Actualité-De la romance russo-vietnamienne et de ses limites

Résultat de recherche d'images pour "nguyen xuan phuc moscou"
Le premier ministre vietnamien Nguyen Xuan Phuc et le président russe Vladimir Poutine.

Le 22 mai dernier le premier ministre vietnamien Nguyen Xuan Phuc était en visite officiel à Moscou. Il a ainsi rencontré le premier ministre Dimitri Medvedev et le président Vladimir Poutine avant d’assister à la signature de 14 contrats[1].

Bien que l’agenda de cette visite soit des plus classiques, elle doit être mise en perspective avec le fait que 2019 est l’année de la Russie au Vietnam et 2020 l’année du Vietnam en Russie[2]. Outre les événements diplomatiques et culturels que ces deux programmes impliquent (rencontre d’officiels aux niveaux ministériels ou entre mairies, festivals littéraire, gastronomique, de haute couture…), c’est surtout sur le plan stratégique et symbolique  qu’ils sont intéressants.

En effet, Moscou et Hanoï entretiennent des liens tout à fait particuliers étant donné que de nombreuses personnalités vietnamiennes influentes y ont fait leurs études (le patron du VinGroup, la plus grosse entreprise vietnamienne, ou le secrétaire général du PCV et Président de la République Nguyen Phu Trong, notamment), que les Vietnamiens formaient la communauté étrangère la plus importante en Russie en 1990[3] et qu’après la guerre sino-vietnamienne de 1979, l’URSS était le seul allié important d’un Vietnam sous embargo américain et toujours officiellement en guerre avec son voisin chinois[4].

Aussi, chacun des deux protagonistes cherche à servir ses intérêts sur cette base. Notons avant de débuter les développements, que comme les problématiques géopolitiques vietnamiennes ont déjà été envisagées dans de nombreux articles sur ce blog, le point de vue russe sera privilégié.

Si les premières années suivant la chute de l’URSS voient la  toute nouvelle Fédération de Russie au prise avec des problèmes économiques, politiques et militaires dans son voisinage direct,  le refoulement constant de Moscou par Washington et les membres européens de l’OTAN ainsi que les nouveaux mouvements politiques apparus en son sein entretemps vont tourner les regards du gouvernement russe vers l’Asie.

Image associée
Alexandre Douguine

S’agissant de la doctrine politique d’abord, il nous faut parler du néo-eurasianisme, de son théoricien Alexandre Douguine et de comment ce courant sert la rhétorique de Vladimir Poutine et la stratégie russe en Extrême-Orient. Dans La quatrième théorie politique, Douguine fait le constat de l’échec de l’idéologie fasciste et communiste mais également de la vanité des théories libérales de fin de l’histoire et des idéologies (les idées de Francis Fukuyama notamment[5]) pour proposer un « conservatisme actif ». Il pioche ainsi dans les idées de l’eurasianisme né dans la diaspora russe suite à la révolution de 1917, notamment dans les travaux de Nikolai Troubetskoi et Roman Jakobson expliquant l’opposition entre l’occident et la Russie par l’ethnogénèse particulière de cette dernière, (puisqu’elle mélange des éléments ethniques turco-mongoles, scandinaves, tatares et slaves), et par l’opposition fondamentale entre le monde thalassocratique et les puissances continentales développée par l’Anglais Mac Kinder (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/18/divers-poudieres-en-mdc-le-vietnam-la-ou-saccrochent-les-empires-ile-monde-eurasiatique-contre-thalassocratie-dans-la-theorie-globale-du-grand-jeu/). Le néo-eurasianisme reprend ces éléments « à la sauce choc des civilisations » en opposant le modernisme décadent de l’occident et l’espace eurasiatique fort de ses traditions[6].

mackinder's world
Selon la projection polaire retenue par Mac Kinder et l’étude des civilisations sur un temps long, il estime que la dynamique du monde est entretenue par le combat entre le continent-monde eurasien et les puissances thalassoratiques qui l’entourent.

