Guerre des images #10 – 12 septembre 1969 – Funérailles d’Ho Chi Minh : un répit inespéré dans la confrontation sino-soviétique.

funéraille ho chi minh

« Un peu de patriotisme éloigne de l’internationalisme, beaucoup de patriotisme en rapproche »,

Jean Jaurès, L’armée nouvelle, 1911

Que montre la photo ?

        On peut voir la dépouille d’Ho Chi Minh reposant dans un cercueil de verre alors qu’il est entouré des quatre hommes forts du Politburo du Parti des Travailleurs Vietnamiens (nom du parti communiste vietnamien à partir de 1960), de gauche à droite on trouve : Le Duan, premier secrétaire du Parti ; Ton Duc Thang, vice-président ; Truong Chinh, membre éminent du Politburo et idéologue majeur et Pham Van Dong, premier ministre.

            Bien que le défunt ait rendu l’âme le 2 septembre, soit 24 ans jour pour jour après la déclaration d’indépendance sur la place Ba Dinh[1], la nouvelle du décès de l’oncle Ho ne fut rendue publique que le lendemain pour ne pas perturber les festivités de circonstance[2].

Dans quel contexte la photo a-t-elle été prise ?

           1969 est une année particulièrement critique pour le Nord Vietnam pour au moins 3 raisons.

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Nikita Khrouvtchev (1894-1971)

D’abord c’est l’année de l’acmé des tensions sino-soviétiques. En effet, suite à la mort de Staline en 1953, son successeur au poste de secrétaire général du PCUS Nikita Khrouvtchev lance la déstalinisation du régime soviétique lors du XXème Congrès du PCUS. Sur le plan intérieur il s’agit de rompre avec les méthodes brutales de gouvernement de « l’Homme de Fer », ce qui se traduit sur le plan extérieur par une accalmie sur le plan diplomatique en période de guerre froide soutenu par l’idée selon laquelle les blocs communiste et capitaliste peuvent vivre côte à côte sans conflit frontal : c’est la « coexistence pacifique ». Sur le plan idéologique et dogmatique, cette modération apportée à la « Révolution Prolétarienne », établie comme nécessairement violente et absolue par les marxistes « orthodoxes », devait valoir au nouvel homme fort d’URSS d’être taxé de « révisionnisme bourgeois».

 

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Eduard Bernstein (1850-1932)

Comme il ne s’agit pas ici de faire un cours traitant de l’histoire des idées marxistes, on notera seulement que ce terme fait référence à une controverse ancienne : à la fin du XIX siècle, un social-démocrate allemand répondant au nom d’Eduard Bernstein avait dans Présupposé du Socialisme pris le contrepied des thèses de Marx dans le Manifeste du Parti Communiste s’agissant de l’évolution du capitalisme et en avait déduit qu’avec plusieurs lois sociales fortes, la Révolution s’avérait non nécessaire. Cet abandon de la logique révolutionnaire fut violemment attaqué par les « orthodoxes » comme Rosa Luxembourg, Klara Zetkin et Karl Kautsky. Ce dernier, ayant développé la critique la plus « solide » de Bernstein, vit ses thèses reprises par Lénine qui s’en servit en 1918 pour justifier la suppression des libertés individuelles type Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, considérées comme un héritage « bourgeois » contrevenant aux nécessités de la «Révolution Prolétarienne »[3].

 

        Si coté soviétique cette position se justifie par des besoins de réformes intérieures et de désescalade nucléaire, Mao compte utiliser ce prétexte pour prendre la tête du mouvement communiste mondial et évincer un Khrouvtchev déconsidéré pour son statut d’apparatchik, jugé inférieur à celui de meneur d’homme et de chef de guerre du n°1 chinois. Pour se départager, les rivaux marxistes vont choisir un des point les plus « chauds » de la guerre  froide : l’Indochine, au sein de laquelle le Vietnam et le Laos[4] connaissent un regain de tension continu. Après la crise des missiles de Cuba en 1962 (à la suite de laquelle le retrait des missiles soviétiques fut conspué par le PCC), l’entrée en guerre de Washington contre la guérilla communiste vietnamienne en 1964 entrainera le soutien de Moscou mais la méfiance de Pékin vis-à- vis de Hanoï. Comme nous le verrons plus loin, cette situation poussera les « camarades » vietnamiens à vouloir « vietnamiser » la guerre en diminuant l’influence chinoise sur le cours de la guerre.

     Des litiges frontaliers viennent mettre le feu à la poudrière idéologique et personnelle : en mars des troupes sont déployées de chaque côté de la frontière commune et l’armée soviétique prend une position contestée en tuant 30 soldats chinois. Peu après Moscou réfléchit à des frappes ciblées au cœur même de la Chine populaire, en réponse Pékin se rapproche rapidement mais officieusement de Washington (le rapprochement officiel aura lieu en 1972 avec la visite de Nixon à Pékin)[5].

        Ensuite, par extension, c’est également l’année du conflit durant laquelle les relations entre Hanoï et Pékin seront les plus exécrables, préparant en cela le terreau sur lequel prospèrera la guerre sino-vietnamienne de 1979.

           S’il ne s’agit pas de refaire l’historique des relations entre le PCC et le PCV, il faut néanmoins poser quelques jalons permettant d’éclairer la situation. Grossièrement, la Chine voyait dans la partition du Vietnam par les Accords de Genève de 1954, sur lesquels ils ont lourdement pesé, un moyen de gérer le départ des Français sans voir les armées « impérialistes » américaines au contact direct de leur frontière. Comme la Corée du Nord, dont le sort fut réglé lors des mêmes conférences à Genève en 1954, la République Socialiste du Vietnam est considérée comme une zone tampon dans un contexte de Guerre Froide.

           Aussi lorsqu’en décembre 1960 fut créé le Front National pour la Libération du Sud Vietnam afin de reprendre la guérilla communiste au sud du 16 ème parallèle, « Hô à la volonté éclairée » avait dû arracher des deux grands frères socialistes un soutien de principe et matériel pour ses combattants, ménageant par là le chou soviétique adepte de « la coexistence pacifique » avec la chèvre chinoise partisane de la « guerre révolutionnaire contre les réactionnaires ».

       Seulement, une fois passée l’escalade du conflit avec l’intervention direct de l’US Army à partir de 1964 et le paroxysme de la brutalité guerrière de l’offensive du Têt 1968 (que Pékin avait ouvertement désapprouvé), Washington entend négocier et des pourparlers de paix sont organisés à Paris dès février 1968.

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Ouverture de la conférence de Paris en février 1968. Les négociations resteront au point mort jusqu’en 1972, chaque parti voulant signer un accord en position de force.

   Dans cette situation la volonté d’autonomie vietnamienne se heurte au problème diamétralement inverse à celui de 1960 : alors que les Soviétiques soutienne la stratégie conciliatrice de Hanoï, les Chinois fustige cette approche « diplomatique », craignant de voir son allié vietnamien en position de faiblesse lors des tractations et donc les frontières chinoises compromises par des concessions trop importantes. Si en apparence Mao accepte le compromis « négociation-combat » de Hanoï, sur le terrain les soldats chinois affectés à la logistique ou à la défense anti-aérienne des positions stratégiques du Nord Vietnam (1707 avions américains abattus, 1608 endommagé, 42 aviateurs capturés en 4 ans) sont démobilisés à partir de novembre 1968, en 1969 toutes les batteries de DCA chinoises ont évacué et en juillet 1970, il n’y a plus aucun soldat chinois au Nord Vietnam. Dans le même temps l’aide chinoise de 1969 diminue de 20% par rapport à son niveau de 1968 et de 50% en 1970. En face, c’est le début du « retrait tactique » des « boys » : la « vietnamisation de la guerre » est en marche, les « parrains » sino-soviétique d’une part et américain d’autre part se mettent en retrait, laissant Sud et Nord Vietnam face-à-face[6].

