Fiche de Lecture #17 – Le Vietnam : une histoire des transferts culturels – Hoai Huong Aubert-Nguyen et Michel Espagne – Demopolis – 2010

Les auteurs :

L’ouvrage à l’étude est le fruit de la coopération de plusieurs auteurs, dans leur grande majorité des universitaires, sous la direction de Hoai Huong Aubert-Nguyen et Michel Espagne.

Photos de Hoai Huong Nguyen - Babelio.com

Hoai Huong Aubert-Nguyen est une romancière et poète vietnamienne de langue française. Doctorante en littérature comparée à Paris-X Nanterre (2005), elle fut également enseignante en lettres classique et comparées avant de se tourner vers la communication. En plus du livre qui nous intéresse aujourd’hui, Aubert-Nguyen a publié 3 romans et 2 recueils de poésie.

Les contributeurs | Patrimoines Partagés - France Vietnam

Michel Espagne est un historien français spécialisé dans le germanisme et l’histoire de la culture. Il s’est notamment spécialisé dans l’étude des transferts culturels entre la France et l’Allemagne via les universités et les échanges commerciaux entre le XVIII et le XIXème siècle. Il est aujourd’hui le directeur du laboratoire d’excellence (Labex) TransferS, un réseau de 14 unités mixtes de recherche concernant les transferts culturels rattachées à l’Ecole Normale Supérieure, au Collège de France ainsi qu’au CNRS. Son œuvre comprend la publication d’une quinzaine de livre, la direction d’une trentaine d’ouvrages collectifs ainsi que de nombreuses participations à l’écriture de revues spécialisées.

Le livre :

 

Le Vietnam - i6doc

              Le Vietnam : une histoire des transferts culturels est un recueil des contributions présentées lors d’un colloque tenu à l’Ecole Normale Supérieure et à la Bibliothèque Nationale de France du 4 au 6 juin 2014 à l’occasion de l’année France-Vietnam organisée par l’Institut français.

Afin de circonscrire leur champ de réflexion, les deux directeurs de publication posent un constat relativement simple concernant les représentations du Vietnam. Ces dernières se forment généralement autour de deux axes principaux et antagoniques qui seraient 1) la vision d’un pays onirique et magnifié constitué autour d’une civilisation ancienne et mystérieuse, sorte de succession de sensations entêtantes parfois tordues par l’exotisme colonial ou touristique et 2) les guerres d’indépendance et de réunification au cours de la seconde moitié du XXème siècle. A noter d’ailleurs que le deuxième axe est lui-même porteur de deux visions opposées : la première mettant en lumière l’héroïque combat anticolonialiste puis anti-impérialiste des insurgés communistes en occultant l’ensemble des dérives totalitaires qu’ils entrainèrent ; la seconde glorifiant les sacrifices faits dans le sens d’une société plus libre et démocratique mais moins regardante sur les liens de subordinations qu’ils impliquaient. Chacune de ces visions fut soutenue par une large palette de supports culturels, certaines œuvres ayant même forgé une mémoire dominante comme Apocalypse Now de Francis Ford Coppola ou L’amant de Marguerite Duras.

En plus de laisser peu de place à une perception proprement vietnamienne des événements, Aubert-Nguyen et Espagne estiment que cette historiographie contradictoire et conflictuelle masque un fait assez simple et facilement perceptible lorsque l’on ajuste notre focale sur le long terme. Pour eux, avant d’être un champ de bataille ayant cristallisé l’ensemble des antagonismes de la période de la guerre froide, le Vietnam fut un creuset civilisationnel complexe qui lui permit de constituer l’un des miroirs privilégiés des basculements du monde moderne. Ce qui expliquerait d’ailleurs pourquoi les luttes dont il servit de théâtre eurent un écho universel entre 1945 et 1979.

Hanoï : plongée au cœur de la capitale vietnamienne | The Beauty is in the  Walking
Le Musée d’Histoire Naturel d’Hanoï dans les anciens locaux de l’école française d’Extrême-Orient, témoin d’un style architectural proprement indochinois entre motif traditionnel vietnamien, style de toiture en lotus d’une part et méthode de construction française.

               Les auteurs de l’ouvrage se proposent donc de décloisonner l’histoire vietnamienne afin d’envisager celle-ci sous l’angle des rencontres dont elle fut témoin, en montrant à quel point, au-delà des luttes fratricides et des traumatismes qu’elles engendrèrent,  ces rencontres furent la matrice de formes et d’idées nouvelles qui contribuèrent non seulement à la définition de la culture vietnamienne moderne mais aussi à celle de la France et des autres pays occidentaux ou asiatique impliqués dans le processus. Ce processus suit quatre problématiques à travers l’ouvrage : Peut-on exporter le concept de transfert culturel, forgé pour étudier les passages d’une culture européenne à l’autre, aux relations entre la France et le Vietnam ? Et si oui, comment se sont élaborés les transferts culturels entre ces deux pays ? Comment ces relations culturelles s’inscrivent-elles dans les arts, la littérature, les sciences, l’histoire des idées, la société ? Comment ont-elles pu engendrer des idées et des formes nouvelles, à travers un mélange culturel ?

               Suivant ces fils directeurs, le propos de l’ouvrage suit une structure des thèmes du plus général au plus particulier. La première partie procède ainsi d’une mise en perspective théorique et historique des transferts culturels entre la France et le Vietnam, Michel Espagne les élevant au rang de « cas de figure paradigmatique » et Denis Papin, ancien directeur de l’Ecole Française d’Extrême Orient, en expliquant les ressorts géopolitiques, anthropologiques et historiques. Viennent ensuite les thèmes attachés à l’histoire de la pensée (Partie II) que cela soit d’un point de vue philosophique (importation des idées des Lumières au Vietnam et notamment de Rousseau) ou d’un point de vue métaphysique et religieux (implantation du catholicisme au Vietnam et création d’un bouddhisme vietnamien en France). Sur cette base, est envisagée dans la troisième partie la question de la construction des savoirs se focalisant sur les fleurs et les fruits que donnèrent les graines françaises plantées en terrain vietnamien dans les jardins de l’enseignement supérieur et de la médecine libérale. La partie IV réduit à nouveau la focale sur la question des arts et de la littérature en mêlant à la fois cadre théorique et étude en détails des œuvres de certains architectes, peintres ou auteurs français ou vietnamiens. La cinquième et dernière partie se plonge quant à elle dans la question des sources de cette histoire culturelle et notamment dans le fait que le fond documentaire de la Bibliothèque nationale de France est détentrice d’une part significative de la mémoire vietnamienne, qu’il s’agisse des premières photographies du pays ou des traces des manuscrits imprimés invitant à s’interroger sur le bouillonnement culturel et linguistique au Vietnam à la fin du XIXème et au début du XXème siècle.

Tiêng Dân, la voix du peuple sous la colonisation française - Le Courrier  du VietNam
Huynh Thuc Khang figure de proue du mouvement anticolonial des lettrés Duy Tan et un exemplaire de son journal en quốc ngữ . D’abord vu comme une instrument de domination des « maitres français », l’écriture vietnamienne romanisée est un bon exemple de « retournement des armes cuturels » par les Vietnamiens.

               Bien entendu, les auteurs ne prétendent à aucun moment à l’exhaustivité quant à l’ensemble du volume des échanges culturels dont le Vietnam fut le récepteur et/ou la source. Pour autant les pistes qui sont lancées au fil des lignes permettent à chacun de s’arrimer à certaines réflexions, ne serait-ce que par les représentations que l’on nourrit dans son for intérieur.  Aussi, que le lecteur soit d’ascendance vietnamienne ou un français familier des choses vietnamiennes, il trouvera certainement une part de familiarité dans l’ouvrage. Au-delà de références directes à des noms et événements connus, ce dernier mettra sans doute des mots sur des impressions ou une compréhension instinctive de certains phénomènes culturels vietnamiens pour ceux qui ont eu la chance de visiter le pays.

               Cet aspect est d’ailleurs renforcé par le fait que Le Vietnam : une histoire des transferts culturels est composé d’un canevas de texte aux styles très différents. On passe ainsi de développements d’un style proprement universitaire (Les transferts culturels franco-vietnamiens de Michel Espagne, p.15 à 29), à une revue de presse tenant à la fin de la guerre d’Indochine (L’ère dees tempêtes d’Alain Ruscio, p.187 à 201), à une enquête de terrain concernant la pagode géante d’Evry (Un bouddhisme vietnamien en France par Jérôme Gidoin, p.81 à 92) en passant par une collecte de témoignages des élèves vietnamiens dans les écoles françaises entre 1954 et 1975 (Sel, soufre et mercure, Thuy Phuong Nguyen, p.169 à 182). De ce fait, différents types d’exercices narratifs ou analytiques sont proposés pour le décloisonnement de l’histoire vietnamienne, comme autant d’invitations à s’approprier, au moins en partie, les propos du livre et à poursuivre personnellement sa démarche. De la même façon, le caractère pluridisciplinaire du recueil (histoire, sociologie, littérature, architecture, géographie, religion, etc.) garantit à chacun une prise sur les textes en fonction de ses propres goûts. Même les références culturelles et historiques traitées dans la quatrième partie, si elles peuvent être sans l’ombre d’un doute qualifiées de « pointues », invitent à la découverte d’artistes français ou vietnamiens que l’orage de feu et d’acier de la guerre a masqué de la vue du grand public.

               Par extension le caractère composite du livre, aussi bien d’un point de vue stylistique que disciplinaire, offre un large champ d’expression aux auteurs qui peuvent dès lors délivrer une réflexion riche, complexe et profonde sur des sujets parfois extrêmement spécifiques. Si l’on prend l’exemple de l’article concernant l’enseignement supérieur français en Indochine, l’enchainement des réflexions permet de saisir rapidement les divers intérêts et courants d’idées qui animèrent la question : l’utilitarisme de l’administration française ayant besoin « d’indigènes » qualifiés pour la colonie sans pour autant créer une élite qui pourrait contester son autorité (ce qui arrivera malgré tout), l’attrait des « Annamites » pour le savoir et l’esprit scientifique occidental avec toutes les questions identitaires que cela implique, le libre arbitre des professeurs français en porte-à-faux entre les exigences de l’administration et les aspirations de leurs élèves, et enfin l’appropriation des méthodes françaises par les Vietnamiens. Malgré la densité des informations dans ce genre de développement, les diverses références bibliographiques permettront aux plus curieux de creuser plus avant les sujets.

Dalat Vietnam – que voir et faire en 2 ou 3 jours ?
Avec ses faux airs de ville européenne, Dalat était la ville balnéaire de la bourgeoisie française en Indochine qui y fit construire des bâtiments typiques de certaines régions de France. Une originalité sous les latitudes tropicales d’Asie du Sud Est.

               L’ouvrage s’est donc donné les moyens de ses ambitions et pave la voie à une construction de représentations du Vietnam débarrassées des oripeaux sensationnalistes des propagandes opportunistes instillées par les parties prenantes de la guerre froide. Il se fait également l’écho de la nostalgie planante de l’Indochine que l’on peut trouver dans certains esprits français en donnant des outils et éléments d’analyse permettant de « digérer » le sentiment de familiarité qui peut se manifester lors d’une promenade dans le quartier français d’Hanoï, dans les rues de Dalat ou sur le parvis de Notre-Dame de Saïgon. Enfin, en permettant la participation de plusieurs auteurs Vietnamiens ou d’ascendance vietnamienne, Le Vietnam : une histoire des transferts culturels participe au mouvement de l’écriture de l’histoire du Vietnam par des Vietnamiens, pour des Vietnamiens en dehors des carcans imposés par le Parti Communiste Vietnamien. Dans la même veine, il contribue à panser les blessures laissées dans l’esprit des Vietnamiens de la diaspora par deux conflits qui, et cela est trop souvent omis, sont avant tout des guerres civiles.

               Au final, l’on recommandera la lecture de cet ouvrage à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à la culture vietnamienne sous ses différentes facettes, même si, désolé pour les gourmets, l’aspect culinaire n’est pas abordé bien qu’il soit lui aussi porteur d’échanges franco-vietnamiens. D’un point de vue pus général, Le Vietnam : une histoire des transferts culturels est indiqué pour toute personne intéressée par les questions des échanges culturels tant le pays fut et est un laboratoire dans le domaine. On notera néanmoins que la lecture complémentaire d’ouvrages traitant de l’économie ou des questions sociales et politiques en Indochine et/ou Vietnam est conseillée afin d’approfondir certaines réflexions ou de saisir la profondeur de certains phénomènes culturels.

Cycle Indochinois #6 – Jean Hougron, Rage Blanche, Poche, 1951

L’auteur :

Jean Hougron - Livres, Biographie, Extraits et Photos | Booknode
Jean Hougron

Jean Hougron est un écrivain français né le 1 er juillet 1923 à Colombelles et décédé le 22 mai 2001 à Paris. Fils de cheminot normand, il fait son Droit à Paris durant l’occupation avant de se faire embaucher dans une maison d’import-export de Marseille. A l’étroit dans la France d’après-guerre et dans son poste de professeur d’anglais et d’éducation physique dans un pensionnat de Dreux, il décide de partir en Indochine en juin 1947, à la fois par gout de l’aventure et à la recherche d’inspiration littéraire. Conscient de ses capacités d’écriture, il avait en effet déjà publié quelques nouvelles de roman noir dans un magazine marseillais et écrit un roman d’anticipation (non publié). Son premier voyage dans un camion bourré de marchandise entre le Cambodge et la Thaïlande le fera quitter son emploi de bureau pour devenir lui-même chauffeur et, 9 mois après son arrivée à Saigon, il sillonne le Cambodge, le Laos, le Vietnam et la Thaïlande, prenant à chaque trajet une multitude de notes de ce dont il fait l’expérience. Tantôt planteur de tabac, tantôt vendeur de boissons ou professeur au Laos ; il tire de ses nombreuses et riches expériences une série d’ouvrages qui rencontrent immédiatement un franc succès critique et publique. Ils sont compilés dans La nuit Indochinoise, dont le premier tome, Tu récolteras la tempête, parut en 1950. Il faut dire qu’à l’instar de Lartéguy, Hougron se fait le chroniqueur de la fin d’une époque et d’une guerre avec un raffinement de détails qui permet à une France en pleine reconstruction de rêver d’Ailleurs et de se tenir informée, alors que les seules nouvelles d’Indochine proviennent de la propagande outrancièrement partiale du PCF et des filtres de la censure gouvernementale. Comme il ne s’agit pas ici de présenter l’œuvre intégrale de l’auteur on se bornera à mentionner le fait que deux des tomes de La nuit IndochinoiseMort en Fraude et Je reviendrai à Kandara, furent adaptés au cinéma respectivement en 1956 et 1957. Ayant quitté l’Indochine en 1951, il poursuit sa carrière d’écrivain en continuant sa série Indochinoise puis en publiant en 1961 une œuvre d’anticipation/science-fiction Le signe du chien, ouvrage qui lui vaudra, outre un succès en librairie, le Grand-Prix de Science-Fiction en 1981. Mais ceci est une autre histoire…

Le livre :

Rage blanche - Jean Hougron - Babelio

Rage Blanche est le deuxième tome de La Nuit Indochinoise, suivant Tu récolteras la tempête. Nous sommes en 1949 au Laos. Le lecteur suit les aventures de Jean-Marie Legorn, fermier prospère de la Vallée Noire située à la frontière chinoise, sortant de l’hôpital de Vientiane après trois mois de convalescence. Son camion a été attaqué au kilomètre 134, lui en a réchappé avec une double fracture de la jambe et une balle dans le poumon mais son fils et sa femme n’ont pas survécu aux grenades et aux rafales d’armes automatiques. La rumeur parle d’une bande d’insurgés affiliés au Viêt-Minh mais beaucoup évoque également le terrible Vorlang, un légionnaire allemand naturalisé Français dissimulant mal ses activités de trafiquants derrière une médiocre exploitation agricole, elle aussi située dans la Vallée Noire. Le retour de Legorn dans sa ferme, négligée et pillée par son intendant métis Khoung, verra la mise en place d’un plan de vengeance froid préparant le rapatriement définitif du fermier vers la France.

Le tout se lit autant comme une chronique de la vie coloniale au crépuscule de l’Indochine Française que comme un roman d’aventure dont le dénouement, bien que prévisible, permet le déploiement lent des observations de l’auteur. La vie de Hougron sur les routes indochinoises se ressent immédiatement. Comme pour Soleil au ventre, la trame narrative est sertie d’une richesse de détails permettant une immersion directe dans le récit, rendant l’ouvrage facile d’accès et agréable à lire. On peut dès lors ressentir la langueur provoquée par l’humidité du climat, les chaos des routes et pistes coloniales défoncées, l’implacable beauté de la Vallée Noire, terre d’opportunité pour les laborieux mais cruelle avec les faibles.

Il en ressort une vision extrêmement nuancée de la vie des « petits blancs » des colonies souvent dépeint sans concession dans un « Far-West » tropical où l’éloignement des institutions pousse les Hommes à un esprit de débrouillardise, tantôt mère de vertus, tantôt flirtant avec la laideur morale. Les débuts de la guerre ajoute une teinte d’incertitude et violence à cette environnement. Ainsi Legorn sait que sa réussite, même si elle est basée sur plusieurs échecs constructifs, fait des envieux et que malgré le cadre juridique existant il ne peut compter que sur sa propre ruse et ses quelques amis pour se tirer d’affaire.

L’enquête concernant ses malheurs amène l’occasion pour le lecteur de rencontrer une galerie de personnages singuliers ayant en commun la volonté de s’enrichir. Certains parviennent à faire fortune, d’autres sont à la dérive, la majorité d’entre eux vivote. Sans tomber dans la satire de Claude Farrère dans Les Civilisés, Hougron se sert de la froideur pragmatique de son personnage principal pour dresser une vision peu reluisante de la vie dans les colonies , même si elle n’est jamais dénuée d’empathie. A noter que l’auteur subira d’ailleurs plusieurs mesures de rétorsions de la part des autorités pour les premiers tomes des Nuits Indochinoises. Exit donc les élans patriotiques ou la « mission civilisatrice », la société de la Vallée Noire est impitoyable, forçant d’ailleurs Legorn à la quitter en partie à cause de la faiblesse engendrée par ses blessures. Quelques fermiers travailleurs et honnêtes font néanmoins exceptions au milieu de cette faune.

