Guerre des images #7 – 1er février 1968 – « Saïgon exécution » : débuts de l’opération Phoenix et sensationnalisme contre information.

Saigon execution Murder of a Vietcong by Saigon Police Chief, 1968

Que montre la photo ?

On peut voir le général Nguyen Ngoc Loan, n°1 de la police nationale du régime de Saigon, abattre le capitaine Viet Cong Nguyen Van Lem d’une balle dans la tête après que celui–ci ait été capturé suite à l’offensive général du Tet 1968.

On doit le cliché à un photographe américain de l’agence Associated Press, Eddie Adams. Ce dernier remporta d’ailleurs le prix Pullitzer 1969 grâce à celui–ci.

Dans quel contexte la photo a-t-elle été prise?

En ce 1er février, l’offensive générale du Tet 1968 (débutée la veille) fait toujours rage dans la capitale sud vietnamienne et les forces loyalistes «nettoient » les zones contrôlées par les insurgés communistes. Bien sur, ces derniers ont tenté d’occuper des points stratégiques dans Saïgon : les bâtiments de la radio et de la télévision publique mais aussi les bases militaires. En plus de chercher la maitrise desdits lieu – pour des raisons militaires purs – les troupes rebelles avaient pour objectif la chasse des «traitres » et le soulèvement de la population par tous les moyens (ce qui se résuma la plupart du temps à la terreur étant donné que la population vietnamienne au sud du 17ème parallèle ne se joignit que très peu aux « libérateurs »).

Le capitaine Nguyen Van Lem fut un soldat affecté à cette charge : il conduisait un commando de choc Viet Cong pour un assaut sur le dépôt de blindé de Go Vap et devait « s’occuper » des officiers sud-vietnamiens qui y résidaient. Les insurgés ne s’étant jamais essayé au pilotage de ces engins, Lem voulut forcer le lieutenant– colonel Tuan à leur apprendre les bases. Devant le refus de celui–ci, il finit par l’abattre froidement et par égorger sa femme, ses 6 enfants et sa mère. Il fut capturé un peu plus tard dans la journée avec son escadron de la mort près d’une fosse commune comptant les corps de

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Eddie Adams, 1968, faubourg de Hue.

34 civils vietnamiens désarmés. L’assassin ne chercha pas à nier les charges retenues contre lui et s’est même dit fier d’avoir exécuter des traîtres[1].

Amené auprès du chef de la police, ami intime du lieutenant-colonel Tuan, celui-ci ne chercha pas à confronter le meneur de l’unité Viet Cong, il leva lentement son 38 spécial et envoya le jeune homme « auprès de ses ancêtres ». Non impressionné par la présence des journalistes (Adams et une équipe de la NBC TV), il fixa ensuite l’objectif et déclara simplement « ce type a tué beaucoup de nos gens et des vôtres (Américain), je pense que Bouddha me pardonnera » avant d’ajouter « si on hésite, si on ne fait pas son devoir, les hommes ne vous suivent pas »[2].

Pourquoi cette photo montre-t-elle l’évolution du conflit vietnamien?

La brutalité de la photo fait d’abord mentir l’état-major américain en ce que selon lui la situation était largement maitrisée au Sud-Vietnam et que de fait l’engagement de Washington allait bientôt trouver son terme. Sur le terrain, on est pourtant pas loin de ce qui vient d’être dit : c’est parce que se sachant acculés que les généraux Viet Cong vont ordonner l’offensive général contre ce que préconise normalement la guerre révolutionnaire[3]. Le but fut de saper le soutien de l’opinion publique américaine qui, malgré les soubresauts pacifistes, est davantage occupé par des sujets de politiques intérieurs. Carton plein ! Accompagnée de la myriade de photos qui forment déjà l’article précédent[4], « Saïgon execution » montre que la problématique vietnamienne est loin d’être réglée. Notons que c’est à la fin de l’année 1968 (octobre) que le contingent américain au Vietnam atteint son maximum : 536 000 soldats[5].

Par extension, l’opinion publique américaine faisant volte-face, le cliché augure de la future stratégie sud-vietnamienne/américaine, remplaçant la guerre d’attrition du général Westmorland. Puisque le déchainement de la puissance de feu de l’oncle Sam ne saurait contrer les maquis communistes, décision est prise de copier les tactiques des insurgés afin de contrôler les positions de forces lorsque la propagande ne suffit plus (intimidation, assassinats ciblés d’informateur ou d’officier Viet Cong, terreur « blanche » Phoenix_Program_(edit)contre terreur « rouge » par référence à la guerre civile russe de 1917, torture) : c’est le début de l’opération Phoenix.

