Raffinement macabre XI – Les « death cards », un exemple de mauvaise guerre psychologique.

Ambiance musicale : Motörhead – Ace of spade

         Beaucoup d’entre vous se rappeleront  d’une scène qui permit, parmi d’autres, au film Apocalyspe Now de devenir légendaire et, à travers lui, à la guerre du Vietnam de posséder l’aura qu’on lui connait aujourd’hui. Après le raid sur un village tenu par les guérilleros vietnamiens au son de la Chevauchée  des Valkyrie de Wagner, un jeune marin voit des soldats jeter des cardes sur les cadavres ennemis :

Lance : « Hey Captain. What’s that? » (« Hé Capitaine. Qu’est-ce que c’est ? »)

Capitaine Willard : « Death cards » (« des cartes de mort »)

Lance« What? » (« Quoi ? »)

Capitaine Willard : « Death cards. So Charlie knows who did it. » (« Des cartes de mort. Pour que Charlie sache qui a fait ça. »)

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            Cette coutume macabre fait référence à une campagne de guerre psychologique qui est le fruit d’une initiative des soldats du rang et non du commandement ou des services spécialisés (renseignement et experts en guerre psychologique). Il s’agissait de laisser sur les cadavres ennemis un as de pique afin de « marquer le territoire » et d’instiller la peur dans les cœurs Viet Cong.

              La pratique repose sur une superstition supposée de la population vietnamienne : l’as de pique serait un signe de mort, de souffrance et de malchance. De plus, sur le jeu de carte en dotation dans les rangs de l’US, ladite carte affichait la « Lady Liberty », une particularité faisant écho à une autre croyance prêtée aux Vietnamiens et selon laquelle une représentation féminine en temps de guerre serait de mauvaise augure.

               Si les rapports de terrains font état de multiples utilisations entre 1966 et 1973 et que l’initiative fut portée au crédit d’autres, c’est au sein de la Compagnie C, 2ème bataillon, du 35ème d’infanterie stationné près de Pleiku qu’est née l’idée. Plus précisément, ce sont les 4 lieutenants Barrie E. Zais, Thomas R. Wissinger, Davis et Charles Brown qui, attablés devant un jeu de carte, dissertèrent à propos d’un article issu du magazine Stars and Stripes. Au fil des lignes, celui-ci exposait l’opinion du député de Californie, Craig Hosmer, qui croyait dur comme fer que l’as de pique et la représentation d’une femme était de mauvais augure aux yeux des Vietnamiens. Les officiers remarquèrent bien vite la présence de ces deux symboles dans le jeu de carte de la marque Bicycle. Ainsi, dès le mois de février 1966, les soldats sous le commandement des 4 lieutenants commencèrent à récolter le plus d’as de pique possible et à les semer le long des pistes, sur les cadavres ennemis ou à l’entrée des villages « nettoyés ». La mutation des 4 lieutenants dans d’autres unités entraina la propagation de la pratique.

               Evidemment, se présenta rapidement le problème du ravitaillement en carte. Certains Marines demandèrent à leurs familles de leur en procurer mais c’est le lieutenant Charles Brown qui, quasiment sur le ton de la plaisanterie, écrivit une lettre au directeur de la United States Playing Card Company, Allison F. Stanley, pour lui expliquer sa démarche et lui demander l’envoi d’as de pique. Absolument conquis par l’idée, que cela soit pour des motifs patriotiques (son fils était mort sur le théâtre européen durant la première guerre mondiale) ou commerciaux, ce dernier accepta et expédia plus de 1000 cartes au Sud-Vietnam.

Playing Cards Wiki: Bicycle
Les packs de 52 as de pique expédié au Vietnam sous l’appelation « Secret Weapon »

               Mieux encore, le lieutenant reçut une lettre de John B. Powers de l’agence publicitaire J. Walter Thompson de New York qui voulait exploiter l’idée avec son acolyte journaliste à la United Press International Bob Considine. Plusieurs journalistes vinrent donc interviewer le lieutenant et même voir sur les faits d’arme de la « guerre psychologique » sur le terrain. Au forceps, Powers parvint à vendre l’histoire de l’as de pique-carte de visite à plusieurs des plus grandes rédactions du pays. Le 10 juillet 1966, le New York Sunday News, un des magazines les plus tirés de l’époque, présentait l’as de pique comme un « symbole de mort pour le Viet Cong ». Les lettres de soutien et d’encouragement reçues par le lieutenant Browns se multiplièrent, beaucoup d’Américains croyant que la pratique en elle-même suffisait.

               Faisant lui-même le bilan de la « mode » qu’il lança, Browns dit simplement : « Est-ce que ça a marché ? Je n’en suis pas sûr. Est-ce que cela a renforcé notre morale ? Sans l’ombre d’un doute. ».

               Et ces constats ne sont pas loin de la réalité de terrain…

               En effet, les supposées superstitions vietnamiennes concernant l’as de pique associé à des représentations de femmes étaient de purs fantasmes, une transposition de croyances purement occidentales.

               Sans rentrer trop avant dans les détails, l’as de pique est un symbole néfaste depuis longtemps en Europe pour plusieurs raisons. Probablement importées de Chine via le Moyen-Orient au Xème siècle de notre ère, les cartes à jouer connurent divers développements en fonction des époques et des lieux. La standardisation du jeu de 52 cartes que nous connaissons aujourd’hui s’opéra au XVème en France. Le symbole germanique de la feuille debout sur sa souche fut associé au nom italien spatha, mot repris au Latin et faisant référence à une arme ou à un objet long et plat, pour devenir le pique en français et le « spade » en anglais. Nul besoin de préciser que le nom français fait directement référence à une longue arme à deux mains, tandis que le nom anglais peut faire référence soit à une arme, soit à une pelle, outil depuis toujours associer à la profession de fossoyeur, et donc à la mort. Autre symbolique associé au tarot et au paganisme : il y a 52 cartes, une pour chaque semaine ; les 4 symboles représentent les 4 saisons ; les 13 cartes de chaque couleur représentent les treize mois de l’année lunaire ; les symboles rouges représentent la féminité, la chaleur, la positivité tandis que les 2 noirs sont attachés à la masculinité, au froid, à la négativité, etc… Dans ce contexte, l’as de pique est associé à la semaine de Yule, soit la semaine du 21 décembre, la première de l’Hiver, période particulièrement crainte par les paysans européens car synonyme du rationnement – par extension de la famine –, de la maladie et de la mort. Il pourrait également représenter un cœur percé.

Lucky Luciano — Wikipédia
Lucky Luciano (1867 – 1962). Il parviendra à convaincre les parrains de la mafia italienne de s’unir pour la prospérité de tous.

                A ce titre, la carte fut utilisée à pour symboliser la mort, notamment dans le cadre de la criminalité organisée. De la fin du XVIIème au début du XIXème, il fut notamment utilisé dans la piraterie pour marquer les corps des traitres exécutés. On le retrouve également sur les cadavres des victimes de la mafia sicilienne. Outre-Atlantique, le meurtre de Salvatore Maranzano permettant à Lucky Luciano (qui inspira très largement les livres et films Le Parrain) d’unifier les familles mafieuses fut signé de l’as de pique, une pratique reprise à plusieurs reprises par le bras armé du syndicat du crime organisé, la Murder Incorporated.

               En bref, l’as de pique est un symbole néfaste seulement pour les populations d’ascendance européenne. Et encore, plusieurs contre-exemples existent… Lors de la seconde guerre mondiale, le 1er aéroporté américain l’utilisait comme un porte bonheur. De la même façon, plusieurs véhicules furent marqués de ce symbole lors des premières et deuxièmes guerres mondiales, les signes des jeux de cartes étant facile à identifier au sein d’une organisation militaire.

Death Cards - Psychological Operations
Un blindé anglais flanqué de l’as de pique.

               Comme le résume Robert W. Chandler dans War of Ideas : The US propaganda Campaign in Vietnam paru en 1981: “Toutes ces approches (de guerre psychologique) n’était pas efficace. Une des plus grandes méprises naquit en 1966 lorsque des soldats américains commencèrent à répandre des brochures et cartes à jouer présentant l’as de pique comme un mauvais présage dans les territoires sous contrôles communistes. Une enquête ultérieure de la United States Information Agency révéla néanmoins que l’as de pique ne faisait pas partie du jeu de cartes vietnamien classique. Par conséquent, hormis quelques tribus Montagnardes des hauts-plateaux, la plupart des populations présentes sur le théâtre des opérations ignorait complètement la symbolique de l’as de pique. ». Ces affirmations furent d’ailleurs rapidement confirmées par plusieurs intellectuels et professeurs d’université sud-vietnamien, et ce dès que le phénomène fut connu du commandement américain et des divisions PSYOP qui interdirent rapidement le marquage à l’as de pique. Il fut néanmoins mis à l’épreuve lors d’opération de guerre psychologique officielle et de grande ampleur, à l’instar de l’opération Cedar Falls, que nous avions déjà étudiée à l’occasion de l’article sur les tunnels de guerre vietnamiens.

Death Cards - Psychological Operations
Brochure lancée par la 246ème compagnie PSYOP lors de l’opération Cedar Falls.  La phrase en vietnamien signifie « Attention Viet Cong. Cecci est le symbole de la mort. »

               Dans ce cas, comment se fait-il que la pratique vit le jour et perdura jusqu’au départ des « boys » ?

               S’agissant de son apparition, on peut souligner que Pleiku, où était stationnés les 4 lieutenant à l’initiative du mouvement, est une zone où habitent précisément les minorités Montagnardes familières avec le jeu de carte occidental et la signification de l’as de pique. En effet, comme nous avions déjà pu le souligner dans deux articles précédents, les tribus locales, en guerre séculaire avec l’ethnie Kinh/Viet (majoritaire au Vietnam), s’étaient alliés avec plusieurs administrateurs coloniaux locaux puis avec l’armée française pour éviter la conquête de leur territoire par les Viets. Ces populations furent donc plus perméables à ce genre d’aspect culturel amené par les Français. Ils durent ainsi conforter les présupposés des 4 officiers américains. On notera également que plusieurs exemples prouvant l’efficacité de l’as de pique comme symbole de mort furent rapportés par des vétérans. L’un d’entre eux le testa ainsi en plein Saïgon au restaurant ou au bar et fit fuir les badauds, les serveuses, les marchands ambulants, etc… Un autre, servant sur un bateau de patrouille dans le delta du Mékong, décrit comment la peinture de ce symbole permettait de faire fuir les enfants qui avaient tendance à monter sur les embarcations quand celles-ci étaient à quai. Un dernier explique avoir vu l’activité Viêt Cong largement baissé de manière durable dans un secteur que lui et ses frères d’arme marquèrent de l’as de pique.

               Plus concrètement et plus probablement, le procédé fut sans aucun doute une « béquille psychologique » pour les soldats américains, qui, dans le contexte de la guerre du Vietnam, en avait bien besoin. Comme le soupçonnait le lieutenant Browns, le fait de signaler ainsi sa présence à l’ennemi, et ce de façon intimidante, permettait aux Marines d’équilibrer, au moins dans leur esprit, la pression psychologique qu’ils subissaient continuellement dans la jungle. La pratique devait également permettre de manifester une sorte de vengeance.

               Pour autant malgré ce « boost » au moral, le marquage des cadavres ou de certaines zones avec un as de pique comme opération de guerre psychologique restait contre-productif pour les forces armées anti-communistes. Un rapport du JUSPAO (Joint United States Public Affairs Office) de Saïgon en date du 10 Mai 1967 et traitant des directives en termes de PSYOP prévenait : « L’échec de ce type d’opération peut amener à ridiculiser ou discréditer la réputation des opérations de guerre psychologique en général. C’est une arme à utiliser avec parcimonie et avec un maximum d’habileté et de compétence. Il ne peut y avoir aucune excuse à l’échec. ». Plusieurs assertions prémonitoires, étant donné que, comme l’imitation de voix de morts pour effrayer les combattants Viet Cong (opération Wandering Soul), les « deaths cards » devinrent des « gimmicks », des trucages grossiers témoignant du désespoir des Américains et des Sud-Vietnamiens à trouver des solutions efficaces pour desserrer l’étaux psychologique que leur imposait la tactique de guérilla ennemie. Ainsi, les opérations de guerre psychologique deviennent inefficaces auprès de l’ennemi. Comme le rapport la PSYOP/POLWAR Newsletter de février 1971«  Des activités de cette nature ont prouvé leur inefficacité et leur caractère contreproductif, provoquant quasi-systématiquement l’augmentation de la vigilance ennemi et sa capacité à se rendre insensible aux opérations de guerre psychologique ».

               En conclusion, l’utilisation des « deaths cards », assimilée dans l’inconscient collectif à la guerre du Vietnam, est un exemple de mauvaise guerre psychologique qui révèle en creux l’échec américain dans leur tentative de contrer la pression morale des guérilleros.

Actualité – Crise mondiale du recyclage : l’Asie du Sud-Est ne veut plus être la décharge à plastique du monde. –Partie I

            Les pays industrialisés d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie orientale ne pourront plus envoyer leurs déchets plastiques non recyclables vers des pays signataires de la Convention de Bâle et non-membre de l’OCDE. C’est en substance la principale conséquence de l’inclusion des déchets plastiques dans le champ d’application de la Convention de Bâle à l’initiative de la Norvège et à l’occasion d’une conférence sur les déchets dangereux organisée à Genève du 29 avril au 10 mai 2019.

            Comme nous le verrons en détail par la suite, cette décision est le fruit d’un processus relativement court qui a commencé avec le refus de la République Populaire de Chine de continuer à accueillir en masse les déchets plastiques venant d’un peu partout dans le monde (I). Par la suite, les activités de recyclage et de traitement des déchets plastiques se sont naturellement reportées vers l’Asie du Sud Est, la plupart du temps sous la direction d’entreprises chinoises délocalisant leurs activités. Evidemment, les conditions sociales et environnementales dans lesquelles opèrent les « professionnels » du secteur ont très vite provoqué le mécontentement des populations locales et de la société civile des pays concernés. Les remous sociaux furent et sont d’ailleurs tellement intenses que les gouvernements de la région y ont très vite réagi (II).

               Au delà du fait que l’évolution des termes de la Convention de Bâle en ce sens était plutôt prévisible (III), cette nouvelle donne juridique et diplomatique permet de mesurer à quel point la filière mondiale du recyclage plastique est en crise (IV) mais aussi l’étendu des efforts de « lobbying » des grands groupes industriels  pour dissimuler cet état de fait (V).

               Etant donné la masse d’informations à traiter, cet article sera divisé en 2 parties afin de garantir un certain confort de lecture.

I)Au début de la crise : l’opération « Epée nationale de la Chine »

                En juillet 2017, Pékin notifie à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) qu’à compter du 1er janvier suivant la Chine réduirait drastiquement ses importations de 24 types déchets solides dangereux (comprenant certaines catégories de papier et de textile, mais surtout de plastique) à des fins de recyclage pour « la protection de la Chine, de son environnement et de ses citoyens » : c’est l’opération « Epée nationale de la Chine »[1].

                L’effet est immédiat : de 600 000 tonnes de déchets plastiques importées par mois en 2016, la Chine ne reçoit plus que 30 000 tonnes par mois depuis 2018. « Ça a été comme un tremblement de terre », explique à l’AFP Arnaud Brunet, directeur du Bureau international du recyclage (BIR), basé à Bruxelles. « La Chine était le premier marché des déchets recyclables ». Et sa fermeture a « créé un choc sur toute la planète »[2].

La Chine absorbe presque les trois quarts des exportations de déchets plastique mondiaux. © Amy L. Brooks et al., Science Advances
Carte des importations de déchets plastiques par la Chine avant le 1er janvier 2018. © Amy L. Brooks et al., Science Advances

                    Diverses motivations ont conduit à cette prise de position. Il convient d’abord de préciser qu’elle doit être d’emblée liée à un faisceau d’autres mesures allant dans le même sens. En effet, le gouvernement chinois avait agit dans le secteur de l’énergie en réduisant la part du charbon et en privilégiant les énergies renouvelables (même s’il ne faudra pas longtemps pour le voir revenir sur sa décision malgré des progrès notables[3])  ; dans l’automobile en passant à l’électrique à marche forcée[4] ; dans l’extraction minière en fermant quelques 6000 sites non conformes aux normes[5] ; on a même pu voir plusieurs contingents de l’armée chinoise être mobilisés pour des activités de reboisement[6]. Terminées donc les 10 000 usines de recyclage employant 300 000 Résultat de recherche d'images pour "plastic China"personnes dans des conditions de travail déplorables[7] (rapportées par le très bon documentaire « Plastic China » du réalisateur Wang Jiuliang[8]), elles seront fermées sans préavis et dans un climat de coercition autoritaire caractéristique de la Chine Populaire.

              Pour autant, améliorer ses performances environnementales et son image par le biais écologique n’est pas le seul objectif de Pékin. Il parait effectivement clair que cette décision est un coup de pouce à la filière recyclage chinoise afin qu’elle monte en gamme, d’une part parce que la gloutonnerie chinoise en termes de matières premières lui interdirait de se priver d’une telle source de plastique et, d’autre part, pour la bonne et simple raison que certains des principaux acteurs du secteur sont des proches du Parti Communiste Chinois[9]. On ajoutera, au surplus, que de nombreuses entreprises touchées ont simplement délocalisé leurs activités vers d’autres pays. Enfin, pour Thibaut Petithuguenin, directeur de la communication du groupe Paprec (3ème groupe de recyclage en France), ce changement drastique de l’exigence sur le marché chinois est un instrument de pression visant en fait à améliorer la qualité des déchets y accédant afin de faciliter le recyclage et donc d’augmenter les profits[10], l’étape la plus problématique dans cette branche d’activité étant bien souvent le tri des déchets en fonction de leur nature ou de leur propreté (voir paragraphe IV).

                Tu déduiras donc, lecteur attentif, que ce sont les activités à faible valeur ajoutée et peu rentable qui furent transférées de la Chine vers les pays d’Asie du Sud Est.

 

II) Report des flux vers l’Asie du Sud-Est et premières réactions 

                Si les importations de plastique se sont ensuite redistribuées en direction de tous les pays du sud-est asiatique, 3 pays furent particulièrement concernés : la Thaïlande, l’Indonésie et la Malaisie.

               Evidemment, ces importations de déchets plastiques pour traitement  ne sont pas nouvelles dans ces trois pays mais leur ampleur les a tout de même durement impactés, à la fois en abimant les paysages terrestres et marins mais également en affectant directement la vie des populations.

             En effet, les méthodes de traitement (si traitement il existe, la majorité des déchets devant être au final enterré) sont pour le moins problématiques.

                   Il convient ici de préciser que le paragraphe suivant tentera de décrire le cycle du traitement de ces déchets de manière général en se basant sur le rapport présenté par l’ONG GAIA (Global Alliance for Incinerator Alternatives, Alliance mondiale pour une alternative aux incinérateurs) ne comprenant que les 3 pays les plus durement impactés par la crise (ce rapport peut être consulté en ligne sur le site suivant : https://wastetradestories.org/). Il va de soit que des différences existent d’un pays à un autre et que, par conséquent, le but poursuivi ici est moins d’être exhaustif que de mettre en lumière une série de problématiques partagées par l’ensemble des pays d’Asie du Sud-Est face à cette crise du plastique.

                La plupart du temps, les déchets (plastique ou papier/carton en majorité) sont importés par des « professionnels » du recyclage (le rapport précise qu’en Malaisie sur quelques 200 centres, 139 n’étaient pas conformes à la réglementation environnementale du pays en février 2019[11]) qui emploient les communautés paysannes proches afin de faire le tri et de tirer des immondices les derniers éléments pouvant faire l’objet d’une transaction marchande après raffinement. Précisons ici que ces importations peuvent être libellées comme recyclables, alors que dans les faits ce n’est pas le cas. A des fins de production énergétique, certaines ordures peuvent être « valorisées » en servant de combustible dans les incinérateurs.