Les indigènes ne dérogent pas au cynisme désabusé de l’auteur et de son personnage principal. Partant, on sent le mépris de Legorn pour la masse des Laotiens que la passivité oblige à toujours chercher à se ranger du côté du plus fort. Pour autant, en humble travailleur de la terre trop conscient des forces mouvant le monde indochinois, il ne leur en tient jamais trop rigueur et trouve

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de la dignité dans ce comportement chez certains d’entre eux, notamment le doyen de ses bergers ou le chef du village. L’avidité et la cupidité des marchands chinois – souvent contrebandiers – au détriment des laotiens provoque également une sourde hostilité à leur égard, aussi bien chez les autochtones que chez les européens.

Dans cette veine, le lecteur se rendra rapidement compte que c’est sans doute à propos des métis que Legorn est le plus dur. Ceux-ci, bien que « beaux garçons comme tous les métis », sont décrits comme haïssant en bloc les deux races dont ils sont issus, la raison en serait qu’ils synthétisent l’ensemble des tares propres à chacune. Si la vision des européens et des indigènes parait être la même que dans Soleil au Ventre, celle tenant aux « sang-mêlé » semble ici bien plus péjorative. Est-ce parce que l’opinion de Hougron a changé entre l’écriture des deux ouvrages ? Ou s’agit-il d’un procédé narratif visant à faire de Khoung, l’intendant métis de Legorn, le premier comploteur aux yeux du lecteur afin de mieux le prendre à contre pieds à la fin ? A chacun de tirer sa propre conclusion. Toujours est-il que l’intendant forme un tandem complice avec le commissaire, lui aussi métis, hostile au reste des composants de la petite société car plus capable que les indigènes – qu’ils méprisent – sans pour autant être placé sur un pied d’égalité avec les blancs – qu’ils jalousent. Au sein due l’histoire, ils s’emploieront de fait à former une coalition d’intérêt contre ceux de Legorn.

Une fois son enquête faite et ses affaires mises en ordre à la Vallée Noire, Legorn se dirige vers Saïgon afin d’exécuter son plan de vengeance avant de rentrer en France. Durant cette partie du récit, soit environ le dernier tiers du livre, le « héros » voyage à travers l’Indochine en avion, en pirogue puis enfin en camion offrant à ce dernier des moments de réflexion, de se remémorer sa famille disparue et de faire son deuil. Le temps semble suspendu durant ces moments introspectifs d’une nostalgie poignante, permettant d’expliquer au lecteur la vie du colon – le mal du pays de sa femme, les problèmes de santé de son fils sous les tropiques, ses affaires ayant périclitées – et la fougue de son désir de vengeance malgré un naturel froid. Lorsqu’il descend le Mékong depuis Paksé vers Saïgon, le fermier rencontre même une vieille femme « annamite » (vietnamienne) veuve pour la troisième fois mais résolument tourner vers la vie et ses bienfaits malgré sa condition peu enviable. L’impact de cette discussion sur Legorn permet à l’auteur de montrer toute la fatalité tragique de l’histoire de son héros qui, même s’il donne raison aux propos de l’ancienne, ne voit sa résolution vengeresse que décuplée.

Au final, Rage Blanche ne parle que très peu de l’agitation politique et militaire ambiante alors que la guerre d’Indochine s’intensifie l’année même où se déroule l’action (1949 marquera un tournant dans le conflit dans le sens où la victoire des communistes en Chine amènera un soutien militaire et diplomatique décisif au gouvernement révolutionnaire d’Ho Chi Minh). Les indépendantistes ne sont évoqués qu’en toile de fond ou pour une embuscade maladroite en fin de récit. Ici, à l’inverse de ce qu’il fera dans Soleil au Ventre, Jean Hougron ne s’attarde pas vraiment sur les causes su conflit ni sur son déroulement. Avec une intrigue se déroulant uniquement dans l’environnement des colons, il semble que l’auteur ne veuille que témoigner de la mentalité des Français/Européens partis en Indochine en espérant y faire fortune. Ainsi, l’ouvrage est-il une merveille de précision psychologique et sociale qui, comme toutes les œuvres littéraires, transcrit une réalité bien moins froide et manipulée que les textes à vocation journalistique ou historique datant de la même époque. Le résultat est un livre maitrisé de bout en bout et très agréable à lire que l’on recommandera aussi bien à ceux qui veulent se documenter sur l’Indochine de cette période qu’à ceux qui aiment les romans d’aventures.

Fiche de lecture #15 – Nguyen Ngoc Chau – Viet Nam- L’histoire politique des deux guerres 1858-1954 et 1945-1975 – Editions NB7 – 2019

L’auteur :

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            Nguyen Ngoc Chau est un ingénieur et banquier à la retraite. Il fit ses études à l’école centrale de Paris avant de retourner au Vietnam en 1973 pour le quitter en 1975 sur un chaland tiré par un petit bateau. Il commença ses travaux d’écriture il y a 7 ans et publia en 2018 Le temps des Ancêtres – Une famille vietnamienne dans sa traversée du XXème siècle. Etant donné qu’une interview de l’auteur est déjà disponible sur le blog, je laisse les plus curieux d’entrevous cliquer sur le lien suivant pour en savoir plus : https://vinageoblog.wordpress.com/2019/12/29/entretien-2-lhistoire-du-vietnam-selon-nguyen-ngoc-chau/ 

Le livre :

Amazon.fr - Viêt Nam : L'histoire politique des deux guerres contemporaines  1858-1954 et 1945-1975 - Nguyen Ngoc, Chau - Livres

               Dans Viet Nam – L’histoire politique des deux guerres 1858-1954 et 1945 – 1975, l’auteur dépeint une fresque historique riche en références (un peu plus de 150 références en français, en vietnamien et en anglais) et en détails en tressant une trame faite à la fois de savoirs académiques et d’anecdotes se confondant avec un exercice de témoignage. Et c’est là tout son intérêt.

               En effet, beaucoup d’ouvrages furent écrits sur les deux premières d’Indochine mais celui-ci se démarque assez facilement en raison de la perspective originale qui anima l’esprit de son écriture. Souhaitant faire comprendre « à tous ceux qui s’intéressent au Viet Nam, et en particulier à ceux qui ont du sang vietnamien dans les veines » à travers « la connaissance du passé de leur patrie, ou de la patrie de leurs ancêtres » que « le présent et le futur d’un pays ne se construisent pas sans larme », l’ouvrage révèle en effet une posture tenant autant du débat historiographique que de l’histoire personnelle.

               Ce double registre constant permet au propos d’éviter les biais politiques grossiers issus de la guerre froide et parasitant bien trop souvent la réflexion en fonction de la position à partir de laquelle on parle. On notera que, s’agissant d’un pays comme le Vietnam où l’histoire se vit principalement à travers la famille et souvent suivant une tonalité tragique, la performance est toute à fait remarquable.

               Il ne faudrait cependant pas croire que le livre se cantonne à une simple et monotone description des faits sans être mû par une dynamique particulière. En effet, les bornages chronologiques des deux guerres tranchent assez nettement avec ceux traditionnellement retenus pour parler des guerres française et américaine dans la région, à savoir respectivement 1945-1954 et 1960 – 1975. En choisissant ainsi l’année 1858 (à savoir la prise de Da Nang par l’amiral Rigault de Genouilly) comme point de départ de la « guerre d’indépendance » contre les Français et l’exécution des principaux leaders nationalistes (Pham Quynh et Bui Quang Chieu notamment) par les communistes en 1945 pour la « guerre idéologique », Nguyen Ngoc Chau propose un éclairage inédit dont découlent au moins 2 mérites.

File:French ships at Danang 1858.jpg - Wikimedia Commons
Les navires de la flotte franco-espagnole lors du siège de Tourane (Da Nang aujourd’hui), coup d’envoi de la présence française permanent en Asie du Sud Est.

               Le premier consiste en l’élaboration d’une historiographie proprement vietnamienne, débarrassée des points de vue étrangers. Plusieurs sources primaires et secondaires vietnamiennes, d’ordinaire très difficile d’accès si on ne maitrise pas le vietnamien et donc relativement rare voire absente dans les bibliographies de référence, permettent ainsi de construire un récit historique ancré dans les faits avec force de détails. Si l’on prend l’exemple de la guerre d’Indochine, le refus d’accepter la partition française de la période coloniale (à savoir grossièrement conquête – pacification – administration – trouble des années 30 – occupation japonaise – guerre d’Indochine) permet de réintroduire l’idée que le peuple et certaines élites vietnamiens ont en fait opposé une résistance constante bien que protéiforme à la présence française. A ce titre nous avions déjà eu l’occasion de parler du mouvement Can Vuong ou appel du roi. On notera que cette vision tranche également avec l’histoire officielle du Parti Communiste Vietnamien qui, besoin de légitimité oblige, tend à se parer de toutes les vertus dans la lutte contre les « colonialistes français ». De la même façon, la sélection du début de la lutte ouverte entre nationalistes et communistes vietnamiens en 1945 permet de souligner que les deux premières guerres d’Indochine furent certes des conflits impliquant une ou plusieurs nations extérieures mais aussi et surtout des guerres civiles qui virent la population vietnamienne se déchirer. Ce faisant, la prise de Saïgon en 1975 par les troupes du général Giap n’est plus seulement une péripétie de la guerre froide ou un revers pour les Américains mais l’aboutissement d’une lutte idéologique ouverte tenant à la meilleure voie à choisir pour le bonheur du peuple vietnamien. Ajoutons, au surplus, que cette « vietnamisation » de l’histoire est renforcée par le recours systématique à la graphie vietnamienne pour l’écriture des noms des diverses personnes et oragnisations politiques.

               Le second mérite de ce parti-pris chronologique réside également en ce qu’il replace les événements dans un temps long, permettant, de fait, une compréhension bien plus fine et profonde de leurs enjeux et dénouements. Ainsi plusieurs poncifs, le plus souvent issus de la vision des vainqueurs des deux guerres, sont rapidement évacués par une richesse d’informations sur une quantité de sujets qui, à première vue, pourraient paraitre annexes ou trop pointus pour le grand public. Et c’est très certainement ici que s’exprime toute l’originalité et tout l’intérêt de la lecture de cet ouvrage dans le cadre de l’étude de l’histoire vietnamienne. Vous y trouverez des renseignements plutôt rares bien que très pertinent. Il semble devoir être ici fait mention spéciale du chapitre consacré à la question ô combien politique du système d’enseignement qui fut mis en place par les autorités coloniales afin de pallier le manque d’administrateur français tout en ne créant pas une élite façonnée par les valeurs françaises qui deviendrait dès lors revendicatrice, voir révolutionnaire[1]. La transition avec le foisonnement des idées politiques (venus aussi bien de l’Orient que de l’Occident) et des organisations politiques au Vietnam en découle en outre assez naturellement.

               Car c’est également dans la forme de l’ouvrage que se trouvent ses qualités. On sent très bien la volonté pédagogique de l’auteur en ce qu’il parvient à condenser 117 années d’histoire en 460 pages sans sacrifier le nécessaire. Pour ce faire, il a recours tantôt aux anecdotes révélatrices ou aux détails significatifs, tantôt à des tableaux de données, tantôt à des citations de personnages ayant directement vécu les événements relatés. Les développements du livre peuvent alors s’apparenter à une succession de petites histoires formant l’Histoire. Ayant déjà interrogé M. Nguyen à ce propos, je vous invite à lire son interview déjà présente sur le blog à l’adresse suivante si vous voulez davantage de détails : https://vinageoblog.wordpress.com/2019/12/29/entretien-2-lhistoire-du-vietnam-selon-nguyen-ngoc-chau/ 

 

Amazon.fr - Le temps des Ancêtres: Une famille vietnamienne dans sa  traversée du XXe siècle - Nguyen-Ngoc, Châu - Livres

              Cette narration découle largement de l’aspect personnel qu’a insufflé l’auteur dans ce livre sans pour autant y laisser poindre de biais émotionnels. Il laisse en effet le soin de juger aux acteurs et spectateurs des événements à travers de nombreuses citations, l’exemple le plus parlant étant sans doute la reprise des mots de Nixon en conclusion s’agissant des mobiles et résulstats de l’action américaine au Vietnam. Si vous avez déjà eu l’occasion de lire son précédent livre Le temps des Ancêtres – Une famille vietnamienne dans sa traversée du XXème siècle, vous savez déjà qu’il est rompu à l’art de faire raisonner l’histoire de sa famille dans l’histoire de son pays. Aussi, cette proximité avec le « matériau historique » sert le développement compact des idées présentes dans ce livre en ce qu’elle y apporte la rondeur de la familiarité, évitant ainsi l’écueil d’un style aride ou trop scolaire. Il faut dire que, Nguyen Ngoc Bich, le père de l’auteur, polytechnicien, ingénieur des Ponts et Chaussées et plus tard docteur en médecine, fut un intellectuel opposé à la présence française (il fut commandant de la zone militaire IX pour le Viet Minh puis dénoncé car ne voulant pas adhérer à l’idéologie communiste) et par conséquent condamné à mort par les Français, gracié (grâce à l’intervention de ses camarades de Polytechnique) puis exilé en France. C’est également autour de sa personne que se trouve l’apport le plus original du livre. En effet, en plus de mettre fin à un non-dit historiographique tenant au fait que plusieurs solutions pacifiques furent imaginées afin de fonder un « véritable » état vietnamien sans intervention extérieur, on apprend que Nguyen Ngoc Bich aurait pu avoir une influence

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déterminante sur la destinée du pays. Il fut en ce sens pressenti pour devenir premier ministre de Bao Dai à la place de Ngo Dinh Diem. On apprend également qu’il appartenait au groupe d’intellectuels dit « Minh Tân », qui préconisait une coopération économique et financière entre le Nord et le Sud jusqu’à ce que les conditions soient réunies pour une réunification pacifique du pays sans lien de dépendance avec la Chine, l’ennemi de toujours. On n’a pas fini de se demander l’ampleur des conséquences qu’auraient eu cette position à la fois sur l’histoire personnel de l’auteur (obligé de fuir son pays en 1975), sur l’histoire du Vietnam et sur l’histoire mondiale.

               En définitive, Viet Nam- L’histoire politique des deux guerres 1858-1954 et 1945-1975 s’avère être un incontournable pour quiconque souhaite avoir les connaissances de base concernant l’histoire vietnamienne du siècle dernier sans les partis-pris idéologiques traditionnels rattachés aux conflits, si ce n’est celui d’écrire une histoire du Vietnam par un Vietnamien et pour les Vietnamiens. Il peut être abordé sans aucune connaissance préalable du pays et des deux guerres et offre de multiples références bibliographiques pour ceux qui voudraient approfondir certains sujets précis.


[1] Nguyen Ngoc Chau, Viet Nam- L’histoire politique des deux guerres 1858-1954 et 1945-1975 –  Editions NB7 – 2019, p. 75 – 82

Entretien #2 – L’histoire du Vietnam selon Nguyen Ngoc Chau

Résultat de recherche d'images pour "chau nguyen ngoc"1) Pouvez-vous vous présenter rapidement ?

Je suis un ingénieur qui s’est mis à écrire après sept ans de retraite. J’ai commencé par écrire un livre sur ma famille, celui- là (Vietnam-L’histoire politique des deux guerres, ndlr) parle de l’histoire contemporaine de mon pays et je pense en publier un troisième sur le caodaïsme qui est la religion de mon grand-père. Le besoin d’écriture provient de ma soif de recherche pour savoir ce qui s’est réellement passé. A la différence de beaucoup de Vietnamiens, je suis venu faire mes études ici et puis je suis rentré au Vietnam en pleine guerre en 1973, comme tous ceux qui voulaient servir leur pays, puis en 75 j’ai dû quitter le Vietnam sur un chaland tiré par un petit bateau. Depuis je vis en France.

Résultat de recherche d'images pour "chau nguyen ngoc au temps des ancetres"2) Outre le livre que vous venez de publier (et dont nous allons reparler), vous avez écrit « Au temps des ancêtres – une famille vietnamienne dans sa traversée du XXème siècle » (édition l’Harmattan), livre dans lequel vous présentez l’Histoire du Vietnam à travers l’histoire de vos aïeux et même des éléments de votre propre vie. Quelles furent les motivations qui vous poussèrent à effectuer ce travail de témoignage ?

C’est simple, il y a déjà des livres qui ont été écrits en vietnamien sur ma famille, et même une pièce de théâtre qui a été mise en scène partout le pays et qui a été diffusée à la télévision vietnamienne. Mes enfants et ma femme, qui ne connaissent pas le vietnamien, m’ont dit qu’il fallait faire quelque chose, « il faut écrire un livre en français pour que nous et notre génération puissions savoir ce qui s’est passé». A partir de ça, j’ai écrit un livre sur mes aïeux : « Le temps des ancêtres – une famille vietnamienne dans sa traversée du XXè siècle » préfacé par Pierre Brocheux.

Pour une transmission familiale, donc ?

Oui, et aussi parce qu’elle représente bien la complexité de l’Histoire de mon pays. Par exemple, ma famille est connue, mon père était un polytechnicien, ingénieur des ponts, qui a pris le maquis au Vietnam en devenant commandant adjoint de la zone militaire IX du Viet Minh. Il avait refusé l’offre de rejoindre le Parti Communiste en 1945 . Il fut arrêté par les Français et condamné à mort. Ce sont des polytechniciens officiers dans l’armée française qui se sont arrangés pour qu’il soit échangé et exilé en France, ne pouvant ainsi plus lutter les armes à la main contre la France. À Paris, il fit sa médecine et créa avec des amis les éditions Minh Tân pour publier des livres écrits par des intellectuels vietnamiens pour les Vietnamiens. En 54, il fut parmi ceux qui étaient sur les rangs pour être premier ministre de Bảo Đại, le chef de l’État du Việt Nam (le dernier empereur du Vietnam, ndlr). À l’époque il fallait quelqu’un qui n’avait pas travaillé pour les Français ou n’ayant pas la réputation d’être un pro français.  Mon père appartenait à un groupe que certains appelaient le groupe « Minh Tân», parce qu’il se réunissait au siège des éditions Minh Tân au 7 rue Guénégaud dans le 6ème arrondissement. Ce groupe préconisait une coopération économique et financière entre le Nord et le Sud jusqu’à ce que les conditions soient réunies pour une réunification pacifique du pays. A l’époque, ni les Français, ni les Américains ne suivaient cette ligne. Il fallait combattre les communistes pour les éradiquer complètement.

J’imagine que ni les Américains, ni les Soviétiques, ni les Chinois ne devaient apprécier…

Oui, surtout les Américains qui détenaient les cordons de la bourse, et malgré le fait que le Nord était d’accord durant une première période. Ngô Đình Diệm lui-même, juste avant le coup d’Etat qui le renversa, avait contacté Hà Nội en ce sens.