Ce messianisme, en rupture avec les lignes classiques du nationalisme-ethnicisme permet de convier au projet un grand nombre de pays sur le continent eurasien alors que 2014 marquait le retour de la Russie sur la scène internationale après que le « nouvel ordre mondial » de Georges Bush senior lui ait dénié jusqu’à la possibilité même d’avoir des intérêts stratégiques légitimes. En effet, 2014 est à la fois l’année des jeux d’hiver de Sotchi et la crise ukrainienne, suivie par l’annexion de la Crimée. Alors que le premier événement devait être une vitrine pour la Russie renaissante, le second sera l’occasion d’une campagne antirusse particulièrement virulente.  Ces deux épisodes mirent en lumière les capacités mais aussi et surtout les limites du « soft power », de la capacité russe à influencer l’ensemble des parties prenantes sur le plan international, le président russe en étant luimême très conscient. Au dela d’un problème de retard ou de savoir-faire, Fiodor Lioukanov, rédacteur en chef de Russia in Global Affairs, pensait surtout que le problème venait du fait qu’il ne s’agissait que de produire un discours traditionaliste, conservateur et anti-progrès sans proposer de ferment idéologique et d’alernative économique,comme l’URSS avait pu le faire en son temps[7].

 La déclinaison de l’idéologie néo-eurasienne permet donc une rupture avec ce discours par un biais pragmatique : puisque les Etats-Unis et les pays d’Europe de l’Ouest ne veulent inclure la Russie dans de réelles discussions sur la sécurité et la défense, que l’Union Européenne a du mal à se défaire de son image de technocratie détachée du suffrage universel et que les européens semble incapables de trouver une ligne militaro-diplomatique distincte de celle de Washington, Moscou privilégiera ses relations avec l’Asie. Par ce biais le gouvernement russe donne corps à l’opposition thalassocratie moderne décadente/ puissance continentale traditionaliste.

Image associéeLes succès diplomatiques et militaires de l’Organisation de coopération de Shangaï, la bonne entente constamment affiché entre Pékin et Moscou, ainsi que l’organisation du sommet de l’APEC en 2012 à Vladivostok sont clairement des signes encourageant en ce sens. Pourtant la tâche reste immense pour concrétiser cette idée, à la fois sur le plan économique et diplomatique…

Si Gorbatchev avait déjà saisi l’importance de l’Extrême-Orient russe pour profiter du dynamisme de la zone pacifique et contrer la concurrence chinoise, il n’en demeure pas moins que le grand est russe souffre d’un conséquent déficit d’infrastructure de toute nature pour pouvoir être performant sur les marchés asiatiques. Mention doit être faite ici du manque de pipelines qui pourraient permettre à Moscou de rééquilibrer ses échanges d’hydrocarbures de l’Europe vers l’Asie. Notons également que la seule perspective de vente de gaz et de pétrole, à la Chine notamment, à partir de la Sibérie ne sera clairement pas suffisante à terme dans le sens ou elle cantonnera l’économie de la région à cette activité et empêchera dés lors sa modernisation[8].

D’un point de vue diplomatique, force est de constater le Kremlin peine à mobiliser les pays voisins, avec qui il entretient pourtant des relations profondes et de longue date. Figurez-vous ainsi que la Russie est au centre de pas moins de 4 ensembles économiques emboités qui ne produisent que peu de résultats : une union douanière, un espace économique unique, une communauté économique eurasiatique, une zone de libre échange de la Communauté des Etats Indépendants (CEI, regroupant 9 des 15 anciennes républiques composant l’URSS)[9]. Il faut dire que beaucoup de pays proches de la Russie craignent de la voir interférer trop souvent dans leurs affaires internes, un sentiment renforcé par la doctrine de « défense des compatriotes de l’étranger » (entendre les minorités russes présentes en dehors des frontières) inaugurée lors de la crise ukrainienne de 2014. Ce fut d’ailleurs à cette occasion que l’isolement de Moscou se fit le plus sentir étant donné que lors du vote de l’assemblée des Nations Unies du 27 mars 2014 concernant l’annexion de la Crimée, seules l’Arménie et la Biélorussie votèrent en faveur de la motion russe (la Chine s’est abstenue). A cela, il faut rajouter que l’influence traditionnelle de la Russie sur l’Asie Centrale est menacée par le projet de nouvelle route de la soie de Pékin et qu’il n’est pas impossible que les éventuels nouveaux chantiers dans l’orient russe crééent des réactions locales hostiles de groupes autonomistes ou islamistes radicaux[10].