Bien que la CIA soit devenu le coordinateur de ce programme au travers du Civil Operations and Revolutionary Development Support (CORDS), c’est à l’initiative du gouvernement de Saigon que le redéploiement des efforts de la contre-insurrection eut lieu en décembre 1967 sous le nom de code « Phuong Hoang » ou « Phoenix », en référence à l’oiseau mythique symbole de la tradition vietnamienne[6].

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Tran Ngoc Chau en 1968

On peut même aller jusqu’à dire que l’initiative a été impulsée par un seul homme : Tran Ngoc Chau, ancien partisan Viet Minh contre les Français ayant viré de bord en 1954 lorsqu’il refusa d’adopter l’orthodoxie du PCV. Connaissant à la fois les tactiques insurrectionnelles de ses anciens frères d’arme et la contre-insurrection française, il développe son propre réseau de renseignement dans la province de Kien Hoa à laquelle il fut assigné par le gouvernement de Diem en 1962. Connue pour être « le berceau du communisme » dans le delta du Mékong (car ayant vu la première rébellion anti-Diem en 1961), le nouveau lieutnant-colonel met en place le programme « census-grievance » (recensement-grief) qui consiste dans le déploiement d’espion dans les zones contrôlés par le gouvernement afin de 1) mettre à jour l’infrastructure du « gouvernement fantôme Viet Cong », 2) recueillir un maximum d’information sur les opérations et l’armement des insurgés et 3) remplacer les militaires et fonctionnaires jouant sur les deux tableaux en fonction de leurs intérêts personnels (et Dieu sait qu’à cette époque ils furent nombreux au Sud-Vietnam). Malgré ses bons résultats et l’influence qu’il eut sur le renseignement de son pays et des Etats Unis, il fut écarté du programme Phoenix du fait des intrigues politiques putschistes qui prirent appui sur son passé Viet Minh pour le décrédibiliser. Ayant plaidé en faveur de la négociation après le Têt 68 il sera arrêter pour «menée pro-communiste » puis passera des geôles de Saïgon à un camps de rééducation communiste en 1975 avant de parvenir à atteindre les Etats Unis en 1978[7].

            Faisant en fait la synthèse de l’ensemble des programmes de renseignement et de contre-insurrection au Sud-Vietnam, l’opération Phoenix ne débutera officiellement qu’à la fin de l’année 1969. Par exemple le fer de lance de cette opération, les Unités de Reconnaissance Provinciale (UPR) ou unité de choc sud-vietnamienne regroupant les forces MIKE (forces spéciales sud-vietnamiennes) et des Chieu Hoi (ex soldats Viet Cong retournés.), fut institué en mai 1967. Opérant par groupe de 10 ou 20 en coopération avec les forces spéciales américaines, leur mode d’opération était proche de celui de celui des Tigres Noirs de Vandenberghe[8].

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Des soldats américains lors d’une opération dans le cadre de l’opération Phoenix.

Cette formule plaisait énormément aux généraux américains pour plusieurs raisons : 1) la tendance était à la réduction des effectifs et à la « jaunissement » des effectifs de la contre insurrection, 2) après le Tet 68 toute « l’infrastructure » Viet Cong avait immergé et permettait une contre attaque rapide et redoutable et 3) il était facile d’obtenir des budgets toujours plus conséquents lorsque une nouvelle opération était mise en branle. On notera que, dans une certaine mesure, cette transformation de la stratégie américaine/sud vietnamienne peut être rattaché aux changements de l’époque de Lattre après le désastre de la RC4 s’agissant de la première guerre d’Indochine.

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William Colby, responsable de l’opération Phoenix.

Le programme fut relativement efficace puisque l’on estime qu’en 1972 toutes les zones non frontalières (c’est à dire sans « sanctuaire » Viet Cong au Cambodge ou au Laos) étaient nettoyées. William Colby, responsable du programme, argua même que la période 68 – 72 fut la plus difficile pour le camp communiste qui multiplia les campagnes de propagande contre l’opération Phoenix et les assassinats ciblés sur les informateurs de Saigon. La CIA estime ainsi que lors de la période précitée 81 740 suspects furent neutralisés et 26 369 tués[9].