3) Cet ouvrage traite également du caodaïsme, religion témoignant de la vitalité de la mystique de l’âme vietnamienne dont l’un de vos ancêtres fut une figure de proue. Cette croyance étant largement méconnue en France, pourriez-vous nous la présenter succinctement ?

Dans cet ouvrage le caodaïsme est présenté succinctement comme les autres groupements politico-militaires, les Hòa Hảo et les Bình Xuyên. Les chapitres qui y sont consacrés sont plus détaillés dans mon premier livre. Ce n’est pas une religion nouvelle car il est basé sur le Tam Giáo ou la Triple Voie qui regroupe le Confucianisme, le Taoïsme et le Bouddhisme qui  existaient déjà en 500 avant JC, et qu’il postule l’existence d’un Tout Puissant comme les trois religions monothéistes du Moyen-Orient. C’est une religion qui a été révélée par le spiritisme, l’évocation des esprits supérieurs, et qui s’appelle « Đại Đạo Tam Kỳ Phổ Độ », c’est-à-dire “La Grande Voie de la Troisième Amnistie” , sous-entendu “de Dieu vis-à-vis de l’humanité”.  Pour les caodaïstes, par deux fois déjà, le Tout-Puissant avait voulu ramener l’homme vers la bonne voie, celle de la sagesse et du bonheur. La première amnistie se rapporte au temps de l’avènement du judaïsme (Moïse selon un certain message divin) en Occident et des proto-confucianisme (empereur Phuc Hi) , proto-taoïsme (Thái Thượng Đạo Quân) et proto-bouddhisme (Nhiên Đăng Cổ Phật, le Bouddha Ancien) en Orient. La deuxième amnistie se rapporte à l’avènement du christianisme (Jésus-Christ) et de l’islam (Mahomet) en Occident, et à celui du confucianisme (Khong Phu Tseu) , du taoïsme (Lao Tseu) et du bouddhisme (Sakya Mouni) en Orient.

Pour la troisième amnistie, ne voulant plus passer par des intermédiaires comme il l’avait fait auparavant, le Tout-Puissant se révéla directement à l’homme par le biais de l’évocation des esprits, le spiritisme, une pratique alors courante autant en Orient qu’en Occident. Sous l’appellation de Cao Đài Tiên Ông Đại Bồ Tát Ma Ha Tát[1], il se posa en Thầy (Maître) venu enseigner à l’homme, qu’il appela Con (enfant) , la route vers sa “délivrance”, la Grande Voie Universelle qui pourrait concilier toutes les croyances. Le Tout-Puissant caodaïste est là pour enseigner, pour transmettre, pour montrer la Voie, tel Bouddha qui était là pour faire profiter l’humanité de son expérience de l’Éveil, et non pour qu’on le vénère ou qu’on travaille à Sa Gloire. Il n’est pas là pour participer aux affaires des hommes et répondre à leurs sollicitations.

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La plus grande église caodaïste à Tay Ninh²

La devise du caodaisme est « Tam Giáo Quy Nguyên, Ngũ Chi Hôp Nhất » qui veut dire « Les Trois Voies (Tam Giáo) mènent vers l’Origine (Quy Nguyên) , les Cinq Subdivisions (Ngủ Chi) vers l’Unité (Hợp Nhứt) » . Les cinq « chi » sont la voie de l’Homme  (avec l’enseignement de Confucius), la voie des génies (avec l’enseignement de Khương Thái Công), la voie des Saints (avec l’enseignement de Jésus Christ), la voie du Taoisme, de l’immortalité (avec l’enseignement de Lao Tseu) et la voie du bouddhisme ou de la Délivrance (avec l’enseignement de Bouddha). L’objectif est le retour vers l’origine, avant qu’il y ait eu la création (Quy Nguyên). Dès la création de la religion, il y eut un grave shisme et la majorité des fondateurs quittèrent Tây Ninh pour créer chacun sa propre branche. Il y eut plus de douze, Tây Ninh devenant une branche comme les autres, mais une branche particulière, car gérée par un caodaïste d’origine catholique, elle vénérait Victor Hugo et Jeanne d’arc, s’engagea dans la politique, posséda une armée et fonda un parti politique. Aujourd’hui (2019), il y a 9 « Hội Thánh Cao Đài », des églises caodaïstes avec un clergé sacerdotal et 19 organisations caodaistes indépendantes ( temples, comités, etc…)

 

Résultat de recherche d'images pour "chau nguyen ngoc au temps des ancetres"4) Le livre que vous venez de publier, Vietnam-L’histoire politique des deux guerres 1858-1954 et 1954-1975, revient sur les deux premières guerres d’Indochine. Or, lorsque vous expliquez vos mobiles dans la partie remerciement, vous finissez en disant vouloir faire comprendre aux héritiers de l’histoire vietnamienne « que le présent et le futur d’un pays ne se construisent pas sans douleurs ni larmes » , pensez-vous qu’il existe une rupture générationnelle au sein du peuple vietnamien et que la jeunesse se désintéresse des combats de leurs aïeux ?

C’est une question générale et particulière au Vietnam, car il n’y a pas que dans ce pays que le futur se construit sur des larmes. Prenez les gilets jaunes, ils construisent la France de demain. Ce que j’ai écrit est classique et valable pour tous les pays, c’est un passage obligatoire. Maintenant au niveau des générations, vous avez les anciens, comme moi, qui ne se posaient pas la question de pouvoir dire ou non ce que nous voulions dans notre Viet Nam du passé. Maintenant tout est différent. Vous pensez que vous pouvez écrire ce que vous voulez actuellement au Vietnam ? Bien sûr que non ! Les jeunes générations n’ont pas à se préoccuper de politique, à ne pas se soucier de la gestion du pays. C’est le Parti qui gère le pays. Il faut laisser les professionnels faire leur travail, et les jeunes n’ont qu’à profiter de la vie, c’est tout.  On est revenu à un système féodal, même si la bureaucratie a changé de nature.

Est-ce que cela peut durer sur le long terme étant donné la vivacité du sentiment antichinois et ce que se permet Pékin ?

Est-ce que vous connaissez un pays communiste qui a pu changer de régime à partir d’actions de l’étranger ? L’histoire nous montre que ce sont les dirigeants qui décident du changement, de l’ouverture, jamais une action extérieure. Quand au sentiment antichinois, les Vietnamiens l’ont toujours eu. Cela ne les ont pas arrêtés de leur quémander les armes pour combattre les Français, les Américains et les nationalistes vietnamiens. On ne sait pas le prix à payer que le Vietnam de maintenant doit à la Chine pour tout cela.

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En 2014, l’installation par la Chine d’une plateforme pétrolière dans les eaux revendiquées par le Vietnam avait entrainé des émeutes dans les villes vietnamiennes, faisant plusieurs centaines de blessés et 1 mort.

5) Même s’il est relativement exhaustif, votre ouvrage semble avoir été rédigé dans un style scolaire sans pour autant vouloir sacrifier le détail significatif ou l’anecdote révélatrice. Pouvez-vous nous expliquer votre méthode d’écriture et les éventuels obstacles que vous avez rencontrés ?

Premièrement, c’est un livre qui raconte 117 ans de l’histoire du pays, de 1858 à 1975, donc une période très longue. Au début le livre faisait 620 pages et j’ai dû réduire pour ne pas le publier en deux volumes. Deuxièmement, l’objectif de mon livre n’est pas une analyse de ce qui s’est passé accompagné de ce que j’en pense. C’est une retransmission aux nouvelles générations ce qui peut être su et compris concernant ce qui s’est passé. Je n’emploie donc jamais la première personne, je prends toujours le point de vue d’un tiers pour tisser la trame de l’histoire. Je donne des faits, je laisse aux lecteurs la possibilité d’analyser et de faire leur propre opinion de ce qui s’est passé. Je suis simplement un raconteur d’histoire. Un lecteur m’a écrit qu’il a relevé 258 petites histoires dans mon livre qui l’ont enchanté. Un autre a dit que c’est le livre le plus complet sur cette période de l’histoire qu’il avait jamais lu, que tout y est expliqué. Les seuls obstacles sont la véracité des écrits des autres. Comment savoir si la vérité se trouve dans tous les livres ? Car il y a des historiens engagés, qui mettent leurs sentiments au-dessus de la vérité, ou qui présentent leur propre vérité…

Votre position de relative neutralité est d’autant plus rare quand on parle d’un pays comme le Vietnam, l’histoire polarise immédiatement les avis sur des bases politiques…

Exactement, et Ho Chi Minh en est un parfait exemple. Certains historiens français, des plus notoires, disent que Hồ Chí Minh était « plus patriote que communiste », qu’il était devenu communiste seulement parce que Lénine avait dit qu’il aiderait les colonisés, et qu’il avait accepté de voir le Viet Nam devenir un état associé dans le cadre de l’Union française.  Je n’ai pas cherché à les contrarier en donnant des explications agrémentées de démonstrations savantes. J’ai seulement cité plusieurs passage du livre « Đường Kách Mệng» écrit par Hồ Chí Minh pour former dès 1925 ( il est allé en Russie pour la première fois en 1923) les premiers membres du Thanh Niên Cộng Sản Đoàn (« Groupement des Jeunes Communistes »), son premier noyau de militants, avec en page de couverture deux citations extraites du « Que faire ? » de Lénine : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire » et « Seul un parti révolutionnaire guidé par une théorie d’avant-garde peut remplir le rôle de combattant d’avant-garde. »

 Concernant le sentiment de Hồ Chí Minh sur l’indépendance , il m’a suffi de le citer  des documents biographiques publiés au Việt Nam : « « Si le gouvernement français, tirant des leçons de la guerre de ces dernières années, veut aller vers une trêve par la négociation et résoudre les problèmes du Việt Nam par la voie pacifique, le peuple vietnamien et le gouvernement de la RDVN sont prêts à l’accepter […] Il suffit que le gouvernement [français] arrête sa guerre d’invasion pour qu’il y ait un cessez-le-feu. La base du cessez-le-feu au Việt Nam est le respect de la véritable indépendance du Việt Nam […] » et « L’expérience de la Corée nous montre qu’il faut se battre jusqu’à ce que l’impérialiste soit à terre. Sachant qu’il ne peut plus combattre, il acceptera de négocier […] Nous devons aussi nous battre pour que la France soit à terre. À ce moment, on négocie s’il y a des négociations, ce n’est pas en lui proposant de négocier qu’elle va tout de suite négocier. N’ayons pas des illusions. Son but est de nous envahir. S’il lui reste 1 % d’espoir après avoir perdu 99 %, elle continuera de se battre. Il faut la mettre à terre pour qu’elle accepte de négocier. »

6) Le choix de dates étant forcément arbitraire dans l’écriture de l’histoire, pourriez-vous expliciter le choix de ne pas avoir inclus la guerre sino-vietnamienne de 1979 ou troisième guerre d’Indochine, pourtant étroitement liée aux deux précédentes et faisant encore sentir ses effets quant aux relations entre Pékin et Hanoï ?

Je me suis arrêté à 1975 car c’est la fin de la guerre entre les communistes et ceux qui ne veulent pas d’eux, qu’on appelle au Viet Nam les « nationalistes ». De toute façon, quelle que soit l’époque, les Chinois ont toujours été les ennemis du Vietnam, malgré les embrassades des camarades des deux pays. Si les communistes ont utilisé leur camarade chinois pour arriver à leur fin, c’est par calcul.

La guerre sino-vietnamienne est liée à la relation entre Sihanouk et Pékin. L’attaque chinoise du Nord Việt Nam avait pour but de faire pression sur les Vietnamiens pour qu’ils se retirent du Cambodge. Cela n’a rien à voir avec la guerre d’indépendance ( 1858-1954) et la guerre idéologique ou Nord-Sud ( 1945-1975) que je traite dans mon livre.

7) Votre bibliographie ne compte pas moins de 159 références en 3 langues (français, vietnamien et anglais) comprenant parfois des documents d’époques, pourriez-vous donc nous expliquer comment vous avez bâti cette bibliographie et combien de temps a-t-il été nécessaire afin de mener cette tâche à bien ?

Cela m’a pris 3 ans pour accumuler ma documentation. A chaque fois que je lisais quelque chose d’intéressant, je la mettais en mémoire dans mon ordinateur. Je suis littéralement envahi par mes livres. Après avoir écrit mon premier livre, je me suis dit qu’il fallait que j’exploite tout cela. J’ai trouvé des choses qui n’ont jamais été traitées par les historiens les plus sérieux, comme, par exemple, la raison de la répression des chrétiens qui était la justification de l’intervention française au Việt Nam. Source de tous les maux pour les Vietnamiens, elle devait être expliquée, et je me suis plongé dans les archives des Missions étrangères de Paris. Ainsi j’ai pu découvrir la question de la querelle des rites en Chine et ses répercussions au Vietnam.

8) Un dernier mot pour la fin?

J’espère avoir fait de ce livre un bon résumé des événements au Vietnam durant ces deux périodes de son histoire. Les nouvelles générations pourront ainsi connaitre le sens de ce qui est arrivé. J’ai découvert que les Français n’avaient pas l’intention de nous aider à nous épanouir et à devenir une puissance qui pouvait les chasser du pays. Il est indéniable qu’ils nous ont apporté beaucoup de choses, mais pas assez pour nos nombreux besoins. Après leur départ il fallait presque tout inventer. Il est aussi indéniable que le Parti Communiste Vietnamien a pleinement réussi dans ses entreprises de chasser le Français colonisateur et les Américains qui sont venus soutenir les nationalistes. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Qui pouvait prévoir que l’URSS et les pays de l’Est craqueraient un jour ? Déjà, il n’y a plus que 4 pays communistes dans le monde, la Chine, Cuba, le Viet Nam et le Laos. Et au Vietnam seul le mot léniniste de marxiste-léniniste lui est encore attaché. Mais c’est un mot qui pèse encore très lourd, tant que son grand Frère du Nord l’utilise encore …

[1]    Cao Đài veut dire Tour élevée et fait référence au Tout-Puissant, Tiên Ông fait référence aux Immortels, donc au taoïsme, et Đại Bồ Tát Ma Ha Tát fait référence au Bouddha et donc au bouddhisme. Il y a douze  mots dans l’invocation complète lors des prières : « Nam Mô Cao Đài Tiên Ông Đại Bồ Tát Ma Ha Tát. »

Cycle Indochinois #2 : Les Civilisés – Claude Farrère – 1905 – Librairie Paul Ollendorf

 » Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tatars, pour être dispensé d’aimer ses voisins. »                                                            Jean-Jacques Rousseau dans L’Emile ou de l’éducation

L’auteur :

Résultat de recherche d'images pour "claude farrère"       Frédéric-Charles Bargone, alias Claude Farrère, est né le 27 avril 1876 à Lyon d’un père Colonel dans l’infanterie coloniale et d’une « femme de soldat et mère de soldat » à laquelle il ne cessera de rendre hommage. Il se passionne tout petit pour la marine en voyant un tableau de trois-mâts chez un galeriste et entre à l’Ecole Navale en 1894, épatant le jury au passage. Il se voit ensuite assigné diverses affectations, d’abord en Extrême-Orient (il participe à la campagne de Chine puis du Tonkin en 1887 et 1889) puis au Levant entre 1902 et 1904 où il servira en tant que lieutenant sur le contre-torpilleur Vautour pour le compte du commandant et auteur Pierre Loti (dont nous reparlerons). Ses voyages l’inspirent (il se passionnera toute sa vie pour le Japon et la Turquie) et on peut retrouver certains articles signés de sa main dans le journal lyonnais Salut Public. Il gagnera même un concours de contes avec Le cyclope, ce qui lui vaudra son premier coup d’éclat littéraire et de se faire repérer par le poète symboliste Pierre Louys. Fort de ces succès, il rédige à partir de son journal de bord deux ouvrages sur l’Indochine durant « ses années Turquie » : Les Civilisés (primé par le prix Goncourt de 1905 qu’il recevra en pleine Méditerranée à la surprise de sa hiérarchie et de ses camarades) et Fumées d’Opium. Il confirme ses succès populaires et critique avec La Bataille en 1909 qui se vendra à 1 million d’exemplaires (un chiffre énorme pour l’époque) et sera adapté au cinéma par deux fois. Se déchaine ensuite la Première Guerre mondiale qu’il suivra d’abord depuis son escadre en Méditerranée puis en tant qu’officier artilleur à partir de la bataille de Malmaison en octobre 1917. Malgré sa Croix de Guerre et sa montée en grade, il quitte l’armée en 1919 pour se consacrer intégralement à son œuvre littéraire.

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Claude Farrère en compagnie de Mustapha Kemal, dit « Atatürk » ou « père de tous les Turcs », à Smyrne (ou Izmir) en 1923.

 Durant l’entre-deux guerre, on le retrouve évidemment dans l’actualité littéraire mais aussi en tant que militant Kémaliste en 1922, victime collatérale de l’assassinat du président Paul Doumer en 1932 (lui valant deux balles dans le bras) mais surtout Académicien à partir de 1935 (ce qui ne manque pas de soulever quelques protestations étant donné sa participation au mensuel de la ligue des Croix de Feu Le Flambeau). Maurassien convaincu, Farrère sera membre de l’Association pour la Défense de la Mémoire du Maréchal Pétain dans les années 50 et donnera son nom à un prix réservé à « un roman d’imagination et n’ayant obtenu antérieurement aucun grand prix littéraire. » en 1959. Il rendra l’âme le 27 juin 1957 à Paris, laissant une œuvre de près de 50 romans et 10 recueils de nouvelles.

 

Le livre :

Résultat de recherche d'images pour "les civilisés"Les Civilisés narre l’histoire d’un officier de Marine, Jacques-Gaston de Civadière, comte de Fierce ; et de ses deux inséparables acolytes Raymond Mévil, médecin, et Torral, ingénieur, dans la Saïgon du début du XXème siècle, grimée en véritable Sodome moderne. Il faut dire que les comparses se disent « civilisés » car s’estimant « au-dessus des lois communes et des contingences morales » ce qui se traduit concrètement par une recherche effrénée du plaisir sous toute ses formes : jeux, drogues, alcools, sexualité de toute sorte … « Jouir sans entrave » pour reprendre le slogan de mai 68… Ils abandonneront cet idéal à travers la mort (en mer en torpillant un navire anglais pour Fierce, de malaise et un peu par amour pour Mévil) ou dans la fuite (pour Torral).

Ecrit avec une maestria réaliste aux accents sombres – certainement tirés de ses propres notes de voyages – Farrère décrit une ambiance entre exotisme, sensualité perverse, combats épiques et suffisance coloniale. Mention spéciale doit être ici faite de deux passages particulièrement agréable à l’œil et frappant de réalisme : 1) la nature des combats des « pirates » qui caractériseront la première et deuxième guerre d’Indochine (« Point de combat. Des embuscades, des guet-apens ; un coup de fusil jailli d’une haie ; une sentinelle égorgée sans cri dans sa guérite. Les soldats s’énervaient à cette lutte contre un ennemi sans corps. ») et 2) la description de la bataille navale en toute fin de l’ouvrage.