Une histoire commune, des chemins divergents
L’Asie centrale, traditionellement sous influence russe, est un espace tiraillé entre plusieurs puissances.

Aussi les bonnes relations avec le Vietnam représentent une opportunité en or pour les dirigeants russes. En plus de constituer un partenaire stratégique pour les entreprises russes s’agissant de l’exploitation des hydrocarbures et des projets nucléaires, Hanoi représente à elle seule un tiers des exportations russes dans la zone Asie du Sud-Est. Et à en croire l’évolution des échanges économiques entre les deux pays ces dernières années (2,4 milliards de dollars en 2014 contre 6,3 milliards de dollars en 2018), les objectifs affichés d’ici l’année prochaine (10 milliards de dollars d’échanges bilatéraux) et la signature d’un accord de libre-échange entre le Vietnam et l’Union Economique Eurasiatique (UEE) en octobre 2016, cette dynamique devrait perdurer.  Notons également qu’il semble plus que probable que le Vietnam serve de tête de pont à la Russie au sein de l’ASEAN, Singapour  ayant déjà accepté le principe de signer un accord de libre échange avec l’UEE et plusieurs réunions en ce sens ayant déjà eu lieu.

The South China Sea waters along the eastern edge of South Vietnam’s coastal shelf could become a Joint Development Area in the South China Sea. Source: Grenatec.
Le pétrolier public russe Gazprom s’est vu attribué l’exploitation des deux plus importantes zones pétrolifères sous contrôle vietnamien en Mer de Chine. Le potentiel estimé de ces deux lots est de 1,9 trillion de m3, soit 49% du potentiel pétrolier offshore vietnamien.

Côté vietnamien, on profite surtout de la compétence et des savoir-faire russes afin de développer les domaines économiques dans lesquels l’on dispose de connaissances limitées, à savoir dans l’énergie nucléaire et l’exploitation des énergies fossiles. De plus, du fait des liens entre les états major des deux pays, la Russie reste le principal fournisseur de matériel militaire du Vietnam et constitue en cela un des premiers soutiens internationaux à la stratégie vietnamienne en mer de Chine, consistant principalement en l’internationalisation des conflits et au déni d’accès (article consacré sur le blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/04/21/poudrieres-en-mdc-viii-strategie-vietnamienne-en-mer-de-chine-internationalisation-des-conflits-et-deni-dacces/). La vente de plusieurs navires de guerre par Moscou à Hanoï (2 patrouilleurs multitâches Svetlyak en 2001, 4 corvettes lances missiles Tarantul I entre 2001 et 2004, la vente d’une licence russe pour la fabrication par les Vietnamiens d’une dizaine de corvettes améliorées Tarantul V, 2 frégates ultra-modernes de type Gepard en 2011) et surtout de 6 sous-marins de classe Kilo en 2011 font du Vietnam le premier pays d’Asie du Sud-Est à se doter d’une dissuasion sous-marine de pointe pouvant rivaliser avec les moyens chinois[11] (les sous marins russes de ce type possèdent une signature sonore si basse qu’ils sont surnommés  « trou noir » par la marine américaine[12]). Notons, pour finir, qu’en 2015 82% du budget militaire vietnamien était alloué à l’achat ou à l’entretien de matériel russe[13] et qu’en mars dernier Hanoï s’est fait livré une soixantaine de blindés T-90 russe, laissant penser que la Russie a été choisie pour le renouvèlement matériel des unités blindées vietnamiennes[14].

Résultat de recherche d'images pour "sous marin kilo vietnam"
Un sous-marin russe de classe Kilo avant sa mise en service, baie de Cam Ranh, Vietnam.