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Affiche de propagande nord-vietnamienne. On peut y voir la tête de Nixon sur une bombe et le slogan « Nixon doit payer la dette du sang »

Pour autant, Washington ne compte pas laisser le Vietnam se réunifier sous la bannière communiste et, troisième point marquant de 1969, reprend sa campagne de bombardement massif du nord du 16ème parallèle à partir du 5 juin. L’armée américaine se prépare également à intervenir au Cambodge pour déloger les « sanctuaires » des guérilleros communiste malgré les premiers retraits de troupe à partir du 8 juin. Le Nord Vietnam, déjà durement touché par 3ans de pilonnage intense (1965-1968), subit un déluge de feu et vit essentiellement des désormais maigres ravitaillements chinois et de ceux envoyés par Moscou mais qui rencontre parfois des problèmes de transits à travers le territoire chinois. Rappelons qu’entre 1964 et 1972, l’aviation américaine aura déversé 7,4 millions de tonnes de bombes sur le Nord Vietnam alors que l’ensemble des bombardements de la deuxième guerre mondiale (1941-1945) n’avait vu « que » 3,3 millions de tonnes de bombes larguées par l’oncle Sam sur les théâtres européen et asiatique[7]. Autant dire que le choc est brutal pour la République Démocratique du Vietnam et sa population…

 

En quoi cette photo montre-t-elle l’évolution du conflit vietnamien ?

              Etant donné la richesse des éléments de contexte cités plus haut ainsi que ceux du prochain paragraphe, cette partie sera volontairement réduite au fait que, dans ce balai d’alliances idéologiques/pratiques, la direction du Parti Communiste Vietnamien connut diverses orientations politiques et militaires, faisant et défaisant les carrières des cadres et officiers supérieurs. 1969 est une année charnière en ce que, même si la mort d’Ho Chi Minh aura offert une accalmie dans les tensions sino-soviétiques, la direction du Parti bascula lentement mais surement en faveur des Soviétiques. Il faudra attendre 1989 pour que le Vietnam normalise ses relations avec son grand voisin du nord, après une guerre-éclair (17 février-16 mars) ayant fait environ 200 000 morts dans les deux camps.

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Mao Zedong rencontre Richard Nixon en juin 1972 à Pékin. Les Vietnamiens, venant de subir une ultime campagne de bombardement intensif avant le départ des troupes américaines, nourriront une rancune certaine à l’égard du PCC pour ce qu’il juge être une trahison.

            Tout Ho Chi Minh qu’il fut, le père de la révolution lui même dut subir les conséquences de ces divers renversements d’alliance et de pouvoir, au point de n’avoir plus qu’une influence symbolique à partir de 1955. En effet, en 1955 le Parti, via les « conseillers » militaires et politiques envoyés par Pékin dès 1949, étaient sous la direction d’une classe de meneurs maoïstes « durs » recrutés sous impulsion chinoise davantage pour leur disposition au fanatisme idéologique du fait de leur extraction paysanne (forcément signe d’honnêteté et de légitimité pour les communistes chinois) et à la brutalité que pour leurs capacités réels. Ainsi en 1955, le chef de la police politique vietnamienne, un certain Tran Quoc Hoan, aurait fait assassiner la maîtresse cachée d’Ho Chi Minh à la fois parce que celui-ci était jugé trop pro-soviétique et pour maintenir l’aura de sainteté du leader. Depuis le triste sir à disparu de l’histoire officielle[8]. On notera que le général Vo Nguyen Giap connaîtra la même forme d’isolement, son prestige militaire suite à Dien Bien Phu et à la chute de Saïgon ainsi que ses positions pro-soviétiques étant jugés trop important par les caciques du Parti.

Quel a été son impact ?

            La mort du père de la Révolution Vietnamienne est quasiment un non événement en terme d’influence sur le cours de la guerre. En effet, les services de renseignement américain était parfaitement au fait qu’Ho était un gros fumeur[9] (pour l’anecdote, il avait la réputation de ne fumer que des cigarettes américaines, une prouesse dans un Vietnam sous embargo) et qu’il connaissait des complications respiratoires depuis plusieurs années puisque, très malade et sentant sa fin proche, ce fils de mandarin s’était rendu en « pèlerinage » sur la tombe de Confucius en 1965[10].

            Par ailleurs et dans la même veine, alliés et ennemis du Nord Vietnam savaient que l’oncle Ho, bien qu’occupant une fonction symbolique dans son pays, n’avaient quasiment plus aucune influence sur les décisions du Parti au moment de sa mort. Comme nous venons de le voir les diverses orientations des dirigeants vietnamiens, et les purges qui s’en suivirent, avaient déjà fini de transférer le pouvoir de Ho dans les mains du Politburo.

            C’est donc d’un point de vue purement symbolique que la mort d’Ho Chi Minh eu un impact.

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Le jeune Ho Chi Minh lors du Congrès de Tours de 1920 qui vit la naissance du Parti Communiste Français.

Sur le plan extérieur d’abord et comme le titre de l’article le laisse entendre, la figure du vieux révolutionnaire était suffisamment prestigieuse et respectée pour mettre en sourdine les rivalités entre frères ennemis marxistes. Lui le révolutionnaire « Rouge » pur et dur, témoin et participant à la fondation du parti communiste français, l’homme du Komintern ayant survécu aux purges staliniennes des années 30, l’exilé durant plus de 30 ans, le chef de guerre contre les Français ayant pris le maquis à 55 ans, l’infatigable diplomate tentant (en vain) de mettre en sourdine les divisions entre « camarades » dans l’intérêt de son peuple, le vénérable « oncle » dans la plus pur tradition du gentilhomme confucéen, incarnait une vision quasi religieuse et romantique du communisme moderne avec tout ce que cette vision implique de sacrifice, de gloire, d’ascèse ou d’épreuve. Ainsi, malgré les tensions, maoïstes et soviétiques firent le déplacement pour lui rendre hommage.

 

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Alexis Kossyguine (1904-1980)
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Chou En Lai  (1898-1976)

Même si les représentants chinois, menés par le premier ministre chinois Chou En Lai et le maréchal Ye Jianying (principal artisan du rapprochement sino-américain), ne restèrent qu’une journée à Hanoï, les Vietnamiens réussirent à organiser une rencontre secrète entre ceux-ci et la délégation soviétique ; emmené par Alexis Kossyguine, Président du conseil des ministres d’URSS ; le 11 septembre à l’aéroport de Pékin[11]. Dernier service rendu par Ho, les relations sino-soviétiques et sino-vietnamienne en sortiront nettement améliorées[12] jusqu’à ce que le rapprochement Pékin-Washington de 1972 viennent détruire l’ensemble…

 

            Sur le plan intérieur, la mémoire du défunt fut évidemment au centre de tous les jeux de pouvoirs du moment. Ainsi, comme le culte de Lénine fut principalement le fait d’un Staline en quête de légitimité et au mépris des dernières volontés du père de la Révolution bolchevique, les cadres du Parti des Travailleurs Vietnamiens organisèrent le culte d’Ho Chi Minh en publiant une version tronquée de son testament. Il fallut attendre 1986 et la politique du « Doi Moi » (ou « Renouveau ») pour voir d’autres versions émergées. On trouve d’abord celle publiée par le journal Tîen Phong le 9 mai 1989 et datée du 10 mai 1968 dans laquelle les Vietnamiens apprirent notamment que l’oncle Ho voulait être incinéré et était tout à fait opposé à l’idée d’un culte posthume et d’un mausolée « à la Lénine ». Cinq jours après c’est le journal Nhan Dan, quotidien du Parti, qui publie une version datant de 1965 et complétant le texte précédemment publié. Le Parti lui-même publiera une version définitive des testaments en y ajoutant les photographies d’origines des textes écrits de la main de Ho lui même[13]. Depuis, comme chacun le sait, la figure du révolutionnaire vietnamien est omniprésente dans son pays et il est en passe de devenir un génie tutélaire du Vietnam pour son rôle pionnier de libérateur et d’unificateur du pays. Pour ce faire, un temple lui est dédié sur une haute colline de Ba Vi, près de Hanoï.

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Autel dédié à Ho Chi Minh dans le temple de Ba Vi. Le message sur le fronton rappel une phrase du révolutionnaire « Rien n’est plus précieux que l’indépendance et la liberté ».