                Déjà dans le circuit de l’économie « grise », les déchets vont en général  faire la fortune des mafias locales, qui, contre rétribution et à la manière de la Camorra napolitaine[12], s’occupent de la dernière étape en enfouissant ou en jetant dans toutes les formes de cavités possibles  les tonnes de déchets restantes.

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Une décharge plastique proche de Kuala Lumpur (Malaisie).

                En plus de la pression et des menaces des hommes de main du milieu, les locaux doivent également subir la pollution extrême provenant soit des décharges, soit des incinérateurs. Si ce sujet précis sera traité dans le cadre du paragraphe IV concernant le marché mondial du recyclage du plastique, on peut néanmoins préciser ici que les fumées issues de la combustion provoquent des problèmes respiratoires chroniques et des pluies acides chargées en métaux lourds, tandis que la désagrégation, certes lente, des dépôts d’ordures libère divers perturbateurs endocriniens. Ces micro-éléments passent ensuite dans l’écosystème, contaminant donc végétaux et animaux puis enfin les êtres humains, provoquant cancers, perturbations hormonales et dysfonctionnements nerveux[13]. Autant d’éléments provoquant la fureur des populations exposées qui en tiennent pour responsable leurs représentants locaux et gouvernementaux, devant réagir vite à cette crise. Dans ces cas les ONG « vertes » servent à fournir informations et analyses scientifiques à la fois pour permettre de régler le problème mais aussi pour interpeller le public et la communauté internationale.

         C’est ainsi que les sociétés civiles malaisiennes et indonésiennes furent les principales influences de l’amendement norvégien à la Convention de Bâle. Parmi les militants présents à Genève lors de la conférence pour soutenir la proposition, on trouvait notamment Prigi Arisandi, de l’association indonésienne Ecoton, et Mageswari Sangaralingam, de la branche malaisienne de Friends of Earth (Sahabat Alam Malaysia) et représentant également Gaia[14]. C’est également sous leur impulsion que fut lancée une pétition en ligne ayant recueilli plus d’un million de signatures[15].

                  Ce ne furent néanmoins pas les seuls coups d’éclat régionaux en la matière. Le 15 mai dernier, le sulfureux président philippin Rodrigo Duterte fit rappeler son ambassadeur au Canada  après avoir promis une « guerre du plastique » au premier ministre canadien Justin Trudeau. Ces événements eurent lieu alors qu’un ultimatum lancé par Manille à Ottawa arrivait à échéance : dans les 5 ans à compter de 2013, le Canada se devait de récupérer une centaine de containers envoyés par l’entreprise Bolloré Logistics censés contenir des déchets plastiques recyclables (alors que pour la grande majorité d’entre eux, ce n’était pas le cas) sous peine de subir des mesures de rétorsions. Le président philippin avait même menacé de répandre ces ordures dans les eaux territoriales canadiennes[16]. Bien qu’ayant tenté de résoudre la crise en obligeant les entreprises canadiennes à stopper l’envoi de  déchets plastiques vers l’Asie du Sud Est sous peine d’amendes en 2016, le gouvernement canadien ne trouva aucune issue à ce problème[17]. Il finira néanmoins par accepter le retour des containers  le 23 mai 2019[18]. Cette crise diplomatique fut l’occasion pour de nombreuses ONG et représentants de communautés locales de se manifester et de réclamer la ratification de l’amendement norvégien à la Convention de Bâles, ce à quoi le gouvernement n’était pas hostile a apriori. Reynaldo San Juan, directeur exécutif de l’ONG Ban Toxics, déplore cependant que le cas canadien ne soit qu’une goutte d’eau dans la mer en rappelant que 1400 tonnes de déchets plastiques non recyclables avaient déjà été renvoyées en Corée du Sud fin 2018.

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En marge de la décision diplomatique de Manille, plusieurs manifestations ont été organisées aux Philipines et au Canada afin de faire pression sur le gouvernement de Justin Trudeau

                Comme ce blog est centré sur le Vietnam, il convient d’en exposer ici brièvement la situation. Déjà confronté à des problèmes de traitement des déchets plastiques du fait de sa propre production intérieure lié à la progression de la consommation de la population (1,8 millions de tonnes chaque année selon l’ONG Keep Vietnam green and clean[19] )et à la désorganisation relative de son système de collecte, de tri et de traitement, le Vietnam  a failli connaitre la même situation que la Malaisie et l’Indonésie. Les importations de déchets plastiques attinrent ainsi le pic des 100 000 tonnes/mois au milieu de l’année 2017 avant d’être progressivement ramenées à 16 000 tonnes/mois à la fin 2018[20], ceci en raison de la mise en place d’une législation plus restrictive et surtout d’une surveillance renforcée dans les ports. Il est à noter que la population vietnamienne, souvent peu encline à parler politique en raison de la mainmise du Parti, est particulièrement sensible à la question du plastique et à la question environnementale en général (certains parmi les lecteurs se souviendront sans doute de la fronde populaire hanoienne lorsque le comité populaire de la ville annonça en 2015 vouloir couper les arbres de la capitale à la fois pour les exploiter comme ressource et pour l’aménagement urbain[21], ou de la triste affaire de pollution marine dans la province de Ha Tinh[22]). Ainsi, le « #Trashtag challenge » sur les réseaux sociaux[23], lancé par le citoyen algérien  Younès Drici Tani le 5 mars 2018, a connu un franc succès auprès de la jeunesse (jusque dans les rangs des organisations de jeunesse liées au Parti Communiste Vietnamien)[24] et le pays fut même pionnier dans le remplacement de certains articles de consommation courante en plastique (emballage[25] et paille[26], notamment).

Image associée
Une plage de la province de Nghe An (centre du Vietnam) avant et après son netoyage en réponse au « Trashtag Challenge ».

         Pour autant, la corruption endémique dans le pays (surtout s’agissant du département des douanes) [27]et l’implication des administrations locales dans certains trafics juteux (héroïne/opium en provenance du « triangle d’or »[28] ou ivoire[29]), ainsi que l’absence quasi-totale de traitement par les médias étatiques de la question des importations de déchets plastiques (mais pas des problèmes liés au plastique) alors que le Vietnam est le pays le plus proche géographiquement de la Chine et donc le plus susceptible de subir le report des flux de plastique, peuvent laisser planer le doute quant à la situation réelle du pays.

[1] https://asialyst.com/fr/2019/04/27/recycles-non-dechets-plastiques-inondent-asie-sud-et/

[2] https://www.francetvinfo.fr/monde/chine/le-recyclage-mondial-en-plein-chaos-depuis-que-la-chine-ne-veut-plus-etre-la-poubelle-du-monde_3411297.html

[3] https://www.rtbf.be/info/monde/detail_malgre-ses-promesses-la-chine-construit-de-maniere-effrenee-des-centrales-a-charbon?id=10033365

[4] https://www.monde-diplomatique.fr/2018/08/PITRON/58979

[5] https://www.usinenouvelle.com/article/la-chine-va-fermer-6000-mines.N581033

[6] https://sciencepost.fr/2018/02/chine-va-planter-80-000-m%C2%B2-darbres-lutter-contre-pollution-de-lair/

[7] https://www.usinenouvelle.com/article/la-chine-donne-un-coup-de-fouet-a-l-industrie-du-recyclage.N592758

[8] https://www.plasticchina.org/

[9]  https://www.usinenouvelle.com/article/la-chine-donne-un-coup-de-fouet-a-l-industrie-du-recyclage.N592758

[10] Idem.

[11]  GAIA, Discarded – Communities on the frontline of the global plastic crisis, avril 2019, p.20

[12] http://oppec.fr/la-crise-des-dechets-a-naples-la-mafia-un-lobby-comme-un-autre

[13] https://www.reuters.com/article/us-indonesia-environment-zero-waste-idUSKCN1OK0H3

[14] https://asialyst.com/fr/2019/05/16/nos-dechets-plastiques-inonder-asie-du-sud-est-convention-bale/

[15] https://secure.avaaz.org/campaign/fr/plastic_in_paradise_loc/

[16] https://www.reuters.com/article/us-malaysia-waste/malaysia-to-send-3000-tonnes-of-plastic-waste-back-to-countries-of-origin-idUSKCN1SY0M7

[17] https://www.nytimes.com/2019/05/15/world/asia/philippines-canada-trash.html

[18]https://www.nytimes.com/2019/05/23/world/asia/philippines-canada-trash.html

[19] https://www.lecourrier.vn/des-efforts-pour-recycler-le-plastique/472631.html

[20] Greenpeace, Data from the globalplastics waste trade 2016-2018 and the offshore impact of China’s foreign waste import ban, 23 Avril, 2019, p.10

[21] https://www.francetvinfo.fr/monde/asie/vietnam-des-milliers-darbres-sauves-de-labattage-grace-aux-reseaux-sociaux_3066669.html

[22] https://www.theguardian.com/global-development/2017/aug/14/vietnamese-fishermen-jobless-fish-poisoning-battle-justice

[23] https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2019/04/02/le-trash-tag-challenge-un-defi-viral-pour-la-planete_5444792_4832693.html

[24] https://tuoitrenews.vn/news/lifestyle/20190315/vietnamese-youth-take-on-trashtag-challenge/49283.html

[25] https://fr.metrotime.be/2019/04/06/must-read/au-vietnam-des-feuilles-de-bananier-remplacent-les-sacs-en-plastique/

[26] https://fr.vietnamplus.vn/saigon-coop-devient-le-premier-detaillant-a-dire-non-aux-pailles-en-plastique/120470.vnp

[27] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/12/02/actualite-nguyen-phu-trong-secretaire-general-du-pcv-et-nouveau-president-du-vietnam-mimetisme-du-n1-chinois/

[28] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/07/defi-30-jours30-articles-10-opium-source-de-linstallation-des-occidentaux-en-extreme-orient-et-fleau-en-asie-du-sud-est-en-general-et-au-vietnam-en-particulier/

[29] http://theconversation.com/le-vietnam-nouvelle-place-forte-du-commerce-illegal-divoire-64345

Poudrières en mer de Chine/Actualités : Et voilà les Français III – Retour sur la mission PEGASE

Cet article est dédié à la mémoire du capitaine Baptiste Chirié et du lieutenant Audrey Michelon de la base aérienne 133 de Nancy, tous deux disparus à bord de leur Mirage 2000D au dessus du Jura le 12 janvier 2019.

            A l’occasion des deux articles « Et voilà les Français » nous avions pu préciser la position de la France dans la région ( https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/20/poudrieres-en-mer-de-chine-x-et-voila-les-francais/) et procéder à une analyse concrète des moyens dont elle disposait pour soutenir ces positions par l’étude de cas ayant pour sujet la mission Jeanne D’Arc (https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/17/actualite-poudrieres-en-mer-de-chine-x-ii-et-voila-les-francais-partie-2-la-mission-jeanne-darc-a-ho-chi-minh-ville-et-le-dialogue-shangri-la-2018/).

            Dans le prolongement et en complément de ces développements, le texte d’aujourd’hui se veut être une analyse de la mission PEGASE (soit Projection d’un dispositif aérien d’EnverGure en Asie du Sud-Est) consistant, comme son nom l’indique, en une tournée régionale de l’armée de l’air, ce qui permettra d’aborder en détail le rôle de l’industrie française de l’armement concernant la ligne géopolitique défendue par Paris.

            A des fins de clarté, ladite analyse présentera d’abord les détails de la mission en elle-même pour ensuite revenir sur la vision et les intérêts français dans la zone pour terminer par  les développements concernant le secteur de l’armement.

La mission PEGASE.

Le 26 août 2018 fut le témoin d’un événement historique : pour la première fois depuis 64 ans, des avions militaires français se sont posés sur le sol vietnamien. L’accueil des officiers de la brigade 918 (escadron de transport) et 935 (escadron de chasse) ainsi que  du président du comité populaire de la ville d’Hanoï est chaleureux.

Il faut dire que 2018 marque le 45èmeanniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre Paris et Hanoï ainsi que les 5 ans de leur partenariat stratégique incluant, entre autres, une coopération militaire poussée.

Quelques jours auparavant, la mission dite PÉGASE participait à l’exercice  militaire commun Pitch Black organisé par la Royal Australian Air Force entre le 27 juillet et le 17 aout 2018 à Darwin (Territoire du Nord) et réunissant 140 appareils issus d’une quinzaine de nations. A noter que le Général Charaix, responsable de la mission, a indiqué que Canberra s’était fait insistante sur le devoir de la France de participer à cet exercice lors de la conférence de presse tenue avant le départ[1].

L’escadre française était composée de 3 Rafales, d’un A400 M Atlas (cargo militaire), d’un C-135 FR (ravitailleur) ainsi que d’un Airbus A310 (transport civil) pour un total de 120 aviateurs, commando-fusiliers et personnel divers.

Le convoyage de retour passa, outre le Vietnam (du 26 au 29 août), par l’Indonésie (19-24 août), la Malaisie (24-26 août), Singapour (29 août – 1erseptembre) puis l’Inde (1er– 4septembre) avant de rejoindre la base aérienne 125 d’Istres le 6 décembre 2018.

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Les principaux buts de cette opération étaient les suivants :

  • Maintenir en condition opérationnelle les aviateurs pour se déployer partout dans le monde.
  • Renforcer la présence française dans cette zone d’intérêt stratégique.
  • Valoriser les capacités aériennes de projection de la France ainsi que la technologie et l’industrie aéronautique.
  • Approfondir les relations de coopération avec les puissances sur place.

Des objectifs servant la vision asiatique promue par le Quai d’Orsay.

La France sur une ligne de « contre-intimidation[2] » pragmatique face à la montée en puissance de la Chine.

Si vous vous souvenez des articles précédents consacrés au même thème, vous savez que, depuis la rétrocession de Honk Kong à la Chine en 1999, la France se trouve être la dernière puissance européenne militairement présente en permanence dans l’Océan Indien et Pacifique avec environ 7000 soldats répartis entre Djibouti et la Polynésie Française. Par ailleurs le pays est à la tête de la seconde Zone Economique Exclusive au monde en termes de superficie[3].

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Cet état de fait, couplé au pivot asiatique des Etats Unis de l’ère Obama devant la montée en puissance de la Chine,  que semble poursuivre la politique commerciale de Trump à l’égard de Pékin, et à la remise en cause du système de San Francisco (c’est à dire de l’ordre régional dans le Pacifique)[4], a poussé la diplomatie française à renforcer sa présence dans la zone, d’où notamment l’envoi de la mission Jeanne d’Arc dans le secteur chaque année depuis 2015.

L’inflexion de  la politique française vers cette zone est largement due au sinologue Pierre Jean-Ortiz, le « monsieur Asie » de François Hollande[5]. Le changement de président et de gouvernement n’a pas sensiblement impacté cette tendance : la France est aussi une puissance asiatique de par sa présence dans l’espace indo-pacifique.

En effet en plus du maintien de Jean-Yves le Driand au poste de ministère des Affaires Etrangères, le discours du 3 juin de Florence Parly, ministre des Armées, lors du Dialogue de Sangri-la 2018 ( « Je suis enchantée d’être ici, car cette région est notre chez-nous à nous aussi. Il est bon de rappeler que la France a neuf millions de kilomètres carrés de zone économique exclusive dans l’espace indo-pacifique, qu’un million et demi de citoyens vivent dans nos territoires d’outre-mer, ainsi que 200 000 expatriés, divers contingents militaires permanents et des intérêts économiques vitaux. ») et celui d’Emmanuel Macron à Nouméa le 5 mai 2018 reprend les perspectives du quinquennat Hollande (« Il y a un axe Paris – New Delhi – Canberra, mais cet axe-là se prolonge de Papeete à Nouméa. Et à travers tous nos territoires, c’est celui qui nous permettra de construire sur le plan géopolitique la neutralité de cet espace indo-pacifique ; c’est celui qui, de la Corne de l’Afrique aux Amériques, nous permettra de participer avec nos alliés à ces grands équilibres et d’assurer la liberté de circulation dans les mers, la liberté de circulation dans les airs et les équilibres indispensables à cette région du globe. »).

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Ajoutons ici que le premier ministre Edouard Phillipe est également sensible à la politique étrangère française dans cette partie du monde en tant qu’ex-maire du Havre, ville portuaire qui accueillit à cinq reprises la convention d’affaires Chine-Europe, un événement très prisé par les entreprises chinoises intéressées par le marché européen. Le chef du gouvernement se rendit ainsi plusieurs fois en Chine dans ce cadre[6].

Ainsi, la position française depuis 2012 est la suivante : dans le contexte de « provocation calibrée » de la part de Pékin (en recourant parfois à la force) en Mer de Chine afin de créer un fait accompli quant à sa souveraineté[7], la France se doit de protéger ses intérêts et d’honorer ses alliances (c’est à dire défendre la liberté de circulation comme régie par le traité de Montego Bay[8]) en opérant dans l’espace qui n’est pas soumis aux interférences chinoises. Pour reprendre les mots du Président de la République, toujours lors de son discours à Nouméa : « Dans cette région du globe, la Chine est en train de construire son hégémonie pas à pas. Il ne s’agit pas de soulever les peurs, mais de regarder la réalité : elle est faite d’opportunités. La Chine doit être un partenaire pour cette région et plus largement. Si nous ne nous organisons pas, ce sera quand même bientôt une hégémonie qui réduira nos libertés, nos opportunités, et que nous subirons. »

Cette vision teintée de pragmatisme trouva une matérialisation directe durant la mission PEGASE. En effet, au cours de son étape en Malaisie, l’armée de l’air avait proposé d’approcher les espaces aériens revendiqués par Pékin afin de montrer la volonté française de se déplacer librement. La décision resta en suspens jusqu’au dernier moment à l’Elysée mais la proposition fut repoussée devant les protestations des diplomates chinois auprès de l’ambassade de France à Pékin et du ministère des Affaires Etrangères, enjoignant à la France de ne pas jouer « les supplétifs anglo-saxon »[9].

Elle vise également à poser les bases conceptuelles d’un rapprochement avec les principaux partenaires de Paris en matière de défense : le Royaume-Uni et l’Union Européenne. Le premier article consacré à la position française en mer de Chine faisait déjà état de la très peu probable émergence d’une force armée européenne quand bien même il s’agirait du futur de l’ordre mondial reposant sur le droit international, aussi j’y renvoie le lecteur intéressé (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/20/poudrieres-en-mer-de-chine-x-et-voila-les-francais/). S’agissant des britanniques, rappelons ici que le traité de Lancaster House de 2010 sert de base à l’alliance des deux premières puissances militaires d’Europe et que l’accueil chaleureux des hélicoptères de combat anglais sur les vaisseaux français des éditions 2017 et 2018 de la mission Jeanne d’Arc pourrait à terme former un corps expéditionnaire à même de se déployer rapidement et efficacement[10].

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Les hélicoptères britanniques de classe Merlin se pose sur le Diximude lors de la mission Jeanne D’arc de 2018.

Enfin, cette position permet de diluer la rivalité Pékin/Washington dans la région et de tirer parti du caractère multipolaire du monde actuel pour créer de nouvelles alliances et gagner en influence sur le marché mondial de l’armement. Le meilleur exemple reste sans doute ici le partenariat franco-indien en matière de défense. Notons par ailleurs que cela permet également à Paris de ne pas s’aliéner définitivement la Chine, profitant même du fait que celle-ci soit au prise avec la politique commerciale de Donald Trump pour obtenir des concessions de la part de la chancellerie chinoise[11].

Une fois ces éléments en tête, tâchons de comprendre l’influence et le rôle des groupes français producteurs d’armements  au service de cette vision.

Industrie de la défense et prétentions françaises en Asie.

Nous avions déjà parlé en détail des options de la France quant au déploiement de troupes et à ses capacités d’intervention mais la partie concernant les autres moyens d’influences ne fut qu’effleurée.

