Actualité/Poudrières en mer de Chine X.II – Et voilà les Français… partie 2 : la mission Jeanne d’Arc à Ho Chi Minh Ville et le dialogue Shangri-La 2018.

Cet article fait suite à un article précédent à propos du discours du ministre de la défense d’alors, à savoir M.Le Drian, au sommet Shangri-La 2016 appuyant la nécessité pour la France d’assurer la libre circulation maritime selon les termes du droit international en vigueur, notamment la Convention de Montego Bay[1]. Certaines réflexions et information nécessaires à la compréhension des développements suivants en sont issues. Lire l’article : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/20/poudrieres-en-mer-de-chine-x-et-voila-les-francais/

 

Le début du mois de juin a vu une partie de la flotte française, à savoir la mission Jeanne d’Arc, mouiller dans le port de Ho Chi Minh Ville (ex Saïgon) entre le 1er et 5 juin.

Au-delà du nom de code de la mission, une tradition de la marine nationale depuis 1912, la dénomination officielle de ce groupe amphibie est le Groupe Ecole d’Application des Officiers de Marine (GEAOM). Chaque année une mission de ce type sert à assurer la présence française sur les mers dans des zones d’intérêt stratégique majeur, tout en offrant  aux élèves officiers de marine un  cadre de formation concret et réaliste. La rencontre et les exercices en coopération avec les flottes étrangères permet en outre aux futurs officiers de prendre conscience des enjeux de la coopération interarmée et interalliée. Liste exhaustive desdits exercices et coopérations sur le site de la Marine Nationale : http://www.colsbleus.fr/articles/10420

Partie le 26 février dernier de la rade de Toulon, la mission est formée d’un bâtiment de projection et de commandement (BPC) baptisé Diximude  et de la frégate d’escorte Surcouf et suit l’itinéraire suivant :

JDA 2018

L’édition 2018 est marquée par la seconde participation de la Royal Navy  aux exercices (une quarantaine de marines et deux hélicoptères de classe Merlin) ainsi que par la présence inédite de militaires espagnols, même s’ils ne participeront qu’aux manœuvre en mer Méditerrannée[2].

Il est à retenir que, du point de vue britannique, ces exercices forment la base d’un corps expéditionnaire franco-britannique pour le théâtre Indo-Pacifique d’ici à 2020. Il s’agit pour les deux premières armées européennes de s’appuyer mutuellement afin de compenser leurs lacunes respectives en matière opérationnelle. Seule puissance européenne à maintenir une force militaire permanente dans l’Océan Indien et Pacifique, la France semble destinée à former la colonne vertébrale d’un éventuel dispositif militaire européen[3].

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Le BPC Diximude et la frégate Surcouf

De la même façon, l’itinéraire et le choix des partenaires locaux semblent confirmer le pivot français vers l’Asie à la fois pour des raisons d’intérêts stratégiques et de défense du territoire[4] et de ses ressortissants mais également en faveur d’un ordre régional basée sur la liberté de circulation maritime[5]. Rappelons ici que Paris, en plus de ses intérêts directs (voir l’article précité) est signataire du traité de sécurité collective en Asie du Sud-Est (traité de Manille) ainsi que du traité d’amitié et de coopération en Asie du Sud-Est (traité de Bali)[6].

Si le mouvement a été amorcée au milieu des années 90 c’est le rapport de 2014 de la Direction Générale des Relations Internationales et de la Sratégie (DGRIS) qui opéra le tournant décisif.  Sur cette base la Marine Nationale s’est fixée les objectifs suivants : « Face aux tensions en mer de Chine méridionale, la France, puissance maritime civile et militaire de premier plan, continue d’affirmer le principe de la liberté de navigation, de contribuer à la sécurité des espaces maritimes, de promouvoir une application uniforme de la Convention des Nations unies sur le
droit de la mer ». Et de préciser : « La France ne prend cependant pas parti sur les questions de souveraineté, entre États, dans cet espace maritime et appelle toutes les parties au règlement pacifique de leurs différends. »[7].

Ajoutons que les commentateurs et analystes ayant assisté à la conférence dite « Shangri-La Dialogue », édition 2018, rapporte que les officiels français et britannique ont eu des mots « piquants » (stinging) à l’égard de la position chinoise tout en légitimant de façon appuyé leur présence dans l’Océan Indien et Pacifique[8].

 

Malgré toute ces assertions, il reste difficile de savoir  vers quel système de sécurité régionale penche la France et son allié britannique.

En effet, le Dialogue Shangri-La 2018 a confirmé la tendance pour les pays de la zone de remettre en cause le système dit de San Francisco, mis en place suite à la deuxième guerre mondiale, consistant en une sorte de Pax Americana dans la zone basée une neutralisation militaire d’un Japon devenu démocratique et sur un système d’alliance militaire garantie par Washington. Notons ici que si ce système de défense n’a pas empéché l’émergence de conflits dans le cadre de la guerre froide (Guerre de Corée, d’Indochine puis du Vietnam, opérations de contre-insurrection aux Phillipines, en Malaisie et en Indonésie), il a néanmoins permis une certaine stabilité, permettant dès lors un essor économique certain d’abord pour le Japon, puis pour les « dragons » et « tigres » asiatiques et même pour la Chine après la normalisation des rapport sino-américains en 1972[9].

L’émergence la Chine, militairement et économiquement, ainsi que l’importance accrue de la Mer de Chine dans le dispositif économique mondiale ont clairement bouleversé cet ordre et poussé les parties prenantes à élaborer des systèmes alternatifs. On trouve :

  1. La vision américaine défendue par l’Amiral Harry Harries, ancien commandant de la Navy américaine pour le Pacifique et actuel ambassadeur en Corée du Sud. Elle repose sur une alliance Quadrilatérale, surnommée la « Quad », regroupant les Etats-Unis, le Japon, L’Inde et l’Australie afin d’isoler la Chine et d’empêcher son accès aux Océans Pacifique et Indien. Cette vision, bien qu’élaborer sous l’administration Obama, semble embrasser par l’Etat Major du président Trump.
  2. La vision indienne explicité par le premier ministre Modi cette année lors de Shangri-La. Le sous-continent semble ainsi rompre avec son isolationisme et son immobilisme stratégique pour proposer un système « transcendant la rivalité » avec son grand voisin chinois et reposant sur un rapprochement entre Inde, ASEAN, Corée du Sud, Japon, Australie afin de « diluer » l’influence chinoise sur les Océans. Cette position implique une vision beaucoup moins monolithique de la Chine, c’est-à-dire prenant en considération les opportunités offertes par le développement chinois. Selon les termes du chef du gouvernement indien : « Se confronter ou exclure la Chine de ce nouveau paradigme stratégique serait à la fois contre-productif et peu pratique, étant donné la place centrale de Pékin dans l’économie mondiale et les prouesses de son armée ». Afin de se donner les ambitions de cette vision, New Delhi s’est livré à une série de rencontres diplomatiques en Asie du Sud Est basé sur les apports de la culture indienne dans la zone.
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    Le premier ministre Narendra Modi lors de la rencontre Shangri La 2018
  4. La vision « neutraliste » ou « non-alignée » soutenue par l’Indonésie. Elle implique un renforcement structurel de l’ASEAN ainsi qu’un changement de son rôle dans la région. L’association des pays d’Asie du Sud Est devrait ainsi constituer le pivot d’un dialogue transparent et inclusif faisant la promotion de la coopération et de l’amitié des nations, le tout sous l’égide du droit international. Notons que cette vision semble aller dans le sens des ambitions vietnamiennes pour l’ASEAN et de celles du nouvel homme fort de Malaisie[10].

 

Tentons tout de même de trouver quelques pistes sur la voie suivie par la France.

Il est clair qu’elle reprend les mêmes éléments de langage que Washington pour justifier sa position mais on peut douter de sa volonté de supporter la position américaine étant donné le peu de moyen à sa disposition et le risque qui pèserait alors sur les territoires et départements d’outre-mer. Ajoutons par ailleurs que le choix de Trump de rétablir un certain protectionnisme avec l’Union Europénne a quelque peu jouer contre lui sur le plan géopolitique. De plus, rappelons que Washington s’est retiré du traité transpacifique, pièce maitresse du pivot stratégique américain vers l’Asie, se déconnectant de fait des pays de la zone et laissant l’initiative aux puissances locales[11].

Par ailleurs, l’année 2018 a vu la signature d’un traité de coopération avec l’Inde qui prévoit la mise en commun des facilités aéronavales dans l’Océan Pacifique et Indien, aidant en cela grandement la mise en place d’un projet stratégique indien rival du fameux « collier de perle » chinois[12].

Ajoutons que, comme nous avons déjà pu le voir, Paris dispose de suffisament de cartes diplomatiques et commerciales pour jouer son propre jeu stratégique en Asie du Sud Est, évidemment en coordination avec d’autres puissances européennes ou sud-est asiatique. Les ventes d’armes[13] et la visite de la mission Jeanne d’Arc à Hô Chi Minh-Ville sont en cela se bonnes illustrations.

 

Au final, on ne peut que lancer des pistes sur l’évolution de la situation en mer de Chine et le comportement des différentes parties prenantes.

Malgré tout, il semble que la France soit fermement décidé à jouer un rôle dans le règlement des conflits en Asie du Sud Est, ne serait ce que pour défendre ses intérêts directs, reste à définir ledit rôle en fonction des projections stratégiques existantes.

L’augmentation du nombre de patrouille française dans la zone ainsi que les exercices executés par la mission Jeanne d’Arc en coordination avec des pays comme la Malaisie ou le Japon montre que la Marine Nationale est prête à intervenir sur les détroits stratégiques verrouillant la mer de Chine quelque soit la situation dans la zone.

 

 

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iii-le-difficile-contexte-de-merittorialisation-la-convention-de-montego-bay/

[2]  http://www.opex360.com/2018/02/27/2018-mission-jeanne-darc-va-se-concentrer-region-asie-pacifique/

[3] http://www.scmp.com/comment/insight-opinion/united-states/article/2149115/french-and-british-navies-draw-closer-pacific  et https://navaltoday.com/2018/02/27/french-navy-starts-annual-jeanne-darc-mission/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/20/poudrieres-en-mer-de-chine-x-et-voila-les-francais/

[5] http://www.opex360.com/2018/02/27/2018-mission-jeanne-darc-va-se-concentrer-region-asie-pacifique/

[6] Plus d’information sur le site du ministères des armées, plaquette pdf  « La France et la sécurité en Asie Pacifique » : https://www.defense.gouv.fr/dgris/action-internationale/enjeux-regionaux/asie

[7] https://www.defense.gouv.fr/dgris/recherche-et-prospective/observatoires/observatoire-de-l-asie-du-sud-est

[8] http://www.scmp.com/comment/insight-opinion/united-states/article/2149115/french-and-british-navies-draw-closer-pacific

[9] https://asiepacifique.fr/ue-france-ordre-regional-et-la-securite-maritime-en-asie-pacifique/

[10] http://www.scmp.com/news/china/diplomacy-defence/article/2150001/shangri-la-dialogue-takeaway-chinas-rapid-rise

[11] http://www.scmp.com/news/china/diplomacy-defence/article/2144685/asean-gets-tough-us-over-trade-tiptoes-around-south

[12] http://www.scmp.com/comment/insight-opinion/article/2138327/india-crafts-its-own-string-pearls-rival-chinas-naval-jewels

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/20/poudrieres-en-mer-de-chine-x-et-voila-les-francais/

 

Raffinement macabre n°4 – Le napalm : de « pilier » à « mouton noir » de la stratégie américaine au Vietnam.

« J’aime l’odeur du napalm au petit matin »                                                                        Capitaine Kilgore dans Apocalypse Now

louis F fieser
Louis F Fieser (1899- 1977), professeur de chimie organique à Harvard.

Le napalm est une matière incendiaire créée en 1942 dans les laboratoires de Louis F. Fieser à Harvard (Etats Unis) afin de palier à l’inefficacité relative des bombes incendiaires et des lance-flammes apparus pendant la première guerre mondiale. Le principal problème résidait dans le fait que l’essence brulait trop vite pour être efficace contre les bâtiments où les soldats. Aussi fut elle mélangée avec du caoutchouc afin de s’épaissir, de bruler moins vite et surtout de coller à la peau. Lors de leur entrée en guerre dans le pacifique, les Etats Unis étaient en manque de cette matière première, l’Asie étant en guerre depuis le milieu des années 30, il a fallu trouver un moyen de substitution de synthèse. Le nom de la substance vient d’ailleurs des additifs chimiques mis dans l’essence pour la fabriquer : les acides NAphthenique et PALMitique. L’ « agent incendiaire fait d’essence gélifiée » appelé napalm était né.

            Le napalm est opérationnel à la fin de la 2ème guerre mondiale pour être utilisé pour la première fois dans un lance flamme contre les Japonais en Papouasie Nouvelle Guinée le 15 décembre 1943. Il fut par la suite utilisé sous forme de bombe dans le Pacifique le 15 février 1944 et six mois plus tard en Europe.

            Remarqué pour ses qualités (grande élasticité, pas d’inflammation spontanée donc manipulation facile, grande capacité à enflammer d’autres matériaux inflammable) et sa puissante force de frappe, le napalm se généralise jusqu’à être largué en masse sur Tokyo le 9 mars 1945, ravageant un quart de la ville et tuant entre 85 000 et 100 000 civils. S’en suivent dès le lendemain les bombardements de 64 villes japonaises[1]. Le désastre humanitaire issu de ces raids ne sera éclipsé que par les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Au total 14 000 tonnes de napalm seront utilisées sur les deux théâtres de guerre.

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Photo aérienne de Tokyo suite aux bombardements au napalm. A l’époque les villes japonaises étaient surtout construites en bois.

            Utilisé en petite quantité par les américains durant la guerre civile grecque et par les Français durant la première guerre d’Indochine, le napalm réapparait dès le 26 juin 1950 – premier jour de la guerre de Corée – pour être utilisé en masse contre les troupes communistes coréennes. Dès octobre 1950 le New York Herald Tribune titrait « Napalm, l’arme numéro 1 en Corée. ». Et pour cause ! On estime que 32 357 tonnes d’essence gélifiée se sont abattues sur la Corée du Nord[2].

            Entre les guerres de Corée et du Vietnam (1953 – 1961) deux utilisations – non reconnues officiellement – sont à recenser : les Français en Algérie entre 1954 et 1962 et à Cuba entre 1956 et 1961. Si ils furent moins massifs qu’auparavant, les bombardements incendiaires furent pensés de façon de plus en plus stratégique pour détruire les infrastructures, les ressources et démoraliser les « rebelles ».

            A propos du Vietnam à proprement parler, le napalm fut utilisé par l’armée sud vietnamienne pour la première fois le 27 février 1962. En 1966 le napalm était devenu un pilier de la stratégie de bombardement avec les défoliants. Sa composition a été optimisée en 1964 afin de bruler plus longtemps. Son pic d’utilisation se situe en avril 1972 afin de préparer le retrait des troupes en accentuant la pression sur les cadres nord vietnamiens et Viet Cong[3]. Au total 388 000 tonnes (!) de napalm américain ont été déversées sur l’Indochine entre 1963 – 1973[4]. Le napalm, et avec lui l’Amérique, avait perdu sa première guerre.

            Pourtant dans les années 2000, le napalm, sous la forme modifiée de la bombe MK77, a été employé durant les guerres d’Afghanistan et d’Irak. Comme dans les faits il ne s’agit que d’une légère modification des intrants chimiques – l’armée américaine parlant elle même d’ « une nouvelle forme de napalm »[5] – on peut déduire deux choses : 1) le napalm fait encore partie des pensées stratégiques à l’heure actuelle, 2) l’usage de napalm doit être dissimulé car il est honteux.

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Des bombes incendiaires Mk 77 dans un arsenal américain en Irak.

            Dans les faits cette contradiction est issue de la doctrine stratégique autour du bombardement aérien à l’avènement du napalm et après la seconde guerre d’Indochine.

            Lorsque l’aviation militaire se développe à partir de la première guerre mondiale deux visions émergent sans s’exclure l’une, l’autre : la stratégie d’usure et le bombardement de précision[6].

            La recherche de l’usure de l’ennemi induit dans la doctrine de base, outre le bombardement des éléments militaires, le bombardement des civils en maximisant l’effet de destruction afin de briser le moral des civils et de les pousser à la révolte ou à la désertion. Les bombardements doivent être tournés vers les moyens de fabrication des matières premières permettant la poursuite de la guerre[7].

            L’école de la précision quant à elle critique cette position destructrice en ce qu’elle estime que l’emploi d’armes puissantes sur des cibles civiles, au lieu de son but démoralisateur, renforce la combativité de la population du fait des dommages collatéraux[8].

curtis le may
Le général d’armée Curtis Le May (1906 -1990). Il fut chargé des campagnes de bombardements au napalm et du largage des deux bombes atomiques sur le Japon. Convaincu que le monde ne pourrait éviter une guerre nucléaire, il fut partisan farouche de la guerre brutale partout où les Etats Unis furent impliqués, ce qui en fera un ennemi de Kennedy durant la crise des missiles de Cuba.

           Au début de la seconde guerre d’Indochine, les américains sortent de deux conflits majeurs, la seconde guerre mondiale et la Corée, dans lesquels les enjeux militaires résidaient principalement dans la force de frappe et l’exploitation maximale du potentiel de guerre industriel. Même si la Corée correspond d’avantage à un « match nul », la stratégie d’usure pratiquée par l’US Army a plutôt fonctionné. Alors pourquoi changer contre des paysans vietnamiens ? Comme le rappel l’ultra belliqueux général Curtis Le May – chargé du bombardement au napalm de Tokyo et grand « fan » de napalm – « tout l’objectif de la guerre stratégique consiste à détruire le potentiel de guerre de l’ennemi. »

            Seulement si cette vision peut être efficace dans une guerre « classique », la guerre révolutionnaire de type maoïste menée par « Charlie le Viêt Công » (surnom des soldats du Front de Libération National du Sud Vietnam) induit un volet diplomatique, politique et psychologique supplémentaire (pour plus d’informations à ce sujet voir : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/ ). Or dans cette nouvelle configuration les dommages collatéraux civils induits par de lourdes frappes renforcent d’avantage l’ennemi en lui donnant la vertu morale du résistant, la sympathie de l’opinion mondiale et attirant la curiosité de l’ONU. Par ailleurs la dimension morale de la guerre menée par les Etats Unis en faveur de la « démocratie » et contre le « péril rouge », appelations déjà vagues et rendant à terme les absurdes pour les soldats, est largement fracturée par l’emploi d’armes comme le napalm mais aussi comme l’agent orange (ça tombe bien un article à ce propos existe déjà sur le blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/ ).

            Ce sont d’ailleurs les soldats américains qui ont été les premiers « symptômes » de ce péril moral américain. Beaucoup étaient dégoutés par l’odeur de chaire brulée, certains même la rapportant même chez eux. Quelques pilotes volant suffisamment bas pour voir le carnage de feu sont même rentrés, ne pouvant supporter la scène, baignant dans leur vomi[9].

            Si le napalm n’est pas passé de la « normalité » au début de la guerre au statut d’horreur tout à coup, l’attaque du Têt 1968, en montrant l’inefficacité de la guerre d’attrition (d’usure) que menait alors le général Westmorland, a exposé au monde entier l’absurdité et la brutalité de la stratégie américaine[10]. Le consensus autour de l’utilisation du napalm dans l’armée, miné par les rapports de terrains, devait ne pas y résister. De la même façon, l’opinion public et notamment le tribunal d’opinion Russel pour le Vietnam[11] propageait l’indignation au niveau international. Ainsi on passe de la « guerre d’attrition » à la tactique « search and destroy » (« trouver et détruire ») laissant penser à un changement en faveur de bombardements précis ne visant plus à terroriser les populations.

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En plus d’être dévastateur dans ses effets, le napalm est une substance touchant une large zone ce qui le rend peu précis. Ici un mur de flamme de napalm après largage d’une bombe.

            Pour autant son utilisation n’en fut pas suspendue, Nixon espérant obtenir des concessions de la part du Nord Vietnam dans les négociations en redoublant l’intensité des bombardements. Cette persistance ne fût que la réitération des mêmes erreurs et fut sanctionnée par les mêmes conséquences. A noter que c’est en juin 1972 que parut une photographie qui a fait le tour du monde et montrant des enfants vietnamiens fuyant leur village aspergé au napalm, une « bavure » de plus (la photo s’intitule « Accidental Napalm »). A partir de ce moment et comme la bombe atomique auparavant, le napalm fait partie des rares armes étroitement liée à une représentation brutale et frappante dans la conscience collective, érigeant le cliché au rang d’ « icône publique ».

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« Accidental napalm » par Nick Ut, 8 juin 1972.

            Ce passage de l’indifférence à l’indignation dans l’opinion publique américaine provoqua une lame de fond de protestation et d’agitation aux Etats Unis mais également dans le monde. Le napalm et tous ceux qui y étaient associés, comme la société le produisant Dow Chemicals (produisant également l’agent orange[12]) ou son inventeur (qui décida de retirer la création du napalm de sa biographie après avoir reçu tous les honneurs scientifiques et politiques pour sa découverte), inspiraient dès lors crainte, révolte et répugnance dans l’imaginaire américain et mondial. Pour beaucoup cette arme incendiaire prenant les civils pour cible était devenu le symbole de l’impérialisme brutale et immorale[13]. Les vétérans du Vietnam sont parmi les premiers à sensibiliser l’opinion en ramenant des photos d’enfants victimes ou racontant leurs expériences dans lesquelles, suite à des largages approximatifs, certains de leurs camarades avaient été touchés[14].