Comme le note justement Henri Copin dans L’Indochine des romans « Ce portrait guère flatteur de la colonie a assuré le succès du livre, en même temps que la colère des coloniaux, furieux de se voir ainsi caricaturés ! En fait, Farrère dévoilait, en l’exagérant sans doute, l’écart entre l’image projetée par l’idéologie officielle et la réalité d’une certaine société coloniale. ». Jugez par vous-même : « Tout Saigon était là. Et c’était un prodigieux pêle-mêle d’honnêtes gens, et de gens qui ne l’étaient pas, – ceux-ci plus nombreux : car les colonies françaises sont proprement un champ d’épandage pour tout ce que la métropole crache et expulse d’excréments et de pourritures. – Il y avait là une infinité d’hommes équivoques, que le code pénal, toile d’araignée trop lâche, n’avait pas su retenir dans ses mailles : des banqueroutiers, des aventuriers, des maitre-chanteurs, des maris habiles, et quelques espions ; – il y avait une foule de femmes mieux que faciles, qui toutes savaient se débaucher copieusement, par cent moyens dont le plus vertueux est l’adultère. – Dans ce cloaque, les rares probités, les rares pudeurs faisaient tache. – Et quoique cette honte fut connue, étalée ; affichée, on l’acceptait ; on l’accueillait. Les mains propres, sans dégout, servaient les mains sales. – Loin de l’Europe, l’Européen, roi de toute la terre, aime à s’affirmer au-dessus des lois et des morales, et à les violer orgueilleusement. La vie secrète de Paris ou de Londres est peut-être plus répugnante que la vie de Saigon : mais elle est secrète ; c’est une vie à volets clos. Les tares coloniales n’ont pas peur du soleil. Et pourquoi condamner leur franchise ? Quand les maisons sont en verres, on fait l’économies d’illusion et d’hypocrisie. ».

En plus de ce portrait au vitriol, l’auteur, comble du mauvais gout pour l’époque, relativise l’apport civilisationnel et « la mission civilisatrice » des Républicains de Jules Ferry : « Aux yeux unanimes de la nation française, les colonies ont la réputation d’être la dernière ressource et le suprême asile des déclassés de toutes les classes et des repris de justices. En foi de quoi la métropole garde pour elle, soigneusement, toutes les recrues de valeur, et n’exporte jamais que le rebus de son contingent. Nous hébergeons ici les malfaisants et les inutiles, les pique-assiettes et les vide-goussets. – Ceux qui défrichent en Indochine n’ont pas su labourer en France ; ceux qui trafiquent ont fait banqueroute ; ceux qui commandent aux mandarins lettrés sont fruits secs de collège ; et ceux qui jugent et qui condamnent ont été quelquefois jugés et condamnés. Après là, il ne faut point s’étonner qu’en ce pays, l’Occidental soit moralement inférieur à l’Asiatique, comme il l’est intellectuellement en tous pays… « .

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François de Tessan

Evidemment, les représentants du pouvoir Indochinois furent longtemps exaspérés par cette caricature allant à l’encontre de leur mission. Ainsi le journaliste, homme de lettres et homme politique radical-socialiste (donc favorable au lobby colonial) François de Tessan publie-t-il en 1923 dans « L’Asie qui s’éveille » un échange qu’il entretint avec une Française d’Indochine :

 

« – J’espère, monsieur, me dit-elle, que vous n’allez pas, à votre tour, nous caricaturer d’une manière odieuse et développer la légende des Civilisés ? Vous constaterez que partout, en Indochine, on s’applique à rendre la vie plus saine et plus attrayante. L’humanité a sans doute, ici comme ailleurs, ses faiblesses, et que certains individus aient même des vices, c’est possible ! Mais ces déformations morales ne sont pas spéciales à Saigon et restent exceptionnelles. M Claude Farrère a eu le grave tort de se livrer à une peinture aussi superficielle que systématique des mœurs coloniales. Il a fait ainsi beaucoup de tort à l’Indochine et à la France, elle-même.

– Madame, répondis-je, les opinions de M Farrère n’engagent que lui : il a voulu surtout, j’imagine, écrire un roman fortement coloré et assaisonné de scandales. Il n’a pas mesuré toutes les conséquences d’une œuvre ou il n’entrait, à l’origine, que des intentions littéraires…

– J’entends bien que M. Claude Farrère n’a voulu se poser ni en moraliste, ni en sociologue. Tout de même, les Civilisés sont de nature à laisser croire que notre société saïgonnaise est presque totalement composée de gens tarés ou qui s’adonnent à des plaisirs pernicieux. Nous n’avons cessé de protester depuis la publication de son livre, et nous réclamons de tous ceux qui viennent ici un jugement impartial, pour que les choses soient remises au point. »

 

Cette approche « fortement colorée et assaisonnée de scandale » visant à assurer le succès du livre pourrait d’ailleurs correspondre à la définition que Claude Farrère donnait du roman pour la Revue des deux mondes après son Goncourt : « Je pense que, sous peine d’être un mauvais roman, un roman doit être à la fois psychologique et d’aventures. Celui qui n’est que l’un ou que l’autre est d’avance condamné : c’est, en tout cas, un roman incomplet. L’action est indispensable, car elle apporte au lecteur la preuve de ce qu’avance le romancier. Vous aurez beau me répéter cinquante fois que votre héros est énergique, moi, lecteur, je ne vous croirais que si une action « inventée » permet à votre personnage de manifester, par des faits, son énergie. On ne doit pas pouvoir dire d’un roman : « c’est un roman psychologique », ou « c’est un roman d’aventures », mais seulement : « c’est un roman »[1]. On notera au passage que c’est par l’application de ces mantras que les œuvres de Farrère en général et les Civilisés en particulier semblent aussi vivantes …

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Voir la chronique « fiche de lecture #8 »

Pour autant, dans la perspective de ses positionnements politiques ultérieurs, il serait difficile de ne pas voir une verve accusatrice dans l’ouvrage à l’étude. En effet, comme nous avions pu le développer à l’occasion d’une précédente chronique, le colonialisme français fut, dans sa deuxième vague, soutenue par les Républicains de gauche et centre-gauche, très liés à la Franc-Maçonnerie, de par l’élaboration d’une doctrine visant à justifier les interventions outre-mer :  c’est la « mission civilisatrice » énoncée par Jules Ferry le 28 juin 1885. Précédent les interventions actuelles dans les pays étrangers au nom des Droits de l’Homme, cette idéologie est basée sur la croyance dans le progrès du genre humain au travers de la science et notamment dans l’utopie de la liberté individuelle absolue. C’est d’ailleurs par le développement des sciences humaines, notamment de la biologie et de l’anthropologie, que les classifications naturelles s’étoffent, genre humain compris. Ainsi la société d’anthropologie de Paris, en se basant sur les traits permanents des populations humaines, établit une classification raciale dans laquelle la population européenne, bien plus avancée technologiquement, doit amener le rayonnement de la science moderne dans les contrées en retard.  Cette vision sera infusée petit à petit et verticalement dans la société française via un lobby colonial rassemblant les notables pro-coloniaux français et organisant diverses activités de promotion auprès des masses, notamment via l’instruction publique après la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905.

Avant la récupération par la IIIème internationale soviétique, ce furent donc, par opposition, les forces conservatrices qui furent les premiers militants anticoloniaux en France (même si de nombreux auteurs classés à gauche comme Proudhon ou Blanqui avaient déjà exprimé

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Georges Clémenceau

leur doute quant à la question algéroise) , du centre-droit de Clémenceau à l’Action Française monarchiste, et souvent sur la base de la préparation de la revanche sur les « boches » après la défaite de Sedan. Ainsi, la démarche de Farrère consistant à renvoyer une image de l’Indochine ne correspondant pas à la propagande du Parti Colonial peut laisser paraitre un alignement politique, et ce d’autant plus qu’en octobre 1904 la presse révèle « l’affaire des fiches » ( la loge maçonnique du Grand Orient de France avait fiché tous les conservateurs/monarchistes/bonapartistes de l’armée et de la haute fonction publique dans une optique de « chasse aux sorcières » et ce en dehors des cadres officiels), ce que Farrère, en tant qu’officier de marine, n’a pas dû apprécier…

 

Ainsi, contrairement à ce que peuvent écrire les pigistes de l’Express ou Télérama, il n’est pas étonnant de voir un auteur tel que Farrère être à l’origine de brulots taillant en pièce l’idéologie coloniale de l’époque. On ajoutera même que l’ironie mal dissimulée du titre Les Civilisés et la passion de Farrère pour les civilisations ottomane/turque et japonaise témoignent du fait qu’il ne croyait pas une seule seconde à la « mission civilisatrice » de Ferry à la fois par mépris des valeurs de la IIIème République et par conscience de l’absence de « besoins en civilisation » des autres peuples …

Considérant que le premier acte de François Hollande en tant que président fut de déposer une gerbe de fleur aux pieds de la statue de Jules Ferry aux jardins des Tuileries, il est néanmoins à craindre que cette confusion ait encore de beaux jours devant elle…

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[1] La Revue des deux mondes, André Lang : Voyage en zigzags dans la République des Lettres, cité dans La Revue des deux mondes, Albert DUBEUX : Claude FARRERE, 1956

Fiche de lecture # 12 / Cycle Indochinois # 0 : L’Indochine dans la littérature Française des années 20 à 1954 – Exotisme et altérité – Henri Copin – Editions de l’Harmattan – 1996

         En plus de constituer une fiche de lecture « classique » sur ce blog, l’article d’aujourd’hui marque le lancement d’une nouvelle catégorie de publications : le cycle indochinois. En effet, le livre à l’étude dans les paragraphes suivants m’a permis de découvrir tout un pan de la littérature française qui, bien que riche, reste malheureusement délaissé. Il s’agira ainsi de présenter plusieurs ouvrages français concernant la période indochinoise (soit de la prise de Saigon en 1859 au départ définitif du Corps Expéditionnaire et de l’administration française en 1956) et d’en tirer une brève analyse en se basant sur l’œuvre que nous allons découvrir tout de suite.

L’auteur :

Résultat de recherche d'images pour "henri copin"         Henri Copin est né à Paris en 1945 puis passe son enfance et son adolescence dans ce qui est encore l’Indochine Française puis le Cambodge. Il rentre en France pour passer son bac puis l’agrégation en lettre moderne. Il travaille ensuite en tant que professeur de lettre à Saint-Louis du Sénégal (1968-1970) puis à Nantes (1971-1977). Par la suite, il assure la direction de la Radio scolaire au Centre de Linguistique appliquée (1977-1981). Il finit par devenir professeur en IUFM à Nantes ainsi que conférencier à l’Université permanente de Nantes ainsi qu’en école de commerce (1981-2005) afin de traiter de l’approche de l’Asie du Sud-Est. Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages et de préfaces concernant la littérature indochinoise ainsi que de dix romans et recueils de théâtre pour jeunes lecteurs.

Le livre :

Résultat de recherche d'images pour "henri copin"          L’Indochine dans la littérature Française des années 20 à 1954 est une thèse débutée en 1988 suite à la rencontre de l’auteur avec Pierre Brunel, professeur en littérature comparée à la Sorbonne. L’idée de ce travail était en fait en gestation depuis un long moment dans la tête de Copin étant donné l’intérêt constant pour l’Indochine découlant de son enfance et sa spécialisation en lettre moderne. Il faut également dire que la recherche dans ce domaine était alors quasiment nulle, exception faite du livre L’exotisme Indochinois dans la littérature de Louis Malleret datant de 1934 et ne couvrant donc que les ouvrages des premiers temps de l’Indochine jusqu’à la fin de la première guerre mondiale, raison pour laquelle l’auteur a procédé au découpage chronologique présent dans le titre.

               Comme le laisse également entendre le sous-titre, cette notion d’exotisme sera centrale dans les développements de l’universitaire. Il constate en effet que, très vite, succèdent à la littérature documentaire des soldats, commerçants ou missionnaires-premiers arrivés sur place – des romans mettant en scène de façon spectaculaire l’Indochine à travers plusieurs figures archétypales : l’aventurier-roi, le mandarin, le pirate, etc… Quoique ne produisant pas toujours des visions nécessairement négatives de « l’indigène », ce vernis exotique, même s’il put engendrer un certain nombre de roman plutôt agréable à lire (voire la bibliographie de Pierre Loti sur l’Indochine), se révéla très vite insuffisant quant à la demande de restitution de l’ambiance indochinoise et de connaissance de l’Autre animant, de bonne ou de mauvaise foi, les décideurs de l’entreprise coloniale et de la « mission civilisatrice » de Jules Ferry.

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Rudyard Kipling (1865-1936)

Il est d’ailleurs capital de revenir sur ce phénomène pour donner quelques éléments de définitions de la littérature coloniale en France et pas seulement pour l’Indochine. Celle-ci, bien qu’existant incontestablement, souffre d’un problème de définition et de représentation comparée à sa cousine anglaise qui, elle, possède des figures saillantes comme Rudyard Kippling (auteur du Livre de la Jungle et du magnifique poème Si… tu seras un homme, mon fils). Cette littérature existe déjà parce qu’elle fut institutionnalisée par la IIIème République au travers de prix, de publications spécifiques et de cercles dédiés. Comme nous avions déjà pu le constater à la lecture de l’ouvrage de Claude Gendre chroniqué sur le blog, les masses françaises se désintéressaient complètement de l’entreprise coloniale et il fallut la constitution du Lobby colonial sous la coupe de la maçonnerie républicaine pour voir les territoires d’outre-mer promus dans l’espace public français. Aussi, des fonds furent débloqués afin d’envoyer peintres et auteurs vanter les mérites de l’action des

gendre
Comme nous l’avons déjà vu à l’occasion de la fiche de lecture# 8, l’entreprise coloniale fut avant tout impulsé par la gauche républicaine au nom des Droits de l’Homme

émules de Jules Ferry. Seulement, beaucoup parmi les artistes ainsi dépêchés constatèrent très vite sur place les limites de la « mission civilisatrice » en ce que l’Indochine était un espace de confluence de deux civilisations (chinoise et indienne) déjà établies depuis longtemps. Ainsi naquit d’ailleurs une des spécificités de la littérature coloniale française (magistralement rapportée dans Philoxène ou de la littérature coloniale d’Eugène Pujarniscle) : c’est une branche littéraire qui se pense elle-même et cherche à savoir si elle doit se contenter de la superficialité exotique ou être un moyen d’approfondir la connaissance de l’Autre. Ces éléments de définition sont d’ailleurs d’autant plus flous que, très souvent, des ouvrages tenant aux deux propositions précédentes coexistent.

 

             A titre d’exemple, on peut mettre ici en parallèle deux ouvrages qui se répondent : Thi-Ba fille d’Annam de Jean d’Esme (1921) et Thi-Nhi, une autre fille d’Annam d’Henry Casseville (1922). Dans le premier ouvrage d’Esme dresse le portrait d’une romance entre Thi-Ba et un fringant administrateur colonial qui l’adopte et l’aime comme un petit animal de compagnie (le vocabulaire animalier étant omniprésent), seuls quelques bijoux faisant le bonheur de la jeune femme. La toile de fond de cette romance entre les deux personnages est une opposition caricaturale entre l’Occident mécanisé, fort, tourné vers l’action et un Extrême-Orient figé dans la sérénité et l’immobilisme Bouddhique. Refusant de restituer toutes les femmes d’Asie en une seule, Casseville va au contraire dépeindre au travers de quatre nouvelles des portraits de femmes et des romances interraciales bien plus diversifiés allant de la relation abusive (des deux côtés) à l’épanouissement total des tourtereaux. Opposant à la vision monolithique de d’Esme son sens du pragmatisme, Casseville entend certes montrer les spécificités de l’amour sous les tropiques et dans le contexte faussé de la domination coloniale et de la rencontre entre deux civilisations, mais avec une approche bien moins exotique, menant (avec plus ou moins de réussite) à la compréhension de l’altérité.

           Ce versant de la littérature coloniale indochinoise prendra d’ailleurs l’ascendant sur son pan exotique à la fin des années 20 et surtout à partir de 1930, année durant laquelle se dérouleront plusieurs événements liés aux mouvement indépendantistes annamites, le plus frappant d’entre eux étant certainement la mutinerie de Yen Bai du 10 février. Suite à ces événements tragiques et à la crise économique de 1929, le ministre des colonies d’alors fera le déplacement, emmenant avec lui une cour de journalistes qui vont diriger le projecteur vers l’Indochine. La littérature coloniale de cette période renoue avec les récits de voyage des soldats datant de la pacification du Tonkin à la fin du XIXème, offrant un instantané de la situation indochinoise dans une démarche quasi

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Roland Dorgelès (1885 -1973) dans les tranchées. Il se rendra célèbre avec Les croix de bois, écrin de son expérience de la première guerre mondiale.

anthropologique ou ethnographique. L’ouvrage maitre de cette période reste certainement Sur la route mandarine de Roland Dorgelès, plus connu en France pour avoir écrit Les croix de bois. Il est en effet frappant de constater la justesse des jugements présents dans cet essai écrit à mesure que son auteur découvre le pays : constatant la vie concomitante d’une Indochine traditionnelle et d’une Indochine modernisée au pas de course (financiarisation et industrialisation mais aussi émergence d’une élite indigène formée en France qui ne trouve pas sa place dans la colonie et qui constituera le gros des cadres révolutionnaires), Dorgelès prévoit le craquement de la construction indochinoise et l’inutilité de la présence française dans les 25 ans à venir. Son ouvrage datant de 1930, il ne se sera trompé que d’une petite année dans ses prévisions…

       La production littéraire indochinoise subit par la suite un coup d’arrêt dans la période de la seconde guerre mondiale et de l’occupation de la péninsule par les Japonais. Elle reprendra suite au départ de l’occupant et du retour de l’administration et de l’armée en Indochine avec des ouvrages comme Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras (1950), des ouvrages militaires mais aussi et surtout avec la somme romanesque de Jean Hougron baptisée La nuit indochinoise. Ce crépuscule de la littérature indochinoise se caractérise par sa capacité à dépeindre des personnages écrasés par les idéologies d’alors et par un effort de comprendre l’Autre principalement motivé par l’apparition de la figure du révolutionnaire Viet Minh. Ainsi, jouant de la contradiction entre la situation personnelle de plusieurs personnages et le « camp » auquel ils appartiennent, les histoires ainsi racontées sont riche de complexité, dépassant largement l’exotisme sans pour autant tomber dans le documentaire ou étouffer le récit.