Or le « retour au bercail » de la mission PEGASE en décembre dernier nous fournit une occasion d’aborder en détail le rôle de l’industrie française en matière de défense dans la prise de position française en Asie-Pacifique.

Si les considérations géopolitiques énoncées précédemment servent de justification à la position de la France en Asie du Sud Est, le savoir-faire français en matière d’armement de pointe lui permet de se donner les moyens de ses ambitions, et ce d’autant plus que cette partie du monde  jouit d’une croissance rapide (6,5% en moyenne pour « l’Asie émergente » c’est à dire les pays de l’ASEAN, la Chine, l’Inde[12]) à même de remplir le carnet de commande des entreprises hexagonales.

Il s’agit de se pré-positionner sur des marchés porteurs à long terme et, si possible, dans des pays qui ne sont pas des alliés proches de Pékin ou de Washington et avec lesquels la balance commerciale française est déficitaire. Par le recoupement de ces divers éléments on retrouve l’ensemble des pays visités pas la mission PEGASE (Inde, Singapour, Indonésie, Malaisie, Vietnam)[13].

On l’aura compris, il s’agit d’une stratégie à long terme qui se déploie en deux temps. D’abord l’action de l’Etat permet un pré-positionnement sur le marché. Outre la mission de démonstration en elle-même, on peut citer ici le fait que la France est le second pourvoyeur d’Aides Publiques au Développement (APD) au Vietnam (derrière le Japon), ou la coopération publique dans le secteur des transports, de l’énergie et de la mer avec l’Indonésie ou bien encore la mission humanitaire menée par l’armée de l’air dans le cadre de PEGASE en Malaisie et permettant de porter secours à la population[14].

Ce sont ensuite les industriels qui prennent le relais afin de régler les détails concrets qui ne sont plus du ressort des militaires ou des diplomates (montants, conditions de livraison, détails divers mais aussi les « petits à-côtés » qu’impliquent ce genre de contrat stratégique notamment en termes d’infrastructures, de formation, de transfert de technologies …).

En général, bien que se défendant d’être des agents commerciaux, ce sont les pilotes et leur retour d’expérience en exercice et lors des opérations sur le terrain qui s’avèrent décisifs, les armées partenaires et l’armée française elle-même considérant qu’ils sont les mieux à même de parler de l’appareil[15].« Les meilleurs commerciaux, ce sont les pilotes »renchérit un attaché militaire d’une ambassade de la région[16].

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Patrick Charria

On notera également le fait que le choix du Général de corps aérien Patrick Charaix n’est pas innocent en ce que, en plus d’afficher une carrière militaire de haute volée (ancien patron des forces aériennes stratégiques, chargés de la dissuasion nucléaire), il se trouve être un fin communicant et un partisan d’une ligne géopolitique forte en Asie.

            Il s’agit à terme de pousser la collaboration avec ces pays aussi loin que possible en gardant Singapour en modèle. En effet, la Cité-Etat, partenaire militaire de la France depuis près de 20 ans, assure la formation de ses pilotes sur la base militaire 110 située à Cazaux (Gironde) et se plaçait en 3èmeposition des excédents commerciaux français en 2016 (+4 milliards de dollars), notamment grâce à l’aéronautique civil (vente d’Airbus) et à l’armement (8èmeplus gros acheteur de matériel français)[17].

            Notons au passage que la Malaisie et l’Indonésie se classe respectivement  15èmeet 11èmeau classement des achats d’armes hexagonales, le premier pays dudit classement étant l’Inde[18].

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Récapitulatif des accords de défense entre la France et les divers pays de la zone indo-pacifique.

            Il est ici nécessaire de s’arrêter sur le cas des relations franco-indiennes en matière de défense du fait que celles-ci permettent d’aborder deux points essentiels quant à la compréhension de l’action française dans la région.

            D’abord, les 20 ans de partenariats stratégiques militaires entre Paris et New Dehli rendent compte de l’avantage certain dont dispose les constructeurs français du fait même de la structure du marché international de l’aéronautique militaire. En effet, peu de pays sont à même de produire des chasseurs-bombardiers de 5èmegénération performants et la situation actuelle montre une répartition des parts de marché telle que ce sont les deux « grands » de la guerre froide qui, par l’entremise d’une histoire commune, de la « tyrannie de la géographie » ou d’intérêts directs, se taillent la part du lion (voir carte ci dessous). Ainsi, l’émergence d’un monde multipolaire voit plusieurs puissances régionales vouloir diversifier leurs approvisionnements en armement afin d’échapper aux pressions politiques qu’ils impliquent, Moscou comme Washington étant connus pour s’immiscer dans les affaires intérieures de leurs partenaires, alliés ou de leurs état-clients[19]. De ce fait, Paris peut aborder ses partenaires avec une position relativement neutre et ce d’autant plus que les avions Dassault (Mirage, Rafale) sont au moins égaux si ce n’est supérieurs à leur concurrent direct (les F-16, F-22, F-35 américains et les Mig ou Soukhoï russes) et surclassent complètement les aéronefs produits dans d’autres pays (le Gripen suédois fabriqué par SAAB ; les J-10, J-15, J-20 chinois, le Tornado britannique, etc…). L’Inde et la région du Sud-Est Asiatique, particulièrement concernées par l’opposition entre le bloc emmené par Washington (Japon, Corée du Sud, Australie, etc…) et les forces du traité de Shangaï (Chine, Russie et leurs états-clients et alliés), constituent dès lors des partenaires privilégiés pour l’industrie française[20].

 

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            Ensuite, les tensions agitant l’espace indo-pacifique (notamment en mer de Chine), le vieillissement des arsenaux de la région et le formidable décollage économique des pays de la zone créent un marché plus porteur que jamais pour les fabricants d’armes du monde entier et génère une compétition acharnée : aux Américains, Russes et Chinois déjà bien implantés s’ajoutent d’autres pays d’Europe (Allemagne, Royaume-Uni, Belgique), les Israéliens ou encore les Sud-Coréens[21]. Pour « faciliter » les transactions, beaucoup n’hésite pas à recourir aux « petits cadeaux » (argent liquide, avantage en nature, services…) et ce d’autant plus que la nature même de ce type (très souvent entre experts techniques, militaires et diplomates en comité restreint et peu contraint de rendre des comptes) de contrat favorise les avantages et intérêts personnels et que dans beaucoup de pays de la zone les militaires disposent d’une grande marge de manœuvre voir d’une immunité pénale relative[22]. S’agissant de la France, la vente des 36 Rafales à l’Inde est emblématique de cette situation et, même si la mission PEGASE dut se faire discrète lors de son passage en Inde, les liens entre les armées subsistèrent et devraient continuer à prospérer[23]. Les intérêts industriels (lors des discussions à l’Assemblée Nationale concernant la Loi sur l’armement, les principaux acteurs du secteur comme Dassault, Thalès, Naval Group ou Renault Truck Defense avaient expliqué qu’une part d’export de 40 à 60% était nécessaire à l’équilibre financier de leur entreprise[24]) et diplomatiques (indépendance vis-à-vis de Washington) d’une part et les intérêts stratégiques d’autre part maintiennent une zone de flou entre lobbying/diplomatie et corruption qui ne devrait pas disparaître à l’avenir aux vues du contexte géostratégique.

En guise de conclusion :

            Au terme de nos développements, il semble possible de conclure que les objectifs de la mission PEGASE sont atteints, même s’il faudra certainement attendre quelque peu pour en voir les résultats concrets.

            Reste maintenant à savoir à quel point l’armée française et les fournisseurs d’armes sont capables de percer dans la zone afin de défendre la ligne géopolitique soutenue par le ministère des Affaires Etrangères. Si la mission PEGASE montre une certaine cohérence sur ce point et que l’aspect « publicité/communication » a fonctionné, il n’en reste pas moins que la France reste un challenger sur ce marché à propos duquel elle ne sait finalement que peu de chose comparée à d’autres concurrents et souffre d’un relatif isolement au niveau européen.

            Dans le cas où l’opposition entre les Etats-Unis et la Chine devait se détériorer et forcer les pays de l’ASEAN ou d’Asie du Sud à prendre position, il semble cependant clair que la France se trouverait dans les meilleures dispositions pour faire des affaires et ainsi renforcer sa position dans ces régions du monde.

https://www.defense.gouv.fr/actualites/operations/fanc-participation-a-l-exercice-pitch-black-2018-en-australie

[1]https://www.youtube.com/watch?v=qui7kLDPAzk

[2]https://www.scmp.com/news/china/diplomacy-defence/article/2157702/how-french-militarys-political-messengers-are

[3]https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/20/poudrieres-en-mer-de-chine-x-et-voila-les-francais/

[4]https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/17/actualite-poudrieres-en-mer-de-chine-x-ii-et-voila-les-francais-partie-2-la-mission-jeanne-darc-a-ho-chi-minh-ville-et-le-dialogue-shangri-la-2018/

[5]https://asialyst.com/fr/2017/05/18/hollande-macron-quelle-politique-pour-france-asie/

[6]Idem

[7]https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[8]https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iii-le-difficile-contexte-de-merittorialisation-la-convention-de-montego-bay/

[9]https://www.monde-diplomatique.fr/2018/12/MIELCAREK/59355

[10]https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/17/actualite-poudrieres-en-mer-de-chine-x-ii-et-voila-les-francais-partie-2-la-mission-jeanne-darc-a-ho-chi-minh-ville-et-le-dialogue-shangri-la-2018/).

[11]https://www.scmp.com/news/china/diplomacy-defence/article/2157702/how-french-militarys-political-messengers-are

[12]https://www.monde-diplomatique.fr/2018/12/MIELCAREK/59355

[13]Idem

[14]Idem

[15]https://www.monde-diplomatique.fr/2018/12/MIELCAREK/59354

[16]Idem

[17]https://www.monde-diplomatique.fr/2018/12/MIELCAREK/59355

[18]Idem

[19]https://infoguerre.fr/2017/10/rafale-vs-f35-combat-perdu-davance/

[20]https://thediplomat.com/2017/12/the-rafale-acquisition-scandal-a-potential-threat-to-france-india-defense-relations/

[21]https://www.monde-diplomatique.fr/2018/12/MIELCAREK/59355

[22]Idem

[23]https://eurasiantimes.com/rafale-jets-india-france/

[24]https://www.monde-diplomatique.fr/2018/12/MIELCAREK/59355

Guerre des images #7 – 1er février 1968 – « Saïgon exécution » : débuts de l’opération Phoenix et sensationnalisme contre information.

Saigon execution Murder of a Vietcong by Saigon Police Chief, 1968

Que montre la photo ?

On peut voir le général Nguyen Ngoc Loan, n°1 de la police nationale du régime de Saigon, abattre le capitaine Viet Cong Nguyen Van Lem d’une balle dans la tête après que celui–ci ait été capturé suite à l’offensive général du Tet 1968.

On doit le cliché à un photographe américain de l’agence Associated Press, Eddie Adams. Ce dernier remporta d’ailleurs le prix Pullitzer 1969 grâce à celui–ci.

Dans quel contexte la photo a-t-elle été prise?

En ce 1er février, l’offensive générale du Tet 1968 (débutée la veille) fait toujours rage dans la capitale sud vietnamienne et les forces loyalistes «nettoient » les zones contrôlées par les insurgés communistes. Bien sur, ces derniers ont tenté d’occuper des points stratégiques dans Saïgon : les bâtiments de la radio et de la télévision publique mais aussi les bases militaires. En plus de chercher la maitrise desdits lieu – pour des raisons militaires purs – les troupes rebelles avaient pour objectif la chasse des «traitres » et le soulèvement de la population par tous les moyens (ce qui se résuma la plupart du temps à la terreur étant donné que la population vietnamienne au sud du 17ème parallèle ne se joignit que très peu aux « libérateurs »).

Le capitaine Nguyen Van Lem fut un soldat affecté à cette charge : il conduisait un commando de choc Viet Cong pour un assaut sur le dépôt de blindé de Go Vap et devait « s’occuper » des officiers sud-vietnamiens qui y résidaient. Les insurgés ne s’étant jamais essayé au pilotage de ces engins, Lem voulut forcer le lieutenant– colonel Tuan à leur apprendre les bases. Devant le refus de celui–ci, il finit par l’abattre froidement et par égorger sa femme, ses 6 enfants et sa mère. Il fut capturé un peu plus tard dans la journée avec son escadron de la mort près d’une fosse commune comptant les corps de

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Eddie Adams, 1968, faubourg de Hue.

34 civils vietnamiens désarmés. L’assassin ne chercha pas à nier les charges retenues contre lui et s’est même dit fier d’avoir exécuter des traîtres[1].

Amené auprès du chef de la police, ami intime du lieutenant-colonel Tuan, celui-ci ne chercha pas à confronter le meneur de l’unité Viet Cong, il leva lentement son 38 spécial et envoya le jeune homme « auprès de ses ancêtres ». Non impressionné par la présence des journalistes (Adams et une équipe de la NBC TV), il fixa ensuite l’objectif et déclara simplement « ce type a tué beaucoup de nos gens et des vôtres (Américain), je pense que Bouddha me pardonnera » avant d’ajouter « si on hésite, si on ne fait pas son devoir, les hommes ne vous suivent pas »[2].

Pourquoi cette photo montre-t-elle l’évolution du conflit vietnamien?

La brutalité de la photo fait d’abord mentir l’état-major américain en ce que selon lui la situation était largement maitrisée au Sud-Vietnam et que de fait l’engagement de Washington allait bientôt trouver son terme. Sur le terrain, on est pourtant pas loin de ce qui vient d’être dit : c’est parce que se sachant acculés que les généraux Viet Cong vont ordonner l’offensive général contre ce que préconise normalement la guerre révolutionnaire[3]. Le but fut de saper le soutien de l’opinion publique américaine qui, malgré les soubresauts pacifistes, est davantage occupé par des sujets de politiques intérieurs. Carton plein ! Accompagnée de la myriade de photos qui forment déjà l’article précédent[4], « Saïgon execution » montre que la problématique vietnamienne est loin d’être réglée. Notons que c’est à la fin de l’année 1968 (octobre) que le contingent américain au Vietnam atteint son maximum : 536 000 soldats[5].

Par extension, l’opinion publique américaine faisant volte-face, le cliché augure de la future stratégie sud-vietnamienne/américaine, remplaçant la guerre d’attrition du général Westmorland. Puisque le déchainement de la puissance de feu de l’oncle Sam ne saurait contrer les maquis communistes, décision est prise de copier les tactiques des insurgés afin de contrôler les positions de forces lorsque la propagande ne suffit plus (intimidation, assassinats ciblés d’informateur ou d’officier Viet Cong, terreur « blanche » Phoenix_Program_(edit)contre terreur « rouge » par référence à la guerre civile russe de 1917, torture) : c’est le début de l’opération Phoenix.

Bien que la CIA soit devenu le coordinateur de ce programme au travers du Civil Operations and Revolutionary Development Support (CORDS), c’est à l’initiative du gouvernement de Saigon que le redéploiement des efforts de la contre-insurrection eut lieu en décembre 1967 sous le nom de code « Phuong Hoang » ou « Phoenix », en référence à l’oiseau mythique symbole de la tradition vietnamienne[6].

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Tran Ngoc Chau en 1968

On peut même aller jusqu’à dire que l’initiative a été impulsée par un seul homme : Tran Ngoc Chau, ancien partisan Viet Minh contre les Français ayant viré de bord en 1954 lorsqu’il refusa d’adopter l’orthodoxie du PCV. Connaissant à la fois les tactiques insurrectionnelles de ses anciens frères d’arme et la contre-insurrection française, il développe son propre réseau de renseignement dans la province de Kien Hoa à laquelle il fut assigné par le gouvernement de Diem en 1962. Connue pour être « le berceau du communisme » dans le delta du Mékong (car ayant vu la première rébellion anti-Diem en 1961), le nouveau lieutnant-colonel met en place le programme « census-grievance » (recensement-grief) qui consiste dans le déploiement d’espion dans les zones contrôlés par le gouvernement afin de 1) mettre à jour l’infrastructure du « gouvernement fantôme Viet Cong », 2) recueillir un maximum d’information sur les opérations et l’armement des insurgés et 3) remplacer les militaires et fonctionnaires jouant sur les deux tableaux en fonction de leurs intérêts personnels (et Dieu sait qu’à cette époque ils furent nombreux au Sud-Vietnam). Malgré ses bons résultats et l’influence qu’il eut sur le renseignement de son pays et des Etats Unis, il fut écarté du programme Phoenix du fait des intrigues politiques putschistes qui prirent appui sur son passé Viet Minh pour le décrédibiliser. Ayant plaidé en faveur de la négociation après le Têt 68 il sera arrêter pour «menée pro-communiste » puis passera des geôles de Saïgon à un camps de rééducation communiste en 1975 avant de parvenir à atteindre les Etats Unis en 1978[7].

            Faisant en fait la synthèse de l’ensemble des programmes de renseignement et de contre-insurrection au Sud-Vietnam, l’opération Phoenix ne débutera officiellement qu’à la fin de l’année 1969. Par exemple le fer de lance de cette opération, les Unités de Reconnaissance Provinciale (UPR) ou unité de choc sud-vietnamienne regroupant les forces MIKE (forces spéciales sud-vietnamiennes) et des Chieu Hoi (ex soldats Viet Cong retournés.), fut institué en mai 1967. Opérant par groupe de 10 ou 20 en coopération avec les forces spéciales américaines, leur mode d’opération était proche de celui de celui des Tigres Noirs de Vandenberghe[8].

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Des soldats américains lors d’une opération dans le cadre de l’opération Phoenix.

Cette formule plaisait énormément aux généraux américains pour plusieurs raisons : 1) la tendance était à la réduction des effectifs et à la « jaunissement » des effectifs de la contre insurrection, 2) après le Tet 68 toute « l’infrastructure » Viet Cong avait immergé et permettait une contre attaque rapide et redoutable et 3) il était facile d’obtenir des budgets toujours plus conséquents lorsque une nouvelle opération était mise en branle. On notera que, dans une certaine mesure, cette transformation de la stratégie américaine/sud vietnamienne peut être rattaché aux changements de l’époque de Lattre après le désastre de la RC4 s’agissant de la première guerre d’Indochine.

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William Colby, responsable de l’opération Phoenix.

Le programme fut relativement efficace puisque l’on estime qu’en 1972 toutes les zones non frontalières (c’est à dire sans « sanctuaire » Viet Cong au Cambodge ou au Laos) étaient nettoyées. William Colby, responsable du programme, argua même que la période 68 – 72 fut la plus difficile pour le camp communiste qui multiplia les campagnes de propagande contre l’opération Phoenix et les assassinats ciblés sur les informateurs de Saigon. La CIA estime ainsi que lors de la période précitée 81 740 suspects furent neutralisés et 26 369 tués[9].

Malgré cette efficacité apparente, la campagne Phoenix constitue sans doute l’opération la plus controversée de la CIA, si ce n’est de l’ensemble des forces armées américaines. En effet aux méthodes d’infiltration et de fichages s’est rapidement couplés l’usage de la torture. Par ailleurs, sous certains aspects, l’opération Phoenix se résume parfois à une campagne d’assassinat ciblé, ce qui choqua aux Etats Unis.

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Robert Thompson en 1943 en Birmanie contre les troupes japonaises. Il se distingua au milieu des années 50 en réprimant la guérilla communiste en Indonésie et Malaisie.