            En guise de conclusion, intéressons nous au contenu de ces testaments qui permettent d’éclairer la vision qu’avait Nguyen Le Patriote de son œuvre passée et des mots qu’ils voulaient léguer à la postérité.

            Fidèle à sa réputation de militant chevronné n’ayant jamais voulu être doctrinaire ou idéologue (fonction dévolu à Truong Chinh depuis la création du Parti Communiste Indochinois), l’Oncle Ho s’est adonné à un style est plutôt plat, sans sensibleries, ni envolées lyriques (pourtant assez souvent répandues dans les textes marxistes) et faisant ressortir les deux caractéristiques principales qui formèrent l’originalité de son combat : le national-communisme[14].

            En effet, si cette contradiction absolue peut s’avérer confuse pour un observateur occidental des choses vietnamiennes calfeutrer dans des catégories inconciliables, Ho Chi Minh a réussi à la tenir tout au long de sa vie. Comment ? Par la primauté accordée à l’action prochaine, à la situation vécue, à la « praxis », pour jargonner selon l’école de pensée marxiste, qualité que même ses plus féroces détracteurs ne sauraient lui nier. On en veut d’ailleurs pour preuve la rapidité de l’attaque : « Dans la lutte patriotique contre l’agresseur américain… ».

            A l’écrit cela se traduit à la fois par un constant rappel aux idées de la IIIème Internationale bolchevique, à la volonté de voir le mouvement ouvrier international prospérer, à la recherche de filiation avec Lénine et Marx, à sa vision du Parti tel qu’il le souhaite mais aussi par une familiarité et une bonhomie dans le ton ainsi que par des références culturelles quasi folkloriques ou tenant à la beauté des paysages vietnamiens.

            Le texte prend ainsi la tournure d’une dernière leçon (les termes revenant le plus souvent étant ceux de « moralité révolutionnaire ») délivrée par un aïeul respectable à une famille étendue que serait le peuple vietnamien.

             Si ce type de relation filiale dans la vie publique peut faire sourire en prenant des airs de coquetterie de vieillard ou crier à la supercherie d’un paternalisme héroïque dérivant d’un culte de la personnalité longtemps caractéristique d’un fanatisme marxiste-léniniste produit d’un lavage de cerveau dès l’enfance, il n’en est rien. Cette conception du pouvoir est profondément ancrée dans la société vietnamienne de par ses traditions multiséculaires. Malgré les ruptures qu’avait provoquées la colonisation française puis la révolution marxiste, la famille et le village restait et reste encore aujourd’hui les deux foyers d’une vie publique conçue comme un principe d’association hiérarchisé selon les préceptes de Confucius. Aussi l’appellation « oncle » ou « bac » en vietnamien (désigne l’oncle plus vieux que son propre père), auquel Ho Chi Minh tenait beaucoup, créait un lien de solidarité tellement fort au sein de la population vietnamienne que même le déluge de bombes américaines ne put le briser. Elle constituait également le sceau de la réussite et de la légitimité populaire du vieux leader alors même que son influence disparaissait peu à peu du processus de décision au sein du Parti.

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L’oncle Ho en visite dans un village de la proche de Hai Duong, 1964.

             La perte de vitesse de l’idéologie marxiste-léniniste orthodoxe dans le Vietnam d’aujourd’hui a conduit le gouvernement d’Hanoï à faire la promotion de la « Pensée Ho Chi Minh[15] » pour la direction des affaires publiques. Si les contours de cette idéologie restent flous, on peut supposer que son usage légitime et permet de résoudre par voie de « praxis » et de pragmatisme le paradoxe (un autre) qui caractérise le régime vietnamien actuel : « l’économie de marché à orientation socialiste[16] » inaugurée lors des réformes du Doi Moi.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/09/02/actualite-declaration-dindependance-vietnamienne-que-sest-il-passe-le-2-septembre-1945/

[2] http://www.nydailynews.com/news/world/minh-north-vietnam-president-dies-79-1969-article-1.2345741

[3] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.290 et 291

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/01/14/guerre-des-images-2-20-septembre-1965-le-pilote-et-la-milicienne-le-laos-au-centre-de-la-deuxieme-guerre-dindochine-le-nord-vietnam-sous-les-bombes-et-le-prisonnier-le/

[5] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.337

[6] Idem, p.314 à 336

[7] voir http://www.landscaper.net/timelin.htm#VIETNAM%20WAR%20STATISTICS et http://www.angelfire.com/ct/ww2europe/stats.html

[8] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.267 à 278.

[9] http://www.nydailynews.com/news/world/minh-north-vietnam-president-dies-79-1969-article-1.2345741

[10] Claude Gendre, La Franc-maçonnerie mère du colonialisme – Le cas du Vietnam, L’Harmattan, 2011, p.122

[11] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.338

[12] Idem, p.338 à 341.

[13] Alain Ruscio, Ho Chi Minh – Textes 1914-1969, L’Harmattan, p.209 à 217

[14] Jean Lacouture, Sur le testament d’Ho Chi Minh. In: Tiers-Monde, tome 11, n°42-43, 1970. Le Vietnam entre la guerre et la paix. pp. 265-268. https://www.persee.fr/doc/tiers_0040-7356_1970_num_11_42_1701

[15] http://vovworld.vn/fr-CH/chronique-du-jour/la-pensee-de-ho-chi-minh-base-et-ferment-de-toute-vie-sociale-440121.vov

[16] https://www.lecourrier.vn/perfectionner-leconomie-de-marche-a-orientation-socialiste/116831.html

Divers/ Poudières en MDC – Le Vietnam, là ou s’accrochent les empires : « île monde » eurasiatique contre thalassocratie dans la théorie globale du « Grand Jeu ».

Afin de clore la série d’articles concernant les litiges territoriaux impliquant Hanoï en MDC, je souhaiterai inscrire ces événements contemporains dans une trame historique plus longue plaçant le Vietnam au centre d’une opposition entre les forces continentales et maritimes : le « Grand Jeu ». A des fins didactiques, le développement de cet article suivra le plan suivant : I) Définition de la théorie du « Grand Jeu », II) son application particulière sur l’histoire du Vietnam..

I) Qu’est ce que le « Grand Jeu » ? 

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Le « fardeau de l’homme blanc », dans la vision coloniale la race blanche devait amener les autres à la civilisation.

On doit l’expression au poète britannique Rudyard Kipling (1865-1936) – auteur du magnifique poème Si … tu seras un homme mon fils mais également père du « White man burden » (« Le fardeau de l’homme blanc »), pendant britannique de la « mission civilisatrice » de Jules Ferry – lorsqu’il décrit les luttes d’influences au Moyen Orient et en Asie centrale entre la Russie d’une part et l’Angleterre et la France d’autre part. Des luttes qui atteindront leurs paroxysmes lors de la guerre de Crimée de 1856, lorsque Paris et Londres estimeront que Moscou nourrit de bien trop grandes ambitions dans le dépeçage de l’empire Ottoman, déjà engagé dans un déclin irrémédiable. La notion est alors très romanesque puisqu’elle mêle l’Orient mystérieux et ses richesses (soies, tapis persans, encens, épices, etc…), les courses à l’exploration des aventuriers intrépides, les intrigues militaires et diplomatiques des espions.

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Halford Mackinder

Toute littéraire qu’elle fut à l’origine, cette conception va largement influencer un des pionniers de la géopolitique mondiale : le britannique Halford Mackinder (1861- 1947). En accord avec les idées de son temps, il est persuadé de la supériorité raciale anglo-saxonne dont il explique la domination par le contrôle des Mers face à une « île monde » divisée. En effet, professeur de géographie à l’université d’Oxford, il se distingue de ses confrères en prônant une vision polaire de la planète. Ainsi projetée, notre Terre offre la vision d’une île géante au centre – le « Heartland », composée de l’Afrique et de l’Eurasie et représentant 2/12ème de la surface du globe – entourée d’un unique océan – 9/12ème du globe – accueillant des îles périphériques moindres – Australie, les Amériques représentant 1/12 ème de la surface terrestre.