Malgré ces bonnes relations permettant à Moscou de revenir sur le devant de la scène Asie-Pacifique et de former des alliances énergétiques permettant de développer les infrastructures gazières russes vers l’Extrême-Orient, le paragraphe précédent résume à lui seul les problèmes rencontrés par la Russie s’agissant de son potentiel économique à l’international en général et au Vietnam spécifiquement. Un seul coup d’œil à la composition des échanges économiques suffit pour se faire une idée : en 2015, 64% des exportations russes vers le Vietnam concernaient les équipements militaires, 10% les énergies fossiles, 8% les produits électronique, 5% les engrais, les 11% restant correspondant à divers groupes de marchandises agricoles[15]. Dans l’autre sens, on reste également sur une structure classique pour le Vietnam, qui exporte principalement des appareils électroniques (45% des exportations), des machines-outils (10%), des produits textiles et des chaussures (10%) et des produits agroalimentaires (les 35% restant)[16]. Le constat est le suivant : dans cette relation économique, la Russie reste coincée dans son rôle guerrier et énergétique et le Vietnam dans celui d’usine à bas cout de fabrication. De plus, chacune de ces deux économies est en manque d’argent frais pour satisfaire ses besoins en infrastructures (même si a situation est à relativiser pour le Vietnam), chose qu’elle ne peut trouver chez son partenaire. Ainsi, les résultats économiques entre le Vietnam et la Russie restent ils très modestes comparés aux autres partenaires du Vietnam (pour 2018, les échanges commerciaux entre le Vietnam et la Russie s’élevaient à 6,2 milliards de dollars, contre 106,7 milliards avec la Chine, 65,7 avec la République de Corée, 60,3 milliards avec les Etats-Unis[17]).

Pour autant, les sanctions commerciales européennes contre la Russie, notamment dans le secteur agro-alimentaire a libéré un véritable boulevard pour les entreprises vietnamiennes et les exemples de réussite commerciale se multiplient. Le plus représentatif reste sans doute l’annonce en 2016 par le géant du lait vietnamien TH true Milk d’un investissement de 500 millions de dollars (pour la première phase) dans les unités de production russe, promettant un avenir florissant pour la firme, la Russie n’étant rien de moins que le troisième importateur mondial de produits laitiers[18]. De la même façon, l’une des principales entreprises de pisciculture vietnamienne, Hung Vuong, profite de la fin des exportations de poissons fumés scandinaves dont la population russe raffole tant. La compagnie a d’ailleurs racheté 51% de la Russian Fish Joint Stock Company pour faire prospérer ses affaires dans ce contexte[19]. On peut également citer, le feu vert des autorités vietnamiennes aux importations russes de blé en avril dernier[20]. Gageons d’ailleurs que la multiplication des collaborations financières entre les deux pays (la Bank for Investment and Development of Vietnam et la banque russe VTB Bank ont lancé un chantier visant à faciliter les paiements entre les deux pays via les monnaies nationales de chacun) pave la voie à une propsérité partagée entre les deux pays[21].

Résultat de recherche d'images pour "th true milk russia"
L’inauguration de la ferme-usine TH True Milk, non loin de Moscou, en mai 2018.

 

[1] https://m.lecourrier.vn/le-pm-nguyen-xuan-phuc-est-accueilli-solennellement-a-moscou/606128.html

[2] https://www.lecourrier.vn/ouverture-de-lannee-de-lamitievietnam-russie-a-moscou/606202.html

[3] https://www.cairn.info/revue-le-courrier-des-pays-de-l-est-2007-2-page-54.htm

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2019/02/24/actualite-il-y-a-40-ans-la-troisieme-guerre-dindochine-fissurait-le-bloc-communiste-partie-i/

[5] https://www.persee.fr/doc/tiers_0040-7356_1994_num_35_138_4896_t1_0467_0000_1

[6] Jean-Marie Chauvier, Contre la décadence, l’Eurasie, Manière de Voir n138 Russie, le retour, décembre 2014 – janvier 2015, p. 42-44

[7][7] Jean Radvanyi, Refoulée d’Europe, la Russie se tourne vers l’Asie, Manière de Voir n138 Russie, le retour, décembre 2014 – janvier 2015

[8] Jean Radvanyi, Refoulée d’Europe, la Russie se tourne vers l’Asie, Manière de Voir n138 Russie, le retour, décembre 2014 – janvier 2015

[9] Idem

[10] Idem

[11] http://nationalinterest.org/feature/chinas-nightmare-vietnams-new-killer-submarines-12505

[12] https://classe-internationale.com/2015/03/22/modernisation-de-la-marine-vietnamienne-un-nouvel-acteur-en-asie-du-sud-est/

[13] https://www.russia-briefing.com/news/russia-vietnam-aim-get-us10-bln-bilateral-trade-2020.html/

[14] https://fr.sputniknews.com/defense/201903261040498616-russie-livre-dizaines-chars-t-90-vietnam/