May, 1966, Redwood City, CA. Protest rally near napalm factory.
Manifestation devant une usine chimique de Dow Industries contre la guerre du Vietnam et l’utilisation du napalm à outrance sur les population civiles (1971)

            A vrai dire les effets du napalm, autant sur ceux qui sont touchés que sur ceux qui sont témoins de la souffrance des victimes, ont largement contribué à ces soulèvements. Le napalm inspire une terreur par la gravité des blessures qu’il inflige : brûlure des chairs jusqu’à l’os mais sans hémorragie externe, les victimes meurent d’hémorragie interne d’asphyxie ou de la gravité des brûlures. Ces caractéristiques, en plus d’en faire une arme auquel il est très difficile d’échapper une fois touché, rapproche le napalm des armes chimiques et biologiques.

u thant
U Thant (1909-1974), homme d’état birman et secrétaire général de l’ONU entre 1961 et 1971.

            C’est précisément l’impopularité mondiale du napalm et sa parenté avec les armes biologiques qui vont pousser les Nations Unies, rendues muettes à propos du Vietnam par le truchement de la dynamique de la guerre froide, à agir en la personne de son secrétaire général, U Thant. Alerté des pratiques américaines anti civiles avérées lors de la conférence de Téhéran (1969), il cherche à impulser un mouvement menant à l’élaboration de textes internationaux limitant les armes menaçant civils et environnement, avec en ligne de mire les exactions américaines au Vietnam constituées par l’emploi du napalm et de l’agent orange. C’est son successeur, Kurt Waldheim, qui présenta le mémorandum devant le conseil de sécurité, ce qui allait provoquer le rassemblement de l’Assemblée Générale des Nations Unies lors de la Commission du désarmement le 22 septembre 1972. Les discussions qui s’en suivent aboutissent le 10 octobre 1980 à l’adoption de la Convention sur l’interdiction de Certaines Armes Classiques (CCAC). Le napalm est l’arme principalement concernée. Signée par 50 états le jour même de son adoption, la convention est entrée en vigueur le 2 décembre 1983. Aujourd’hui 121 états y sont partis, y compris les Etats Unis depuis 2009 à la condition de pouvoir utiliser le napalm « 2.0 » au cas où l’utilisation d’une autre arme ferait plus de dégâts parmi les populations.

Discarded Napalm Bombs Storage
Les stocks de napalm dans l’arsenal de Fallbrook ,Californie. Ceux ci furent solennellement détruit en 2001 afin de permettre à Washington d’adhérer à la CCAC.

[1] http://www.liberation.fr/planete/2015/03/09/la-nuit-ou-les-tokyoites-ont-ete-bouillis-et-cuits-a-mort_1217244

[2] Stockholm International Peace Research Institute, Incendiary Weapons, A SIPRI Monograph. Cambridge, Mass: MIT Press, 1975.

[3] Robert Neer, Napalm, an American Biography, Novembre 2015

[4] Stockholm International Peace Research Institute, Incendiary Weapons, A SIPRI Monograph. Cambridge, Mass: MIT Press, 1975.

[5] En réaction à un rapport d’Al-Jazeera du 14 décembre 2001 accusant les États-Unis d’utiliser du napalm lors de la bataille de Tora Bora, le général Tommy Franks a répondu : « Nous n’utilisons pas le vieux napalm à Tora Bora. »

[6] https://www.cairn.info/revue-herodote-2004-3-page-17.htm

[7] Idem

[8] Idem

[9] http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2014/10/22/31006-20141022ARTFIG00141–men-and-war-l-impossible-reinsertion-des-soldats-revenus-du-front.php

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/07/23/raffinement-macabre-hs-reponses-aux-lecteurs-iv-pourquoi-parler-des-armes-et-de-leurs-histoires/

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/

[13] Bernadette Rigal-Cellard, La guerre du Vietnam et la société américaine, Presses Univ de Bordeaux, 1991, p.69

[14] Dans Napalm, an American Biography, Robert Neer livre le témoignage d’un certain James Ransone : « Là où le napalm avait brûlé la peau jusqu’à ce qu’elle éclate, elle se mettait à peler sur le visage, les bras, les jambes – on aurait dit des chips. Les hommes suppliaient qu’on les achève. Je n’ai pas pu. »

Divers/ Poudières en MDC – Le Vietnam, là ou s’accrochent les empires : « île monde » eurasiatique contre thalassocratie dans la théorie globale du « Grand Jeu ».

Afin de clore la série d’articles concernant les litiges territoriaux impliquant Hanoï en MDC, je souhaiterai inscrire ces événements contemporains dans une trame historique plus longue plaçant le Vietnam au centre d’une opposition entre les forces continentales et maritimes : le « Grand Jeu ». A des fins didactiques, le développement de cet article suivra le plan suivant : I) Définition de la théorie du « Grand Jeu », II) son application particulière sur l’histoire du Vietnam..

I) Qu’est ce que le « Grand Jeu » ? 

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Le « fardeau de l’homme blanc », dans la vision coloniale la race blanche devait amener les autres à la civilisation.

On doit l’expression au poète britannique Rudyard Kipling (1865-1936) – auteur du magnifique poème Si … tu seras un homme mon fils mais également père du « White man burden » (« Le fardeau de l’homme blanc »), pendant britannique de la « mission civilisatrice » de Jules Ferry – lorsqu’il décrit les luttes d’influences au Moyen Orient et en Asie centrale entre la Russie d’une part et l’Angleterre et la France d’autre part. Des luttes qui atteindront leurs paroxysmes lors de la guerre de Crimée de 1856, lorsque Paris et Londres estimeront que Moscou nourrit de bien trop grandes ambitions dans le dépeçage de l’empire Ottoman, déjà engagé dans un déclin irrémédiable. La notion est alors très romanesque puisqu’elle mêle l’Orient mystérieux et ses richesses (soies, tapis persans, encens, épices, etc…), les courses à l’exploration des aventuriers intrépides, les intrigues militaires et diplomatiques des espions.

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Halford Mackinder

Toute littéraire qu’elle fut à l’origine, cette conception va largement influencer un des pionniers de la géopolitique mondiale : le britannique Halford Mackinder (1861- 1947). En accord avec les idées de son temps, il est persuadé de la supériorité raciale anglo-saxonne dont il explique la domination par le contrôle des Mers face à une « île monde » divisée. En effet, professeur de géographie à l’université d’Oxford, il se distingue de ses confrères en prônant une vision polaire de la planète. Ainsi projetée, notre Terre offre la vision d’une île géante au centre – le « Heartland », composée de l’Afrique et de l’Eurasie et représentant 2/12ème de la surface du globe – entourée d’un unique océan – 9/12ème du globe – accueillant des îles périphériques moindres – Australie, les Amériques représentant 1/12 ème de la surface terrestre.

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La projection du monde selon la vision de Mackinder. Projeté ainsi on comprend mieux l’opposition de l’île monde entourée des océans extérieurs et des îles périphériques.

Par l’analyse de la constance anglaise à briser toute puissance hégémonique en Europe (Habsbourg, Napoléon, Reich Nazi) et des déferlantes barbares nomades provenant des steppes d’Europe Orientale et d’Asie centrale (Huns et Mongoles notamment), il synthétise un principe qui lui servira de devise : « qui tient l’Europe orientale tient le heartland, qui tient le heartland domine l’île mondiale, qui domine l’île mondiale domine le monde ». Partant, il préconise dans le cadre de la domination mondiale anglaise l’hégémonie maritime et la division du Heartland. Il est en cela l’inspirateur direct de la doctrine « Thalassocratique » de l’amiral américain Mac Mahan auquel nous avons déjà pu nous intéresser[1].

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Nicholas Spykman

          Cette théorie est enrichie par un des disciples de Mackinder : l’Américain Nicholas Spykman. Il reprend les thèses de son « maître » et s’il conserve intact la théorie de domination des Mers, il enrichit la conception originelle en introduisant la notion de « Rimland ». Cette dernière désigne un croissant territorial comprenant l’Europe, le Moyen Orient, le sous continent indien et les bordures littorales extrêmes orientales et enserrant le Heartland. Pour lui c’est dans cette zone que le rapport de force se définit, aussi est il nécessaire pour les forces thallassocratiques excentrées de nouer des alliances ou de contrôler les pays de cette zone pour réduire l’influence du Heartland.

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Le monde selon Nicholas Spykman.

            Par la suite cette thèse du grand jeu a été généralisée par nombre de conseillers américains à la défense, les deux plus éminents étant Kissinger (conseiller spécial de Nixon) et feu Brezinski (ancien conseiller spécial de Carter). C’est d’ailleurs ce dernier qui a posé noir sur blanc dans Le grand échiquier : « Il est impératif qu’aucune puissance eurasienne concurrente capable de dominer l’Eurasie ne puisse émerger et ainsi contester l’Amérique ». Evidemment, devant cette explication on ne peut plus clair de la stratégie américaine, les rivaux russes et chinois réagissent par la poursuite de projets commun afin de tenir en échec les intrigues américaines.

            De ce fait, c’est par ce prisme du « Grand Jeu » qu’il faut comprendre les événements géostratégiques mondiaux depuis la fin de la guerre froide. En plus de battre en brèche l’indigence et/ou la propagande des « experts » médiatiques, il permet de comprendre les articulations des deux axes en opposition : un axe Washington – Tel Aviv – Riyad – Union Européenne (ou plutôt OTAN) contre l’axe Pékin – Moscou – Téhéran. Guerres du Golfe de 1991 et 2003, guerre de Tchétchénie, guerre du Kosovo de 1999, intervention américaine en Afghanistan, guerre de Géorgie de 2008, isolement de l’Iran, « révolutions colorées » des années 2000, coupures de gaz répétées entre la Russie et l’Europe, mise en place de l’Organisation de Coopération de Shanghai, discours des néo-conservateurs américains sur la « nouvelle Europe », « guerre fraîche » entre Moscou et Washington, crise ukrainienne de 2014, « printemps arabes », guerre civile en Syrie, coup d’Etat au Brésil, déstabilisation du Venezuela, etc. toutes ces péripéties dérivent de l’application du « Grand Jeu ».

            A noter par ailleurs que les milles et une richesse de l’île monde ont changé de nature et que l’Asie Centrale, la zone de la Mer Caspienne notamment, est riche en hydrocarbure.

Mais plus important que l’accès direct à ces ressources, c’est leur acheminement qui est central dans la question stratégique. On parle même de « géopolitique des pipelines » dans le sens où ceux ci matérialise les objectifs stratégiques du promoteur[2]. En ce sens on assiste à la concurrence des projets de gazoduc américain –contournant la Russie et permettant le contrôle de l’approvisionnement énergétique des « alliés » européens – et le projet Russe, mis en difficulté par la guerre civile en Syrie et les troubles en Turquie.

Malgré la complexification du monde multipolaire et l’émergence d’acteurs indispensables, il semble bien que ce soit la Chine qui tire son épingle du jeu avec son projet de « nouvelle route de la soie »[3], à condition que celui ci aboutisse.

Si le sujet vous intéresse je vous conseille l’excellent blog de Christian Greiling dédié à la question : http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2015/06/le-grand-jeu-cadre-theorique.html ainsi qu’un de ses articles pour la revue Conflits : http://www.revueconflits.com/le-nouveau-grand-jeu-bonus/

Mais resserrons la focale sur le Vietnam.

 II) L’influence de la théorie du « Grand Jeu » sur l’histoire vietnamienne.

Dans le cadre théorique du « Grand Jeu », il convient d’apporter quelques précisions d’ordres géographiques sur le Vietnam.

Le pays est situé dans à l’extrême Est de l’ « île monde » eurasiatique. Il se distingue par la longueur de sa frontière maritime (3260km) et sa forme en « S » s’étirant sur 1650 km du Nord au Sud. Coincé entre la MDC du Sud et la cordillère annamitique, il est en cela un « balcon sur le pacifique » dont le coefficient de maritimité (ratio côtes/superficies terrestres) est comparable à celui de l’état insulaire malaisien.

Cette influence maritime place une part importante des enjeux économiques vietnamiens vers la mer : la pêche représente 7% du PNB et 4,5millions d’emplois et l’exploitation du pétrole off-shore pèse pour un quart du budget de l’Etat et 24% du PNB du pays.

Malgré ce patrimoine maritime, le pays souffre d’une certaine carence structurelle (surcapacité des infrastructures) l’empêchant de s’insérer de manière optimale dans le trafic mondial des containers[4].

En dépit de son caractère maritime le pays est cependant attelé à l’île monde pour trois raisons relativement simples : 1) la MDC du Sud est une mer semi fermée suffisamment poissonneuse pour ne pas avoir à pratiquer la pêche hauturière, 2) l’invasion puis la menace constante de la Chine, la Nam Tien et les guerres civiles ont constamment maintenu l’attention des gouvernements vietnamiens sur le continent[5], 3) la façon dont les Vietnamiens se représentent leur pays à l’âge pré colonial est calqué sur la vision chinoise se considérant elle même comme une puissance terrestre[6]. Dans la vison de Spykman, le Vietnam est un état faisant partie du Rimland, c’est à dire un état à désolidariser des pays du Heartland, ici la Chine.

Ainsi, bien jouissant d’une indépendance relative du fait des liens de vassalité plus ou moins lâche avec son grand voisin du Nord, le Dai Viet ne sort de la sphère d’influence du Heartland qu’à partir du moment où la France, alors puissance thallassocratique, arrache le pays de force après que les deux guerres de l’opium aient ouvert à coup de canon les portes de la Chine. Nous avons déjà pu le voir, la présence française sur la péninsule indochinoise est à la fois le fait d’une œuvre évangélisatrice relativement ancienne mais également parce que le Vietnam, par la longueur de sa côte, fournit une excellente « tête de pont » pour la France dans le but d’accéder aux richesses extrêmes orientales[7]. Dans le même ordre d’idée, la colonie indochinoise est industrielle et vue comme une pourvoyeuse de matière première à la métropole excentrée.

Or c’est précisément cet éloignement entre les extrêmes Ouest et Est de l’île monde qui va faire de l’Indochine Française la seule colonie de l’Empire à être du côté Vichyste durant la totalité de la seconde guerre mondiale. Le chaos que provoqua le départ des Japonais sera dès lors favorable au développement de l’influence soviétique – l’URSS étant alors la quintessence du Heartland en regroupant la Russie et les républiques turcophones d’Asie centrale – et chinoise (à travers le PCC). Le Viet Minh étant la seule formation politique à avoir les moyens de proclamer l’indépendance puis de l’obtenir par les armes, le rapport de force en place s’aligne sur la logique de la guerre froide opposant les communismes soviétiques puis chinois à la puissance coloniale d’outre mer française ainsi qu’aux Etats Unis, nouvel hégémon thallassocratique depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. A noter que dès 1950 l’influence (le contrôle ?) des communistes chinois sur leurs homologues vietnamiens était déjà décisive.

            Cette vision est largement renforcée par les doctrines stratégiques américaines de « Containment » et de « Roll Back »[8], censées contenir l’émergence communisme venue du centre du Heartland. Sur le théâtre Sud asiatique, cela correspond en fait à la mise en place de l’ASEAN en 1967. Cette organisation représente quasi parfaitement l’opposition terre/mer dans le sens où elle compte un pays continental pour quatre pays insulaire (Thaïlande contre Malaisie, Indonésie, Philipines, Singapour), le tout s’opposant à la péninsule indochinoise sous menace communiste.

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L’opposition entre l’ours soviétique et l’oncle Sam durant la seconde guerre mondiale. Le premier s’étend du continent vers les mers tandis que le second tente de le repousser dans le sens inverse

            Ayant financé la défaite française (plus de la moitié du budget de guerre à partir de 1954), les Américains pensaient avoir stabilisé le partage Heartland/Thallassocratie au Vietnam avec les Accords de Genève partageant le pays en deux (et ce en même temps que la Corée dont la question n’était toujours pas réglée). Mais c’était sans compter sur les hommes d’Ho Chi Minh dont le mot « unité » avait été l’un des maitres mots contre les Français.

            Au final la seconde guerre d’Indochine verra le retrait américain et l’unification du pays sous la coupe du Nord Vietnam sous influence chinoise et soviétique. Mais celle ci aura aussi eu un effet indirect : la préparation de la troisième guerre d’Indochine qui signera la fracture irrémédiable du bloc communiste mais également la division du Heartland. En effet l’intervention américaine au Cambodge en 1970 ainsi que le rapprochement entre Washington et Pékin sur fond de tensions sino – soviétiques en 1972 provoquera l’accès au pouvoir des Khmers Rouges alliés de la Chine Popualires. Il faudra attendre 1979 pour que l’habileté de Kissinger transforme une défaite américaine traumatisante en une victoire diplomatique déchirant le camp socialiste et maintenant le Viêtnam sur le pied de guerre jusqu’en 1991. Certains estiment d’ailleurs que le « délai raisonnable » évoqué par Nixon lorsqu’il avait promis le retrait des GIs lors de l’élection présidentiel de 1969 a correspondu au temps nécessaire à la mise en place de la diplomatie américaine pour transformer le théâtre Indochinois en champs de bataille entre les deux géants marxiste-léniniste[9]. Allié à Moscou, le Vietnam reste donc rattaché à une puissance du Heratland.

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Mao Tse Toung rencontre Richard Nixon à Pékin en 1972.

            La situation changera lors de l’effondrement de l’URSS. Le Vietnam isolé doit se trouver de nouveaux partenaires diplomatiques. Cet état de nécessité allié à la préoccupation pour les régimes marxistes – léninistes vietnamiens et chinois aboutirent à la réunion de durant laquelle les PC des deux états se sont entendus pour un soutien mutuel afin de survivre à la fin de l’ère soviétique. De fait l’ouverture du marché vietnamien aux produits chinois ainsi que l’entente des deux PC pour se maintenir au pouvoir implique indubitablement le retour d’un certain lien de vassalité entre les deux pays : le Vietnam est rattaché à un Heartland que l’on peut qualifier d’unifier autour du partenariat russo-chinois matérialisé par l’organisation de coopération de Shangaï (qui a même réussi à inclure l’Inde récemment).

            De fait, Hanoï subit, comme nombre de ses voisins du Sud Est asiatique, le pouvoir d’attraction chinois (le revirement le plus impressionnant étant celui du président Duterte aux Philipines) en passe d’être facteur d’unité en Eurasie et ce notamment par l’initiative One Belt One Road (nouvelle route de la Soie). Couplé avec le retrait américain (échec du traité transpacifique et retrait américain de l’APEC), la situation internationale montre un reflux des forces thallassocratiques face à l’ « île monde » et ce à tel point que les forces continentales se jettent à l’assaut des mers.

            Au final, après la parenthèse tallassocratique française puis américaine qui détacha le Vietnam de l’influence chinoise et donc du Heratland, il semble que le pays soit aujourd’hui contraint par les règles du Grand Jeu à rejoindre l’unité eurasiatique.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[2] https://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RIS_065_0051

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/08/actualite-quelle-place-pour-le-vietnam-dans-le-projet-chinois-de-nouvelle-route-de-la-soie/

[4] Nathalie Fau, La maritimisation de l’économie vietnamienne : un facteur exarcerbant entre le Vietnam et la Chine en mer de Chine méridionale ?, dans : Hérodote 2ème trimestre 2015, n°157, « les enjeux géopolitiques du vietnam », p.43.

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/18/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-leffondrement-de-la-chine-e/

[8] Le « Containment » est une stratégie politique américaine mise en place en 1947 et visant à stopper l’extension de la zone d’influence soviétique après la seconde guerre mondiale.

Le « Roll back » est une doctrine politique américaine mise au point par Eisenhower à partir de 1952 visant, après l’avoir contenu, à refouler le communisme.

[9]https://www.cairn.info/revue-relations-internationales-2008-3-page-53.htm et http://yetiblog.org/index.php?post/2470

Elections législatives 2017, 11ème circonscription des Français de l’étranger (Asie,Océanie)-Dimitri Sawosik, candidat France Insoumise

 

1) Pouvez-vous vous présenter rapidement ? Dans quel état d’esprit briguez-vous la 11ème circonscription des Français de l’étranger ? Quelles idées phares proposez-vous aux électeurs expatriés (emploi, fiscalité, administration, éducation, culture, etc.) ?

unnamedJe suis originaire de l’arrière-pays niçois, où j’ai grandi et passé le bac. Après avoir étudié 2 ans à Science Po Aix-en-Provence, j’ai déménagé en Russie où je vis depuis le mois de septembre et y poursuis mes études. J’ai 20 ans, et c’est de ma jeunesse que je tire ma motivation pour représenter les Français-e-s de l’étranger de la 11ème circonscription à l’Assemblée Nationale.

J’ai décidé de rentrer activement en politique après avoir participé à Nuit Debout et aux mouvements de contestation contre la loi travail à Paris. Avec l’utilisation du 49-3 et la violence quotidienne dans l’expression politique du peuple, j’ai compris que la Vème République arrivait à bout de souffle. Je me suis donc engagé avec les Insoumis, pour une nouvelle République, et pour que le peuple, dans son ensemble, décide de son destin constitutionnel.

C’est aussi, omniprésente dans le programme l’Avenir en Commun, la volonté impérieuse de défendre les pauvres et les thématiques écologiques qui m’a fait entrer en politique. Il est temps que nous parlions des vrais sujets, la politique doit aller plus loin qu’un déferlement de techniques de communications vides de sens, ou de petits arrangements pour l’obtention de poste.

Je ne suis qu’un candidat, un visage parmi tant d’autres. Derrière moi, ce sont des centaines d’Insoumis, représentant la richesse et la diversité de notre 11ème circonscription, qui travaillent et qui sont prêts à gouverner.