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La projection du monde selon la vision de Mackinder. Projeté ainsi on comprend mieux l’opposition de l’île monde entourée des océans extérieurs et des îles périphériques.

Par l’analyse de la constance anglaise à briser toute puissance hégémonique en Europe (Habsbourg, Napoléon, Reich Nazi) et des déferlantes barbares nomades provenant des steppes d’Europe Orientale et d’Asie centrale (Huns et Mongoles notamment), il synthétise un principe qui lui servira de devise : « qui tient l’Europe orientale tient le heartland, qui tient le heartland domine l’île mondiale, qui domine l’île mondiale domine le monde ». Partant, il préconise dans le cadre de la domination mondiale anglaise l’hégémonie maritime et la division du Heartland. Il est en cela l’inspirateur direct de la doctrine « Thalassocratique » de l’amiral américain Mac Mahan auquel nous avons déjà pu nous intéresser[1].

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Nicholas Spykman

          Cette théorie est enrichie par un des disciples de Mackinder : l’Américain Nicholas Spykman. Il reprend les thèses de son « maître » et s’il conserve intact la théorie de domination des Mers, il enrichit la conception originelle en introduisant la notion de « Rimland ». Cette dernière désigne un croissant territorial comprenant l’Europe, le Moyen Orient, le sous continent indien et les bordures littorales extrêmes orientales et enserrant le Heartland. Pour lui c’est dans cette zone que le rapport de force se définit, aussi est il nécessaire pour les forces thallassocratiques excentrées de nouer des alliances ou de contrôler les pays de cette zone pour réduire l’influence du Heartland.

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Le monde selon Nicholas Spykman.

            Par la suite cette thèse du grand jeu a été généralisée par nombre de conseillers américains à la défense, les deux plus éminents étant Kissinger (conseiller spécial de Nixon) et feu Brezinski (ancien conseiller spécial de Carter). C’est d’ailleurs ce dernier qui a posé noir sur blanc dans Le grand échiquier : « Il est impératif qu’aucune puissance eurasienne concurrente capable de dominer l’Eurasie ne puisse émerger et ainsi contester l’Amérique ». Evidemment, devant cette explication on ne peut plus clair de la stratégie américaine, les rivaux russes et chinois réagissent par la poursuite de projets commun afin de tenir en échec les intrigues américaines.

            De ce fait, c’est par ce prisme du « Grand Jeu » qu’il faut comprendre les événements géostratégiques mondiaux depuis la fin de la guerre froide. En plus de battre en brèche l’indigence et/ou la propagande des « experts » médiatiques, il permet de comprendre les articulations des deux axes en opposition : un axe Washington – Tel Aviv – Riyad – Union Européenne (ou plutôt OTAN) contre l’axe Pékin – Moscou – Téhéran. Guerres du Golfe de 1991 et 2003, guerre de Tchétchénie, guerre du Kosovo de 1999, intervention américaine en Afghanistan, guerre de Géorgie de 2008, isolement de l’Iran, « révolutions colorées » des années 2000, coupures de gaz répétées entre la Russie et l’Europe, mise en place de l’Organisation de Coopération de Shanghai, discours des néo-conservateurs américains sur la « nouvelle Europe », « guerre fraîche » entre Moscou et Washington, crise ukrainienne de 2014, « printemps arabes », guerre civile en Syrie, coup d’Etat au Brésil, déstabilisation du Venezuela, etc. toutes ces péripéties dérivent de l’application du « Grand Jeu ».

            A noter par ailleurs que les milles et une richesse de l’île monde ont changé de nature et que l’Asie Centrale, la zone de la Mer Caspienne notamment, est riche en hydrocarbure.

Mais plus important que l’accès direct à ces ressources, c’est leur acheminement qui est central dans la question stratégique. On parle même de « géopolitique des pipelines » dans le sens où ceux ci matérialise les objectifs stratégiques du promoteur[2]. En ce sens on assiste à la concurrence des projets de gazoduc américain –contournant la Russie et permettant le contrôle de l’approvisionnement énergétique des « alliés » européens – et le projet Russe, mis en difficulté par la guerre civile en Syrie et les troubles en Turquie.

Malgré la complexification du monde multipolaire et l’émergence d’acteurs indispensables, il semble bien que ce soit la Chine qui tire son épingle du jeu avec son projet de « nouvelle route de la soie »[3], à condition que celui ci aboutisse.

Si le sujet vous intéresse je vous conseille l’excellent blog de Christian Greiling dédié à la question : http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2015/06/le-grand-jeu-cadre-theorique.html ainsi qu’un de ses articles pour la revue Conflits : http://www.revueconflits.com/le-nouveau-grand-jeu-bonus/

Mais resserrons la focale sur le Vietnam.

 II) L’influence de la théorie du « Grand Jeu » sur l’histoire vietnamienne.

Dans le cadre théorique du « Grand Jeu », il convient d’apporter quelques précisions d’ordres géographiques sur le Vietnam.

Le pays est situé dans à l’extrême Est de l’ « île monde » eurasiatique. Il se distingue par la longueur de sa frontière maritime (3260km) et sa forme en « S » s’étirant sur 1650 km du Nord au Sud. Coincé entre la MDC du Sud et la cordillère annamitique, il est en cela un « balcon sur le pacifique » dont le coefficient de maritimité (ratio côtes/superficies terrestres) est comparable à celui de l’état insulaire malaisien.

Cette influence maritime place une part importante des enjeux économiques vietnamiens vers la mer : la pêche représente 7% du PNB et 4,5millions d’emplois et l’exploitation du pétrole off-shore pèse pour un quart du budget de l’Etat et 24% du PNB du pays.

Malgré ce patrimoine maritime, le pays souffre d’une certaine carence structurelle (surcapacité des infrastructures) l’empêchant de s’insérer de manière optimale dans le trafic mondial des containers[4].

En dépit de son caractère maritime le pays est cependant attelé à l’île monde pour trois raisons relativement simples : 1) la MDC du Sud est une mer semi fermée suffisamment poissonneuse pour ne pas avoir à pratiquer la pêche hauturière, 2) l’invasion puis la menace constante de la Chine, la Nam Tien et les guerres civiles ont constamment maintenu l’attention des gouvernements vietnamiens sur le continent[5], 3) la façon dont les Vietnamiens se représentent leur pays à l’âge pré colonial est calqué sur la vision chinoise se considérant elle même comme une puissance terrestre[6]. Dans la vison de Spykman, le Vietnam est un état faisant partie du Rimland, c’est à dire un état à désolidariser des pays du Heartland, ici la Chine.

Ainsi, bien jouissant d’une indépendance relative du fait des liens de vassalité plus ou moins lâche avec son grand voisin du Nord, le Dai Viet ne sort de la sphère d’influence du Heartland qu’à partir du moment où la France, alors puissance thallassocratique, arrache le pays de force après que les deux guerres de l’opium aient ouvert à coup de canon les portes de la Chine. Nous avons déjà pu le voir, la présence française sur la péninsule indochinoise est à la fois le fait d’une œuvre évangélisatrice relativement ancienne mais également parce que le Vietnam, par la longueur de sa côte, fournit une excellente « tête de pont » pour la France dans le but d’accéder aux richesses extrêmes orientales[7]. Dans le même ordre d’idée, la colonie indochinoise est industrielle et vue comme une pourvoyeuse de matière première à la métropole excentrée.

Or c’est précisément cet éloignement entre les extrêmes Ouest et Est de l’île monde qui va faire de l’Indochine Française la seule colonie de l’Empire à être du côté Vichyste durant la totalité de la seconde guerre mondiale. Le chaos que provoqua le départ des Japonais sera dès lors favorable au développement de l’influence soviétique – l’URSS étant alors la quintessence du Heartland en regroupant la Russie et les républiques turcophones d’Asie centrale – et chinoise (à travers le PCC). Le Viet Minh étant la seule formation politique à avoir les moyens de proclamer l’indépendance puis de l’obtenir par les armes, le rapport de force en place s’aligne sur la logique de la guerre froide opposant les communismes soviétiques puis chinois à la puissance coloniale d’outre mer française ainsi qu’aux Etats Unis, nouvel hégémon thallassocratique depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. A noter que dès 1950 l’influence (le contrôle ?) des communistes chinois sur leurs homologues vietnamiens était déjà décisive.

