sujet vous intéresse je ne peux que vous conseiller le livre La jeune fille et la guerre de Mme Tran Thi Hao, docteur ès –lettres de l’université de la Sorbonne et enseignante-chercheuse en littérature au Vietnam et en France, dans lequel l’auteure, alors adolescente, raconte sa vie de tous les jours à cette époque.

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Discours de galvanisation des servants nord-vietnamiens de la batterie de DCA SA-2 de fabrication soviétique. Pour plus d’efficacité les dispositifs antiaériens étaient constamment déplacé pour surprendre les pilotes américains.

            Au final, il s’agit d’un bras de fer entre d’une part Washington qui souhaite faire plier la volonté de réunification du Vietnam sous la coupe communiste par leur puissance de feu et d’autre part Hanoï cherchant à décourager l’effort de guerre américain en démontrant que sa doctrine politique monolithique viendrait à bout du régime américain de démocratie de marché par la mise en exergue de ses contradictions internes. Dans les termes mêmes du rapport de la CIA précité, les autorités américaines reconnaissent que l’ensemble de ces éléments font de l’opération « Rolling Thunder » « l’opération la plus ambitieuse, la plus couteuse et la plus inefficace de l’Histoire[10] ». Notons pour finir que ces résultats sont largement tributaires de la vision américaine de la guerre après que le complexe militaro-industriel en général et le secteur de l’aviation en particulier aient acquis une place prépondérante dans le champ politique, voir les articles déjà sur le blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/22/defi-30-jours-30-articles-25-complexe-militaro-industriel-et-guerre-du-vietnam-la-paix-nest-definitivement-pas-rentable/ , https://vinageoblog.wordpress.com/2017/08/20/raffinement-macabre-n4-le-napalm-de-pilier-a-mouton-noir-de-la-strategie-americaine-au-vietnam/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/ .

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Hanoi sous les bombes, décembre 1966.

Pourquoi cette photo est elle représentative de l’évolution du conflit vietnamien ?

            On l’a dit, même si le pilote a été capturé en 1965, la photo a été prise et publiée par les communistes vietnamiens en juin 1967 pour une campagne de propagande massive. Il faut dire qu’à l’époque la stratégie nord vietnamienne ne tient qu’à un fil : la guerre d’attrition du général Westmorland a cantonné les maquis Viet Cong loin de tout point stratégique au Sud du 17ème parallèle pendant qu’au nord la population toute entière paie très cher les bombardements américains.

            La situation est telle que, acculés, les stratèges nord vietnamiens n’ont d’autres choix que de concentrer un maximum de troupe et de moyens pour l’attaque du Têt 1968. Sachant très bien que l’armée subirait de lourdes pertes lors de cette offensive générale, Hanoï jouait son va-tout afin de créer, avec succès, une rupture psychologique et politique dans la direction américaine de la guerre[11].

            Aussi le cliché à l’étude doit il être compris moins comme un témoignage de la maitrise effective de la situation par Hanoï qu’une offensive médiatique organisée par des responsables aux abois et visant à renforcer le moral de la population vietnamienne ainsi qu’à concrétiser un travail de sape de longue haleine.

Quelle a été son impact ?

            La mise en scène de la capture du 1ère classe Robinson a permis aux responsables de la propagande nord vietnamienne d’insister sur les contrastes de façon criante : une petite femme habillée de noir conduit fièrement et arme à la main un prisonnier qui semble gigantesque, habillé de blanc et l’air penaud. Le rapport de domination est clairement établi et le paradoxe frappe visuellement.

Cette composition permet d’incarner la stratégie de guérilla communiste déjà utilisée durant la première guerre d’Indochine et héritée de la campagne victorieuse de Tran Hung Dao face aux sino-mongoles : la tactique dite « du faible au fort ». Comme un article existe déjà sur le blog à ce sujet (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/27/defi-30-jours-30-articles-30-tran-hung-dao-celui-qui-defit-les-armees-sino-mongoles-de-linvincible-kubilai-kahn/ ), il ne saurait être d’avantage détaillé ici.

            Le fait d’avoir choisi une femme n’est également pas anodin. Il s’agit en effet de rajouter à l’humiliation de la capture du militaire professionnel qu’est Robinson en faisant en sorte que l’histoire retienne que son emprisonnement est le fruit d’une petite paysanne vietnamienne.

            Pour toutes ces raisons la photo connaît un succès immédiat (et difficilement quantifiable) au nord Vietnam et dans les pays du Bloc de l’Est. Le cliché est même tellement connu qu’il est choisi pour figurer sur un timbre éditer en juin 1967 afin de commémorer la destruction du 2000ème avion/hélicoptère américain par l’armée populaire du Vietnam.

bill robinson, 2000 avions

            Le message « nous tenons bon et nous continuerons la guerre » envoyé à l’état major américain semble être bien passé.

            Aux Etats Unis cette photo compte parmi celle qui pousseront les masses américaines à la révolte mais dénote surtout par le fait que Bill Robinson est aujourd’hui encore le G.I américain ayant été détenu le plus longtemps dans l’histoire de l’armée américaine : 2703 jours, soit environ 7 ans. Il ne quittera le Vietnam que le 12 février 1973 lorsque le retrait américain du Sud Vietnam conduira à la libération des prisonniers de guerre (opération Homecoming).