[15] https://www.russia-briefing.com/news/russia-vietnam-aim-get-us10-bln-bilateral-trade-2020.html/

[16] Idem

[17] https://fr.nhandan.org.vn/economie/item/4837071-infographie-les-dix-partenaires-commerciaux-les-plus-importants-du-vietnam-en-2018.html

[18] https://www.russia-briefing.com/news/russia-vietnam-aim-get-us10-bln-bilateral-trade-2020.html/

[19] Idem

[20] https://www.agricensus.com/Article/Vietnam-greenlights-Russia-wheat-imports-as-phyto-fears-ease-5952.html

[21] https://www.russia-briefing.com/news/russia-vietnam-aim-get-us10-bln-bilateral-trade-2020.html/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Divers/ Poudières en MDC – Le Vietnam, là ou s’accrochent les empires : « île monde » eurasiatique contre thalassocratie dans la théorie globale du « Grand Jeu ».

Afin de clore la série d’articles concernant les litiges territoriaux impliquant Hanoï en MDC, je souhaiterai inscrire ces événements contemporains dans une trame historique plus longue plaçant le Vietnam au centre d’une opposition entre les forces continentales et maritimes : le « Grand Jeu ». A des fins didactiques, le développement de cet article suivra le plan suivant : I) Définition de la théorie du « Grand Jeu », II) son application particulière sur l’histoire du Vietnam..

I) Qu’est ce que le « Grand Jeu » ? 

-The_White_Man's_Burden-_Judge_1899
Le « fardeau de l’homme blanc », dans la vision coloniale la race blanche devait amener les autres à la civilisation.

On doit l’expression au poète britannique Rudyard Kipling (1865-1936) – auteur du magnifique poème Si … tu seras un homme mon fils mais également père du « White man burden » (« Le fardeau de l’homme blanc »), pendant britannique de la « mission civilisatrice » de Jules Ferry – lorsqu’il décrit les luttes d’influences au Moyen Orient et en Asie centrale entre la Russie d’une part et l’Angleterre et la France d’autre part. Des luttes qui atteindront leurs paroxysmes lors de la guerre de Crimée de 1856, lorsque Paris et Londres estimeront que Moscou nourrit de bien trop grandes ambitions dans le dépeçage de l’empire Ottoman, déjà engagé dans un déclin irrémédiable. La notion est alors très romanesque puisqu’elle mêle l’Orient mystérieux et ses richesses (soies, tapis persans, encens, épices, etc…), les courses à l’exploration des aventuriers intrépides, les intrigues militaires et diplomatiques des espions.

halford mac kinder
Halford Mackinder

Toute littéraire qu’elle fut à l’origine, cette conception va largement influencer un des pionniers de la géopolitique mondiale : le britannique Halford Mackinder (1861- 1947). En accord avec les idées de son temps, il est persuadé de la supériorité raciale anglo-saxonne dont il explique la domination par le contrôle des Mers face à une « île monde » divisée. En effet, professeur de géographie à l’université d’Oxford, il se distingue de ses confrères en prônant une vision polaire de la planète. Ainsi projetée, notre Terre offre la vision d’une île géante au centre – le « Heartland », composée de l’Afrique et de l’Eurasie et représentant 2/12ème de la surface du globe – entourée d’un unique océan – 9/12ème du globe – accueillant des îles périphériques moindres – Australie, les Amériques représentant 1/12 ème de la surface terrestre.

mackinder's world
La projection du monde selon la vision de Mackinder. Projeté ainsi on comprend mieux l’opposition de l’île monde entourée des océans extérieurs et des îles périphériques.

Par l’analyse de la constance anglaise à briser toute puissance hégémonique en Europe (Habsbourg, Napoléon, Reich Nazi) et des déferlantes barbares nomades provenant des steppes d’Europe Orientale et d’Asie centrale (Huns et Mongoles notamment), il synthétise un principe qui lui servira de devise : « qui tient l’Europe orientale tient le heartland, qui tient le heartland domine l’île mondiale, qui domine l’île mondiale domine le monde ». Partant, il préconise dans le cadre de la domination mondiale anglaise l’hégémonie maritime et la division du Heartland. Il est en cela l’inspirateur direct de la doctrine « Thalassocratique » de l’amiral américain Mac Mahan auquel nous avons déjà pu nous intéresser[1].