            Cette vision est largement renforcée par les doctrines stratégiques américaines de « Containment » et de « Roll Back »[8], censées contenir l’émergence communisme venue du centre du Heartland. Sur le théâtre Sud asiatique, cela correspond en fait à la mise en place de l’ASEAN en 1967. Cette organisation représente quasi parfaitement l’opposition terre/mer dans le sens où elle compte un pays continental pour quatre pays insulaire (Thaïlande contre Malaisie, Indonésie, Philipines, Singapour), le tout s’opposant à la péninsule indochinoise sous menace communiste.

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L’opposition entre l’ours soviétique et l’oncle Sam durant la seconde guerre mondiale. Le premier s’étend du continent vers les mers tandis que le second tente de le repousser dans le sens inverse

            Ayant financé la défaite française (plus de la moitié du budget de guerre à partir de 1954), les Américains pensaient avoir stabilisé le partage Heartland/Thallassocratie au Vietnam avec les Accords de Genève partageant le pays en deux (et ce en même temps que la Corée dont la question n’était toujours pas réglée). Mais c’était sans compter sur les hommes d’Ho Chi Minh dont le mot « unité » avait été l’un des maitres mots contre les Français.

            Au final la seconde guerre d’Indochine verra le retrait américain et l’unification du pays sous la coupe du Nord Vietnam sous influence chinoise et soviétique. Mais celle ci aura aussi eu un effet indirect : la préparation de la troisième guerre d’Indochine qui signera la fracture irrémédiable du bloc communiste mais également la division du Heartland. En effet l’intervention américaine au Cambodge en 1970 ainsi que le rapprochement entre Washington et Pékin sur fond de tensions sino – soviétiques en 1972 provoquera l’accès au pouvoir des Khmers Rouges alliés de la Chine Popualires. Il faudra attendre 1979 pour que l’habileté de Kissinger transforme une défaite américaine traumatisante en une victoire diplomatique déchirant le camp socialiste et maintenant le Viêtnam sur le pied de guerre jusqu’en 1991. Certains estiment d’ailleurs que le « délai raisonnable » évoqué par Nixon lorsqu’il avait promis le retrait des GIs lors de l’élection présidentiel de 1969 a correspondu au temps nécessaire à la mise en place de la diplomatie américaine pour transformer le théâtre Indochinois en champs de bataille entre les deux géants marxiste-léniniste[9]. Allié à Moscou, le Vietnam reste donc rattaché à une puissance du Heratland.

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Mao Tse Toung rencontre Richard Nixon à Pékin en 1972.

            La situation changera lors de l’effondrement de l’URSS. Le Vietnam isolé doit se trouver de nouveaux partenaires diplomatiques. Cet état de nécessité allié à la préoccupation pour les régimes marxistes – léninistes vietnamiens et chinois aboutirent à la réunion de durant laquelle les PC des deux états se sont entendus pour un soutien mutuel afin de survivre à la fin de l’ère soviétique. De fait l’ouverture du marché vietnamien aux produits chinois ainsi que l’entente des deux PC pour se maintenir au pouvoir implique indubitablement le retour d’un certain lien de vassalité entre les deux pays : le Vietnam est rattaché à un Heartland que l’on peut qualifier d’unifier autour du partenariat russo-chinois matérialisé par l’organisation de coopération de Shangaï (qui a même réussi à inclure l’Inde récemment).

            De fait, Hanoï subit, comme nombre de ses voisins du Sud Est asiatique, le pouvoir d’attraction chinois (le revirement le plus impressionnant étant celui du président Duterte aux Philipines) en passe d’être facteur d’unité en Eurasie et ce notamment par l’initiative One Belt One Road (nouvelle route de la Soie). Couplé avec le retrait américain (échec du traité transpacifique et retrait américain de l’APEC), la situation internationale montre un reflux des forces thallassocratiques face à l’ « île monde » et ce à tel point que les forces continentales se jettent à l’assaut des mers.

            Au final, après la parenthèse tallassocratique française puis américaine qui détacha le Vietnam de l’influence chinoise et donc du Heratland, il semble que le pays soit aujourd’hui contraint par les règles du Grand Jeu à rejoindre l’unité eurasiatique.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[2] https://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RIS_065_0051

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/08/actualite-quelle-place-pour-le-vietnam-dans-le-projet-chinois-de-nouvelle-route-de-la-soie/

[4] Nathalie Fau, La maritimisation de l’économie vietnamienne : un facteur exarcerbant entre le Vietnam et la Chine en mer de Chine méridionale ?, dans : Hérodote 2ème trimestre 2015, n°157, « les enjeux géopolitiques du vietnam », p.43.

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/18/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-leffondrement-de-la-chine-e/

[8] Le « Containment » est une stratégie politique américaine mise en place en 1947 et visant à stopper l’extension de la zone d’influence soviétique après la seconde guerre mondiale.

Le « Roll back » est une doctrine politique américaine mise au point par Eisenhower à partir de 1952 visant, après l’avoir contenu, à refouler le communisme.

[9]https://www.cairn.info/revue-relations-internationales-2008-3-page-53.htm et http://yetiblog.org/index.php?post/2470

Défi 30 jours/30 articles #10 – Opium – Source de l’installation des occidentaux en extrême orient et fléau en Asie du Sud Est en général et au Vietnam en particulier.

Ambiance Musicale : Opium – Chant des Troupes de Marine (ou la version de Jacques Dutronc selon les gouts).

« L’homme qui, s’étant livré longtemps à l’opium, a pu trouver, affaibli comme il l’était par l’habitude de son servage, l’énergie nécessaire pour se délivrer, m’apparaît comme un prisonnier évadé. » Charles Baudelaire dans Les Paradis Artificels (1860).

 

            L’histoire de l’opium est toute à fait centrale dans l’histoire de l’Asie et du monde et constitue un élément de représentation de l’orient mystérieux et fascinant à travers la littérature coloniale (réaliste ou décandentiste) le présentant comme la « fée brune » ou la « divine drogue » (dont Jean Cocteau sera un ardent défenseur, l’œuvre la plus conséquente est langue française est certainement celle de Jules Boissières). Il était tellement connu et iconique que Marx l’utilisa dans le fameux passage où il estime que « la religion est l’opium du peuple ».

fumerie d'opium
La fumerie d’opium fut longtemps un des masques de représentation de l’Asie extrême orientale et ce en se basant notamment sur le préjugé que les Chinois seraient opiomane par nature. Ici la fumerie d’opium dans « Tintin et le lotus bleu ».

            En effet il faut bien comprendre que l’opium n’était que d’usage marginal avant l’arrivée des marchands occidentaux et notamment anglais après leur conquête des Indes. C’est en effet à cette occasion que les britanniques, exportant leur opium en Europe mais aussi et surtout en Chine (où il y eu certainement le plus grand phénomène de masse d’opiomanie[1]), imbriquèrent définitivement le commerce de drogue dans la mondialisation stricto sensu (c’est à dire correspondant à des échanges de marchandise sur grande distance) tandis que l’industrie chimique se développait en même temps que la pharmacopée. La combinaison de ces facteurs aboutit rapidement à une classification arbitrair des drogues (alors dominé par la coca, le cannabis et l’opium) elle même source de prohibition/autorisation différentes selon les états, pouvant dès lors devenir une source de conflit (pour aller plus loin je vous conseil l’excellent article de Pierre Arnaud Chouvy et de Laurent Laniel sur le sujet)[2].

            C’est ainsi que se heurtèrent les empires britanniques, voulant développer leur commerce et leur influence, et chinois, ayant interdit très rapidement son usage en Chine devant les ravages constatés. Sur la base d’un différent à propos du commerce d’opium, l’asie orientale fut ouverte à la colonisation par la force[3].