Au delà des considérations morales dont je laisserai le lecteur seul juge, attachons nous à voir en quoi cette opération peut être considérée comme contre productive. La remarque la plus redondante depuis le début du programme émane de l’ex lieutenant colonel Tran Ngoc Chau : en accord avec la conception de Sir Robert Thompson dans Deafeating the Communist Insurgency, l’officier Sud Vietnamien avait braquer son attention certes sur la collecte d’information mais aussi et surtout sur la protection des populations civiles afin de les préserver des représailles communistes et de l’engrenage de la violence. Si sa méthode contre insurrectionnelle était également basée sur l’intimidation, la brutalité et l’assassinat (rappelons nous tout de même que c’est la guerre), il savait mieux que quiconque en tant qu’ancien Viet Minh l’aspect « guerre civile » qu’implique les insurrection communistes de type Maoïste[10]. Il critiquait donc en cela l’aspect uniquement répressif de la tactique américaine ne laissant pas de place à une solution politique viable et surtout ne rapportant aucun soutien populaire. Au fait des écrits contre insurrectionnels des officiers français comme Trinquier ou Galula[11], il compara l’opération Phoenix à la bataille d’Alger en 1957 qui fut une victoire militaire mais une impasse politique. Rappelons d’ailleurs que les officiels américains estimaient beaucoup les méthodes françaises en la matière et que certains n’ont pas caché l’inspiration qu’ils avaient tirée de l’école française[12].

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Le général Petraeus, chef d’état major américain en Afghanistan et en Irak a fait de Galula sa référence doctrinale pour la contre insurrection.

En bref plutôt que de « pacifier » définitivement la population, l’opération Phoenix plongea le sud du 17ème parallèle dans une guerre civile aggravée où très souvent la vengeance après un raid américain/sud-vietnamien ou une bombe Viet Cong tient lieu de motivation aux partisans des deux camps, bien avant toute considération idéologique.

Ajoutons par ailleurs que si cette nouvelle stratégie américaine reprend celle des milices Viet Cong afin de contrôler la population (comme les commandos français en leur temps), seul le camp Saïgon/Washington connut les remontrances des opinions publiques mondiales. Cette vision borgne de la réalité, dont nous avions déjà parlé à l’occasion de l’article  https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/ , est au delà même de la propagande communiste un problème intrinsèque aux démocraties de marché et à son système d’information. A des fins d’illustration étudions donc l’impact du cliché qui nous intéresse.

Quel a été son impact?

Afin d’expliciter les développements précédents, prenons donc l’exemple du premier intéressé : Nguyen Ngoc Loan, l’homme au revolver sur la photo.

Après la campagne de reprise de Saïgon, il est envoyé à Hué afin de soutenir la contre insurrection et surtout, étant natif de la ville, de rassembler les populations et d’assurer leur sécurité lors de la reconstruction de la ville.

A la fin de l’année il doit se faire amputer de la jambe gauche après avoir été fauché par une rafale de mitrailleuse lourde. Réformé, il tente d’entrer aux Etats Unis après la chute de Saïgon en 1975 mais subit une campagne en faveur de sa déportation. Devant la pression populaire, les services de l’immigration américains, plutôt en faveur de son renvoi dans un Vietnam communiste ou les camps de rééducation politique (voir pire) l’attendent, ont appelé le photographe Eddie Adams afin de le faire témoigner contre lui, ce qu’il ne fait pas à la surprise générale.

L’ex-policier vietnamien ouvre la pizzeria « Les Trois Continents » à Burke en Virginie et coule une vie paisible jusqu’à ce que son identité soit révélée en 1991 et que des menaces de mort commencent à affluer. Loan meurt des suites d’un cancer en 1998[13].

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Le général Loan et sa femme dans son établissement aux Etats Unis.

Pour reprendre les propos du photographe à propos du cliché qui a fait sa gloire : « Le général a tué le Viet Cong ; j’ai tué le général avec mon appareil. Les photographes restent l’arme la plus puissante au monde. Les gens les croient, mais les photographes mentent, même sans manipulation. Il n’existe que des demi-vérités. Ce que le photographe ne dit pas c’est « qu’auriez vous fait si vous étiez le général à ce moment et à cet endroit, en ce jour particulièrement mouvementé où vous capturez un homme dont on sait qu’il a tué plusieurs innocents et soldats américains ? »[14].

Tout est là.

La brutalité de la photo qui laisse apparaître un homme en uniforme exécuter sommairement un jeune homme en tenue civile sans explication du contexte (c’est à dire les assassinats ciblés dont il est l’auteur) fit de Loan un méchant iconique représentant la sauvagerie de la guerre du Vietnam et de l’insurgé une victime innocente alors que, comme toujours, les guerres ne sont jamais aussi manichéennes. Mais ça, la propagande de la « New Left » américaine ne s’en soucie guère, préférant, comme toujours, flatter les petits défauts de la condition humaine par le sensationnalisme et l’émotionnel.

Eddie Adams ira même jusqu’à regretter d’avoir pris cette photo[15].

duc un regard allemandJe ne détaillerai pas ici plus avant cette piste de réflexion étant donné qu’elle forme le principal axe de développement du livre de Uwe SIEMON-NETTO, Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965-1972), déjà chroniqué sur le blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/ .

Comme mon tableau de bord WordPress me souffle qu’au final peu de lecteurs cliquent sur les liens proposés, un résumé s’impose.

L’auteur expliquait que l’infusion culturelle de la gauche non marxiste/nouvelle gauche dans la société américaine, et particulièrement dans les médias, avait fabriqué une caste médiatique « d’experts profiteurs » s’écartant volontairement de la déontologie journalistique pour « prêcher, pontifier, menacer » alors même qu’il est établi qu’environ 70% des reporters de guerre occidentaux restaient confiner dans les villes. Ce serait, selon l’auteur, les raisons pour lesquelles la brutalité et la terreur communiste furent passées sous silence alors même que les procédés similaires dans le camp américain sont montés en épingle.

Dans l’édition de 2010, SIEMON-NETTO pousse la réflexion en ajoutant une autre raison à cette vision biaisée : les démocraties libérales qui garantissent un certain nombre de libertés publiques seront toujours en position de faiblesse d’un point de vue psychologique et symbolique lors d’une guerre du fait que l’opinion publique y joue rôle prépondérant comparé à des blocs idéologiques monolithiques ne garantissant pas la liberté d’expression (la guérilla communiste hier, le terrorisme islamique aujourd’hui).

[1] https://cherrieswriter.wordpress.com/2015/08/03/the-story-behind-the-famous-saigon-execution-photo/ et https://rarehistoricalphotos.com/saigon-execution-1968/

[2]https://rarehistoricalphotos.com/saigon-execution-1968/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/04/22/guerre-des-images-special-retrospective-pour-les-50-ans-de-loffensive-general-du-tet-1968/

[5] https://www.histoiredumonde.net/Chronologie-de-l-engagement-militaire-americain-au-Vietnam.html

[6] https://www.nytimes.com/2017/12/29/opinion/behind-the-phoenix-program.html

[7] https://www.nytimes.com/2017/12/29/opinion/behind-the-phoenix-program.html

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/04/15/charles-henry-de-pirey-vandenberghe-le-commando-des-tigres-noirs-indochine-1947-1952-indo-editions-2003/

[9] https://thevietnamwar.info/the-controversy-of-phoenix-program/

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[11] https://www.ttu.fr/david-galula-et-roger-trinquier-perceptions-croisees-de-la-contre-insurrection/

[12] Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, 2008

[13] http://100photos.time.com/photos/eddie-adams-saigon-execution

[14] https://rarehistoricalphotos.com/saigon-execution-1968/

[15] https://rarehistoricalphotos.com/saigon-execution-1968/

 

Fiche de lecture #7 – Alain Ruscio – Ho Chi Minh, Textes 1914 – 1969 – L’Harmattan – 1990.

L’auteur :

AlainRuscio
Alain Ruscio

           Alain Ruscio est un historien et chercheur indépendant né en 1947. Il concentre une grande partie de son travail sur l’Indochine coloniale et la première guerre d’Indochine, sujet de sa thèse d’Etat.

Sympathisant communiste de 1963 à 1991, il fut correspondant du journal l’Humanité au Vietnam et au Cambodge entre 1978 et 1980.

Il a publié de nombreux livres sur le sujet (Vivre au Vietnam en 1981, Vietnam, l’histoire, la terre, les hommes en 1989, Dien Bien Phu. Mythes et réalités, 1954-2004. Cinquante ans de passion française en 2005) ainsi que sur le thème coloniale (Amours coloniales. Aventures et fantasmes exotiques, de Claire de Duras à Georges Simenon en 1996 ou encore Nostalgérie. L’interminable histoire de l’OAS en 2015).

Alain Ruscio est à l’heure actuelle président du Centre d’Information et de Documentation sur le Vietnam contemporain (CID-Vietnam) qu’il a fondé en 1985 et sis à Montreuil. Le but de cette institution est de mettre à disposition du public un fond documentaire – le plus important d’Europe – en plusieurs langues concernant le Vietnam et son Histoire.

Le livre :

Ho chi minh            Le livre est un canevas de textes de natures très différentes (article, poème, déclaration, testament, etc…) et présentés dans un ordre chronologique permettant de suivre l’évolution du père de la nation vietnamienne.

            Les mises en contexte proposées par l’auteur permet une lecture aisée même pour ceux qui ne connaitraient rien de la vie d’Ho Chi Minh ou des deux premières guerres d’Indochine. L’ouvrage prend néanmoins toute sa valeur lorsque l’on connaît ces deux histoires et que les textes fonctionnent comme des balises représentant chacune une inflexion dans le cour du déroulement du temps.

En effet, comme le rappel l’auteur au début du livre un personnage comme Ho Chi Minh est extrêmement populaire à la fois pour l’ampleur de la tâche qu’il a entreprise depuis ses 19 ans mais aussi et surtout parce que rayonne autour de sa personnalité le frisson du mystère, la raison étant qu’il passa une grande partie de sa vie en exil et/ou clandestinité.

Il était pourtant devenu une véritable légende de son vivant, symbole anti-impérialiste dont le nom est scandé sur les campus français et américains, considéré comme un mélange entre Lénine – pour le côté marxiste – et Gandhi – pour le côté ascète nationaliste, représentant incontestable du « petit peuple » vietnamien tenant tête avec succès au géant américain.

Ce mélange de mystère/légende doublé par la politisation accrue des conflits vietnamiens ne permet guère de se faire une idée précise des détails de sa vie.

Revenir au texte semble alors nécessaire et ce d’autant plus que devant le recul de la doctrine Marxiste – Léniniste, le gouvernement vietnamien a mis en avant la doctrine de la « Pensée Ho Chi Minh » sans que celle ci ne soit jamais explicitée[1].

On découvre ainsi plusieurs facettes du personnage au travers de différents exercices de style très particuliers.

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Ho Chi Minh (au centre) lors sa formation au Komintern à Moscou en 1924.

Derrière le révolutionnaire « rouge, pur et dur », on trouve un homme pragmatique dont les interrogations doctrinales étaient en avance sur leur temps : comment articuler la théorie et la pratique du marxisme (Unité de la théorie et de la pratique, p.182)? Le combat révolutionnaire peut il faire l’économie d’une dimension éthique (Le révolutionnaire type, p.89 et Autocritique, p.121)? Le bureaucratisme est il une tare nécessaire, inséparable de l’étape initiale de la construction du socialisme (Corriger le style de travail, p.139) ? Le divorce avec la population ne guette-t-il pas à chaque instant un Parti Communiste au pouvoir ? C’est sans doute ce pragmatisme qui lui permettra, en pleine « ossification » doctrinale stalinienne, de déclarer qu’il n’appartenait pas aux pays dits « avancés » de guider les pays dits «arriérés »  et qu’il existait un communisme d’essence asiatique alors même que Joseph Staline, le même jour, déclarait l’exact contraire (Indochine, p.34). Les historiens se demandent d’ailleurs encore comment Ho Chi Minh passa outre les grandes purges staliniennes des années 30. De la même manière, longtemps considéré comme un « Tito asiatique » par Staline, Ho « à la volonté éclairée » n’obtiendra pas directement la reconnaissance par l’URSS de sa République Démocratique du Vietnam fondée après la déclaration d’indépendance du 2 septembre 1945 (p.112)[2], il lui faudra pour cela attendre l’impulsion de la Chine de Mao en 1949.

En rupture avec le passé idéalisé de son pays et de l’organisation mandarinale, plusieurs textes signés de la main d’Ho Chi Minh (notamment ses nombreux poèmes) témoigne néanmoins de son enracinement dans la tradition confucéenne et sa volonté de conserver la « substantifique moelle » de l’identité vietnamienne en y greffant l’idéologie bolchevique (Confucius,p.91 et Serment adressé à Tran Hung Dao[3],p.93) . Il n’a d’ailleurs jamais caché vouloir suivre Lénine en raison de son anticolonialisme (Lénine et les peuples d’Orient, p.66) ce qui fera dire à plusieurs commentateurs vietnamiens que soit il était persuadé de l’existence d’un « habitus[4] » transcivilisationnel soit il instrumentalisait le Léninisme dans le cadre anticolonial[5].

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Ho Chi Minh, alias Nguyen Ai Quoc, en 1919 à Paris.

Etant proche de la méthode anticoloniale de Phan Chu Trinh et Nguyen An Ninh[6], avec qui il rédigera les Revendications du peuple annamite (p.22)[7], il est certain de devoir se former « à la française» afin d’effectuer une critique interne au système colonial français sous forme journalistique dans le journal le Paria. Il est en cela parfaitement ancrée dans la société française métropolitaine et coloniale de l’époque (Rapport sur le Tonkin, l’Annam et la Cochinchine, p.69 et l’Indochine et le Pacifique, p.58), certains de ces pamphlets ou réponses à des membres du lobby colonial fleurant même bon le vocabulaire « titi parisien » digne d’un film d’Audiard (Ménagerie, p.44). Ho Chi Minh peut d’ailleurs être considéré comme étant à la pointe du combat anticolonial dans l’empire français puisque c’est sous son impulsion que fut fondée l’Union Intercoloniale (Manifeste de l’Union Intercoloniale, association des indigènes de toutes les colonies, p.42) et la Fédération générale des peuples opprimés (Manifeste de la Fédération générale des peuples opprimés, p.78), qui, bien que d’une efficacité relative et constituant des instruments de récupérations communistes, ont eu le mérite d’exister.

En corolaire à cet esprit anticolonial, Nguyen Ai Quoc fut également à la source de plusieurs écrits dans lesquels il témoigne à la fois d’un grand sens de l’organisation et d’une qualité pédagogique remarquable (voir Journalisme populaire, p.86 et Conseils aux cadres chargé de l’éducation des enfants, p.149 ou encore Conseils à la jeunesse, p.154). En plus d’avoir fondé le Paria, il est le maitre artisan de la création de l’association Thanh Nien chargée de former les cadres communistes vietnamiens à Canton. Il martèle ainsi de façon infatigable les tenants et les aboutissants de ses combats que cela soit à son peuple (Appel à la Nation, p.193), à ses cadres (Aux comités populaires du nord, du sud et du centre Vietnam, à tous les comité de province, de district et de commune, p.230 et Appel au Lendemain de la victoire de Dien Bien Phu, p.163), au président des Etats Unis avec lesquels son pays est en guerre (Réponse à Lyndon B. Johnson, président des Etats Unis, p.196) , aux peuples de France et des Etats Unis (Appel au peuple de France, p.135, Au peuple français, à l’occasion de Noel et du Nouvel An, p.151, et Lettre aux amis américains qui s’opposent à la guerre d’agression de l’impérialisme, p.205). Ajouté à son côté mandarin, à sa maitrise des langues (il parle français, anglais, évidemment vietnamien mais aussi russe et chinois), à sa dialectique performante issue de du Komintern et à son ascétisme, il maitrise toute les qualité d’un chef aussi bien sur le plan politique que militaire. On peut comprendre ainsi la foi des guerilleros communistes en la victoire rien qu’en lisant L’appel à la Nation (p.193) où transparait la tranquille et impressionnante certitude de la victoire finale malgré l’extrême violence des bombardements américains sur le Nord Vietnam lors de l’année 1966.

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Le Paria est le premier journal périodique entièrement rédigé par les sujets coloniaux français pour les sujets coloniaux français à une époque où Paris était « La Mecque » de l’anti impérialisme.

Il est heureux ensuite que l’auteur, qui a plusieurs fois manifesté sa sympathie pour le Marxisme-Léninisme et pour Ho Chi Minh[8], ait fourni certains textes montrant les difficultés du leader vietnamien et des crises que le régime dût affronter. Ainsi le voit on au prise avec l’immobilisme de la gauche française, qui bien que pavoisant sur la question coloniale, ne dépassera pas le stade du discours même une fois aux affaires (Lettre adressé au comité central du PCF, p.50, Message à MM.Bidault, Blum et Thorez, p.116). De la même façon a-t-il du mal à cacher les mauvais résultats de la réforme agraire (Rapport sur la réforme agraire, p.158) ou la difficulté pour le Vietnam de se positionner lorsque le conflit sino-soviétique s’amorce (Compte rendu de la visite de la délégation du gouvernement de la République démocratique du Vietnam en URSS et en Chine, p.172).

Ensuite, l’ensemble de ces qualités font apparaître dans certains textes l’humanité certaine d’un homme ayant le sens du tragique car sachant, par l’expérience de Phan Chu Trinh notamment[9], que le combat pour la fin de l’asservissement du Vietnam passerait par la violence (Collaborateurs, oui ! Esclaves, non !, p.123 et Réponse à une mère française, p.132). C’est d’ailleurs cette capacité à ne jamais tomber dans un manichéisme stérile et réducteur qui fit de la « diplomatie des peuples » une arme psychologique redoutable par l’influence des masses qui fit succomber la détermination guerrière du gouvernement français et américains[10].

Enfin, la lecture des Testaments d’Ho Chi Minh (version de 1968 publiée et retouchée par les instances du PCV, version de 1989 plus fidèle à la réalité et la version intégrale finalement publiée en 1992) montre à quel point l’homme était devenu un enjeu de politique intérieur malgré le fait que ses dernières année sur terre l’ont transformé en homme de paille ayant de moins en moins de pouvoir au sein du parti qu’il avait fondé et ce notamment sous l’influence du PC chinois et dès les années 50[11]. Ainsi, si les différences entre les différentes versions ne sauraient ici être intégralement exposé faute de place, on peut néanmoins signaler que dans son testament originel Ho Chi Minh souhaitait être incinéré et ses cendres dispersées dans les parties nord, centre et sud du Vietnam. Or aujourd’hui son corps repose dans un mausolée au centre de Hanoï à l’endroit même où il déclara l’indépendance.

mausolee
Le mausolée d’Ho Chi Minh sur la place Ba Dinh à Hanoï bien loin de la sobriété qu’avait souhaité le leader vietnamien de son vivant pour sa sépulture.

[1] http://fr.nhandan.com.vn/politique/editorial/item/2545971-etudier-et-suivre-la-pensee-la-morale-et-le-style-du-president-ho-chi-minh-l%E2%80%99ordre-venant-du-c%C5%93ur-de-chaque-vietnamien.html

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/09/02/actualite-declaration-dindependance-vietnamienne-que-sest-il-passe-le-2-septembre-1945/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/27/defi-30-jours-30-articles-30-tran-hung-dao-celui-qui-defit-les-armees-sino-mongoles-de-linvincible-kubilai-kahn/

[4] En sociologie, l’habitus est la manière d’être, l’ensemble des habitudes ou des comportements acquis par un individu, un groupe d’individus ou un groupe social. La connotation marxiste insiste sur le déterminisme matériel de ce phénomène.

[5] Brocheux Pierre. Trinh van Thao, Vietnam. Du confucianisme au communisme. Un essai d’itinéraire intellectuel . In: Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°32, octobre-décembre 1991. La Méditerranée. Affrontements et dialogues. pp. 118-119

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/10/15/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-chine-et-vietnam-sous-domination-dilemme-de-la-reforme-ou-du-conservatisme-con-2/

[7] Les revendications du Peuple Annamite est un corpus de demande adressé par les « 5 dragons de Paris » au gouvernement français devant les délégations des autres puissances occidentales lors de la conférence de Versailles en 1919.