spykman
Nicholas Spykman

          Cette théorie est enrichie par un des disciples de Mackinder : l’Américain Nicholas Spykman. Il reprend les thèses de son « maître » et s’il conserve intact la théorie de domination des Mers, il enrichit la conception originelle en introduisant la notion de « Rimland ». Cette dernière désigne un croissant territorial comprenant l’Europe, le Moyen Orient, le sous continent indien et les bordures littorales extrêmes orientales et enserrant le Heartland. Pour lui c’est dans cette zone que le rapport de force se définit, aussi est il nécessaire pour les forces thallassocratiques excentrées de nouer des alliances ou de contrôler les pays de cette zone pour réduire l’influence du Heartland.

heartland rimland
Le monde selon Nicholas Spykman.

            Par la suite cette thèse du grand jeu a été généralisée par nombre de conseillers américains à la défense, les deux plus éminents étant Kissinger (conseiller spécial de Nixon) et feu Brezinski (ancien conseiller spécial de Carter). C’est d’ailleurs ce dernier qui a posé noir sur blanc dans Le grand échiquier : « Il est impératif qu’aucune puissance eurasienne concurrente capable de dominer l’Eurasie ne puisse émerger et ainsi contester l’Amérique ». Evidemment, devant cette explication on ne peut plus clair de la stratégie américaine, les rivaux russes et chinois réagissent par la poursuite de projets commun afin de tenir en échec les intrigues américaines.

            De ce fait, c’est par ce prisme du « Grand Jeu » qu’il faut comprendre les événements géostratégiques mondiaux depuis la fin de la guerre froide. En plus de battre en brèche l’indigence et/ou la propagande des « experts » médiatiques, il permet de comprendre les articulations des deux axes en opposition : un axe Washington – Tel Aviv – Riyad – Union Européenne (ou plutôt OTAN) contre l’axe Pékin – Moscou – Téhéran. Guerres du Golfe de 1991 et 2003, guerre de Tchétchénie, guerre du Kosovo de 1999, intervention américaine en Afghanistan, guerre de Géorgie de 2008, isolement de l’Iran, « révolutions colorées » des années 2000, coupures de gaz répétées entre la Russie et l’Europe, mise en place de l’Organisation de Coopération de Shanghai, discours des néo-conservateurs américains sur la « nouvelle Europe », « guerre fraîche » entre Moscou et Washington, crise ukrainienne de 2014, « printemps arabes », guerre civile en Syrie, coup d’Etat au Brésil, déstabilisation du Venezuela, etc. toutes ces péripéties dérivent de l’application du « Grand Jeu ».

            A noter par ailleurs que les milles et une richesse de l’île monde ont changé de nature et que l’Asie Centrale, la zone de la Mer Caspienne notamment, est riche en hydrocarbure.

Mais plus important que l’accès direct à ces ressources, c’est leur acheminement qui est central dans la question stratégique. On parle même de « géopolitique des pipelines » dans le sens où ceux ci matérialise les objectifs stratégiques du promoteur[2]. En ce sens on assiste à la concurrence des projets de gazoduc américain –contournant la Russie et permettant le contrôle de l’approvisionnement énergétique des « alliés » européens – et le projet Russe, mis en difficulté par la guerre civile en Syrie et les troubles en Turquie.

Malgré la complexification du monde multipolaire et l’émergence d’acteurs indispensables, il semble bien que ce soit la Chine qui tire son épingle du jeu avec son projet de « nouvelle route de la soie »[3], à condition que celui ci aboutisse.

Si le sujet vous intéresse je vous conseille l’excellent blog de Christian Greiling dédié à la question : http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2015/06/le-grand-jeu-cadre-theorique.html ainsi qu’un de ses articles pour la revue Conflits : http://www.revueconflits.com/le-nouveau-grand-jeu-bonus/

Mais resserrons la focale sur le Vietnam.

 II) L’influence de la théorie du « Grand Jeu » sur l’histoire vietnamienne.

Dans le cadre théorique du « Grand Jeu », il convient d’apporter quelques précisions d’ordres géographiques sur le Vietnam.