            La thèse d’Henri Copin souligne également que, malgré l’hétérogénéité des formes et des visions présentes dans le corpus de la littérature indochinoise du fait de leur lien avec la situation de la colonie, deux phénomènes se nourrissent l’un, l’autre et forment une grille d’analyse pertinente quant aux thèmes abordés quelque soit l’époque : la fascination et la crainte de l’Asie. La fascination tient à l’émerveillement des primo arrivant quant aux civilisations anciennes de l’Indochine, à ses paysages féériques, à ses religions (ce qui est Résultat de recherche d'images pour "fumeur d'opium boissière"encore vrai aujourd’hui), à l’opium (« poison de rêve » vu comme une clé de compréhension de « l’âme annamite » par Jules Boissière dans Fumeur d’opium ou Journal d’un intoxiqué), aux charmes des femmes asiatiques. La crainte quant à elle vient de la cruauté et de la duplicité (réelles ou fantasmées) issues des premiers contacts (ce qui donnera d’ailleurs un accent sombre aux première fictions indochinoises, certaines pouvant même être qualifiées de littérature d’horreur) mais aussi et surtout de la peur de se laisser dévorer par sa fascination pour l’Asie, de perdre son identité, de se voir engluer dans le « non agir » et l’anéantissement du désir et de la volonté prônés par le Bouddhisme, de se « déciviliser ». Cette ambivalence placera d’ailleurs la question des mariages interraciaux et du métissage au centre des préoccupations de la littérature coloniale car constituant à la fois la transgression la plus grave dans une société régit par des principes raciaux et la mauvaise conscience coloniale en ce que beaucoup d’union mixtes ne dureront que le temps du mandat du fonctionnaire ou du soldat en poste en Indochine et que beaucoup de métis seront par conséquent élevés comme des orphelins. A noter également que, comme les déclassés ou les biculturels, les métis, de par leur situation entre deux mondes, tendent à traduire leur malaise en révolte sociale plus ou moins justifiée. Un des exemples les plus récents étant certainement l’avocat Jacques Vergès, fils d’un diplomate français et d’une congaï vietnamienne. La complexité de ces relations inter civilisationnelles sera retranscrite par Jean Hougron dans Les Asiats, narrant l’histoire d’un administrateur colonial venu en France avec femme et enfants Résultat de recherche d'images pour "l'indochine des romans"mais qui succombera aux charmes de plusieurs femmes asiatiques qui lui donneront une nuée d’enfants qui prendront chacun des chemins très différents dans le contexte de l’Indochine d’après-guerre.

        On notera pour finir qu’Henri Copin enrichira ses travaux et les publiera sous forme d’essai en 2000 sous le titre L’Indochine des romans (éditions Kailash) . De la même façon il complètera ses recherches en participant à l’écriture de Littératures de la Péninsule Indochinoise (éditions KARTHALA-AUF, 1999, ouvrage coordonné par Bernard Hue) traitant des auteurs francophones issus des trois pays formant l’ex-Indochine Française.

Charles-Henry De Pirey – VANDENBERGHE ; Le Commando des Tigres Noirs ; Indochine 1947 –1952 – Indo Editions – 2003

Ambiance musicale : Tri Yann – Guerre guerre vente vent https://www.youtube.com/watch?v=kn7vYpKxVfc

« Le soldat n’est pas un homme de violence, il porte les armes et risque sa vie pour des fautes qui ne sont pas les siennes. Son mérite est d’aller sans faillir au bout de sa parole tout en sachant qu’il est voué à l’oubli. »

Antoine de Saint–Exupéry, Terre des Hommes, 1939

Cet article est dédié à la mémoire du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, mort égorgé lors de la prise d’otage de Trèbes le 24 mars 2018.

L’auteur :

de pirey
Charles-Henry de Pirey

            Charles-Henry de Pirey, né en 1928, renonce à ses études de droit en 1948 pour faire son service militaire au Maroc, où il sert comme soldat de 2ème classe. Intelligent, il intègre très rapidement le peloton des élèves officiers de réserve. Un jour de 1950, il reçoit pour mission de conduire le 1er « tabor » (bataillon) de « goumiers » marocains aux champs de manœuvre devant les préparer aux combats en montagne en Indochine. C’est lors d’une discussion à la popote de l’unité qu’il confie son admiration pour ces montagnards aguerris par la deuxième guerre mondiale et dont on vante souvent les mérites parmi les officiers français. Sur le ton de la plaisanterie un lieutenant lui lance le défi de les suivre en Extrême-Orient. « Chiche » rétorque l’aspirant Pirey.

9782914086080FS            Et voilà qu’après une formation accélérée en combats d’infanterie, il se retrouve sur le théâtre indochinois en mai 1950. Juste à temps pour assister au « désastre de la RC 4[1] » en novembre de la même année, événement dont il produira un témoignage littéraire dans La Route Morte – RC 4 – 1950 qui lui vaudra d’ailleurs le prix 2003 de l’Académie Française et le prix 2003 de l’Académie des Sciences Morales et Politiques. Sur les 600 hommes de son unité 450 seront tués, faits prisonniers ou portés disparus. Après cette catastrophe, il est nommé sous-lieutenant et garde avec le 1er goumier reconstitué le pont Paul Doumer à Hanoi.

            Cette affectation sera de courte durée puisque le nouveau commandant en chef en Indochine, le Général Jean de Lattre de Tassigny (dont nous reparlerons plus tard), l’affecte comme officier adjoint auprès de son fils, commandant le 1er régiment de chasseur. Mais Bernard de Lattre succombe près de Nam Dinh avant d’avoir pu être rejoint par de Pirey qui bénéficie d’une réaffectation au rang de commandant d’un peloton de chars M-5 rattaché au 1er chasseur. C’est à ce poste qu’il participe aux batailles victorieuses de l’époque de Lattre.

            Blessé en 1952, il quitte l’Indochine en tant que lieutenant et devient aide de camp du résident-général du Maroc.

            En 1954 il se porte volontaire pour participer aux cours de pilotage de la toute nouvelle aviation légère de l’armée de Terre (ALAT). Devenu pilote instructeur puis chef pilote, de Pirey quitte l’armée pour se diriger vers le pilotage d’essai d’hélicoptères civils, discipline dans laquelle il excelle puisqu’il sera l’artisan de deux premières mondiales : en 1959 il atterrit sur un volcan en activité (le Taftan en Iran, 4050 m) et en 1971 il se pose à 5 500 mètres d’altitude dans les Andes Argentines. Passé pilote d’essai dans l’aérospatiale, il totalise en 25 ans 10 000 heures de vol.

            Charles Henry de Pirey est Commandeur de la Légion d’Honneur et Officier du Ouissam Alaouite Chérifien. Il est également titulaire de la Croix de guerre, quatre palmes et de la Médaille de l’Aéronautique. 2 blessures de guerre.

Le livre :

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Roger Vandenberghe, Hanoï, 14 juillet 1951.

            L’ouvrage présente la vie de Roger Vandenberghe (1927-1952), un « enfant en dépôt » (placé dans ce qui était la DDASS de l’époque) indigent, turbulent et braconnier à ses heures qui, après être entré dans les maquis de la Résistance des Hautes Pyrénées à 16 ans pour suivre son grand frère Albert, décide de devenir soldat de métier après avoir participé à la bataille d’Alsace et à l’occupation de la zone française en Allemagne au sein de la 1ère armée française. Il devait devenir une légende de son vivant en tant que commandant du redoutable Commando 24 ou Commando des Tigres Noirs.

            Après une formation en combat d’infanterie pour le moins expéditive, il est promu caporal et sert le fusil mitrailleur en Indochine en 1947. 12 jours après son arrivée il reçoit sa première citation. Lui qui ne rêve que de tomber sur les arrières Viet Minh, comme sur ceux de la Wehrmacht au temps du maquis, doit se contenter de diriger un groupe de partisans vietnamiens ni très sûrs, ni très entrainés pour les missions de reconnaissance et de « voltige » (raid éclair).

            La mort d’Albert au combat finira d’endurcir le jeune homme qui se bat désormais uniquement dans le but de venger son frère. Déjà audacieux – à la limite du qualificatif « tête brulée » – il s’illustre par sa férocité au combat et par la rigueur qu’il insuffle dans l’entrainement des partisans vietnamiens sous sa responsabilité. « Vanden » souffre néanmoins d’un manque récurrent de matériel et, surtout, d’un système de commandement empêchant toute initiative efficace au combat. Il enchaine rapidement

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Tran Dinh Vy en 1950. Après la mort de Vandenberghe, il suivra un entrainement de commando parachutiste à Pau en 1954. Il fut par la suite colonel dans l’armée sud vietnamienne puis, après 1975, dans la Légion étrangère. Il demeure le gardien de la mémoire du Commando 24

            C’est durant cette période qu’il rencontre les deux hommes qui formeront le noyau dur du futur commando des tigres noirs : le jeune Tran Dinh Vy, engagé sous le drapeau français car indépendantiste et foncièrement anticommuniste car catholique (il a interrompu ses études au séminaire) et le caporal-chef Puel. Le premier équilibre son tempérament désinvolte et parfois trop brutal par sa rigueur religieuse et le second, intellectuel au plein sens du terme (gros lecteur, poète et administrateur), servira à terme de relai administratif et de délégué à la logistique.

Une blessure à la poitrine renvoie Vandenberghe en France en avril 1949 où il recueille honneurs et frustrations pour son œuvre d’outre-mer. Il repart bien vite en « Indo » devant son inaptitude à la vie civile et les demandes pressantes de ses camarades.

            Ainsi, si l’état–major français avait compris l’intérêt des petits contingents mobiles, réactifs et composés de soldats locaux (pour la connaissance du terrain et la proximité avec les civils) dès 1948, c’est la lourde défaite de la RC4 qui va être à la source de la généralisation de la formation des commandos pour sécuriser le delta du Fleuve Rouge. C’est particulièrement l’arrivée du Général Jean de Lattre de Tassigny à la tête du Corps Expéditionnaire Français d’Extrême Orient qui va renverser la tendance favorable aux insurgés vietnamiens (nous en reparlerons plus tard).

            Dès lors, le sergent Vandenberghe se voit accorder carte blanche par le colonel Gambiez pour « nettoyer » le Sud de la ligne de défense française du « delta utile ». Le Commando 24, ou Commando des Tigres Noirs en référence à un animal mythique pourvu de pouvoirs magiques, prend ses quartiers à Nam Dinh.

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Le colonel Gambiez (à gauche) et le sergent Vandenberghe. Gambiez fut le principal artisan de la constitution de groupes de choc au sein de la 1ère armée française durant la deuxième guerre mondiale, le mentor parfait pour le jeune sous-officier.

            La totale liberté d’action et de recrutement permet à Vanden, Vy et Puel de mettre sur pied en un temps record une section de partisans vietnamiens très souvent dénichés chez les anciens combattants Viet Minh ayant tous une bonne raison de combattre les guérilleros communistes et une riche expérience des méthodes de combat des soldats de Giap.

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Jean de Lattre de Tassigny (1889– 1952), commandant et chef du CEFEO de 1950 à 1952.

            La réputation du jeune sergent croît à mesure qu’il aligne les engagements victorieux pour empêcher le « pourrissement » du delta et les blessures, notamment aux jambes (devenant d’ailleurs un sujet de plaisanterie pour ses camarades). Les succès des tigres noirs leur valent la Croix de Guerre avec palme lors du défilé du 14 juillet 1951 à Hanoï. C’est d’ailleurs à cette occasion que « le Roi Jean » laisse entendre que Roger Vandenberghe est son meilleur soldat.

            Seulement, le temps joue contre les troupes françaises et impériales et chaque rencontre avec les troupes communistes devient de plus périlleuse de plus en plus meurtrière. Face à cette situation, « Vanden » se voit contraint d’augmenter ses effectifs au détriment de la sureté et de l’esprit de corps de son groupe.

            Le malaise au sein du commando conduira à la trahison et à l’assassinat de son commandant et du sergent Puel le 5 janvier 1952.

            Roger Vandenberghe était Chevalier de la Légion d’honneur, titulaire de la médaille des blessés de guerre (8 étoiles), de la Médaille militaire, de la Croix de guerre 1939-1945, de la Croix de guerre des théâtres d’opérations extérieures (17 citations, 9 palmes), de la Médaille de la Résistance. 12 blessures de guerre.

            Le grand mérite de cet ouvrage est de livrer le récit d’une vie de combat au milieu de « l‘Indoche » sans tomber dans la vision manichéenne qui entoure le conflit, ce qui est, il faut bien le dire, une prouesse. De par mon expérience de bloggeur, je sais que ce genre de sujet semble se voir interdire toute perspective critique tant la controverse qui l’entoure mobilise les émotions plutôt que la matière grise. Ajoutons d’ailleurs que cet état d’esprit apolitique fut celui des deux frères Vandenberghe lors du conflit ( p.26). Cette caractéristique génère plusieurs conséquences.

            La première consiste dans le fait que le style d’écriture comparable à un « journal de marche » d’une unité militaire montre la « sale guerre » dans tout ce qu’elle a de non-conventionnelle. On ne le dira jamais assez pour rompre la confusion due à la politisation extrême du conflit : la première guerre d’Indochine (comme la seconde d’ailleurs) est avant tout une guerre civile – plus qu’une « guerre coloniale » ou une « guerre d’agression ».

Il découle de cet état de fait une physionomie de la guerre dans laquelle la population vietnamienne est prise entre le feu Viet Minh et celui du CEFEO, allié à l’armée vietnamienne de Bao Dai. Ainsi, les états de service du commando 24, principalement composé de soldats Viet Minh « retournés », montrent bien que l’objectif de cette opposition consiste à contrôler, de gré ou de force, des positions civiles ce qui conduit à la fois au nécessaire recours à la terreur/propagande des deux côtés et à des affrontements d’envergure limitée (lors des première années) consistant principalement en des embuscades, des coups de mains, des opérations de sabotages, des « coups en traître », etc… En bref tous les éléments qui formeront des combats brutaux, anonymes et perfides et donneront le surnom bien mérité de « sale guerre » au conflit indochinois.

uniforme noir
Le commando des Tigres Noirs au départ de Nam Dinh en 1950. Le commando étant spécialisé dans l’action « coup de poing », tous les soldats revêtaient l’uniforme noir Viet Minh, dérivé de la tenue traditionnelle paysanne vietnamienne, afin de permettre l’infiltration, les embuscades, la discrétion. Seuls occidentaux du groupe, Vanden et Puel évoluaient en queue de peloton, c’est le sergent Vy qui dirigeait les hommes.

A titre de rappel de nombreux articles du blog traitent déjà de ces différents aspects de la guerre asymétrique : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/ .

            Partant, la deuxième conséquence du style épuré de de Pirey est de façonner une figure de héros également non-conventionnelle autour de Vandenberghe. Alors que le récit pourrait s’apparenter dans son contenu aux « chansons de geste » du Moyen-âge[2], l’absence d’envolée lyrique ou de souffle épique offre un portrait finalement très humain du « meilleur soldat d’Indochine ». De la noirceur cynique au génie opérationnel en passant par le caractère enfantin de certains passages (notamment avec la maîtresse du chef des Tigres Noirs), toutes les facettes sont abordées sans complexe. On notera par ailleurs que l’édition enrichie de 2010 propose une série de clichés d’époque extrêmement bienvenus pour s’approprier les aspects clairs et sombres du personnage, faisant de lui un homme de guerre rusé et courageux, un vengeur insatiable, un être

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Insigne du Commando 24 et sa devise (en vietnamien): « Plutot la mort que la honte ».

dont la grande sensibilité fut exaspérée par la cruauté de sa condition durant la seconde guerre mondiale. L’ensemble de ces précisions le rapproche de fait d’un personnage romanesque du XIXème siècle sorti de l’esprit d’un Hugo, d’un Balzac ou d’un Dumas-fils.

Troisième conséquence : le récit de la vie de Vandenberghe montre plusieurs des lacunes tactiques et stratégiques de l’Etat-Major français hors de la période « de Lattre ». En effet, le jeune Roger n’ayant reçu qu’une instruction militaire sommaire du fait de son début de carrière dans la Résistance française, ses réactions face aux attaques Viet Minh différaient de celles de ses camarades passés par les écoles militaires, d’où son succès instantané sur le champ de bataille. Si j’en ai déjà beaucoup dit sur le contenu du livre je ne peux m’empêcher ici de livrer un constat du lieutenant de Pirey (p.32). Lors des escarmouches avec les troupes Viet Minh la tactique traditionnelle enseignée dans les écoles militaires françaises consistent (consistaient ?) à 1) « se planquer », 2) fixer le feu adverse et 3) manœuvrer la formation ennemie sur ses flancs. Fort de ses expériences dans la Résistance, « Vanden » avait déjà constaté que les partisans communistes, pratiquant systématiquement le « raid éclair », profitaient des phases 2) et 3) pour s’évaporer dans la jungle en ayant ainsi pu « descendre » plusieurs soldats sans subir de perte. Ainsi, en rupture avec les pratiques « canons » de l’armée française, le commandant des Tigres Noirs, avec un mélange d’audace et de projection tactique

essaim
Formation en essaim.

géniale, hurlait en général « en pagaille[3], à la grenade!» plutôt que « à terre, planquez-vous ! ». Dans de nombreux cas cette réaction inattendue insufflait panique et désorganisation dans les rangs Viêt Minh, ce qui permettait une réplique cinglante et dévastatrice côté Commando 24. La « recette » du succès de Vandenberghe !

            On notera que ce problème d’adaptation de la vision française de la guerre à la situation indochinoise est d’autant plus patent que le général de Lattre de Tassigny obtint ses succès en rompant avec le classicisme et l’attentisme de ses prédécesseurs à la tête du CEFEO, attitude qui avait mené au désastre de la RC4 en 1950. Ce n’est ainsi pas un hasard si le « Roi Jean » prit en affection le jeune Roger et lui fit l’honneur de le déclarer meilleur soldat d’Indochine : les deux hommes ayant un instinct militaire affuté se comprenaient parfaitement.