Nos priorités sont la Paix, l’Écologie et l’Éducation. Ce sont trois sujets trop peu approfondis par les partis traditionnels et par celui de Mr Macron, pourtant ce sont les axes qui structurent une politique raisonnable, durable et humaniste.

Tout d’abord, la Paix, nous sommes pour la sortie de l’OTAN et pour que la France retrouve un rôle majeur dans la résolution des conflits à travers l’ONU.

Quand à l’Écologie, nous sommes pour la sortie la plus rapide possible du nucléaire, notre circonscription s’étend de Tchernobyl à Fukushima, nous connaissons les risques de cette énergie. De plus, avec l’élection de Mr Trump, il est urgent qu’un grand pays comme la France montre la voie et se lance dans la transition écologique, dont l’humanité a besoin.

Enfin, concernant l’Éducation, qui est la base de toute société socialement organisée, il n’est pas normal que les Français de l’étranger n’aient pas les même droits que ceux de métropole. C’est pourquoi les ressortissants Français auront le droit à une éducation gratuite dans tous les établissements français de l’étranger. Pour apporter l’égalité des droits et devoirs à nos compatriotes expatriés, nous proposons une fiscalité différentielle. Pour cela, l’impôt local est comparé à celui qu’aurait payé le citoyen en France à situation comparable, et en cas de différence inférieure celle-ci serait acquittée à l’État français. En échange, les citoyens français seraient en droit d’exiger l’égalité de traitement en termes de redistribution : enseignement gratuit, qu’il soit en école ou par correspondance, prise en charge gratuite des soins de santé en France dès le jour du retour en France, services consulaires avec guichet unique, ressources humaines et matérielles à la hauteur des besoins. C’est par le respect et l’égalité qu’on construit une société plus apaisée et plus juste.

  

2) Si vous êtes élu(e), comment vous positionnerez-vous vis-à-vis du gouvernement de M. Édouard Philippe ? (soutien, opposition, à voir au cas par cas).

Que nous soyons majoritaires ou pas, nous lutterons pour la mise en place du Programme l’Avenir en Commun. En votant pour un candidat insoumis, vous votez pour ce programme (https://laec.fr/). Le gouvernement d’Edouard Philippe, à moins qu’il ne change d’avis dès le lendemain de l’élection est, dans sa grande majorité, très éloigné de l’esprit humaniste et écologique de notre programme. Nous serons donc dans l’opposition au président de la République.

Cependant, nous pensons possible une victoire de la France Insoumise. Nous espérons donc que le président de la République ne bloquera pas les réformes nécessaires à la lutte contre la pauvreté, contre le dérèglement climatique, pour la Paix, et les autres mesures mise en avant par le programme l’Avenir en Commun. En effet, selon notre constitution, c’est le gouvernement, et donc la majorité à l’Assemblée Nationale, qui dirige la politique de la Nation.

Le bulletin pour la France Insoumise est clair. Nous n’avons pas, et nous ne ferons pas dans la « tambouille politicienne ». Nous avons un programme, dont un livret pour les Français de l’Étranger (http://www.franceinsoumise-sawosik2017.fr/#!/programme), que nous avons nous-mêmes rédigé de manière collaborative avec les Insoumis de tous les pays de la 11ème circonscription. Ce sont les mesures, et par extrapolation les valeurs qui s’y trouvent, que nous défendrons. En votant pour un Insoumis, vous votez pour le programme, pas pour un député carriériste prêt à s’associer avec le nouveau monarque contre quelques faveurs.

3) Quel bilan tirez-vous de l’action du député sortant M. Thierry Mariani ? En quoi auriez-vous agi différemment de celui-ci ?

Je dois d’abord concéder à mon adversaire qu’il a été assidu, ce qui est de plus en plus rare à l’Assemblée Nationale. Cependant, Monsieur Mariani est un homme de droite et qui assume son orientation, il a soutenu la loi Macron et donc adhère au programme néolibéral de ce gouvernement.

Son combat pour la déchéance de nationalité (une mesure appartenant à l’origine à l’extrême droite!), lorsqu’il voulait durcir le texte du gouvernement, fait de lui un adversaire irréconciliable avec l’humanisme républicain que nous portons avec les Insoumis, et préjudiciable au tiers des Français de l’Étranger en union mixte. Cela revient à appliquer une double sanction à tout bi-national à la différence des français “mono-nationaux”. C’était pour nous, pour beaucoup de gens à gauche et à droite aussi, la négation même de l’égalité des droits entre tous nos co-citoyens. Le plus fort est que Monsieur Mariani prétend défendre les Français de l’étranger, lesquels sont bi-nationaux pour plus de 40% d’entre eux ! Nous espérons que le jour du vote, ces bi-nationaux de la 11eme circonscription de l’étranger se souviendront de cette stigmatisation comme citoyens de seconde catégorie qu’a représenté cette intervention de Monsieur Mariani à l’Assemblée.

Monsieur Mariani a défendu, avec constance, des positions parmi les plus réactionnaires à l’Assemblée: interdiction d’hébergement d’urgence pour les personnes sans papiers en France, réduction du temps de recours pour les demandes d’asile,… mais étant situé à la droite de L.R., cela est au fond prévisible. Ce comportement fait de lui, avec Meyer Habib, ami personnel de Netanyahou, le plus réactionnaire, le pire député des F.E., à nos yeux, surtout vis-à-vis des français bi-nationaux.

Comme les hommes politiques de sa génération, il est très loin des problématiques nouvelles, et urgentes. Doit-on refuser de sortir du nucléaire, doit-on refuser d’éviter une contamination radioactive de notre territoire national ? Doit-on faire passer au second plan l’écologie et la lutte contre le dérèglement climatique ? Enfin, dans un pays où il y a 9 millions de pauvres, la priorité est-elle de déchoir de sa nationalité un terroriste qui n’en a déjà que faire ?

Finalement, je définirai le bilan de Monsieur Mariani par une courte phrase : par son appartenance politique, il a accompagné toutes les mesures délétères de son parti au pouvoir. Et pour son engagement en faveur des Français de l’étranger, il s’est retrouvé bien seul face à son propre appareil.

Chez les Insoumis, l’approche est totalement différente, car elle va du bas vers le haut. Je suis le candidat d’un collectif, je n’ai pas été choisi à Paris mais à Tokyo, à Moscou, à Pékin ou à Sydney. Je n’ai pas fait campagne dans la circonscription avec l’argent des contribuables en leur promettant simplement des baisses d’impôts.

Nous souhaitons aux Français humanistes et républicains de la 11 ème circonscription, de ne pas lui renouveler son mandat !

 4) Le pays connaît une émigration telle que l’on n’avait n’en avait pas vu en France depuis que Louis XIV révoqua l’édit de Nantes, poussant les protestants à s’installer notamment en Allemagne. Comment comprenez-vous ce phénomène? Quels avantages ou inconvénients implique cette diaspora pour le pays ?

Le phénomène n’est malheureusement pas limité à la France. En Europe, c’est les Grecs, les Espagnols, les Portugais, les Italiens, qui quittent par vagues entières leur pays de naissance. L’Europe perd une partie de sa jeunesse, formée, éduquée. La dernière grande vague de migration venant d’Europe à engendré l’extermination des Amérindiens et l’émergence de la première puissance concurrente de la-dite Europe. Gardons nos cerveaux chez nous ! Proposons leur un avenir autre que de rembourser une dette illégitime. Si l’expatriation est parfois un choix de vie, elle est de plus en plus une conséquence de la mauvaise situation économique dans le pays de départ.

Le départ pour l’étranger est souvent le résultat des crises financières à répétition de ces dernières décennies, des politiques d’austérité, de “dé-régulation”, des politiques de l’offre qui détruisent l’emploi. D’ailleurs, il est intéressant de voir que certains pays de la circonscription qui étaient très attractifs il y a quelques années, le sont désormais beaucoup moins. Par exemple en Chine, les salaires et les “packages” des expatriés sont bien moins avantageux qu’ils ne l’étaient il y a quelques années. Les entreprises Françaises ou locales préfèrent employer les français en contrat local. De nombreux Français souhaitent rentrer en France, mais beaucoup d’entre eux se retrouvent face à un dilemme: accepter un emploi plus précarisé et avec des conditions bien moins avantageuses… ou rentrer en France au risque de se retrouver au chômage et hors système – santé/scolaire/retraite! Ils choisissent logiquement la première option et ne font pas forcément la connexion entre les politiques appliquées en France et leurs situations personnelles et professionnelles.

Certains cessent de croire que la France est une grande puissance et pensent que nous sommes, pour toujours, condamnés à une politique ultra-libérale, destinés à engraisser les plus riches et à croiser tous les jours des gens dormant sur le trottoir.

J’ai 20 ans, et je suis moi-même à l’étranger. J’ai quitté la France dans l’espoir de la retrouver un jour. J’aime mon pays, c’est pour cela que je me suis engagé avec les Insoumis. J’étudie en Russie car j’en suis un passionné, je veux découvrir le pays et rentrer chez moi les yeux pleins de mes souvenirs.

Cependant, quand je rentre dans mon village de l’arrière pays niçois, je vois mes amis d’enfance, au chômage. Beaucoup d’entre eux ont déjà perdu le goût d’entreprendre, de rêver. Quand une jeunesse ne se voit plus d’avenir à 20 ans, elle quitte sa terre pour rêver chez les autres. L’émigration est le plus grand signe de la souffrance d’une société. Les Hommes doivent voyager, se mélanger, vivre à l’étranger ; mais ils doivent pouvoir vivre heureux dans leur pays.

5) Le Forum économique mondial de Davos du 17 janvier dernier est remarquable en ce que ce fut la première fois que le n°1 Chinois, M. Xi Jinping, était invité. Celui ci s’est fait apôtre du libre échange en appelant notamment à la levée des restrictions économiques imposées à la Chine par l’OMC, provoquant l’anxiété des économistes occidentaux. Quel devrait être selon vous l’attitude de la France et de l’Union Européenne face à Pékin sur le plan commercial et économique ?            

Face au retournement des Etats-Unis envers la Chine, cette dernière cherche de nouveaux alliés et n’a plus du tout confiance en son client américain. C’est pourquoi elle se tourne encore plus vers l’Europe ou vers les marchés émergents. Les Insoumis sont opposés au libre échange. Le commerce est nécessaire entre les sociétés car tout ne peut être produit localement. Cependant, le grand déménagement du monde est un principe épuisé du libéralisme du XIX siècle. Sa seule conséquence est la destruction de l’environnement et la mise en concurrence des territoires.

Si la Chine veut commercer, elle doit pouvoir le faire comme bon lui semble. Nous – Français et Européens – avons un intérêt commun à commercer avec les Chinois, mais cela doit se faire dans le respect des normes environnementales et sociales. Les économies de nos continents n’ont pas à subir une concurrence déloyale, notre consommation ne doit pas être complice de l’utilisation de produit polluants et de conditions de travail issues de l’aliénation sous prétexte que cela se passe à l’autre bout de la planète.

La Chine est un pays que l’on peut qualifier de mercantiliste: qui aime le commerce extérieur mais qui aime aussi la régulation par un Etat fort. Ses dirigeants souhaitent obtenir une balance extérieure positive afin de pouvoir pourvoir au développement du pays et à l’amélioration des conditions de vies des citoyens Chinois. Cette amélioration du niveau de vie des Chinois est la garantie de la stabilité politique et de la paix. En extirpant des centaines de milliers de Chinois de la misère, la Chine, plus que tout autre pays, a oeuvré à la réduction de la pauvreté dans le monde. La Chine est aussi très consciente de la crise écologique, elle a subi – et continue de subir – de plein fouet les excès du productivisme (e.g.: pollution de l’air, des terres et de l’eau, scandales alimentaires, cancers…) et le gouvernement régule de plus en plus son industrie pour faire face à tout type de pollution et répondre aux demandes du peuple. Les Chinois veulent des emplois mieux payés, et aspirent au même confort de vie que nous. Depuis quelques années on voit la Chine prendre le leadership dans les conférences sur le climat (d’autant plus aujourd’hui les Etats-Unis régressent sur la question du dérèglement climatique).

La France et l’Europe ont donc tout intérêt à coopérer avec la Chine qui partage nombre de nos combats pour l’amélioration des conditions de vie humaine. La Chine doit rester un pays qui œuvre pour la paix et la stabilité. C’est en travaillant avec la Chine, plutôt qu’en la sanctionnant ou en l’écartant des négociations que nous construirons la paix. Si nous ne souhaitons pas de confrontation avec la Chine il est important de rappeler que la France n’a pas d’amis, mais des partenaires. Nous serons donc vigilants avec la Chine, comme nous le serons avec les Etats-Unis. Elle est un partenaire dans le maintien de la paix dans un certain nombre de régions de monde. La France Insoumise ne soutient ni ne rejette les positions Chinoises, elles doivent être débattues multilatéralement avec tous nos partenaires. La diplomatie et la négociation sont les seules sources durables de paix.

6) Le 5 Juin 2016, Jean Yves Le Drian (alors ministre de la défense) a déclaré vouloir faire patrouiller davantage la Marine Nationale en Mer de Chine du Sud afin de garantir les libertés de circulation prévues par le droit international, notamment la Convention de Montego Bay, et ce dans un contexte de regain de tension entre les riverains s’agissant des problèmes de souveraineté sur les îles Spratley et Paracel. Adhérez vous à cet objectif ? Pensez vous que la Marine Nationale possède les moyens matériels d’assurer une mission de patrouille régulière dans la zone alors que plusieurs militaires pointent la vétusté et le manque de moyen de l’armée suite aux coupes budgétaires sèches des deux gouvernements précédents ?

On n’a jamais fait la Paix avec des armes. La négociation seule, au sein de l’ONU peut conduire à un respect des conventions internationales. La France n’a rien à faire dans cette poudrière qu’est la Mer de Chine du Sud, et encore moins à choisir un camp. Les Insoumis étaient déjà opposés à l’intervention en Syrie sans mandat de l’ONU, nous avons bien vu quels en sont les résultats. La force ne résout rien sur le moyen et long terme. La France doit avoir son mot à dire dans les négociations, elle doit aider à faire baisser les tensions. Rajouter de l’appareil militaire dans une zone sous tension s’accorde à souffler sur les braises en espérant ne pas propager l’incendie. Alors si vous souhaitez que la France défende la Paix dans le monde, nous comptons sur vous pour nous rejoindre et nous soutenir.


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Poudrières en Mer De Chine X – Et voilà les Français…

Ambiance musicale : No Toku Here – Chant du Régiment d’Infanterie de Marine du Pacifique ( https://www.youtube.com/watch?v=YTNMtf_tb9g ) et 3 matelots – Renaud (https://www.youtube.com/watch?v=KEaFfZ1cv4o).

            Le 5 juin 2016 le ministre de la défense français, Jean Yves Le Drian, appelait de ses vœux lors du forum Shangri- La Dialogue à Singapour la mise en commun des moyens de défense aéronavale des nations européennes dans le but d’afficher une présence visible et régulière dans la zone de la MDC du Sud afin de veiller aux libertés de circulation garantie par le droit international (contenue notamment dans la Convention des Nations Unies sur les Droits de la Mer ou CNUDM ou Convention de Montego Bay[1], intégralité du discours sur le site de l’ambassade de France à Singapour[2]).

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L’ancien ministre de la Défense (et actuel ministre des affaires étrangères), Jean Yves Le Drian, lors de son intervention au forum Shangri-La Dialogue à Singapour.

            Si la aucun pays n’est cité, il paraît clair qu’il est fait directement référence aux différents litiges territoriaux en MDC et ce du fait notamment que Pékin revendique de 90% de l’espace maritime en question (la fameuse « langue de bœuf » ou « ligne à neuf traits »[3]). Si la justice internationale n’avait pas encore invalidé ces revendications[4], il est certain que les propos du ministre français s’inscrivent dans la logique d’isolement de la puissance chinoise promue notamment par les Etats Unis.

            Mais quelle est la véritable portée de cette déclaration et de quels moyens disposent la France si loin de la métropole ?

            Pour répondre à cette question il faut préciser la nature des intérêts français dans la zone (I), étudier l’impact de cette déclaration dans le concert des nations et dans le contexte des litiges en MDC (II) pour finir sur la quasi impossibilité d’un engagement européen dans la zone (III).

I) Quels intérêts pour la France ?

La France est, de part ses territoires d’outre mer, une nation indo (La Réunion, Mayotte, Kerguelen) –pacifique (Polynésie Française, Nouvelle Calédonie, Wallis et Futuna) riveraine de la MDC. Ces territoires abritent environ 1 500 000 ressortissants français. Nous avons déjà établie dans un article précédent que la stratégie chinoise consistait à sortir de la MDC en franchissant les 2 lignes d’îles afin d’accéder à l’Océan Pacifique à la fois pour s’assurer des contrôles des routes commerciales nécessaires à son développement mais aussi pour être en mesure de placer son rival américain à portée de ses sous marins lanceurs d’engins (éventuellement nucléaire)[5]. Par ailleurs « le collier de perle » mis en place par la Chine dans l’océan Indien place les facilités stratégiques aéronavales chinoises proches des territoires français, pouvant donc augurer une menace en cas d’opposition diplomatique. Dès lors ce face à face sur le Pacifique peut directement toucher la souveraineté française en outre mer.

De plus, la France est un des grandes bénéficiaires des droits que reconnaît la CNUDM dans le sens où celle ci permet à Paris de jouir de la seconde plus grande ZEE du monde juste derrière les Etats Unis. Or 62% de ces 11 millions de kilomètres carrés se situent dans le Pacifique. Partant, le mépris de Pékin pour les termes de la CNUDM et leur interprétation associé à l’attitude de « provocation calibrée » de la Chine est potentiellement menaçant pour la sécurité de la zone en ce que l’état de droit international institué par la Convention de Montego Bay se retrouve fragilisé. Ainsi Le Drian a t’il signalé les angoisses de la France quant à la possibilité pour certaines zones maritimes de devenir instable en cas de remise en cause de la CNUDM (en Arctique et en Méditerranée notamment[6]).

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Carte présentant les départements et territoires français d’outre mer ainsi que les zones économiques exclusive y étant attachées.

Ensuite, l’argument censé rassembler les nations européennes derrières la France mêle le droit international et la défense d’un intérêt commun à toutes les nations européennes : la nécessité de maintenir le droit international de libre circulation dans le corridor commercial maritime le plus important au monde actuellement[7]. Il s’agit dans les faits de garantir les intérêts commerciaux des principales nations européennes en terme d’accès aux produits manufacturés – provenant à 90% de la zone Asie Pacifique – afin d’éviter un éventuel monopole chinois pouvant devenir un levier de pression décisif pour Pékin.

Cette défense manifeste des intérêts européens peut également se doubler en ce que le respect des principes internationaux en terme de droit fondamentaux est un engagement de la France et de l’intégralité des pays membres de l’Union Européenne.

Enfin il faut garder en tête que la France est le 4ème pays exportateur d’armes au monde[8], l’année 2016 étant l’année de tous les records (20 milliards d’euros en 2016 après avoir déjà battu le record historique de 2015[9]), et ce autant au niveau qualitatif (capacité de rivaliser avec les Russes et les Américains en terme de technologie) que quantitatif. Partant, la course aux armements qui se joue actuellement en Asie orientale représente un marché très porteur pour le complexe militaro industriel français. On notera d’ailleurs que, paradoxalement, Pékin est le deuxième client des vendeurs de canon français malgré l’embargo américano-européen mis en place après les incidents de la place Tienanmen en 1989[10].

La prise de position du ministre français de la défense peut donc être sujet à différents niveaux de lecture selon les intérêts pris en compte. Mais quelle est la portée de cette déclaration ? Quels sont les moyens de la France pour arriver à cette fin ?

II) Un impact militaire limité mais une influence diplomatique certaine.

Dans les faits, le discours de l’ex ministre de la défense (et actuel ministre des affaires étrangères) précise qu’il s’agit pour la France d’augmenter la cadence des patrouilles (plus de 3 par an) mais également de multiplier les exercices navals.

A la lumière de ces propos, la première question qui se pose est de savoir de quels moyens militaires directs dispose la République française pour patrouiller et faire respecter le droit international en MDC.

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Insigne du Régiment d’Infanterie de Marine du Pacifique (RIMap)

Actuellement les territoires d’outre-mer Indo-pacifique de la France mobilisent en permanence et au total 8 000 militaires (dont 3000 dans la zone Pacifique) répartis entre l’infanterie de marine, 2 frégates de surveillance, 4 navires de patrouilles, 2 navires multi mission, 5 avions de surveillance maritime, 4 transport de troupes tactiques, une dizaine d’hélicoptère d’attaques[11].

Même si l’on rajoute les réserves de la Marine Nationale[12], force est de constater que, malgré l’avantage qualitatif des armements, le soutien militaire de la France à la tactique d’encerclement et d’isolation de la Chine ne paraît pas décisif[13].

Et pourtant la France est la seule nation européenne à maintenir une force aéronavale permanente dans la région, aussi, même s’il y a peu de chance que l’union des forces armées de l’Union Européenne se fasse (voir prochain paragraphe), cette union ne serait de toute façon que très limitée en terme de participation militaire dans la zone. Cette force unie serait au mieux une force d’appoint pour la Navy américaine, seule véritable challenger de Pékin dans la zone[14].

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Le général français Vincent Desportes. Auteur de plusieurs ouvrages militaires et stratégique, il tire la sonnette d’alarme à propos de l’état de l’armée française dans son livre La dernière bataille de France : Lettre aux Français qui croient encore être défendus paru aux éditions Gallimard.