            Ainsi l’arrivée des Français au XIXème siècle correspondit à l’accroissement de l’opiomanie en Indochine.

            Voulant capter les gains tirés du commerce de l’opium par les congrégations chinoises (ayant monnayé le monopole sur ce commerce avec l’empereur vietnamien en 1865[4]), il est d’abord affermé[5] puis exercé en régie directe à partir de 1897. La production locale étant basse ou de qualité aléatoire, les autorités coloniales importent de l’opium anglais produit dans les Indes. Son apport dans le budget colonial fut très variable en passant de la place de monopole le moins rentable jusqu’à 1937 à celui de plus rentable en constituant près de 15% des revenus de l’Etats Indochinois[6]. Bien que fortement décrié par la morale en métropole et par les révolutionnaires vietnamien (Ho Chi Minh en fera un thème centrale dans Le procès de la colonisation française dans le chapitre II : L’empoisonnement des indigènes et le chapitre XII : Le réveil des esclaves[7]), ce monopole constituait moins un fléau économique que le monopole sur le sel où l’alcool, privant de travail certains paysans et soumis à des quotas d’achat par le gouvernement colonial[8].

carte postale
Carte postale française représentant un fumeur d’opium « annamite ».

            La situation changea lorsque les troubles pré-révolutionnaire en Chine dans les années 20 firent le bonheur des seigneurs de guerre locaux qui profitèrent de l’occasion pour lancer un trafic d’opium à destination de l’Indochine d’une ampleur telle que les douaniers français ne purent la contrecarrée.

            L’arrivée des Japonais en Indochine en 1941 accentua le chaos dans les régions montagneuses du Nord du Laos ou du Vietnam. En effet la colonie ayant prêté allégeance au régime de Vichy, les liens avec la métropole ainsi qu’avec l’empire Anglais des indes furent coupés. Dès lors la production locale connue un développement impressionnant passant de 7,5 tonnes produits environ à un peu plus de 60 tonnes entre 1940 et 1944[9].

            Sous les pressions de la commission anti drogue des nations unies, la France s’engagea en 1946 à supprimer le commerce de l’opium en 1950[10].

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Femme Hmong dans un champs de pavot (pays inconnu). Pour pousser le pavot a besoin d’une température douce inconnue dans les zones de plaine en Asie du Sud Est. Le latex produit par le pavot est à l’origine de l’opium.

Sans le contrôle des douaniers, l’opium (notamment venant de la zone Hmong à cheval entre le Laos, le Vietnam et la Chine) fut dès lors un objet de lutte entre le Viet Minh, les services de renseignements français et des bandes organisée chinoises (officiellement rattachées à la Chine nationaliste CAD Taïwan) afin de financer leurs activités. C’est lors de cet épisode que les futurs chimistes corses de la French Connection ont fait leur classe en tant que chimiste[11].

 

            Le schéma se répéta lorsque les américains lancèrent la deuxième guerre d’Indochine et que la CIA se servit du commerce de l’héroïne ou de l’opium pour financer ses « opérations spéciales »[12]. Seulement la mise en place de la logistique américaine fit changer la dimension du trafic : à coup de corruption massive dans les effectifs de l’US Army, plusieurs tonnes d’héroïne (élaborée sur la même base que l’opium) entrèrent sur le marché américain à un prix défiant toute concurrence. Cette partie de l’Histoire a

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Affiche du film American Gangster. Il est basé sur l’histoire vrai du trafiquant Frank Lucas (Denzel Wahington), importateur d’héoïne via le circuit logistique de l’US Army

notamment fait l‘objet d’un film à grand succès : American Gangster avec Russel Crowe et Denzel Washington. Par ailleurs les GIs devenaient héroïnoman au Vietnam (où la dose se vendait pour une somme dérisoire) et ramenaient au pays leurs besoins et leurs maladies se transmettant par l’injection. Aussi, lorsque Nixon accéda au pouvoir en 1969 il déclara la toxicomanie « ennemi publique N°1 » des Etats Unis.

 

            Après 1975, la situation économique du Vietnam, plutôt mauvaise, et le départ des américains et de leur aide financière firent chuter la consommation intérieure. Dans le même temps afin de contrôler le trafic et de faire disparaître un symbole maudit de la domination coloniale, le pays se dota d’une législation drastique.

            Sur le plan régional, la montée des tensions entre Soviétiques et Chinois provoquèrent la 3ème guerre d’Indochine et eut pour effet direct la fermeture du pays, la concentration de colons vietnamiens à la frontière avec le Laos et la Chine afin de contrôler le pays Hmong du Vietnam, la persécution des Chinois du Vietnam (les Hoa) et le maintien d’une force armée importante sur le front Nord-Nord Ouest. L’ensemble de ces facteurs asséna un coup brutal au trafic qui fut dès lors maitrisé.

            La situation changea à partir de l’ouverture du pays à l’occasion du Doi Moi en 1986 et de la normalisation des rapports avec la Chine. La fin de la crispation vietnamienne sur la frontière Nord entraine un retour de l’opiomanie/heroïnamie au Vietnam sensible dès les années 1990.

            A partir de 1992 le Vietnam se dota d’une des législations les plus dures du continent (et pourtant des pays comme Singapour, la Malaisie ou la Thaïlande font déjà fort) mais ne put empêcher la recrudescence des cas d’addiction et des crimes associés au trafic[13]. Le pays compte un nombre (en augmentation) d’environ 200 000 héroïnomane/opiomane et les structures pour leur prise en charge demeurent extrêmement insuffisante (seulement 60 000 places d’accueil d’après l’ONU[14]). Les principaux consommateurs de drogues au Vietnam sont les jeunes issus des milieux très favorisés et pouvant de ce fait se payer les doses.

les terr de l'opium, P.A Chouvy
Le « Triangle d’Or » d’après Les territoires de l’opium de Pierre Arnaud Chouvy.

Il faut ici rappeler que le Vietnam est parfois inclût dans le « triangle d’or », dénomination de la zone entre le Laos, la Thaïlande et la Birmanie concentrant la deuxième plus grosse production d’héroïne après le « croissant d’or » (regroupant Turquie, Iran, Pakistan et surtout Afghanistan). Du fait de son isolement géopolitique jusqu’à une date récente, l’Etat Birman gèra lui même la production et la distribution de l’héroïne ou de l’opium[15].

 

            La proximité avec cette source de drogue peu chère et la marge que peuvent espérer les trafiquants impliquent ainsi une corruption à grande échelle que les pays d’Asie du Sud Est, bien qu’en fort développement économique, peine à contenir, du fait à la fois de leur pauvreté et des problèmes d’ordre institutionnels, la corruption des forces de l’ordre. Ainsi, bien que depuis le régime n’ait rien laissé filtré, il apparait que les provinces d’une Nord Ouest du Vietnam souffrent d’une corruption endémique en raison des trafics de stupéfiants. Le dernier cas de condamnation d’officielle que j’ai pu trouvé remonte à 1996[16]. Ainsi malgré les renforts d’arsenaux législatif et policier, l’arrêt du trafic de drogue dans la région ne passera pas sans une réforme du système anti-corruption lui même.

résumé opium héroïne
Production et consommation d’opium et d’héroïne dans le monde en 2008 (d’après l’agence russe de lutte contre les stupéfiants).

            De la même façon il semble que la consommation des pays d’Asie du Sud Est, Vietnam compris, soit liée au développement du tourisme sexuel et du narco-tourisme dans la région[17]. C’est notamment sous cette impulsion que la méthadone et les drogues de synthèse en général font irruption en masse dans la région[18].

[1] https://www.cairn.info/revue-a-contrario-2003-2-page-6.htm

[2] https://www.cairn.info/revue-herodote-2004-1-page-7.htm

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2016/10/01/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-iii-la-situation-revolutionnaire-en-chine-fin-xixeme-debut-xxeme/

[4] Pierre Brocheux, Une histoire économique du Vietnam 1850-2007, Les Indes savantes 2009, p.116, résumé disponible sur Vinagéo : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/08/1211/

[5] L’affermage est le contrat par lequel le contractant s’engage à gérer un service public, à ses risques et périls, contre une rémunération versée par les usagers. Le concédé, appelé fermier, reverse à la personne publique une redevance destinée à contribuer à l’amortissement des investissements qu’elle a réalisés.