Malgré cette efficacité apparente, la campagne Phoenix constitue sans doute l’opération la plus controversée de la CIA, si ce n’est de l’ensemble des forces armées américaines. En effet aux méthodes d’infiltration et de fichages s’est rapidement couplés l’usage de la torture. Par ailleurs, sous certains aspects, l’opération Phoenix se résume parfois à une campagne d’assassinat ciblé, ce qui choqua aux Etats Unis.

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Robert Thompson en 1943 en Birmanie contre les troupes japonaises. Il se distingua au milieu des années 50 en réprimant la guérilla communiste en Indonésie et Malaisie.

Au delà des considérations morales dont je laisserai le lecteur seul juge, attachons nous à voir en quoi cette opération peut être considérée comme contre productive. La remarque la plus redondante depuis le début du programme émane de l’ex lieutenant colonel Tran Ngoc Chau : en accord avec la conception de Sir Robert Thompson dans Deafeating the Communist Insurgency, l’officier Sud Vietnamien avait braquer son attention certes sur la collecte d’information mais aussi et surtout sur la protection des populations civiles afin de les préserver des représailles communistes et de l’engrenage de la violence. Si sa méthode contre insurrectionnelle était également basée sur l’intimidation, la brutalité et l’assassinat (rappelons nous tout de même que c’est la guerre), il savait mieux que quiconque en tant qu’ancien Viet Minh l’aspect « guerre civile » qu’implique les insurrection communistes de type Maoïste[10]. Il critiquait donc en cela l’aspect uniquement répressif de la tactique américaine ne laissant pas de place à une solution politique viable et surtout ne rapportant aucun soutien populaire. Au fait des écrits contre insurrectionnels des officiers français comme Trinquier ou Galula[11], il compara l’opération Phoenix à la bataille d’Alger en 1957 qui fut une victoire militaire mais une impasse politique. Rappelons d’ailleurs que les officiels américains estimaient beaucoup les méthodes françaises en la matière et que certains n’ont pas caché l’inspiration qu’ils avaient tirée de l’école française[12].

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Le général Petraeus, chef d’état major américain en Afghanistan et en Irak a fait de Galula sa référence doctrinale pour la contre insurrection.

En bref plutôt que de « pacifier » définitivement la population, l’opération Phoenix plongea le sud du 17ème parallèle dans une guerre civile aggravée où très souvent la vengeance après un raid américain/sud-vietnamien ou une bombe Viet Cong tient lieu de motivation aux partisans des deux camps, bien avant toute considération idéologique.

Ajoutons par ailleurs que si cette nouvelle stratégie américaine reprend celle des milices Viet Cong afin de contrôler la population (comme les commandos français en leur temps), seul le camp Saïgon/Washington connut les remontrances des opinions publiques mondiales. Cette vision borgne de la réalité, dont nous avions déjà parlé à l’occasion de l’article  https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/ , est au delà même de la propagande communiste un problème intrinsèque aux démocraties de marché et à son système d’information. A des fins d’illustration étudions donc l’impact du cliché qui nous intéresse.

Quel a été son impact?

Afin d’expliciter les développements précédents, prenons donc l’exemple du premier intéressé : Nguyen Ngoc Loan, l’homme au revolver sur la photo.

Après la campagne de reprise de Saïgon, il est envoyé à Hué afin de soutenir la contre insurrection et surtout, étant natif de la ville, de rassembler les populations et d’assurer leur sécurité lors de la reconstruction de la ville.

A la fin de l’année il doit se faire amputer de la jambe gauche après avoir été fauché par une rafale de mitrailleuse lourde. Réformé, il tente d’entrer aux Etats Unis après la chute de Saïgon en 1975 mais subit une campagne en faveur de sa déportation. Devant la pression populaire, les services de l’immigration américains, plutôt en faveur de son renvoi dans un Vietnam communiste ou les camps de rééducation politique (voir pire) l’attendent, ont appelé le photographe Eddie Adams afin de le faire témoigner contre lui, ce qu’il ne fait pas à la surprise générale.