Il est par ailleurs à noter que les moyens matériels même de la défense française sont compromis dans un futur plus ou moins proche. Ainsi si l’armée française a prouvé qu’elle disposait encore de moyen de projection et d’intervention rapide (opération Sangaris en Centrafrique, opération Serval puis Barkhane au Mali, intervention en Lybie), de nombreux signaux indiquent, à l’image de l’armée américaine[15], que l’armée est assez largement sur-engagée du point de vue humain mais aussi matériel[16]. Le Général Vincent Desportes – Saint Cyrien et général de division – s’est même fait depuis peu l’avocat de la « Grande Muette » en appelant à ne plus considérer le budget de la défense comme une marge d’ajustement étant donné que le maintien en condition opérationnelle de l’armée française est dans le rouge[17]. A terme l’autonomie de l’armée est en jeu (et donc l’indépendance de la France).

Selon le Livre Blanc de la défense français publié en 2013, il semble que les budgets soient maintenus en l’état mais également que les menaces vont s’accroitre, autrement dit il faudra faire plus avec la même chose.

A noter par contre que cette puissance toute relative de la Marine Nationale s’insère néanmoins dans un vaste réseau de collaboration en matière de défense menant à des exercices militaires conjoints dans le Pacifique (voir la carte plus bas).

En revanche, d’un point de vue diplomatique, les déclarations d’intentions françaises ont un poids bien plus conséquent.

Déjà parce que la France est un membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU et est à ce titre une puissance nucléaire mondiale.

Ensuite la France se distingue particulièrement par le réseau diplomatique qu’elle a pu mettre en place dans la zone Asie Pacifique notamment en terme de partenariat stratégique (Japon, Chine, Inde, Indonésie, Australie, Singapour, Vietnam ainsi que Nouvelle Zélande et Malaisie en préparation). Partant, les militaires français sont engagés dans des missions de conseil (mise sur pied du programme sous marin malaisien, télédétection par satellite au Vietnam) ou de formation (pilotes de chasse Singapouriens). De plus la France est de tous les forums de sécurité maritime de la région (Shangri La Dialogue, ASEAN Regional Forum, forum des gardes côtes du Pacifique, séminaire des chefs d’état-major des armées du Pacifique, etc) et est la seule nation européenne à avoir signée le Treaty of Amitry and coopération in South East Asia (Tac) (traité de coopération avec l’organisation de l’ASEAN[18]).

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Carte détaillant la présence française dans l’Océan Pacifique, les partenariat de défense auquel la France est partie et les exercices de défense auquel la France participe dans la zone.

      De même, le commerce des armes françaises est un levier d’action et un facteur de puissance pour la France. En effet, étant donné la plus value technologique de certaines armes vendues par la France, cette dernière choisit savamment ses partenaires en fonction de la proximité des intérêts de la nation en question avec les intérêts militaires français. Doter en arme ce pays c’est donc à la fois s’assurer un allié sur le long terme et surtout un allié que l’on sait bien équipé. Il est ainsi relativement simple de voir que les pays comme l’Inde (vente de 36 Rafale en 2016[19]), l’Australie (vente de 12 sous marins d’attaque en 2016[20]), mais aussi Singapour (premier partenaire de la France en Asie pour la recherche et le développement dans le secteur militaire)et la Malaisie (mise sur pieds du programme sous marin malaisien) sont à terme des alliés de la France.

Aussi malgré un poids militaire plutôt faible, la France paraît avoir d’un point de vue stratégico-diplomatique un poids certains sur l’échiquier du Sud Est Asiatique. Reste à savoir à quelles fins cette influence sera utilisée.

Notons, en guise de conclusion intermédiaire, qu’il semble souhaitable que dans ce cas (comme dans le reste des théâtres d’opération auquel la France est liée), les décideurs français abandonnent la rhétorique « va-t-en guerre » sous prétexte (parfois fallacieux car soumis à un « deux poids, deux mesures » déconcertant) des valeurs et du droit international pour retrouver une indépendance stratégique fissurée et se recentrer sur les intérêts propres du pays et de la population[21].

III) L’invocation de la « chimère[22]» de la défense européenne.

Le dernier point qu’il semble important d’aborder est l’implication par Jean Yves Le Drian de l’Union Européenne dans la démarche française : « la situation en mer de Chine concerne directement l’Union Européenne (…) Dès lors, pourquoi ne pas envisager que les marines européennes se coordonnent de manière à assurer une présence aussi régulière et visible que possible dans les espaces maritimes en Asie? ».

Cette déclaration cache en fait la solitude de la France dans cette zone étant donné que, comme nous l’avons déjà dit, la France est la seule nation européenne à disposer d’une force armée permanente dans la zone. Les britanniques étant les seuls à avoir jusque là participer à des exercices dans la région, il semble que le Brexit ait donné un coup d’arrêt définitif à cette dynamique communautaire[23].

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Affiche de la campagne politique visant l’instauration d’une communauté européenne de défense (1954). Pourtant d’inspiration française, ce projet fut rejeté par l’Assemblée Nationale.

Car historiquement, à titre de rappel, l’idée d’une « défense européenne » existe depuis l’après deuxième guerre mondiale mais ne s’est jamais concrétisée. Ainsi l’Union de l’Europe Occidentale (UEO), longtemps seule organisation en matière de défense européenne, fut instituée en 1948 et resta en sommeil jusqu’au Traité de Maastricht (1992) faisant d’elle le « bras armé » de l’Union Européenne. Le Royaume Uni ayant levé son veto sur les questions de défense européenne, le Traité d’Amsterdam (1997) relance la question en instaurant un des « piliers » de l’Union Européenne qu’est la Politique Etrangère de Sécurité Commune (PESC) dont la Politique Européenne de Défense Commune (PEDC) est la composante militaire . Mais rien n’y fait, le projet d’armée européenne reste dans une impasse. Un tournant surviendra bien pour tenter de conjurer cette impuissance : la déclaration de Saint Malo en décembre 1998 voit la France et la Grande Bretagne (les deux premières armées européennes) tenter de dépasser la logique de la guerre froide et donc de l’OTAN. S’en suit une série de sommet européen sur le thème de la défense afin de renforcer ce point faible avant l’élargissement massif aux ex pays du bloc de l’Est (Cologne 3-4 juin 1999, Helsinki 10-11 décembre 1999, Feira 19-20 juin 2000). Le résultat de ces travaux aboutit au traité de Nice (2000) prévoyant la mise en place d’une force armée autonome afin d’offrir à l’UE la possibilité d’être en mesure d’accomplir les missions de Petersberg[24][25]. Devant l’insuffisance patente du dispositif une nouvelle étape est franchie en 2009 avec le Traité de Lisbonne instaurant la Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC) formant le droit applicable en la matière à l’heure actuelle[26].

Ainsi aujourd’hui la politique de défense européenne est définie à l’article 42 du TUE qui renvoie toujours aux missions de Petersberg et prévoyant l’objectif, à terme, d’une (véritable) défense commune. Plusieurs structures permanentes participent à la PSDC : constitué de représentants des Etats, le Comité politique et de sécurité (COPS) exerce, sous l’autorité du Conseil et du haut-représentant (institué par le Traité de Lisbonne), le contrôle politique et la direction stratégique des opérations de gestion des crises. Il reçoit des conseils et des recommandations du Comité Militaire de l’UE (CMUE). L’Etat-major militaire de l’UE (EMUE) planifie, exécute et met en œuvre les décisions. La capacité civile de planification et de conduite (CPCC) assure la conduite des opérations civiles. Enfin l’Agence européenne de défense (AED, instituée par le Traité de Lisbonne) vise à améliorer les capacités militaires des états membres[27].

Cette débauche de déclarations, d’institutions aux noms barbares, de vocabulaires technocratiques cache en fait très mal la faillite de la politique de défense européenne. Pour cause, une politique de défense ne saurait exister que sur la base d’intérêts stratégiques communs et concrets allant au delà des déclarations d’intention abstraites (naïves ?) formant le plus petit dénominateur commun sur lequel les 28 pays de l’Union se sont mis d’accord. Force de constater que les facteurs historiques et géographiques des pays de l’Union créent des intérêts stratégiques différents (voir divergents). De plus, les décisions en matière de défense étant prise à l’unanimité, il semble bien que la définition d’une politique de défense commune plus ambitieuse soit difficile.

Véritable désert symbolique, l’Union Européenne ne parvient pas à dépasser sa fonction purement marchande.

Il faut ajouter à cela le fait que les britanniques, après avoir quasi systématiquement joué l’obstruction en matière de défense européenne, ont engagé la sortie de leur pays de l’Union, laissant de ce fait la France bien seule face à une Allemagne qui, malgré sa bonne santé économique, refuse d’assumer son statut de puissance et préfère demeurer sous la protection de l’OTAN[28].

Au final la défense européenne reste dans une large mesure un fantasme entretenu à grand coup de déclaration, de sommet et de liturgie administrative. Dans les faits son action reste donc improbable en MDC et, si les nations européennes se mobilisent sur ce théâtre, ce sera très certainement sous une forme de coopération multinationale et non sous l’égide de l’Union.

En guise de conclusion, il paraît clair que la France a des intérêts à défendre dans la zone et qu’elle dispose de leviers d’action conséquents du point de vue de la diplomatie et de la stratégie militaire. Mais aucune aide ne saurait venir de l’UE. Reste maintenant à savoir quelle direction prendront les décisions françaises et ce en sachant qu’elles s’insèrent dans ce qui ressemble à une volonté de contenir les élans chinois en MDC.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iii-le-difficile-contexte-de-merittorialisation-la-convention-de-montego-bay/

[2] https://sg.ambafrance.org/Jean-Yves-Le-Drian-a-Singapour-pour-le-15eme-Dialogue-Shangri-La

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/11/poudrieres-en-mer-de-chine-ix-les-litiges-territoriaux-sino-philippins-en-mdc-devant-la-justice-internationale-comment-comprendre-la-sentence-du-12-juillet-2016-de-la-cour-permanente-d/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/11/poudrieres-en-mer-de-chine-ix-les-litiges-territoriaux-sino-philippins-en-mdc-devant-la-justice-internationale-comment-comprendre-la-sentence-du-12-juillet-2016-de-la-cour-permanente-d/

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[6] http://thediplomat.com/2016/09/france-unveils-its-defense-strategy-in-the-south-china-sea-and-beyond/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iv-la-mdc-au-centre-de-la-mondialisation/

[8] https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/ventesdarmes16

[9] http://www.capital.fr/bourse/actualites/ventes-d-armes-2016-une-annee-record-pour-la-france-1201008

[10] https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/ventesdarmes16

[11] http://thediplomat.com/2016/07/south-china-sea-the-french-are-coming/

[12] http://www.defense.gouv.fr/marine/equipements/batiments-de-combat/liste-des-batiments-de-combat-de-la-marine-nationale-par-unite

[13] http://nationalinterest.org/feature/europe-cant-save-the-south-china-sea-17092

[14] http://nationalinterest.org/feature/europe-cant-save-the-south-china-sea-17092

[15] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/11/poudrieres-en-mer-de-chine-ix-les-litiges-territoriaux-sino-philippins-en-mdc-devant-la-justice-internationale-comment-comprendre-la-sentence-du-12-juillet-2016-de-la-cour-permanente-d/

[16] http://www.ifrap.org/etat-et-collectivites/lequipement-des-armees-le-defi-de-la-coherence-et-de-la-modernite

[17] https://www.les-crises.fr/general-desportes%E2%80%89-%E2%80%89au-rythme-actuel-larmee-francaise-sera-bientot-epuisee%E2%80%89/

[18] http://thediplomat.com/2016/07/south-china-sea-the-french-are-coming/

[19] : http://www.lemonde.fr/international/article/2016/09/24/en-inde-la-tres-discrete-ceremonie-de-signature-de-vente-des-rafale_5002734_3210.html

[20] http://www.lemonde.fr/entreprises/article/2016/04/26/le-francais-dcns-remporte-un-megacontrat-de-sous-marins-a-34-milliards-d-euros-en-australie_4908510_1656994.html

[21] https://www.ifri.org/fr/publications/publications-ifri/ouvrages-ifri/interet-national-politique-etrangere-france

[22] http://www.leparisien.fr/flash-actualite-monde/armee-europeenne-une-chimere-qui-ne-s-est-jamais-materialisee-en-60-ans-10-03-2015-4591361.php

[23] https://francais.rt.com/international/35361-france-envisagerait-exercices-dans-ouest-pacifique

[24] Missions instituées à l’issu de la déclaration de l’UEO en 1992 lors du sommet de Petersberg. Cette déclaration prévoit la mise en place d’une force armée autonome afin de réaliser un certain nombre de missions humanitaires ou de maintien de la paix. Voir : http://eur-lex.europa.eu/summary/glossary/petersberg_tasks.html?locale=fr

[25] http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/d000131-l-europe-de-la-defense/la-politique-europeenne-de-securite-et-de-defense-pesd et http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/d000131-l-europe-de-la-defense/les-grandes-etapes-de-l-europe-de-la-defense

[26] http://www.touteleurope.eu/les-politiques-europeennes/diplomatie-et-defense/synthese/la-politique-de-securite-et-de-defense-commune-psdc.html

[27] http://www.touteleurope.eu/les-politiques-europeennes/diplomatie-et-defense/synthese/la-politique-de-securite-et-de-defense-commune-psdc.html

[28] https://www.monde-diplomatique.fr/2015/05/LEYMARIE/52927

 

Poudrières en MDC VIII. Stratégie vietnamienne en Mer de Chine: internationalisation des conflits et déni d’accès.

Nous avons déjà beaucoup parlé de stratégie militaire sur ce blog[1][2][3][4][5] mais sans étudier en détail les mesures prises par le gouvernement vietnamien contre la stratégie de « provocation calibrée » mise en œuvre par la Chine pour progresser dans l’espace maritime de la MDC du Sud et établir sa « langue de bœuf »[6].

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La « langue de boeuf » chinoise représentée pour la première fois sur une carte en 1947. Au centre on voit les archipels Spratleys et Paracels.

Pour les lecteurs qui n’ont pas eu l’occasion de lire les précédents articles de la série un petit résumé peut s’imposer : la «territorialisation des mers » par la convention de Montego Bay en 1982 a provoqué une série de revendications de souverainetés vietnamiennes sur les archipels dits « Spratley » et « Paracels »[7]. Mais cette souveraineté n’est qu’en partie effective du fait que le Vietnam n’est pas le seul pays à avoir fait de telles réclamations : les iles Paracel sont également revendiquées par Taïwan et la Chine alors que les Spratleys constituent un lieu de conflit pour la Chine (qui réclame l’archipel dans son intégralité), les Phillipines, Brunei et la Malaisie[8]. Par l’occupation de ces iles la Chine entend faire valoir des « droits historiques » sur la MDC (mer de l’Est pour les Vietnamiens) et ainsi être en mesure de contrôler les voies maritimes actuellement au centre des échanges commerciaux internationaux[9][10]. Pour se faire elle a drastiquement changé sa politique martiale pour privilégier la marine et s’active à se doter d’une force de frappe à hauteur de ses intentions[11]. Le Vietnam, frontalier du géant par la mer et la terre, voit dans les intentions chinoises une menace à sa souveraineté nationale et n’hésite pas à rappeler les contentieux historiques profond entre les deux pays pour construire un roman nationale anti chinois[12]. Rappelons également que le dialogue entretenu entre les deux PC, fortement éprouvés par la corruption, ainsi que les concessions avérées ou supposées qui en découlent provoquent la colère du peuple vietnamien et constituent sans nul doute le risque intérieur le plus important pour le gouvernement[13].

Bien qu’officiellement en paix avec son grand voisin du nord, le Vietnam voit sa politique de défense se construire pour tenter de contrebalancer l’hégémonie chinoise dans la région. Ces réflexions stratégiques forment un ensemble de prescriptions martiales recueillies dans des « Livres Blancs de la Défense » (LBD). 3 de ces livres ont été publiés en 1998, 2004 et 2009. Cette dernière version sera la base de cet article.

D’un point de vue général, le LBD de 2009 revient aux concepts traditionnels qui ont nourris les guerres vietnamiennes depuis la première invasion par la Chine[14] : « guerre du peuple » dans une stratégie défensive globale basée sur un « potentiel politico-spirituel » défini comme « une composante du potentiel de défense nationale, inhérent aux qualités humaines, aux traditions nationales historico-culturelles, et au système politique ».

Si cette conception est peu prolixe quant aux menaces « non traditionnelles [15]» (comme dans le cas du Mékong[16]), elle répond néanmoins aux menaces traditionnelles que représente ce qui peut être compris comme une résurgence de la menace chinoise pour le Vietnam. Evidemment, la Chine présente sa montée en puissance comme une «  émergence pacifique » et la nécessité pour le gouvernement vietnamien de maintenir un dialogue avec son homologue chinois lui interdit de présenter la situation dans ce sens.

Ainsi les autorités vietnamiennes préfèrent estimer que ces tensions en MDC sont, plutôt qu’une annexion pure est simple, une entrave à la « maritimisation » du pays alors que la part de l’économie maritime dans la croissance économique du pays va croissante et que cette matière est prioritaire dans la politique vietnamienne[17].

Fidèle à une maitrise de la dialectique « politique – militaire » pour mener une guerre, la doctrine militaire vietnamienne issue du LBD de 2009 repose sur un triptyque de rapport de force avec son voisin chinois : économique, diplomatique et militaire. Comme l’asymétrie sur le plan économique est patente et que nous avons déjà quelque peu étudier le sujet précédemment[18] [19], l’article se concentrera d’avantage sur les parties diplomatiques et militaires. A noter que, correspondant à la fois à la doctrine marxiste-léniniste (subordination du militaire au pouvoir civil) et à la tradition martiale du Vietnam, la seconde est considérée comme un soutien au premier.

Commençons donc par le volet diplomatique.

D’un point de vue global, après le « Renouveau » (ou « Doi Moi ») et l’effondrement de l’URSS, l’objectif du Vietnam a clairement été une ouverture diplomatique tous azimut dans le but de suppléer au « grand frère » et seul allié soviétique en voie d’effondrement. La normalisation des rapports avec la Chine en1991 fut un des principaux moteurs de cette ouverture diplomatique même s’il est clair que la nouvelle configuration mondiale plaçait le Vietnam dans un état de faiblesse par rapport à son voisin du Nord et ce notamment lorsque celui ci réactive ses intentions impériales dans le « pré carré » vietnamien (Laos et Cambodge) .Ainsi toute alliance diplomatique frontalement opposée à la Chine était à oublier.

Le Vietnam fonda alors sa politique étrangère sur une position neutre en pariant sur une progression économique qui serait la panacée de ses problèmes. Cette politique implique trois refus toujours explicites : pas de base militaire étrangère sur le territoire, pas d’alliance de nature militaire et pas de relations diplomatiques cherchant uniquement à nuire à un pays tiers. Il s’agit pour le gouvernement vietnamien de se donner les moyens d’une politique étrangère d’équidistance entre les grandes puissances en évitant toute réaction disproportionnée de la Chine.

Il s’agit dans les faits d’une mise à jour de la stratégie dite « du faible au fort[20] » dans le contexte actuel. Les stratèges contemporains préfèrent le terme de « stratégie de couverture » (« hedging strategy »). Il s’agit de mettre en place un réseau de relations diplomatiques flexibles et de haute intensité mais sans lui donner un caractère formel. L’intérêt du Vietnam à lier de telles alliances est à la fois de bénéficier de partenaires internationaux pour servir de caisse de résonance à ses positions et d’internationaliser les conflits en MDC. Nous avions déjà vue en ce sens la stratégie consistant à associer l’Inde dans l’exploitation du pétrole off shore situé dans l’espace maritime attenant au Vietnam[21].

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Signature du partenariat stratégique France-Vietnam par les premiers ministres français et vietnamien à Paris (25 septembre 2013).

Le pays fut ainsi un des premiers à signer un « partenariat stratégique » avec la Russie en 2001[22]. Depuis ce dispositif n’a cessé de s’étendre puisque le pays est signataire de 13 « partenariats stratégique » (Japon en 2006, Inde en 2007, Corée du Sud en 2009, Royaume Uni en 2010, Allemagne en 2011, France, Indonésie, Singapour et Thailande en 2013) et de 11 « partenariats compréhensifs » (Australie et Nouvelle Zélande en 2009, Etats Unis et Ukraine en 2013 notamment).

Un autre théâtre pour le Vietnam est également la visibilité offerte par l’ASEAN même s’il est clair, que comme nous avons déjà pu le voir, l’organisation régionale ne prévoit aucune procédure contraignante en cas de conflit d’un des membres avec un pays tiers et plusieurs voies se sont déjà faites entendre sur le fait que les altercations en MDC ne saurait en aucun cas être toléré comme un conflit « ASEAN- Chine »[23].

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Carte de répartition des zones maritimes militaires et des bâtiments de la marine vietnamienne (selon le LBD de 2009). La concentration des moyens militaires au large des Spratleys ne laisse aucun doute quant à la crispation vietnamienne dans la zone.

Afin d’appuyer cette logique diplomatique visant à ne pas laisser le pays isolé, le gouvernement vietnamien a suivi son voisin chinois dans son appel du large afin de se donner les moyens de fonder une stratégie dite de « déni d’accès ». Cette tactique est essentiellement défensive et consiste comme son nom l’indique en la neutralisation d’une éventuelle aventure militaire sur un territoire que l’on contrôle[24]. Le Vietnam mime en cela les dispositions que les chinois prennent en MDC mais à l’égard des Américains[25].

Ainsi l’Armée Populaire du Vietnam, jouant encore un rôle central dans l’économie vietnamienne, se voit renforcer de jour en jour et notamment s’agissant de son volet maritime. A l’image de la doctrine militaire chinoise ayant cour jusque dans les années 90[26], le Vietnam ne se considérait guère comme une puissance navale malgré sa façade maritime immense. Le développement effréné de la marine chinoise l’obligea à choisir entre se cantonner à la défense côtière en accusant un retard technologique rendant la marine de guerre vietnamienne impuissante ou au contraire se doter d’un arsenal militaire hauturier (de haute mer) en cohérence avec ses aspirations souveraines en MDC.