            Durant cette période il fréquente tous les camps de prisonniers les plus durs du pays (en plus du « Hanoï Hilton », il ira à Cu Loc dit « le zoo » ou encore Briar Patch) et subit nombre de mauvais traitements (passage à tabac, lavage de cerveau par les commissaires politique, mise en scène de sa fausse exécution, sous alimentation, isolation, etc …), le pire étant encore selon lui le fait que sa famille n’ait appris sa survie qu’environ 3 ans et demi après sa capture[12].

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La prison Hao Lo, ironiquement baptisé « Hanoi Hilton » par les pilotes américains y ayant séjourné, est l’ancienne Maison Centrale de la police française en Indochine. Le complexe a servi à l’emprisonnement des « rebelles » durant la première guerre d’Indochine.

            Si son retour au pays est placé sous la lumière des projecteurs et des hourras confinant presque à la victoire (la prestigieuse « Air Cross » et d’autres médailles lui sont remises), l’ex-soldat (il est à la retraite depuis 1984 après avoir été officier de maintenance sur diverses bases aériennes) dit regretter amèrement la différence de traitement entre les prisonniers de guerre, quasiment des héros d’une guerre qui ne semblait pas pouvoir en offrir, et les simples vétérans, véritables pestiférés dans une société qui selon Robinson « n’a pas su distinguer entre la guerre et les guerriers »[13]. A titre de rappel ¼ des SDF dans les rues américaines sont d’anciens soldats dont certains ont « fait le Vietnam »[14].

            Fort de cette éprouvante expérience et de sa foi en Dieu et en son pays, il prend encore aujourd’hui régulièrement la parole en public pour raconter son histoire et soutenir les familles des soldats partis au front[15]. Il publia même, en partenariat avec l’auteur Glenn Robins, en 2013 l’intégralité de ses turpitudes vietnamiennes dans le livre The longest rescue : The Life and Legacy of Vietnam POW William A. Robinson[16]. Sa notoriété outre-Atlantique est telle qu’il apparu même dans une joute verbale opposant le sénateur Mc Cain et Donald Trump, alors candidat à la présidentielle[17].

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William B Robinson lors d’une conférence.

[1] La « coexistence pacifique », dit aussi « dégel soviétique », consiste en une de doctrine de limitation des conflits directs entre Américains et Soviétiques après que la crise du mur de Berlin de 1949 ait raidie les relations entre les ex-alliés. Inaugurée en 1952 sous le règne de Staline elle reprise par la suite pour mourir lors de la crise des missiles de Cuba en 1961. Ayant frôlé la guerre nucléaire en 62, les deux hégémons décident d’ouvrir une nouvelle période pacifiée appelée « la détente » qui, elle, prendra fin en 1979, lorsque l’URSS envahit l’Afghanistan.

[2] Le « Containment » est une stratégie politique américaine mise en place en 1947 et visant à stopper l’extension de la zone d’influence soviétique après la seconde guerre mondiale.

[3] Le « Roll back » est une doctrine politique américaine mise au point par Eisenhower à partir de 1952 visant, après l’avoir contenu, à refouler le communisme.

[4] Devillers Philippe. La politique française et la seconde guerre du Viet Nam. In: Politique étrangère, n°6 – 1967 – 32eannée. pp. 569-60, disponible sur internet : http://www.persee.fr/doc/polit_0032-342x_1967_num_32_6_6045

[5] Céline Marangé, Le communisme vietnamien, Les presses Sciences Po, 2009, p.297 à 326.

[6] Cette phrase est issue d’une interview du Général Curtis Le May, responsable des attaques au Napalm sur le Japon durant la seconde guerre mondiale et chef d’état major de l’US Air Force entre 1961 et 1965, lorsqu’il expliquait sa doctrine de guerre à outrance à propos du conflit vietnamien.

[7] https://www.cia.gov/library/readingroom/docs/DOC_0000407065.pdf

[8] Idem.

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/05/reponse-au-lecteur-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques/

[10] https://www.cia.gov/library/readingroom/docs/DOC_0000407065.pdf

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[12] http://www.thedailytimes.com/news/madisonville-man-longest-serving-enlisted-prisoner-of-war-shares-story/article_e4b61943-f93d-519f-ae6c-b8dd8af1e5c7.html

[13] http://veterantributes.org/TributeDetail.php?recordID=1116

[14] http://www.lejdd.fr/International/USA/Actualite/Aux-Etats-Unis-les-veterans-de-la-guerre-d-Irak-racontent-leur-reinsertion-difficile-477935

[15] http://www.thedailytimes.com/news/madisonville-man-longest-serving-enlisted-prisoner-of-war-shares-story/article_e4b61943-f93d-519f-ae6c-b8dd8af1e5c7.htm

[16] https://www.amazon.com/Longest-Rescue-Vietnam-William-Robinson/dp/0813166217

[17] http://www.wate.com/news/local-news/longest-held-enlisted-vietnam-pow-feels-disrespected-by-trumps-controversial-comments_20170818090512470/793100671