[8] https://fr.vietnamplus.vn/lhistorien-ruscio-apprecie-la-pensee-de-ho-chi-minh/12380.vnp

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/10/15/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-chine-et-vietnam-sous-domination-dilemme-de-la-reforme-ou-du-conservatisme-con-2/

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/ma-famille-mes-amis-et-mon-pays-memoires-nguyen-thi-binh/

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/celine-marange-le-communisme-vietnamien-1919-1991-construction-dun-etat-nation-entre-moscou-et-pekin/

Raffinement macabre III – Les bombes à sous munitions : la seconde guerre d’Indochine continue au Laos.

Lors des opérations de bombardements massifs durant la seconde guerre d’Indochine un type de bombe, bien que préexistant, connu une utilisation alors inédite : la bombe à sous munitions (BASM), qui, comme l’agent Orange[1], ancre encore mortellement le conflit dans l’actualité des populations civiles de la région.

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Vu en coupe d’une bombe à fragmentation. L’explosion de la charge principale libère les éléments métalliques non explosifs contenus dans la bombe. Ce type de bombe existe depuis 1803.

           Une petite précision s’impose d’entrée : le vocable « bombe à fragmentation » est très souvent utilisé à tort pour désigner les bombes dont le présent article traite.

En effet la « bombe à fragmentation » désigne une bombe dite « unitaire » – d’un seul tenant – remplie d’éléments métalliques. Elle est censée exploser avant de toucher le sol afin de projeter par son explosion les petits projectiles meurtriers censés « neutraliser » les ennemis à la manière d’une bombe « shrapnel ». Elle sert principalement pour la dispersion ou l’anéantissement d’une vague massive de fantassins lors d’un assaut.

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Schéma explicatif du fonctionnement d’une BASM

La « bombe à sous munition », quant à elle, se compose d’un projectile majeur – dit «container » ou « bombe mère » – remplie de plusieurs munitions (souvent explosives) se dispersant avant que la bombe mère ne touche le sol. Cette capacité à disperser des explosifs sur un large périmètre permet d’exécuter « une frappe de zone » lorsqu’on ne sait pas vraiment où se trouve la cible[2].

Cette distinction est capitale dans le sens où les BASM, bien qu’utilisé entre 1964 en 1973 par les américains, produisent moins de conséquences humanitaires sur le long terme que les bombes à sous munition (dégâts collatéraux sur les civils avant et après le conflit). En effet beaucoup de sous-bombes défectueuses peuvent rester longtemps sous terre (comme nous le verrons plus tard).

Utilisées pour la première fois par l’Allemagne nazi lors du bombardement du port britannique de Grimsby, la technologie des BASM a été reprise par toutes les nations fabricantes d’armes pour sa grande force de frappe. Elles ne seront utilisées que très timidement lors des années 50 et du début des années 60 pour être utilisées massivement lors de la guerre du Vietnam, dont elles deviendront d’ailleurs un triste symbole[3].

piste Ho Chi Minh
Tracé de la piste Ho Chi Minh. On constate que celle ci empiète largement sur le Sud du Laos.

            En effet, ayant la spécificité d’ « arroser large » et de créer un « tapis de bombes », la BASM sembla être une arme tout indiquée pour combattre une guérilla communiste insaisissable dans la jungle indochinoise. Espérant ainsi pallier le manque de visibilité et de précision des bombardements dans l’épaisse forêt, les BASM furent utilisées pour détruires les maquis ou concentrations « Viêt Công » mais aussi pour couper les lignes logistiques communistes, en tête desquelles la légendaire piste Ho Chi Minh. A noter que ces bombes furent également utilisées lors des bombardements du Nord Vietnam mais dans une moindre mesure.

            Avec le napalm, le phosphore blanc et les défoliants, les bombes à fragmentations attisèrent l’impopularité de la guerre au Vietnam aussi bien aux Etat Unis qu’en dehors.

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BASM quasi intacte au Laos. Si les enfants sont particulièrement victimes de ce type d’arme c’est parce qu’en plus de l’insouciance les sous munitions ressemblent bien souvent à des balles. 

            En effet le principe même de la BASM, par la dispersion des sous munitions, induit nécessairement une augmentation d’une part des risques de toucher des non belligérants (notamment en milieu urbain) et d’autres part de la dangerosité des sous munitions tomber au sol sans exploser. C’est ce dernier aspect qui est particulièrement central dans le sens où la création de véritables champs de mines dans des zones habitables peut toucher durement des populations civiles bien des années après les conflits. A vrai dire cette comparaison est même erronée puisque les mines sont bien plus faciles à détecter, bien moins meurtrières et que, contrairement aux sous munitions, elles sont prévues pour être désamorcées. Il faut également ajouter que les pays infestés de sous munitions sont pénalisés par divers biais : coût social de la prise en charge des victimes, obstacles au retour des populations et à l’intervention de l’assistance humanitaire, frein à la reconstruction des infrastructure et au développement économique, notamment dans le secteur agricole.

            Le Laos est en cela emblématique.

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La plaine des Jarres au Laos. Elle a representé un objectif central lors de la seconde guerre d’Indochine dans le sens où elle était très proche du Nord Vietnam et que sa position centrale en faisant un atout stratégique considérable pour qui la maitrisait.

           Ainsi, voulant couper le ravitaillement venant du Nord Vietnam, les américains pilonnèrent les chemins – aussitôt détruits, aussitôt reconstruits – de la piste Ho Chi Minh et ciblèrent également la plaine des Jarres où se trouvaient des concentrations Viêt Cong et Pathet Lao (pendant laotien de la guérilla communiste vietnamienne). Selon un rapport de l’Institut des Nations Unies pour la Recherche sur le Désarmement (UNIDIR en anglais)[4], 270 millions de sous munitions auraient ainsi été larguées sur le Sud du Laos entre 1965 et 1973. Pour bien vous représenter l’intensité de ces bombardements je vous conseille de consulter la vidéo représentant ceux ci années par années sur le site suivant : http://www.midilibre.fr/2014/03/28/guerre-du-laos-64-73-l-incroyable-carte-dynamique-des-bombardements,840933.php . Selon ce même rapport, 30% à 40% de ces munitions n’auraient pas explosés – soit environ 80 millions d’unités – en raison à la fois de la faible fiabilité des munitions d’alors et du caractère très meuble de la terre dans la jungle tropicale. A noter que de façon général le Laos détient le triste record du pays le plus bombardé au monde (par habitant).

            Toujours selon cette même étude, 12 000 accidents dus aux munitions non explosées ont été recensés entre 1973 et 1997 au Laos, la moitié concerne les sous munitions et 57% de ces victimes sont des enfants. Depuis on compte quelques dizaines de victimes chaque année (avec un pic de 300 en 2008, le dernier chiffre disponible étant celui de l’année 2015 : 46). Il faut savoir qu’au Laos un commerce de ferraille issue de ces sous munitions s’est mis en place avec –ironie de l’Histoire – des hommes d’affaires vietnamiens. Ainsi, plutôt que de contacter les autorités compétentes, beaucoup de familles laotiennes préfèrent traiter les bombes par elles mêmes, engendrant de fait des accidents mortels. Selon l’Unicef, 70% des familles laotiennes habitants dans les zones infestées se livreraient à ce commerce pour subvenir à leurs besoins[5], les bombes rendant l’exploitation agricole dangereuse.

            Afin de palier à cette situation, les Etats Unis ont versé l’équivalent de 100 millions de dollars pour le déminage du Laos et pour l’indemnisation des victimes depuis la normalisation des relations entre les deux pays en 1995. Longtemps jugée très insuffisante, cette aide s’est vue largement rehaussée lors de la visite de l’ex président Barack Obama le 6 septembre 2016, puisque celui ci a débloqué une enveloppe de 90 millions de dollars sur 3 ans[6]. A noter qu’il fut le premier président américain à se rendre au Laos depuis la fin du deuxième conflit Indochinois.

U.S. President Barack Obama is welcome by Laos President Bounnhang Vorachith at the Presidential Palace in Viantiene
Barack Obama et son homologue laotien Bounnhang Vorachit, le 6 septembre 2016.

            Depuis 2012, le déminage du sous sol laotien est confié à l’entreprise américaine Halo d’abord dans la province de Savannakhet pour être certainement étendu dans le cour de cette année. Environ 3 000 000 m2 de terres ont été « nettoyées » de près de 25 000 engins explosifs[7]. A noter qu’une enquête nationale laotienne a révélé qu’il faudrait certainement 3000 ans pour déminer la totalité du pays[8].

halo déminage
Une opération de déminage par la société Halo au Laos.

            Devenu symbole de la cause, le Laos a accueilli la rencontre des 30 états ayant ratifié la convention internationale sur l’interdiction des armes à sous-munitions (ci après la Convention) lors de son entrée en vigueur le 1er Aout 2010.

            La dite convention a été impulsée par la Norvège et l’Irlande à la suite de l’utilisation massive de ces armes par Israël sur le Liban en aout 2006, 200 victimes civiles avait été a déplorées suite au cessez le feu. Le Centre de Coordination de Lutte Antimine des Nations Unies avait rapporté que le cas du Liban surprenait par la densité de sous munitions (4 millions de bombes en 34 jours de conflits, dont une grande majorité dans les dernières 72 heures) retrouvées en milieu urbain et la haute dangerosité de cette situation (par rapport à deux autres cas majeurs : le Kosovo en 1999 et l’Irak en 2003).

En février 2007 a commencé le « processus d’Oslo » qui aboutit, après quelques conférences préparatoires, a l’adoption par les 107 états parties aux négociations de la Convention lors de la conférence de Dublin en mai 2008. Depuis 119 pays ont signés la Convention et 101 l’ont ratifié à l’heure actuelle[9]. La France a ratifié la Convention le 25 septembre 2009 et a déjà bien avancé s’agissant de la destruction de son arsenal[10]. On notera que si la Convention présente une avancée certaine dans le domaine humanitaire, la non participation de quelques états clés aux négociations réduit nettement sa portée, on trouve : les Etats Unis, Israël, la Russie, l’Inde, le Brésil, la Chine et même le Vietnam. De la même façon plusieurs états parties (Australie, Canada, Royaume Uni notamment) ont proposé d’édulcorer l’interdiction absolue de l’usage des BASM par des considérations techniques (notamment de « fiabilité » des sous munitions) lors de la première conférence suite à l’entrée en vigueur de la Convention sis à Dubrovnik (Croatie) en 2015[11].

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Carte représentant les pays ayant ratifiés la Convention.

Concrètement, la Convention prévoit l’interdiction de l’utilisation, de la production et du stockage des BASM – entrainant une obligation de destruction des stocks dans un délai de 3 ans après ratification pour les états parties -, l’assistance aux victimes, la coopération internationale des états parties, une obligation de « nettoyage des zones infestées et une obligation de rendre compte de la conformité du pays avec la Convention auprès de l’UNIDIR[12].

Les dernières utilisation attestées de BASM sont les suivantes : utilisation au Yémen par l’Arabie Saoudite, en Ukraine par les deux factions combattantes en présence, en Lybie, au Soudan et en Syrie.

Pour plus d’informations je vous recommande :

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/

[2] https://www.senat.fr/rap/r06-118/r06-118_mono.html#toc16

[3] https://www.gichd.org/fileadmin/GICHD-resources/rec-documents/Guide-Armes-Sous-Munitions-Juin2009-fr.pdf , p.18.

[4] Cluster Munitions in Albania and Lao PDR – The Humanitarian and Socio-Economic Impact – UNIDIR – 2006

[5] Unicef, La situation des enfants dans le monde 2005, 2005

[6] https://www.halotrust.org/media-centre/news/us-pledges-90m-for-cluster-bomb-clearance-in-laos/

[7] https://www.halotrust.org/where-we-work/south-asia/laos/

[8] https://www.youtube.com/watch?v=A6hCf9tBjP8

[9] http://www.stopclustermunitions.org/en-gb/the-treaty/treaty-status.aspx

[10] http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/desarmement-et-non-proliferation/la-france-et-l-elimination-des-armes-a-sous-munitions/

[11] https://www.hrw.org/fr/news/2015/09/03/des-armes-sous-munitions-ont-ete-utilisees-dans-cinq-pays-ce-jour-en-2015

[12] http://www.stopclustermunitions.org/en-gb/the-treaty/treaty-obligations/stockpile-destruction.aspx

Divers/ Poudières en MDC – Le Vietnam, là ou s’accrochent les empires : « île monde » eurasiatique contre thalassocratie dans la théorie globale du « Grand Jeu ».

Afin de clore la série d’articles concernant les litiges territoriaux impliquant Hanoï en MDC, je souhaiterai inscrire ces événements contemporains dans une trame historique plus longue plaçant le Vietnam au centre d’une opposition entre les forces continentales et maritimes : le « Grand Jeu ». A des fins didactiques, le développement de cet article suivra le plan suivant : I) Définition de la théorie du « Grand Jeu », II) son application particulière sur l’histoire du Vietnam..

I) Qu’est ce que le « Grand Jeu » ? 

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Le « fardeau de l’homme blanc », dans la vision coloniale la race blanche devait amener les autres à la civilisation.

On doit l’expression au poète britannique Rudyard Kipling (1865-1936) – auteur du magnifique poème Si … tu seras un homme mon fils mais également père du « White man burden » (« Le fardeau de l’homme blanc »), pendant britannique de la « mission civilisatrice » de Jules Ferry – lorsqu’il décrit les luttes d’influences au Moyen Orient et en Asie centrale entre la Russie d’une part et l’Angleterre et la France d’autre part. Des luttes qui atteindront leurs paroxysmes lors de la guerre de Crimée de 1856, lorsque Paris et Londres estimeront que Moscou nourrit de bien trop grandes ambitions dans le dépeçage de l’empire Ottoman, déjà engagé dans un déclin irrémédiable. La notion est alors très romanesque puisqu’elle mêle l’Orient mystérieux et ses richesses (soies, tapis persans, encens, épices, etc…), les courses à l’exploration des aventuriers intrépides, les intrigues militaires et diplomatiques des espions.

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Halford Mackinder

Toute littéraire qu’elle fut à l’origine, cette conception va largement influencer un des pionniers de la géopolitique mondiale : le britannique Halford Mackinder (1861- 1947). En accord avec les idées de son temps, il est persuadé de la supériorité raciale anglo-saxonne dont il explique la domination par le contrôle des Mers face à une « île monde » divisée. En effet, professeur de géographie à l’université d’Oxford, il se distingue de ses confrères en prônant une vision polaire de la planète. Ainsi projetée, notre Terre offre la vision d’une île géante au centre – le « Heartland », composée de l’Afrique et de l’Eurasie et représentant 2/12ème de la surface du globe – entourée d’un unique océan – 9/12ème du globe – accueillant des îles périphériques moindres – Australie, les Amériques représentant 1/12 ème de la surface terrestre.

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La projection du monde selon la vision de Mackinder. Projeté ainsi on comprend mieux l’opposition de l’île monde entourée des océans extérieurs et des îles périphériques.

Par l’analyse de la constance anglaise à briser toute puissance hégémonique en Europe (Habsbourg, Napoléon, Reich Nazi) et des déferlantes barbares nomades provenant des steppes d’Europe Orientale et d’Asie centrale (Huns et Mongoles notamment), il synthétise un principe qui lui servira de devise : « qui tient l’Europe orientale tient le heartland, qui tient le heartland domine l’île mondiale, qui domine l’île mondiale domine le monde ». Partant, il préconise dans le cadre de la domination mondiale anglaise l’hégémonie maritime et la division du Heartland. Il est en cela l’inspirateur direct de la doctrine « Thalassocratique » de l’amiral américain Mac Mahan auquel nous avons déjà pu nous intéresser[1].

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Nicholas Spykman

          Cette théorie est enrichie par un des disciples de Mackinder : l’Américain Nicholas Spykman. Il reprend les thèses de son « maître » et s’il conserve intact la théorie de domination des Mers, il enrichit la conception originelle en introduisant la notion de « Rimland ». Cette dernière désigne un croissant territorial comprenant l’Europe, le Moyen Orient, le sous continent indien et les bordures littorales extrêmes orientales et enserrant le Heartland. Pour lui c’est dans cette zone que le rapport de force se définit, aussi est il nécessaire pour les forces thallassocratiques excentrées de nouer des alliances ou de contrôler les pays de cette zone pour réduire l’influence du Heartland.

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Le monde selon Nicholas Spykman.

            Par la suite cette thèse du grand jeu a été généralisée par nombre de conseillers américains à la défense, les deux plus éminents étant Kissinger (conseiller spécial de Nixon) et feu Brezinski (ancien conseiller spécial de Carter). C’est d’ailleurs ce dernier qui a posé noir sur blanc dans Le grand échiquier : « Il est impératif qu’aucune puissance eurasienne concurrente capable de dominer l’Eurasie ne puisse émerger et ainsi contester l’Amérique ». Evidemment, devant cette explication on ne peut plus clair de la stratégie américaine, les rivaux russes et chinois réagissent par la poursuite de projets commun afin de tenir en échec les intrigues américaines.

            De ce fait, c’est par ce prisme du « Grand Jeu » qu’il faut comprendre les événements géostratégiques mondiaux depuis la fin de la guerre froide. En plus de battre en brèche l’indigence et/ou la propagande des « experts » médiatiques, il permet de comprendre les articulations des deux axes en opposition : un axe Washington – Tel Aviv – Riyad – Union Européenne (ou plutôt OTAN) contre l’axe Pékin – Moscou – Téhéran. Guerres du Golfe de 1991 et 2003, guerre de Tchétchénie, guerre du Kosovo de 1999, intervention américaine en Afghanistan, guerre de Géorgie de 2008, isolement de l’Iran, « révolutions colorées » des années 2000, coupures de gaz répétées entre la Russie et l’Europe, mise en place de l’Organisation de Coopération de Shanghai, discours des néo-conservateurs américains sur la « nouvelle Europe », « guerre fraîche » entre Moscou et Washington, crise ukrainienne de 2014, « printemps arabes », guerre civile en Syrie, coup d’Etat au Brésil, déstabilisation du Venezuela, etc. toutes ces péripéties dérivent de l’application du « Grand Jeu ».

            A noter par ailleurs que les milles et une richesse de l’île monde ont changé de nature et que l’Asie Centrale, la zone de la Mer Caspienne notamment, est riche en hydrocarbure.

Mais plus important que l’accès direct à ces ressources, c’est leur acheminement qui est central dans la question stratégique. On parle même de « géopolitique des pipelines » dans le sens où ceux ci matérialise les objectifs stratégiques du promoteur[2]. En ce sens on assiste à la concurrence des projets de gazoduc américain –contournant la Russie et permettant le contrôle de l’approvisionnement énergétique des « alliés » européens – et le projet Russe, mis en difficulté par la guerre civile en Syrie et les troubles en Turquie.

Malgré la complexification du monde multipolaire et l’émergence d’acteurs indispensables, il semble bien que ce soit la Chine qui tire son épingle du jeu avec son projet de « nouvelle route de la soie »[3], à condition que celui ci aboutisse.

Si le sujet vous intéresse je vous conseille l’excellent blog de Christian Greiling dédié à la question : http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2015/06/le-grand-jeu-cadre-theorique.html ainsi qu’un de ses articles pour la revue Conflits : http://www.revueconflits.com/le-nouveau-grand-jeu-bonus/

Mais resserrons la focale sur le Vietnam.

 II) L’influence de la théorie du « Grand Jeu » sur l’histoire vietnamienne.

Dans le cadre théorique du « Grand Jeu », il convient d’apporter quelques précisions d’ordres géographiques sur le Vietnam.

Le pays est situé dans à l’extrême Est de l’ « île monde » eurasiatique. Il se distingue par la longueur de sa frontière maritime (3260km) et sa forme en « S » s’étirant sur 1650 km du Nord au Sud. Coincé entre la MDC du Sud et la cordillère annamitique, il est en cela un « balcon sur le pacifique » dont le coefficient de maritimité (ratio côtes/superficies terrestres) est comparable à celui de l’état insulaire malaisien.