Depuis le début des années 2000 la marine vietnamienne connaît un saut qualitatif sans précédent et ce grâce au développement économique du pays. Ainsi si le pourcentage du PIB alloué à la défense reste relativement stable (entre 1,5 et 2,5%) la valeur absolue du budget augmente radicalement chaque année. En 2014 le gouvernement vietnamien dépensait 6,2 Milliards de dollars dans la défense[27].

Ces excédents économiques permettent de ce fait de moderniser la marine à grande vitesse principalement par l’importation d’appareils étrangers même si des chantiers navals vietnamiens apparaissent et parviennent à ébaucher une industrie de guerre sophistiquée au Vietnam depuis la réussite du navire TT400TP en 2011[28].

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Le premier sous-marin russe de classe Kilo juste avant sa mise à flot dans la baie Cam Ranh (2011)

Cette production locale est encore relativement faible vis à vis des importations. C’est la Russie qui très vite a participé à l’émulation du potentiel naval vietnamien en vendant son savoir-faire à son ancien allié. En plus de signer le premier partenariat stratégique avec le Vietnam, le gouvernement russe a fourni dès 2001 2 patrouilleurs multitâches Svetlyak au Vietnam. Cette dynamique sera poursuivie autant par la quantité que par la montée en gamme des vaisseaux de guerres commandés : 4 corvettes lances missiles Tarantul I entre 2001 et 2004 (aujourd’hui il semble qu’une dizaine de corvettes améliorées Tarantul V soit en construction au Vietnam) et 2 frégates ultra modernes de type Gepard en 2011 (deux sont actuellement en construction au Vietnam[29]). Mais c’est surtout la signature d’un contrat d’acquisition par le Vietnam de 6 sous marins russes de classe Kilo qui apporte l’avancée la plus significative : en acquérant ce type de matériel (les sous marins russes de ce type possèdent une signature sonore si basse qu’ils sont surnommés  « trou noir » par la marine américaine[30]), le Vietnam devient la première puissance navale d’Asie du Sud Est à se doter d’une dissuasion sous marine de pointe pouvant rivaliser avec les moyens chinois[31]. A noter que par le truchement d’une alliance plus ancienne, c’est l’Etat indien qui fournit les pièces de rechange de marque russe au Vietnam, entérinant de ce fait un solide axe diplomatique Vietnam – Inde – Russie[32].

Fidèle à sa logique internationalisante, le Vietnam favorise la diversification de sa chaine d’approvisionnement en recevant la visite de bâtiments français ou japonais dans sa base de Cam Ranh ou en se voyant doter de frégate lance missile par le Japon[33]. Le grand tour historique que prend notre affaire est la levée de l’embargo américain sur les armes durant la visite à Hanoï de l’ex président américain Barack Obama le 23 mai 2016. Si plusieurs commentateurs sont circonspects quant à l’achat d’avion de combat F-16, il semble clair que le Vietnam veuille se doter de matériel « non létal » axé sur la détection et l’intervention rapide. Les avions espions Orion III semblent ainsi particulièrement indiqués[34]. La France collabore en ce sens avec le Vietnam avec la mise en place du programme de télédection Movimar et de son extension qui, bien que non cantonné au secteur de la défense, sert également de base au programme de surveillance satellite vietnamien et ce notamment dans le cadre des conflits en MDC[35]. A noter que d’ici 2020, le Vietnam entend se doter par ses propres moyens de satellites de détection et de communication[36].

En guise de conclusion, on ne peut que constater que les efforts diplomatiques et militaires du Vietnam autour de la stratégie internationaliste du « déni d’accès » sont efficaces pour éviter tout aventurisme chinois en MDC et ce malgré la domination économique et militaire écrasante de la Chine.

Il semble par ailleurs évident que ces mêmes efforts ne sauraient être suffisants pour que le Vietnam seul puisse tenir tête à l’hégémonie chinoise. Ainsi si les partenariats stratégiques que nous avons détaillés plus haut témoignent de la vitalité diplomatique d’Hanoï, ils ne garantissent en rien l’alignement des partenaires sur la vision vietnamienne et n’efface pas les divergences entre les pays partenaires. Cet état de fait laisse largement entrevoir l’instabilité du dispositif vietnamien. Ainsi l’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux Etats Unis et la fin annoncée du Taité Transpacifique ainsi que la réserve américaine au sein de l’APEC[37] peuvent être comprises comme deux revers pour les Vietnamiens étant donné qu’ils comptaient les utiliser pour tenter de sortir de l’hégémonie économique de leur grand voisin du Nord. Toutefois les commandes d’armes auprès des pays tiers prévoient l’envoi de personnels de formation et d’entretien sur place qui peuvent en revanche forcer les pays concernés à la réaction.

De la même façon sur le plan martial, l’inexpérience de la marine vietnamienne s’agissant de la défense en haute mer nécessitant une grande coordination inter-arme (détection, artillerie côtière, aviation, navire d’attaque, missile balistique) laisse augurer une phase d’adaptation relativement longue avant d’être parfaitement opérationnel. Ce fait est d’autant plus important que dans l’archipel des Spratleys, le Vietnam contrôle pas loin de 22 îles/îlots/ banc de sable, faisant du « merritoire » vietnamien le plus vaste à défendre.

Il paraît cependant clair que cette dynamique, déjà bien entamée par le gouvernement vietnamien, va se poursuivre plus rapidement. En effet bien qu’aucun front antichinois ne soit officiellement proclamé, il paraît clair que le Vietnam se trouve au centre de 3 visions stratégiques majeures alimentant sa doctrine : la stratégie japonaise dite « Look South[38] », la stratégie indienne « Act East[39] » et la stratégie américaine de « pivot stratégique[40] » ver l’Asie.

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Les premiers ministres indien et vietnamien assiste à la signature d’un accord de coopération intéressant la marine civil et militaire entre les amiraux en chef des deux pays (Septembre 2016).

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-ii-historique-des-litiges-sino-vietnamiens-sur-les-iles-spratley-et-paracels/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iii-le-difficile-contexte-de-merittorialisation-la-convention-de-montego-bay/

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-ii-historique-des-litiges-sino-vietnamiens-sur-les-iles-spratley-et-paracels/

[9]https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iv-la-mdc-au-centre-de-la-mondialisation/

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-v-lambiguite-des-revendications-maritimes-chinoises-les-difficultes-de-la-merritorialisation-et-la-notion-chinoise-des-frontieres/

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mer-de-chine-vii-la-schizophrenie-vietnamienne-attraction-et-repulsion-chinoise/

[13] Idem.

[14] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/05/reponse-au-lecteur-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques/

[15] http://www.diploweb.com/La-pensee-strategique-vietnamienne.html#nh10

[16] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/le-mekong-ii-quand-lhydrologie-devient-geopolitique/

[17] Nathalie Fau, La maritimisation de l’économie vietnamienne : un facteur exacerbant les tensions entre le Vietnam et la Chine et MDC méridionale ?, dans Hérodote n°57, Les enjeux géopolitiques du Vietnam, 2ème trimestre 2015, p.39-55.

[18] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/22/actualites-le-discours-gagnant-gagnant-de-xi-jinping-au-forum-economique-mondiale-de-davos-vers-un-retour-a-la-hierarchie-des-relations-internationales-du-systeme-tributaire/

[19] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mer-de-chine-vii-la-schizophrenie-vietnamienne-attraction-et-repulsion-chinoise/

[20] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mer-de-chine-vii-la-schizophrenie-vietnamienne-attraction-et-repulsion-chinoise/

[21] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/28/defi-30-jours30-articles-petrole-le-vietnam-pays-petrolier-emergent/

[22] Elevé au rang de « partenariat stratégique compréhensif » en 2011.

[23] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/26/defi-30-jours30-articles-29-lasean-et-le-vietnam-de-la-posture-conservatrice-a-la-volonte-dintegration-les-limites-de-la-vision-utilitaire-vietnamienne/

[24] https://www.files.ethz.ch/isn/165710/201317.pdf

[25] http://www.ttu.fr/pacifique-comment-contrer-le-deni-dacces-chinois/

[26] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[27] http://www.nationmaster.com/country-info/profiles/Vietnam/Military

[28] http://blog.vietnam-aujourdhui.info/post/2011/11/27/Marine-%3A-naissance-du-premier-navire-de-guerre-made-in-Vietnam

[29] http://cesm.marine.defense.gouv.fr/images/Cargo/2012/CARGO2012-17_Vietnam-stratgie-defense-chinoise.pdf

[30] https://classe-internationale.com/2015/03/22/modernisation-de-la-marine-vietnamienne-un-nouvel-acteur-en-asie-du-sud-est/

[31] http://nationalinterest.org/feature/chinas-nightmare-vietnams-new-killer-submarines-12505

[32] https://classe-internationale.com/2015/03/22/modernisation-de-la-marine-vietnamienne-un-nouvel-acteur-en-asie-du-sud-est/

[33] https://asialyst.com/fr/2016/03/16/mer-de-chine-le-retour-sous-marin-du-japon/

[34] http://thediplomat.com/2016/05/with-arms-embargo-lifted-whats-on-vietnams-shopping-list/

[35] http://lecourrier.vn/le-developpement-des-technologies-spatiales-au-vietnam/179266.html

[36] http://lecourrier.vn/les-technologies-aeronautiques-largement-appliquees-au-vietnam/354509.html

[37] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/22/actualites-le-discours-gagnant-gagnant-de-xi-jinping-au-forum-economique-mondiale-de-davos-vers-un-retour-a-la-hierarchie-des-relations-internationales-du-systeme-tributaire/

[38] Dans la vision japonaise, le Vietnam est le seul pays d’Asie du Sud Est à partager sans réserve la position du gouvernement japonais à l’égard de la Chine. Il s’agit donc par cette stratégie de lier les deux pays pour répondre à un certain nombre de menaces d’origine chinoises (même si la Chine n’apparaît jamais). Pour plus d’info : http://www2.jiia.or.jp/pdf/fellow_report/140711_Vietnam-Japan_Strategic_Partnership-Final_paper_Thuy_Thi_Do.pdf

[39] Il s’agit pour l’Inde de profiter de sa diaspora en Asie du Sud Est et de son influence culturelle pour fonder des partenariats stratégiques visant, entre autre, a empêché l’océan Indien de tomber sous domination chinoise. Pour plus d’info : https://www.theglobalist.com/modi-and-india-act-east-policy/

[40] Le « pivot » américain engagé en 2011 par l’administration Obama consiste en un rééquilibrage de la politique étrangère américaine vers la zone Asie Pacifique et ce notamment afin de répondre à une éventuelle menace chinoise. Pour plus d’info : https://asialyst.com/fr/2016/11/02/quel-bilan-pour-le-pivot-asiatique-de-barack-obama/

Défi 30 jours/ 30 articles #23 -Absurde –Le manque de contenu politique des contre-insurgés Français et Américains durant les deux premières guerres d’Indochine.

Ambiance sonore: Georges Brassens – La guerre de 14-18

« Vous êtes journaliste. Vous savez mieux que moi que notre victoire est impossible. Vous savez que la route de Hanoï est coupée est minée toutes les nuits. Vous savez que nous perdons une promotion de saint cyrien par an. Nous avons failli être vaincus en 50. De Lattre nous a obtenu deux ans de grâce, c’est tout. Mais nous sommes des militaires de carrière et nous devons continuer à nous battre jusqu’à ce que les politiciens nous disent de nous arrêter. Alors, il est probable qu’ils se réuniront pour décider de conditions de paix exactement semblables à celles que nous aurions obtenues dès le début, et qui réduiront toutes ces années à l’état de pure absurdité. »

– Le capitaine Trouin dans Un américain bien tranquille de Graham Greene

            L’absurde est ce qui est contraire à la raison, au sens commun, qui est aberrant, qui aboutit au non sens.

            Lorsque l’on s’intéresse aux travaux réalisés sur les guerres du Vietnam le terme ressort souvent pour qualifier les situations, les stratégies et les comportements des Français puis des Américains lors des conflits.

            Contradictions indépassables ou montages politiques instables, le manque de sens de ces guerres sont les stigmates de la guerre psychologique à laquelle les guérilleros communistes les ont contraint à, et ce sans grande préparation.

            D’une façon générale les guerres insurrectionnelles menées par le front Viet Minh puis Viet Cong sont des guerres d’infanteries dans lesquels les armes mécanisées n’ont pas un rôle prépondérant. En application des doctrines contre insurrectionnelles, les action armées consistaient généralement en des patrouilles, pour assurer la sécurité des populations, et des missions d’intervention rapide, pour faire échouer les raids.             Suivant le conseil de Sun Tsu, les communistes frappaient fort à un endroit peu protégé puis profitaient de la couverture des jungles pour perdre les unités à leur poursuite et rejoindre leurs sanctuaires[1].

            Aussi les vétérans de ces guerres parlent d’un combat contre un ennemi invisible, refusant toujours le combat quand l’avantage n’est pas pour lui et ce dans la menace omniprésente d’une embuscade.

            Par ailleurs, dans une logique de guerre totale, les insurgés vietnamiens mettaient en place un grand nombre de piège en tous genre comprenant des mines, des fosses avec des pieux en bambou recouverte de fiente de porc ou de bœuf (pour accélérer l’infection), des objets piégés aux explosifs. Il fallait donc également se méfier de chaque chose étrange. Les Américains estiment que ces pièges sont responsables de 10% de leurs pertes[2].

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Schéma issu des manuels d’instruction de l’armée américaine représentant les emplacements possibles des pièges des guérileros.

            Il faut également dire que les habitants des zones circulaient sans craindre les mines ou les pièges, faisant de chacun d’eux un collaborateur potentiel des insurgés. Car, pour parachever la confusion et suivant la directive de Mao, les guérilleros se mouvaient dans la population « comme des poissons dans l’eau », se comportaient comme elle, étaient vêtus de la même manière et bénéficiaient parfois de soutiens familiaux ou villageois leur fournissant des alibis. Rapidement une suspicion généralisée frappa les Gis qui pensaient venir « aider » les populations vietnamiennes mais, voyant les complicités entre les civils et les insurgés, se rendirent rapidement compte des déformations de la propagande américaine et les laissaient dans la plus grande confusion[3].

            Le soutien au gouvernement de Saïgon est également source de désenchantement dans la mesure où, censés œuvrer dans le sens de la démocratie contre le communisme, les américains entretenaient un gouvernement qui allaient de coup d’Etat en coup d’Etat du fait de généraux avides de pouvoir et jaloux de leur rivaux[4].

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La jungle vietnamienne abrite l’un des serpent les plus dangereux au monde: le mamba vert. Les Gis le surnommèrent le « two step snake » du fait que l’on ne pouvait que faire deux pas après avoir été mordu.

           On ne peut pas non plus faire l’impasse sur les conditions naturelles de combat extrêmement dures. Dans une pays intertropical l’humidité et la chaleur peuvent fragiliser les hommes alors sujets à diverses fièvres, au paludisme, à de violentes diarrhées ou infections. Le temps d’une patrouille peut également être l’occasion de rencontrer un serpent ou de se faire mordre par des sangsues. Une trop longue marche dans l’eau des rizières ou des fleuves pouvaient également produire des lésions sur les jambes[5].

            Dans les faits la pratique de la guerre contre insurrectionnelle se résumait pour les soldats à une chasse à l’homme gigantesque et mortelle dont l’objectif était comptable : le nombre de Viet Cong/Viet Minh « neutralisés » devaient être plus grand que celui des soldats tués au combat (ce qui tient d’avantage du comptage de point en sport) afin de montrer à l’opinion public que la guerre était en passe d’être gagnée[6]. Du coté américain l’attaque du Tet 1968 fut en partie une douche froide pour l’US army dans le sens où celle ci montra l’inutilité totale la tactique « search and destroy » et la vitalité politique du FLN[7].

            Et pourquoi les soldats subissaient ils toutes ces souffrances physiques et mentales? Et bien pour des idéologies dépassées dont ils ne se sentaient eux mêmes pas investis.

Face à la foi des insurgés dans le bien fondé de leurs revendications et donc de leurs combats (unités du pays perdues à l’arrivée des français, lutte contre la domination coloniale et impériale, création d’une nouvelle société assurant la répartition égale des richesses ou parfois par goût de la vengeance personnelle), les Français opposaient la légitimité d’un droit de souveraineté prit par la force et en contradiction flagrante des idéaux qu’ils prétendaient incarnés et qu’ils avaient revendiqués lors l’invasion nazie (Droits de l’Homme, démocratie, droit des populations à disposer d’eux même, Liberté, Egalité, Fraternité). Par ailleurs l’indépendance de l’Inde en 1947 avait ouvert la question de la décolonisation et la guerre coloniale menée par la France la plaçait en infraction avec les statuts de la toute nouvelle organisation des nations unies (ONU) et de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qu’elle avait beaucoup contribué à établir.

            Les américains quant à eux s’étaient engagés au Vietnam au motif de lutter contre le communisme dans une logique de « théorie des dominos », arguant que si le Vietnam tombait dans l’escarcelle communiste, d’autres pays d’Asie du Sud Est suivraient. Il fut même dit que la sécurité directe des Etats Unis dépendait de la situation vietnamienne[8]. Le retrait américain et la chute de Saïgon prouvèrent bien que l’impact fut minime dans la région et que, comble de l’absurdité, c’était l’intervention américaine au Cambodge contre le gouvernement de Sihanouk (neutraliste) qui avait offert le pays aux génocidaires Khmères Rouges. Certaines interventions d’officiel durant la guerre font état de cette confusion révélatrice d’absence de motifs réels d’intervention[9].

            A noter également que l’implication des américains dans la première guerre d’Indochine au coté des Français (ils contribuaient au budget du corps expéditionnaire à hauteur de plus de 50% à partir de 1950[10]) puis leur arrivé au Vietnam fut directement interprété comme une intrusion étrangère par laquelle une nouvelle puissance coloniale en remplaçait une autre.

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Le Champion de boxe poids lourd Mohammed Ali conduit en prison après qu’il ait refusé son incorporation au motif « qu’aucun Viêt Cong ne l’avait traité de nègre ». Cet épisode est tout à fait représentatif du décalage entre les préoccupations du gouvernement américain et celles des populations américaines.

            D’un point de vue mobilisation, il faut faire ici le distinguo entre Français et Américains dans le sens le Corps expéditionnaire français était essentiellement constitué de militaires de carrière alors que la conscription fut mis en place en 1966 du coté américain. Ce plan de conscription fut au passage franchement inéquitable, envoyant d’avantage de soldats des milieux sociaux défavorisés. A noter par ailleurs que beaucoup de jeunes américains éligibles au service militaire profitèrent des exemptions pour les étudiants afin d’éviter le départ au Vietnam. Au final l’instauration du recrutement par tirage au sort en 1969 finit de casser le moral des appelés américains au Vietnam[11].

            Dans tous les cas donc les soldats n’était guère mus par une vision idéologique sur le long terme (les militaires de carrière se battant principalement parce que c’est leur métier et les conscrits se battant parce qu’ils y étaient obligés), ce qui impacta directement leur moral. Ainsi une quantité très importante de vétérans du Vietnam furent, une fois au pays, des militants farouches contre la guerre.

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La seconde édition anglaise de l’ouvrage du reprorter de guerre allemand Uwe Siemon-Netto. Le titre a changé depuis sa première édition pour « le triomphe de l’absurde » tant les situations qu’il avait connue sur le terrain n’avait pas de sens pour lui.

           Il faut noter également que la seconde guerre d’Indochine fut le premier conflit moderne filmé et que de ce fait l’absurdité du terrain se répercutait directement sur l’opinion publique américaine par le biais des journalistes.

            Bien que la problématique de la « trahison des médias » soit soulevée à cette occasion[12], cela paraît être une accusation excessive même s’il est clair que l’ébullition idéologique des années 60 aux Etats Unis et le changement du métier de journaliste a joué un rôle décisif sur l’approche politique de la guerre.

            L’article étant déjà long et la problématique étant suffisamment vaste pour en faire un sujet à part entière, je ne peux que vous renvoyer à l’ouvrage de Uwe Siemon-Netto, Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965-1972) dans lequel l’auteur raconte à merveille ce glissement dans la pratique du journalisme et l’absurdité de la situation des reporters de salon couvrant la guerre depuis les hôtels de Saïgon et remplaçant leur expérience du terrain par des postures idéologiques plus prompt à justifier leur confort intellectuel que de retranscrire la situation sur le terrain[13].

            Au final les deux premières guerres du Vietnam furent des blessures pour les armées françaises et américaines et ce du fait du manque de sens de cette guerre. Subir des conditions de combats très dures sans savoir pourquoi provoqua des dérives importantes chez les militaires français et américain : drogue (comme les poilus avaient le « pinard » pour tenir[14], les soldats du théâtre indochinois avaient l’opium[15]), massacre de civils vietnamiens (massacre de My Lai[16]), « fragging » des officiers (durant les brutales campagnes post Têt 68, à savoir la campagne Phoenix et la campagne du Cambodge, les officiers américains qui conduisaient leurs troupes de façon trop dangereuse étaient éliminés par leurs hommes[17]).

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Soldat américain lors de la guerre du Vietnam. Sur son casque est écrit « la guerre est l’enfer ».