Le pays est situé dans à l’extrême Est de l’ « île monde » eurasiatique. Il se distingue par la longueur de sa frontière maritime (3260km) et sa forme en « S » s’étirant sur 1650 km du Nord au Sud. Coincé entre la MDC du Sud et la cordillère annamitique, il est en cela un « balcon sur le pacifique » dont le coefficient de maritimité (ratio côtes/superficies terrestres) est comparable à celui de l’état insulaire malaisien.

Cette influence maritime place une part importante des enjeux économiques vietnamiens vers la mer : la pêche représente 7% du PNB et 4,5millions d’emplois et l’exploitation du pétrole off-shore pèse pour un quart du budget de l’Etat et 24% du PNB du pays.

Malgré ce patrimoine maritime, le pays souffre d’une certaine carence structurelle (surcapacité des infrastructures) l’empêchant de s’insérer de manière optimale dans le trafic mondial des containers[4].

En dépit de son caractère maritime le pays est cependant attelé à l’île monde pour trois raisons relativement simples : 1) la MDC du Sud est une mer semi fermée suffisamment poissonneuse pour ne pas avoir à pratiquer la pêche hauturière, 2) l’invasion puis la menace constante de la Chine, la Nam Tien et les guerres civiles ont constamment maintenu l’attention des gouvernements vietnamiens sur le continent[5], 3) la façon dont les Vietnamiens se représentent leur pays à l’âge pré colonial est calqué sur la vision chinoise se considérant elle même comme une puissance terrestre[6]. Dans la vison de Spykman, le Vietnam est un état faisant partie du Rimland, c’est à dire un état à désolidariser des pays du Heartland, ici la Chine.

Ainsi, bien jouissant d’une indépendance relative du fait des liens de vassalité plus ou moins lâche avec son grand voisin du Nord, le Dai Viet ne sort de la sphère d’influence du Heartland qu’à partir du moment où la France, alors puissance thallassocratique, arrache le pays de force après que les deux guerres de l’opium aient ouvert à coup de canon les portes de la Chine. Nous avons déjà pu le voir, la présence française sur la péninsule indochinoise est à la fois le fait d’une œuvre évangélisatrice relativement ancienne mais également parce que le Vietnam, par la longueur de sa côte, fournit une excellente « tête de pont » pour la France dans le but d’accéder aux richesses extrêmes orientales[7]. Dans le même ordre d’idée, la colonie indochinoise est industrielle et vue comme une pourvoyeuse de matière première à la métropole excentrée.

Or c’est précisément cet éloignement entre les extrêmes Ouest et Est de l’île monde qui va faire de l’Indochine Française la seule colonie de l’Empire à être du côté Vichyste durant la totalité de la seconde guerre mondiale. Le chaos que provoqua le départ des Japonais sera dès lors favorable au développement de l’influence soviétique – l’URSS étant alors la quintessence du Heartland en regroupant la Russie et les républiques turcophones d’Asie centrale – et chinoise (à travers le PCC). Le Viet Minh étant la seule formation politique à avoir les moyens de proclamer l’indépendance puis de l’obtenir par les armes, le rapport de force en place s’aligne sur la logique de la guerre froide opposant les communismes soviétiques puis chinois à la puissance coloniale d’outre mer française ainsi qu’aux Etats Unis, nouvel hégémon thallassocratique depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. A noter que dès 1950 l’influence (le contrôle ?) des communistes chinois sur leurs homologues vietnamiens était déjà décisive.

            Cette vision est largement renforcée par les doctrines stratégiques américaines de « Containment » et de « Roll Back »[8], censées contenir l’émergence communisme venue du centre du Heartland. Sur le théâtre Sud asiatique, cela correspond en fait à la mise en place de l’ASEAN en 1967. Cette organisation représente quasi parfaitement l’opposition terre/mer dans le sens où elle compte un pays continental pour quatre pays insulaire (Thaïlande contre Malaisie, Indonésie, Philipines, Singapour), le tout s’opposant à la péninsule indochinoise sous menace communiste.

cold-war-imperialism_US_USSR
L’opposition entre l’ours soviétique et l’oncle Sam durant la seconde guerre mondiale. Le premier s’étend du continent vers les mers tandis que le second tente de le repousser dans le sens inverse

            Ayant financé la défaite française (plus de la moitié du budget de guerre à partir de 1954), les Américains pensaient avoir stabilisé le partage Heartland/Thallassocratie au Vietnam avec les Accords de Genève partageant le pays en deux (et ce en même temps que la Corée dont la question n’était toujours pas réglée). Mais c’était sans compter sur les hommes d’Ho Chi Minh dont le mot « unité » avait été l’un des maitres mots contre les Français.