Cette influence maritime place une part importante des enjeux économiques vietnamiens vers la mer : la pêche représente 7% du PNB et 4,5millions d’emplois et l’exploitation du pétrole off-shore pèse pour un quart du budget de l’Etat et 24% du PNB du pays.

Malgré ce patrimoine maritime, le pays souffre d’une certaine carence structurelle (surcapacité des infrastructures) l’empêchant de s’insérer de manière optimale dans le trafic mondial des containers[4].

En dépit de son caractère maritime le pays est cependant attelé à l’île monde pour trois raisons relativement simples : 1) la MDC du Sud est une mer semi fermée suffisamment poissonneuse pour ne pas avoir à pratiquer la pêche hauturière, 2) l’invasion puis la menace constante de la Chine, la Nam Tien et les guerres civiles ont constamment maintenu l’attention des gouvernements vietnamiens sur le continent[5], 3) la façon dont les Vietnamiens se représentent leur pays à l’âge pré colonial est calqué sur la vision chinoise se considérant elle même comme une puissance terrestre[6]. Dans la vison de Spykman, le Vietnam est un état faisant partie du Rimland, c’est à dire un état à désolidariser des pays du Heartland, ici la Chine.

Ainsi, bien jouissant d’une indépendance relative du fait des liens de vassalité plus ou moins lâche avec son grand voisin du Nord, le Dai Viet ne sort de la sphère d’influence du Heartland qu’à partir du moment où la France, alors puissance thallassocratique, arrache le pays de force après que les deux guerres de l’opium aient ouvert à coup de canon les portes de la Chine. Nous avons déjà pu le voir, la présence française sur la péninsule indochinoise est à la fois le fait d’une œuvre évangélisatrice relativement ancienne mais également parce que le Vietnam, par la longueur de sa côte, fournit une excellente « tête de pont » pour la France dans le but d’accéder aux richesses extrêmes orientales[7]. Dans le même ordre d’idée, la colonie indochinoise est industrielle et vue comme une pourvoyeuse de matière première à la métropole excentrée.

Or c’est précisément cet éloignement entre les extrêmes Ouest et Est de l’île monde qui va faire de l’Indochine Française la seule colonie de l’Empire à être du côté Vichyste durant la totalité de la seconde guerre mondiale. Le chaos que provoqua le départ des Japonais sera dès lors favorable au développement de l’influence soviétique – l’URSS étant alors la quintessence du Heartland en regroupant la Russie et les républiques turcophones d’Asie centrale – et chinoise (à travers le PCC). Le Viet Minh étant la seule formation politique à avoir les moyens de proclamer l’indépendance puis de l’obtenir par les armes, le rapport de force en place s’aligne sur la logique de la guerre froide opposant les communismes soviétiques puis chinois à la puissance coloniale d’outre mer française ainsi qu’aux Etats Unis, nouvel hégémon thallassocratique depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. A noter que dès 1950 l’influence (le contrôle ?) des communistes chinois sur leurs homologues vietnamiens était déjà décisive.

            Cette vision est largement renforcée par les doctrines stratégiques américaines de « Containment » et de « Roll Back »[8], censées contenir l’émergence communisme venue du centre du Heartland. Sur le théâtre Sud asiatique, cela correspond en fait à la mise en place de l’ASEAN en 1967. Cette organisation représente quasi parfaitement l’opposition terre/mer dans le sens où elle compte un pays continental pour quatre pays insulaire (Thaïlande contre Malaisie, Indonésie, Philipines, Singapour), le tout s’opposant à la péninsule indochinoise sous menace communiste.

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L’opposition entre l’ours soviétique et l’oncle Sam durant la seconde guerre mondiale. Le premier s’étend du continent vers les mers tandis que le second tente de le repousser dans le sens inverse

            Ayant financé la défaite française (plus de la moitié du budget de guerre à partir de 1954), les Américains pensaient avoir stabilisé le partage Heartland/Thallassocratie au Vietnam avec les Accords de Genève partageant le pays en deux (et ce en même temps que la Corée dont la question n’était toujours pas réglée). Mais c’était sans compter sur les hommes d’Ho Chi Minh dont le mot « unité » avait été l’un des maitres mots contre les Français.

            Au final la seconde guerre d’Indochine verra le retrait américain et l’unification du pays sous la coupe du Nord Vietnam sous influence chinoise et soviétique. Mais celle ci aura aussi eu un effet indirect : la préparation de la troisième guerre d’Indochine qui signera la fracture irrémédiable du bloc communiste mais également la division du Heartland. En effet l’intervention américaine au Cambodge en 1970 ainsi que le rapprochement entre Washington et Pékin sur fond de tensions sino – soviétiques en 1972 provoquera l’accès au pouvoir des Khmers Rouges alliés de la Chine Popualires. Il faudra attendre 1979 pour que l’habileté de Kissinger transforme une défaite américaine traumatisante en une victoire diplomatique déchirant le camp socialiste et maintenant le Viêtnam sur le pied de guerre jusqu’en 1991. Certains estiment d’ailleurs que le « délai raisonnable » évoqué par Nixon lorsqu’il avait promis le retrait des GIs lors de l’élection présidentiel de 1969 a correspondu au temps nécessaire à la mise en place de la diplomatie américaine pour transformer le théâtre Indochinois en champs de bataille entre les deux géants marxiste-léniniste[9]. Allié à Moscou, le Vietnam reste donc rattaché à une puissance du Heratland.

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Mao Tse Toung rencontre Richard Nixon à Pékin en 1972.

            La situation changera lors de l’effondrement de l’URSS. Le Vietnam isolé doit se trouver de nouveaux partenaires diplomatiques. Cet état de nécessité allié à la préoccupation pour les régimes marxistes – léninistes vietnamiens et chinois aboutirent à la réunion de durant laquelle les PC des deux états se sont entendus pour un soutien mutuel afin de survivre à la fin de l’ère soviétique. De fait l’ouverture du marché vietnamien aux produits chinois ainsi que l’entente des deux PC pour se maintenir au pouvoir implique indubitablement le retour d’un certain lien de vassalité entre les deux pays : le Vietnam est rattaché à un Heartland que l’on peut qualifier d’unifier autour du partenariat russo-chinois matérialisé par l’organisation de coopération de Shangaï (qui a même réussi à inclure l’Inde récemment).

            De fait, Hanoï subit, comme nombre de ses voisins du Sud Est asiatique, le pouvoir d’attraction chinois (le revirement le plus impressionnant étant celui du président Duterte aux Philipines) en passe d’être facteur d’unité en Eurasie et ce notamment par l’initiative One Belt One Road (nouvelle route de la Soie). Couplé avec le retrait américain (échec du traité transpacifique et retrait américain de l’APEC), la situation internationale montre un reflux des forces thallassocratiques face à l’ « île monde » et ce à tel point que les forces continentales se jettent à l’assaut des mers.

            Au final, après la parenthèse tallassocratique française puis américaine qui détacha le Vietnam de l’influence chinoise et donc du Heratland, il semble que le pays soit aujourd’hui contraint par les règles du Grand Jeu à rejoindre l’unité eurasiatique.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[2] https://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RIS_065_0051

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/08/actualite-quelle-place-pour-le-vietnam-dans-le-projet-chinois-de-nouvelle-route-de-la-soie/

[4] Nathalie Fau, La maritimisation de l’économie vietnamienne : un facteur exarcerbant entre le Vietnam et la Chine en mer de Chine méridionale ?, dans : Hérodote 2ème trimestre 2015, n°157, « les enjeux géopolitiques du vietnam », p.43.

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/18/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-leffondrement-de-la-chine-e/

[8] Le « Containment » est une stratégie politique américaine mise en place en 1947 et visant à stopper l’extension de la zone d’influence soviétique après la seconde guerre mondiale.

Le « Roll back » est une doctrine politique américaine mise au point par Eisenhower à partir de 1952 visant, après l’avoir contenu, à refouler le communisme.

[9]https://www.cairn.info/revue-relations-internationales-2008-3-page-53.htm et http://yetiblog.org/index.php?post/2470

Poudrières en Mer De Chine X – Et voilà les Français…

Ambiance musicale : No Toku Here – Chant du Régiment d’Infanterie de Marine du Pacifique ( https://www.youtube.com/watch?v=YTNMtf_tb9g ) et 3 matelots – Renaud (https://www.youtube.com/watch?v=KEaFfZ1cv4o).

            Le 5 juin 2016 le ministre de la défense français, Jean Yves Le Drian, appelait de ses vœux lors du forum Shangri- La Dialogue à Singapour la mise en commun des moyens de défense aéronavale des nations européennes dans le but d’afficher une présence visible et régulière dans la zone de la MDC du Sud afin de veiller aux libertés de circulation garantie par le droit international (contenue notamment dans la Convention des Nations Unies sur les Droits de la Mer ou CNUDM ou Convention de Montego Bay[1], intégralité du discours sur le site de l’ambassade de France à Singapour[2]).

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L’ancien ministre de la Défense (et actuel ministre des affaires étrangères), Jean Yves Le Drian, lors de son intervention au forum Shangri-La Dialogue à Singapour.

            Si la aucun pays n’est cité, il paraît clair qu’il est fait directement référence aux différents litiges territoriaux en MDC et ce du fait notamment que Pékin revendique de 90% de l’espace maritime en question (la fameuse « langue de bœuf » ou « ligne à neuf traits »[3]). Si la justice internationale n’avait pas encore invalidé ces revendications[4], il est certain que les propos du ministre français s’inscrivent dans la logique d’isolement de la puissance chinoise promue notamment par les Etats Unis.

            Mais quelle est la véritable portée de cette déclaration et de quels moyens disposent la France si loin de la métropole ?

            Pour répondre à cette question il faut préciser la nature des intérêts français dans la zone (I), étudier l’impact de cette déclaration dans le concert des nations et dans le contexte des litiges en MDC (II) pour finir sur la quasi impossibilité d’un engagement européen dans la zone (III).

I) Quels intérêts pour la France ?

La France est, de part ses territoires d’outre mer, une nation indo (La Réunion, Mayotte, Kerguelen) –pacifique (Polynésie Française, Nouvelle Calédonie, Wallis et Futuna) riveraine de la MDC. Ces territoires abritent environ 1 500 000 ressortissants français. Nous avons déjà établie dans un article précédent que la stratégie chinoise consistait à sortir de la MDC en franchissant les 2 lignes d’îles afin d’accéder à l’Océan Pacifique à la fois pour s’assurer des contrôles des routes commerciales nécessaires à son développement mais aussi pour être en mesure de placer son rival américain à portée de ses sous marins lanceurs d’engins (éventuellement nucléaire)[5]. Par ailleurs « le collier de perle » mis en place par la Chine dans l’océan Indien place les facilités stratégiques aéronavales chinoises proches des territoires français, pouvant donc augurer une menace en cas d’opposition diplomatique. Dès lors ce face à face sur le Pacifique peut directement toucher la souveraineté française en outre mer.

De plus, la France est un des grandes bénéficiaires des droits que reconnaît la CNUDM dans le sens où celle ci permet à Paris de jouir de la seconde plus grande ZEE du monde juste derrière les Etats Unis. Or 62% de ces 11 millions de kilomètres carrés se situent dans le Pacifique. Partant, le mépris de Pékin pour les termes de la CNUDM et leur interprétation associé à l’attitude de « provocation calibrée » de la Chine est potentiellement menaçant pour la sécurité de la zone en ce que l’état de droit international institué par la Convention de Montego Bay se retrouve fragilisé. Ainsi Le Drian a t’il signalé les angoisses de la France quant à la possibilité pour certaines zones maritimes de devenir instable en cas de remise en cause de la CNUDM (en Arctique et en Méditerranée notamment[6]).

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Carte présentant les départements et territoires français d’outre mer ainsi que les zones économiques exclusive y étant attachées.

Ensuite, l’argument censé rassembler les nations européennes derrières la France mêle le droit international et la défense d’un intérêt commun à toutes les nations européennes : la nécessité de maintenir le droit international de libre circulation dans le corridor commercial maritime le plus important au monde actuellement[7]. Il s’agit dans les faits de garantir les intérêts commerciaux des principales nations européennes en terme d’accès aux produits manufacturés – provenant à 90% de la zone Asie Pacifique – afin d’éviter un éventuel monopole chinois pouvant devenir un levier de pression décisif pour Pékin.

Cette défense manifeste des intérêts européens peut également se doubler en ce que le respect des principes internationaux en terme de droit fondamentaux est un engagement de la France et de l’intégralité des pays membres de l’Union Européenne.

Enfin il faut garder en tête que la France est le 4ème pays exportateur d’armes au monde[8], l’année 2016 étant l’année de tous les records (20 milliards d’euros en 2016 après avoir déjà battu le record historique de 2015[9]), et ce autant au niveau qualitatif (capacité de rivaliser avec les Russes et les Américains en terme de technologie) que quantitatif. Partant, la course aux armements qui se joue actuellement en Asie orientale représente un marché très porteur pour le complexe militaro industriel français. On notera d’ailleurs que, paradoxalement, Pékin est le deuxième client des vendeurs de canon français malgré l’embargo américano-européen mis en place après les incidents de la place Tienanmen en 1989[10].

La prise de position du ministre français de la défense peut donc être sujet à différents niveaux de lecture selon les intérêts pris en compte. Mais quelle est la portée de cette déclaration ? Quels sont les moyens de la France pour arriver à cette fin ?

II) Un impact militaire limité mais une influence diplomatique certaine.

Dans les faits, le discours de l’ex ministre de la défense (et actuel ministre des affaires étrangères) précise qu’il s’agit pour la France d’augmenter la cadence des patrouilles (plus de 3 par an) mais également de multiplier les exercices navals.

A la lumière de ces propos, la première question qui se pose est de savoir de quels moyens militaires directs dispose la République française pour patrouiller et faire respecter le droit international en MDC.

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Insigne du Régiment d’Infanterie de Marine du Pacifique (RIMap)

Actuellement les territoires d’outre-mer Indo-pacifique de la France mobilisent en permanence et au total 8 000 militaires (dont 3000 dans la zone Pacifique) répartis entre l’infanterie de marine, 2 frégates de surveillance, 4 navires de patrouilles, 2 navires multi mission, 5 avions de surveillance maritime, 4 transport de troupes tactiques, une dizaine d’hélicoptère d’attaques[11].

Même si l’on rajoute les réserves de la Marine Nationale[12], force est de constater que, malgré l’avantage qualitatif des armements, le soutien militaire de la France à la tactique d’encerclement et d’isolation de la Chine ne paraît pas décisif[13].

Et pourtant la France est la seule nation européenne à maintenir une force aéronavale permanente dans la région, aussi, même s’il y a peu de chance que l’union des forces armées de l’Union Européenne se fasse (voir prochain paragraphe), cette union ne serait de toute façon que très limitée en terme de participation militaire dans la zone. Cette force unie serait au mieux une force d’appoint pour la Navy américaine, seule véritable challenger de Pékin dans la zone[14].

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Le général français Vincent Desportes. Auteur de plusieurs ouvrages militaires et stratégique, il tire la sonnette d’alarme à propos de l’état de l’armée française dans son livre La dernière bataille de France : Lettre aux Français qui croient encore être défendus paru aux éditions Gallimard.

Il est par ailleurs à noter que les moyens matériels même de la défense française sont compromis dans un futur plus ou moins proche. Ainsi si l’armée française a prouvé qu’elle disposait encore de moyen de projection et d’intervention rapide (opération Sangaris en Centrafrique, opération Serval puis Barkhane au Mali, intervention en Lybie), de nombreux signaux indiquent, à l’image de l’armée américaine[15], que l’armée est assez largement sur-engagée du point de vue humain mais aussi matériel[16]. Le Général Vincent Desportes – Saint Cyrien et général de division – s’est même fait depuis peu l’avocat de la « Grande Muette » en appelant à ne plus considérer le budget de la défense comme une marge d’ajustement étant donné que le maintien en condition opérationnelle de l’armée française est dans le rouge[17]. A terme l’autonomie de l’armée est en jeu (et donc l’indépendance de la France).

Selon le Livre Blanc de la défense français publié en 2013, il semble que les budgets soient maintenus en l’état mais également que les menaces vont s’accroitre, autrement dit il faudra faire plus avec la même chose.

A noter par contre que cette puissance toute relative de la Marine Nationale s’insère néanmoins dans un vaste réseau de collaboration en matière de défense menant à des exercices militaires conjoints dans le Pacifique (voir la carte plus bas).

En revanche, d’un point de vue diplomatique, les déclarations d’intentions françaises ont un poids bien plus conséquent.

Déjà parce que la France est un membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU et est à ce titre une puissance nucléaire mondiale.

Ensuite la France se distingue particulièrement par le réseau diplomatique qu’elle a pu mettre en place dans la zone Asie Pacifique notamment en terme de partenariat stratégique (Japon, Chine, Inde, Indonésie, Australie, Singapour, Vietnam ainsi que Nouvelle Zélande et Malaisie en préparation). Partant, les militaires français sont engagés dans des missions de conseil (mise sur pied du programme sous marin malaisien, télédétection par satellite au Vietnam) ou de formation (pilotes de chasse Singapouriens). De plus la France est de tous les forums de sécurité maritime de la région (Shangri La Dialogue, ASEAN Regional Forum, forum des gardes côtes du Pacifique, séminaire des chefs d’état-major des armées du Pacifique, etc) et est la seule nation européenne à avoir signée le Treaty of Amitry and coopération in South East Asia (Tac) (traité de coopération avec l’organisation de l’ASEAN[18]).

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Carte détaillant la présence française dans l’Océan Pacifique, les partenariat de défense auquel la France est partie et les exercices de défense auquel la France participe dans la zone.

      De même, le commerce des armes françaises est un levier d’action et un facteur de puissance pour la France. En effet, étant donné la plus value technologique de certaines armes vendues par la France, cette dernière choisit savamment ses partenaires en fonction de la proximité des intérêts de la nation en question avec les intérêts militaires français. Doter en arme ce pays c’est donc à la fois s’assurer un allié sur le long terme et surtout un allié que l’on sait bien équipé. Il est ainsi relativement simple de voir que les pays comme l’Inde (vente de 36 Rafale en 2016[19]), l’Australie (vente de 12 sous marins d’attaque en 2016[20]), mais aussi Singapour (premier partenaire de la France en Asie pour la recherche et le développement dans le secteur militaire)et la Malaisie (mise sur pieds du programme sous marin malaisien) sont à terme des alliés de la France.

Aussi malgré un poids militaire plutôt faible, la France paraît avoir d’un point de vue stratégico-diplomatique un poids certains sur l’échiquier du Sud Est Asiatique. Reste à savoir à quelles fins cette influence sera utilisée.

Notons, en guise de conclusion intermédiaire, qu’il semble souhaitable que dans ce cas (comme dans le reste des théâtres d’opération auquel la France est liée), les décideurs français abandonnent la rhétorique « va-t-en guerre » sous prétexte (parfois fallacieux car soumis à un « deux poids, deux mesures » déconcertant) des valeurs et du droit international pour retrouver une indépendance stratégique fissurée et se recentrer sur les intérêts propres du pays et de la population[21].

III) L’invocation de la « chimère[22]» de la défense européenne.

Le dernier point qu’il semble important d’aborder est l’implication par Jean Yves Le Drian de l’Union Européenne dans la démarche française : « la situation en mer de Chine concerne directement l’Union Européenne (…) Dès lors, pourquoi ne pas envisager que les marines européennes se coordonnent de manière à assurer une présence aussi régulière et visible que possible dans les espaces maritimes en Asie? ».

Cette déclaration cache en fait la solitude de la France dans cette zone étant donné que, comme nous l’avons déjà dit, la France est la seule nation européenne à disposer d’une force armée permanente dans la zone. Les britanniques étant les seuls à avoir jusque là participer à des exercices dans la région, il semble que le Brexit ait donné un coup d’arrêt définitif à cette dynamique communautaire[23].