            Ainsi, bien que l’objectif affiché soit à la fois de nature militaire et politique, le manque de sens des projets politiques français et américains, pouvant se résumer à une crispation conservatrice face à l’avancée de la sphère d’influence communiste, provoqua une démoralisation générale des troupes entrainant elle même des événements néfastes ne conduisant qu’au gonflement de la guerre civile et rendant tous les efforts de « pacification » vains. Evidemment la propagande communiste ne manquait pas dénoncer ces contradictions et d’exploiter le moindre scandale à des fins de propagande.

            Pour compenser ce déficit politique, les contre insurgés parièrent sur une débauche de moyens technologiques et militaire qui, bien qu’efficace sur un plan purement militaire, ne permettaient pas de renforcer le projet politique mais convenant très bien aux marchands de canon (comme nous allons le voir dans un prochain article).

[1] https://www.youtube.com/watch?v=L3Ji24I7nWE

[2] Idem

[3] https://www.youtube.com/watch?v=l14L6G9FpZ0&t=2690s

[4] https://www.monde-diplomatique.fr/1965/03/HONTI/26490

[5] https://www.youtube.com/watch?v=l14L6G9FpZ0&t=2690s

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[8] https://www.monde-diplomatique.fr/1965/03/HONTI/26490

[9] Idem

[10] Bernard Fall, Corée et Indochine. Deux programmes d’aide américaine, Politique étrangère, Année 1956, Volume 21, Numéro 2, p. 182. Disponible sur http://www.persee.fr/doc/polit_0032-342x_1956_num_21_2_2545#polit_0032-342X_1956_num_21_2_T1_0185_0000

[11] http://www.laguerreduvietnam.com/pages/contexte-chronologie-1/de-la-conscription-a-l-instruction-militaire.html

[12] http://www.grands-reporters.com/Vietnam-la-trahison-des-medias.html

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[14] http://www.monde-diplomatique.fr/2016/08/LUCAND/56091

[15] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/07/defi-30-jours30-articles-10-opium-source-de-linstallation-des-occidentaux-en-extreme-orient-et-fleau-en-asie-du-sud-est-en-general-et-au-vietnam-en-particulier/

[16] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[17] https://www.youtube.com/watch?v=l14L6G9FpZ0&t=2690s

Défi 30 jours/ 30 articles #22 – La guerre contre-insurectionnelle – La conception d’une nouvelle doctrine de guerre pour défaire la guérilla maoïste du Viet Minh.

Mao
Mao Zedong, « Grand Timonier » de la révolution chinoise et concepteur de la guerre révolutionnaire.

            La victoire des communistes de Mao Zedong en Chine en 1949 opère une véritable révolution dans le domaine de la stratégie militaire. En effet la « guerre révolutionnaire » menée par le PCC ne répond pas vraiment au cadre de réflexion posé depuis Clausewitz pour ne quasiment plus bouger. La guerre n’est dans ce cas plus l’affaire de deux armées étatiques de métier séparées par une ligne de front et ravitaillées par l’arrière. Ces notions ont quasiment disparu dans Stratégie de la guerre révolutionnaire en Chine de Mao dans lequel il cristallise une partie de l’Art de la Guerre de Sun Tsu, les techniques de subversion issues des centres de formation soviétiques et ses propres observations lors de la guerre civile chinoise pré 2ème guerre mondiale et de la guerre de résistance contre l’envahisseur japonais.

            Cette stratégie trouve son utilité dans une guerre civile ou une guerre de décolonisation par lesquelles il ne s’agit pas seulement d’anéantir les force ennemis mais de les dissoudre dans une unité retrouvée, ce qui implique une vitalité politique au moins aussi importante que les capacités militaires à disposition. Il s’agit pour les guérilleros révolutionnaires de vivre dans la société civile comme « un poisson dans l’eau ».

            Le but de ladite stratégie est de combattre un ennemi supérieur en terme de puissance militaire pure par une montée en intensité des actions guerrières selon un schéma souple respectant l’ordre suivant : 1) fonte de la guérilla dans la population grâce à une activité de propagande intense, action de guérilla de petite envergure 2) montée en puissance des attaques sur les cibles militaires et institutionnelles, concentration des armes et des hommes 3) combat conventionnel massif. Ce type de guerre est essentiellement entrepris dans une perspective d’usure sur le long terme.

            La guerre révolutionnaire maoïste suppose 4 éléments indispensables dans ce sens : 1) un parti léniniste, c’est à dire fortement organisé, endoctriné et discipliné, devant assumer le rôle moteur de la révolution ; 2) le soutien des masses constituées de paysans pauvres gagnés par des promesses ou des faveurs matériels afin de former un front commun et de participer activement au renseignement, à la logistique, à l’autodéfense, aux embuscades spontanées ; 3) une armée révolutionnaire totalement soumise au parti ; 4) des bases opérationnelles en état de vivre par elles mêmes et offrant une « retraite sûre ». Ces bases doivent servir de sanctuaire pour les troupes et pour se faire doivent être situées dans des réduits montagneux discrets et difficile d’accès et de préférence sur une zone frontalière à cheval sur plusieurs juridictions.

            En plus d’être une nouvelle doctrine militaire, l’aura de la révolution bolchevique de 1917 et de celle de Mao en Chine en 1949 prête à cette stratégie une influence extrêmement importante de part le monde. C’est notamment vrai s’agissant des pays sous domination coloniale auprès desquels la Chine populaire mènent une activité de propagande tendant à faire de Mao un protecteur des pays dit du « Tiers Monde » et du communisme comme panacée à l’impérialisme et au colonialisme. On notera dans ce sens la présence de Chou En Lai à la conférence de Bandoung de 1955 qui établira l’émergence d’une « tiers monde » ne souhaitant pas s’aligner sur l’une ou l’autre des superpuissances de la Guerre Froide[1].

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Chou En Lai, chef de la diplomatie de la Chine Populaire, Soekarno président des Phillipines et initiateur du mouvement des non alignés et Nasser, président de l’Egypte à la conférence de Bandoung en 1955.

            Ainsi la guerre révolutionnaire de Mao connut un succès très important et fut reprise par nombres de groupements politico-militaires anticolonialistes et anti impérialiste marxisants dans un grand nombre de pays dit du « tiers monde ». On peut trouver Cuba, les Phillipines, les « Indes néerlandaises » (Indonésie et Malaisie actuelle), la Bolivie, l’Algérie et évidemment l’Indochine.

            Cette dernière sera même sans doute le premier territoire à connaître le développement de cette stratégie par la proximité géographique, idéologique et culturelle des leaders et militant Viet Minh avec le PCC. Ce furent donc les militaires français qui durent les premiers trouver une parade à cette forme de guerre auxquels leur formation militaire ne les préparaient pas. En effet jusqu’alors les guerres menées par les puissances occidentales en général et la France en particulier, correspondaient aux conceptions de la guerre établies par Clausewitz (les deux guerres mondiales avaient ainsi été des exemples de « guerre absolue »[2]).

            Ce vide stratégique devant être comblé dans le cadre de la première guerre d’Indochine, plusieurs penseurs stratégique Français recherchèrent des solutions offrant des perspectives de victoire : c’est le début de la « doctrine de la guerre révolutionnaire » (DGR).

            Cette doctrine est élaborée par des officiers français, issus pour la plupart de la prestigieuse école militaire de Saint Cyr, ayant participé à la Résistance face aux forces de l’Axe ainsi qu’aux conflits chinois, indochinois et algériens et qui, prenant acte des transformations stratégiques, décrivent puis théorisent les moyens stratégiques des « guerre asymétrique », « guerre de subversion », « guerre coloniale » ou « guerre insurrectionnelle ». On peut ainsi citer Maurice Prestat, Lucien Poirier, Jacques Hogard, André Souryis, Jean Némo, Charles Lacheroy et Rooger Trinquier pour leurs travaux en la matière et dans lesquels les expériences indochinoises puis algériennes sont centrales.

            Si l’on ne peut revenir sur chacun des ces auteurs, l’on peut néanmoins avoir un aperçu à travers une figure de cette doctrine qui influence encore aujourd’hui les stratèges modernes : David Galula.

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David Galula lors de son entrée à Saint Cyr en 1949.

            Longtemps inconnu par rapport aux autres auteurs cités, Galula et son ouvrage central Counterinsurgency : theory and practice (écrit originellement en anglais et paru en 1964) connaissent une certaine popularité aux Etats Unis depuis le début des conflits afghan et irakien. Ceci s’explique assez largement sur le fait que Galula, ayant bénéficié d’expériences de combat plus diversifiées que ses collègues, fonde une théorie globale que la fin de la guerre froide n’a pas rendu obsolète (contrairement à Trinquier qui, bien que premier théoricien du genre, ne parvient pas à dépasser le cadre de pensée « Guerre froide » et l’opposition démocratie libérale/communisme).

            Natif de Tunisie, il s’engage dans l’armée de Terre puis est reçu à Saint Cyr en 1939. N’ayant même pas le temps de finir sa formation, le régime de Vichy le radie des listes d’officiers parce qu’il est juif. Fuyant la Collaboration, il se réfugie en Afrique du Nord où les Forces Françaises Libres du général de Gaulle le réintègre en 1943. La fin du conflit mondial le propulse dans les missions militaires françaises en Chine où il chargé d’observer les combats entre le Kuomintang et le PCC de Mao. Capturé puis relâché par les communistes chinois, il est affecté ensuite à une mission militaire internationale d’observation de la guerre civile grecque au terme de laquelle les insurgés communistes seront éliminés. Il participe ensuite à la guerre d’Indochine puis d’Algérie durant lesquelles il obtiendra plusieurs succès avec sa méthode[3].

            La doctrine de Galula repose essentiellement sur l’importance accordée à la politique dans la menée de la guerre insurrectionnelle. Il considère ainsi que les masses sont dans leur immense majorité neutres et attentistes se ralliant au vainqueur et que, partant, le but des insurgés et contre insurgés est de les pousser à choisir leur camps à la fois sur des bases idéologiques, matérielles ou coercitives[4].

            Il cite ainsi les pré-requis du succès d’une insurrection : 1) la cause (perçue ou réelle) de l’insurgé, changeante car soumise aux péripéties du combat, lui permettant de rallier un maximum de mécontents ; 2) la faiblesse du régime politique que l’insurgé veut remplacer (érosion du consensus national, manque de contrôle de l’appareil administratif, manque de volonté dans la répression de l’insurrection) ; 3) une situation de crise offrant des opportunités de prise de pouvoir ; 4) le soutien extérieur basé sur la realpolitik ou l’idéologie et pouvant être moral, politique, technique militaire ; 5) les structures géographiques et économiques[5].

            Partant deux stratégies insurrectionnelles peuvent être utilisé pour la prise du pouvoir : 1) la stratégie maoïste orthodoxe, uniquement possible dans un pays où l’opposition politique est tolérée ou 2) une variante de type algérien basée sur un centre « bourgeois-nationaliste » où le noyautage et l’endoctrinement sont remplacés par une phase de terrorisme intense coupant les liens entre les masses et l’administration[6].

            Sur ces bases sont établis 8 étapes par lesquelles on se débarrasse des rebelles : 1) anéantissement ou dispersion du gros des forces insurrectionnelles sur une base territoriale donnée par la concentration de troupes forçant le rebelle à la fuite dispersée ou au combat. La réparation des dommages collatéraux doit être prise en charge pour s’attirer les faveurs de la population autochtone ; 2) déploiement d’unités statiques censée tenir la zone « nettoyée » pour éviter le retour en force des rebelles, notamment par la mobilisation des populations concentrées et préparées à l’autodéfense ; 3) l’établissement de contacts gagnant-gagnant avec la population afin que la communication opérationnelle fonctionne à plein régime et que les populations se sentent protégées ; 4) l’éradication de l’organisation politique clandestine des insurgés par l’élimination des officiers politiques et de l’appareil de propagande, privant le parti de son rôle moteur ; 5) des élections libres afin de désigner des autorités locales provisoires légitimes, il faut dans ce cadre permettre l’émergence de jeunes leaders et permettre aux femmes de participer ; 6) tester les leaders locaux en leur donnant des tâches sécuritaires légères mais concrètes, la plupart du temps des actions d’autodéfense ; 7) réunir les leaders politiques fiables dans une unité politique faisant concurrence aux organisations politiques insurgées et 8) le ralliement ou la réduction définitive des éléments restant de la guérilla, le noyau dur rebelle doit être isolé et une « paix des braves » proposés aux moins convaincus des insurgés[7].

            A noter que cette redécouverte et cet encensement de Galula intervient après que la doctrine des premiers auteurs que nous avons cité soit reprise par les américains au Vietnam et mise en œuvre en Algérie.

            Le problème étant, dans les deux cas, que cette stratégie, bien que pouvant être à la base de succès tactiques, a été la source de nombreuses dérives empêchant la logique contre insurrectionnelle de fonctionner.

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Le Colonel Roger Trinquier en Indochine. Bien que mêlant le militaire et le politique dans sa conception de la guerre contre insurrectionnelle, sa tendance au « tout répressif » a produit des conséquences néfastes sur la conduite la guerre à long terme.

           La doctrine majoritaire à l’époque reposait d’avantage sur les conceptions du Colonel Roger Trinquier qui estimait que l’on devait combattre « le feu par le feu » et qui de ce fait légitimait une violence aveugle envers les insurgés. En effet, basées sur la doctrine Jdanov partageant le monde entre barbares impérialistes et civilisés communistes, les méthodes maoïstes consistaient essentiellement dans la pratique de la terreur par des mutilations ou des exécutions spectaculaires forçant les indécis à choisir leurs camps. Les conceptions « tout répressif » de Trinquier et des américains sont alors le miroir des conceptions maoïste de la guerre entrainant un engrenage de violence toujours plus éprouvant pour les soldats. Or bien souvent, l’endoctrinement et les causes poussant les insurgés au combat leur procurent un moral bien plus important que les soldats des armées régulières servant une logique coloniale/impérialiste bouffie de contradictions et bien souvent envoyés au combat par la conscription (Algérie, deuxième guerre d’Indochine). D’où la faiblesse des armées régulières dans la guerre psychologique imposée par les guérilleros et le manque de contrôle des dérives ultraviolentes horrifiant souvent l’opinion publique et les masses populaires autochtones, finissant d’affaiblir le dispositif politique de la guerre.

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L’Organisation de l’Armée Secrète est un groupement d’officier français militant pour l’Algérie française et à l’initiative du Putsch des généraux à Alger en 1958 provoquant la chute de la IVème République et le retour de de Gaulle dans la politique française.

            Ajoutons par ailleurs que la DGR fut très prisée par les officiers supérieurs français proches de L’OAS et que, de ce fait, elle fut interdite par de Gaulle en 1961, la faisant dès lors tomber dans l’oubli. La plupart des tenant de la doctrine s’exileront néanmoins en Amérique du Sud où ils participeront activement à l’élaboration des stratégies contre insurrectionnelle pour lutter contre les guérillas communistes y émergents. Pinochet fut ainsi un des élèves de la DGR[8].

            Le retour de la DGR dans l’actualité stratégique provient du général américain David Petraeus responsable de l’opération américaine en Afghanistan et considérant David Galula comme le « Von Clausewitz  de la contre insurrection[9] ». Il a publié avec David Kilcullen plusieurs essais touchant à la fois à la guérilla montagnarde moudjahidin et à la répression du terrorisme en Afghanistan et en Irak après les interventions américaines[10].

            Loin de ce point de vue, plusieurs commentateurs soulignent les limites de cette vision qui, quoique plus globale que les conceptions de Trinquier, a montré son inefficacité dans la lutte contre des guérillas de type Daesh et Al Qaïda[11]. L’emploi de mercenaires issus d’entreprise privée (de type Blackwater), ne combattant donc pas au nom d’une idéologie, et les errements stratégiques américaines, pour ne pas dire le manque de vision globale, n’aide en effet pas à la mise en place d’un contexte politique provoquant l’adhésion des populations subissant pas les conflits, alors que, rappelons le, ce type de guerre nécessite une vitalité politique au moins aussi importante que les moyens militaires déployés.

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Mercenaires de l’entreprise privée Blackwater. En plus de pratiquer la guerre au nom d’intérêt financier, ces nouveaux soldats ont changé le visage de la guerre moderne (guerre d’Irak et d’Afghanistan principalement) et leur statut n’est encore pas clairement défini autant en droit international qu’en terme de responsabilité dans les crimes de guerre.

            Dans Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965-1972) Uwe SIEMON-NETTO, alors reporter de guerre durant la seconde guerre d’Indochine et ce faisant témoin de la mise en œuvre des tactiques de guerre contre insurrectionnelle, estime même que ce type de guerre asymétrique est largement défavorable aux pays se réclamant des démocraties occidentales. Il explique ainsi que la transparence démocratique et l’influence des médias sur l’opinion publique du pays belligérant (ici les Etats Unis) provoque une certaine faiblesse innée dans l’arsenal politique du dit pays face à des doctrines idéologiques plus monolithique (pour ne pas dire totalitaire). Ainsi la menée d’une guerre dans laquelle le politique et le militaire occupent une place quasi égale ne peut conduire qu’à une défaite[12].

[1] https://www.herodote.net/18_avril_1955-evenement-19550418.php

[2] https://www.institut-jacquescartier.fr/2011/01/clausewitz-un-stratege-pour-le-xxie-siecle%C2%A0/

[3] http://maisonducombattant.over-blog.com/pages/David_Galula_19191968-487697.html

[4] https://www.files.ethz.ch/isn/136512/201202.pdf

[5] http://www.bleujonquille.fr/documents/docs/Galula_Petraeus.pdf

[6] Idem

[7] Idem

[8] http://blog.mondediplo.net/2009-11-26-Nouvelle-prosperite-de-la-contre-insurrection-a

[9] http://www.bleujonquille.fr/documents/docs/Galula_Petraeus.pdf

[10] Idem

[11] https://www.files.ethz.ch/isn/136512/201202.pdf

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

Actualités – Spécial Têt – Deux épisodes guerriers célèbres dans l’histoire vietnamienne à l’occasion du nouvel an lunaire.

            Le Tết Nguyên Ðán (littéralement “fête du premier jour de l’année”) est la fête la plus importante du calendrier lunaire vietnamien. Il a généralement lieu entre la mi janvier et la mi février. C’est une fête héritée de l’occupation chinoise et du système de relations internationales hiérarchisées extrême-oriental plaçant culturellement la Chine au centre de ce système (l’adoption du calendrier chinois base sur les phases de la Lune était un pré requis à l’établissement des liens de vassalité entre Chinois et “barbare”(voir article précédent).

            Les festivités du Têt augurent de l’année qui arrive et les rites accomplis ainsi que les personnes visitées ou qui rendent visite détermine le déroulement plus ou moins prospère et heureux de celle ci MAIS, à la différence de ce que pourrait être Noël pour les chrétiens, ce jour n’est pas réellement un jour sacré. Aussi aucune sorte de malédiction ne pourrait s’abattre sur qui l’enfreint.

            Au vu de son importance, il est néanmoins traditionnellement un jour de paix y compris durant les périodes de guerre.

        Seulement les configurations militaires étant très souvent au désavantage des vietnamiens, cette trêve a été rompue deux fois dans l’histoire afin de créer un effet de surprise à l’occasion de deux batailles célèbres illustrant fidèlement les principes de l’art vietnamien de la guerre (III) : la première, peu connue, a lieu contre les Chinois en 1788 (I) et la seconde, très connue, est l’offensive communiste du Têt 1968 (II)

I) La première offensive du Têt : la victoire militaire de Quang Trung contre les Chinois (1788).

            Si nous avons déjà évoqué cette période de l’Histoire du Vietnam il faut néanmoins faire ici un petit rappel du contexte.

            Suite à l’émancipation de la tutelle chinoise, les vietnamiens entament par à coup leur marche vers le Sud et étendent leur souveraineté progressivement. Devant cette progression le pouvoir central peine à maintenir sous contrôle les seigneurs locaux qui gagnent en influence à mesure qu’ils agrandissent leurs clientèles politiques locales.

            Au XVIIIème siècle le pays est divisé en deux parties (avec quasiment la même ligne de séparation que pendant la guerre moderne) depuis plus de cent ans et deux familles règnent au nom de la dynastie des Lê (sans pouvoir effectif) : les Trinh au Nord et les Nguyen au Sud.

            Un troisième élément va bouleverser cet équilibre précaire : une révolte paysanne éclate dans les Sud. Menée par les frères Tay Son, la révolte mène à une campagne militaire en règle en 1773. Malgré l’intervention des seigneurs du Nord, la capitale du Sud est prise en 1776 et l’héritier de la maison de Nguyen (le futur Gia Long) échappe de justesse au massacre et s’enfuit au Siam (ancêtre de la Thailande). Grace à une campagne brillante, le leader des frères Tay Son, Nguyen Hue (rien à voir avec la maison du Sud), prend Thang Long/Hanoï en 1786 et prête allégeance au souverain Lê en place, Hien Tong.

            Mais les choses changent à nouveau du fait du décès de ce dernier et de l’attitude de son successeur, Lê Chieu Thong, hostile au pouvoir des Tay Son (il veut restaurer l’autorité impériale des Lê). Parti pour le Sud combattre l’héritier des Nguyen, Nguyen Hue délègue la répression de cette rébellion au général Vu Van Nham qui une fois vainqueur se fait lui même proclamer roi. Nguyen Hue envoie deux de ses généraux mater le rebelle.

            Pendant ce temps l’empereur déchu, réfugié dans les montagnes du Nord, comprend qu’il ne peut espérer récupérer son trône qu’avec l’appui du grand voisin chinois. Il envoie donc sa mère et son fils négocier cet appui avec Sun Shiyi, vice roi du Guangxi et du Guangdong (Sud de la Chine frontalier avec le Vietnam). Ce dernier y voit une opportunité pour la dynastie Qing de placer le rebelle Dai Viet sous son administration directe, celle ci étant à l’apogée de sa puissance. L’empereur Qianlong donne son accord à une intervention et Sun Shiyi traverse les montagnes du Nord Vietnam avec quelque 200 000 hommes au motif de soutenir un vassal déchu. Le Nord est rapidement conquis et Thang Long tombe aux mains de l’empereur Lê.