L’ex-policier vietnamien ouvre la pizzeria « Les Trois Continents » à Burke en Virginie et coule une vie paisible jusqu’à ce que son identité soit révélée en 1991 et que des menaces de mort commencent à affluer. Loan meurt des suites d’un cancer en 1998[13].

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Le général Loan et sa femme dans son établissement aux Etats Unis.

Pour reprendre les propos du photographe à propos du cliché qui a fait sa gloire : « Le général a tué le Viet Cong ; j’ai tué le général avec mon appareil. Les photographes restent l’arme la plus puissante au monde. Les gens les croient, mais les photographes mentent, même sans manipulation. Il n’existe que des demi-vérités. Ce que le photographe ne dit pas c’est « qu’auriez vous fait si vous étiez le général à ce moment et à cet endroit, en ce jour particulièrement mouvementé où vous capturez un homme dont on sait qu’il a tué plusieurs innocents et soldats américains ? »[14].

Tout est là.

La brutalité de la photo qui laisse apparaître un homme en uniforme exécuter sommairement un jeune homme en tenue civile sans explication du contexte (c’est à dire les assassinats ciblés dont il est l’auteur) fit de Loan un méchant iconique représentant la sauvagerie de la guerre du Vietnam et de l’insurgé une victime innocente alors que, comme toujours, les guerres ne sont jamais aussi manichéennes. Mais ça, la propagande de la « New Left » américaine ne s’en soucie guère, préférant, comme toujours, flatter les petits défauts de la condition humaine par le sensationnalisme et l’émotionnel.

Eddie Adams ira même jusqu’à regretter d’avoir pris cette photo[15].

duc un regard allemandJe ne détaillerai pas ici plus avant cette piste de réflexion étant donné qu’elle forme le principal axe de développement du livre de Uwe SIEMON-NETTO, Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965-1972), déjà chroniqué sur le blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/ .

Comme mon tableau de bord WordPress me souffle qu’au final peu de lecteurs cliquent sur les liens proposés, un résumé s’impose.

L’auteur expliquait que l’infusion culturelle de la gauche non marxiste/nouvelle gauche dans la société américaine, et particulièrement dans les médias, avait fabriqué une caste médiatique « d’experts profiteurs » s’écartant volontairement de la déontologie journalistique pour « prêcher, pontifier, menacer » alors même qu’il est établi qu’environ 70% des reporters de guerre occidentaux restaient confiner dans les villes. Ce serait, selon l’auteur, les raisons pour lesquelles la brutalité et la terreur communiste furent passées sous silence alors même que les procédés similaires dans le camp américain sont montés en épingle.

Dans l’édition de 2010, SIEMON-NETTO pousse la réflexion en ajoutant une autre raison à cette vision biaisée : les démocraties libérales qui garantissent un certain nombre de libertés publiques seront toujours en position de faiblesse d’un point de vue psychologique et symbolique lors d’une guerre du fait que l’opinion publique y joue rôle prépondérant comparé à des blocs idéologiques monolithiques ne garantissant pas la liberté d’expression (la guérilla communiste hier, le terrorisme islamique aujourd’hui).

[1] https://cherrieswriter.wordpress.com/2015/08/03/the-story-behind-the-famous-saigon-execution-photo/ et https://rarehistoricalphotos.com/saigon-execution-1968/

[2]https://rarehistoricalphotos.com/saigon-execution-1968/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/04/22/guerre-des-images-special-retrospective-pour-les-50-ans-de-loffensive-general-du-tet-1968/

[5] https://www.histoiredumonde.net/Chronologie-de-l-engagement-militaire-americain-au-Vietnam.html

[6] https://www.nytimes.com/2017/12/29/opinion/behind-the-phoenix-program.html

[7] https://www.nytimes.com/2017/12/29/opinion/behind-the-phoenix-program.html

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/04/15/charles-henry-de-pirey-vandenberghe-le-commando-des-tigres-noirs-indochine-1947-1952-indo-editions-2003/

[9] https://thevietnamwar.info/the-controversy-of-phoenix-program/

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[11] https://www.ttu.fr/david-galula-et-roger-trinquier-perceptions-croisees-de-la-contre-insurrection/

[12] Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, 2008

[13] http://100photos.time.com/photos/eddie-adams-saigon-execution

[14] https://rarehistoricalphotos.com/saigon-execution-1968/

[15] https://rarehistoricalphotos.com/saigon-execution-1968/

 

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