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Affiche de la campagne politique visant l’instauration d’une communauté européenne de défense (1954). Pourtant d’inspiration française, ce projet fut rejeté par l’Assemblée Nationale.

Car historiquement, à titre de rappel, l’idée d’une « défense européenne » existe depuis l’après deuxième guerre mondiale mais ne s’est jamais concrétisée. Ainsi l’Union de l’Europe Occidentale (UEO), longtemps seule organisation en matière de défense européenne, fut instituée en 1948 et resta en sommeil jusqu’au Traité de Maastricht (1992) faisant d’elle le « bras armé » de l’Union Européenne. Le Royaume Uni ayant levé son veto sur les questions de défense européenne, le Traité d’Amsterdam (1997) relance la question en instaurant un des « piliers » de l’Union Européenne qu’est la Politique Etrangère de Sécurité Commune (PESC) dont la Politique Européenne de Défense Commune (PEDC) est la composante militaire . Mais rien n’y fait, le projet d’armée européenne reste dans une impasse. Un tournant surviendra bien pour tenter de conjurer cette impuissance : la déclaration de Saint Malo en décembre 1998 voit la France et la Grande Bretagne (les deux premières armées européennes) tenter de dépasser la logique de la guerre froide et donc de l’OTAN. S’en suit une série de sommet européen sur le thème de la défense afin de renforcer ce point faible avant l’élargissement massif aux ex pays du bloc de l’Est (Cologne 3-4 juin 1999, Helsinki 10-11 décembre 1999, Feira 19-20 juin 2000). Le résultat de ces travaux aboutit au traité de Nice (2000) prévoyant la mise en place d’une force armée autonome afin d’offrir à l’UE la possibilité d’être en mesure d’accomplir les missions de Petersberg[24][25]. Devant l’insuffisance patente du dispositif une nouvelle étape est franchie en 2009 avec le Traité de Lisbonne instaurant la Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC) formant le droit applicable en la matière à l’heure actuelle[26].

Ainsi aujourd’hui la politique de défense européenne est définie à l’article 42 du TUE qui renvoie toujours aux missions de Petersberg et prévoyant l’objectif, à terme, d’une (véritable) défense commune. Plusieurs structures permanentes participent à la PSDC : constitué de représentants des Etats, le Comité politique et de sécurité (COPS) exerce, sous l’autorité du Conseil et du haut-représentant (institué par le Traité de Lisbonne), le contrôle politique et la direction stratégique des opérations de gestion des crises. Il reçoit des conseils et des recommandations du Comité Militaire de l’UE (CMUE). L’Etat-major militaire de l’UE (EMUE) planifie, exécute et met en œuvre les décisions. La capacité civile de planification et de conduite (CPCC) assure la conduite des opérations civiles. Enfin l’Agence européenne de défense (AED, instituée par le Traité de Lisbonne) vise à améliorer les capacités militaires des états membres[27].

Cette débauche de déclarations, d’institutions aux noms barbares, de vocabulaires technocratiques cache en fait très mal la faillite de la politique de défense européenne. Pour cause, une politique de défense ne saurait exister que sur la base d’intérêts stratégiques communs et concrets allant au delà des déclarations d’intention abstraites (naïves ?) formant le plus petit dénominateur commun sur lequel les 28 pays de l’Union se sont mis d’accord. Force de constater que les facteurs historiques et géographiques des pays de l’Union créent des intérêts stratégiques différents (voir divergents). De plus, les décisions en matière de défense étant prise à l’unanimité, il semble bien que la définition d’une politique de défense commune plus ambitieuse soit difficile.

Véritable désert symbolique, l’Union Européenne ne parvient pas à dépasser sa fonction purement marchande.

Il faut ajouter à cela le fait que les britanniques, après avoir quasi systématiquement joué l’obstruction en matière de défense européenne, ont engagé la sortie de leur pays de l’Union, laissant de ce fait la France bien seule face à une Allemagne qui, malgré sa bonne santé économique, refuse d’assumer son statut de puissance et préfère demeurer sous la protection de l’OTAN[28].

Au final la défense européenne reste dans une large mesure un fantasme entretenu à grand coup de déclaration, de sommet et de liturgie administrative. Dans les faits son action reste donc improbable en MDC et, si les nations européennes se mobilisent sur ce théâtre, ce sera très certainement sous une forme de coopération multinationale et non sous l’égide de l’Union.

En guise de conclusion, il paraît clair que la France a des intérêts à défendre dans la zone et qu’elle dispose de leviers d’action conséquents du point de vue de la diplomatie et de la stratégie militaire. Mais aucune aide ne saurait venir de l’UE. Reste maintenant à savoir quelle direction prendront les décisions françaises et ce en sachant qu’elles s’insèrent dans ce qui ressemble à une volonté de contenir les élans chinois en MDC.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iii-le-difficile-contexte-de-merittorialisation-la-convention-de-montego-bay/

[2] https://sg.ambafrance.org/Jean-Yves-Le-Drian-a-Singapour-pour-le-15eme-Dialogue-Shangri-La

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/11/poudrieres-en-mer-de-chine-ix-les-litiges-territoriaux-sino-philippins-en-mdc-devant-la-justice-internationale-comment-comprendre-la-sentence-du-12-juillet-2016-de-la-cour-permanente-d/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/11/poudrieres-en-mer-de-chine-ix-les-litiges-territoriaux-sino-philippins-en-mdc-devant-la-justice-internationale-comment-comprendre-la-sentence-du-12-juillet-2016-de-la-cour-permanente-d/

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[6] http://thediplomat.com/2016/09/france-unveils-its-defense-strategy-in-the-south-china-sea-and-beyond/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iv-la-mdc-au-centre-de-la-mondialisation/

[8] https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/ventesdarmes16

[9] http://www.capital.fr/bourse/actualites/ventes-d-armes-2016-une-annee-record-pour-la-france-1201008

[10] https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/ventesdarmes16

[11] http://thediplomat.com/2016/07/south-china-sea-the-french-are-coming/

[12] http://www.defense.gouv.fr/marine/equipements/batiments-de-combat/liste-des-batiments-de-combat-de-la-marine-nationale-par-unite

[13] http://nationalinterest.org/feature/europe-cant-save-the-south-china-sea-17092

[14] http://nationalinterest.org/feature/europe-cant-save-the-south-china-sea-17092

[15] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/11/poudrieres-en-mer-de-chine-ix-les-litiges-territoriaux-sino-philippins-en-mdc-devant-la-justice-internationale-comment-comprendre-la-sentence-du-12-juillet-2016-de-la-cour-permanente-d/

[16] http://www.ifrap.org/etat-et-collectivites/lequipement-des-armees-le-defi-de-la-coherence-et-de-la-modernite

[17] https://www.les-crises.fr/general-desportes%E2%80%89-%E2%80%89au-rythme-actuel-larmee-francaise-sera-bientot-epuisee%E2%80%89/

[18] http://thediplomat.com/2016/07/south-china-sea-the-french-are-coming/

[19] : http://www.lemonde.fr/international/article/2016/09/24/en-inde-la-tres-discrete-ceremonie-de-signature-de-vente-des-rafale_5002734_3210.html

[20] http://www.lemonde.fr/entreprises/article/2016/04/26/le-francais-dcns-remporte-un-megacontrat-de-sous-marins-a-34-milliards-d-euros-en-australie_4908510_1656994.html

[21] https://www.ifri.org/fr/publications/publications-ifri/ouvrages-ifri/interet-national-politique-etrangere-france

[22] http://www.leparisien.fr/flash-actualite-monde/armee-europeenne-une-chimere-qui-ne-s-est-jamais-materialisee-en-60-ans-10-03-2015-4591361.php

[23] https://francais.rt.com/international/35361-france-envisagerait-exercices-dans-ouest-pacifique

[24] Missions instituées à l’issu de la déclaration de l’UEO en 1992 lors du sommet de Petersberg. Cette déclaration prévoit la mise en place d’une force armée autonome afin de réaliser un certain nombre de missions humanitaires ou de maintien de la paix. Voir : http://eur-lex.europa.eu/summary/glossary/petersberg_tasks.html?locale=fr

[25] http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/d000131-l-europe-de-la-defense/la-politique-europeenne-de-securite-et-de-defense-pesd et http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/d000131-l-europe-de-la-defense/les-grandes-etapes-de-l-europe-de-la-defense

[26] http://www.touteleurope.eu/les-politiques-europeennes/diplomatie-et-defense/synthese/la-politique-de-securite-et-de-defense-commune-psdc.html

[27] http://www.touteleurope.eu/les-politiques-europeennes/diplomatie-et-defense/synthese/la-politique-de-securite-et-de-defense-commune-psdc.html

[28] https://www.monde-diplomatique.fr/2015/05/LEYMARIE/52927

 

Défi 30 jours/ 30 articles #26 – Agent Orange – Guerre chimique de haute intensité et catastrophe écologique.

La guerre du Vietnam a eu la spécificité d’être une guerre de fantassin du fait du style de combat imposé par le Front de Libération du Sud Vietnam : la guérilla. Obéissant aux règles dispensées par Sun Tsu dans son Art de la guerre, le Viet Cong, ne pouvant se mesurer frontalement à la puissance de feu américaine/sud vietnamienne, adopta donc une tactique de dissimulation et de frappe éclair en prenant l’épaisseur de la jungle comme refuge.

            Afin de priver les rebelles de cette précieuse couverture naturelle, l’état major américain a eu recours à des défoliants « arc en ciel [1]» (en référence à la variété de leur couleur : agent bleu, blanc, violet, etc..) très puissants dont l’un des plus utilisés est l’agent dit « orange » car contenu dans des fûts de cette couleur. A noter que le second objectif de ce défoliant est de détruire les récoltes dans les zones tenues par les insurgés pour affamer population et combattant étant donné que « les opérations de guérilla dépendent étroitement des récoltes locales pour leur approvisionnement », « les agents antiplantes possèdent un haut potentiel offensif pour détruire ou limiter la production de nourriture … »[2].

 

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Carte représentant les zones les plus touchées par les herbicides (Agent Orange et autres herbicides)

           Les épandages commencent dès le 10 aout 1961 avec l’opération « Ranch Hand » (« ouvrier agricole ») et prennent fin en 1971. Ces dix années auront vu l’épandage de 77 Millions[3] de litre d’Agent Orange sur le territoire Sud Vietnamien. La superficie concernée atteint 2,6 millions de d’hectares (certains endroits ayant été « traités » de 5 à dix fois) soit 10% de la surface du Sud Vietnam d’alors dont 50% de forêt de Mangrove[4]. Le rapport Stellman, référence à propos de l’utilisation de l’Agent Orange au Vietnam, parle de 4,8 millions de victimes directes et suggère que la latence des effets de l’Agent Orange ainsi que sa dissémination dans l’écosystème ont provoqué, provoque et provoqueront d’avantage de victime[5].

            En effet la caractéristique de l’Agent Orange est sa forte teneur en tétrachlorodibenzo – para – dioxine dite Dioxine TTCD, le plus puissant des poisons connus mais aussi le plus durable. Environ 400kg de cette toxine aurait été répandu sur le Sud du Vietnam. En comparaison lors de l’accident de Seveso en 1976, 2 Kg de dioxine TTCD environ se sont épandus pendant 20 minutes sur 1 800 Ha et constitue, avec Bhopal et Tchernobyl, l’une plus grande catastrophe sanitaire de l’Histoire.

            Ainsi du fait de sa longévité la Dioxine TTCD s’intègre dans la chaine alimentaire par l’entremise des sols et touche l’ensemble de l’écosystème lui étant exposé. Elle pénètre par inhalation, ingestion ou contact avec la peau et par un jeu de réaction chimique va activer certaines régions d’ADN dites « sensibles au dioxines » et ainsi activer les effets toxiques.

            Les voies de déstockage principales à long terme sont la mise au monde chez la femme et le sperme chez l’homme. Ainsi la plupart des victimes actuelles sont des enfants naissants avec des handicaps lourds. On estime aujourd’hui que 150 000 enfants souffrent de ce type de handicap au Vietnam. Les « porteurs sains » quant à eux peuvent souffrir de maladies dermatologiques, des troubles neurologiques et psychiatrique, de dysfonctionnement de l’appareil uro-génital et bien sur de cancer.

            Evidemment les lourdes conséquences de ces activités sont les motifs de demande de réparation par ceux qui y ont été exposé mais les solutions diffèrent selon la nationalité.

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Un vétéran en visite dans les dispensaires vietnamiens. Depuis 1985 une association de vétérans américains militant pour la reconnaissance de la responsabilité des fabricants de l’agent orange dans les souffrances de milliers de Vietnamiens. (veteransforpeace.org)

            Ainsi la Constitution américaine interdit de se retourner contre l’US Army mais reste les fabricants de l’Agent Orange. En 1978, Paul Reutershan, vétéran du Vietnam, porte plainte contre les fabricants de l’Agent Orange quand il comprend qu’il contracte un cancer suite à des expositions répétées. Il est rapidement rejoint par de nombreux autres ex frères d’armes.

            Il faut rappeler qu’une étude rendue publique par l’Institut National de la santé américain préconisait la fin de l’utilisation de la dioxine TTCD après une expérience sur des souris. Le secrétaire à l’Agriculture interdit son utilisation le 15 Mai 1970 et l’armée interrompt l’utilisation de défoliant l’année suivante. Difficile donc de plaider l’absence de preuve où l’irresponsabilité pour cause d’absence de connaissance. Il est par ailleurs prouver que les fabricants de l’agent orange se sont rencontrés en secret pour discuter de la toxicité de leur produit en 1965 mais que, bien qu’au fait des effets de leur produit, ils auraient délibérément choisis de ne pas informer le gouvernement de leurs conclusions[6]. Il est également nécessaire de rappeler qu’en 1967, plus de 5000 scientifiques dans le monde (dont 17 Prix Nobel, 129 académiciens) ont signé une pétition envoyée au président des Etats-Unis lui demandant d’arrêter l’emploi d’herbicides au vu des risques sanitaires[7].

            Cela n’empêchera pas Monsanto et consorts d’arguer de l’absence de preuve entre les pathologies développées par les vétérans à grand renfort de rapport scientifique fallacieux. Finalement le groupe de vétéran accepta en 1984 un arrangement à l’amiable à auteur de 180 millions de dollars, somme dérisoire au vu des bénéfices engendrés par l’épandage de 80 millions de litre de leur poison sur 10 ans.

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            A l’occasion du premier voyage d’un président américain au Vietnam depuis la fin de la guerre, Bill Clinton a catégoriquement refusé d’évoquer d’éventuelles réparations arguant encore une fois du manque de preuves scientifiques.

            Le 31 janvier 2004, le délai de 10 ans interdisant toute action en justice suite à la levée de l’embargo selon la loi des Etats Unis est écoulé et l’Association des Victimes de l’Agent Orange/dioxine Vietnam (VAVA) dépose un recours contre les 37 fabricants de l’Agent Orange au tribunal de première instance de Brooklyn. Le juge Jack Weinstein (défenseur des vétérans US lors de leur recours contre Monsanto) rejette le recours le 10 Mars 2005. Après renvoi en appel, le recours est à nouveau rejeté le 1er Mars 2006. Les poursuites sont de fait impossibles après le refus de la Cour Suprême Américaine d’examiner la plainte début 2009.

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Mme Tran To Ga.

Pour prendre le relai un tribunal d’opinion international en soutien aux victimes vietnamiennes de l’Agent Orange s’ouvre à Paris et une franco-vietnamienne septuagénaire se révèle comme étant une victime de l’agent orange : Mme Tran To Nga.

Journaliste pour le compte de l’agence de presse Giai Phong, elle a été exposée plusieurs fois à la dioxine TTCD. Elle souffre actuellement de 2 dysfonctionnements dont il est prouvé qu’ils proviennent de l’exposition à l’Agent Orange : diabète de type 2, nodules et calcifications dans tous le corps[8]. Par ailleurs, toujours en liaison prouvée avec l’Agent Orange, sa première fille est morte de malformation à l’âge d’un an et la seconde a hérité de l’Alpha Thalassémie[9] qu’elle avait contracté lors de sa grossesse.

            Après quelques tracasseries dues aux changements des règles de droit international sous la présidence Sarkozy, les réformes de François Hollande permettent l’ouverture d’un procès en 2013 contre 26 fabricants de l’Agent Orange. De 2015 à 2016 le procès a eu lieu avec six audiences de mise en état. Selon les prévisions, la 7ème audience et la plaidoirie devraient avoir lieu en 2017.

            A noter qu’en Corée du Sud, la Cour Suprême a condamné Dow Chemicals et Monsanto à payer 315 000 dollars d’amende à 39 vétérans coréens ayant servi au coté des américain pendant la guerre du Vietnam[10].

            Il faut bien comprendre qu’en plus des intérêts financiers et médiatique en jeu pour les victimes et les compagnies, c’est l’ensemble du droit affairant à l’indemnisation de ce genre de préjudice de guerre qui est en jeu. Ainsi si les précédents sur l’agent Orange se multipliaient, les victimes de bombes à uranium appauvri (utilisées dans les Balkans et en Irak par les américains) ou à phosphore blanc (utilisées par les Israéliens sur la bande de Gaza) qui pourraient demander réparation.

            Enfin l’Agent Orange est une arme « illégal » du point de vue du droit international[11].

[1] http://www.grotius.fr/les-effets-de-l%E2%80%99agent-orange-au-vietnam/

[2] https://www.monde-diplomatique.fr/2006/01/GENDREAU/13085

[3] C’est le chiffre communément admis par l’ensemble de la communauté scientifique et politique après la publication du Rapport Stellman en 2003 sous le patronage de l’université des sciences de Columbia même si certains chiffres plus importants ont été avancés. Voir sur ce sujet : http://www.agent-orange-vietnam.org/passe/eclairage

[4] https://www.monde-diplomatique.fr/2006/01/GENDREAU/13085

[5] Rapport Stellman (en anglais) : http://www.stellman.com/jms/Stellman1537.pdf

[6] MM Robin, Le monde selon Monsanto, coedition La decouverte/Arte Ed.,2008, p60

[7] http://www.grotius.fr/les-effets-de-l%E2%80%99agent-orange-au-vietnam/

[8] https://reporterre.net/Le-combat-de-Mme-Tran-contre-Monsanto-et-l-agent-orange

[9] Perturbation des gènes alpha responsable de la synthèse de la globine alpha composant l’hémoglobine, elle même transportant l’oxygène dans les corps.

[10] http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/07/12/agent-orange-au-vietnam-monsanto-condamne_3446967_3216.html

[11] http://www.agent-orange-vietnam.org/present/agent-orange-arme-chimique-illegale

Défi 30 jours/ 30 articles #25 – Complexe militaro-industriel et guerre du Vietnam – La paix n’est définitivement pas rentable.

Ambiance sonore : Boris Vian – Le petit commerce[1]

« Car nous sommes confrontés à une conspiration monolithique et impitoyable dans le monde, qui compte principalement sur des moyens cachés pour étendre sa sphère d’influence, avec l’infiltration plutôt que l’invasion, par la subversion au lieu d’élections, par l’intimidation au lieu du libre choix, par des guérilla la nuit au lieu de l’armées en plein jour. C’est un système qui a enrôlé de vastes ressources humaines et matérielles dans la construction d’une machine soudée hautement performante qui associe des opérations de renseignements, militaires, diplomatiques, économiques, scientifiques et politiques. Les préparatifs sont cachés, non publiés, leurs erreurs sont enterrées et ne font pas les manchettes. Les dissidents sont réduits au silence et non pas louangé. Aucune dépense n’est remise en question, aucune rumeur n’est imprimée, aucun secret n’est révélé . Il mène la Guerre Froide. En bref, dans un contexte de discipline martiale, aucune démocratie ne pourrait espérer ou souhaiter réussir. »

            John Fitzgerald Kennedy s’adressant à l’Association Américaine de la Presse le 27 Janvier 1961[2].