            Mais les Chinois se comportent moins en allié qu‘en occupant, pillant, tuant, faisant subir brimades et humiliations à la population. Le dernier empereur Lê profite de la violence de la situation pour épurer les membres de l’administration ayant travaillé pour les Tay Son et même certains villages. L’installation des troupes et les mesures prises par les préfets chinois ne laissent aucun doute sur la volonté chinoise de rester dans le Nord du Dai Viet[1].

            La population, déjà éprouvée par la guerre civile, est au bord de la révolte. Il ne manque plus que l’étincelle.

            Celle ci proviendra d’une série de catastrophes naturelles entrainant des récoltes catastrophiques en décembre 1788. Tous ces signes sont interprétés comme confirmant que le souverain Lê a perdu la confiance céleste et qu’un changement de dynastie est requis.

            Devant cette déferlante Nguyen Hue est contraint de céder du terrain mais prépare la contre-offensive. Il se déclare ainsi Roi sous le nom de Quang Trung et dépose la dynastie des Lê. Il lève également une armée et l’entraine patiemment pendant 35 jours.

            La stratégie consiste en une attaque submersive et simultanée du dispositif chinois à la fois sur leur front et derrière leur ligne dans le but de compenser l’infériorité numérique par la surprise. Pour cela il masse secrètement des troupes dans le Nord pour former 5 colonnes.

          Il dispose pour cela d’une armée extrêmement motivée et très bien entrainée ainsi

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Commémoration de la victoire de Quang Trung et de la reconquête d’Hanoi par la poste vietnamienne.

que d’un groupe d’une centaine d’éléphants (très efficaces contre la cavalerie). Il envoie des émissaires dans tous les villages occupés et requiert de leur part un soulèvement général destiné à créer l’anarchie dans les rangs ennemis. La population étant de façon quasi viscéralement antichinoise cette tâche n’est guère difficile. Par ce fait elle fournit également un réseau de renseignement extrêmement performant à Quang Trung qui sait exactement où frapper. Une flotte de guerre est même monter pour empêcher tout appui chinois par la mer.

       En habile stratège, Quang Trung envoie dans le même temps des émissaires au commandement chinois afin de négocier une paix/reddition dans des termes que celui ci  ne saurait accepter du fait de son avantage. La délégation finit décapitée. Cette manœuvre dilatoire a pour but à la fois de gagner du temps et de conforter les Chinois dans l’idée qu’ils n’ont pas à forcer pour se saisir du reste du Vietnam. Ivre de ses victoires faciles et du titre de « Grand Tacticien » que vient de lui conférer l’empereur, Sun Shi-Yi, croyant l’armée Tay Son désemparée, décide de suspendre l’offensive le temps du nouvel An[2].

         Ainsi quand les troupes vietnamiennes passent à l’offensive le 25 janvier – veille du Nouvel An Chinois et Vietnamien – la surprise est totale pour les Chinois qui ne peuvent dès lors que reculer. Constamment harcelés et ne trouvant aucun point d’appui géographique ou auprès des civils, les envahisseurs sont incapables de se regrouper et donc de faire jouer leur avantage numérique. La retraite est transformée en catastrophe quand, lors du passage des troupes chinoises, un pont sur le fleuve rouge s’effondre sous le poids des soldats. Les chroniques vietnamiennes parlent de milliers de mort à l’occasion de cet événement.

         Défaites, les troupes chinoises se retirent. Pragmatique, Quang Trung propose la paix à l’empereur Qing et lui demande le reconnaître roi afin de perpétuer le système de relation antérieure à l’événement.

        Le Dai Viet sort unifié de cet épisode mais malheureusement le roi-stratège meurt de maladie en 1792 et ne laisse qu’un héritier âgé de 10 ans qui sera lui même renversé par le futur Roi Gia Long en 1802.

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Célébration de la victoire de Quang Trung sur l’envahisseur chinois à Hanoi dans le temple qui lui est dédié.

         La victoire de Quang Trung est écrasante : en 5 jours d’offensive les Viets ont repris Thang Long, détruit 6 forts chinois et quasiment exterminé tout les officiers supérieurs contre un ennemi deux fois plus nombreux[3]. Encore aujourd’hui cet épisode est considéré comme la plus grande réussite militaire du Vietnam. Des célébrations se tiennent même en cette occasion à Hanoï le 5ème jour du premier mois lunaire[4].

II) La seconde offensive du Têt : la victoire politique et psychologique du Viêt Công et du Nord Vietnam sur les Américains et le Sud Vietnam.

            Au vu du rayonnement de ce succès, ce n’est donc pas un hasard si les stratèges du Viet Cong et du Nord Vietnam ont voulu se placer sous ces bons hospices en lançant l’offensive du Têt 1968.

            Pour situer le contexte, le Vietnam, balloté entre les superpuissances de la guerre froide et l’actualité du conflit coréen, est coupé en deux au niveau du 16ème parallèle après l’indépendance de 1954. Au Nord se trouve la République Démocratique du Vietnam, communiste et alignée sur l’axe Moscou/Pékin et au Sud la République du Vietnam sous le patronage américain.

            Frustrés d’avoir dû se contenter d’un partage négocié du pays après huit ans de guerre, les révolutionnaires communistes de l’ex Viet Minh décident de réactiver la lutte au Sud en 1960 avec la constitution de Front de Libération National du Sud (ou Viêt Cong dans sa forme vietnamienne abrégée). Comme pour la guerre d’indépendance, la stratégie communiste consiste en une guerre révolutionnaire de type maoïste où l’établissement d’une guérilla révolutionnaire doit amener l’équilibre des forces puis, une fois l’armée conventionnelle constituée, une guerre révolutionnaire capable de renverser le régime des « fantoches » de Saïgon.

            Devant l’agressivité de la rébellion et du voisin du Nord, Ngo Dinh Diem, président du Sud Vietnam depuis qu’il a renversé le dernier empereur vietnamien Bao Dai, appel les Etats Unis à la rescousse afin de contenir «l’agression » communiste. En se basant sur la « théorie des dominos[5] », les américains commencent à envoyer des conseillers puis multiplient les « opérations spéciales[6] » afin, notamment, d’abattre les officiers politiques, épine dorsale de la propagande, du recrutement et de la formation dans les maquis Viêt Cong[7].

            L’insuffisance de ces mesures et la progression de la guérilla communiste entraine l’Amérique de Johnson dans la guerre. Le prétexte, plutôt fallacieux, du Golfe du Tonkin plonge les Américains dans la guerre de façon directe le 6 aout 1964.

            Dès lors les effectifs de GI grimpent rapidement d’environ 20 000 en 1964 à 536 000 à la fin de l’année 1968[8]. La stratégie américaine, dite d’attrition[9], se résume par la maxime « Search and Destroy » (« chercher et détruire ») qui consistait à débusquer les maquis Viêt Cong et à les détruire afin de démoraliser les efforts de guerre communistes.

            Placés dans une situation d’impasse stratégique devant la démesure des moyens employés contre eux, les stratèges commandant les armées communistes au Sud Vietnam décident de passer à l’offensive. C’est le concept dit de « l’offensive précoce » dérogeant à la stratégie révolutionnaire maoïste classique supposée être une attaque conventionnelle décisive. Il s’agit d’accélérer l’usure psychologique d’un ennemi pouvant se lasser rapidement (ses intérêts vitaux n’étant pas en jeu) et de montrer la détermination des attaquants[10].

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Carte des principaux points d’attaques du FLN lors de l’offensive du Tet 1968.

            Ainsi troupes et munitions se concentrent dans le Sud. Il s’agit, comme en 1788, d’une attaque surprise, massive et submersive sur l’ensemble du dispositif américain en profitant du repos apparent offert par le Têt. En effet depuis que les combats ont repris au Sud Vietnam en 1960, cette époque a systématiquement été une période de trêve. En complément de cette attaque un soulèvement populaire pour chasser les « impérialistes / interventionnistes américains » est également préparé à grand renfort de propagande. Les troupes « rebelles » sont bien entrainées et possèdent un moral d’acier et une détermination qui fait parfois défaut à leurs ennemis, plusieurs commandos suicides sont même formés (comme celui qui prendra d’assaut l’ambassade américaine).

            Peu avant l’attaque générale du Têt, l’armée de libération du Sud avait attaqué la base américaine de Khe Sanh le 21 janvier. Si les objectifs de cette bataille ne font pas l’objet d’un consensus chez les spécialistes, la durée du siège (77 jours, la plus longue bataille de toute la guerre), les moyens employés (utilisation de chars d’assaut part le Viet Cong pour la première fois) et surtout la quasi victoire des rebelles communistes a non seulement eu un impact dévastateur – comme on le verra plus loin – mais a aussi fixer les troupes américaines et Sud Vietnamienne près de la zone démilitarisée, empêchant un support lors de l’offensive générale du Têt.

            Malgré cette offensive prématurée sur Khe Sanh, le commandement américain est totalement pris au dépourvu quand environ 85 000 soldats communistes se jettent à l’assaut des bases américaines, des points stratégiques et des villes le 30 janvier 1968 peu après minuit. Bien que conscientes des mouvements de troupes et de matériels, les troupes américaines et sud vietnamiennes étaient peu mobilisées.

            Une fois la stupeur passée, les troupes américaines et sud vietnamiennes reprennent rapidement le terrain gagné à la faveur de la surprise même si par endroit près de la zone démilitarisée les combats continuent assez longtemps (28 jours de combat très dur à Hué et dans les alentours).

            Le bilan humain est très lourd pour les assaillants (environ 40 000 morts et prisonniers côté communiste contre environ 12 000 en face[11]) et le soulèvement populaire n’a pas eu lieu, il a même semblé que les populations cherchaient la protection américaine : l’opération du Têt 1968 est un échec militaire complet et les 8 ans de concentrations des forces pour la troisième phase de la guerre révolutionnaire sont perdus. Par la suite l’opération dite « Phoenix » menée par les services secrets américains finira de débusquer et de neutraliser les agents communistes qui ont du se découvrir lors de l’attaque, anéantissant le réseau de renseignement et de propagande Viet Cong[12].

            Seulement l’offensive constitue un succès certains sur le plan psychologique et moral :

  • D’abord la tactique de la guerre d’attrition du général Westmorland est un échec total et de plus en plus de membre de l’état major américain deviennent conscient du « bourbier » vietnamien. En plus d’être inefficace – les Viet Cong ayant étendu leur influence à la suite de l’offensive[13] – le décompte macabre qu’elle implique entraine des dérives de la guerre comme le massacre de My Lai[14], qui depuis l’ouverture des archives de la CIA, n’apparaît plus comme un cas isolé[15].
  • Ensuite en attaquant les villes, les Viet Cong ont réussi à dégarnir les campagnes des troupes de l’armée Sud Vietnamienne et américaine et – en plus de gagner du terrain et de mettre en faillite la « contre-insurrection – a totalement sapé la confiance des populations sud vietnamiennes dans le gouvernement.
  • Enfin le choc de l’attaque sur l’opinion publique américaine est immense. A contrario des promesses de l’armée, il semble que la guerre dure longtemps et ses justifications paraissent de moins en moins crédibles. Par ailleurs le maintien de 524 000 recrues sur ce théâtre d’opération, le poids des impôts nécessaire pour la guerre ainsi que la mise en place de la conscription fini de marquer la guerre du Vietnam du sceau de l’impopularité. Le fait que l’attaque se doit déroulée sous l’œil même des caméras et que certains « sanctuaires » américains soient pris et tenus par des commandos font disparaître toutes les certitudes des pros guerres, dans l’armée comme dans la population.
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Double page du magazine Life lors de la reprise de l’ambassade américaine par la police militaire et les GI’s. Le déroulement de l’offensive juste en face de l’objectif des journalistes a fourni une importante quantité d’illustrations du chaos et du manque de maitrise américain.

         En définitive l’année 1968 marque incontestablement un tournant dans la guerre du Vietnam. 10 mois après l’attaque du Têt, Richard Nixon est élu sur sa promesse de mettre fin à la guerre et des négociations – officielles et secrètes – sont envisagées à Paris dans le cadre d’un désengagement américain. Sur le terrain cela va se traduire par la fin de la tactique d’attrition et le début du désengagement américain par la « vietnamisation » de la guerre. Il s’agit dès lors pour les Etats Unis de trouver une « paix honorable » par la prise de relai de l’armée du Sud Vietnam et par la pression exercée sur le Nord Vietnam par une série de bombardement massif.

III) Les offensives du Têt : deux illustrations pertinentes de l’art de la guerre vietnamien.`

« L’ennemi en général se fie au nombre, et nous ne disposons que de faibles effectifs. Combattre le long avec le court, tel est l’art militaire. »

Trần Hưng Đạo[16] après sa victoire sur les armées sino-mongole.

« Notre art militaire est l’art de “vaincre le grand nombre par le petit nombre”. Les guerres nationales, dans le passé comme de nos jours, ont posé à notre nation une exigence stratégique impérieuse : vaincre des ennemis possédant des armées nombreuses et un potentiel économique et militaire de plusieurs fois supérieur au nôtre. »

Võ Nguyên Giáp, Guerre de libération : politique, stratégie, tactique, Paris, Éditions sociales, 1970.

            Formée dans la matrice des guerres de résistance contre le puissant voisin du Nord la pensée guerrière vietnamienne figure comme l’une des plus originales et efficaces au monde. Alliant formation classique chinoise et expériences tirées de l’Histoire, elle est constituée d’un certain nombre de constantes afin de palier à la disproportion des moyens et à la faiblesse apparente des armées vietnamiennes. Ces faits guerriers du même type sont tellement récurrents dans l’Histoire vietnamienne qu’un chercheur du nom de Goerges Condominas est allé jusqu’à parlé de spécificité culturelle[17].

           Ainsi si les deux offensives du Têt sont deux victoires vietnamiennes sur des plans différents et à des époques éloignées l’une de l’autre, il n’en demeure pas moins qu’elles témoignent de ces constantes dans la pensée guerrière vietnamienne : importance du mouvement (les allés-retour de Quang Trung avant la bataille où les capacités logistique sur la piste Ho Chi Minh en préparation de l’offensive), systématique de l’initiative pour démoraliser et prendre l’ennemi à contrepieds, soutien de la population (même si le soulèvement général n’a pas eu lieu lors de l’offensive de 1968, les capacités de propagandes, de recrutement et de logistiques du Viet Cong témoignent d’un soutien populaire certain), « guerre totale »/ « stratégie intégrale » au sens où l’ensemble des facteurs locaux spécifiques sont utilisés pour faire plier l’ennemi, importance primordiale accorder à la valeur des troupes et à la souplesse de la tactique (moral constamment fort et capacité d’adaptation politique et tactique pour attendre le « moment opportun »)[18].

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Sun Yat Sen (a droite) dinant avec des conseillers militaires soviétique à Canton dans les années 20. Il a fondé l’école d’officier de Whampoa alors que le Sud de la Chine était le laboratoire révolutionnaire de l’Asie.

A noter que ces constantes ont trouvé un relai dans le monde moderne par la greffe des techniques révolutionnaires marxistes dont se sont imprégnées Ho Chi Minh aussi bien que le général Giap[19]. Ainsi les principes marxistes insistant notamment sur les moyens de propagande, l’alternance des opérations de guérilla et de guerre régulière, la terreur d’Etat (terrorisme sélectif alimentant la guerre civile) furent introduits pour compléter l’arsenal conceptuel et tactique vietnamien. La formation des officiers vietnamiens à l’école des cadets de Whampoa à Canton à partir de 1924 compléta la formation militaire par l’adaptation de ces concepts tactiques aux armes et aux moyens techniques modernes[20].

L’offensive du Têt 68 est en cela une belle démonstration du haut degré de maitrise par les stratèges vietnamiens de la dialectique entre les arts militaires, politiques et diplomatiques ainsi que des moyens de mobilisation de la société . C’est précisément ces capacités qui ont contribuées à faire d’une défaite militaire cinglante une victoire à terme.

[1]Spencer C. Tucker, A Global Chronology of Conflict: From the Ancient World to the Modern Middle East (6 volumes): From the Ancient World to the Modern Middle East, ABC-CLIO, 23 déc. 2009, p.960

[2] http://www.historynet.com/the-first-tet-offensive-of-1789.htm

[3] Spencer C. Tucker, The Encyclopedia of the Vietnam War: A Political, Social, and Military History, 2nd Edition (4 volumes): A Political, Social, and Military History,

ABC-CLIO, 20 mai 2011, p.454

[4] http://lecourrier.vn/le-tet-de-la-grande-victoire/111669.html

[5] Introduite par le président américain Dwight Eisenowher lors de la conférence au sujet de la paix en Corée et au Vietnam à Genève le 7 Avril 1954, la théorie des dominos induit que si l’un des pays d’Asie du Sud Est tombe dans l’escarcelle communiste ses voisins vont nécessairement suivre. Succédant à la stratégie du « containment », elle revenait dans les faits à dire que la défense de la sécurité américaine se trouvait en Asie du Sud Est.

[6] Les « opérations spéciales » ou « black ops » en anglais, désignent les opérations clandestines menées par les Etats Unis dans le Sud Est Asiatique avant leur entrée en guerre officielle en 1965. Plusieurs groupes se sont particulièrement illustrés durant cette montée en puissance des forces américaines : les bérets verts, les Navy Seal, le LRRP, le MACV-SOG.

[7] Voir le Chapitre 5 du livre de Thomas K. Adams, US Special Operations Forces in Action: The Challenge of Unconventional Warfare, Routledge, 10 sept. 2012. (disponible en ligne)

[8] http://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1970_num_25_5_14734

[9] Dans le cadre militaire l’attrition consiste en la diminution général des moyens de l’ennemi à faire la guerre par une mise sous pression constante.

[10] http://www.diploweb.com/La-pensee-strategique-vietnamienne.html

[11] Eric Nguyen, La politique étrangère des Etats-Unis depuis 1945: de Yalta à Bagdad,

Studyrama, 2004, p.85

[12] Jacques Portes, Les Américains et la guerre du Vietnam, Editions Complexe, 1993, p.190 et 191

[13] David F. Schmitz, The Tet Offensive: Politics, War, and Public Opinion, Westport CT, Praeger, 2004, p.109

[14] Afin de convaincre l’opinion américaine, l’état major américain désirait prouver l’efficacité de ses opérations en comparant le nombre de perte de GI avec le nombre d’agent Viet Cong. Poussés à « faire du chiffre », certaines unités américaines ne s’embarrassaient pas de ce détail et massacraient purement et simplement des populations civiles comme dans le village de My Lai, lieu du massacre de 300 à 500 civils vietnamiens.

[15] Pierre Journoud, « Secret et stratégie pendant la guerre du Vietnam », Bulletin de

l’Institut Pierre Renouvin 2012/2 (N° 36), p. 57-80.

[16] Général vietnamien ayant défait la flotte d’invasion de la Chine Mongole de « l’invincible » Kubilai Khan

[17] Condominas Georges, « La guérilla viet. Trait culturel majeur et pérenne de l’espace social vietnamien », L’Homme, 4/2002 (n° 164), p. 17-36. Disponible sur : http://www.cairn.info/revue-l-homme-2002-4-page-17.htm

[18] Boudarel Georges. Essai sur la pensée militaire vietnamienne,:L’Homme et la société, N. 7, 1968. numéro spécial 150° anniversaire de la mort de Karl Marx. pp. 183-199. Disponible en ligne sur Persée : http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1968_num_7_1_1109

[19] Le premier est le pionnier des auteurs stratégiques vietnamien en rédigeant des plaquettes sur l’art de la guérilla et les expériences des soldats chinois menés par Mao ainsi qu’en traduisant les œuvres de Sun Tsu et plusieurs classiques chinois. Le second est journaliste et chroniqueur de guerre lors de la longue marche de l’armée de Mao, il devient par la suite traducteur de ses œuvres puis professeur d’histoire.

[20] Boudarel Georges. Essai sur la pensée militaire vietnamienne,:L’Homme et la société, N. 7, 1968. numéro spécial 150° anniversaire de la mort de Karl Marx. P188 . Disponible en ligne sur Persée : http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1968_num_7_1_1109

Réponse aux lecteurs n°2. Le rayonnement civilisationnel chinois en Asie Orientale. Partie 1: un empire conquérant et culturellement raffiné.

I) Un empire conquérant.

(note l’ensemble des informations et des cartes de cette partie de l’article provient du site : http://momachina.ch/chine/histoire.html ).

Depuis l’époque légendaire de l’empereur Jaune jusqu’à la République populaire de Chine, la civilisation chinoise a énormément repoussé ses frontières. S’installant d’abord sur le fleuve Jaune, elle va s’épanouir petit à petit dans les vallées permettant une riziculture facile (entre le fleuve jaune et le fleuve bleu). Organisés en principautés, des petits états issus de la souche chinoise continue d’explorer les terres cultivables des bassins versants des grands fleuve (ce qui engendre parfois des frictions pouvant dégénérer en guerre ouverte. Des conflits apparaissent avec des groupes nomades mais reste de faible importance.