            Enfin, en guise d’ouverture, j’aimerais signaler que, lors de mes errements sur la plateforme vidéo Youtube, je suis tombé sur la chaine code-Rno tenue par un ancien militaire français. Celui-ci se fait vulgarisateur des techniques de combats d’infanterie et des problématiques entourant les armes à feu. A la lecture du livre à l’étude, deux de ses vidéos m’ont semblé liées à ce problème d’organisation dans l’armée française (je vous invite d’ailleurs à aller les visionner : https://www.youtube.com/watch?v=IbG7J8JtaIM et https://www.youtube.com/watch?v=oKWSpxlglkk ). En résumé et selon lui, le type de combat dit « asymétrique » (dont les deux premières guerres d’Indochine sont des exemples iconiques) se généralise alors que l’essentiel des conflits modernes se déroulent en milieux urbain, ce qui a pour conséquence un effet égalisateur de technologie. L’expérience du vidéaste tend à montrer que les entrainements et structures de commandements de l’armée française ne permettent pas aux soldats d’être performants contre des guérilleros de type « djihadiste » sur les théâtres d’opération. A noter que la dernière catastrophe militaire française (à savoir l’embuscade d’Uzbin en Afghanistan : https://www.youtube.com/watch?v=os4AZsBtRAI) est suffisamment démonstrative pour donner du crédit à ce point de vue. Si parmi mes lecteurs se trouvent d’actuels ou d’anciens soldats, merci de me laisser votre avis à ce sujet en commentaire, cela m’intéresse.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=jxadfRbYx50

[2] http://www.espacefrancais.com/les-chansons-de-geste/

[3] Terme non réglementaire pour désigner la formation dite « en essaim » auquel un groupe militaire a recours lorsque la situation est confuse. Elle permet une couverture tout azimut.

Divers/ Poudières en MDC – Le Vietnam, là ou s’accrochent les empires : « île monde » eurasiatique contre thalassocratie dans la théorie globale du « Grand Jeu ».

Afin de clore la série d’articles concernant les litiges territoriaux impliquant Hanoï en MDC, je souhaiterai inscrire ces événements contemporains dans une trame historique plus longue plaçant le Vietnam au centre d’une opposition entre les forces continentales et maritimes : le « Grand Jeu ». A des fins didactiques, le développement de cet article suivra le plan suivant : I) Définition de la théorie du « Grand Jeu », II) son application particulière sur l’histoire du Vietnam..

I) Qu’est ce que le « Grand Jeu » ? 

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Le « fardeau de l’homme blanc », dans la vision coloniale la race blanche devait amener les autres à la civilisation.

On doit l’expression au poète britannique Rudyard Kipling (1865-1936) – auteur du magnifique poème Si … tu seras un homme mon fils mais également père du « White man burden » (« Le fardeau de l’homme blanc »), pendant britannique de la « mission civilisatrice » de Jules Ferry – lorsqu’il décrit les luttes d’influences au Moyen Orient et en Asie centrale entre la Russie d’une part et l’Angleterre et la France d’autre part. Des luttes qui atteindront leurs paroxysmes lors de la guerre de Crimée de 1856, lorsque Paris et Londres estimeront que Moscou nourrit de bien trop grandes ambitions dans le dépeçage de l’empire Ottoman, déjà engagé dans un déclin irrémédiable. La notion est alors très romanesque puisqu’elle mêle l’Orient mystérieux et ses richesses (soies, tapis persans, encens, épices, etc…), les courses à l’exploration des aventuriers intrépides, les intrigues militaires et diplomatiques des espions.

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Halford Mackinder

Toute littéraire qu’elle fut à l’origine, cette conception va largement influencer un des pionniers de la géopolitique mondiale : le britannique Halford Mackinder (1861- 1947). En accord avec les idées de son temps, il est persuadé de la supériorité raciale anglo-saxonne dont il explique la domination par le contrôle des Mers face à une « île monde » divisée. En effet, professeur de géographie à l’université d’Oxford, il se distingue de ses confrères en prônant une vision polaire de la planète. Ainsi projetée, notre Terre offre la vision d’une île géante au centre – le « Heartland », composée de l’Afrique et de l’Eurasie et représentant 2/12ème de la surface du globe – entourée d’un unique océan – 9/12ème du globe – accueillant des îles périphériques moindres – Australie, les Amériques représentant 1/12 ème de la surface terrestre.

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La projection du monde selon la vision de Mackinder. Projeté ainsi on comprend mieux l’opposition de l’île monde entourée des océans extérieurs et des îles périphériques.

Par l’analyse de la constance anglaise à briser toute puissance hégémonique en Europe (Habsbourg, Napoléon, Reich Nazi) et des déferlantes barbares nomades provenant des steppes d’Europe Orientale et d’Asie centrale (Huns et Mongoles notamment), il synthétise un principe qui lui servira de devise : « qui tient l’Europe orientale tient le heartland, qui tient le heartland domine l’île mondiale, qui domine l’île mondiale domine le monde ». Partant, il préconise dans le cadre de la domination mondiale anglaise l’hégémonie maritime et la division du Heartland. Il est en cela l’inspirateur direct de la doctrine « Thalassocratique » de l’amiral américain Mac Mahan auquel nous avons déjà pu nous intéresser[1].

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Nicholas Spykman

          Cette théorie est enrichie par un des disciples de Mackinder : l’Américain Nicholas Spykman. Il reprend les thèses de son « maître » et s’il conserve intact la théorie de domination des Mers, il enrichit la conception originelle en introduisant la notion de « Rimland ». Cette dernière désigne un croissant territorial comprenant l’Europe, le Moyen Orient, le sous continent indien et les bordures littorales extrêmes orientales et enserrant le Heartland. Pour lui c’est dans cette zone que le rapport de force se définit, aussi est il nécessaire pour les forces thallassocratiques excentrées de nouer des alliances ou de contrôler les pays de cette zone pour réduire l’influence du Heartland.

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Le monde selon Nicholas Spykman.

            Par la suite cette thèse du grand jeu a été généralisée par nombre de conseillers américains à la défense, les deux plus éminents étant Kissinger (conseiller spécial de Nixon) et feu Brezinski (ancien conseiller spécial de Carter). C’est d’ailleurs ce dernier qui a posé noir sur blanc dans Le grand échiquier : « Il est impératif qu’aucune puissance eurasienne concurrente capable de dominer l’Eurasie ne puisse émerger et ainsi contester l’Amérique ». Evidemment, devant cette explication on ne peut plus clair de la stratégie américaine, les rivaux russes et chinois réagissent par la poursuite de projets commun afin de tenir en échec les intrigues américaines.

            De ce fait, c’est par ce prisme du « Grand Jeu » qu’il faut comprendre les événements géostratégiques mondiaux depuis la fin de la guerre froide. En plus de battre en brèche l’indigence et/ou la propagande des « experts » médiatiques, il permet de comprendre les articulations des deux axes en opposition : un axe Washington – Tel Aviv – Riyad – Union Européenne (ou plutôt OTAN) contre l’axe Pékin – Moscou – Téhéran. Guerres du Golfe de 1991 et 2003, guerre de Tchétchénie, guerre du Kosovo de 1999, intervention américaine en Afghanistan, guerre de Géorgie de 2008, isolement de l’Iran, « révolutions colorées » des années 2000, coupures de gaz répétées entre la Russie et l’Europe, mise en place de l’Organisation de Coopération de Shanghai, discours des néo-conservateurs américains sur la « nouvelle Europe », « guerre fraîche » entre Moscou et Washington, crise ukrainienne de 2014, « printemps arabes », guerre civile en Syrie, coup d’Etat au Brésil, déstabilisation du Venezuela, etc. toutes ces péripéties dérivent de l’application du « Grand Jeu ».

            A noter par ailleurs que les milles et une richesse de l’île monde ont changé de nature et que l’Asie Centrale, la zone de la Mer Caspienne notamment, est riche en hydrocarbure.

Mais plus important que l’accès direct à ces ressources, c’est leur acheminement qui est central dans la question stratégique. On parle même de « géopolitique des pipelines » dans le sens où ceux ci matérialise les objectifs stratégiques du promoteur[2]. En ce sens on assiste à la concurrence des projets de gazoduc américain –contournant la Russie et permettant le contrôle de l’approvisionnement énergétique des « alliés » européens – et le projet Russe, mis en difficulté par la guerre civile en Syrie et les troubles en Turquie.

Malgré la complexification du monde multipolaire et l’émergence d’acteurs indispensables, il semble bien que ce soit la Chine qui tire son épingle du jeu avec son projet de « nouvelle route de la soie »[3], à condition que celui ci aboutisse.

Si le sujet vous intéresse je vous conseille l’excellent blog de Christian Greiling dédié à la question : http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2015/06/le-grand-jeu-cadre-theorique.html ainsi qu’un de ses articles pour la revue Conflits : http://www.revueconflits.com/le-nouveau-grand-jeu-bonus/

Mais resserrons la focale sur le Vietnam.

 II) L’influence de la théorie du « Grand Jeu » sur l’histoire vietnamienne.

Dans le cadre théorique du « Grand Jeu », il convient d’apporter quelques précisions d’ordres géographiques sur le Vietnam.

Le pays est situé dans à l’extrême Est de l’ « île monde » eurasiatique. Il se distingue par la longueur de sa frontière maritime (3260km) et sa forme en « S » s’étirant sur 1650 km du Nord au Sud. Coincé entre la MDC du Sud et la cordillère annamitique, il est en cela un « balcon sur le pacifique » dont le coefficient de maritimité (ratio côtes/superficies terrestres) est comparable à celui de l’état insulaire malaisien.

Cette influence maritime place une part importante des enjeux économiques vietnamiens vers la mer : la pêche représente 7% du PNB et 4,5millions d’emplois et l’exploitation du pétrole off-shore pèse pour un quart du budget de l’Etat et 24% du PNB du pays.

Malgré ce patrimoine maritime, le pays souffre d’une certaine carence structurelle (surcapacité des infrastructures) l’empêchant de s’insérer de manière optimale dans le trafic mondial des containers[4].

En dépit de son caractère maritime le pays est cependant attelé à l’île monde pour trois raisons relativement simples : 1) la MDC du Sud est une mer semi fermée suffisamment poissonneuse pour ne pas avoir à pratiquer la pêche hauturière, 2) l’invasion puis la menace constante de la Chine, la Nam Tien et les guerres civiles ont constamment maintenu l’attention des gouvernements vietnamiens sur le continent[5], 3) la façon dont les Vietnamiens se représentent leur pays à l’âge pré colonial est calqué sur la vision chinoise se considérant elle même comme une puissance terrestre[6]. Dans la vison de Spykman, le Vietnam est un état faisant partie du Rimland, c’est à dire un état à désolidariser des pays du Heartland, ici la Chine.

Ainsi, bien jouissant d’une indépendance relative du fait des liens de vassalité plus ou moins lâche avec son grand voisin du Nord, le Dai Viet ne sort de la sphère d’influence du Heartland qu’à partir du moment où la France, alors puissance thallassocratique, arrache le pays de force après que les deux guerres de l’opium aient ouvert à coup de canon les portes de la Chine. Nous avons déjà pu le voir, la présence française sur la péninsule indochinoise est à la fois le fait d’une œuvre évangélisatrice relativement ancienne mais également parce que le Vietnam, par la longueur de sa côte, fournit une excellente « tête de pont » pour la France dans le but d’accéder aux richesses extrêmes orientales[7]. Dans le même ordre d’idée, la colonie indochinoise est industrielle et vue comme une pourvoyeuse de matière première à la métropole excentrée.

Or c’est précisément cet éloignement entre les extrêmes Ouest et Est de l’île monde qui va faire de l’Indochine Française la seule colonie de l’Empire à être du côté Vichyste durant la totalité de la seconde guerre mondiale. Le chaos que provoqua le départ des Japonais sera dès lors favorable au développement de l’influence soviétique – l’URSS étant alors la quintessence du Heartland en regroupant la Russie et les républiques turcophones d’Asie centrale – et chinoise (à travers le PCC). Le Viet Minh étant la seule formation politique à avoir les moyens de proclamer l’indépendance puis de l’obtenir par les armes, le rapport de force en place s’aligne sur la logique de la guerre froide opposant les communismes soviétiques puis chinois à la puissance coloniale d’outre mer française ainsi qu’aux Etats Unis, nouvel hégémon thallassocratique depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. A noter que dès 1950 l’influence (le contrôle ?) des communistes chinois sur leurs homologues vietnamiens était déjà décisive.

            Cette vision est largement renforcée par les doctrines stratégiques américaines de « Containment » et de « Roll Back »[8], censées contenir l’émergence communisme venue du centre du Heartland. Sur le théâtre Sud asiatique, cela correspond en fait à la mise en place de l’ASEAN en 1967. Cette organisation représente quasi parfaitement l’opposition terre/mer dans le sens où elle compte un pays continental pour quatre pays insulaire (Thaïlande contre Malaisie, Indonésie, Philipines, Singapour), le tout s’opposant à la péninsule indochinoise sous menace communiste.

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L’opposition entre l’ours soviétique et l’oncle Sam durant la seconde guerre mondiale. Le premier s’étend du continent vers les mers tandis que le second tente de le repousser dans le sens inverse

            Ayant financé la défaite française (plus de la moitié du budget de guerre à partir de 1954), les Américains pensaient avoir stabilisé le partage Heartland/Thallassocratie au Vietnam avec les Accords de Genève partageant le pays en deux (et ce en même temps que la Corée dont la question n’était toujours pas réglée). Mais c’était sans compter sur les hommes d’Ho Chi Minh dont le mot « unité » avait été l’un des maitres mots contre les Français.

            Au final la seconde guerre d’Indochine verra le retrait américain et l’unification du pays sous la coupe du Nord Vietnam sous influence chinoise et soviétique. Mais celle ci aura aussi eu un effet indirect : la préparation de la troisième guerre d’Indochine qui signera la fracture irrémédiable du bloc communiste mais également la division du Heartland. En effet l’intervention américaine au Cambodge en 1970 ainsi que le rapprochement entre Washington et Pékin sur fond de tensions sino – soviétiques en 1972 provoquera l’accès au pouvoir des Khmers Rouges alliés de la Chine Popualires. Il faudra attendre 1979 pour que l’habileté de Kissinger transforme une défaite américaine traumatisante en une victoire diplomatique déchirant le camp socialiste et maintenant le Viêtnam sur le pied de guerre jusqu’en 1991. Certains estiment d’ailleurs que le « délai raisonnable » évoqué par Nixon lorsqu’il avait promis le retrait des GIs lors de l’élection présidentiel de 1969 a correspondu au temps nécessaire à la mise en place de la diplomatie américaine pour transformer le théâtre Indochinois en champs de bataille entre les deux géants marxiste-léniniste[9]. Allié à Moscou, le Vietnam reste donc rattaché à une puissance du Heratland.

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Mao Tse Toung rencontre Richard Nixon à Pékin en 1972.

            La situation changera lors de l’effondrement de l’URSS. Le Vietnam isolé doit se trouver de nouveaux partenaires diplomatiques. Cet état de nécessité allié à la préoccupation pour les régimes marxistes – léninistes vietnamiens et chinois aboutirent à la réunion de durant laquelle les PC des deux états se sont entendus pour un soutien mutuel afin de survivre à la fin de l’ère soviétique. De fait l’ouverture du marché vietnamien aux produits chinois ainsi que l’entente des deux PC pour se maintenir au pouvoir implique indubitablement le retour d’un certain lien de vassalité entre les deux pays : le Vietnam est rattaché à un Heartland que l’on peut qualifier d’unifier autour du partenariat russo-chinois matérialisé par l’organisation de coopération de Shangaï (qui a même réussi à inclure l’Inde récemment).

            De fait, Hanoï subit, comme nombre de ses voisins du Sud Est asiatique, le pouvoir d’attraction chinois (le revirement le plus impressionnant étant celui du président Duterte aux Philipines) en passe d’être facteur d’unité en Eurasie et ce notamment par l’initiative One Belt One Road (nouvelle route de la Soie). Couplé avec le retrait américain (échec du traité transpacifique et retrait américain de l’APEC), la situation internationale montre un reflux des forces thallassocratiques face à l’ « île monde » et ce à tel point que les forces continentales se jettent à l’assaut des mers.

            Au final, après la parenthèse tallassocratique française puis américaine qui détacha le Vietnam de l’influence chinoise et donc du Heratland, il semble que le pays soit aujourd’hui contraint par les règles du Grand Jeu à rejoindre l’unité eurasiatique.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[2] https://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RIS_065_0051

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/08/actualite-quelle-place-pour-le-vietnam-dans-le-projet-chinois-de-nouvelle-route-de-la-soie/

[4] Nathalie Fau, La maritimisation de l’économie vietnamienne : un facteur exarcerbant entre le Vietnam et la Chine en mer de Chine méridionale ?, dans : Hérodote 2ème trimestre 2015, n°157, « les enjeux géopolitiques du vietnam », p.43.

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/18/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-leffondrement-de-la-chine-e/

[8] Le « Containment » est une stratégie politique américaine mise en place en 1947 et visant à stopper l’extension de la zone d’influence soviétique après la seconde guerre mondiale.

Le « Roll back » est une doctrine politique américaine mise au point par Eisenhower à partir de 1952 visant, après l’avoir contenu, à refouler le communisme.

[9]https://www.cairn.info/revue-relations-internationales-2008-3-page-53.htm et http://yetiblog.org/index.php?post/2470

Actualité – Quelle place pour le Vietnam dans le projet chinois de « nouvelle route de la soie » ?

Le 14 mai dernier s’est tenu à Pékin le forum « Belt and Road » (« Ceinture et Route ») à l’occasion de la signature par Xi Jinping du Belt and Road Initiative visant à acter le projet chinois de « nouvelle route de la soie ». Considéré comme l’événement le plus important de l’année par la presse chinoise, le forum a réuni des représentations de pas moins 57 pays (la France était représentée par Jean Pierre Raffarin, le Vietnam par son président Tran Dai Quang) ainsi que d’un grand nombre d’institutions internationales : le secrétaire général de l’ONU, la directrice du FMI, le directeur de la Banque Mondiale, le directeur de la Nouvelle Banque de développement (ex banque de développement des BRICS), le directeur de la Banque Asiatique d’Investissement pour les Infrastructures.

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            « L’oncle Xi », sans doute leader chinois le plus puissant depuis Mao, explique clairement les intentions chinoises quant à la construction de cette « route » dans son livre La gouvernance de la Chine : « Nous devons construire un pont de croissance et de prospérité qui reliera les deux grands marchés chinois et européens afin de réaliser le grandiose objectif d’élever le montant du commerce bilatéral à mille milliards de dollars en 2020 ».

            Pour ce faire, le projet vise l’établissement de six corridors encadrant l’ensemble de l’Eurasie (voir la carte). Plutôt qu’une seule route, l’initiative chinoise vise plutôt la mise en place de facilités logistiques diverses entre divers hubs disséminés le long du maillage. « One Belt, One Road » (OBOR) comprend ainsi des travaux portuaires, ferroviaires, électriques, numériques, autoroutiers, énergétiques, etc … Selon les mots des diplomates chinois il s’agit de renforcer la connectivité dans 5 domaines : transport, commerce, politique, monnaie et « le cœur des peuples »[1].