            Au final la seconde guerre d’Indochine verra le retrait américain et l’unification du pays sous la coupe du Nord Vietnam sous influence chinoise et soviétique. Mais celle ci aura aussi eu un effet indirect : la préparation de la troisième guerre d’Indochine qui signera la fracture irrémédiable du bloc communiste mais également la division du Heartland. En effet l’intervention américaine au Cambodge en 1970 ainsi que le rapprochement entre Washington et Pékin sur fond de tensions sino – soviétiques en 1972 provoquera l’accès au pouvoir des Khmers Rouges alliés de la Chine Popualires. Il faudra attendre 1979 pour que l’habileté de Kissinger transforme une défaite américaine traumatisante en une victoire diplomatique déchirant le camp socialiste et maintenant le Viêtnam sur le pied de guerre jusqu’en 1991. Certains estiment d’ailleurs que le « délai raisonnable » évoqué par Nixon lorsqu’il avait promis le retrait des GIs lors de l’élection présidentiel de 1969 a correspondu au temps nécessaire à la mise en place de la diplomatie américaine pour transformer le théâtre Indochinois en champs de bataille entre les deux géants marxiste-léniniste[9]. Allié à Moscou, le Vietnam reste donc rattaché à une puissance du Heratland.

deng, mao and nixon
Mao Tse Toung rencontre Richard Nixon à Pékin en 1972.

            La situation changera lors de l’effondrement de l’URSS. Le Vietnam isolé doit se trouver de nouveaux partenaires diplomatiques. Cet état de nécessité allié à la préoccupation pour les régimes marxistes – léninistes vietnamiens et chinois aboutirent à la réunion de durant laquelle les PC des deux états se sont entendus pour un soutien mutuel afin de survivre à la fin de l’ère soviétique. De fait l’ouverture du marché vietnamien aux produits chinois ainsi que l’entente des deux PC pour se maintenir au pouvoir implique indubitablement le retour d’un certain lien de vassalité entre les deux pays : le Vietnam est rattaché à un Heartland que l’on peut qualifier d’unifier autour du partenariat russo-chinois matérialisé par l’organisation de coopération de Shangaï (qui a même réussi à inclure l’Inde récemment).

            De fait, Hanoï subit, comme nombre de ses voisins du Sud Est asiatique, le pouvoir d’attraction chinois (le revirement le plus impressionnant étant celui du président Duterte aux Philipines) en passe d’être facteur d’unité en Eurasie et ce notamment par l’initiative One Belt One Road (nouvelle route de la Soie). Couplé avec le retrait américain (échec du traité transpacifique et retrait américain de l’APEC), la situation internationale montre un reflux des forces thallassocratiques face à l’ « île monde » et ce à tel point que les forces continentales se jettent à l’assaut des mers.

            Au final, après la parenthèse tallassocratique française puis américaine qui détacha le Vietnam de l’influence chinoise et donc du Heratland, il semble que le pays soit aujourd’hui contraint par les règles du Grand Jeu à rejoindre l’unité eurasiatique.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[2] https://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RIS_065_0051

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/08/actualite-quelle-place-pour-le-vietnam-dans-le-projet-chinois-de-nouvelle-route-de-la-soie/

[4] Nathalie Fau, La maritimisation de l’économie vietnamienne : un facteur exarcerbant entre le Vietnam et la Chine en mer de Chine méridionale ?, dans : Hérodote 2ème trimestre 2015, n°157, « les enjeux géopolitiques du vietnam », p.43.

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/18/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-leffondrement-de-la-chine-e/

[8] Le « Containment » est une stratégie politique américaine mise en place en 1947 et visant à stopper l’extension de la zone d’influence soviétique après la seconde guerre mondiale.

Le « Roll back » est une doctrine politique américaine mise au point par Eisenhower à partir de 1952 visant, après l’avoir contenu, à refouler le communisme.

[9]https://www.cairn.info/revue-relations-internationales-2008-3-page-53.htm et http://yetiblog.org/index.php?post/2470