            Je sais qu’il est un peu provocateur d’entamer un article sur le complexe militaro-industriel (CMI) américain en citant ainsi le président John Fitzgerald Kennedy. S’il est clair que celui ci s’était fait de nombreux ennemis (la Banque aves sa réforme de la Réserve Fédérale  Américaine, la mafia par ses opérations policières de démantèlement), sa gestion de la crise des missiles de Cuba et l’initiation de la politique de « détente » en 1963 après un processus de courses aux armements avec l’URSS (1949-1963) en fait un grain de sable dans les rouages de la guerre à outrance alors en en vogue avec le début de la Guerre Froide.

            Mais qu’appelle t-on CMI ?

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Le président Monoroe, promoteur de la doctrine non interventionniste. Le second de sa réflexion l’amène à estimer que l’Amérique du Sud est un « pré carré des américains »

Le terme émerge en 1914, lorsque le déclenchement de la Première Guerre Mondiale en Europe pose la question de l’engagement américain en Europe après une longue phase d’isolationnisme (doctrine politique de 1823 du président américain James Monroe estimant que les Etats Unis ne devait pas intervenir en dehors des deux continents américains). Les partisans de l’isolationnisme se confondent ici avec les pacifistes qui dénoncent les « va t’en guerre » des industries de l’armement.

 

            Même si les Américains attendront 1917 pour entrer dans la guerre au coté de la France et de la Grande Bretagne, ils suppléèrent rapidement les pays belligérants dans les pays qu’ils ne pouvaient plus approvisionner en raison de l’effort de guerre. Ils alimentèrent par la suite les nations européennes dont la production était touchée. Enfin, quand les Etats Unis rentrèrent dans la Guerre, le (petit) monde de la production d’arme américaine surproduisit, créant des problèmes de répartition de la production et de l’approvisionnement. Devant ces troubles l’Etat fut contraint d’intervenir pour arbitrer les différents et centraliser les informations concernant la production, il créa donc le National Research Council (NRC) que plusieurs auteurs qualifient « d’embryon du complexe militaro indutriel [3]».

achat bon de guerre
La première guerre mondiale fut la première guerre américaine mobilisant la société dans son ensemble, ici une affiche de propagande en direction des femmes et en faveur des bons de guerre américain

Bien que circonstancielle, cet interventionnisme marqua une étape relativement importante dans un pays où le rôle de l’Etat dans l’économie n’était pas souhaitable. Plusieurs économistes interventionnistes y virent une formidable expérience de planification économique contenant (par un contrôle de la production et des prix) les excès du business privé sans tuer la justice sociale. Ainsi bon nombre de ceux ci assimilèrent directement qu’intervention de l’Etat en matière d’armement en temps de guerre était synonyme de progrès social[4].

 

            Aussi, alors que les réponses économiques « traditionnelles » ne parvenaient pas à relever les Etats Unis de la crise de 29, Roosevelt se fit élire avec son « New Deal ». Cette politique n’était en aucun idéologique et reposait principalement sur le groupe d’expert économique qui entourait Roosevelt : le Brain Trust. Parmi ceux-ci plusieurs étaient de « gauche » social démocrate pro-intervention de l’Etat et certains firent même un passage au NRC comme Ruxford Tugwell[5].

            Il faut également noté que durant ce temps d’entre deux guerre une branche de l’industrie se développa et maintint un fort niveau de production, même après la crise de 29. L’aviation était devenue l’Amérique durant cette période à la fois de par sa part de plus en plus importante dans la création de richesse américaine, par son statut de progrès industriel alors le plus avancé et par l’avènement de héros de l’aviation civile comme Charles Lindbergh, premier homme à faire la traversé de l’Atlantique solitaire en reliant New York et Paris en avion le 21 mai 1927. Cette industrie, mobilisant plusieurs corps de métier (scientifique, ingénieurs, ouvriers qualifiés), sera extrêmement féconde lorsque les préparatifs de guerre débuteront en 1941 (après la défaite française). L’aviation sera alors le domaine pivot du CMI pendant et après la Guerre[6].

Lindbergh
Charles Lindbergh et le monoplace avec lequel il fit la traversée de l’Atlantique.

            Ainsi lorsque l’attaque de Peral Harbor le 7 décembre 1941 projettera les Etats Unis dans la seconde guerre mondiale, le CMI bénéficiera d’un grand nombre de soutien dans diverses branches de la vie politique américaine et ceci sur un spectre politique extrêmement large.

            La nation américaine dans son ensemble entra donc dans une période de production à des fins de guerres. Souhaitant devenir « l’arsenal des alliés » devant l’isolement anglais et la déconfiture soviétique, Roosevelt mit en place le Victory Program le 6 janvier 1942. Celui ci devait assurer les conditions matérielles de la Victoire des Alliées par l’orientation progressive de l’ensemble de l’économie vers la guerre sous la tutelle planificatrice de l’Etat. Ce fut une réussite puisqu’en plus d’aligner une quantité impressionnante d’équipement par soldat engagé, les Etats Unis participaient à l’effort de guerre anglais et soviétique.

Il convient de préciser que si les relances Keynésienne eurent un effet bénéfique sur le plan social, leurs efficacités économiques sur le long terme restent suffisamment médiocres pour que l’on puisse estimer que c’est l’effort de guerre qui sera décisif pour sortir les Etats Unis de la grande dépression[7].

mythologie
Affiche de propagande pour l’achat de « bons de guerre ». Ici le CMI compose la structure de la puissance permettant au géant oncle Sam d’amener la liberté au monde.

Ce fut l’âge d’or du CMI. Il liait alors plusieurs « mythe » américain comme le business, la science, l’aviation et jouissait de la réputation d’épée de la démocratie contre les fascismes allemands, japonais et italiens. La progression de son influence fut telle qu’elle fit dire à John Kenneth Galbraith (conseiller économique de Roosevelt puis de Johnson) en 1943 : « Entretemps, l’armée avait fait son apparition. En 1940, sur les questions d’économie, d’industrie et d’approvisionnement, son influence était dérisoire. A présent, elle pèse lourd dans les décisions. A mesure que les militaires gagnaient en influence, bon nombre de libéraux, séduits par leur style ou convaincus que les les soldats ne manifesteraient envers la politique intérieure qu’indifférence ou neutralité pour se consacrer seulement à la guerre, rallièrent leur cause. Ce fut le début d’une association qui devait revêtir une si lourde signification pendant la guerre froide et la guerre du Vietnam. Nous devions payer la victoire sur Hitler d’une militarisation durable de l’Etat »[8].

 

La figure des dictatures de type fasciste céda très rapidement le pas au Diable soviétique, avec la construction du mur de Berlin (1949) et le début de la guerre de Corée (1950), qui constitua une menace suffisamment crédible pour que le CMI continue son développement malgré les lourdes pertes subies par l’armée et choquant la sensibilité de l’opinion publique américaine.

Se mit dès lors en place une philosophie industrielle et technologique de la guerre orientant la stratégie et la politique vers une course à l’innovation militaire censée limiter le nombre perte humaine. C’est en 1945 que fut remis au général Arnold le rapport Towards the Horizons écrit par Théodore Von Karman, physicien du Californian Institute of Technology (Cal Tech), complexe scientifique spécialisé dans l’aéronautique qui avait formé le fer de lance des progrès de l’aéronautique américaine avec un soutien du Pentagone d ès 1941. Ledit rapport, loin d’une directive stratégique, indiquait le cadre technologique que le CMI devait prendre pour continuer à se développer.

NSC
Logo, que vous avez déjà tous vu, du NSC.

Dès lors en plus de constituer un important secteur de dépense publique, le CMI voit l’Etat s’aligner sur lui par le National Security Act de 1947 mettant en place le National Security Council. Celui ci était sous la responsabilité du président et supervisé par les acteurs de la défense nationales autant institutionnels qu’industriels. Cette loi marqua également la fusion des trois armes (Terre, Air, Mer) en un seul poste de ministre mais surtout la création de la CIA.

 

De fait de la fin de la 2ème guerre mondiale au début des années 60 le CMI représente à la fois l’instrument qui a permis la défaite « des ennemis de la Liberté » en 1945, une recette de puissance industrielle et économique à longues ramifications commerciales ayant sortie les Etats Unis de la Grande Dépression et enfin une sorte de mythe de réussite américain permettant de faire flotter le drapeau étoilé sur tout le « Monde Libre ».

eisenhower
Le président Dwight Eisenhower durant son dernier discours en tant que président, le 17 janvier 1961.

Certains cependant s’inquiétèrent cette emprise militaro industrielle sur la politique en pointant les dérives que cela pourrait entrainer. L’un des plus connus d’entre eux fut le président Eisenhower (ex commandant en chef des forces alliées pendant la seconde guerre mondiale) lors de son bref discours de fin de mandat de 1961 : « Son influence totale, économique, politique, spirituelle même, est ressentie dans chaque ville, dans chaque Parlement d’État, dans chaque bureau du Gouvernement fédéral. Nous reconnaissons le besoin impératif de ce développement. Mais nous ne devons pas manquer de comprendre ses graves implications. Notre labeur, nos ressources, nos gagne-pain… tous sont impliqués ; ainsi en va-t-il de la structure même de notre société. Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque potentiel d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques. Nous ne devrions jamais rien prendre pour argent comptant. Seule une communauté de citoyens prompts à la réaction et bien informés pourra imposer un véritable entrelacement de l’énorme machinerie industrielle et militaire de la défense avec nos méthodes et nos buts pacifiques, de telle sorte que sécurité et liberté puissent prospérer ensemble[9]. »

 

            Puis enfin le cas Kennedy. Il est certain que je ne peux apporter de preuves à l’implication du CMI dans l’assassinat de Kennedy. Il semble d’ailleurs que ce dossier ne contient aucune preuve tangible pour aucune version quelque soit l’organisation accusée : mafia de Chicago, CIA, gangster de la French Connection, URSS, Cuba, etc…[10].

            Cependant parmi les théories échafaudées, celle incriminant le CMI me paraît la plus vraisemblable et ce par différents biais de vraisemblance : est ce que Kennedy freinait les perspectives du CMI avec sa politique de détente ? Sans aucun doute. Est ce que son vice président Lyndon Johnson, qui a procédé à l’envoi massif de troupe au Vietnam, avait des liens avec de membres notoires du CMI ? Oui. Est ce que l’enquête sur la mort de Kennedy comporte des zones d’ombre ? Oui. La mort suspecte du tireur, Lee Harvey Oswald, assassiné par un bandit notoire de la mafia juive, seulement 24h après son arrestation donne t elle l’impression qu’il n’est que l’exécutant d’une force qui le dépasse ? Oui. Le CMI a t’il tirer bénéfice de l’intervention américaine au Vietnam ? Bien sûr.

Nixon News Conference
Le président Nixon annonçant la fin de la convertibilité dollar/or en 1971.

Et c’est bien le nœud du problème (bien plus que de faire des théories sur la mort de JFK), la deuxième guerre d’Indochine fut longtemps le conflit le plus couteux de l’Histoire, même si, en raison de négligences d’archivage comptable depuis le début de l’opération[11], le cout total a été difficile à établir. Le Pentagone avance le chiffre officiel de 140 milliards de Dollars de l’époque (soit environ 870 milliards de dollars actuels) sur les années fiscales allant de 1965 à 1974[12]. Une agence de statistique abstraite, la US Statistical Abstract ira jusqu’à estimer que l’ensemble des couts indirects de cette guerre s’élève à environ 352 milliards de dollars (de l’époque)[13] .

 

 Ce coût exorbitant de la seconde guerre d’Indochine, s’il n’est pas le seul déterminant, sera l’une des principales causes de l’effondrement du système de Bretton Woods quand Nixon annonça la fin de la convertibilité Dollar/Or, pour le plus grand plaisir des spéculateur[14].

En fait le système de convertibilité reposait sur un taux fixe d’échange entre le dollar et l’or (35$ l’once) et la confiance des banques centrales dans le dollar, confiance reposant entièrement du rapport entre les dollars détenus en dehors des Etats-Unis et la valeur du stock d’or américain [15]. Or en 1971, les quantités de dollars détenus par les banques centrales étrangères étaient très supérieures à la réserve américaine d’or (5 pour 1)[16], montrant les limites du système et entrainant une spéculation sur le dollar. Dès lors Nixon est conscient que s’il veut financer la fin de la guerre, il doit augmenter la masse de dollars dans le monde, ce qui n’est possible qu’avec la fin de la convertibilité[17]. Il faut noter par ailleurs que depuis 1968 une certaine crise de confiance dans le dollar s’était installée du fait que, si le « système dollar » représentait l’hégémonie américaine, la crise de celle ci au Vietnam se traduisit immanquablement par la chute du dollar[18].

            Du point de vue strictement militaire, la guerre américaine du Vietnam fut également une guerre à record et un véritable laboratoire grandeur nature pour tous les types de technologie.

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L’hélicoptère à lui seul est le symbole de la guerre américaine au Vietnam. Pilier des théories française de contre insurrection, l’hélicoptère est censé permettre un appui rapide de troupe au sol afin de reprendre l’initiative aux insurgés.

Ainsi entre 1965 et 1973, sont lâchées plus de trois fois plus de bombes sur les 3 pays indochinois que pendant toute la Seconde Guerre Mondiale[19]. Du fait des bombardements américain dans le but de couper la « piste Ho Chi Minh », le Laos est encore aujourd’hui le détenteur du triste record du pays le plus bombardé au monde[20]. A noter par ailleurs qu’environ 30% de ces bombes n’ont pas explosées et constitue encore aujourd’hui une menace pour la population[21]. L’utilisation de la technique du « tapis de bombe » était systématiquement utilisée (on est loin de la frappe chirurgicale).

 

            L’aviation, au centre du CMI, connaît une utilisation inégalée alors avec pas moins de 36 145 000 missions pour tout les types d’hélicoptères[22] et 8 campagnes de bombardements intenses[23], sans compter les frappes de Napalm par les chasseurs bombardiers.

            La guerre du Vietnam est également la première à voir tester l’efficacité de l’utilisation massive d’armes chimiques létales ou stratégiques : Napalm et herbicides (dont le fameux agent Orange, sujet d’un prochain article).

            Selon Nicolas Pontic dans le numéro de janvier 2016 de la revue Champs de bataille estimait que malgré la puissance de feu américaine, seulement une bombe sur 300 touchait un insurgé, faisant de la guerre du Vietnam non seulement une guerre marquant un record de bombardement mais également le meilleur exemple d’inefficacité militaire[24].

            La guerre du Vietnam permis par ailleurs la mise en place d’un système de capteur, de sonde, de radar et d’outil de localisation informatique dans le but d’augmenter l’efficacité des bombardements. Ce système, inclus dans la Task Force Alpha est notamment utilisé le long de la piste Ho Chi Minh afin de repérer les camions de ravitaillement Viêt Cong et de coordonner les frappes aériennes sur la zone[25].

bombardement b 52
Photo ironique d’un B-52 larguant des bombes. Si le montage n’est pas d’époque, il montre bien le désenchantement des Américains quant à leur motif de guerre à partir de la guerre du Vietnam.

            Il faut néanmoins reconnaître que c’est sans doute cette pression aérienne constante et cette puissance de feu impressionnante qui précipita l’attaque du Têt 1968. Giap et les stratèges nord vietnamiens comprennent que si ils laissent leurs hommes succombés dans les tunnels, la rébellion dans le Sud Vietnam est à terme condamner. Il fallait donc enrayer le rouleau compresseur américain par un choc psychologique sur l’opinion publique américaine pour frapper le dispositif américain « là ou ça fait mal ».

            A partir de cette date le CMI connaît un « twist » par lequel ce qui faisait sa gloire mythique et sa puissance devient un motif de honte à la fois aux Etats Unis et sur la scène internationale. De la même façon la doctrine édictée dans le rapport Towards the Horizons, affirmant que la technologie était au service de la préservation des vies humaines, fut mis à mal à la fois par la brutalité des bombardements, leur imprécision et les catastrophes écologiques qu’ils entrainent(défoliants notamment).

            Ainsi le CMI passe de fierté nationale à honte pour l’Amérique en même temps que l’absurdité de la guerre provoque des vagues de protestations. Son aura héroïque post seconde guerre mondiale se transforme en halo menaçant les libertés publiques américaines, la vie des jeunes américains pauvres (conscription) et le reste du Monde.

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Cette photo de 1972, représentant des enfants vietnamiens fuyant le déluge de Napalm, est certainement une des photos de guerre les plus connus de tout les temps en raison de son impact sur les opinions publiques américaines alors que Nixon écrasait le Nord Vietnam à coup de bombe.

            Si on ne peut que tirer des plans sur la comète à propos de l’assassinat de Kennedy ou de l’influence réelle du CMI sur la politique (influence qui pour certains explique la durée de la guerre, son absurdité et la débauche de moyens utilisés et ce pour le plus grands bonheurs des membres du CMI), il est clair que l’approche matérialiste, quantitative et qualitative, sur lequel il est plus ou moins constitué depuis le Victory Programm de 1941, a provoqué de graves négligences quant à la recherche de solutions politiques. En cela le CMI porte de façon certaine une part de responsabilité importante dans l’humiliation américaine au Vietnam.

Peut être que la déclassification actuelle des documents « secrets défense » du Pentagone et de la CIA se référant à la guerre du Vietnam nous dira si l’entretien d’une guerre dépourvue de sens fut par aveuglement scientifique et patriotique ou par avidité.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=ZvguecF60S8

[2] https://www.jfklibrary.org/Asset-Viewer/Archives/JFKPOF-034-021.aspx (en anglais, de la page 10 à 12).

[3] Philippe Grasset, Le complexe militaro-industriel américain : dimension mythique et crise de l’armement, Revue Française d’Etudes Américaines, Année 1995, Volume 63 Numéro 1, pp. 129-143, p.132

[4] Idem.

[5] Idem.

[6] Idem.

[7] Idem.

[8] Idem.

[9] http://reseaux.blog.lemonde.fr/2013/10/26/mises-en-garde-eisenhower-1961/ , discours intégral en français.

[10] https://www.youtube.com/watch?v=wcs0Cbkbg2c

[11] « Vietnam Statistics – War Costs: Complete Picture Impossible. » In CQ Almanac 1975, 31st ed., 301-5. Washington, DC: Congressional Quarterly, 1976. http://library.cqpress.com/cqalmanac/cqal75-1213988.

[12] Idem.

[13] Idem.

[14] Après la seconde guerre mondiale, le dollar a logiquement été promu comme monnaie internationale du fait de la vigueur de l’économie américaine et de leur puissance militaire après guerre. Les accords de Bretton Woods de 1944 officialise ce nouveau statut et prévoit notamment l’étalonnage du dollar sur l’or établissant un système de change stable pour toutes les monnaies du monde. La fin de ce système conduit notamment au « flottement » de toutes les devises les rendant vulnérables à des attaques en bourse comme lorsque Georges Soros s’est enrichi en attaquant la Livre Sterling anglaise.

[15] http://www.alternatives-economiques.fr/crise-dollar-leffondrement-systeme-de-bretton-woods/00062278

[16] http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codeEve=529

[17] Idem.

[18] Idem.

[19] https://www.herodote.net/1963_1975-synthese-1750.php

[20] http://geopolis.francetvinfo.fr/au-laos-les-bombes-americaines-font-encore-des-victimes-117045

[21] Idem.

[22] http://www.laguerreduvietnam.com/pages/statistiques-1/nombre-de-sorties-par-annee-nombre-de-pertes-par-localisation-helicopteres-americains.html

[23] http://www.laguerreduvietnam.com/pages/operations/les-principales-operations-aeriennes-americaines-au-vietnam.html

[24] http://www.journaux.fr/champs-de-bataille_histoire_art-et-culture_97364.html

[25] https://www.youtube.com/watch?v=L3Ji24I7nWE , 27 :17.