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Les 6 corridors économiques prévus dans le cadre de l’initiative OBOR

            Hors normes à bien des égards, c’est bien l’ampleur de la tâche et surtout son prix qui impressionne : rien de moins que 1000 milliards de dollars prévus d’ici à 2049. C’est la Chine, pour le moment, qui a pour l’instant fourni la totalité des fonds nécessaires : 40 milliards de dollars du fond étatique chinois (décembre 2014), 62 milliards de dollars par trois banques de développement chinoises (avril 2015). Certains pays directement concernés ont déjà commencé à investir dans plusieurs projets dans le cadre de la projection chinoise (le Kazakhstan ou le Pakistan par exemple). L’ensemble des infrastructures intégralement financées par la Chine restera propriété du gouvernement chinois[2].

Selon un rapport du Conseil Européen des Affaires étrangères la nouvelle route de la soie regroupe 55% du PNB mondial, 70% de la population mondiale et 75% des réserves d’énergie connues[3].

Les travaux ont déjà commencé sur certaines portions sûres de la route, provoquant une mutation sans précédent des régions chinoises du Xinjiang (Turkestan Oriental) et la multiplication par cent du commerce dans ces zones[4].

            Au delà de l’expression de la puissance commerciale chinoise, le projet OBOR est une réponse à plusieurs problématiques :

  • Au ralenti depuis un petit moment, le projet d’investissement chinois est un pari sur l’avenir concernant les résultats économiques. En effet se sachant évalué principalement sur ses performances économiques, le gouvernement chinois veut conjurer le ralentissement de la croissance et améliorer toujours plus ses (bons) résultats en matière de réduction de la pauvreté. L’échec de ce pari pourrait à terme avoir de graves conséquences sur la stabilité intérieure du pays. De plus, à ces considérations il faut ajouter un facteur ethnique dans le sens où un des nœuds de la nouvelle route est la province du Xinjiang, peuplée majoritairement d’Ouïghour musulman. Ladite province avait été le théâtre de révoltes en 2013[5].
  • Les infrastructures offertes par la nouvelle route de la soie sont un bon moyen pour les Chinois de s’assurer de l’accès aux ressources énergétiques dont l’Asie centrale regorge. De la même façon la route de la soie maritime vise à sécuriser les importations chinoises de matières premières venant d’Afrique et de la péninsule arabique. Une fois manufacturées, ces matières premières seront exportées sous forme de produits finis ou semi finis vers le marché européen par des voies également sous contrôle chinois[6].
  • Le contrôle de ces infrastructures offre également à Pékin l’occasion de déployer un soft power économique constituant des leviers d’influence déterminant.
  • Symbole mythique s’il en est, la résurrection de la route de la soie est également à voir comme un retournement de l’histoire rappelant l’âge d’or des Han[7] après plus d’un siècle à se remettre de l’effondrement de la société impériale traditionnelle et de la guerre civile qu’il a pu engendré. La Chine compte ainsi rétablir son antique influence culturelle sur l’Asie centrale, plutôt sous domination russe depuis l’avènement de l’ère soviétique.

Afin de garantir la viabilité du projet, la Chine pourrait avoir à intervenir militairement sur certains tronçons de la route et notamment en Asie centrale et au Moyen Orient.

Partant, OBOR est également le symbole d’une Chine « à la croisée des chemins » selon les mots de son leader n°1[8].

Ainsi, plutôt discrète sur le plan international car fermement attachée au devoir de non ingérence et aux vertus du monde multipolaire, la Chine semble sortir de son mutisme pour s’autoriser à agir en dehors de sa souveraineté. C’est en ce sens qu’a été publié en 2013 un livre blanc de la défense principalement axé sur la défense des intérêts chinois à l’international. Ce principe trouve sa traduction dans la nouvelle loi chinoise de sécurité nationale de 2015 établissant définitivement la rupture de la politique extérieure chinoise[9].

Ce changement de paradigme est la continuation logique du rayonnement économique de Pékin engendrant une recrudescence des attaques contres les ressortissant chinois, l’expansion économique allant de pair avec l’augmentation des risques. Ainsi, au Pakistan, pays central dans la stratégie chinoise de contournement de son rival indien, les travaux visant à augmenter les capacités logistiques du corridor économique Gwadar – Kashgar ont conduit le ministère chinois de la planification et du développement à envoyer des experts militaires chargés de former une unité d’élite pakistanaise spécialement dédiée à la protection des ressortissants chinois[10].

A noter que le gouvernement chinois se défend de toute volonté expansionniste et assure vouloir seulement protéger ses intérêts commerciaux en accord avec sa doctrine d’ « émergence pacifique ». Il apparaît toutefois, notamment à la lumière des événements en Mer du Chine méridionale, que la Chine vise officieusement à se faire gendarme d’une bonne partie de l’Eurasie. C’est notamment le cas sur les mers où, anxieuse de voir certains passages capitale pour ses lignes commerciales se fermer, la Chine pourrait être une puissance centrale dans le contrôle des détroits d’Ormouz et Malacca mais également du golfe d’Aden. Cette attitude sécuritaire n’est pas forcément mal vu dans sa globalité : parce que les peuples musulmans de l’Ouest chinois, des pays turcophones d’Asie Centrale, du Pakistan et d’Afghanistan sont relativement proches, il se pourrait très bien que Pékin prennent le relais de Washington dans la surveillance de cette zone (la zone Afpak – Afghanistan/Pakistan – étant considéré comme l’un des foyers les plus importants du terrorisme)[11].

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La nouvelle route de la soie mobilise autant les économistes et ingénieurs que les diplomates. Ici Xi Jinping et son homologue Kazakh lors de l’esquisse des premiers plans d’infrastructure dans le cadre du projet OBOR (2013).

 

            Reste désormais à savoir quelle forme prendra la « Pax Sinica » qui semble se dessiner sur « l’île monde » eurasienne.

            Quels impacts aura le projet titanesque de Pékin sur son voisin méridional ?

            Force est de constater d’abord que d’un point de vue géographique le Vietnam se situe à l’extrême Est de l’ensemble des tracés, ce qui le place dans une situation de relative marginalité par rapport aux autres pays. Ainsi le Vietnam est inclus dans la nouvelle route de la soie par deux biais : la voie maritime et la corridor indochinois.

            S’agissant des projets terrestres indochinois, il convient de constater que la vision que semble favoriser la Chine s’appuie sur le projet de Sous-région du Grand Mékong (Greater Mékong Subregion ou GMS) déjà mis en place par la Banque Asiatique de Développement (BAD). Nous avions déjà vu que, en tant qu’instrument du pouvoir japonais, la BAD n’était pas très pressée de réaliser la connectivité Nord – Sud entre la péninsule indochinoise et les provinces chinoises du Yunnan et du Guangxi[12], or la pierre angulaire du projet OBOR dans sa composante indochinoise est la construction d’une voie ferrée à grande vitesse entre le Sud de la Chine et le Laos. Cette ligne permettrait à la Chine d’accéder directement à la Thaïlande et à Singapour et même de contourner le détroit de Malacca au cas où celui ci viendrait à être bloqué[13][14].

            A propos de la ligne maritime de l’OBOR, le Vietnam n’en paraît que très peu touché dans le sens où seul le port d’Hai Phong est placé sur son tracé originel. Celui ci connaît d’ailleurs des travaux important (à hauteur de 1,2 milliard de dollars) afin d’agrandir les quais pour que ceux ci puissent accueillir d’avantage de navires mais aussi et surtout des « super port container » de 100 000 tonnes[15].

            En marge de ces deux projets prioritaires, le Vietnam s’est vu également promettre un investissement de 550 millions de dollars pour la construction d’une ligne ferroviaire Lao Cai (Chine)- Hanoï – Hai Phong par la société chinoise Railway Sixth Group Company. Un projet de central électrique à charbon commence également à se mettre en place[16].

            Permettant des contacts diplomatiques plutôt cordiaux entre PCs et gouvernements[17], le projet OBOR est bien accueilli au Vietnam[18] où les investissements chinois dans le secteur des infrastructures et de la logistique, deux domaines en retard dans le développement du pays, sont vus comme un moyen de contribuer aux efforts de modernisation. Induisant une connectivité accrue, il paraît évident que ces travaux peuvent être la base de la création de cercles économiques vertueux à la fois entre la Chine et le Vietnam mais également entre le Vietnam et ses voisins de la péninsule indochinoise.

            Plusieurs observateurs chinois, vietnamien ou tiers ont néanmoins souligné quelques risques tenant à la réalisation de ce projet.

            D’abord d’un point de vue purement politique le projet pourrait connaître plusieurs écueils : 1) l’imprévisibilité de la future situation en MDC du Sud, 2) le Vietnam mieux que quiconque sait que les buts et la stratégie avancés officiellement par Pékin ne correspondent pas vraiment à ses intentions et qu’en général le gouvernement chinois agit d’avantage dans son intérêts propre et 3) l’animosité du peuple vietnamien envers la Chine et envers son gouvernement accusé de faire trop de compromis avec peut provoquer la fin du soutien d’Hanoï au projet (et ce d’autant plus qu’en Asie du Sud Est les constructeurs chinois sont plutôt connus pour utiliser des matières de faible qualité, sous payer les travailleurs locaux et mettre en danger les écosystèmes environnant[19]) [20].

            Ensuite il semble que d’un point de vue structurel la version actuelle du projet OBOR concernant le Vietnam provoque des déséquilibres dans la connectivité du pays. Sur terre le corridor semble axé vers le Laos, CAD plutôt sur la partie Ouest de la péninsule indochinoise, or, en plus de se sentir contourner, le Vietnam, déficitaire en terme d’infrastructures et parent pauvre des projets de connectivités de la Grande Région du Mékong, pourra être à terme maintenu isolé si aucun travaux conséquents ne sont entrepris pour améliorer sa capacité à commercer avec ses voisins directs[21]. De la même façon renforcer les capacités du port d’Hai Phong en négligeant les autres grands ports vietnamiens ne fera qu’accentuer le manque d’harmonie dans le développement des infrastructures côtières vietnamiennes et ce dans un contexte où la politique de maritimisation du commerce vietnamien connaît une série d’échecs assez retentissant[22].

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Au regard de cette carte montrant les interconnexions indochinoise on constate assez facilement l’isolement vietnamien.

         D’un point de vue économique, améliorer les capacités commerciales vietnamiennes vers la Chine signifie accentuer la dépendance et le déséquilibre de la balance commerciale vietnamienne avec son grand voisin du Nord[23]. Cela rentre en contradiction immédiate avec la volonté d’Hanoï de pratiquer une politique d’équidistance avec toutes les puissances majeures du globe alors qu’au contraire de la Chine les Etats Unis semble dans une phase de repli dans la région (retrait dans le cadre de l’APEC et abandon du projet de Traité Transpacifique[24]). La situation est telle que certains chercheurs et consultants chinois sur le projet émettent même des doutes quand à la capacité pour les projets vietnamiens d’offrir un retour sur investissement viable pour les investisseurs chinois[25]. Si ce fait venait à se confirmer cela induirait nécessairement que ces investissements publics chinois à perte auraient des visées d’avantage stratégique et politique que commerciale.

            Enfin, il est à noter que l’insertion du Vietnam dans le dispositif chinois peut s’avérer vicieux pour l’autonomie de la stratégie vietnamienne. En effet si les tensions en MDC du Sud venaient à s’exacerber à nouveau, le Vietnam serait isolé par la fermeture de la route de la soie maritime et la capacité chinoise à contourner le pays par voie terrestre.

 

            En conclusion on peut estimer que le projet pharaonique de la Chine resserrera l’emprise chinoise sur le Vietnam mais que des bénéfices comme des risques sont présents pour les deux parties. Afin d’éviter d’être isoler et pour profiter pleinement des investissements chinois et des cercles économiques vertueux qu’ils peuvent créer, Hanoï doit néanmoins impérativement redoubler d’effort pour se doter d’un réseau d’infrastructure à même de lui donner la capacité d’accéder plus facilement aux marchés voisins.

[1] http://schillerinstitute.org/news_briefs/2017/03/02-vietnam-obor/vo.html

[2] https://philipperochot.com/2017/01/19/chine-mirages-et-fantasmes-de-la-route-de-la-soie-philippe-rochot/

[3] http://www.ecfr.eu/page/-/China_analysis_belt_road.pdf

[4]https://philipperochot.com/2017/01/19/chine-mirages-et-fantasmes-de-la-route-de-la-soie-philippe-rochot/

[5] https://asialyst.com/fr/2015/08/17/route-de-la-soie-chroniques-d-une-resurrection/

[6] Idem

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/11/08/reponse-aux-lecteurs-n2-le-rayonnement-civilisationnel-chinois-en-asie-orientale-partie-1-un-empire-conquerant-et-culturellement-raffine/

[8] https://asialyst.com/fr/2015/08/17/route-de-la-soie-chroniques-d-une-resurrection/

[9] http://www.scmp.com/news/china/diplomacy-defence/article/1831564/chinas-national-security-law-gives-pla-mission-protect?page=all

[10] https://www.thenews.com.pk/print/11041-pakistan-raising-special-force-to-protect-chinese-experts

[11] https://philipperochot.com/2017/01/19/chine-mirages-et-fantasmes-de-la-route-de-la-soie-philippe-rochot/

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/le-mekong-iii-la-sous-region-du-grand-mekong-greater-mekong-subregion-ou-gms-en-anglais/

[13] https://asialyst.com/fr/2015/08/17/route-de-la-soie-chroniques-d-une-resurrection/

[14] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iv-la-mdc-au-centre-de-la-mondialisation/

[15] http://beltandroad.hktdc.com/en/insights/china-and-vietnams-ambitions-converge-bri-infrastructure-projects

[16] Idem

[17] http://lecourrier.vn/le-vietnam-et-la-chine-renforcent-leurs-liens-dans-la-defense/356051.html

[18] http://beltandroad.hktdc.com/en/insights/china-and-vietnams-ambitions-converge-bri-infrastructure-projects

[19] http://english.vietnamnet.vn/fms/business/146968/vietnam-warned-about-negative-impact-from-chinese–infrastructure-leverage-.html

[20] François Godemont, David Cohen, Antoine Bonnaz et al., « One Belt, One Road » : China’s great leap outward, European Council On foreign Relations/ Chine Analysis, 2016

[21] http://tuoitrenews.vn/business/30678/chinas-transport-infrastructure-initiative-to-have-bad-impact-on-vietnams-plan-expert

[22] Nathalie Fau, La maritimisation de l’économie vietnamienne : un facteur exacerbant les tensions entre le Vietnam et la Chine et MDC méridionale ?, dans Hérodote n°57, Les enjeux géopolitiques du Vietnam, 2ème trimestre 2015, p.39-55.

[23] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/22/actualites-le-discours-gagnant-gagnant-de-xi-jinping-au-forum-economique-mondiale-de-davos-vers-un-retour-a-la-hierarchie-des-relations-internationales-du-systeme-tributaire/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mer-de-chine-vii-la-schizophrenie-vietnamienne-attraction-et-repulsion-chinoise/

[24] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/22/actualites-le-discours-gagnant-gagnant-de-xi-jinping-au-forum-economique-mondiale-de-davos-vers-un-retour-a-la-hierarchie-des-relations-internationales-du-systeme-tributaire/

[25] Nathalie Fau, La maritimisation de l’économie vietnamienne : un facteur exacerbant les tensions entre le Vietnam et la Chine et MDC méridionale ?, dans Hérodote n°57, Les enjeux géopolitiques du Vietnam, 2ème trimestre 2015, p.39-55.

Défi 30 Jours/30 articles #24 – Stratégies politiques et militaires pendant les deux premières guerres d’Indochine – Monolithisme vietnamien et flottement français puis américain.

L’article d’aujourd’hui quitte le point de vue subjectif de l’article précédent pour se centrer sur un point de vue institutionnel et chronologique, c’est à dire sur les politiques et moyens déployés au niveau des gouvernements durant les deux premières guerres d’Indochine.

            Plusieurs remarques s’imposent à ce stade du raisonnement.

            D’abord, comme expliqué dans l’article précédent, Français et Américains ont perdu les guerre d’Indochine principalement en raison de la faiblesse de leur doctrine politique qu’il ont tenté de compenser avec des moyens militaires qui, seuls, ne furent pas décisifs[1]. A contrario, en face, si bien sur des dissensions existent, les objectifs de la guerre ainsi que la stratégie à mettre en place sont clairs et les leaders vietnamiens ne parlent que d’une seule voie. A noter par ailleurs que les motifs de guerre coté communiste ne changent pas sensiblement d’une guerre à l’autre : l’anticolonialisme est remplacé par l’anti-impérialisme (considérés comme deux avatars du capitalisme), l’unité territoriale vietnamienne rompu par la conquête française doit être retrouvé, une « dictature du prolétariat » soit être mis en place sur un modèle marxiste-léniniste stalino-maoïste.

 220px-G72may15           Ensuite, il convient de remarquer la stabilité des leaders politiques et militaires communistes face à leurs opposants : 1 leader politique (Ho Chi Minh) et 1 généralissime (Vo Nguyen Giap) contre la « valse des gouvernements » de la IVème République et pas moins de 8 commandants du Corps expéditionnaire français. De même pour les américains : 2 leaders vietnamiens (Ho Chi Minh puis Le Duan à la mort de celui ci) et 1 généralissime (toujours Giap) contre 4 « administrations américaines » (Kennedy, Johnson, Nixon, Ford) et pas moins de 6 commandants opérationnels différents. Ne parlons même pas des putschs à répétition à Saïgon : depuis l’assassinat de Diem en 1963, le pouvoir est géré par des comités de généraux quasiment tous corrompus et ne pouvant parfois même pas tenir leurs armées. L’ensemble de ces statistiques montre à quel point la ligne suivi par le camps communiste est guidée par une vision sur le long terme avec une complémentarité fine entre moyens militaires et politiques mis en place tandis que l’instabilité des camps anti-insurgés montre une certaine fébrilité négative à la fois pour une guerre d’usure et une guerre de type psychologique.

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Un hameau stratégique durant la seconde guerre d’Indochine. Il permettait de concentrer la population et donc de mieux filtrer les potentiels Viêt Công.