[6] Pierre Brocheux, Une histoire économique du Vietnam 1850-2007, Les Indes savantes 2009, p.52

[7] Œuvre disponible sur http://classiques.chez-alice.fr/start/ho00.html

[8] Idem.

[9] http://www.ipsnews.net/1996/07/vietnam-drugs-colonial-era-opium-trade-still-haunts-hanoi-today/

[10] http://www.alternatives-economiques.fr/lopium-monopole-colonisateur/00071351

[11] http://www.ipsnews.net/1996/07/vietnam-drugs-colonial-era-opium-trade-still-haunts-hanoi-today/

[12]https://books.google.com.vn/books?id=eA3FksMxNq0C&pg=PA128&lpg=PA128&dqlitique+de=g%C3%A9opo+la+drogue+vietnam&source=bl&ots=6lOkwyl9uJ&sig=zVSSaoaLN1Fs831dLthqOyVv3qw&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjZ8NSkrfDRAhVLpJQKHX7JDJgQ6AEIUzAJ#v=onepage&q=g%C3%A9opolitique%20de%20la%20drogue%20vietnam&f=false

[13] http://www.thenational.ae/world/southeast-asia/17-arrested-in-drugs-crackdown-in-vietnam

[14] https://www.unodc.org/docs/treatment/CoPro/Web_Viet_Nam.pdf

[15] https://www.cairn.info/revue-herodote-2004-1-page-7.htm

[16] http://www.albionmonitor.com/9611a/vietdrugs.html

[17] http://cannabis.free.fr/articles/98fr3.pdf et http://www.sinoptic.ch/ceria/textes/2000_Laos.Rapin.pdf

[18] http://www.site-vietnam.fr/vietnam-hausse-inquietante-de-la-consommation-de-drogue-a-ho-chi-minh-ville/

Défi 30 jours/30 articles #9- Indochine – Un mot pour une multitude de représentations.

             La notion d’Indochine n’a rien d’évidente dans le sens ou le terme s’est chargé de plusieurs représentations successives sans que la dernière acception remplace complètement la précédente.

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Le géographe Conrad Malte Brun (1775-1826). Séduit par les idéaux de la Révolution Française et par Napoléon, il émigre en France et participe activement à la synthèse des savoirs des missionnaires jésuites sur la « zone entre Inde et Chine. »

Le mot nait sous la plume d’un géographe français d’origine danoise Conrad Malte-Brun en 1804 dans le Tome XIII de Géographie mathématique, physique et politiques de toutes les parties du monde (16 volumes). Ce dernier porte une conception dans la droite ligne des Encyclopédistes en ce qu’il tente de dépasser les concepts géographiques d’Etats, frontières et de peuple en mettant au point une géographie scientifique, descriptive et rationnelle en se basant sur des fondements topographique, économiques, anthropologiques ou encore religieux[1]. Il est en cela l’un des fondateurs de la prestigieuse Société de Géographie de Paris, longtemps restée très influente en Europe. Le néologisme Indo-Chine repose sur l’intuition de l’existence d’un espace mêlant les influences indiennes et chinoises sans les reproduire exactement.

            Cette conception est renforcée par les travaux du géographe écossais John Leyden en 1810. Travaillant à la prise de possession scientifique de « l’Hindouistan » (à cette époque Inde, Pakistan, Népal, Bangladesh) par les Britanniques, il publie   Comparative Vocabulary of the Burma, Malayu and T’hai Languages dans lequel il parle des « Indo-Chinese and East-insular Languages » et de « The Indo-Chinese Continent » en appuyant sur le fait que cet espace, bien que composé de peuples très différents les uns des autres, présente la particularité anthropologique et linguistique d’avoir subit une très grande influence de l’Inde et/ou de la Chine sans être assimilé. Il insiste notamment sur les emprunts en termes religieux, juridiques et moraux.

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Première page du Précis de Malte Brun. Il figure parmi les premiers écrits géographiques résolument tourné vers l' »universalisme » du mouvement des Lumières et exerce une grande influence en Europe après l’ère napoléonienne.

            Malte-Brun fixera définitivement le contenu du terme en publiant son Précis de Géographie Universelle entre 1810 et 1829 (d’ailleurs pendant longtemps ouvrage de référence largement « pillé » par le reste de la discipline). Dans le Tome IV dudit ouvrage, livre 72, l’Indo-Chine est central dans Description générale de l’Inde extérieure ou de l’Indo-Chine. Description spéciale de l’Empire des Braghamans ou Birmans . Comme Leyden (qu’il cite d’ailleurs), il applique une nomenclature géographique rigoureuse et précise pour cerner l’homogénéité d’un espace décrit uniquement comme interface entre les berceaux de civilisation chinoise et indienne sur le continent. Dès lors les dénominations antérieures d’ « Inde au delà du Gange » ou d’ « Inde extérieure » sont abandonnées car manquant de précision et trop « indocentré ». La partie insulaire du Sud Est asiatique (Phillipines, Indonésie, Malaisie, Timor Oriental), dit « Insulinde » est également retranchée pour ne conserver que la Birmanie, le Siam/Thaïlande, le Laos, le Cambodge et le Dai Viet/Viet Nam. Dans son travail Malte-Brun établit un spectre relativement précis du degré d’imprégnation des cultures indiennes et chinoises des peuples composants l’espace en appuyant, encore une fois, sur la partie anthropologique et linguistique.

            La mise en place de ce vocable pour le moins élastique devient un point de rupture dans la géographie de l’époque en rompant avec la conception extensive de l’Inde héritée d’Alexandre le Grand et présente dans la conception ptolémaïque de la géographie. Ainsi de nombreux vocables de cette nature voient le jour comme « Indonésie » ou « Insulinde ».

            L’avènement de la désignation Indo-Chinoise n’est alors pas (encore) liée à un projet d’expansion impériale mais est un résultat rationnel de l’analyse de la masse d’information offerte par les nouvelles fréquences et intensités des contacts avec la région par la voie du commerce ou des missions religieuses. Il correspond à la nécessité scientifique pour les européens de différencier cet espace spécifique entre les 2 blocs civilisationnels monolithiques chinois et indiens, culturellement bien établi et même quasi légendaire.

            Bien que largement adopté au cours du XIXème siècle, le mot subit un dédoublement sémantique avec la montée en puissance du commerce britannique et de la concurrence européenne sur le plan coloniale. En effet la « tyrannie de la géographie » place l’espace indochinois entre l’Inde, déjà occupée par les britanniques, et l’immense Chine dont les ports ont été ouverts de force au commerce lors des deux guerres de l’opium[2].

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Carte de l’Indochine française, fin du XIXème siècle.

            Dès lors la géopolitique prends le pas sur la science géographique et la fondation en 1887 de « l’Union Indochinoise » française, reprenant certainement le vocable de Malte Brun pour entretenir le malentendu entre l’espace géographique et le territoire colonial pour maximiser l’effet de la prise de possession française (bien que n’y figure pas le Siam et la Birmanie). Le trait d’union entre les deux mots est supprimé comme pour mieux exprimer sa réduction officielle à un nouvel Etat colonial. En effet la dénomination « Indochine Française » se transforme peu à peu en seul « Indochine », rétrécissant ainsi le sens géographique originel du terme. Cependant la longue période de flottement durant lequel les deux orthographes (Indo-Chine et Indochine) coexistent montre que ce changement n’est pas brutal et encore moins évident.

Cependant la période de l’entre deux guerre et l’émergence de la politique de coopération franco-annamite, censée être un contre feux aux nationalismes indigènes alors en ébullitions[3], engendre un renforcement de l’identité indochinoise dans laquelle les sujets coloniaux doivent se fondre sous la direction bienveillante de la France : « Notre œuvre a été telle dans le pays, nous y avons créé de toutes pièces une telle unité que nous avons formé une véritable nation, « une et pas divisible ». Indochine en deux mots voudrait dire : pays sans nom situé entre l’Inde et la Chine. En un seul mot, il désigne une vraie nation aux intérêts, absolument lié qui réunit une série de peuples sous un seul drapeau. Et c’est une grande gloire pour la France d’avoir su créer un peuple nouveau[4] » .