Il faut en effet attendre la dynastie des Han pour qu’une véritable politique de conquête  se mette en place. A la suite de l’épisode des royaumes guerriers les Qin puis les Han héritent d’un territoire uni et de la pensée confucéenne comme mode de gouvernement. Dès lors la bonne santé l’économie et l’organisation efficace de l’administration a permettre la mise en place de la conscription militaire sous les Qin. C’est cependant sous l’autorité de l’empereur Han Wudi (141 à 87 avant JC) que va se mettre en place une dynamique de conquête donnant à la Chine l’habitude de se « dilater » sur ses marges. Celle ci va permettre de définir à l’avenir l’aire d’implantation chinoise, ou « Chine des 18 provinces » à laquelle va s’ajouter, en fonction des périodes, des territoires aux populations allogènes. En effet aujourd’hui encore la Chine qualifie son ethnie majoritaire de Han en opposition aux groupes ethniques minoritaires comme les ouïghours ou les tibétains.

En effet en fonction de la vitalité de l’empire et de l’agitation des nomades des steppes d’Asie centrale l’empire va se rétracter ou se développer. On peut résumer cette histoire de la façon suivante : après les Han l’empire se divise en trois puis en deux royaume (Nord contre Sud, de 220 à 581), après l’unité retrouvée sous la dynastie des Sui (581-618) les Tang (618 – 907) mènent une nouvelle   expansion sur les traces des Han, puis suite à la partition de l’empire en dix royaumes (907 – 959) les Song ( du Nord puis du Sud, 960 – 1279) réinstaure l’unité. L’empire tombera ensuite sous le contrôle des mongoles et intégrera leur empire pour en être le plus grand territoire après la mort de Gengis Khan et l’installation de la dynastie mongole des Yuan (1271 – 1368). La reprise de pouvoir par la dynastie « nationale » des Ming (1368 -1644) et la fin du joug mongole correspondent à une perte de territoire avant l’installation de la dynastie mandchoue des Qing (1644 -1911) sous lesquels la Chine aura connu son expansion maximale avant son effondrement.

Ainsi l’ensemble de l’histoire territoriale de la Chine se comprend comme un noyau de 18 provinces issu de l’âge d’or des Han auquel va s’ajouter au fur et à mesure des marches permettant le contrôle des frontières et la soumission des populations nomades d’Asie centrale, Sibérie et de la péninsule indochinoise.

Carte de la Chine lors de la dynastie des Xia (-1900 à -1350), Shang (-1350 à -1045) et Zhou (-1045 à -256, l’Histoire chinoise retient le nom de cette dynastie pour cette période malgré la période de guerre civile des « royaumes combattants » entre -770 et -256).

Carte de la Chine des Qin (-256 à -202), des Han (-202 à 220) puis de la dynastie des Jin (316 à 581) en rivalité avec la partie nord du pays aux mains des « barbares » Wuhu après la période dite des « trois royaumes » (220 à 316).

Carte de Chine de la dynastie des Sui (589 à 617) après réunification, de la dynastie mongole des Yuan (1206 – 1316, après l’empire des Tang de 618 à 907 dont la carte est indisponible et l’empire des Song de 907 à 1206 qui s’écroula progressivement sous les coups de boutoir mongols ) après la division de l’empire mongol en 1300 et dynastie des Ming (1316 à 1644).

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Carte de la Chine sous la dynastie des Qing (1644 à 1912). A ce moment, la Chine est à l’apogée de son expansion territoriale. En jaune vif la Chine des « 18 provinces » coeur de la Chine traditionnelle forgée par la dynastie des Han, en jaune pâle les pays sous protectorat ou gouvernement militaires et en orange les pays tributaires (le tribut est une sorte d’impôt que doit payer un état dit « client » à un état dominant dont il dépend militairement, économiquement, politiquement).

II) Le raffinement de la civilisation chinoise comme outil de conquête et de civilisation.

L’expansion militaire du pays se double avec une sinisation des populations (quand cela est possible) afin de les intégrer dans l’empire et éviter les révoltes. On peut comparer ce processus à la « romanisation » des populations par la République puis l’Empire romain afin de consolider la « Pax Romana » (« Paix Romaine »).

Ainsi avant les Han, la culture chinoise se forme par des emprunts culturels à la fois aux populations voisines de la vallée du fleuve Jaune et aux nomades avec qui ils commercent ou combattent. Il est à noter que les croyances d’alors dans les bassins des fleuves jaune et bleu forme un socle commun notamment concernant la divinisation des reliefs (fleuve, colline, montagne) ainsi que le respect des ancêtres [1]. Cet accumulation d’usages et de croyances se fait notamment lors des changements de dynastie où les nouveaux souverains tentent de concilier les bonnes idées de leurs prédécesseurs tout en marquant leur originalité et leur apport par de nouvelles coutumes.

Ainsi la dynastie des Shang (environ -1500 à -1045), rivale de la dynastie des Xia (-1900 à environ -1500) à qui elle succède, perfectionne l’écriture chinoise en l’adoptant (à tel point que la parenté avec les caractères chinois actuels est évidente), introduit l’utilisation des chars dans les forces armées et mettent en place des temples en l’honneur de la famille royale.

De la même façon les Zhou (occidentaux -1045 à -770 puis orientaux 770-256) prennent le pouvoir sur les Shang alors même qu’ils ne font pas partie à part entière de la souche culturelle chinoise. Longtemps sous l’influence de la culture chinoise ils vont se l’approprier en poussant plus avant certaines traditions : l’empereur devient alors le « fils du ciel » et gouverne le pays à la tête d’une bureaucratie centralisée et martiale. Il y a déjà là tous les prémices des caractères classiques de l’empire chinois des Han. Par ailleurs l’expansion territoriale importante des Zhou va les obliger à instaurer un système de garnisons militaires avec à leur tête des commandants issus de la cour impériale. Mais à mesure que le temps passe, les relations entre le pouvoir central et local se modifient et les commandements deviennent des seigneuries héréditaires dont la coutume supplante les ordres du Centre et les coutumes familiales, l’Empereur devient à terme un fantoche et la guerre civile éclate entre seigneuries chinoises rivales.

S’ouvre alors l’époque dite des Printemps et des Automnes (-770 à -453) puis des royaumes combattants (-453 à -221). A la faveur d’une invasion nomade l’autorité centrale s’écroule : la sécurité et la gestion du pays reviennent aux seigneurs. C’est une période de lutte entre et dans les seigneuries, l’Empereur demeure et son autorité morale existe bel et bien. Mais sans l’autorité politique et militaire qui devrait l’appuyer.

Ce morcellement du pouvoir, la profonde remise en question des croyances et des rites traditionnels par les coutumes locales (assimilées aux barbares) ainsi qu’un sentiment de gâchis entraine paradoxalement une ébullition philosophique et culturelle sans précédent. Ainsi dans le chaos des guerres civiles fleurissent les « cents écoles » cherchant à donner des solutions à la crise politique par l’étude de la conduite de l’Homme de façon positiviste. La philosophie classique chinoise apparaît dès lors dans les mouvements confucianiste, légiste, moïste, taoïste[2].

Ci dessus de gauche à droite: Lao Tseu, Confucius et deux de leurs grands héritiers respectifs Zhuangzi (-370 à -287) et Mencius (-380 à -289). Bien que n’ayant pas vécu à l’époque des Han, les deux grands maitres verront leurs oeuvres leur survivre par la mise en place de véritables structures de conservation, commentaire et diffusion qui fonderont les bases de la philosophie classique chinoise à la période des Han.

De la même façon les guerres civiles vont profondément transformer l’économie de l’empire en ce que les seigneurs locaux (y compris la maison impériale) cherchent toujours plus d’indépendance vis à vis des commerçants et des riches familles avec la mise en valeur de nouvelle terre et le perfectionnement des systèmes d’irrigations. Ainsi des pans plus larges de la population accèdent à l’enseignement et les fonctions administratives se démultiplient en fonction des divisions seigneuriales.

Enfin une nouvelle classe émerge : les Shi. Difficilement traduisible, l’équivalent en français pourrait être « chevalier » ou « aventurier ». Ils sont recrutés par les seigneurs en fonction de leur capacités (martiales, scientifiques, d’organisation, littéraire, etc…) à une époque où l’aristocratie héréditaire tombe rapidement et est incapable de se renouveler sous l’effet d’un népotisme déjà millénaire. Cette sorte de méritocratie fut d’une grande influence pour la mise en place des examens mandarinaux permettant de substituer les lettrés à l’aristocratie ou à la bourgeoisie et garantir l’unité de l’empire[3].

La situation se stabilise et l’empire retrouve l’unité avec l’éphémère dynastie des Qin sortant victorieuse de la guerre civile en soumettant les autres principautés/royaumes et même les territoires nomades du Nord Ouest. Ainsi le prince Ying Zheng se déclare empereur en -220 et soumet la plus grande partie du territoire dont les Han hériteront, notamment en poussant les conquêtes vers le Sud . Il entame également la construction de ce que l’on nomme aujourd’hui la « grande muraille de chine » pour protéger les plaines des régulières incursions nomades par le Nord Ouest. Tirant les leçons de la période de trouble précédente, il recrute les fonctionnaires au mérite et ébauche un système d’écriture emportant les écrits confucéens et posant les bases d’une culture commune à travers tout l’empire[4]. Malgré la courte durée de son règne il pose les bases d’un système dont l’apogée profitera aux Han.

Ainsi le creuset chinois révèle l’étendu de son potentiel sous la dynastie des Han qui offre le premier âge d’or de la civilisation.

Profitant des travaux des Qin, les Han (-202 à 220) imposent le confucianisme comme soutien idéologique de l’empire (-136) et l’unité linguistique du royaume se met en place rapidement (l’écriture par idéogramme permettant la communication entre personnes ne partageant pas le même dialecte)[5]. La classe des mandarins par recrutement au mérite est instaurée en -124 pour assister l’empereur et agir seulement dans son intérêt. L’institution impérial prime sur toute les autres et le « fils du ciel » exerce un contrôle direct sur le royaume et ce dans tous les secteurs. C’est l’émergence d’un véritable sentiment national et surtout de l’idée de civilisation en réaction aux « barbares » (c’est à dire aux non chinois)[6].

Dès lors les arts et la littérature (calligraphie, poésie, théâtre) se développent et influence fortement les pays riverains de la Chine par leur raffinement. Ainsi les soies peintes, les objets laqués ou en porcelaine ainsi que la calligraphie atteignent des niveaux de finesses inégalés.

Sur le plan technique des inventions telles que la boussole, le gouvernail, le sismographe, le papier ou la porcelaine voient le jour. Alors que la boussole et le gouvernail vont servir aux aventures outre mer, papier et porcelaine, en plus de constituer des biens précieux pour l’époque, vont véhiculer l’esprit chinois dans le monde entier[7].

En haut à gauche la première boussole de l’histoire. En bas à gauche vase de porcelaine sous la dynastie des Han, on remarquera que l’encre bleue sur la porcelaine blanche est un trait caractéristique des productions chinoises de ce type par la suite et ce même dans des pays sinisés comme le Vietnam. A droite exemple de peinture sur étoffe de soie à la période des Han.

En effet l’unification du royaume ainsi que la sécurisation par alliance ou par la conquête de l’Ouest du pays aboutit à la création de la mythique route de la soie permettant aux marchands chinois de commercer avec l’occident et notamment avec Rome qui est à l’apogée de sa puissance suite à la défaite de Carthage et à la fin des guerres civiles par la mise en place de l’empire. En plus d’une plus value économique importante, l’empire chinois va faire connaitre sa culture au monde eurasiatique[8].

En plus de renforcer l’unité du pays, cette vitalité culturelle permit également l’absorption par l’empire des Han de nombreux territoires avoisinant les désert de Gobi et stabilisant ainsi les marches de l’empire.

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La route de la Soie sous la Dynastie des Han et pricnipales routes de commerces entre empire chinois et romain.
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Bas relief d’une villa de Pompéi, la femme à gauche porte une robe en soie.

Ainsi les Han offrirent à la Chine un rayonnement culturel sans précédent qui restera profondément ancré à la fois dans le pays et chez ses voisins. Si l’article est trop court pour étudier la trajectoire de cette culture entièrement il est néanmoins nécessaire de préciser les grandes phases de repli et de redéploiement de l’influence chinoise.

Après les Han le royaume est divisé en trois ce qui profite aux envahisseurs barbares Wuhu prenant le Nord de l’empire et s’assimilant petit à petit. Ainsi deux dynasties revendiquent le pouvoir sur la totalité du royaume : les barbares assimilés du Nord et les réfugiés des guerres barbares au Sud.

L’empire est réunifié par les Sui qui mettent en place un nouveau dictionnaire et unifie d’avantage la langue dans le pays.

Viennent ensuite les Tang qui, sur la base des Sui, insuffle une nouvelle ère de prospérité au pays. Le bouddhisme, bien qu’introduit en Chine au Ier siècle de l’ère chrétienne connaît un essor considérable en Chine, est adopté par la famille impériale et provoque une nouvelle ébullition culturelle en Chine[9].

S’en suit une nouvelle phase de repli du fait de divisions internes : c’est la période des Cinq dynasties et des Dix royaumes (907-960) d’où émerge la dynastie des Song qui devra continuer à lutter contre des provinces dissidentes avant de se faire balayer par les mongols en 1279.

Dès lors une partie des mongols, contre leur Tradition, s’assimile et fonde leur propre dynastie (les Yuan, de 1279 à 1368) afin de régner sur la Chine. Ils préservent ainsi la totalité des traditions chinoises même s’ils réintroduisent des rites chamaniques propres aux nomades des steppes d’Asie centrale [10]. Il est à noter également que le conflit entre mongols et chinois est le premier grand conflit impliquant l’utilisation d’armes à feu après les innovations et les nouvelles utilisations de la poudre à canon découverte en Chine[11] . L’insertion de la Chine dans l’empire mongol permet ainsi la renaissance de la route de la Soie qui rendra possible notamment le voyage de Marco Polo qui engendrera le regain d’intérêt de l’Europe chrétienne pour les lointaines contrées d’Asie orientale. C’est le début d’une ère de relative stabilité après le chaos de l’invasion mongole qui divisa la population chinoise d’environ 40%[12].

Bénéficiant de cette bonne conjecture et d’une haine viscérale de la population pour leur maitre étranger, les Ming prennent le pouvoir en 1368. Jouant la carte du nationalisme suite à la dynastie barbare des Yuan, les Ming s’évertuent à redévelopper le confucianisme à travers l’école dite néoconfucéenne[13]. Ainsi l’imprimerie, présente en Chine dès le IXème siècle mais sous utilisée, tourne à plein régime pour asseoir de nouveau la culture chinoise[14]. En réaction à la pauvreté endémique sous la période des Song et des Mongols, le droit foncier est profondément remanié afin de privilégié l’agriculture au détriment du commerce, certes source de richesse et de prestige mais également de famine et dont le profit se concentre pour une petite partie de la population afin de recréer une harmonie sociale source de stabilité politique (la fonction politique était à l’époque parfois considérée comme une activité commerciale en raison de la corruption que seuls les riches commerçants pouvaient s’offrir). Cette politique a pour effet direct la revitalisation de l’économie chinoise dans son ensemble et l’urbanisation des populations. L’artisanat bat alors son plein et un (mince) tissu industriel se forme autour de Pékin et de Nankin. L’empire des Ming hérite également de la sphère d’influence des Yuan et reçoivent des paiements de tributs de ces états. Voulant étendre cette zone d’influence les Ming ordonnent l’expédition de Zeng He dont nous avons déjà parlé[15] afin d’instaurer des liens entre les émigrés chinois fuyant la famine ou la répression Ming à l’encontre des marchands et en incitant les ambassadeurs étrangers à payer un tributs en échange d’une alliance militaire ou commerciale. L’approche chinoise se distingue des européens dans le sens où ses explorations sont axées d’avantage sur le rayonnement culturel et politique que sur les gains matériels directs[16]. Certains historiens estiment que la Chine des Ming fut la nation la plus avancée du monde à cette époque[17].

Par la suite des nomades mandchous incorporés dans l’armée renversèrent la dynastie Ming pour former la dernière dynastie impériale de la Chine (1644 – 1912). Ils mirent à profit les performances militaires mandchou et l’extrême efficacité de l’administration chinoise afin d’atteindre l’expansion maximale de la Chine en incorporant l’ensemble de la Mandchourie puis en y ajoutant le Tibet, l’actuel Turkestan chinois, le Népal, la Corée, Taiwan et la Mongolie intérieur. L’on trouve également une myriade de pays tributaires hérités des Ming. C’est dans ce cas de figure que la domination culturelle prend tout son sens étant donné que certaines parties de l’empire d’alors sont peuplés par des non Han et découlant d’une tradition parfois fortement éloignés de la Chine traditionnelle comme les ouïghours musulmans. Conscient de ce fait l’empereur Kangxi (1654 -1722) fit imprimé le plus grand dictionnaires d’idéogrammes chinois existant et l’empereur Qianlong (1711-1799) fit compilés le catalogue des toutes les œuvres chinoises classiques. Contre l’avis des mandarins, la littérature populaire fut encouragé par les empereurs Qing et certains des plus grands romans chinois virent le jour à cette époque tel Le rêve dans le pavillon rouge de Cao Xueqin (1715 ?-1763).

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Carte de la Chine des Qing. Au maximum de son extension territoriale la Chine cumule 3 approches complémentaires pour affirmer sa puissance : la conquête militaire sur des pays difficilement assimilables (en jaune pale) autour du noyaux des « 18 provinces », l’influence culturel sur des pays comme la Corée ou le Vietnam et l’influence commerciale sur des pays dont la culture est différente (Birmanie, Népal, Siam, etc … en orange)

Dans ce contexte le triple sens de la notion de frontière, que nous avions déjà analysé dans un autre article, prends tout son sens et appuie l’importance d’une proximité culturelle ou d’une culture forte afin de dominer les pays nouvellement conquis ou où la souveraineté manque de légitimité politique.

Suite à la déliquescence de l’empire et à sa mise sous tutelle progressive par des puissances extérieures les élites chinoises étaient tiraillées entre la nécessité de s’adapter à la supériorité technique des occidentaux et celle de perpétuer les traditions[18].

Pendant la période de guerre civile l’influence chinoise ne fut pas le principal soucis des leaders, qu’ils soient communistes ou nationalistes.

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Affiche de propagande durant la révolution culturelle chinoise. Le slogan indique « Nous allons détruire l’ancien monde et en construire un nouveau ».

Dans la Chine maoïste, la volonté de créer un homme nouveau poussa à la détestation de la Chine dite « féodale » même si le PCC reprit les visées impériales de celle ci[19] et que Mao soutint la particularité d’un communisme asiatique dont la Chine serait le modèle[20]. L’héritage de la Chine « classique » fut l’objet d’une véritable chasse au sorcière durant la révolution culturelle[21].

Aujourd’hui l’ouverture économique du pays par Deng Xiao Ping et la perte de légitimité de l’argumentaire doctrinaire marxiste/léniniste conduit à un retour des autorités chinoises à une vision plutôt nationaliste en liaison avec le passé impérial chinois. Le meilleur exemple de cela étant la volonté de revanche de Pékin sur les occidentaux et le Japon en raison des traités inégaux[22].

[1] Voir mon article sur Vinagéo « Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie II: analyse de l’Extrême Orient et de la Chine classique. » : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[2] http://www.universalis.fr/encyclopedie/les-cent-fleurs/

[3] http://momachina.ch/chine/histoire.html

[4] idem.

[5] Géopolitique de la Chine, Jean François Dufour, 1999, Editions Complexe, p.30

[6] Debaine-Francfort, la redécouverte de la Chine ancienne, Gallimard, 2008

[7] http://www.cernuschi.paris.fr/sites/cernuschi/files/editeur/doc-decouverte_-_techniques_et_inventions_sous_les_han.pdf

[8] http://www.edelo.net/routedelasoie/route_soie.htm

[9] Voir mon article sur Vinagéo : « Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie II: analyse de l’Extrême Orient et de la Chine classique. » : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[10] La dynastie mongole de Chine : Les Yuan, Jean Paul Roux sur le site Clio.fr :https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/la_dynastie_mongole_de_chine_les_yuan.asp

[11] Sur l’histoire des armes à feu voir la vidéo de la chaine Pour La Petite Histoire « Aux origines des armes à feu » : https://www.youtube.com/watch?v=ajn8lGW_L0I

[12] http://momachina.ch/chine/histoire.html

[13] http://www.leconflit.com/article-philosophie-chinoise-renaissance-du-confucianisme-sous-les-song-et-les-ming-114014976.html

[14] Histoire de l’origine et des premiers progrès de l’imprimerie, Prosper Marchand et al., 1740, p.16

[15] Voir mon article sur Vinagéo « Poudrières en MDC VI. La stratégie militaire chinoise en Mer de Chine: l’empire du milieu répond à l’appel du large. » : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[16] Voir prochain article sur le rayonnement civilisationnel chinois.

[17] http://momachina.ch/chine/histoire.html

[18] Voir mon article précédant sur Vinagéo « Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie III: la situation révolutionnaire en Chine (fin XIXème-début XXème). » : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/10/01/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-iii-la-situation-revolutionnaire-en-chine-fin-xixeme-debut-xxeme/

[19] Voir mon article sur Vinagéo « Poudrières en MDC V. L’ambigüité des revendications maritimes chinoises : les difficultés de la « merritorialisation » et la notion chinoise des frontières. » https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-v-lambiguite-des-revendications-maritimes-chinoises-les-difficultes-de-la-merritorialisation-et-la-notion-chinoise-des-frontieres/

[20] Lucien Bianco, Mao et son modèle dans Vingtième siècle, revue d’histoire, p256. https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2009-1-page-81.htm

[21] http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codeEve=392

[22] Jean Vincent Brisset, Décomplexée de la puissance : la Chine mène t elle déjà ouvertement le monde à la baguette, 16 décembre 2013, http://www.iris-france.org/44434-dcomplexe-de-la-puissance-la-chine-mne-t-elle-dj-ouvertement-le-monde-la-baguette/