           Enfin, s’agissant des Français et des Américains, il convient de préciser qu’en plus de subir le même déficit politique, les mêmes erreurs stratégiques ont été faites, les Américains pensant en fait que ce n’était pas la stratégie qui était problématique mais bien les moyens mis œuvre qui étaient insuffisants coté Français. Aussi, basé sur la même stratégie contre révolutionnaire, ils mirent tout deux en place des « hameaux stratégiques » afin de regrouper les populations civiles au même endroit pour qu’ils assurent leur autodéfense et priver les guérilleros de couverture. Dans les faits non seulement les communistes parvenaient tôt ou tard à infiltrer les hameaux mais en plus ce déplacement forcé ne plaisait guère aux populations vietnamiennes dont l’esprit géomancien (notamment dans les rites funéraires) et l’identité était liée à leurs terres natales[2].

On peut citer de la même façon la « vietnamisation de la guerre » mise en place par les Français en 1949 (avec la création des Etats associés de l’Union Indochinoise) et politique officielle de Nixon à partir de 1969 en vue du désengagement américain. Dans les deux cas il s’agit de remplacer les morts occidentaux par des morts vietnamiens pour préserver l’opinion publique et faire croire que l’on ne fait qu’aider des populations souveraines et non pas que l’on mène une guerre coloniale/impériale.

            Comme nous avons déjà envisagé la stratégie globale des camps communistes (Viêt Minh puis Nord Vietnam et Viêt Công), basée sur la doctrine de guerre révolutionnaire de Mao[3] et la « tradition de guérilla vietnamienne[4] », nous allons commencer par ces protagonistes.

            Depuis sa création en 1941 le Front Viet Minh repose sur un centre fort le Comité Centrale du Parti prenant toutes les décisions politiques. Il est relayé sur le plan militaire par une armée aux ordres, le politique primant systématiquement sur le militaire dans la conception marxiste léniniste du pouvoir[5].

            Les objectifs de lutte lors de l’occupation japonaise sont alors dans la mouvance antifaciste et en collaboration avec les services chinois (communiste et nationaliste) et l’Office of Strategic Services (OSS, service de renseignement allié durant la seconde guerre mondiale). Par la suite les objectifs seront ceux que nous avons déjà pu citer plus haut[6].

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Ho Chi Minh et Giap avec des officiers de l’OSS dans le réduit Viet Minh au Nord du Vietnam, Aout 1945.

            Les action menées jusqu’en 1949 sont plutôt de petit envergure, l’armement étant artisanale ou ne venant qu’en petite quantité, Staline voyant dans Ho Chi Minh un « Tito asiatique ». Mais le basculement de la Chine dans le camps communistes changent la donne et la première guerre d’Indochine s’inscrit à partir de ce moment dans la logique de la guerre froide, les Français recevant de leur coté une aide conséquente des Américains (1, 525 milliards de dollars entre 1951 et 1954)[7]. Les insurgés Viêt Minh peuvent alors passé à la phase 2) de la guerre révolutionnaire[8]. A noter par ailleurs que les dirigeants Viet Minh se plient aux exigences de Moscou et de Pékin en mettant en place une campagne de réforme agricole en guise d’allégeance des communistes vietnamiens aux superpuissances du Bloc de l’Est.

            Partant, la guerre s’intensifie avec l’afflux et la concentration des armes mais ne change guère en substance : les services français tentent de détruire les réseaux politiques clandestins et la guerre d’opère surtout dans les zones rizicoles disputées, afin de priver l’autre parti de la ressource[9].

            Les tentatives de bloquer la capacité de mouvement, l’initiative et la possibilité pour le Viet Minh de rejoindre les sanctuaires du Laos mènent à la victoire Viêt Minh à Dien Bien Phu le 7 mai 1954, où les Français, sous estimant les moyens Viêt Minh et notamment leur capacité à placer des pièces d’artillerie et de DCA sur les hauteurs de la cuvette de Dien Bien Phu, s’enterrent dans une logique défensive.

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Le Bloc communiste durant la conférence de Genève. De droite à gauche: Pham Van Dong, Chou En Lai (Affaires étrangères chinoises) et Molotov (Affaires étrangères soviétique.

            Les accords d’indépendance de Genève qui s’en suivront porteront déjà en eux les germes de la seconde guerre d’Indochine étant donné que les conventions prévoient le partage du pays en deux, contrevenant aux objectifs Viêt Minh. En effet malgré la solidarité apparente du camp communiste, le cas du Vietnam se trouve être une monnaie d’échange pour deux autres conflits attirant d’avantage l’attention des puissances de la Guerre Froide : la guerre de Corée (alors toujours non soldée) et surtout les frictions autour de l’Allemagne en Europe[10].

            Conscient de ce danger communiste, Ngo Dinh Diem mène une campagne de répression féroce contre les vétérans Viêt Minh restés au Sud. Les leaders communistes, ne voulant pas voir les réseaux du Sud détruits, relancent la lutte en 1960 sur le même modèle que la lutte menée par le Viet Minh, à ceci prêt que l’indépendance aura fournit une base arrière toute trouvée pour le Front de Libération Nationale du Sud Vietnam (ou Viêt Cong).

            Devant la progression communiste et l’état de quasi guerre civile provoqué par la politique ultra répressive de Diem (notamment à l’encontre des mouvements religieux et ethniques discordants), les Etats Unis donneront le feu vert à l’assassinat de ce dernier en 1963 et s’engageront massivement dans la guerre en 1964.

            La guerre d’attrition menée alors par le général Westmoarland met le FLN aux abois mais l’offensive du Tet 1968 provoque une exaspération de l’opinion publique américaine[11] et l’administration américaine ouvre des négociations secrètes et officielles à Paris[12]. Le candidat Nixon s’étant engagé à rapatrier les Gis, il faut néanmoins trouver une « paix dans l’honneur » et la pression est mise sur le camps communistes à al fois par l’opération Phoenix de 1969, l’intervention au Cambodge de 1970 et plusieurs campagnes de bombardements massifs sur le nord Vietnam. Cependant , déjà habitué à lutter sans avoir la maitrise des airs, les communistes ont enterré l’ensemble de leurs dispositifs et les efforts de guerre en vue des négociations sont vains.

            Le retrait définitif des troupes américaines sonne le glas de Saïgon qui tombe le 30 Avril 1975.

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Manifestation contre la guerre au Vietnam en 1967 en Allemagne. La capacité des Nord Vietnamiens à influencer les organismes étrangers par un discours victimaire et par des arguments tirés des fondamentaux des droits de l’Homme eurent une influence considérable sur les opinion  publiques du monde occidental

           Sur le plan diplomatique, la stratégie de « Bloc » fut suivie avec constance par les diplomates vietnamiens qui firent tout ce qui était en leur pouvoir pour préserver, en vain, l’unité sino-soviétique. L’aide des deux grands frères continua néanmoins après la consommation de la rupture, même si au final cette dernière entrainera la troisième guerre d’Indochine. De plus afin de parer à tout isolement les insurgés communistes disposaient du soutien des partis communistes des pays de l’Ouest ainsi que de nombreux pays et associations acquis à leur cause. Dans Mon pays, ma famille, mes amis, Nguyen Tinh Binh explique en détail comment les communistes vietnamiens ont pratiqué une diplomatie « du cœur au cœur » afin de se faire passer pour des martyrs et ainsi impacter les opinions publiques américaines, provoquant l’impopularité de la guerre et tous les mouvements de contestation attenants[13].

            Au final la constance des convictions et des modes de combats communistes associée à une chaine de commandement relativement souple a permis aux Viêt Minh et Viêt Cong la pratique d’une guerre d’usure psychologique face à des ennemis dont les convictions sont bien moins fortes du fait même de leur incohérence et de leur manque de constance.

            Côté anti-insurrectionnel on peut vite passé sur le cas Sud Vietnamien étant donné que le gouvernement de Saïgon a toujours plus ou moins suivie la tactique américaine et que de ce fait il était facilement présentées comme un gouvernement fantoche à la botte des américains. De la même façon les coups d’Etat à répétition par des comités militaires composés de généraux corrompus et rivaux ne permet pas non seulement de construire un Etat crédible face au Nord Vietnam et viable sur le long terme mais en plus aggrave les incertitudes stratégiques en ce que chaque coup d’Etat provoque des retournements d’alliances constants avec les milices du Sud (Hoa Hao[14], Cao Daï[15]) ne permet pas l’élaboration d’une tactique militaire cohérente.

            S’agissant des Français, il convient de remettre la guerre d’Indochine dans son contexte.

            Trop loin du centre de résistance français, l’Indochine resta entièrement Vichyste jusqu’à 1944 avec la mise en place du gouvernement provisoire de la république française formé par les Forces Françaises Libres principalement constitué de gaullistes et de communistes.

            Cette situation créa d’emblée deux phénomènes divisant directement le camps français et l’empêchant de trouver une stratégie cohérente : 1) la défiance régna longtemps entre les agents indochinois ayant opéré sous Vichy et les militaire français issus des mouvements de la Résistance[16] et 2) le PCF, parti alors important après la guerre, va s’aligner peu à peu sur les positions de Moscou pour demander la décolonisation du Vietnam mais sans jamais aller plus loin que saillies théâtrales[17].

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Caricature de l’instabilité ministérielle de la fin de la IVème république.

            Ce dernier élément devait être central en ce que la IV République française, fondée après le départ de De Gaulle, a hérité des même tares institutionnelles[18] qui ont conduit la IIIème République à voter les pleins pouvoirs à Pétain : c’est un système parlementariste où les députés sont élus à la proportionnel et où les alliances de partis sont nécessaires. Dès lors la politique se transforme d’avantage en intrigue mesquine et en tractation marchande qu’en projet politique sur le long terme.

            Ainsi, la traduction sur le terrain de cette instabilité gouvernementale sera la volonté de mener une guerre en faveur des intérêts coloniaux français mais sans s’en donner les moyens humains ou financiers à cause de la priorité accordée à la reconstruction du pays après la guerre mais aussi à cause de l’opinion publique. Cette conduite politicienne de la guerre exaspérera les militaires se sentant « envoyé au saloir » sans raison et sans soutien. La reproduction de ce schéma de politique indécis provoquera d’ailleurs à terme le putsch des généraux à Alger et le retour de De Gaulle aux affaires (avec notamment un projet de Constitution mettant fin à la faiblesse politique de la France)[19].

            A noter d’ailleurs que d’une façon générale aucun parti ne fait de la première guerre d’Indochine son cheval de bataille (en gros la guerre est déclarée mais personnes ne veut vraiment la faire) et que l’opinion publique française ne se souciait guère de ses militaires ou des colonies asiatiques[20].

            L’armée française mettra ainsi sur le dos des politiques les échecs des stratégies contre insurrectionnelles de la Doctrine de guerre révolutionnaire (DGR)[21] en ce que l’instabilité et l‘indécision politique ne permettra pas de mener une guerre contre insurrectionnelle cohérente où les actions militaires sont corrélées avec une vision politique à long terme, fournissant une « armure psychologique » aux combattants et offrant des alternatives aux populations à ramener dans le camps non communiste.

            Ainsi, la quasi totalité des solutions politiques françaises (fédération indochinoise et états associés, solution Bao Dai) furent bancales (pour ne pas dire mortes nées) et de toutes façon les principales réformes concernant l’économie et le statut des sujets coloniaux ne pouvaient passé que difficilement, le régime n’étant pas assez fort pour s’opposer aux colons, au lobby colonial et la Banque d’Indochine.

            Sur le plan diplomatique, si le Viêt Minh jouait à fond la « solidarité socialiste », les Français subissaient le mépris américain et leur volonté de les remplacer sur fond lutte coloniale (alors qu’ils avaient participé à la seconde guerre de l’opium et avait annexé les Phillipines). Aussi les Américains entravèrent le peu de spontanéité politique française durant le conflit en insistant toujours sur la nécessité pour le peuple vietnamien de disposer d’une troisième voie entre communisme et colonialisme. Ils tiendront ainsi un double discours en soutenant les groupements anti-français et anti-communiste (dont devait émergé le très fiable Ngo Dinh Diem) et les militaires français. En somme l’aide américaine à la première guerre d’Indochine consistait essentiellement au financement de l’échec (prévu) français en Indochine[22].

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Colonne des prisonniers de Dien Bien Phu. Pour la petite histoire ce plan a été filmé par Eisenstein, cinéaste soviétique de renom, de tel sorte que l’on croirait que le nombre de prisonnier est infini.

            Dien Bien Phu signera la glas de la présence française dans le sud est asiatique. Dans Histoire de la guerre d’Indochine, le général Yves Gras notera à propos de la bataille cette phrase tragique : « il n’y a pas de places fortes imprenables lorsqu’on renonce à les secourir. Le camp retranché a fini par tomber, comme sont tombées, au cours de l’histoire, toutes les forteresses assiégées abandonnées à leur sort » (p.561)

            Ainsi, ayant déjà prévu de remplacer les Français, les Américains négocièrent à Genève avec la volonté de stabiliser l’expansion communiste en Indochine comme en Corée : en divisant le pays en deux.

            Seulement nous l’avons déjà dit ces accords ne correspondaient pas aux objectifs Viet Minh, se sentant trahi par les grands frères communistes, eux aussi omnibulés par le problème coréen et allemand. Par ailleurs le soutien américain à Ngo Dinh Diem, de plus en plus impopulaire au Sud Vietnam à la fois en raison de sa brutalité répressive, de son système de pouvoir népotique (avec son frère et sa femme notamment) ainsi que son intégrisme catholique fut tout de suite de mauvaise augure pour le reste de la guerre.

            De 1954 à 1963 l’US army soutient militairement le Sud Vietnam en n’envoyant que du matériel et des conseillers militaires afin notamment de mobiliser les minorités ethniques contre les communistes. S’ensuivit la floraison de plusieurs « black ops » des forces spéciales américaines en territoire vietnamien consistant essentiellement dans le sabotage des infrastructures et le démantèlement des réseaux de propagandes communistes (avec notamment la « neutralisation » des officiers politique).

            La reprise officielle de la guérilla par les communistes en 1960 provoque une scission parmi stratèges américains entre ceux qui sont partisans de l’intervention directe et ceux qui y sont opposés. L’arrivée au pouvoir de Kennedy en janvier 1961 marque la victoire des anti-interventionnistes, une gestion pacifique de la crise des missiles de Cuba (malgré le débarquement raté de la baie des cochons) et le début de la détente avec l’URSS déstalinisée.

            Toutefois l’assassinat du président et son remplacement par son vice président ,Johnson, marque l’arrivée des « faucons » à l’administration et le début de l’implication massive des américains dans les pays. Il s’agit pour les Américains d’aller défendre la liberté du peuple vietnamien face à la menace communiste et d’assurer la sécurité américaine (par le biais de la théorie des dominos).

            La stratégie déployée est relativement la même que celle pratiquée par les Français même si les moyens déployés sont titanesques en comparaison. L’accent est mis sur la mobilité des troupes et l’hélicoptère apportera cette mobilité. Comme nous l’avons vu précédemment, cette stratégie de « search and destroy » (« chercher et détruire ») sera abandonnée après l’offensive du Têt 1968, montrant à l’opinion américaine, déjà en ébullition du fait des mouvement des droits civiques et des associations en solidarité avec le Vietnam, que la « sale guerre » durerait encore. Les communistes vietnamiens venaient de gagner la guerre psychologique.

            Ne pouvant atteindre un objectif aussi flou que « lutter contre la tyrannie communiste » ou «  défendre la liberté » d’un Etat non viable, les militaires suivirent le retournement de l’opinion publique et son corollaire : l’arrivée en fonction de Nixon.

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Affiche de propagande vietnamienne fustigeant les bombardements demandés par Nixon sur les populations civiles du Nord Vietnam. « Nixon doit payer par le sang » dit le slogan.

           Dès lors, l’objectif sur le long terme est un retrait progressif des troupes après le « nettoyage » de la zone et l’exercice de pressions sur le Nord Vietnam. Des négociations s’ouvrent donc à Paris mais Nixon veut arriver en position de force et pour ce faire souhaite affaiblir le Viêt Cong. Ainsi le début de la phase de négociation commença par l’opération Phoenix visant à débusquer le réseau d’agents communiste qui s’était révélé lors de l’offensive du Têt. Puis vinrent les phases où l’Etat Major américain estima que l’on devait détruire les bases opérationnelles Viêt Công au Nord Vietnam par l’envoi des bombardier géants B52 (opération Linbacker I) et au Cambodge. En plus de ne pas atteindre leurs objectifs, ces opérations finirent par révulser définitivement l’opinion publique américaine et l’agitation de la fin de années 60 ne se tassait pas.

            Au final après une dernière campagne bombardement au nord (opération Linebacker II) pour ramener le gouvernement Nord Vietnamien à la table des négociations, l’US army quitte le Vietnam en 1973, ne fournissant plus qu’un appui logistique au gouvernement de Saïgon en pleine déliquescence.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/

[2] Élie Tenenbaum, Les déplacements de populations comme outil de contre-insurrection : l’exemple du programme des hameaux stratégiques au sud-vietnam, Guerres mondiales et conflits contemporains, 2010/3 (n° 239), p.119 à 141.

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[5] Voir les pré requis nécessaires à une guerre révolutionnaire dans le précédent article.

[6] http://www.historynet.com/ho-chi-minh-and-the-oss.htm

[7] Hugues Tertrais, La piastre et le fusil, le coût de la guerre d’Indochine 1945 – 1954, Ministère de l’économie, des finances et de l’industrie, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2002, p. 270

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[9] Phillipe Franchini, Les guerres d’Indochine, Tome I de la conquête française à 1949, Texto, Editions 2011, p.321

[10] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien, Press de Sceince Po, 2012, p.205 à 242

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/ma-famille-mes-amis-et-mon-pays-memoires-nguyen-thi-binh/

[14] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/05/defi-30-jours30-articles-8-hoa-hao-le-bouddhisme-vietnamien-reforme/

[15] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/04/defi-30-jours30-articles-7-la-religion-cao-dai-saint-victor-hugo-et-sainte-jeanne-darc-au-vietnam/

[16] Phillipe Franchini, Les guerres d’Indochine, Tome I de la conquête française à 1949, Texto, Editions 2011

[17] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien, Press de Sceince Po, 2012, p.160 à 163.

[18] http://histoirerevisitee.over-blog.com/2013/11/comprendre-ce-juron-de-gauche-anti-parlementaire.-et-n-ayez-plus-honte.html

[19]

[20] Alain Ruscio, L’opinion française et la guerre d’Indochine (1945-1954). Sondages et témoignages, Vingtième Siècle, Année 1991, Volume 29, Numéro 1 pp. 35-46

[21] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[22] François Guillemot, Penser le nationalisme révolutionnaire au Việt Nam : Identités politiques et itinéraires singuliers à la recherche d’une hypothétique « Troisième voie », Moussons, 2009.