La systématisation – voir même l’emploi forcé – à laquelle les autorités françaises veulent aboutir déclenchera même une mini crise diplomatique lorsque des marchandises en provenance de la colonie française seront confisquée au motif que la traduction du mot sino-vietnamien « Tong – Yang / Dong Zuong » signifiant littéralement « mer orientale » et désignant les territoires bordant l’actuelle mer de Chine y compris le Japon et que la Chine et le Japon était alors en conflit sur le plan commercial.

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Affiche du « pré-parti communiste indochinois » qu’est la parti communiste vietnamien (1930).

            Toute coloniale qu’elle puisse être, l’Indochine est néanmoins le terme sous lequel réfléchit l’ensemble des nationalistes –quelques soient leur tendance – et notamment les Vietnamiens pour lesquels la colonisation française est sans aucun doute un atout pour étendre leur influence sur les pays voisins[5].

Toutefois elle présente un paradoxe pour les Vietnamiens étant donné que l’Indochine est composée de 5 « pays » dont 3 sont des régions et l’ancien Vietnam. Les nationalistes hésitèrent pendant un long moment entre le choix d’une représentation nationale et indochinoise. Au final il ne purent s’affranchir de la notion qu’en l’intégrant à leur représentation.

La question ne s’est même pas posée pour les communistes vietnamiens étant donné que les directives du Komintern[6] pour la révolution nationale dans les pays colonisés devaient impérativement épouser les contours de l’Etat coloniale. Ainsi le Parti Communiste Vietnamien fondé en février 1930 par Ho Chi Minh à Honk Kong dut être rebaptisé en Parti Communiste d’Indochine en octobre de la même année[7].

Cependant, malgré une vive propagande, les communistes vietnamiens, très en avance en terme d’organisation et de cadres, ne réussirent guère à attirer les khmers et les laos au sein de ce PCI[8]. La préparation de la révolution nationale se représentait donc sur l’espace indochinois mais souffrait d’un cruel déséquilibre de représentation.

Partant, le PCI et les activités de subversion et de propagande qu’il entreprenait avaient pour théâtre l’Indochine entière alors même que le Parti était ultra dominé par les Vietnamiens.

Ainsi lorsque la Sureté française réprima durement les mouvements indépendantistes dans les années 30, le PCI n’a survécu qu’avec une logistique et des moyens très limités en terme de cadres et de réseau.

De cette façon lorsque les japonais débarquèrent en Indochine vichyste et que la ligne soviétique imposait la lutte contre les « facistes » japonais par un jeu d’alliance, le cadre indochinois ne parut pas souhaitable et Ho Chi Minh fonda le Front Viet Minh en 1941 afin de rallier toutes les factions indépendantistes vietnamiennes.

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Milice du Pathet Lao alliée au Viet Minh puis à la guérilla communiste durant les deux premières guerres d’Indochine. Malgré les différences de cultures entre Laos et Vietnam, les organisations marxistes misèrent sur la pauvreté paysanne et les volontés d’indépendance pour occuper une bonne moitié du Laos durant la première guerre d’Indochine.

En parallèle le PCI sous domination vietnamienne continue à former des cadres issus du Laos et du Cambodge. Ces cadres vont petit à petit noyauter les partis indépendantistes cambodgiens et laotiens pour former les formations Pathet Lao et Khmer Issarak lors de la première guerre d’Indochine. La parenté des organisations et la prépondérance politique et démographique vietnamienne au sein du mouvement révolutionnaire impliquèrent une grande influence – voir un contrôle – des communistes vietnamiens sur le mouvement.

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Schéma de la piste Ho Chi Minh nécessaire à l’effort de guerre communiste au Sud et empruntant les jungles laotiennes et cambodgiennes pour déjouer le dispositif aérien américain et Sud Vietnamien.

Ainsi la superposition des liens (économiques, culturelles avec la francophonie) créés par la colonisation française et la mise en place d’un théâtre d’opération comprenant le Vietnam, le Laos et le Cambodge créa une Indochine « de fait » liant les pays entre eux. De cette façon la guerre américaine au Vietnam fut dans une large mesure indochinoise dans le sens où l’ancien espace colonial fut le théâtre des opérations pour le Viêt Cong et pour les Américains (piste Ho Chi Minh passant par le Laos et sanctuaire Viêt Cong au Cambodge).

De la même façon les divergences sino-soviétiques apparues dans les années 60 laissèrent place à la violence guerrière en 1979 lorsque les Vietnamiens envahirent le Cambodge et que les Chinois attaquèrent le Vietnam, inaugurant ainsi la 3ème guerre d’Indochine.

Le terme conserva ainsi une certaine actualité jusqu’au règlement de la situation en 1990 par la normalisation des rapports sino-vietnamiens pour laquelle le retrait des troupes vietnamiennes du Cambodge était une condition préalable sine qua none.

Aujourd’hui encore l’aspect indochinois se fait sentir dans les relations entre le Laos, le Vietnam et le Cambodge étant donné la parenté des partis communistes dirigeants et la position relativement dominante du Vietnam.

Il est à noter que pendant que le glissement sémantique du mot Indochine (de la région géographique à l’entité coloniale française), une nouvelle dénomination s’installait progressivement pour le remplacer : l’Asie du Sud Est.

Le terme est relativement ancien et connaît un développement au coup par coup pour finir par s’imposer dans le milieu des années 40 quand les Alliés fondent le Commandement du Sud Est Asiatique (Southeast Asia Command) en collant à la vision impérialiste japonaise d’invasion alors à la manœuvre dans la zone[9].

L’appellation Asie du Sud Est est également présente dans le lexique des géographes et anthropologues européens issus de nations non intéressées par les intrigues coloniales dans la région (Allemand, Autrichien, pays d’Europe du Nord) à partir de 1839.

Il se trouve également que les découvertes archéologiques des missions occidentales dans les différents pays du Sud Est asiatique a mis à jour l’existence de civilisations locales proto-chinoise et proto-indienne dont la parenté ne fait aucun doute (on a déjà parlé des découvertes de ces proto civilisations avec la découverte des ruines de Dong Son dans un article précédent[10]).

« Asie du Sud Est » est aujourd’hui la dénomination officielle de la zone renvoyant définitivement le terme Indochine à la présence coloniale française dans la région et à ses effets directs sur les relations entre les pays formant l’Union Indochinoise.

[1]Daniel Hémery, Inconstante Indochine… L’invention et les dérives d’une catégorie géographique, Revue française d’histoire d’outre-mer, Année 2000, Volume 87, Numéro 326 pp. 137-158

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/03/defi-30-jours30-articles-6-collaboration-franco-annamite-la-tentative-dessouffler-lessor-nationaliste-en-indochine/

[4] Journal «L’avenir du Tonkin » du 2 mars 1931

[5] Voir collaboration franco-annamite et le livre de Christopher E Goscha, Indochine ou Vietnam ? : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/indochine-ou-vietnam-christopher-e-goscha-vendemiaire-edition-2015/

[6] Le Komintern est l’institution soviétique destinée à la propagation de la révolution bolchévique dans l’ensemble des pays du globe. Chaque faction voulant établir un pays sur le modèle soviétique devait prêté allégeance au Komintern.

[7] Pour connaître le détail de cette partie charnière de l’histoire vietnamienne voir Céline Marrangé, Le Communisme Vietnamien, Presse de Science Po, 2012, p.80 à 90.

[8] Christopher E Goscha, Indochine ou Vietnam ? , Vendémiaire, 2015, p.89

[9] Daniel Hémery, Inconstante Indochine… L’invention et les dérives d’une catégorie géographique, Revue française d’histoire d’outre-mer, Année 2000, Volume 87, Numéro 326 pp. 137-158

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/05/reponse-au-lecteur-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques/